Les cahiers de psychologie politique

Dossier : L’inconscient collectif (II)

Jacques Le Bourgeois

L’inconscient de l’Histoire

Texte intégral

Pour un historien, le regard porté sur le passé et la restitution de celui-ci se heurtent constamment à la problématique du souvenir : en particulier son historicité et sa portée. Pierre Nora1 qualifiait la démarche de l’historien comme une reconstruction toujours incomplète du passé. Le problème se complique dès qu’il entreprend le décryptage des mentalités. Le souvenir devient flou, voire dénaturé quand il a traversé plusieurs générations. Il peut être magnifié, voire mythifié. Il peut aussi disparaître dans les refoulements mémoriels. Or nous n’en sommes qu’au stade de l’analyse. Qu’en est-il à celui de sa restitution ? Là encore, nouvel enjeu, celui de l’objectivité en lutte avec sa lisibilité. L’historien a beau faire un vrai travail de professionnel, le récit qu’il propose est lui aussi imprégné de ses convictions, de sa formation, de sa culture. Paul Ricoeur n’hésite pas à dire que le récit historique n’est qu’une forme de roman où l’esthétisme cohabite avec la méthode. L’Histoire se veut être une science, mais elle n’est pas exacte. S’intéressant à l’être humain, elle doit puiser dans des sources autant rationnelles qu’irrationnelles. Or les premières, considérées comme les plus fiables, sont souvent orientées, parfois falsifiées, quant aux secondes, leur interprétation est périlleuse. Néanmoins, si l’on veut aborder la mémoire collective d’un peuple, il nous faut comprendre comment celle-ci s’est construite, au fil des milliers d’années qui ont précédé. Il nous faut nous intéresser aux mythes et aux représentations autant qu’aux données scientifiques. Si l’on veut parler des temps longs de l’Histoire, voire aussi de ses temps courts, nous ne pouvons pas écarter les refoulements douloureux qui ont marqué les psychés collectives. Si l’on veut comprendre les raisons d’une migration ou d’une découverte, nous ne pourrons pas occulter les raisons subjectives, (un rêve), par les seules causes objectives (un changement climatique). Les choix d’un personnage illustre s’expliquent autant par le contexte que par l’appréciation qu’il s’en fait. De même un événement n’a d’historique qu’après coup, au vu de l’interprétation que l’on en tire. Or celle-ci, si l’on s’efforce de la replacer dans un contexte rationnel, n’échappe pas à notre irrationalité. Il nous faut donc aborder la problématique de l’imaginaire. Nous entrons là sur un terrain délicat, les frontières du conscient avec la terra incognita qui le jouxte ou l’environne, selon l’approche que l’on en a, l’inconscient. Et pour ce qui nous concerne, ce serait plus exactement l’inconscient collectif. Mais cette notion, définie par Jung2, suscite toujours débat. Tout d’abord pour les Freudiens, n’existe que l’inconscient individuel. Ensuite les sociologues lui préfèrent celle de conscience collective dès l’instant où l’on aborde les us et coutumes, les folklores et les comportements ataviques d’un peuple. Pourtant on ne peut nier qu’il existe de par le monde, dans toutes les civilisations, des ressemblances surprenantes propres à l’imaginaire, notamment l’héroïsation et la mythologisation. Si l’on prend l’exemple des rites d’initiation, Levy Strauss lui-même souligne leurs similitudes, en rappelant le mythe de la naissance ou de la renaissance3. Georges Dumézil a montré les corrélations existant entre les héros indiens, scandinaves et grecs4. Or, les mythes et les héros sont des produits de notre imaginaire sinon d’une certaine interprétation de la réalité. Jung considère que les héros font figure d’archétypes dans l’histoire universelle.

Pour illustrer le débat sur ce thème, je vous propose une courte étude comparative entre trois personnages : Gilgamesh, héros d’une épopée mésopotamienne datant de 3000 av.J.C., Lautaro, guerrier Mapuche d’Amérique latine du XVI siècle ap. J.C. et Staline, chef d’Etat controversé de l’URSS du XXème siècle. Je les ai choisis très distincts sur l’échelle du temps historique comme dans l’espace géographique pour éviter tout risque de correspondance culturelle entre eux. Cette rapide analyse nous révèle des caractéristiques surprenantes. La construction du mythe du héros et ses fonctions sont similaires. Sans chercher à généraliser à partir de ce simple exercice, la notion d’archétype tient bon et l’intérêt de l’Historien pour l’inconscient collectif n’est pas saugrenu. Et si je fais un parallèle avec les recherches que j’ai effectuées antérieurement sur la thématique de la propagande, j’oserai dire que toutes les tentatives réussies ou non de modélisation des mentalités, à commencer par les mémoires collectives, trouvent leurs explications dans l’inconscient. Mais son approche d’entité unique ne nous paraît pas suffisante, car émergent des différences, propres aux cultures. Les tentatives de modélisation des mémoires collectives, les traumatismes de l’histoire nous indiquent que des variantements sont possibles Nous verrons donc successivement les trois personnages, puis nous analyserons les différences et les ressemblances entre eux, enfin nous débattrons de la relation de l’Histoire avec l’inconscient collectif et les formes que l’on peut rencontrer.

I.-Trois héros dans l’histoire universelle

a- Gilgamesh, l’homme face à son destin

Pour l’étude de ce premier exemple, je me suis appuyé sur la traduction réalisée par Jean Bottéro, auteur de « L’épopée de Gilgamesh »5. Personnage épique de la plus ancienne (quelque 3000 ans) œuvre littéraire connue de nos jours, Gilgamesh aurait été roi d’Uruk, sur les bords de l’Euphrate en Mésopotamie vers 2650 avant J.C. Trois tiers d’origine divine, un tiers humain, il est, au début de l’épopée, décrit comme un tyran. Intraitable avec ses sujets, il abuse de son droit de cuissage. Pour le punir ( ?), les dieux lui fabriquent un double, Enkidu, hirsute, mais bon. On pourrait trouver en lui la représentation de son animalité. Les deux se rencontrent en duel. Il n’y aura ni vainqueur, ni vaincu. Mais tous deux comprennent leur complémentarité. Ils deviennent amis, voire frères. Cette relation va se concrétiser dans l’accomplissement d’exploits surhumains : le meurtre d’Humbaba, gardien des cèdres et celui du taureau céleste. Mais Enkidu meurt. Gilgamesh, au comble du désespoir, décide de partir à la recherche de l’immortalité. Ce sera le thème général des 6 dernières tablettes sur les 12 qui constituent l’ensemble du récit. Il va donc réaliser un long voyage au-delà des frontières alors imaginées. Périple non initiatique, car il est alors au milieu de sa vie, mais métamorphique, si je puis dire, car il a changé. Il rencontre Uta-Napishtim, survivant du déluge, qui lui indique la clé de l’immortalité, une plante de jouvence. Malheureusement, un serpent dérobe le secret (celui de la connaissance ?). Gilgamesh revient à Uruk, au terme d’une quête vaine. Il n’est plus le même. Il a retrouvé son apparence d’homme cultivé, mais fort d’une réelle sagesse, celle d’un homme conscient de sa finitude et jouissant des plaisirs que la vie lui offre. Le concept n’est pas sans nous rappeler celui du « carpe diem », repris des siècles plus tard par Epicure. Lorsqu’au terme de sa longue vie, Gilgamesh meurt, il est promu grand juge des morts.

