Les cahiers de psychologie politique

Débats et pensée critique

Alexandre Dorna

Malaises et critiques en psychologie et en sciences sociales

24 décembre 2008

Mots-clés

psychologie critique, micro théories, psychologie politique, épistémologie critique, politique universitaire, articulation de la connaissance

Keywords

critical psychology, micro theories, political psychology, critical epistemology, university policy, articulation of knowledge

Texte intégral

Introduction

L’objectif de ces propos est de proposer quelques commentaires face aux malaises exprimés par des psychologues et autres représentants des sciences humaines et sociales (SHS) devant les problèmes épistémologiques et idéologiques de notre temps. Notre intention, ici, n’est pas de faire une analyse scientifique exhaustive de l’enjeu épistémologique, mais de rappeler quelques interpellations critiques venues d’horizons divers, concernant ce que  surdétermine les choix de la recherche et de l’enseignement, les implications du savoir et des pouvoirs dans le cadre de la globalisation sociétale et de la technocratisation de la science, sans oublier la question politique qui se trouve généralement rejetée du havre de la connaissance.             

Certes, il est peu habituel de présenter ce type des observations à une revue scientifique (dûment indexée) sous une forme qui ne fait pas parfaitement appel à des normes établies. La raison est simple : ces propos sont issus d’échanges divers, en France et ailleurs, d’expériences contradictoires et de jugements qui s’inspirent d’une contre-culture des sciences, c'est-à-dire d’une démarche tout aussi scientifique, mais que se situe à côté (comme une contre-allée) du grand boulevard de la science « officielle ». C’est une modeste contribution à un débat qui n’a pas eu lieu, sauf dans des cercles restreints,  mais dont l’urgence nous semble, aujourd’hui, évidente. Bien entendu, ces observations ne prétendent s’opposer à personne, mais d’entamer une discussion autour de la quête épistémologique et méthodologique, afin de collaborer à l’élaboration d’une plateforme commune à travers du dialogue.

 Toutefois, loin d’un empirisme banal, ce texte s’inspire librement des arguments et des théories qui depuis quelques années s’expriment au cœur des Sciences Humaines et Sociales (SHS) et même dans les sciences naturelles modernes, mais d’une manière feutrée. Il y a dans le cadre de la psychologie deux nouvelles approches  qui n’étant identiques, force est de reconnaître leurs convergences sur certains points: d’une part, la psychologie critique (radical psychology) et d’autre part, la psychologie politique. Tous les deux sont très actives dans le monde anglophone et le monde hispanophone, notamment en Amérique Latine.  En revanche, c’est un fait, la psychologie française est restée assez à l’écart de ces orientations et discussions.

Commençons par un fait devenu presque trivial : la science se porte bien sous sa forme technologique actuelle. Or, une mutation menace l’idéal humaniste de la connaissance. Si le couperet positiviste a tranché sous le vif les questions épistémologiques, dissociant brutalement l’humain (réalité culturelle) et la nature (réalité physique), aujourd’hui nous mesurons mieux les conséquences fâcheuses d’un tel acte. Inutile de revenir sur la vieille querelle philosophique et les spéculations métaphysiques. Mais, un malaise épistémique s’est installé durablement au cœur de la psychologie, par une allégeance progressive aux normes d’une certaine orthodoxie méthodologique qui s’inscrit dans le système technicien (Ellul 1977), dont l’expérimentation et la quantification sont devenues les deux mamelles qui le nourrissent. Ainsi, après un long songe positiviste, la psychologie s’est réveillé, brusquement, au milieu du XX siècle, sans âme ni mémoire historique, sans méthodologie propre ni véritable projet humaniste. Hannah Arendt (1972) avec une grande acuité écrit : l’humain est devenu « superflu ».   

L’humain est-il le paradigme perdu de la psychologie et des SHS?

Les arguments sont multiples et les positions divergent. Mais, une chose est sure : la psychologie moderne et l’ensemble des SHS se trouvent fragilisée traversées par le télescopage des tensions axiologiques, méthodologiques et sociétales. La coupure épistémologique positiviste, entre une psychologie philosophiqueet une psychologie scientifique, est intervenue au 19éme siècle, sous l’emprise d’un projet inspiré par les sciences naturelles (notamment la physiologie) dont les postulats de neutralité et d’ahistoricité, autant que la généralisation du modèle expérimental comme critère ultime de la véritéobjective. Or, ces dernières années, la tension sociétale s’est accrue, provoquée par une nouvelle révolution technologique. Crise structurelle qui s’accompagne d’un choc énergétique (1973), la chute du monde communiste en 1989 et, enfin, la présence d’un processus galopant de mondialisation avec ses séquelles de chômage et de migrations. La forte tension du système sociétal en accélération n’est pas une simple sensation subjective. Il y a un syndrome de blocage de la société et de la pensée moderne. Non sans raison est apparue vers les années 80-90 la notion de post-modernité, comme tentative de décrire d’un moment de transformation aux contours de moins en moins nets et aboutissant à un amas d’incertitudes. Lyotard (1979), est le premier à parler d’une « post-modernité » dont le signe est un syndrome de questionnements et de non sens, au cœur de l’aliénation consommeriste et d'une culture individualiste et narcissique (Lasch 2000).  

