Les cahiers de psychologie politique

Dossier spécial : Le charisme du chef

Alexia Gassin

De Caligari a Hitler dans le Berlin nabokovien

Texte intégral

Lorsque le critique allemand Siegfried Kracauer écrit son livre De Caligari à Hitler, il vise bien plus « à approfondir d’une manière particulière notre connaissance de l’Allemagne hitlérienne »1 qu’à dresser un panorama du cinéma allemand des années 1918 à 1933. Il estime en effet que les films, de manière générale illustrent tout à fait la mentalité d’un pays puisqu’ils « ne sont jamais le produit d’un individu »2 et « s’adressent à la masse anonyme »3. En Allemagne, les films de l’époque illustrent les peurs, les espoirs et les dispositions psychologiques profondes du peuple qui cherche à retrouver la puissance de sa nation. Cet ouvrage donnera lieu à de virulentes discussions. Par exemple, l’historien de cinéma anglais Barry Salt exprime pleinement son désaccord avec les thèses du journaliste allemand dans son article De Caligari à qui ?. Lotte Eisner, quant à elle, dans son ouvrage L’Ecran démoniaque explique que les dispositions du peuple allemand pour le morbide ne sont par forcément synonymes de la nécessité et encore moins de l’envie d’une dictature raciste. Même s’il ne s’agit pas ici de tergiverser pour dire qui a tort ou raison, il nous faut ajouter à ces débats l’idée que les films dont parle Siegfried Kracauer se situent pour l’essentiel dans le prolongement du mouvement expressionniste. Oubliant un instant les disputes sur le sujet, nous nous proposons dans notre exposé de montrer de quelle façon la fiction cinématographique a rejoint la réalité et de l’illustrer par des exemples tirés de la littérature de l’écrivain russe Vladimir Nabokov.

Séjour à Berlin

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Selon l’historien allemand Karl Schlögel, de nombreux auteurs russes ont proposé un témoignage de leur séjour à Berlin, entre autres Andrej Belyj et Aleksander Kareno. Vladimir Nabokov apparaît cependant comme l’écrivain le plus approprié pour dépeindre son époque, non seulement parce qu’il a séjourné de 1922 à 1937 à Berlin, mais aussi parce qu’il a dû déménager plusieurs fois et travailler dans différents lieux, acquérant ainsi une connaissance de la capitale hors du commun. De ce fait, il a été amené à vivre les douloureux événements liés à la mise en place du pouvoir national-socialiste, touché lui-même de très près par la répression nazie dans la mesure où il était considéré comme un individu « dégénéré » en raison de ses œuvres littéraires, de sa nationalité russe et de sa femme juive, faisant de lui un demi Juif. En outre, son frère homosexuel Sergueï est mort dans le camp de concentration de Neuengamme en 1945.

Il n’est donc pas étonnant de rencontrer fréquemment la notion de national-socialisme dans les œuvres de l’écrivain. Il peut s’agir d’allusions plus ou moins explicites, présentes dans les romans Le Don (1937), où le beau-père de Zina ne dissimule pas son antisémitisme, et Invitation au supplice (1938) dans lequel l’auteur souligne la condamnation à mort de celui qui est différent. Vladimir Nabokov adresse également une véritable critique à la propagande national-socialiste dans la nouvelle Morceau de conversation (1945). Nous passerons cependant ces écrits sous silence pour nous consacrer uniquement aux œuvres rédigées par Vladimir Nabokov avant son départ définitif d’Allemagne. Ainsi, un roman et une nouvelle retiendront tout particulièrement notre attention : La Défense Loujine (1930) et Lac, nuage, château (1937).

Tout comme le reste de l’humanité, les historiens se posent la question suivante au sujet d’Hitler : comment un homme, dont les origines sociales, le physique et la culture étaient particulièrement modestes, a pu devenir l’homme le plus puissant du monde et le maître de nombreux destins ?  Comme le souligne l’historien britannique Ian Kershaw dans son livre intitulé Hitler, le futur dictateur avait effectivement peu à proposer : « Des phobies idéologiques bien ancrées et un talent inhabituel de démagogue pour éveiller les plus bas instincts des masses, lié à quelques habitudes personnelles très étranges furent apparemment longtemps tout ce qu’il avait à proposer »4. Ce même auteur fait reposer l’ensemble de sa théorie concernant la prise de pouvoir par Hitler et l’obéissance du peuple allemand sur la notion de charisme développée par le philosophe allemand Max Weber (1864-1920) dans son ouvrage Économie et Société, publié en 1921.