Traduite en hittite et en hourrite, l’épopée de Gilgamesh semble avoir eu une portée de très grande ampleur dans cette partie du monde, le Proche Orient ancien. Les sources connues sont sumériennes, babyloniennes et assyriennes. Le récit du déluge préfigure celui de la Bible. Les exploits de Gilgamesh semblent anticiper ceux d’Héraclès, rapportés par Homère, 1000 ans plus tard. Ce n’est qu’au cours des années 1870, grâce aux traductions par Georges Smith des tablettes d’écriture cunéiforme, que l’Occident découvre et se passionne pour l’œuvre, un long poème épique traitant de la relation de l’homme avec son destin.

Le mythe du héros dans l’épopée de Gilgamesh a longtemps été analysé à travers celui de la quête de l’immortalité. C’est d’ailleurs sous cet angle que nous-mêmes nous l’abordons. Mais il me paraît important de souligner qu’il évoque d’autres fantasmes, d’autres représentations, lesquelles ont toutes traversé les âges et semblent aujourd’hui encore d’une jeunesse étonnante. Je citerai la dualité animal/homme, la représentation de la femme, (objet/sujet, pureté/impureté), ou enfin le cas du sacré et du profane. Toutes ces réflexions font partie des temps immémoriaux, sont inscrites dans notre conscient, et prennent la forme de représentations spécifiques façonnées par nos cultures, mais sans aucun doute issus de notre inconscient, parce que symboliques devenues naturelles polies par le temps qui passe, comme des fragments innés d’un héritage ancestral sur lequel nous ne nous posons plus de questions. Comme je le mentionnais précédemment, le mythe de Gilgamesh va influencer plusieurs cultures issues d’une même espace géographique, le Moyen Orient. Or ce mythe va susciter un intérêt irrésistible en Occident, deux mille ans plus tard. Au moment où paraissent les traductions des tablettes, au milieu du XIX ème siècle, le courant de pensée romantique est à son apogée. Il se heurte de plein fouet avec le courant positiviste qui place en exergue l’homme rationnel, en fait le centre et le sujet actuant imposant son intelligence à son environnement, faisant de lui en deus ex-machina. L’intérêt porté au mythe est de ce point de vue remarquable, mais en même temps naturel. C’est à la fois un retour aux sources, celle du bon sauvage rousseauiste, et la prise en compte d’une capacité propre au génie humain de s’accommoder avec son environnement et d’évoluer. Approche très moderne en somme. C’est sans doute ce qui a motivé cette vague d’intérêt. Son universalité, parce qu’il représente un questionnement récurrent de l’homme face à son destin, face à ce qui l’entoure, explique sans doute cela. Si la forme narrative, le contenu du mythe sont propres à une époque, à un courant de pensée, à une forme de culture, on ne peut être que surpris par cette caractéristique qui a traversé les âges et nous parvient aujourd’hui à l’état brut, comme si rien ou si peu n’avait changé. Comme s’il comportait en soi un trait de l’espèce humaine.

b- Lautaro, guerrier Mapuche personnifiant la résistance et que tout est possible

J’ai analysé le mythe de Lautaro à partir de deux sources. La première est l’histoire orale mapuche, telle que me l’a rapportée une machi6. La seconde est le récit épique, La Araucania de Ercilla7, c'est-à-dire une certaine interprétation de l’histoire par un espagnol qui a vécu une partie des événements.

Lautaro, ou Leftcharauw, signifiant « aigle »8 est le fils d’un chef Mapuche, le lonko Curiñanko, et appartient à un lignage9 de guerriers vivant dans la région du Bio-Bio, partie centre sud du Chili moderne. Il vécut au cours des premières années de la « Conquista » espagnole. Il sera fait prisonnier par Pedro de Valdivia10 en 1546. Il devait avoir de l’ordre de 11 ans. Il est donc très jeune. Mais selon la tradition mapuche, il avait déjà accompli sa formation initiatique, ce qui en faisait un jeune guerrier doué d’une certaine expérience.11 Le conquistador, vraisemblablement impressionné par les qualités du jeune mapuche, mais sans doute aussi intéressé par son lignage, en fera son Yanacona, c'est-à-dire, son serviteur, son page. Lautaro restera prisonnier des Espagnols durant 6 ans. Il avait pour mission de s’occuper des chevaux. C’est ainsi qu’il se familiarisera avec cet animal, inconnu de son peuple12. Il apprendra à le monter. Il accompagnera ses maîtres aux exercices ainsi qu’aux combats. Outre l’apprentissage de la langue et des coutumes des nouveaux conquérants, il va apprendre leurs tactiques de combat, découvrir leurs forces mais aussi leurs faiblesses. Ce serait au cours de la bataille d’Andalien, puis celle de Penco, février puis mars 1550, qu’il va prendre conscience des terribles représailles éprouvées par son peuple, notamment les mutilations appliquées sur les corps des guerriers, faits prisonniers, puis relâchés, pour faire peur. Il décida de s’enfuir et rejoignit sa communauté en 1552, avec un cheval.13 Il va rapidement faire part de ses connaissances sur l’envahisseur et participer, puis diriger les actions de guérilla des Mapuche contre les Espagnols. Il sera déclaré Toqui14 ou vice Toqui. Sa réputation de tacticien15 et de chef charismatique et victorieux va concentrer sur lui les regards des Espagnols qui n’auront de cesse de l’anéantir. Ce sera son sort en 1556, à Caune ou Caono. Au cours d’un dernier combat, il sera tué, puis son corps écartelé. La population mapuche va perdre avec lui le dernier vrai chef de guerre. Sa réputation de guerrier intelligent et inflexible va s’imposer aux excès que l’histoire lui attribue16. Après sa mort vont se développer deux représentations, l’une mapuche, l’autre chilienne. Les deux perdurent jusqu’à nos jours, mais leur nature les différencie.

Le mythe de Lautaro est avant tout un trait de la culture chilienne, plus spécifiquement mapuche, mais de par l’extension transfrontalière des peuples mapuche, il fait partie aussi du fonds culturel argentin indigène. Mais nous nous limiterons aux deux approches chiliennes, l’une indigène, traditionnelle, la représentation mapuche, l’autre occidentalisée, celle qui a fait l’objet d’une récupération chilienne. Mais avant d’aborder la première, il convient de faire deux observations, sur la notion de mythe et celle du héros. Selon la conception mapuche, il n’existe pas de mythe au sens occidental du terme, c'est-à-dire une représentation métaphorique imaginaire. L’individu étant un tout, en symbiose avec son environnement naturel et cosmique, il existe une connexion directe entre le monde des vivants et celui des esprits. La représentation de ces derniers fait partie du réel, donc toute histoire relative à une origine inexpliquée ou surnaturelle, comme nous le dirions au sujet de la création du monde, n’est pas un mythe, mais un pan de la mémoire collective de ce peuple, donc du réel. La notion commune et moderne du mythe existe mais dans ses limites sémantiques pour parler d’une illusion ou de la propagande.