Les vicissitudes que nous venons d’évoquer s’inscrivent dans une vieille quête des connaissances et de projets politiques. Curieusement, la psychologie s’est maintenue à l’écart de ces problèmes. A tort, sans doutes. La crise sociétale et ses conséquences (incertaines) exige de nouvelles réflexions. Car, les dernières décennies ont témoigné d’un glissement vers un renversement de la tendance historique de l’intérêt général. C’est constat : le monde privé l’emporter sur le monde public. De plus les paradigmes sociologiques s’effacent (Touraine 1984, Dubet et Martuccelli) sous la pression d’un individualisme méthodologique qui plane sur l’analyse de toutes les sphères de l’activité humaine.

Par conséquence, malgré les doutes des certains, l’épistémologie et la méthodologie en psychologie, est plongée dans la mutation technicienne des sciences naturelles modernes et subie ses quatre maux : la fragmentation des connaissances, la prolifération de micro-théories, l’hyper-spécialisation et la fétichisation des produits techniques.

Toutefois, pour rendre équitable le développement technique de l’ensemble des thématiques qui forment la base de la psychologie universitaire (clinique, sociale, génétique et psychophysiologie) une savante posture d’équilibre fut établie pendant longtemps, afin de maintenir l’unité de la discipline, autour des fonctions générales reconnues, Or, la forte progression des sciences cognitives et les neurosciences, liée à l’irruption d’une puissante technologie biomédicale ont provoqué ces dernières années plusieurs déséquilibres institutionnels, des tensions interdisciplinaires et le débordement des frontières « naturelles » de chacune des composantes traditionnelles. La dynamique des pressions externes à l’Université joue aussi un grand rôle dans la déstabilisation de l’ensemble. Certains choix de politique universitaire précipités, sans une réflexion claire sur les conséquences épistémologiques, éthiques et politiques provoquent un sentiment de malaise interne. D’autres éléments s’ajoutent : les réformes de l’enseignement, l’introduction des financements privés, la mondialisation de la connaissance, la concurrence du marché, la politique de compatibilité des diplômes à l’echelle internationale, la percée irrésistible de la langue anglaise, etc.

En somme, l’exigence d’une « scientificité technocratique» (efficience et rentabilité) entraîne - dans chaque sous discipline - une spécialisation galopante, une gestion de la carrière des enseignants-chercheurs universitaires à travers une évaluation technique de leurs travaux de recherche, mais de moins en moins de leurs compétences pédagogiques, la quantification de publications dans des revues labellisées, selon un modèle formel hégémonique d’inspiration nord-américaine, sous peine de marginalisation. La pomme de la discorde étant la question de la méthode quantitative et la tendance à la modélisation (statistique) des résultats.  

Plusieurs questions se posent donc. Mais, il y en a une qui nous servira de fil conducteur : les sciences, ici la psychologie et les SHS, peuvent-elles faire l’économie d’un questionnement d’une épistémologie du contexte, de leurs limites et de leurs frontières, à une époque où tout témoigne d’un bouleversement dans la pensée, l’âme collective et la vertu de la cité ?

I.-  Le malaise dans la psychologie contemporaine

La convergence des intérêts économique et la connaissance ne fait qu’accélérer un processus de technification de la pratique universitaire. L’actuel écartement entre Technique et Science provoque des tiraillements non seulement sur le terrain des idées, mais dans le fonctionnement de la recherche, la diffusion et l’utilité de la connaissance. Aucune discipline n’y échappe vraiment. Cela touche l’ensemble des SHS  autant que la plupart des « sciences dures ».

La psychologie ne fait nullement exception. Il suffit de considérer les travaux des chercheurs qui adhèrent, à l’échelle mondiale, aux diverses mouvances de contestation de la psychologie traditionnelle : la « radical psychology » (Fox, Parker, Prilleltensky), la psychologie de la libération (Martin Baro, Dobles, Burton) et certaines branches de la psychologie politique ( Dorna, Montero, Mota), de la psychologie clinique (Jalley) ou de la psychologie sociale critique (Beauvois, Billig, Fernandez, Ibanez, Gergen, Sabucedo), sans oublier le rappel salutaire des travaux de l’école de Francfort, et les études critiques de Elias, Freitag, Foucault, Lasch, Arendt, Voegelin. Inutile d’en faire un long inventaire. L’important est de souligner les convergences critiques et de faciliter la réflexion autour d’un nouveau paradigme fédérateur alternatif.  

Toutefois, force est de constater que la psychologie française est probablement une des disciplines des SHS qui souffre le plus de l’emprise de la méthode des sciences naturelles. Une vague puissante a renversée les équilibres traditionnels. Malgré l’effort conceptuel de Lagache, après deuxième guerre,  pour garder l’unité d’âme de la psychologie, la nouvelle génération, sous les encouragements des scientifiques américains, arrivés avec le plan Marshall, s’est mise à refonder les SHS sur des bases empiriques et des procédures statistiques de validation. Fraisse est certainement l’un de ces professeurs qui rompt le cordon ombilical avec les « vieilles humanités », afin d’arracher définitivement la psychologie du domaine de la « métaphysique » et la rendre plus proche du modèle de la physiologie expérimentale. Ce sont les retrouvailles avec un certain positivisme d’antan. Plus tard, le volontarisme de certains, et la faiblesse théorique des autres, a entraîné l’aggiornamento, à travers l’introduction des nouvelles procédures de recherche avec le concours des autres disciplines (linguistique et neurophysiologie) pour faire du bio-psychologique la priorité dans la recherche en psychologie. La plupart des sous disciplines (développement, sociale et même clinique) se sont laissées entraîner par ce courant porteur, avec un fort appuidu CNRS: le dénominateur commun devenant la méthodologie expérimentale et la formalisation. Signe d’une époque ? Principe d’imitation ? Soumission au paradigme dominant aux Etats Unis? Peu importe. Le modèle équilibré et tolérant d’une psychologie bio-psycho-socio-culturel, autonome et humaniste, se réduit comme peau de chagrin. Le résultat est une « techno-psychologie » sous l’influence des modèles issus d’autres disciplines, avec le retour d’une professionnalisation paramédicale et para-gestionnaire.