Max Weber, « appelle[ ] charisme la qualité extraordinaire […] d’un personnage, qui est, pour ainsi dire, doué de forces ou de caractères surnaturels ou surhumains ou tout au moins en dehors de la vie quotidienne, inaccessibles au commun des mortels ; ou encore qui est considéré comme envoyé par Dieu ou comme un exemple, et en conséquence considéré comme un « chef » [Führer] »5.

Cette définition semble tout à fait adaptée pour décrire Hitler. Tout d’abord, il regroupait ces qualités dites extraordinaires. Convaincu des idées qu’il avançait, il était beaucoup plus à même de persuader son entourage et les masses. Nous rappellerons ici qu’il disposait dès le début d’un programme clair et défini, annoncé dans son ouvrage Mon Combat. En outre, il était doté d’une confiance en lui démesurée et d’une haute estime pour lui-même, d’où son assurance quant à ses capacités de leader. Et même s’il lui arrivait de reconnaître certaines de ses erreurs dans son petit cercle familier, il exigeait une obéissance totale et une confiance absolue des masses dans ses décisions. Il n’apparaît donc pas étonnant qu’il ait créé le slogan « Un peuple, un Reich, un Führer » pour mettre en valeur sa forte volonté. Il entretenait d’ailleurs cette force de volonté par la répétition continuelle de ses discours devant un miroir jusqu’à ce qu’il ait trouvé la gestuelle appropriée à chaque mot. Cette technique lui permettait de mieux percevoir son pouvoir dont il pouvait user sur les foules. Son procédé allait même jusqu’à lui provoquer une sorte d’hystérie causée par sa propre personne.

Ensuite, « à l’origine seuls jugements de Dieu et révélations sont décisifs. Du point de vue matériel, ce principe vaut pour toutes les dominations authentiquement charismatiques : « C’est écrit, je vous le dis. » Le prophète authentique, […] d’une façon générale, prend, proclame, expédie de nouveaux ordres ; dans le sens primitif du charisme, cela a lieu en vertu de la révélation, de l’oracle, de l’inspiration, ou d’une volonté de transformation concrète, reconnue pour son origine par la communauté de croyance, de défense, de parti ou autre »6.

Hitler envoyé de Dieu

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Croyant en la Providence, Hitler se considérait comme l’envoyé de Dieu. Il pensait cependant que le seul moyen de parvenir à l’unité nationale reposait sur la foi en sa propre personne, ce qui explique son abandon rapide du Dieu chrétien. Selon l’historien américain Arthur Schweitzer, les seuls individus immunisés contre Hitler étaient ceux qui croyaient déjà en une autre religion ou en une idéologie contraire.

Ainsi, grâce à ses talents d’agitateur et de propagandiste mais aussi, comme le souligne son ancien homme de confiance Kurt Lüdecke, grâce à son pouvoir magnétique, Hitler assoit son autorité charismatique et devient la base de l’organisation du mouvement.

Néanmoins, pour que le charisme fonctionne, il faut que le chef reçoive l’approbation générale. Comme l’exprime Max Weber, « la reconnaissance par ceux qui sont dominés, reconnaissance libre, garantie par la confirmation (à l’origine, toujours par le prodige) née de l’abandon à la révélation, à la vénération du héros, à la confiance en la personne du chef, décide de la validité du charisme »7. La soumission au chef charismatique peut alors se mettre en place. Ceux qui obéissent sont désignés par le terme d’adeptes et forment la « communauté charismatique ».

D’après Ian Kershaw, les premiers adeptes d’Hitler furent les personnes qui l’entourèrent dès le début, au commencement de la formation de son petit cercle politique. A l’époque, ces hommes cherchaient un chef et un objectif, croyant fermement que seul un leader pouvait conduire à l’unicité du parti et donc à la victoire. Divisés et ne se sentant pas assez forts pour diriger le NSDAP, il leur apparaît clair que seul Hitler peut les représenter. Un culte autour de la personnalité d’Hitler commence dès 1922, où le futur dictateur se voit transformé en héros national, capable de sauver le pays de tous ses maux. Il convient d’ajouter ici que les conditions difficiles de la République de Weimar, telles que l’inflation, la misère, le chômage et la frustration du peuple, jouent un rôle déterminant dans la propagande national-socialiste et la réaction des masses.