La seconde notion, celle du héros revêt une autre définition que la nôtre. Pour les Mapuche, il n’y a pas de héros. Selon Maria Quiñelen, le héros serait plutôt un sage, celui qui a une longue expérience, est passé par des situations difficiles et dispose d’une vie suffisamment longue pour en faire part aux autres. Lautaro n’est pas un héros, mais un guerrier. Il ne peut être héros, car sa vie a été trop courte. Ces deux points sont importants, sans pour autant nuire à notre démonstration. Car la conception mapuche, si elle ne repose sur aucun concept de l’inconscient collectif, repose sur une dualité permanente, le monde des vivants et celui des esprits, sans dichotomie entre les deux. Lautaro est un personnage historique, dont la mémoire mapuche garde et préserve le souvenir17. Pour cette communauté, Lautaro fut un guerrier, qui a osé affronter l’envahisseur, a su le dominer à plusieurs reprises. Mais ce n’est pas non plus un « martyr » au sens islamique. Il n’est pas un guerrier de Dieu, sacrifiant sa vie pour lui. Son action a été la combinaison de ce pourquoi il était là et de ses propres décisions. On ne le pleure pas. Mais c’est un référent. Il incarne l’esprit de résistance, le « que c’est possible ». A ce titre, il représente aussi l’homme qui doit rester en alerte, autant vis-à-vis de son peuple que de lui-même. C'est-à-dire celui qui veut préserver son identité, sa culture et sa vision cosmogonique, mais aussi la dignité de sa propre personne dans la vie quotidienne. L’ancrage du « mythe » Lautaro se mesure à la fois aux cinq cents ans de résistance culturelle mapuche contre l’homogénisation tentée par le pouvoir chilien et dont nous percevons aujourd’hui davantage la force et la capacité de survie, malgré les tentatives récurrentes et permanentes d’assimilation, mais aussi à l’exigence que cette communauté demande à ses membres. Ce « mythe » est profond, sacré. Des cérémonies se déroulent chaque année sur le lieu de sa mort. Mais à la différence du mythe chilien qui associe au rite des images et des monolithes de pierre, le rite mapuche est dénué de représentations matérielles, hormis les offrandes. Maria confirme : « On ne représente pas l’image de l’esprit ». Toutefois, il existe une représentation, celle d’une constellation qui personnifie l’esprit de Lautaro sous la forme d’un aigle, représentation symbolique de son esprit toujours présent dans la cosmogonie mapuche. Autre caractéristique importante du « mythe ». Il existe une descendance de Lautaro, appartenant au même lignage de weïchafe. Mais la tradition veut que ce lignage ait été « condamné » au silence durant 500 ans. Ce silence s’entend par activité ouverte ou publique dans sa fonction. Mais dans deux ans, c'est-à-dire en 2013, l’interdiction se termine et ce lignage pourra alors prendre part à un mouvement d’ampleur maximale, appelé « la force du condor ».

De l’autre côté, perdure le mythe chilien où Lautaro fait figure de résistant contre l’Espagnol. Son nom est utilisé pour dénommer une loge d’indépendantistes fondée par Molina, la loge Lautarine18. Alors que les « libertadores »19, en 1810, en font un exemple, un demi siècle plus tard, leurs successeurs vont entamer une lutte sans pitié contre la communauté Mapuche, appelée guerre de pacification, avec pour seul objectif de les assimiler pour réaliser une unité nationale. Ceci ne les empêchera pas de fonder un village portant le nom du fameux héros. De nos jours, dans un Chili centralisateur, confronté aux crises indigènes, le nom de Lautaro est toujours synonyme de résistant farouche, non seulement au sein même de sa communauté, mais aussi au cœur de la société chilienne. L’an dernier, au cours d’une émission télévisée organisée dans le cadre du bicentenaire, il a été plébiscité parmi les 10 premiers héros chiliens. Le prénom Lautaro est très apprécié et pas seulement dans la communauté indigène. Certaines unités militaires ont reçu son nom en baptême. Pourtant la différence entre les deux représentations est abyssale. Le « héros » mapuche fait partie d’une mémoire collective sacralisée, alors que sa représentation chilienne, en dépit même d’un intérêt croissant de la société pour ses racines indigènes, reste essentiellement symbolique.

c- Staline, « l’homme de fer », sauveur de la patrie

Le cas de Staline est plus ambigu, mais sa qualité de héros, pourtant controversée, reste affirmée dans l’Histoire soviétique, puis russe. Les biographies sont nombreuses, mais je me suis appuyé sur les travaux que j’ai personnellement menés dans le cadre de ma thèse sur la propagande soviétique20.

Staline, comme Lautaro, est un personnage historique, mais sa qualité de héros a été fabriquée par la propagande. Cependant, comme nous le verrons21, cette dernière s’est affirmée au cours de la Seconde Guerre Mondiale et, malgré les accusations de crimes dont il a été responsable, dénoncées en 1956 par la bouche même de son successeur, elle va perdurer dans les mémoires.

Staline a très tôt fait partie du groupe des Bolcheviks, même si son rôle ne fut pas toujours à la hauteur de ce que lui aurait voulu retenir. Il n’empêche que dès les années 20, il parvient à la tête du parti et s’impose en hériter de Lénine. Il va demeurer aux commandes de l’état soviétique durant 35 longues années. Géorgien, issu d’une famille ouvrière, - son père était cordonnier-, il va bénéficier d’une formation scolaire basique au petit séminaire. Il va peu à peu gravir les échelons de la nouvelle hiérarchie et devenir dès la mort de Lénine l’un des trois membres du triumvirat dirigeant le nouvel état. Par des manœuvres souvent sordides, il va finalement s’imposer seul dirigeant. La propagande s’empare du personnage dès la fin des années vingt. Mais les effets ne sont pas à la hauteur de l’attendu. Son image, bien que magnifiée, est, jusqu’au début de la guerre, plus crainte, quelquefois décriée qu’adulée dans la réalité. Le changement intervient quelques semaines après l’attaque allemande en juin 1941. Sa voix d’abord s’impose et rassure. Puis le facteur Stalingrad, victoire inattendue et spectaculaire sur l’envahisseur sert de catalyseur. A partir de ce moment la propagande ne fait qu’amplifier une admiration sincère. Le personnage est adulé, presque idolâtré. Les deux phénomènes, la propagande et la reconnaissance du peuple, se combinent et font de lui un véritable héros, et ce jusqu’à sa mort. En février 1956, lorsque Khrouchtchev dénonce les crimes de Staline, l’effet est terrible. On peut parler de séisme22. La sacralisation du personnage est telle que sa déchéance est dans un premier temps non acceptée. Il faudra attendre les années de la Perestroïka, c'est-à-dire 30 ans plus tard, pour que réellement une désaffection profonde rejette le héros devenu tyran criminel. Cependant le rejet n’est pas généralisé, les premières analyses sociologiques réalisées dès la fin des années 80 au sein de la société soviétique, révèlent la rémanence d’un profond attachement au personnage23. Staline demeure, dans l’esprit des Russes, encore aujourd’hui, celui qui a permis à l’URSS de vaincre le troisième Reich. Il demeure le sauveur de la patrie, celui qui est parvenu à faire reconnaître l’URSS comme l’une des deux grandes puissances mondiales, alors que trente auparavant, l’URSS n’était qu’un nain économique, qui plus est marginalisée politiquement, parce que porteuse d’une idéologie inquiétante et honnie.

Qualifier Staline de héros peut apparaître comme une incongruité, cependant sans vouloir faire une apologie du personnage, il serait tout autant incongru de nier l’existence du mythe. Car il existe au fond de la mémoire collective russe une admiration pour le personnage. Sans me limiter aux citations de Gorbatchev et de Sakharov qui avouent dans leurs mémoires leur fascination pour lui, ou encore au cinéaste Alexeï Guerman24, je témoignerai de ce que j’ai personnellement observé au cours de mes séjours à Moscou au cours des années 2005 et 2006. Staline est dans toutes les mémoires, en bien comme en mal. Il fascine et fait peur. Il y occupe un espace bien marqué. Aucun ne nie son action pendant la guerre et tous lui en sont reconnaissants. Pour certains même, ses crimes ont été inévitables. Ils sont présentés comme des souillures propres aux héros décrits par Dumézil. Si pour la majorité des Occidentaux, eux-mêmes imprégnés de la propagande anticommuniste, Staline incarne le mal, pour les Russes, plus sensibles aux contradictions de l’âme humaine, il représente et le bien et le mal. Or le fait que le pouvoir actuellement en place ait réintroduit le personnage dans l’histoire officielle n’est pas seulement comme d’aucuns le prétendent la marque d’un pouvoir autoritaire et conservateur, il n’a fait que restituer à celui-ci la place qu’il devait occuper parce qu’il n’avait jamais été effacé des mémoires. Nous pourrons émettre une opinion critique sur l’utilisation qui sera faite du personnage, mais non sur son historicité. Dans ces conditions l’intérêt du personnage ne réside plus en lui-même, mais dans la représentation que l’on s’en fait, et plus exactement dans celle qu’a pu s’en faire le peuple russe. Notamment pourquoi a-t-il été réellement adulé ? Pourquoi en a-t-on fait une icône, au-delà même de l’image véhiculée par la propagande.

