Les cahiers de psychologie politique

Lus et relus

Emile JALLEY : La crise de la psychologie à l'Université en France

Texte intégral

A propos d’une crise de la psychologie dans l’université française

On présente ici un ouvrage en 2 volumes publié en Juin 2004 chez l’Harmattan par Emile Jalley, et intitulé : « La crise de la psychologie à l’université en France ».

L’état général de lieux dont prend prétexte cet ouvrage est que la psychologie, selon l’auteur, est très probablement l’une des disciplines les plus affectées par la crise multiforme de l’ensemble des institutions universitaires. Un état d’impuissance croissante au double plan pédagogique et scientifique la rend aujourd’hui réellement incapable de répondre, en matière de formation, à la demande sociale croissante de professionnels de qualité dans les domaines cruciaux de la souffrance psychique et de la santé mentale.

Le premier volume de l’ouvrage, qui porte le sous-titre : 1. Origine et déterminisme (530 pages, avec 2 tableaux, Index des Matières et des Noms), développe l’argument général suivant :

Des documents inédits en possession de l’auteur permettent de mieux comprendre actuellement pourquoi le psychanalyste Lagache a créé un système institutionnel où la psychanalyse s’entend si mal dans le cadre universitaire avec la psychologie objective. Elu non sans difficulté à La Sorbonne, il avait dû lancer un projet de licence en fait déjà préparé par son prédécesseur Guillaume (ch. 1, 2, 3, 4). Aujourd’hui, hors de l’université, la psychologie clinique et la psychanalyse préservent une certaine vitalité en recourant à l’auto-formation continue. Mais dans l’espace universitaire, les difficultés ne manquent pas pour la psychologie au niveau tant de l’enseignement que de la recherche : ainsi dans des livres produits depuis quelque temps en vue de la formation des étudiants, on relève avec incrédulité nombre de propos presque dignes parfois des trop fameuses « perles du baccalauréat » (ch. 16). Par ailleurs, la psychologie objective reste confrontée à l’incapacité d’atteindre un objet toujours convoité peu ou prou sur l’inaccessible modèle des sciences dures, et aussi à l’obstination malheureuse de rejeter toute référence ayant dépassé à peu près les dix ans (ch. 8, 9, 10) : la stérilité scientifique se joint alors inévitablement à l’inculture historique. On recense dès lors des formes bizarres de répétition d’un passé mort qui mériteraient mieux le terme de copillage  que celui de plagiat (ch. 12). On peut voir aussi des laboratoires importants où l’on travaille encore avec des préjugés méthodologiques vieillis et critiqués depuis des décennies (ch. 14). Vu ce bilan malheureusement sévère, la jeune génération est dans la position inconfortable de devoir aller de l’avant, en inventant son propre avenir. Il faudra s’y résigner : des erreurs irréversibles ont été commises qui ne permettront plus de repriser le tissu détérioré et dès l’origine mal taillé des institutions antérieures. Cependant, des causes d’ordre plus général pèsent aussi sur l’ensemble de l’espace universitaire : le « choc financier » provoqué à long terme par le décret Savary de 1984 a introduit le phénomène très réel de la secondarisation de l’université (ch. 5, 6, 7). S’y ajoute depuis quelques années une idéologie officielle, d’accent technologique et de tonalité bureaucratique, étouffante aussi bien pour les sciences de la nature que pour les sciences humaines, et qui vide progressivement l’espace institutionnel de toute espèce de signification, sans autre issue que toutes espèces imaginables de divertissement (ch. 17).

Le second volume, avec le titre : 2. Etat des lieux depuis 1990 (514 pages, avec 17 tableaux de données numériques, Index des Matières et des Noms), développe l’argument suivant :

Il existe aujourd’hui un contraste entre la vitalité expansive de la psychologie en dehors de l’université et sa situation critique à l’intérieur de l’université. Ce problème doit d’abord être traité par des moyens spécifiques, et ce n’est pas l’organisation des professions de psychologues, pourtant nécessaire, dans l’espace extérieur à l’université qui pourra y aider. Les praticiens et les étudiants sont les premiers à avoir intérêt à prendre conscience de cette grosse difficulté. La baisse de la productivité scientifique des universitaires psychologues, mesurable par des indices quantitatifs précis dans tous les domaines principaux : articles, livres, directions de doctorats, est régulière depuis trente ans. L’imposition d’un carcan autoritaire dans le profilage des carrières depuis une dizaine d’années a encore joué un rôle accélérateur tout aussi mesurable dans cette détérioration de pente continue. L’arrière-fond de cette crise spécifique à l’espace universitaire, est une lutte acharnée, épuisante, et surtout stérile et sans résultat de qualité viable, entre la psychologie cognitive et la psychologie clinique. Cependant, celle-ci qui représente 30 % des psychologues à l’université produit 60 % des publications et organise 60 % de colloques. Par ailleurs, la crise de la « psychologie à l’université » (PAU) peut servir de modèle d’essai utile pour aborder l’analyse de la crise de l’ensemble de l’université, un problème délicat et beaucoup moins étudié jusqu’ici que la crise dans les autres secteurs, primaire et secondaire, de l’Education nationale. Il s’agit probablement d’une crise répandue d’une manière inégale, selon un modèle « en peau de léopard », un état de choses qui requiert une étude par secteurs et repousse tout tentative de solution administrative standard et préformée, dont toutes les versions ont échoué depuis des années. Un des aspects de la solution consisterait d’abord dans la réforme du modèle de carrière très démotivant imposé depuis 1984, et qui a fait subir une perte d’au moins 20 % de pouvoir d’achat à 75 % des professeurs d’université. Autrement rien n’y fera.