Après la Première Guerre Mondiale et pendant la République de Weimar, les Allemands aspirent à se libérer de l’autorité incarnée pendant très longtemps par la personne du Kaiser. Cette libération passe par l’abolition des tabous, la révolte contre toute forme d’autorité et la lutte contre la bourgeoisie. Le peuple semble alors mettre en pratique les concepts énoncés par les artistes et les écrivains expressionnistes qui se battent pour la révolution et la construction d’un monde nouveau, composé d’hommes nouveaux, exprimant ainsi la volonté d’une génération anti-impériale et anti-bourgeoise influencée par la dévaluation de toutes les valeurs (« Umwertung aller Werte ») du philosophe  Friedrich Wilhelm Nietzsche (1844-1900).

Le refus de l’autorité se retrouve dans le tout premier film expressionniste Le Cabinet du Docteur Caligari, réalisé en1919 par Robert Wiene qui met en scène un être tyrannique. Il est intéressant d’observer de quelle façon les éléments totalitaires de ce film sont utilisées par Vladimir Nabokov dans son roman La Défense Loujine.

Comme nous l’avons déjà indiqué plus haut, à la base d’une dictature se trouve un leader, capable d’exercer une fascination extraordinaire sur un groupe. Caligari peut donc être considéré comme un chef charismatique dans la mesure où il est capable de séduire les foules et son entourage, le plus souvent au moyen de phénomènes paranormaux.

A la foire annuelle de la petite ville de Hostenwall, Caligari exhibe le somnambule Cesare qui apparaît debout dans un cercueil. Il le montre de sa canne en disant: « Cesare, je t’appelle. Moi. Le Dr. Caligari – ton maître ! ». Cesare se réveille doucement, lève les bras et se met à marcher, tel un automate. Dans La Défense Loujine, Valentinov expose également Loujine comme s’il s’agissait d’une curiosité : « Valentinov ne s’était occupé de Loujine que dans la mesure où celui-ci était un phénomène étrange, un peu monstrueux mais séduisant, comme peuvent l’être les pattes torses d’un basset. […] Il l’exhibait aux gens riches comme un monstre amusant, se créait, grâce à lui des relations utiles, organisait d’innombrables tournois »8.

Ainsi, Caligari et Valentinov fascinent leur public. En outre, leurs personnalités accentuent leur charisme. Caligari réussit ainsi à attirer les passants dans sa tente bien que son apparence fasse peur. Il en est de même pour Valentinov qui apparaît simultanément comme un personnage peu recommandable et envoûtant : « C’était un homme incontestablement doué […]. Il avait de magnifiques yeux bruns et un rire extrêmement séduisant. […] Il avait vingt-huit ans à la déclaration de guerre et ne souffrait d’aucune maladie. Le terme anémique de « déserteur » seyait mal à cet homme enjoué, robuste et habile, mais il était difficile d’en trouver un autre »9.

Enfin, il convient de noter que Valentinov présente une analogie physique avec Caligari dans la mesure où il est « vêtu d’un pardessus de loutre rond, le cou entouré d’un large foulard de soie blanche »10.

D’autre part, le charisme des tyrans s’accompagne d’une discipline très rigoureuse destinée à maintenir une obéissance illimitée. Le plus souvent, ils jouent sur la faiblesse principale de l’individu qui, si elle est exacerbée, rend l’adepte complètement impuissant.

Caligari conserve son pouvoir sur Cesare en ne cherchant pas à le guérir de son somnambulisme. Au contraire, il se sert de sa maladie pour continuer à l’influencer.

Valentinov inculque à Loujine le jeu en aveugle qui consiste pour le joueur à ne pas regarder l’échiquier et à annoncer ses coups oralement. Cette forme de jeu, particulièrement utilisée pour les exhibitions où elle impressionne les non-initiés, profite à Valentinov qui maintient Loujine dans un épuisement physique et moral total pour l’empêcher de réfléchir.

En outre, il impose une hygiène de vie sévère à Loujine, l’autorisant à fumer mais lui interdisant de boire. Il exerce également son influence dans le domaine intime. Convaincu que « le développement du don de Loujine était lié à l’instinct sexuel […], il l’empêchait d’approcher les femmes et se réjouissait de sa morose virginité »11.

Enfin, le tyran interdit toute opposition à sa puissance ou toute remise en cause de son pouvoir ainsi que les entraves qui pourraient l’empêcher de rester le maître. Cette volonté se traduit par la mise en place d’un système répressif.

