Les cahiers de psychologie politique

Entretiens et débats

Le "non" à la constitution est-il populiste ?
Entretien avec Alexandre Dorna

Texte intégral

1) Question : Lors du référendum du 29 mai dernier, les Français ont majoritairement dit non à la Constitution européenne. Se sont-ils prononcés sur le texte du traité, ou a-t-on assisté avant tout à un rejet des gouvernants ?

Réponse d’A. Dorna. Le plus sage serait de répondre : sans doute les deux. Car aucun sondage ne pourra apporter une preuve définitive. Par ailleurs, il faut une grande naïveté ou un grand cynisme pour séparer les motifs du vote. La réalité ne se coupe pas en rondelles comme le souhaitent les technocrates et les cyniques. Ainsi, toute la tentative officielle du PS et de l’UMP autant que de certains journalistes pour séparer la question européenne et la question française est une belle démonstration de la vision schizoïde de la classe politique. Comme si la responsabilité des gouvernants français de droite et de gauche n’était pas engagée, après l’aventure du traité de Maastricht.

Prétendre approuver le traité comme un acte de foi envers l’avenir, indépendamment d’un bilan était le piège technique. Les hommes politiques s’y sont précipités. Ainsi, il y a un bilan global, voire psychologique, à tirer des résultats du projet européen depuis des années de la « patiente construction » imposée par la commission européenne.

Le « non » au traité est donc à la fois : un rejet du texte en lui-même, aussi du vécu européenne depuis Maastricht et la colère devant une tentative de manipulation par l’intermédiaire d’un « projet » déjà approuvé par les élites sans l’avis des peuples. C’est en cela que le « non » français est important à décrypter et significatif pour l’avenir.

Cela forme un tout. Voilà pourquoi il faut penser le « non » et ses implications,autant que les erreurs du « oui ».

Chose curieuse, si les élites sont choquées, les partisans du « non » sont dépassés par l’ampleur des résultats. Car les résultats sont massifs, populaires, alarmants et surtout mêlent droite et gauche.

Quelques leçons à tirer avec prudence:

Premièrement : les « masses » se trouvent devant leurs dirigeants.

Deuxièmement : personne n’a répondu clairement à l’attente populaire. Le gouvernement s’est limité à poursuivre ses tâches, et les forces du « oui », les directions du PS, de l’UDF et de l’UMP, ont fait de même.

Troisièmement : aucune personnalité du « non » n’a réussi à parler à tous les partisans du non par delà leurs propres appartenances.

Quatrièmement : si les politiques – toutes tendances confondues - sont restés dans leurs quartiers, chose étonnante, la « société civile » a fait de même. Le peu de participants à la manifestation de la Bastille en témoigne.

Cinquièmement : la catastrophe annoncée n’a pas eu lieu. Ni panique à Bruxelles, ni débordement populaire. Impression générale : match nul donc.

Sixièmement : malgré l’illusion « générale » (véhiculée par qui et comment ?) d’un grand débat sur l’Europe, la réalité est bien différente. Il y a eu un croisement de propagandes techniques à propos des articles et paragraphes du « projet », mais pas de dialogue sociétal ni stratégique, encore moins de discussion réelle sur les raisons et les conséquences du « projet » européen, avec, comme toile de fond, la banalisation des concepts de Nation et de République.

En somme : un demi-succès, une demi-déception. En revanche : l’attente reste une source d'inquiétude. Les chefs institutionnels ne rassurent pas. Si le « non » et le « oui » sont hétéroclites, une chose est sûre, il n’y a plus une droite et une gauche monolithiques. Le vieux clivage droite-gauche n’est sûrement pas encore dépassé, mais ne fonctionne plus. Il faut y réfléchir sérieusement et en profondeur.

2) Question : Le « non » au traité constitutionnel a été associé par de nombreux commentateurs (journalistes et politiques) au populisme ou même à une sorte de xénophobie. Cela peut-il s’appliquer à cet événement ?

Réponse d’A. Dorna : J’ai entendu une telle réplique dans la bouche des responsables politiques partisans du « oui ». Cela prouve surtout l’ineptie de la classe politique gouvernante. Se barricader derrière un mot, prétendument négatif, est à la hauteur de la défaite psychologique du « oui ». Et il y a eu pire : accuser les partisans du « non » de « fascisme et de xénophobie ».