Rien d’étonnant donc de constater l’éclatement de la discipline, en plusieurs psychologies centrifuges, faute d’une grille d’analyse et d’une vision d’ensemble. Ainsi, moitié victimes et moitié coupables, certains chercheurs vivent un véritable malaise théorique et existentiel a sein des UFR de psychologie. Certes, c’est l’ensemble des SHS, mutatis mutandis, qui vivent une situation semblable.

Exagération, diront certains ? Nous ne le pensons pas. Ces réflexions critiques, provenant de diverses sources, semblent prouver que le ver est dans le fruit, et qu’il le dévore lentement. C’est dans ce cadre que le besoin de dialogue inter et pluridisciplinaire s’impose autour des questions devenues de véritables problèmes épistémologiques, éthiques, et professionnels. A savoir :  

  • La constatation que les méthodes et les techniques surdéterminent la compréhension des contenus et les résultats de la recherche scientifique

  • La nécessite d’une reconnaissance de la pluralité des méthodes dans la recherche psychologique : quantitatives, expérimentales et qualitatives

  • L’identification de critères d’évaluation de recherches qualitatives aussi valables que ceux utilisés par les autres expérimentalistes

  • La prise en compte des éléments historiques, culturels, politiques et idéologiques dans la recherche et l’élaboration des théories psychologiques et sociales.

  • L’ouverture de la psychologie aux autres sciences humaines et sociales sans imposer une matrice méthodologique unique.

  • Reconnaître le caractère illusoire de la neutralité du savoir scientifique et de la technique.

  • La révision des critères de « scientificité » quantitative et des normes discriminatives utilisés pour évaluer, dans les revues indexées, les travaux des psychologues qui ne s’inscrivent pas dans le modèle quantitatif et expérimental.

  • Le besoin de re-donner aux étudiants une vision culturelle ouverte de la discipline, afin de la situer dans l’interaction des tendances et des valeurs communes, dont la science fait partie.

  • Maintenir vivant l’esprit de dialogue intra et interdisciplinaire et affirmer la volonté d’une orientation pluraliste de l’enseignement et de la recherche.

  • La promotion de débats sur les épistémologies, les politiques et les idéologies, au sein de la communauté scientifique, en rapport avec les formes, les objectifs et les conséquences de l’enseignement et de la recherche.   

  • L’éclairage des implications, à court, moyen et long terme, d’une    gestion technocratique des affaires universitaires et les relations de dépendance ou d’autonomie des thèmes de recherche par rapport aux pouvoirs publics et privés.

  • La mise en lumière de l’enjeu de la technologie et de la tendance à l’hyperspécialisation dans le cursus universitaire.

  • Situer le malaise de l’enseignement et de la recherche universitaire dans un contexte plus sociétal et en rapport au modèle politique et économique.

  • Réhabiliter la prise en compte dans toutes les analyses et les expériences du contexte historique (mémoire longue) et le contexte culturel (valeurs et sentiments)

  • La prise en considération des conditions qui surdéterminent les choix et les résultats de l’enseignement et de la recherche scientifique, ainsi que les conditions de travail de l’enseignant-chercheur-citoyen.   

  • Si la science fut pensée par certains comme une méthode sans idéologie, il n’est plus possible de penser la liberté de la science sans débats idéologiques.        

Voilà quelques éléments pour une discussion qui n’a pas eu lieu véritablement, malgré les écrits deDilthey et de quelques romantiques! Cela pointe non seulement le syndrome d’un malaise universitaire, mais la condition ambiguë des enseignants-chercheurs sous le signe d’un système technicien qui risque de rendre la science sans conscience. L’Université devenant ainsi un simple maillon de gestion et de production. Faut-il rappeler que les préoccupations des utilitaristes et de certains rationalistes ont voulu imposer l’idée qu’on peut calculer les plaisirs et les peines pour délimiter l’équation du bonheur ?  Certes, aujourd’hui, presque personne ne défend sérieusement ce point de vue, or l’utilitarisme actuel reste idéologiquement marqué par de tels propos.

Derrière cela se trouve nichée la vision d’un bonheur-objet « de production et de consommation » dans un marché d’échanges sans autre contrôle que la « loi » de l’offre et de la demande.  Là, il est vrai, nous rentrons dans le terrain de l’économie. Or, le principal modèle n’est-il « l’homo economicus » ? Psychologie appliquée donc.