Caligari ordonne à Cesare de tuer les personnes qui entravent son chemin ou qui lui permettent d’asseoir sa suprématie. Ainsi, il fait assassiner le fonctionnaire, qui le regarde de haut lors de son inscription à la foire de Hostenwall, ainsi qu’Alan, montrant alors que les prédictions de Cesare se réalisent, le spectacle de Caligari devenant alors encore plus attrayant pour le peuple. Quant à Francis qui essaie de mettre fin à la toute-puissance de Caligari, il se retrouve interné de force par le psychiatre.

L’influence de Valentinov se développe peu après sur d’autres personnes. Loujine n’est alors plus le seul à être concerné même s’il apparaît toujours comme un individu déshumanisé. La tyrannie de Valentinov se voit soulignée par la présence dans la voiture d’un personnage secondaire qui subit lui aussi la violence et le pouvoir du magnétiseur qui dispose des hommes comme bon lui semble et qu’il déplace un peu à la manière d’un joueur d’échecs qui pousse les pièces sur l’échiquier. Il se révèle tellement blessant et acerbe dans ses paroles que « lorsqu[il] eut doucement poussé Loujine sur le trottoir et claqué la portière, le petit homme anéanti demeura à l’intérieur ; l’auto l’emmena immédiatement et, bien qu’il y eût maintenant assez de place, il resta, morne et voûté, sur le strapontin »12.

Ces mêmes éléments se retrouvent dans la comparaison entre un autre roman de Vladimir Nabokov, intitulé Roi, dame, valet, et le film de Fritz Lang Dr. Mabuse, le joueur (1922).

En ce qui concerne la réalité national-socialiste, Vladimir Nabokov en démonte les mécanismes en quelques pages seulement dans sa nouvelle Lac, nuage, château et insiste sur son absurdité, tout en en dénonçant la violence qui monte crescendo. De par son titre, le récit pourrait être considéré comme un conte. Néanmoins, nous nous trouvons bien éloignés d’une belle histoire qui se termine bien.

Le caractère absurde de la situation et de l’Etat apparaît dès le début de la nouvelle. D’abord, le héros Vassili Ivanovitch  va vivre son pire cauchemar en « gagn[ant] un voyage d’agrément à un bal de charité organisé par des réfugiés russes »13, ce qui se révèle somme toute plutôt ironique. Le voyage est d’ailleurs financé par l’agence Bon Voyage. Ensuite, il n’a pas le droit de refuser ce « cadeau » dans la mesure où il doit obtenir un « certificat de non-absence de la ville en période d’été »14, ce qui se présente comme une entreprise particulièrement difficile, tous les habitants devant quitter la capitale pendant l’été. N’ayant pas le choix, Vassili Ivanovitch doit ainsi se plier au règlement et accepter de partir en vacances avec d’autres personnes. Ces premières considérations laissent présager de la mise à l’écart du personnage principal qui ne souhaite pas appartenir à une communauté. Nous ne nous étonnerons donc pas de voir que Vassili Ivanovitch réussit à se distinguer du groupe avant même le départ du train puisqu’il « réussi[t] à être en retard de près de trois minutes »15.

Avant l’arrivée de Vassili, le groupe se constitue du chef et de huit individus, quatre femmes et quatre hommes. Cet équilibre illustre l’harmonie parfaite de la communauté qui disparaît lorsque le héros rejoint la compagnie. La ligue déjà formée restera pourtant unie, transformant alors Vassili Ivanovitch en bouc émissaire, l’émigré russe étant considéré comme un sous-homme.

En « costume tyrolien »

Le chef de groupe est blond et vêtu d’un « costume tyrolien »16, ce qui nous rappelle les origines autrichiennes d’Hitler. Lorsqu’il se déplace, il « fai[t] claquer d’un pas ferme ses souliers ferrés »17, ce qui n’est pas sans rappeler le salut nazi consistant à faire claquer les chaussures tout en saluant de la main. Ces indications permettent de faire allusion à la race aryenne. Les autres références à l’Etat nazi et à la propagande se notent dans la chanson et dans la séparation des hommes et des femmes au moment du coucher. Le chant se révèle digne de la propagande national-socialiste qui consiste à faire des hommes des personnes sportives, fortes et souriantes, pour qui les soucis n’existent pas puisque l’Etat s’occupe de parer à tout problème : « Chasse l’ennui et les soucis, / Réveille-toi, prends ton bâton, / Viens au grand air et t’endurcis, / Nous sommes tous de gais lurons ! »18.

