Les cahiers de psychologie politique

Lectures et relectures

Jean Moreau

Jacques Demorgon, Déjouer l’inhumain. Avec Edgar Morin


Préface de Jacques Cortes
Editions Economica-Anthropos, 45, rue Héricart, 75015 Paris

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Voici un livre au titre superbe, susceptible d’éclairer et de motiver l’engagement humaniste.

Le thème : la possibilité d’une espérance. C’est celle de la Terre-patrie à laquelle déjà rêvait Jaurès en assurant « qu’il n’y a pas de certitude toute faite en Histoire » mais qu’il est aussi des forces vivantes, certaines, vérifiables, pour concevoir un vivre-ensemble.

Jacques Demorgon ne dénie jamais la dure vérité du réel et ne sépare pas, par conséquent acteurs, activités, sociétés et cultures.

En effet, idée essentielle : religion, politique, économique, information s’entre-transforment aussi bien au niveau des individus qu’au sein des groupes.

Seul « un cosmopolitisme de civilisation » peut nous faire atteindre de nouvelles frontières.

Le philosophe commence par une critique de la pensée simplifiante qui se limite au principe  du tiers-exclu aristotélicien en enracinant une Raison déifiée dont les modalités sont pourtant diverses dans le seul Occident. Novateur, il lui substitue la logique des antagonismes-inclus qui embrasse le Tout-Monde (Edouard Glissant) ou la Terre-Patrie (Edgar Morin). Elle fonde une anthro-politique. C’est dire que déjouer l’inhumain exige que l’on s’initie à la pensée systémique qui conduit de l’individu au cosmos et refuse un réel mutilé par des représentations qui ignorent la complexité. Une telle démarche refuse une dialectique de type marxiste (thèse, antithèse, synthèse) pour recommander ce qu’Edgar Morin appelle la dialogique qui n’ignore pas l’antagonisme, la concurrence, la complémentarité. Comprendre en effet l’antagonisme comme fondement du réel est la première condition pour le reconnaître et construire des réponses adaptées. Déjà Héraclite, Nicolas de Cuse, Hegel, Bohr, Jung, Piaget, Lupasco, l’avaient suggéré. Pascal, lui-même n’écrit-il pas que « La source de toutes les hérésies est de ne pas concevoir l’accord de deux vérités opposées ».

Jacques Demorgon envisage par conséquent des synergies au cœur de l’antagonisme. C’est ainsi que, dans le sport, celui-ci évite la guerre. Les figures de la complexité et de l’hyper-complexité surgissent dans la trinité humaine : (individu, société, espèce), dans le pentagramme (ordre, désordre, organisation désorganisation, plus, au centre, interactions). Le philosophe relève les oxymores, nombreuses chez Edgar Morin (l’un-multiple par exemple) ainsi que les crases (procédé linguistique fusionnant deux mots : ainsi l’organisaction, l’informaction) qui rappellent la préoccupation fondamentale de notre Frère Goethe : « Au début était l’action ».

L’essai dont on ne donne ici que quelques aperçus, est étincelant : il invite, entre lucidité critique et utopie heureuse, les Francs-Maçons et leurs obédiences à analyser et à penser au-delà des incantations souvent passéistes qui nous animent, le monde qui vient, à combattre au cœur de sociétés différentes le règne de l’économisme et à corriger les identités meurtrières. Dans une telle perspective, « le mal et le bien, l’amour et l’intelligence se voient autrement : amour et fraternité ne sont ni dictables, ni programmables mais fondent la lutte interminable contre la cruauté ».

Cela fait réfléchir : depuis le discours du Chevalier Ramsay, les Maçons croient à l’importance de l’instruction, de la connaissance et de la culture, sans toujours se rendre compte que ces manifestations sont extrêmement hétérogènes. Ils croient en Homo Sapiens-Sapiens, mais ont-ils mesuré sa complexité ? Par ailleurs, en dépit des bonnes intentions exprimées ou des bons combats menés, cela n’a jamais empêché Homo Demens de se manifester sans cesse. Déjouer l’inhumain ne peut pas se satisfaire d’invocations à la démocratie et aux Droits de l’Homme mais exige de repérer les inégalités destructrices des humains, d’inventer les moyens pour les dépasser et « aller ainsi de la Mère-Patrie à la Terre-Patrie »…

Pour citer ce document

Jean Moreau, «Jacques Demorgon, Déjouer l’inhumain. Avec Edgar Morin», Les cahiers psychologie politique [En ligne], numéro 17, Juillet 2010. URL : http://lodel.irevues.inist.fr/cahierspsychologiepolitique/index.php?id=1720