Les cahiers de psychologie politique

Documents de la mémoire

Georges Politzer

Editorial de la Revue de Psychologie concrète (1929)

Texte intégral

La psychologie nouvelle, c'est-à-dire différente de celle qui est issue des tentatives de la fin du dernier siècle et des affirmations et négations qui se sont groupées autour d'elles,est, aujourd'hui sinon une réalité incontestable, du moins une aspiration presque générale. En dépit des efforts que font chaque jour les « conciliateurs » pour démontrer la suffisance de l'édifice central de la psychologie d'hier devant les exigences apportées par le nouveau mouvement, la présente publication part de l'affirmation de cette insuffisance et de la légitimité de l'aspiration à une psychologie nouvelle. Au milieu des regrets et des hésitations de la plupart des psychologues, elle prend résolument comme point de départ les tentatives psychologiques récentes qui cherchent à se détacher de l'inspiration fondamentale de cette psycho­logie qui, pendant si longtemps, a eu les honneurs de l'enseignement officiel.

L'unité est certainement le besoin le plus urgent de la psychologie. Mais la constitution d'une science n'implique pas seulement la con­ception claire de ses fondements; elle implique en même temps l'éli­mination de la forme mythologique et de la forme prescientifique sous lesquelles toute science existe d'abord. Et puisqu'une même science ne peut être positive sous deux, voire plusieurs formes, l'élimination des formes fausses ou insuffisance doit procéder à partir d'une atti­tude unifiée.

Si l'unification doit donc être l'article le plus fondamental de son programme, la présente publication doit avoir, en même temps, la charge de ne pas laisser l'unité dégénérer en compromis et de simplifier la situation présente au point que d'un côté se trouve la psychologie qui n'est absolument pas positive, de l'autre celle qui veut l'être absolument. Telle est en effet la dualité fondamentale qui est à la base de toutes les sciences, au sens propre du mot, et c'est à partir d'elle seulement qu'il leur a été possible de parvenir à cette unité qu'on désire tant aujourd'hui pour la psychologie.

Il est manifeste que la confusion au sujet de la critique de la psychologie classique et de l'élaboration des fondements de la psychologie nouvelle est aujourd'hui encore plus grande qu'elle ne l'était hier. Car bien que cette double entreprise ne puisse être réalisée ni par des individus isolés, ni par des tendances particulières, ce ne sont justement que des individus isolés et des tendances particulières qui en ont, jusqu'ici, la charge.

La vision des erreurs et la conception des réformes à accomplir doivent venir certainement des recherches positives elles-mêmes, qui sont nécessairement particulières, mais aucune recherche particu­lière, quelle que soit sa valeur positive, ne peut aboutir, à elle seule, ni à la vision intégrale des erreurs, ni à la conception des réformes dans toute leur étendue. Isolées les unes des autres, les recherches particu­lières amènent leurs représentants à suppléer à l'approfondissement définitif de la critique qu'elles apportent et des réformes qu'elles impliquent par des compromis ou des constructions théoriques qui ne font à certains égards que retarder les progrès véritables.

On voit aujourd'hui certaines tendances se contenter d'affirma­tions dogmatiques, au sens kantien du mot, sur les points mêmes sur lesquels une autre tendance a soutenu une négation basée sur une cri-tique systématique; d'autres remplacer par un compromis avec la psychologie classique, ou une construction simplement notionnelle, une réforme qui constitue l'objet essentiel, en même temps que la raison d'être, d'une autre tendance nouvelle; d'autres encore, faire fond sur la conception imparfaite d'une critique, réforme théorique ou méthodologique, alors que dans une ou plusieurs autres tendances on trouve la conception rigoureuse et définitive de la même critique, idée ou méthode. On les voit enfin presque toutes chercher la psycho­logie nouvelle un peu n'importe où, comme si elle était une sorte de pierre philosophale, en oubliant qu'il existe des recherches qui ont apporté, non pas une simple amélioration de la psychologie classique, mais une inspiration fondamentale entièrement nouvelle, du moins pour les psychologues, et qui paraît être enfin celle de la psychologie positive.