Au début, les participants s’efforcent pourtant de s’intéresser à la Russie de Vassili, faisant des remarques particulièrement insignifiantes qui soulignent la vulgarité que Vladimir Nabokov reprochait tant aux Allemands.

La tranquillité de Vassili se révèle néanmoins de courte durée. Son supplice commence alors. D’abord, on lui interdit de lire pour le forcer à participer à la vie du groupe. Les punitions semblent d’ailleurs se multiplier lorsque Vassili essaie de se détacher de la communauté. Il doit chanter en soliste alors qu’il chante faux, jouer aux cartes et apprendre à jouer de la mandoline. Le groupe se moque de lui toujours plus fort. Ensuite, au moment du déjeuner, « tous [sont] conviés à remettre leurs provisions de manière à les partager équitablement »19. Comme Vassili a moins de nourriture que les autres, il reçoit une plus petite part. En outre, la majorité l’emportant en matière de décisions, le concombre d’origine russe de Vassili se voit jeté à la poubelle. Enfin, il doit porter « un énorme pain rond »20 puisqu’il a emporté moins d’affaires que les autres pour pouvoir randonner plus léger.

Les participants du groupe se transforment peu à peu en un seul être : « tous se fondirent peu à peu, se confondirent pour former un être collectif oscillant, tentaculaire, auquel il était impossible d’échapper. Cet être le pressait de tous côtés »21.

Peu à peu, ces humiliations se transforment en actes de violence. Ainsi, à un jeu tout à fait idiot, le groupe agit de façon à ce que Vassili subisse un échec cuisant. « On décida qu’il était le perdant et on lui fit manger de force un mégot »22. Plus tard, lorsque Vassili s’endort pendant le repas, « les autres se [mettent] à lui taper dessus pour chasser des taons imaginaires »23.

La violence atteint son paroxysme lorsque Vassili découvre un lieu idyllique où il décide de rester. Même si l’endroit peut sembler ordinaire de par son lac, son château et son auberge somme toute assez communs, ils n’en représentent pas moins un monde parfait, opposé à l’Etat totalitaire où toute perspective de Beau est interdite. Dans cet endroit, Vassili pourrait s’exiler et se construire une nouvelle vie et, surtout, prolonger son existence, se protégeant d’une dictature cruelle et destructrice.

Lorsque Vassili fait part au groupe de sa décision de « demeurer pour de bon dans cette maison là-bas  »24 et de son intention d’interrompre son voyage avec la compagnie, ses paroles déterminées sont accueillies par des « regards glacés »25. Les membres de la communauté décident alors de le ramener de force à Berlin. « Une fois montés dans le wagon et aussitôt le départ du train, ils se mirent à le battre, à le battre pendant tout un moment avec beaucoup d’ingéniosité. Il leur vint à l’idée, par exemple, de lui enfoncer un tire-bouchon dans les paumes des mains, puis dans les pieds. L’employé des postes, qui avait été en Russie, confectionna un knout avec un bâton et une ceinture et commença à s’en servir avec une dextérité diabolique. « Vas-y, mon gars ! » Les autres hommes préférèrent utiliser leurs talons ferrés tandis que les femmes se contentaient de le pincer et de lui donner des claques. Tous s’amusèrent beaucoup »26.

Victime de ce sadisme humiliant, Vassili déclare «qu’il n’a [ ] plus la force d’appartenir au genre humain »27. Il annonce ainsi sa volonté de mourir, ayant perdu son honneur et sa dignité.

L’illustration de cette violence est déjà très présente dans une autre nouvelle de Vladimir Nabokov, publiée en 1933 et intitulée Un Léonard. Dans ce récit, le narrateur raconte l’histoire de Gustav et Anton, deux hommes brutaux et triviaux, qui malmènent leur nouveau voisin, Romantovski, tout simplement parce qu’il apparaît comme « un être différent des autres »28. Les deux frères soupçonnent en effet qu’il s’agit d’un intellectuel passionné de lecture, au physique fragile, passant alors pour un être inférieur. Pour cette raison, il devient l’homme à abattre. Nous nous rappellerons ici les nombreux autodafés commis par les nazis condamnant l’art dit « dégénéré ».

Là encore, la violence s’amplifie un peu plus chaque jour. Ils l’empêchent de veiller la nuit. Ils le poussent dans l’escalier, font tomber son chapeau. Ils « saupoudrent ses draps de fécule »29, font tomber ses livres dans une flaque d’eau et « enduis[ent] le siège des cabinets de colle de menuisier »30.