II.- Une complexité qui peut cacher une crise épistémologique

Pour le dire sans détour, le modèle de la science positive s’est empêtré sans fournir les réponses attendues dans le domaine des SHS. C’est ainsi que la notion post-moderne de complexité - au risque de choquer certains - est devenue en SHS une notion qui couvre un manque d'autocritique sur l'état épistémologique de la science actuelle et la crise profonde de la culture moderne. Parler de complexité justifie tout l'appareil conceptuel moderne, sans pour autant lui fournir une théorie explicative. Nulle part on voit émerger une théorie alternative issue de la complexité. En réalité, la complexité, ce sont de nouvelles incertitudes qui forment une nébuleuse et qui rendent les anciens repères troubles, et les méthodes incertaines, remettant en cause par ricochet le caractère positif de la science en elle même. Nous sommes devant un processus de rationalisation qui fragmente les structures de la raison et de la pratique de la pensée moderne.

Ouvrons une parenthèse pour rappeler avec Elias (1975) :

« …qu’il suffirait de peu de temps, pour que ce que nous appelons notre « raison », c’est à dire le contrôle prévoyant, réfléchi, différenciant de notre comportement, se désagrège et s’écroule, si jamais la tension en nous et autour de nous venait à se modifier, si les craintes qui affectent notre vie augmentaient ou diminuaient brusquement, ou si tour à tour augmentaient et diminuaient comme cela s’observe dans beaucoup de sociétés primitives » (p. 310)

Pour cet auteur, aussi célèbre que méconnu, ce n’est pas la raison qui engendre les règles de la pensée, mais ce sont les règles régissant les comportements sociaux qui préfigurent les motivations et les rationalisations de la société. La pensée n’est qu’un aspect d’une transformation de l’économie de l’homme (contrôle de pulsions, du Moi, du Sur moi), qui va de pair avec les regroupements d’interactions humaines, et la formation d’un tissu social de plus en plus distendu.

Reprenons le fil conducteur de l’exposé. Les scientifiques sont confrontés de plus en plus à une prolifération de connaissances multiples, produites d’une différenciation galopante, mais sans la capacité de les intégrer dans une théorie cohérente. Contrairement aux principes de la science positive canonique: il n'y a pas de dépassement des anciennes théories (hypothèses confirmées ou métaphores validées) dans une nouvelle théorie cumulative (cosmogonie), mais un grand éclatement des corpus de connaissance qui gravitent autour de différents et de plus en plus nombreux paradigmes mineurs. Cela est essentiellement valable pour lesSHS, mais beaucoup moins pour les sciences dures.

Certains penseurs des « sciences dures » (Feyerabend ou Lévy-Leblond) dénoncent la paralysie des théories générales et interrogent le fétichisme méthodologique. D’impasse en impasse, on finit par se rendre à l’évidence : c’est par l’épuisement des grands paradigmes unitaires d’une part, et la fragmentation en disciplines autosuffisantes d’autre part que la science a cessé d’être une pensée critique pour se transformer en corps de doctrine, en vérité révélée et en temple sans âme. Certes, il y a là plus une convergence critique qu’une similarité épistémologique.

Soyons clair, afin d’éviter d’autres malentendus. Il faut rendre à César ce qui est a César : la science n’est pas ici en cause, il n’y a pas de place pour un plaidoyer sur un retour à la métaphysique spéculative ni à une quelconque idéologie au sens étroit du terme. En revanche, ce qui pose problème pour les partisans de la science critique est l'abandon progressif du principe de pluralité des méthodes et de l'utilité sociale de l’approche scientifique, voire les dérives technologiques qui corrompent et rendent vaniteux le discours scientifique en SHS. Voire la dangereuse présence d’une orthodoxie de la découverte scientifique qui impose une voie unique pour aboutir à la connaissance. La volonté d’isoler les variables et de construire une réalité virtuelle pour expliquer les faits est allée trop loin. Car le virtuel théorique est en train de remplacer le réel empirique sans véritablement l’expliquer.

Certes, bien que la modernité ait cru au pouvoir explicatif de la science et de ses applications avec optimisme, il nous faut aujourd'hui assumer ses implications et ses complications. La vision positive et optimiste de la modernité et de ses divers courants philosophiques « progressistes » est dans une impasse.

Nous sommes devant trois paradoxes selon le physicien Lévy-Leblond :

  • D'une part, bien que jamais le savoir technoscientifique n'ait acquis autant d'efficacité pratique, il se montre de moins en moins utile face à des problèmes sociaux qui se posent à l'humanité dans son ensemble.

  • D'autre part, bien que jamais la connaissance scientifique n'ait atteint un tel niveau d'élaboration et de subtilité, elle se révèle de plus en plus lacunaire et parcellisée, de moins en moins capable de synthèse et de refonte.

  • Enfin, dit-il, bien que jamais la diffusion de la science n'ait disposé d'autant de moyens (médias, livres, musées, etc.), la rationalité scientifique reste menacée, isolée et sans prise sur les idéologies  qui la refusent et encore pis la récupèrent.

Face à ce jugement, nous sommes contraints de penser à une impasse épistémologique. Entendons nous bien : nous pouvons concevoir que la science en elle-même (construction abstraite et virtuelle) ne soit pas en crise. Or, la question qui nous concerne est l’application des sciences naturelles aux SHS. Le résultat, au bout d’une analyse globale, est une énorme crise de la culture fondatrice des SHS et de leurs pratiques.