Ce second volume complète naturellement le premier en ce qu’on y étudie les mécanismes actuels de la crise de la psychologie, mis en jeu dès la décennie 1990 dans le cadre de l’université française, tandis que dans le précédent on s’interroge sur le réseau des raisons historiques plus lointaines d’une telle crise depuis 1968. Cependant, les deux ouvrages peuvent être lus séparément et aussi « à la carte » au moyen d’index des matières et des noms appropriés.

La parution de l’ouvrage d’Emile Jalley dont on vient de produire le sommaire a par ailleurs été associée à la création d’un forum Internet intitulé : www.pour-une-critique-de-l-universite.com. Celui-ci est désormais ouvert et fonctionnel depuis un certain temps déjà. Il comporte des Tables rondes sur les sujets suivants : Le statut social des enseignants-chercheurs, Les critères de l’avancement,La démocratie institutionnelle,Le désarroi de la recherche, Les embarras de l’enseignement, Le politique à l’université, La politique du secret, Bureaucratie et technocratisme, La question récente du harcèlement, Sciences humaines et autres savoirs, Le syndicalisme universitaire, La professionnalisation, Le débat sur la réglementation de la psychothérapie, Psychanalyse à l’université et hors université, La voix des étudiants, Autres questions, Nouvelles, Que faire ?

Emile Jalley a écrit depuis un troisième volume dont la parution est annoncée pour la période de septembre-octobre 2005, et qui s’intitulera « La « psy » aujourd’hui en France. Une exception européenne. Psychanalyse et psychologie depuis 1950 ». Tandis que les deux volumes précédents s’intéressaient plutôt à l’histoire institutionnelle de la discipline, ce troisième volume concernera de façon spécifique la nature effective des contenus conceptuels de la « psy » française selon deux perspectives, correspondant à deux grandes parties (tomes, volumes) : « La psychologie française contemporaine (La psychanalyse et la psychologie clinique) », et « La psychologie contemporaine en France (La psychologie objective) ».

L’argument d’ensemble de ce nouvel ouvrage se présente comme suit : La psychanalyse (1ère partie) est la seule « psychologie » qui ait réellement compté en France depuis 1950. De source et d’esprit européens, c’est en notre pays, sans négliger non plus l’Angleterre, qu’elle a connu pendant un demi-siècle ses développements les plus importants. Illustrée par une trentaine de créateurs de premier plan, elle s’y est développée largement en dehors de l’espace universitaire, alors que son implantation a toujours été mineure dans les études de psychologie à l’université. En revanche, la psychologie objective (2ème partie), et ses diverses sous-disciplines : cognitive, sociale, développementale, différentielle, dès longtemps et de plus en plus sous l’obédience de la culture nord-américaine, dominent depuis soixante ans le champ de la psychologie universitaire, bien que de signification plutôt latérale dans les pratiques professionnelles, de couleur surtout clinique. Sans en être tout à fait absentes des années 50 à 80, les impulsions de langue française l’ont complètement désertée depuis. Aujourd’hui, même si la psychologie clinique a beaucoup de vitalité professionnelle, on peut dire aussi que le souffle théorique novateur de la psychanalyse française a tendance à s’éteindre depuis une vingtaine d’années. D’un autre côté, malgré la demande grandissante et décidée qu’en font le pouvoir et les médias, le paradigme des neurosciences, où cherche désormais abri la psychologie objective, présente, à l’insu même de ses défenseurs, bien des résurgences d’une philosophie démodée du 19ème siècle. A l’orée de la construction européenne, l’avenir des sciences psychologiques en France demeure incertain, assurément de caractère très critique. En tout cas, les réduire à la médecine n’est qu’une trop ancienne et stérile tentation. Reste à attendre le printemps.

Par ailleurs, les deux premiers volumes dont il a été question ci-dessus ne prétendent à rien d’autre qu’à la description purement objective d’une sorte de désastre disciplinaire, sans préconiser pour autant, sinon peut-être seulement en filigrane, aucune « ordonnance » de caractère thérapeutique ni normatif que ce soit, susceptible de remédier à une telle catastrophe, décrite plutôt comme le naufrage à effet retardé sinon moins inéluctable du Titanic. A moins que… ?