Nous retrouvons cette image du groupe d’individus qui ne fait plus qu’un et devient une espèce de monstre tentaculaire qui envahit tout l’espace et auquel il est impossible d’échapper. « Les frères s’enflaient, grandissaient ; ils remplissaient toute la pièce, l’immeuble, envahissaient l’espace autour de la maison. Par comparaison, le jeune peuplier prenait l’aspect d’un arbre sur une maquette, fait de bourre de coton teintée, instable sur son support vert. La demeure de poupée, en papier mâché, atteignait à peine les genoux des deux géants »31.

Obsédés par Romantovski qu’il faut absolument éliminer, les deux frères finissent par le poursuivre dans une rue déserte et par le poignarder. L’ironie grinçante de la nouvelle réside dans le fait que, après la mort de leur ennemi, les deux frères apprennent  que ce dernier était un faussaire, donc un homme de leur espèce.

Peut-on sortir indemne de la rencontre avec un chef charismatique

Ainsi, tel que nous l’avons vu dans la nouvelle Lac, nuage, château, l’homme ne peut pas sortir indemne de sa rencontre avec un chef charismatique. Encore à notre époque, le peuple allemand porte le poids de la culpabilité et supporte difficilement l’appartenance du troisième Reich à son Histoire. Les reportages et les films sur Hitler et le national-socialisme, abordent une multitude de thèmes. Récemment est sorti au cinéma le film La Vague, tirée d’une expérience américaine, montrant que le national-socialisme est encore possible. Les Allemands n’excluent pas en effet une rechute, pensant qu’il suffit de peu de choses. Si nous considérons le fait que l’humanité s’était révoltée contre la résurgence d’éventuels camps de concentration et qu’elle a quelque peu fermé les yeux sur ce qui s’est passé en ex-Yougoslavie, nous pouvons alors penser que le peuple allemand est plutôt réaliste quant à sa vision du monde. Cependant, le sujet nazi reste tabou dans les conversations, l’embarras se lisant sur les visages. Toutefois, quelques Allemands réussissent à se moquer d’Hitler, le ridiculisant totalement. Par exemple, Walter Moers a créé une chanson et un clip sur la défaite d’Hitler. La conscience nationale allemande n’est absolument pas développée. Ainsi, le pays se laisse envahir par les mots anglais. A la question : « Pourquoi employez-vous autant de vocabulaire anglais ? », les Allemands répondent : « Pourquoi conserver notre langue intacte ? Nous n’avons pas de raison d’être fiers de nous ».

Notes

1  S. KRACAUER, Von Caligari zu Hitler. Eine psychologische Geschichte des deutschen Films, Frankfurt am Main : Surhkamp, 1984, p. 7

2  ibid., p. 11

3  ibid., p. 11

4  I KERSHAW, Hitlers Macht. Das Profil der NS Herrschaft, München : Dt. Taschenbuch-Verlag, 2000,  p. 16

5  M. WEBER, Economie et société, Paris : Pocket, 1995, Tome I, p. 320

6  ibid., p. 323

7  ibid., p. 321

8  V. NABOKOV, La Défense Loujine, Paris : Gallimard, 1991, p. 103

9  ibid., p. 89-90

10  ibid., p. 269

11  ibid., p. 104-105

12  ibid., p. 270

13  V. NABOKOV, « Lac, nuage, château », Mademoiselle O, Paris : Editions 10/18, 1999, p. 151

14  ibid., p. 151

15  ibid., p. 152

16  ibid., p. 152

17  ibid., p. 153

18  ibid., p. 155

19  ibid., p. 156

20  ibid., p. 157

21  ibid., p. 156

22  ibid., p. 158

23  ibid., p. 158

24  ibid., p. 160

25  ibid., p. 160

26  ibid., p. 161-162

27 ibid., p. 162

28  V. NABOKOV, « Un léonard », Une Beauté russe, Paris : Editions 10/18, 1980, p. 20

29  ibid., p. 26

30  ibid., p. 26

31  ibid., p. 23

Pour citer ce document

Alexia Gassin, «De Caligari a Hitler dans le Berlin nabokovien», Les cahiers psychologie politique [En ligne], numéro 13, Juillet 2008. URL : http://lodel.irevues.inist.fr/cahierspsychologiepolitique/index.php?id=112