Comment ne pas percevoir que l'époque contemporaine envisage l'avenir d'une manière indéchiffrable et sans projet sociétal collectif. Le projet d’une communauté de destin universel basé sur les connaissances scientifiques est brisé. Il y aura ceux qui diront que cela n’a jamais fait l’unanimité, mais personne ne peut oublier que la modernité en tant qu’idéologie du progrès l’a clairement exprimé. L'ambiguïté généralisée brouille les pistes, renverse les perspectives et fragmente la vision universelle du monde moderne. Le siècle des lumières s'obscurcit: avec comme symptôme la perte du sens collectif de l'histoire et les perspectives progressives de changement. La perception des grands principes fondateurs (la rationalité, l'universalité, l'humanisme et la laïcité) se trouble et la réalité se fait évanescente, jusqu’au point qu’il faut la construire de manière virtuelle. Ainsi, est-il possible encore de se tourner vers la science pour envisager le perfectionnement de l’humanité ? Difficile à dire, la crise de la culture est en grande partie responsabilité d’une vision utopique de la science comme valeur positive absolue. L’histoire récente le démontre. Ainsi, nous avons peu de chances de dégager un projet de société d’une science devenue technicienne et fragmentée. Cela est aussi valable pour les SHS. Le  manque de synthèse est devenu aigu, pénible et incontournable.

Les chercheurs sont devenus sans illusion, sans autonomie, sans « politique » et « idéologie » au sens noble et sans responsabilité sur l'avenir du monde. Peu de polémiques et d’échanges, sauf quelques honorables exceptions. Le chercheur trouve sa routine dans son niveau d’expertise, malgré quelques controverses entre spécialistes.  Une sorte de réalisme pragmatique contamine les questions épistémologiques et les choix méthodologiques. La réussite de la technologie a transformé le chercheur scientifique en petit technicien. Ainsi, la conscience des scientifiques est devenue a-critique et a-morale. Voir fataliste, sous puissance terrible de l’évidence: « tout ce qui peut être fait sera fait ».  Cette attitude est traduite par  Heidegger (1958) avec un certain effroi dans la sentence laconique suivante: « la science ne pense pas ». Car les scientifiques, étant toujours trop pressés par le désir de nouvelles expériences, ne se donnent ni le temps ni les moyens (autres que la technique elle-même), pour analyser les conséquences ultimes de leurs efforts.

Les SHS, et la psychologie avec, n'échappent guère à cette évolution générale. Le savoir humain est devenu si parcellaire et si fragmenté qu'il ne peut plus concourir à proposer des mesures pour le fonctionnement équilibré des institutions. La société actuelle est perçue comme trop complexe et son processus d'évolution fort peu maîtrisable. Ainsi, posons quelques questions : les SHS peuvent-elles continuer leur travaux sans un horizon théorique commun ? Et, plus précisément, pour la psychologie quelles sont les conséquences ? Les sciences sociales peuvent-elles continuer à escamoter la crise politique d'une société complexe, qui engendre des risques sans commune mesure avec les expériences humaines préalables ? Où sont passées les grandes questions sous l'avalanche des petites réponses des micro-theories in vitro?

Récapitulons. Si la psychologie et les SHS s’enferment dans des micro-univers cognitifs, fragmentés et isolés, les chercheurs se cloisonnent donc dans leurs "petits" domaines. Par conséquence, la possibilité de cristalliser un projet intégrateur pour la société risque de se épuiser dans une spirale rétrograde. Pis encore, d’encourager par inadvertance une fuite en avant sans boussole ni buts clairs. Il y aurait là une perversion du système, et un échec des idées générales, voire l’émergence d’une modernité négative. Un aveuglement de l’histoire en quelque sorte. Voilà ce qui pèse comme une épée de Damoclès sur l’ensemble des SHS. La cause est connue : un statu quo théorico-méthodologique (consensus mou) par un excès de connaissances dérisoires que devant l’énorme tâche à accomplir se révèlent dérisoires. L'ingérence de la technostructure et de ses agences institutionnelles, bureaucraties et cénacles d’experts, en est responsable.

Par ailleurs, un autre fait s’ajoute, c’est l’écartèlement entre les généralistes et les experts. D’un côté, l'attitude de l'expert, de plus en plus légitimé par les pouvoirs, dont la connaissance est utile, mais hélas trop partielle et trop étroite, sans sensibilité historique ni positionnement citoyen. De l’autre,  l'attitude du généraliste qui correspondant mieux à l'urgence d’une vision d’ensemble, se trouve dépossédé d’une compétence reconnue. A y réfléchir, devenir purement expert ou purement généraliste est également réducteur dans un  moment ou un autre. Il faut parfois l'un, parfois l'autre, car leur compétence et leur statut doit compter équitablement à travers un dialogue permanent et une reconnaissance plus précise de leurs rôles respectifs. Or, la tendance à privilégier le cadre méthodologique est devenu l’apanage des hiérarchies organisationnelles à l’intérieur des structures décisionnelles. La place de la discussion et de la délibération s’efface insensiblement au bénéfice de la pensée technique de plus en plus abstraite.