S'il est illégitime et même inutile d'arracher les spécialistes à leurs recherches spéciales, cet état d'esprit qui permet aujourd'hui à tout psychologue de désigner le fait précisément dont il s'occupe comme particulièrement significatif, simplement parce que la confusion qui règne au sujet du domaine de la psychologie ne permet pas de savoir avec précision ce qui est vraiment fondamental et ce qui ne l'est pas, n'a rien de désirable. Il faudra s'habituer au contraire à l'idée que tout ce qui concerne les fondements de la psychologie ne peut être élaboré définitivement que par le travail collectif, parce qu'un sys­tème individuel n'est toujours qu'une construction arbitraire, et que le travail collectif seul peut aboutir à ce « système » qu'on appelle une science.

Sans vouloir empiéter sur aucune spécialité, sans interdire â qui que ce soit de se livrer à des recherches particulières, qui ne peuvent être jugées qu'à leurs résultats, la présente publication voudrait orga­niser la collaboration de toutes les tendances psychologiques partici­pant au nouveau mouvement, en vue de ce qui ne peut être réalisé que par le travail collectif, à savoir l'élaboration des résultats qui peuvent être considérés dès maintenant comme des acquisitions positives, en même temps que de ces affirmations et négations fonda-mentales qui doivent constituer la « mentalité » d'un psychologue au sens positif du mot, bref : l'unification de la critique de la psycho­logie classique, en même temps que l'unification des fondements de la psychologie nouvelle.

La réalisation de ce dernier but ne pourra être, bien entendu, que progressive : la lenteur ou la rapidité de cette progression dépendra de l'attitude des différentes tendances dont il s'agit d'organiser la collaboration, et on ne pourra même s'attaquer à l'essentiel que dans la mesure où cela sera rendu possible par l'état des recherches psycho-logiques elles-mêmes. Cependant, la lutte contre certaines habitudes, essentiellement responsables de l'anarchie de la situation actuelle en psychologie, peut commencer dès maintenant.

Il s'agira tout d'abord d'arracher à l'arbitraire individuel ou régional, les décisions concernant la manière véritable dont se pose actuellement le problème de la psychologie.

La plupart des psychologues ont une tendance à se comporter comme s'il ne dépendait que d'eux de décider ce qui est admis et ce qui est remis en question dans la psychologie d'hier, sans s'occuper de la situation telle qu'elle est effectivement.

C'est pourquoi il convient d'organiser une mise au point systéma­tique de la position actuelle du problème psychologique, et d'examiner dans ce but tous les problèmes que posent les rapports des tendances psychologiques nouvelles les unes avec les autres. Et comme il y a encore des psychologues qui croient que le nouveau mouvement a remis en question tout, sauf l'hypothèse de la vie intérieure, il faudra commencer par insister ici, très particulièrement sur la critique de la doctrine de la vie intérieure, sous toutes ses formes, et organiser une discussion systématique du behaviorisme dans toute son étendue.

Il s'agira, en même temps, de rompre dès maintenant avec cette attitude qui consiste à concentrer la réflexion sur les fondements de la psychologie, autour d'un certain nombre de thèmes et de recherches toujours les mêmes, comme s'il était impossible que le centre de gra­vité de la psychologie puisse lui-même se déplacer.

En effet, des recherches qui sont .en fait très spéciales, ou même simplement auxiliaires, comme la psychologie dite physiologique, occupent le centre des préoccupations théoriques des psychologues, parce qu'elles promettent la réalisation de certains rêves philoso­phiques alors qu'on s'est obstiné et qu'on s'obstine encore à reléguer en marge ou même tout à fait en dehors de la psychologie « pure » d'autres recherches qui ont effectivement une signification centrale, car loin de promettre la réalisation de rêves philosophiques, elles apportent l'inspiration de la psychologie, telle qu'elle se serait déve­loppée, si des rêves philosophiques n'étaient venus troubler le cours de son évolution, et, mieux encore : elles apportent la forme sur laquelle doivent se modeler les définitions et conceptions fondamen­tales de la psychologie nouvelle.