II.- Les traces d’un inconscient collectif : Le héros, figure archétypique de notre inconscient

Le héros n’est bien sûr qu’une représentation humaine d’un idéal ou d’un modèle ou d’un référent. Georges Dumézil, dans son analyse comparative des héros scandinaves, celtes et hindous25, a démontré les ressemblances et les différences existant entre ces représentations. Mais il a surtout mis en évidence les caractéristiques identiques entre ces personnages issus d’imaginaires de cultures différentes dans leurs fonctions. Il en a retenu trois : l’administration du sacré, du pouvoir et du droit, la force physique, enfin l’abondance et la fécondité. Ces trois notions peuvent s’interpréter comme la référence à l’ordre et l’organisation, (les deux notions prises dans leur plénitude, depuis l’organisation sociale et politique jusqu’à l’ordre cosmique universel), la force physique surnaturelle qui suppose l’existence de forces surhumaines, et la survie de l’espèce. Par ailleurs, ces héros sont porteurs de souillures, les crimes qu’ils ont commis, pour lesquels il leur faudra payer un tribut, soit sous la forme de prouesses, soit au sacrifice de leur vie26. Nous verrons que nos trois héros comportent ces mêmes caractéristiques. Comme ils sont si différents les uns des autres, ce qui est logique puisqu’ils appartiennent à des cultures différentes et sont issus d’époques diverses, nous les étudierons au travers de leurs fonctions, c'est-à-dire le rôle qu’ils jouent dans les représentations qui en sont faites, perpétuées par les mémoires.

Le héros est avant tout un transgresseur de limites, d’ordres, de prohibitions, d’interdits et de tabous. Ce que l’homme ordinaire ne peut accomplir à cause de sa nature et de sa faiblesse, le héros le réalise pour lui. Dans le cas de Gilgamesh, le personnage transgresse les lois divines. Il rompt un ordre universel qui voulait que les Dieux soient immortels et les hommes mortels. Sa quête inachevée de l’immortalité est une transgression de l’ordre divin, seul fondement assurant l’équilibre du monde tel qu’il était alors perçu. Si nous remontons dans le temps et effectuons un petit déplacement plus au nord ouest, la découverte de tombes néanderthaliennes vieilles de près de 40 000 ans nous indique que le soin apporté aux morts est un rituel très ancien. Il reflète l’idée d’une certaine conception d’un au-delà ou d’une préservation de l’espèce pour le futur, sans doute une réponse consciente (plausible face à l’inexplicable et salutaire face à la douleur) à l’anxiété face à la mort, sous la forme d’une représentation issue de l’imaginaire des premiers ancêtres. Elle a le plus souvent une origine mythique qui se transmet de générations en générations et va subir, au fil du temps, un polissage culturel qui se traduit par des rites et une ou des croyances. Celles-ci se fondent sur un ordonnancement sacralisé de l’univers, lui-même inspiré de l’environnement cosmique et naturel de l’homme. Toutes les cultures évoquent l’existence de deux mondes, quelquefois trois, celui des hommes et celui des esprits ou celui des dieux et celui des hommes. Rompre cet ordre revient à mettre en péril le tout, à commencer par l’espèce humaine. D’où sa sacralisation. L’entreprise de Gilgamesh est donc périlleuse et sacrilège. Pourtant, elle concrétise sans doute un rêve déjà présent dans certaines mentalités, celui de surmonter l’épreuve de la mort, en prolongeant sa vie. Celui de la toute puissance ou de l’éternelle jeunesse. Gilgamesh incarne ce qui deviendra plus tard le mythe prométhéen. Il rompt un ordre, la coexistence de deux mondes, celui des hommes et celui des dieux. Il transgresse un interdit, en permettant l’intrusion des premiers dans un univers réservé, sacré. Fort heureusement pour l’équilibre du monde, il échoue dans sa tentative, tout en montrant que le rêve a un fondement concret, l’existence de la plante de jouvence. Il permet ainsi au rêve de se perpétuer.

Dans le cas de Lautaro, le héros surpasse la peur collective27 qui animait le peuple Mapuche face aux récents envahisseurs. En leur apportant sa maîtrise du cheval, sa connaissance de l’ennemi et de sa tactique, il permet à ses congénères de lutter à armes égales avec l’Espagnol. Mais le phénomène va plus loin encore. Ses victoires rassurent son peuple, lui permettent de préserver territoire, culture et identité. Il démythifie la représentation qu’avaient les Mapuche des cavaliers. En ce sens, il met un terme à une croyance. Il abolit le surnaturel et brise une sorte de tabou. En outre, et ce sera le fondement du deuxième mythe, celui d’origine chilienne, Lautaro transgresse les lois espagnoles. Il rompt le pacte de fidélité que lui avait imposé Valdivia, en le quittant, puis en le tuant. Du même coup, et ce sera la raison qui en fera un personnage de légende dans la culture chilienne, son nom sera magnifié par Alonso de Ercilla, qui décrira ses actes comme une épopée. Il est intéressant de relire aujourd’hui quelques déclarations d’auteurs chiliens sur l’Araucana. Son influence et son poids intellectuel se perçoivent non seulement dans les commémorations, mais aussi dans le subconscient chilien.28Jaime Luis Huenun parle d’influence souterraine29. Manuel Silva Acevedo dit que c’est le poème fondateur de l’identité métisse chilienne30.

En ce qui concerne Staline, le processus est rigoureusement le même. Grâce à la détermination du personnage, il a été possible de transgresser la peur ancestrale que les Russes avaient accumulée dans leur mémoire contre les Teutons, plus tard les Allemands. Sans doute le héros ne s’est il pas battu physiquement, mais sa présence et son énergie à la tête de l’Etat ont permis ce succès. Celui-ci, au vu des données pessimistes du début de la guerre, est compris et décrit comme un miracle. C’est dire le caractère surhumain que l’on prête aux événements et aux actions réalisées. On pourra m’opposer que cette métaphore n’est qu’une restitution propagandiste. Sans doute, car c’était bien le message répandu. Mais l’histoire nous montre que l’effort réalisé par les Russes, au cours de cette guerre, a été d’une ampleur exceptionnelle. Le seul critère comparable est celui des souffrances et des pertes humaines et matérielles qui, par leur ampleur, ne font que sublimer le premier. Dans ces conditions atypiques où la psychologie de tout un peuple est mise à l’épreuve, la reconnaissance vouée au héros n’en est que plus grande. On pourra ainsi constater que les réactions se rapportant à Staline relèvent plus souvent de l’irrationnel que du rationnel31. D’ailleurs si aujourd’hui dans sa très grande majorité le peuple russe ne nie plus les crimes de Staline, les déplore et l’en accuse, il lui rend grâce d’avoir permis la transgression des interdits qui faisaient obstacle à son bonheur, d’avoir surmonter les peurs ancestrales, d’avoir non seulement sauvé le pays, la patrie, mais de lui avoir redonné sa dignité.