Alors, populisme dites-vous ? Certainement pas. L'événement est l’expression de la démocratie, lorsqu’il lui permet de s’exercer avec moins d'intermédiaires, malgré le matraquage médiatique et les manœuvres de pression (voire d’intimidation) des pouvoirs politiques et économiques. C’est plutôt la conséquence du lourd tribut que les peuples payent à la marche forcée vers une régression historique : l'économie de marché et la destruction des cultures nationales, voire des Etats.

Car, en fait, ce qui est à débattre, vraiment, est le rythme et le fond politique du « projet » politique européen. Penser le « non » est penser le sens de l’Europe. Sans pensée, point de salut. Sans peuple, point de « projet ».

3) Question : Le refus du « projet » de traité constitutionnel, soutenu par la quasi-totalité des élites médiatiques et les dirigeants des partis de gouvernement, semble profondément hétéroclite ; aucun mouvement politique n’est en mesure de porter l’alternative à cette orientation de l’Europe. La solution est-elle à rechercher autour d’un nouveau traité européen

Réponse d’A. Dorna :

Pourquoi devons-nous remettre la charrette-Europe devant les bœufs-peuple ?

Prenons un raccourci. L’idée européenne est un raisonnement métaphysique et économique des élites qui traverse le XIXe et le XXe siècles. C’est une idée historiquement datée et politiquement située. Elle fut avancée par la gauche lorsque la droite était forte, puis reprise par la droite lorsque les affaires se sont déplacées de l’industrie nationale aux finances transnationales, et à nouveau défendue par les élites de gauche et de droite au nom d’un grand rêve de puissance supranationale.

Le problème est posé en termes européens parce que les gauches ont renoncé à changer les sociétés nationales. Et les droites ont besoin de le faire de l'extérieur. M.Sarkozy a été d’une remarquable clarté, pendant la campagne. Or, le rêve d’une grande puissance n’est que le prétexte (pour les élites) ou la naïveté (pour les has been) de croire que l’Europe pourra rester politiquement indépendante (elle ne l’est déjà plus économiquement) voire neutre dans le futur grand jeu géopolitique.

Je comprends alors le désarroi et le réflexe conditionné : chercher l’alternative dans un nouveau traité. Et la tentation des secteurs de gauche à vouloir une refondation. (D’ailleurs, curieusement, des secteurs de la droite se posent, depuis un moment, la même question.)

Cela me semble une manière de rester dans le fossé ou de réinventer la machine aux illusions perdues. Sauf si la question se pose en termes de réponse pragmatique d’un point de vue électoral visant 2007. Or, cela serait répondre d’avance par la continuité, sans encore réfléchir sérieusement, à la question de la rupture qui est posée par ce « non » massif et populaire qui semble ne plus répondre aux appareils politiques classiques.

4) Question : Sur quelles bases peut-on reconstruire une alternative politique et proposer un autre projet pour la France et pour l’Europe ?

Réponse d’A. Dorna. Récapitulons. J’ai tiré quelques leçons. Il y a donc une nouvelle logique à (re)trouver. Ni les idéologies classiques ni les appareils politiques sclérosés ne répondent plus efficacement à la situation. Les questions qui touchent le fond ne trouvent pas de réponses fiables. Car la méfiance règne. Le peuple ne croit plus à la classe dirigeante, de gauche ou de droite. Pourtant, il y a des valeurs résiduelles qui résistent. L’Europe n’est plus perçue par les Français comme une « France fraternelle élargie », mais comme un « projet » clés en main qui sépare encore davantage les gouvernants et les gouvernés. Pis, qui réduit l’expression démocratique.