Malgré tout, il semble bien que le remède d’un tel désastre ne puisse consister, à plus ou moins long terme et par des chemins probablement imprévus que les ruses de l’histoire inventeront, au moins que dans la séparation frontalière de deux camps de belligérants, représentant l’un et l’autre deux conceptions antagonistes et même incompatibles de la psychologie. Une telle « prophétie » s’insinue de plus en plus dans le discours public, si l’on considère que la psychologie clinique, qui ne représente que 350 enseignants-chercheurs dans l’institution universitaire (30 %), concerne en réalité plus ou moins directement un ensemble social de quelque 100 000 personnels spécialisés : 50 000 étudiants (75 % d’entre eux), 30 000 psychologues cliniciens, 5 000 psychanalystes, et enfin 12 000 psychiatres.

Emile Jalley a été amené à préciser son point de vue, à titre certes bien informé mais purement personnel, sur cette « question politique », non franchement abordée comme telle dans les descriptions de caractère « phénoménologique » de son ouvrage, au cours d’un colloque récemment tenu à Besançon les vendredi et samedi 8 et 9 avril 2005, sous l’égide du « Syndicat National des Psychologues » (région Franche-Comté) et de l’ »  Association du Collectif des Psychologues en Franche-Comté », avec pour titre « Du champ de la psychologie aux pratiques des psychologues : les risques du passage à l’acte ». L’intervention qu’il y a faite a donné lieu à un compte rendu, dans le n° 227 de mai 2005 du Journal des psychologues, dans les termes suivants : 

« En dehors des prises de paroles publiques, beaucoup de conversations groupales et individuelles particulières ont, élargissant le thème précis du colloque, poursuivi l’exploration des problèmes qui inquiètent dans la période actuelle et de façon croissante la communauté des psychologues, universitaires et praticiens.

De ce point de vue, on a beaucoup discuté, surtout pendant la première journée, de la question de la « crise de la psychologie à l’université ». Celle-ci tiendrait en partie au fait contingent mais lourd à terme de conséquences, que le psychanalyste Lagache aurait commis en toute innocence « une bévue » initiale, à savoir de créer la licence de psychologie (1947) d’après un projet imaginé par son prédécesseur à La Sorbonne Paul Guillaume, représentant de la générale et expérimentale.

Au fil des décennies ultérieures, la distorsion de représentativité de la psychologie objective à l’égard de la psychologie clinique, envisagée en accolade sur d’une part l’espace universitaire (7/3) et d’autre part les milieux professionnels (3/7), a fini par se présenter aujourd’hui à peu près sous la forme d’un anachronisme du genre de ce qu’était la Chambre des Pairs par rapport au pays réel, sous les monarchies censitaires de Louis XVIII à Louis-Philippe. Une telle structure vicieuse se reproduit partout, dans tous les organes du réseau du « gouvernement de la psychologie » (CNU ou Comité national de universités, SFP ou Société française de psychologie, CEPPE ou Comité d’expertise pédagogique des projets d’établissement, réunissant les experts nommés par le Ministère). Un rééquilibrage institutionnel plus égalitaire entre les deux formes de psychologie, objective et clinique, apparaîtra de plus en plus inévitable, si ce n’est même urgent, sans qu’il soit pour autant question de mettre en péril, comme le proclament certaines Cassandre, l’unité politique hautement souhaitable de la discipline. Plusieurs CNU existent depuis longtemps dans des disciplines comme l’Histoire, la Géographie, la Littérature française, sans les avoir jamais mises en péril. De façon de plus en plus claire aussi, cette structure vicieuse de représentativité inversée semble même contrarier aujourd’hui, de manière expansive, les relations plutôt difficiles entre la nouvelle Fédération Française des Psychologues et de la Psychologie (FFPP) et le Syndicat National des Psychologues (SNP).

Une table ronde réunissait un collectif de jeunes psychologues tous cliniciens. D’après certains, interviewés en aparté de ma propre initiative, le moment fort et important de leur formation a consisté dans leur analyse personnelle, commencée après leur séjour à l’université. Effectivement, les enseignements non spécifiquement cliniques des quatre premières années sont aujourd’hui vécus par beaucoup d’étudiants orientés vers le champ clinique, même si certains contenus leur en paraissent à bon droit importants (enfance, vie sociale, neurosciences), comme livrés à la manière de plusieurs morceaux d’une sorte de vieille assiette cassée. Dans le domaine des enseignements aussi, une restructuration de ces contenus « utiles », mais dans une perspective définie par la psychologie clinique, est ressentie comme d’une nécessité vitale par les usagers.

Pour citer ce document

, «Emile JALLEY : La crise de la psychologie à l'Université en France», Les cahiers psychologie politique [En ligne], numéro 7, Juillet 2005. URL : http://lodel.irevues.inist.fr/cahierspsychologiepolitique/index.php?id=1175