On remarquera dans cette première fonction, la transgression, la rémanence de la dualité ordre-désordre. La transgression brouille, dérange et perturbe. Elle est source de désordre. En s’attaquant à un certain équilibre, le héros est cause de désordres. Or l’absence d’ordre est, au fond de tout être, perturbant et déséquilibrant. La peur du vide et celle du néant sont intimement inscrites dans notre inconscient. C’est la prise en compte de cette perturbation qui fait resurgir à la conscience cette peur. En revanche, le désordre, s’il n’est que temporaire, est salutaire. Il permet de revisiter des organisations antérieures, de remettre en cause des idées, tout cela pour en fonder de nouvelles. Le désordre est paradoxalement source d’ordre. C’est en cela que le héros est un personnage extraordinaire. Il ose enfreindre des lois, détruire un équilibre, mais il permet du même coup un changement, des innovations, une nouvelle motivation. Nous remarquons que nos trois personnages, à des époques radicalement différentes, dans des espaces et des milieux culturels non connectés entre eux, ont eu une même fonction et que celle-ci trouve son explication dans l’inconscient, la dualité ordre-désordre et la peur du vide.

Le héros est surtout un innovateur, sinon un rénovateur. Et ce qu’il réalise s’accomplit au prix d’efforts inimaginables, surhumains. Gilgamesh accomplit des prouesses, que l’on a quelque fois comparées aux travaux d’Hercule. Il tue le gardien de la forêt des Cèdres, abat le taureau céleste, auteur de terribles méfaits sur sa ville, il traverse l’océan, inconnu des hommes, sort victorieux de son combat avec les scorpions, découvre l’herbe de jouvence qu’il perd peu après. On peut tout d’abord remarquer le symbolisme de ce parcours dans son analogie avec le cycle solaire. Si l’on y regarde bien, il effectue douze prouesses, selon une série correspondant au cycle astronomique du soleil et chaque prouesse porte le nom d’une constellation. Ce faisant, l’auteur ou les auteurs du récit donnent une résonance cosmique à l’histoire et magnifient la prouesse du héros. En partant à la quête de l’immortalité, Gilgamesh réalise le rêve de tout homme face à la finitude de son destin. Les obstacles rencontrés dépassent les forces humaines. Il faut être un demi dieu pour y parvenir, ce qu’est Gilgamesh. Mais son échec dans son entreprise le transforme. Il a compris ce que doit être le cours de la vie humaine, il a acquis la philosophie et la sérénité nécessaires pour affronter son destin. Il est un novateur en surmontant la peur de ses semblables face à leur propre mort et leur sert de modèle dans leur appréhension de leur futur.

Lautaro, lui aussi, est un innovateur. Il crée un précédent en introduisant dans la culture Mapuche l’usage et la maîtrise du cheval. Il apporte à son peuple un nouveau savoir, développe une nouvelle tactique guerrière et en outre surpasse les capacités de ses compagnons. Non seulement, il possède leur propre savoir faire, mais il le combine avec ce qu’il a appris auprès des Espagnols. Il acquiert alors un pouvoir supérieur en dominant les deux cultures. C’est ce qui explique ses succès. Enfin, il sera historiquement présenté comme un fin tacticien, au point que l’école militaire allemande, à la fin du XIXème siècle, fera analyser ses actions de guérilla, présentées comme des exemples. Ce n’est pas un géant, ni n’est doué d’une force herculéenne. Maria Quiñelen nous a confirmé que son corps n’était pas extraordinaire, en revanche, il était très intelligent. Ercilla lui aussi le présente sous une constitution physique robuste32. En revanche, on loue sa détermination, son intelligence, sa résistance. Il participera et dirigera pratiquement tous les combats jusqu’à sa mort.

Staline, faisant partie du groupe des Bolcheviks de la première heure, fait lui aussi figure d’innovateur en opposant à l’autocratisme tsariste l’idéologie communiste. Il a été un révolutionnaire. Sans doute, sa politique, pour des raisons diverses, a-t-elle eu une inflexion conservatrice, notamment par la remise en cause de certains aspects comme le retour à la notion traditionnelle de la famille, la restauration de certains privilèges militaires et civils. Mais ce retour au conservatisme s’est fait sur les bases de la nouvelle idéologie, la dictature du parti. Autre innovation que l’on ne peut lui dénier, sa politique d’industrialisation et le système de la planification quinquennale. Ce choix, même s’il allait se traduire par des conséquences néfastes pour l’agriculture, allait d’une part hisser l’URSS parmi les puissances industrielles mondiales en l’espace de deux décades, d’autre part offrir aux couches sociales les plus basses les perspectives d’un développement éducatif et culturel totalement nouveau par rapport aux pratiques antérieures. Tout ceci allait se faire par la force, au prix de souffrances inouïes, au prix de milliers de victimes. Staline n’a pas par lui-même effectué de travaux extraordinaires, à l’instar du héros classique, mais il a eu l’autorité pour faire faire ces prouesses par son peuple. Et la plus importante de toutes, allait être la victoire obtenue sur les forces hitlériennes. D’ailleurs la reconnaissance qui lui est vouée porte principalement sur ce point. Le nom de Staline, associé à celui de Patrie par la propagande, le sera définitivement dans les mémoires russes, non pas à cause d’elle, mais bien parce que le peuple a pris conscience de la performance et des raisons de celle-ci. Ce sont l’autorité, la détermination et l’inflexibilité du personnage qui sont reconnues dans les enquêtes réalisées après coup33. Le peuple lui en est reconnaissant et les milliers de personnes qui se sont ruées, au prix d’une panique indescriptible, auprès de son cercueil lors de ses funérailles, témoignent de la profondeur et de la sincérité de ce sentiment34. La propagande n’est pour rien dans cette hystérie collective qui a marqué la disparition du tyran. La démesure de l’effort collectif provoqué par le héros n’a d’égal que la démesure de la sacralisation qui lui sera prodiguée.

Cette deuxième fonction, innovation et révolution, n’est que l’illustration de la dualité ancien-nouveau, mort et renaissance, celle du questionnement de l’homme face à son destin, la mort. Celle-ci, marquant la fin de l’existence physique, matérielle, ouvre, selon les civilisations, les cultures et les croyances la porte sur un autre monde. Ce peut être l’au-delà, l’entrée dans le monde spirituel. Une forme de repos long, mais temporaire35. Ce peut être le retour à une autre vie, une réincarnation sous une autre forme vivante. La mort n’est pas toujours une fin définitive, mais un passage, une transformation. En outre intervient également la représentation du personnage disparu replacé dans le lignage humain. M’appuyant sur le raisonnement de Vladimir Jankelevitch, je dirais que l’immortalité réside dans la perpétuation de l’espèce, alors que la finitude caractérise celle de l’individu36. A la mort est associée la naissance, plus exactement la renaissance. Face à l’anxiété d’un futur inconnu, inquiétant, l’homme oppose le plus souvent une issue rassurante, et ce dans pratiquement toutes les civilisations. Si l’interprétation du phénomène est de l’ordre du conscient, il n’est qu’une représentation de l’imaginaire dont la source est l’inconscient. Or l’anxiété initiale et la question primordiale sont identiques pour toute l’espèce humaine. Si les représentations fluctuent au gré des cultures, produits de la prise en compte de son environnement biogéographique et social par l’individu, le concept de sa projection dans le futur est, à peu de différences près, le même. La foi dans une transformation de l’être permet de surmonter la douleur de la perte, d’affronter l’échéance du cycle physique et introduit l’idée d’une perpétuation, d’une certaine immortalité. Mais pour accomplir un tel exploit, l’homme s’appuie sur une croyance, une foi et des personnages hors du commun, tels les héros. Ceux-ci doivent avoir une force hors norme, surhumaine, surnaturelle, sinon être capables de communiquer leur énergie. Si Gilgamesh a une force herculéenne, Lautaro et Staline ont su sublimer la résistance de leurs peuples.