Sans vouloir anticiper en quoi que ce soit sur la discussion com­mune, en lui soumettant même l'appréciation qui précède, nous voulons changer cette situation en amenant les recherches en question au centre des préoccupations concernant les fondements. La princi­pale source des idées sur la réorganisation de la psychologie a été, hier, tantôt la physique, tantôt la physiologie, tantôt la biologie, sans qu'on puisse dire qu'on a abouti à une réforme vraiment définitive. Il n'est pas impossible qu'il faille, aujourd'hui, changer de source et se tourner vers la psychanalyse, la psychologie individuelle, la technopsychologie et la caractérologie. Après avoir essayé, tant de fois, de concevoir la psychologie en partant de la physiologie et de la biologie, sur la foi de simples hypothèses, il n'existe aucune raison valable de se refuser à examiner la manière dont se présente le pro­blème des fondements de la psychologie si l'on part de ces dernières recherches qui ont, effectivement, un droit positif à cet examen, parce qu'elles ont ajouté aux données de la psychologie classique, restées invariables depuis des siècles, des découvertes vraiment nouvelles et vraiment positives.

La présente publication cherchera donc à dresser d'une manière systématique la liste des enseignements que comportent, pour la psychologie, les recherches en question, et tout en dégageant l'inspi­ration fondamentale qu'elles apportent, elle soumettra à la discussion commune leurs constructions théoriques, pour juger l'interprétation qu'elles donnent d'elles-mêmes. Il s'agira notamment de soumettre à un examen l'actuelle structure théorique de la psychanalyse, qui, après un grand essor, est arrivée aujourd'hui à une période de stagna­tion qui s'explique peut-être par le fait que les recherches psychana­lytiques sont emprisonnées dans des constructions théoriques insuffi­santes. C'est en ce sens que nous ouvrons dès maintenant un chapitre permanent consacré à la crise de la psychanalyse. Mais le besoin le plus urgent ici est d'arriver à une clarté au sujet de la véritable signi­fication de la technopsychologie qu'on qualifie, d'une façon tout à fait arbitraire, et conformément à une idée traditionnelle dont la valeur n'a jamais été soumise à aucun examen, de psychologie appliquée, alors que loin d'être l'application de la psychologie générale, telle qu'elle est, la technopsychologie apporte peut-être une psychologie générale entièrement nouvelle.

D'une façon générale, et dans tous les problèmes, la présente publi­cation s'efforcera de substituer aux décisions individuelles, ou régio­nales, des décisions collectives; à la tradition, la méthode; aux idées reçues, les idées réfléchies; et, enfin, aux contingences des orientations individuelles ou régionales, le plan rationnel du tra­vail collectif.

Ce serait une grande erreur de croire que des difficultés idéolo­giques seules résistent à la liquidation de la psychologie classique et à l'unification de la psychologie nouvelle. Les psychologues ne désirent pas autant qu'ils le disent et autant qu'on le croit l'unité de la psycho­logie. Car si certains psychologues se sont montrés immédiatement disposés à soutenir notre entreprise par une collaboration active, beaucoup d'entre eux nous ont répondu' qu'ils étaient d'accord en principe, mais que le fait d'être occupés à ce contre quoi nous voulions les appeler à la lutte commune, les empêchait d'accepter une partici­pation active. Mais l'essentiel n'est même pas là. Il réside dans un aspect de la crise qui échappe d'habitude à l'attention, à savoir dans son aspect matériel. La psychologie n'est plus, en effet, une person­nalité simplement spirituelle, elle est aussi un organisme matériel.