III.- L’archipel épistémologique de la recherche

Pour mieux saisir la portée et les limites de ces propos, un rappel rapide s’impose. Cette situation remonte à l’officialisation et la normalisation de la manière de faire la science. Cela s’est révélée fondatrice d’une division épistémique, selon la terminologie de Windelband : d’un côté, les sciences « nomothétiques » (universelles) qui cherchent des lois générales et des relations quantitatives et, d’un autre côté, les sciences « idéographiques » (particulières) ne visant pas la « découverte » de lois, mais l’analyse du cas particulier. Certes, la rigidité de cette bipolarité n’a fait qu’introduire une hiérarchie abstraite des méthodes, comme en témoigne la polémique autour de la célèbre enquête de Thomas et Znaniecki (1920) et de la valeur scientifique (questionnée) des méthodes qualitatives d’analyse des documents personnels et biographiques. Ainsi, la vision compréhensive et holiste est pratiquement effacée par l’avalanche des règles de formalisation, la mathématisation des modèles, (sophistiques et autosuffisants), la spécialisation, les « micro-théories », la multiplication des outils statistiques, la redoutable rhétorique des faits et de chiffres si appréciées dans les revues scientifiques.

Pas à pas la recherche en SHS s’est transformée en archipel de « petits mondes construits », faute de paradigme unificateur (macro-théorie), avec une cohorte de « mécanismes-règles-lois », normatives de surcroît. La science expérimentale n’échappe pas à sa propre idéologie analytique ni à ses propres tropismes. Les hypothèses se multiplient sans cesse, en engendrent d’autres, et ainsi de suite. Par ailleurs, la croissance exponentielle des « manips » introduit une telle masse de données et une telle accumulation d'informations tous azimuts que le traitement d'ensemble se révèle impraticable. Et, s’il est facile de comprendre les dérives de ces « bouchons » épistémologiques, l’expliquer « scientifiquement » relève d’un changement d’optique. Au départ, la recherche expérimentale remplissait ainsi une fonction intégrative : les connaissances particulières devaient se mettre au service du développement des lois générales. Or, si cela reste (avec des exceptions) une constante pour les sciences « dures », progressivement, et de manière insidieuse, dans les SHS, par petites touches, la vocation du savant s’est transfigurée négativement par un travail de recherche à la chaîne. Les SHS se sont pliées subtilement aux règles managériales du rendement et de la quantification et à l’illusion de la productivité dont le leitmotiv reste : évaluer quantitativement pour mieux contrôler. Et si l’évaluation quantitative reste (encore) utile au sein des sciences « dures », en SHS, une telle prétention est devenue une rhétorique d’auto-satisfaction grotesque.

Rappelons que la science évoquait un paradigme théorique sur la base de lois, dont Galilée résume le caractère abstrait et froid : « La nature n’est pas sensible ». Ainsi, proposer ce cadre explicatif à la condition humaine (drame de la vie et la tragédie sociétale) c’est la dépourvoir de leur historicité et de leur vécu affectif, autant que la pertinence du collectif est rejetée en faveur d’une complexité physique. Les grands thèmes globaux (société, autorité, changement, État, gouvernement, humanité) sont objectivés et quantifiés sous des formules statistiques devenant ainsi des objets abstraits atomisés et miniaturisés, et surtout sans vision d'ensemble. Disons-le clairement : l’idée scientifique d’intégrer l’Homme et la Nature et de réduire l’humain aux lois naturelles dans une synthèse compréhensible et publiquement communicable reste : soit une hypothèse utopique, soit une amalgame qui risque se s’avérer une erreur épistémologique.

IV.- L’enjeu en psychologie : la hyper spécialisation.

L’atomisation des connaissances en micro-théories et l’hyper expertise de la pensée pose un problème supplémentaire : la spécialisation des disciplines impose de plus en plus un apprentissage ad hoc, ce qui les éloigne insensiblement les unes des autres, et même à l’intérieur d’une même discipline les frontières et les exclusions sont nombreuses. Car apprendre est devenu se rendre maître d’une parcelle de connaissances sans continuité épistémologique ni cadre historique. Pis encore : aucune mise en garde sur la présence des idéologies scientistes ni sur le besoin d’une attitude citoyenne dans l’analyse de conséquences du travail de la science. Le  problème est que nous n’avons pas tous la même conception de l’attitude citoyenne. Ainsi, la survie dans le vivier technique (voireles laboratoires de recherche) écarte pragmatiquement toutes les questions épistémologiques et politiques embarrassantes.

Ajoutons une autre observation : progressivement, dans les programmes de la psychologie universitaire, les enseignants sont amenés à exagérer l’importance des micro-théories en vogue. Plus précisément, d’en faire les « guides » de l’enseignement et de la recherche. L’enseignement de la discipline – se transforme ainsi en une suite d’exposés autour de résultats (généralement expérimentaux), afin d’illustrer les prémisses des micro-théories et d’énoncer les problèmes (virtuels) qu’elles posent et en conséquence d’alimenter d’autres expérimentations, et ainsi fermer la boucle de micro-croyances, certaines devenant des dogmes.