Enfin troisième fonction de notre héros, il fait rêver. Nos trois héros sont porteurs d’espérance. Gilgamesh nous offre une perspective divine et même s’il échoue, il laisse en nous l’idée que la solution existe. A nous de retrouver la fameuse plante de jouvence qui, rappelons-le, sera, encore et surtout de nos jours empreints d’hédonisme, un objectif récurrent, un idéal culturel, dynamique inconsciente de notre vitalité, non avouée, mais sujet de nos rêves les plus intimes. Lautaro a permis à son peuple de reprendre confiance dans sa force. Il représente pour les Mapuche, « lo que se puede37 ». Ses exploits guerriers font toujours rêver. Il personnifie davantage encore maintenant que de son vivant la vitalité du peuple mapuche. Sa résistance durant cinq cents ans à l’acculturation occidentale trouve sans aucun doute son explication dans ce phénomène. Le rêve d’une communauté mapuche avec ses traditions, sa langue, ses rites et ses croyances est toujours d’actualité. Enfin n’omettons pas la dernière remarque de Maria Quiñelen sur la perspective d’un grand changement en 2013 sous la forme d’un mouvement appelé « La force du condor ». Nous avons ici un exemple caractéristique d’une projection dans le futur d’un rêve, celui de la victoire du peuple Mapuche. Quant à Staline, il a entretenu l’idée d’un monde meilleur, celle d’un homme nouveau, mythes de propagande, certes, mais ô combien prometteurs pour une foule prête à rêver, à se sacrifier pour leur réalisation. On m’objectera que Staline s’imposa plus par la force que par la douceur et que la réaction du peuple avant tout l’expression d’une obéissance craintive. J’en conviens tout à fait. Mais alors comment expliquer ce formidable mouvement de deuil qui va notamment se caractériser par des comportements hystériques lors de ses funérailles ? On ne peut pas non plus nier l’aura qu’avait Staline dans le monde communiste. Pour les Russes, Staline fut le sauveur de la Patrie et pour les communistes du monde entier, il allait personnifier, au moins jusqu’en 1956, l’idée de la révolution prolétarienne, il incarnait le rêve d’un monde meilleur. Le fameux « opium des intellectuels », selon l’expression de Raymond Aron. Or ce rêve, même si les personnages qui l’incarnent ont changé, existe toujours. Il demeure un mythe universel.

Or le rêve est une dynamique de notre vitalité. Il permet d’échapper à notre quotidien, d’entrevoir un autre espace, une autre vie. Ce n’est pas pour rien que les leaders politiques parlent de « nouvelle frontière », à l’instar de J.F. Kennedy, lors de son discours sur la conquête de l’espace, ou de Martin Luther King luttant pour un monde où les Noirs nord américains auront rang de citoyens lorsqu’il commençait son fameux discours par « I have a dream ! » ou encore de Mandela lorsqu’il promettait contre vents et marées le droit de vote pour les Noirs et l’idée d’une Afrique du sud multiraciale égalitaire.

Au terme de cette première analyse, on ne peut qu’être frappé par la rémanence de ces mêmes fonctions, qui traversent le temps, caractérisent des hommes de tous les milieux, appartenant à des espaces culturels radicalement différents. En ce sens, le héros apparaît comme un archétype de l’imaginaire humain, d’un inconscient, qui, par son universalité, peut être considéré comme collectif. Toutefois, je ferai remarquer que son enracinement dans l’inconscient tient davantage à la fonction qu’à sa forme. Celle-ci, nous l’avons vu, varie au gré du temps et des cultures. Le héros prend au même moment, dans le cas de Lautaro, une forme différente selon la culture qui se l’approprie. Il peut aussi évoluer dans le temps. Staline sera adulé, puis haï. Il peut disparaître puis réapparaître au gré d’une mode ou d’un courant de pensée, c’est le cas de Gilgamesh. En fait sa forme est de l’ordre du conscient, c’est un produit de culture palpable, modulable, interchangeable. En revanche, sa fonction, sa symbolisation est inchangée et, nous pouvons l’affirmer, universelle. Or celle-ci, si elle est une expression métaphorique appartenant au conscient, elle est le produit de notre inconscient, collectif, car universel pour toute l’espèce humaine. En fait elle répond à un besoin du genre humain, une constante dans l’histoire, celle d’un référent, celle d’un transgresseur, celle d’un novateur, celle du rêve lequel occupe 24 % du temps du sommeil chez l’homme.38 Mais l’histoire nous offre d’autres caractéristiques de cet inconscient collectif, indiquant une certaine plasticité et la possibilité d’une pluralité.

III.- L’inconscient de l’Histoire : autres formes d’inconscient collectif

Comme je le disais en introduction, l’histoire s’est détournée de l’irrationnel et a centré son intérêt sur la rationalité humaine, afin de restituer l’objectivité de l’objet historique et conforter son ambition d’être une science. Cependant, certains aspects de l’histoire humaine échappent au rationnel. Quelques auteurs s’y sont risqués, comme Philippe Ariès, en étudiant l’homme face à la mort, ou le philosophe Michel Foucault dans ses recherches sur la folie. Mais ils sont peu nombreux, jugés atypiques. Or l’histoire s’appuyant sur la mémoire collective, de par la nature de celle-ci, effleure les limites de l’inconscient, tout en révélant des différences variant selon le fonds culturel. Les phobies, les oublis, les traumatismes collectifs comme les génocides, les guerres, laissent des traces psychologiques profondes dans les mentalités que le rationnel ne maîtrise plus et qui se traduisent par des comportements irrationnels inexpliqués, mais pourtant indubitablement présents dans les évolutions passées, présentes, voire futures. Une dernière caractéristique qui révèle l’intérêt porté à l’inconscient se perçoit dans les tentatives de contrôle des mentalités pour influencer le cours de l’histoire. C’est de ceci que nous allons parler.

Après bien des péripéties, le tandem Histoire–mémoire est maintenant indiscuté, même si l’on observe toujours des velléités d’instrumentalisation du couple ainsi constitué. Mais l’histoire, s’intéressant et s’appuyant sur la mémoire, entre dans un domaine d’où l’imaginaire est loin d’être absent. La mémoire collective, hormis le fait que ses propres représentations sont des restitutions du conscient, parce qu’elle s’inspire de l’imaginaire, est le pont entre l’histoire et l’inconscient du groupe auquel cette dernière s’intéresse. Du même coup, on s’éloigne d’un inconscient collectif unique, mais on découvre des inconscients collectifs spécifiques d’une histoire, d’une culture.

Si je me réfère à l’antique description faite par les Grecs du souvenir, c’est la trace d’une image dont les contours sont flous. Il nous faut faire un effort d’imagination ou d’analogie pour le préciser. Interviennent alors des filtres, des référents culturels, qui, le plus souvent inconsciemment, façonnent le souvenir, sans omettre le facteur émotionnel qui occupe une place importante dans le processus. La mémoire collective n’échappe pas à ce façonnement. C’est l’accumulation, générations après générations, de mythes, de légendes, de souvenirs vécus ou racontés, de savoir-faire, de rites, de peurs, de phobies, subissant tous le polissage ou la transformation de la transmission. Le processus génère un patrimoine culturel plus ou moins sacralisé auquel s’identifie un groupe ou un peuple. Nous y trouvons donc la combinaison des produits d’un conscient collectif et les traces de l’inconscient de cette même collectivité.