Entendons-nous : il n’y a pas un refoulé nationaliste, mais un réveil social qui repose la question nationale. Ainsi, curieusement, le rejet du libéralisme est partagé à droite et à gauche, mais plus étonnant encore, par les partisans du « oui » comme du « non ». Tout se passe comme si l’anti-libéralisme devenait le ciment de l’identité nationale retrouvée. Faut-il évoquer comme témoin la sympathie populaire à l'égard de M. Chirac et du discours flamboyant de M. de Villepin pendant la guerre d’Irak. L’identité française populaire se refait une santé sur les erreurs des élites modernisatrices, question étonnante quinze ans après la chute du mur de Berlin. Et cela se passe aussi ailleurs, d’autant que le « modèle » chinois est d’une surprenante.

Cela peut se dire autrement : ce n’est pas une victoire nationaliste, mais la défaite des ennemis de la nation. Pour une grande partie des secteurs populaires, le chômage, la mondialisation et la destruction de l’identité nationale se trouvent liés. Le consensus par absence d’alternative, qui avait permis la construction de l’UE, se trouve cette fois remis en cause, mais encore sans issue alternative.

Par conséquent, la grosse colère du « non massif et populaire » est chargée d’un sens auquel la classe politique non seulement n’ose pas penser, mais qu’elle ne veut pas voir. D’où leur étonnement et leur incrédulité à la fin de la campagne. Ils avaient parié sur la poursuite du « projet », convaincus qu’ils étaient de la victoire du « oui ». D’où la question récurrente du plan « B ».

Revenons à la question : sur quelles bases reposer un projet politique pour l’Europe ?

Cela reste soit un dialogue technique, soit un marchandage de tapis. D’ailleurs, le peuple croit de moins en moins aux incantations verbales. Certains diront enfin : il faut un homme providentiel. Si tout continue sans bouger, la tentation sera certainement grande. Mais ce qui est utile – en tous cas de figure – est de penser à un re-sourcement et à l'avènement d’une volonté forte, collective et républicaine.

Probablement, à mon sens, les pierres de fondation à apporter à l’édifice commun sont celles du dialogue ouvert par delà les appartenances ataviques.

De l’exemple naît l’apprentissage.

5) Question : Y a-t-il donc un populisme qui cache autre chose ?

Réponse d’A. Dorna : Oui, il faut y répondre. Car penser le « non » est aussi penser le « oui ». D’abord, il n’y a pas de vrai populisme en ce moment. Il lui manque trois choses : la présence d’un leader charismatique rassembleur, la mise en marche d’un mouvement transcourants et un discours affectif et visionnaire. Pourtant, il y a un fait potentiel : les bêtises des élites en déliquescence. Certes, ces dernières années, les élites se montrent fécondes en erreurs et en aveuglements. Cela est toujours un mystère psychopolitique. Nous n’en sommes pas encore là, mais un doute nous saisit.  

Toutefois, rappelons-nous d’un fait : l’histoire ne radote pas, mais quelquefois les situations se ressemblent. Ainsi, d’autres interrogations me semblent utiles, à poser : quelle est la nature de la crise actuelle ? Quels sont les enjeux ? Le statu quo est-il durable ? Où situer l’échec de la modernité ? Que reste-il des valeurs républicaines d’équilibre et de concorde ? Que dire de la conception (ange ou démon) de l’homme moderne ? Quel rôle jouent la technocratie et les oligarchies ? L’homme moderne est-il démocrate ou machiavélique ? Pourquoi l’attente d’un leader charismatique ? Y a-t-il un bon usage du populisme ? Peut-on encore penser à un changement de société ?

Voilà des questions types qui interpellent la nature du séisme du 29 mai. Il faut y penser donc. Et, si une théorie de la période reste à faire, je pense qu’il faut retrouver les outils de recherche par-delà les approches classiques, car leurs limites et leurs préjugés de toute sorte les empêchent de cerner la question de fond : comment se débarrasser d’une élite politique devenue cynique et sans vertu. Enfin, une chose est loin d’être certaine : l’attitude populiste n’est pas une simple réaction de masses en colère, mais peut être une manière intuitive de retrouver la force vitale de la démocratie républicaine des anciens.

Pour citer ce document

, «Le "non" à la constitution est-il populiste ?
Entretien avec Alexandre Dorna», Les cahiers psychologie politique [En ligne], numéro 7, Juillet 2005. URL : http://lodel.irevues.inist.fr/cahierspsychologiepolitique/index.php?id=1149