Le cas de la psychologie issue de Wundt aurait dû déjà attirer l'attention sur ce fait. Cette psychologie qui n'a éliminé aucune des erreurs vraiment fondamentales de la psychologie philosophique; qui n'a réalisé aucune réforme vraiment essentielle; qui, en fait et dans «on ensemble, n'est rien moins que scientifique, est cependant celle qui a consolidé dans l'opinion l'idée que la psychologie est devenue une science. Car Wundt a accompli vraiment une grande réforme : il a fait passer la psychologie de l'état de personnalité spirituelle à l'état d'institution, c'est-à-dire de puissance matérielle. Si les labo­ratoires et les instituts, conçus à la manière de Wundt, n'ont fait et ne font que de la physiologie déguisée, ils ont par contre permis à la psychologie de plonger des racines dans la réalité économique.

Or, on ne réfute que des idées, mais non des institutions. Voilà pourquoi il est difficile d'éliminer la psychologie classique. Ce qui n'est que la résistance d'une réalité économique échappant naturel­lement à la simple critique, est interprété comme une résistance de l'idée même qui y est liée. Et comme on n'a pas encore vu un seul laboratoire fermer ses portes à la suite de la démonstration de l'ina­nité de ses travaux, on croit facilement que cette survie est due à la vérité intrinsèque de la méthode qui y est pratiquée. Toutes ces démonstrations qui établissent que la psychologie classique n'est pas possède des organismes matériels qui ne sont qu'à elle et qui lui per-mettront de s'imposer aux psychologues.

La nécessité de la présente publication devient ainsi encore plus évidente, en même temps que s'éclaire entièrement la nature du rôle qu'elle aura à jouer. A côté du travail théorique, cette publication devra tenter aussi l'organisation matérielle de la nouvelle psychologie unifiée, et constituer un centre autour duquel pourront se regrouper les « forces psychologiques » enchaînées aujourd'hui, indépendam­ment souvent des raisons proprement scientifiques, à des positions qu'elles n'ont pas choisies, mais subies au hasard des contingences individuelles ou régionales. La présente publication doit être le premier organisme matériel de la nouvelle psychologie en voie d'unification. D'autres lui succéderont peut-être. Mais nous ne dis-simulons pas que notre espoir nous porte ici essentiellement vers les générations plus jeunes. Nous voudrions leur permettre de pouvoir se consacrer un travail positif sans avoir à engager, en échange, leur responsabilité en faveur de certaines positions qui, elles, n'ont aucune valeur positive, et, surtout, nous voudrions saisir l'élan qu'elles apportent pour le tourner vers les buts vraiment positifs, avant qu'ils aient pu être fatigués et brisés par des occupations dont une longue histoire a démontré la stérilité.

L'oeuvre que nous entreprenons est, en son genre, une « expérience psychologique ». Voici un organe qui ne représente aucune tendance particulière, et que nous mettons absolument à la disposition de tous ceux qui ont réellement à coeur la constitution de la psychologie; nous suivrons toutes les suggestions qui représentent les besoins véritables du mouvement psychologique; nous sommes prêts à adopter toutes les positions dont la nécessité résultera clairement du travail collectif. S'il y a donc une crise de la psychologie, et si cette crise peut être surmontée, c'est ici -- puisqu'il n'existe aucun organe similaire, que cet événement doit se produire. On pourra juger alors par la manière dont cette publication sera soutenue par les psychologues, jusqu'où va chez eux le désir de la positivité et la volonté de l'unification.

Paris , décembre 1928.

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Pour citer ce document

Georges Politzer, «Editorial de la Revue de Psychologie concrète (1929)», Les cahiers psychologie politique [En ligne], numéro 7, Juillet 2005. URL : http://lodel.irevues.inist.fr/cahierspsychologiepolitique/index.php?id=1190