La transmission d’un élément d’une culture, relevant du conscient, peut se transmettre d’une génération à une autre ou de cette même culture à une autre en perpétuant de manière inconsciente cette fois sa symbolisation. C’est ainsi, comme le décrit Nathan Wachtel39, que va se transmettre d’une population à une autre et de siècles en siècles une représentation méprisante de la communauté Uru. Les Urus, peuples de pêcheurs, vivent dans le secteur des lacs de l’Altiplano bolivien. Ils formaient, avant l’arrivée des Espagnols, le quart de la population de cette région. Ils étaient considérés comme particulièrement primitifs par leurs voisins, les Aymaras, qui les marginalisaient tout en commerçant avec eux. Cette image méprisante va être reprise par les colonisateurs et s’appliquer comme un stéréotype définitif. « Les Aymaras qualifiaient les Urus de primitifs, terme et considération reprise par les conquistadors »40. « Les chroniqueurs avaient inconsciemment repris le point de vue des Aymaras et l’image des Urus qu’ils transmettent, si méprisante, n’est autre que celle des indiens dominants »41. Nous avons ici un exemple caractéristique d’un stéréotype qui non seulement s’inscrit dans le conscient et l’inconscient de celui qui qualifie, mais le plus curieux dans la mentalité du qualifié. Il existe au sein des Urus une ambiguïté : le complexe du « vaincu des vaincus » et une formidable vitalité tirée de leur auto-marginalisation.

Le préjugé racial est de même nature. Produit d’une culture, il n’est pas inné, mais réapparaît, le plus souvent instrumentalisé par une politique ou une idéologie, comme une résurgence inconsciente, tapie dans les replis d’une mémoire collective. « Le préjugé racial n’a rien d’héréditaire non plus de spontané ; il est un « préjugé », c'est-à-dire un jugement de valeur non fondé objectivement et d’origine culturelle »42. Or dans les moments de difficultés sociales ou de questionnement sur l’identification culturelle, il resurgit et polarise des communautés l’une contre l’autre. Cependant, s’il relève du conscient, la prise de conscience de l’autre, de la différence avec celui-ci, il s’inscrit dans notre inconscient comme une réponse à l’altérité, et génère alors aussi bien un comportement rationnel que des réactions irrationnelles, imprégnées de l’affect. L’histoire est constamment ponctuée de ces phénomènes qui ont le plus souvent été à l’origine de crises, de guerres, de génocides. Les événements qui se sont déroulés au Rwanda en 1994 sont exemplaires de ce point de vue. La coexistence entre Hutus et Tutsis, rompue par la colonisation, puis instrumentalisée par l’idéologie raciste d’un groupe politique hutu, a dégénéré en un massacre de presque 800 000 personnes en l’espace de trois mois, d’avril à juillet 1994. On est passé d’une conduite rationnelle à une hystérie collective destructrice totalement incontrôlée. Par ailleurs les événements ont été d’une telle gravité qu’ils ont généré une peur collective indescriptible chez les victimes. Les souvenirs vécus sont inscrits dans leur mémoire collective et l’on ne peut nier que le traumatisme vécu aura dans l’inconscient collectif de ce peuple un impact profond. Il suffit de revoir les témoignages pour s’en convaincre. Les uns ne veulent pas pardonner, les autres ont préféré quitter, tout oublier. D’autres encore veulent juger, même si les tribunaux populaires ne répondent pas à 100 % de leurs souhaits et de leurs espérances. La recherche des corps dans les charniers et les difficultés d’identification sont autant d’obstacles à la réalisation du processus de deuil. Or il est bien connu que les vivants ont besoin d’accomplir les rituels de deuil pour retrouver, si tant est qu’il soit possible, une certaine sérénité. En outre qu’en sera-t-il dans la transmission de ces souvenirs dans la mémoire collective transgénérationnelle ? Pour le moment nous n’en savons rien. Mais la persistance de méfiance et la résurgence de haines, voire de tueries ne doivent pas être écartées. On ne peut nier dans ce cas la spécificité d’un certain inconscient collectif propre à cette population. Nous l’avons observé à d’autres époques lors des pogroms en Europe orientale, ou lors de crises ou de conflits comme en ex-Yougoslavie.

Un phénomène similaire s’observe au sein de populations dont l’histoire a été marquée par de nombreuses guerres. C’est le cas en France dans la période de l’entre deux guerres. La Première Guerre mondiale a eu, comme dans le reste de l’Europe, sur le seul plan humain, un impact considérable. Parmi les conséquences, une caractéristique surgit, un profond sentiment de lassitude et le désir du « plus jamais ». Ceci va se traduire sous la forme du discours pacifiste. Celui-ci sera instrumentalisé aussi bien dans un sens que dans l’autre. Mais le phénomène était bien réel et allait caractériser les comportements, autant l’appétit de vivre, la paix retrouvée, qu’une certaine désaffection vis-à-vis de ce qui se passait en Allemagne au même moment, notamment la montée du nazisme et son discours de revanche. Les choix stratégiques français, en particulier la construction de la ligne Maginot dont on n’ignorait pas la fragilité mais dont on mythifiait la sécurité, n’étaient que le reflet de cette lassitude que, le moment venu, on qualifiera d’antipatriotisme. Or il existe des thèses qui nient ce fait, d’autres qui en font l’unique responsable du désastre de 1940. Les deux extrêmes sont bien sûr exagérés. Mais la non prise en compte d’une caractéristique de l’inconscient collectif français de l’entre-deux-guerres serait, à mon sens une insuffisance pour expliquer les événements.

A ces caractéristiques propres à certains peuples ou certaines cultures à un moment de leur histoire, il convient d’ajouter le phénomène récurrent des atavismes qui permettent, quelquefois de manière erronée, mais pourtant bien réelle, d’identifier une culture et une population. C’est ainsi que le phénomène du huacho, pour enfant sans père, est une caractéristique de la culture chilienne qui, inhérente au conscient collectif de sa population, a généré des comportements relevant de l’inconscient. Les enfants sans père forment une population très importante. Ses causes plongent leurs racines dans le processus de la Conquista, principalement menée par des hommes, puis dans celui de l’exploitation industrielle qui allait générer des migrations de populations principalement masculines. Ces enfants sans père, nés d’un amour de rencontre, d’un viol ou d’une relation écourtée, vont porter en eux une image artificielle d’un père imaginaire, parfois mythifiée ou au contraire honnie. Leurs comportements ainsi que ceux de leurs mères vont perpétuer le plus souvent cette coutume, de manière inconsciente, car processus naturel procédant d’un imaginaire particulier et le reproduisant. Le phénomène est tel qu’il est aujourd’hui encore une marque caractéristique de la société chilienne. Certains auteurs comme Gabriel Salazar en font la matrice du machisme national43. Un autre comme Jorge Guzman44 en fait la sacralisation du rôle maternel. Quant à Sonia Montecino45, elle y perçoit les explications au « culte de l’apparence ».

Ainsi l’histoire nous montre l’existence de formes différentes d’inconscients collectifs caractérisant des peuples et des cultures. L’hypothèse d’une pluralité ne peut donc être écartée. Mais s’agit-il de ceci ou de résurgences conscientes mais différentes d’un même inconscient collectif ? La question reste pour ma part sans réponse.