En conséquence, la pédagogie scientifique (scientiste) se trouve enfermée dans une circularité dont une des issues est la fuite en avant par des nouvelles expériences, et l’autre reste celle d’attendre l’épuisement de la « mode » engendrée par la réussite momentanée d’une micro théorie, tant les problèmes et les questions fondatrices, à l’origine de la recherche, ont été escamotés par les procédures méthodologiques. Dans un travail remarquable, Matalon (2006) évoque ces drôle de constructions scientifiques qui sont abandonnée par la érosion du temps sans que personne ou presque ne s’interroge sur la signification de ce phénomène. De plus, rares sont les thèmes transversaux qui ramènent la problématique à un socle commun et aux questions de culture générale. Rares sont aussi les cours d’histoire de la discipline, lesquels ont tendance à être remplacés par des cours d’information professionnelle. Or, ni les uns ni les autres ne formulent des orientations générales ni explicitent les liens avec le monde extrascientifique. C’est là une spirale qui mène tout droit à la tour d’ivoire de la science.

Pourquoi enseigner telle ou telle discipline, souligner tel ou tel problème, soulever une question plutôt qu’une autre, ce sont des interrogations qui ne semblent pas inquiéter les milieux de la formation scientifique actuelle. Car la raison technique s’impose per se.Rien d’étonnant de constater que la plupart des universitaires ne se sent pas concernés par les questions épistémologiques, encore moins par la question politique. Trop échaudés ? Trop conformistes ? Trop neutres ? Non, ils sont tout simplement poussés par le courant dominant, surtout la nouvelle génération, trop plongés dans une culture technique époustuffante, devenue un contresens pour la culture classique de la science elle-même. Et aussi lancés dans une course infernale pour l’obtention des postes et la progression dans la carrière à coup de « manips », de rapports de recherche, articles savamment dosés de références qui parlent aux experts et de protocoles d’expériences faits selon des normes de plus en plus restrictives et des statistiques à la mode.

Par conséquent, la fragmentation et la spécialisation ne sont pas le résultat d’effets pervers et inattendus de la méthode scientifique « expérimentale et quantitative », mais fondamentalement le produit d’une lente érosion de la culture scientifique comme accumulation d’une connaissance patiente, passionnée et lucide, afin d’avoir une vision globale du monde en réponse à des questions morales plus que matérielles. Voilà le vrai visage de la déculturation de nos disciplines via l’adoption sournoise du scientisme.

C’est la conclusion à laquelle arriva Eric Voegelin (2000) dans les années 50, lorsqu’il écrivait : « Prendre la méthode pour critère de la science, c’est supprimer la pertinence théorique ». Les sphères de l’éducation et du travail se trouvent actuellement truffées de ce type de mesures et de dispositifs sophistiques d’évaluation au nom des connaissances « expérimentales ». Nous touchons de près à ce que J.L. Beauvois (2005) appelle la « propagande glauque ».

V.- Peut-on apaiser le malaise et re-articuler la fragmentation ?

Le malaise ne peut que s’aggraver avec la mise en forme de l’idée des « pôles d’excellence » (à l’image des entreprises et d’autres institutions productives) est une solution technique et économique à un problème de politique peu débattu par les universitaires eux-mêmes. Les effets pervers sont aujourd’hui visibles : une poussée bureaucratique, qui facilite l’aliénation de la pensée et l’implantation d’une recherche à plusieurs vitesses. Cela risque la stérilisation de la psychologie et les autres SHS.

Caillé (1993), avait en son temps dénoncé la « démission des clercs » lorsqu’il écrivait : « … En s’enfermant dans une clôture autoréférentielle, les disciplines cessent de s’adresser les unes aux autres et, plus encore, au grand public, pour ne plus guère intéresser que leurs spécialistes, tandis que par la permutation des rôles elles rendent problématique la construction d’une tradition de pensée susceptible de produire des connaissances cumulatives. »

Ainsi, le malaise dure donc depuis longtemps et s’aggrave.

Le moment est, probablement, venu de proposer une perspective heuristique d’articulation des SHS, capable de dépasser l’atomisation et la micro-théorisation des idées provoquées par un excès d’expériences récurrentes de laboratoire et/ou de terrain sous l’emprise d’une méthodologie étriquée et tatillonne. La question est de retrouver la volonté d’articuler les connaissances, afin de combler les espaces théoriques vides. L’acte d’articuler implique de trouver les moyens d’un accord et d’unir des choses contingentes pour donner à la recherche un sens nouveau, et renverser (provisoirement) le travail des micro-theories (via l’expérimentation) par un questionnement des problèmes humains d’urgence sans réductionnisme et ni essentialisme. C’est le moment – espérons-le – de rendre audible, même en l’absence d’une cohérence de propos, un dialogue interdisciplinaire destiné à nous réhabituer à penser collectivement dans une perspective d’ensemble.

L’articulation conceptuelle est une forme d’interconnexion capable de produire une unité entre éléments potentiellement antagonistes. Cette connexion doit se réaliser, au niveau discursif et pratique, sans qu’elle soit imposée ni surdéterminée toujours par des canons méthodologiques rigides. C’est pourquoi, l’articulation de discours divers peut interconnecter les éléments spécifiques de diverses manières sans se réclamer d’une seule et même raison.

Plus précisément encore: l’articulation n’est certainement ni une fusion ni une soudure rigide, il faut rattacher des « ligaments » et des « points de fixation » nombreux, dont l’élasticité et la souplesse sont la garantie d’une forte cohésion, afin de faciliter la rupture avec les vieux dualismes : nature et culture, texte et contexte, forme et contenu, humain et non humain, subjectif et objectif, qualitatif et quantitatif. Bref, l’articulation de discours et de pratiques scientifiques (ou politiques) doit se traduire par l’utilisation heuristique des d’oxymores puissants.

Il est évident que la peur exprimée par des « scientifiques » institutionnalisés est de rendre la science chaotique ou bavarde. De prendre des simples impressions personnelles pour des données légitimes faute de critères de légitimité méthodologique. Bref, de dire n’importe quoi ! C’est là, en dernière analyse, la crainte de détruire le socle de la science : le mesurable et le comparable. Et d’installer une sorte d’épistémologie « anarchiste » relativiste. Farayebend n’est-il l’exemple ? Ce sont des réactions qui ne permettent pas de faire avancer le dialogue. C’est faire appel à l’ordre traditionnel contre le « désordre » provoqué par une éventuelle critique.  Voilà la meilleure manière de préserver le statu quo et d’anéantir le principe essentiel de la démarche scientifique : l’autocorrection. Or, pour ce faire il faut la libre discussion à tous les niveaux de l’activité scientifique, en commençant par les publications.

Essayer une nouvelle articulation implique d’accepter non seulement de lancer un dialogue (interrompu ?) fort nécessaire, mais de revisiter les protocoles méthodologiques imposés rituellement par la posture scientiste moderne. Certes, la démarche est difficile, mais nullement impossible, à condition de dialoguer dans une perspective de dépassement intra et inter disciplinaire. Le problème de fond, disons le encore une fois, n’est pas l’existence d’une méthode de vérification ou de réfutation des hypothèses, mais plutôt la rigide de ses applications et la généralisation de ses règles à tous les objets de recherche. Le risque étant d’engendrer un culte ritualiste et une hégémonie des aspects techniques, car nul ne peut nier que la méthode surdétermine non seulement l’analyse des faits, mais également l’interprétation de ces faits. C’et bien là une de sources de développement sournois du  scientisme.   

Par conséquent, il nous semble souhaitable, pour tenir compte des observations déjà évoquées au début de cet article, et de celle exprimée par la plus part des auteurs anglo-saxons qui se réclament de la psychologie critique. Il faudrait donc penser à :  

  • Éviter de poser les problèmes à partir des « micro-theories » dont les enjeux sont intra disciplinaire.

  • Considérer la réalité comme une unité ouverte et composite, dont le travail d’abstraction et de constructions de virtualités scientifiques, ne doit pas nous le faire oublier.  

  • Reconnaître que les théories ne sont que des métaphores conjecturales dont le caractère de vérité reste relatif, sous peine de devenir un dogme scientiste.

  • Rappeler que le discours scientifique est un langage dans le langage, dont les critères de simplification ne sont qu’une convention opérationnelle de circonstance qui ne doit pas rester enfermé dans un dispositif d’expert, mais ouvert à l’opinion de tous.  

  • Insister sur le besoin de donner la priorité à l’analyse dans la  quête d'explication de la réalité, sans oublier la nécessité de re-habiliter le statut de synthèses théoriques, en particulier concernant la société et la politique (au sens large et noble du terme), afin d’éviter l’entropie de l'hyperspécialisation technique.

  • Échapper à la méthodologie comme un enjeu des pouvoirs, notamment concernant l’évaluation et le jugement des performances humaines, à travers le débat, la discussion inter-pares et la discussion publique.  

Inutile d’insister davantage. Le débat épistémologique doit avoir lieu et se généraliser pour rectifier certaines dérives fâcheuses et pour affirmer un pluralisme méthodologique de rigueur. Cependant, une condition est nécessaire, bien que non suffisante. Pour que le dialogue épistémologique puisse avoir lieu, il faut admettre la part idéologique de la science elle-même. Faut-il rappeler que la science travaille sur des représentations construites de la réalité ? Ou bien que la normativité se fonde sur le refoulement d’autres normes jugées fausses ou erronées en fonction de critères conventionnels ? Il ne faut pas oublier que ce qui apparaît comme un progrès évident de la connaissance, à un moment donné, peut très bien avoir aussi des conséquences perverses. Ainsi, rappelons que l'anti-dogmatisme de Descartes produit un subjectivisme idéologique devenu un assujettissement après avoir été une délivrance. De fait, le discours idéologique peut récupérer l'abstraction des langages savants au profit des intérêts du pouvoir, ce qui peut se répercuter profondément dans les conditions sociales et la réalité humaine. Surtout, lorsque l'idéologie scientifique a la force de l'évidence empirique, et ne s'impose pas par la force, mais plutôt, par l’habitude et l'apparence logique de ses possibilités techniques immédiates.

Quand une méthode se ritualise (spectacle, statut quo, allégeance), qu’elle se place en représentation de la réalité, négation du sujet, et, enfin, soumission passive à l’autorité, là, une critique de fond est indispensable, et salutaire. Ainsi, rappelons-nous que la posture critique ne peut pas faire l’impasse d’une réflexion épistémologique première : analyser et réfléchir à ce qui fait sens, au lieu de s’acharner à déchiffrer le sens des pensées en miette.

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Pour citer ce document

Alexandre Dorna, «Malaises et critiques en psychologie et en sciences sociales», Les cahiers psychologie politique [En ligne], numéro 13, Juillet 2008. URL : http://lodel.irevues.inist.fr/cahierspsychologiepolitique/index.php?id=117

Quelques mots à propos de :  Alexandre Dorna

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