Mais l’autre aspect que nous révèle l’histoire, est la tentative de contrôle exercée sur les mentalités dont sa partie inconsciente, et la plasticité de celle-ci. Il semble être malléable tout en conservant un espace étonnant de liberté. L’exemple qui nous paraît le plus probant est celui des propagandes. J’ai travaillé en particulier sur deux types, la propagande soviétique et celle du régime militaire chilien46. La première répondait à des critères matérialistes et scientifiques, principalement l’approche pavlovienne, dont était exclu l’inconscient puisqu’au moins jusqu’au début des années 80, les thèses freudiennes étaient ignorées. La seconde, en revanche, guidée par les analyses comportementalistes nord américaines, en faisait son point d’application principal. Les deux, cependant, avaient le même objectif : influencer, sinon conditionner, maîtriser les mentalités et les modéliser. La propagande soviétique va principalement jouer sur l’affect, en entretenant la méfiance de l’autre, la peur, quelquefois la haine. Ceci sera clairement perceptible durant les périodes d’angoisse, de souffrances et de peur, notamment pendant la guerre. Tous les auteurs s’accordent pour dire que les comportements délictueux, voire criminels (exécutions sommaires et viols) des soldats soviétiques en zone occupée de l’Allemagne au début de 1945 furent le résultat des campagnes de propagande orchestrées au sein des armées. La propagande du régime militaire chilien trouve son explication dans les recommandations du manuel des Psyops47 américain. Elle allait notamment se caractériser, en particulier, dans la presse locale, par l’instrumentalisation de l’imaginaire chilien. Que ce soit par le rappel de phénomènes oubliés, mais inhérents à la mémoire collective, comme l’écartèlement propre aux méthodes de mise à mort datant de la Conquista et de l’Inquisition, ou la manipulation de mots ou d’expressions dont la signification a une consonance particulière dans la mentalité ou encore la juxtaposition d’images et de textes au message fort en utilisant certaines caractéristiques propres à l’inconscient. On va ainsi se servir du fameux cas des rugbymen urugayens qui ont survécu dans les Andes en se nourrissant du cadavre d’un de leur compagnon mort, pour insinuer l’idée que dans certains cas de désordre généralisé comme l’était la situation au Chili au printemps 1973, on ne pourrait pas écarter des formes d’anthropophagie. La manipulation de l’imaginaire est révélatrice de l’intérêt qu’on lui porte, mais dévoile aussi certains de ses mécanismes. Je citerai à ce sujet, la manipulation du processus d’analogie instantanée, celui de la logique symétrique et de la tendance à la généralisation, qui, selon le psychanalyste chilien, Matte-Blanco48, sont des caractéristiques de notre inconscient. L’étude menée par Claudio Duran sur le journal El Mercurio entre 1954 et 1994 confirme ces procédés. Enfin, comme toute propagande, elles allaient surexploiter les processus de mythologisassion et de héroïsation.

Or les deux propagandes allaient avoir un certain effet sur les mentalités, au moins générer la peur, et permettre le travail de persuasion qu’ambitionnaient les autorités. Mais on constate du même coup que ces effets allaient être limités et dans le temps et selon les individus. Ceci nous permet de penser que l’inconscient est à la fois malléable et capable d’échapper à l’emprise extérieure. On remarquera encore qu’une certaine propagande n’exerce un effet que sur un groupe donné. La référence à un fait d’une mémoire collective donnée ne peut concerner et susciter un intérêt que pour le groupe qu’elle identifie. Il est notoire que les affiches du parti communiste soviétique diffusées à l’étranger, hormis leur qualité esthétique, n’ont eu aucun impact en terme de persuasion, que ce soit en France ou en Amérique latine. Il convenait à chaque fois d’adapter le design, voire la symbolique et quelquefois le slogan pour qu’elles suscitent un intérêt. De la même manière les symboles, les couleurs ont une signification spécifique propre à la culture considérée. Vous me rétorquerez que nous sommes ici dans le conscient, certes. Mais dès l’instant où l’on aborde la symbolique, l’esthétique, on se situe toujours à la frange de l’inconscient et du conscient. Enfin l’utilisation des mythes et la surexploitation des héros sont deux processus qui trouvent leur ancrage principalement dans l’inconscient.

Pour résumer, on peut donc considérer que l’inconscient collectif est une réalité. Certains mécanismes semblent propres à l’ensemble de l’espèce humaine, d’autres sont spécifiques à une culture. Il existerait donc un inconscient collectif que l’on pourrait qualifier de générique et des résurgences particulières, du moins la perception consciente que l’on en a les différencie. Mais tous génèrent des comportements, des interprétations, formes conscientes de ce que projette notre imaginaire. Cet inconscient présente deux caractéristiques, il peut être malléable et subir une influence extérieure, mais peut retrouver son entière liberté, ce qui nous conduit à parler de sa plasticité.

L’histoire a toujours eu une attitude de rejet à l’égard de l’inconscient, tout en entretenant avec lui une relation ambiguë : elle n’hésite pas à mythologiser et à héroïser. Or la prise en compte de cette donnée, si nous estimons, à l’instar de Cramsci, faire l’histoire de l’homme, nous paraît indispensable. L’homme est un tout, je dirais même, à l’instar de la brillante démonstration d’Edgar Morin49, un système agissant et se relationnant avec d’autres systèmes. L’histoire ne peut donc rester à l’écart de ce processus sous peine de se marginaliser, mais plus grave, de ne pas être capable de faire une restitution complète de l’histoire humaine.

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Notes

1  Pierre Nora, Lieux de mémoire, Gallimard, Paris, 1984, « L’histoire est la reconstruction toujours problématique et incomplète de ce qui n’est plus. » p.XIX

2  Carl G. Jung, Psicologia y religion, Paidos, Barcelona, 1991, « Los temas arquetipicos provienen, verosimilmente, de aquellos creaciones del espiritu humano trasmisibles no solo por tradicion y migracion, sino tambien por herencia. », p. 85

3  Claude Lévy-Strauss, Œuvres, Gallimard, 2008, « tout ethnologue ne peut manquer d’être frappé par la manière commune, dont, à travers le monde, les sociétés les plus différentes conceptualisent les rites d’initiation », p 843

4  Georges Dumezil, Mythe et épopée, Types épiques indo européens, un héros, un sorcier, un roi, NRF, Gallimard, 4ème édition, 1984. Tome II

5  Bottéro Jean, L’épopée de Gilgamesh, le grand homme qui ne voulait pas mourir, NRF, L’aube des peuples, Gallimard, Paris, 1992

6  Une machi est l’équivalent mapuche du chamane. Il existe des machis femmes et des machis hommes. Elle cumule trois fonctions principales : dans le domaine de la croyance, elle fait le lien entre le monde des vivants et celui des esprits ; sur le plan social, elle exerce des activités de médecine ; enfin, même si elle n’a pas fonction de chef politique, son avis constitue une référence incontournable dans toute décision communautaire. La machi avec laquelle j’ai travaillé, s’appelle Maria Quiñelen. Je dois préciser que cet entretien ne fut pas ordinaire. Maria m’a dit qu’elle avait reçu l’autorisation des esprits pour parler de ce sujet avec moi. Outre le caractère spécial, car sacré que cela représente, je souligne ce fait, pour montrer qu’en matière d’histoire orale, les règles sont similaires à celles de l’histoire écrite. Si, nous historiens de culture occidentale nous nous efforçons de nous appuyer sur des données fiables extraites de sources autorisées, l’histoire orale s’obtient de sources également fiables et autorisées.

7  Alonso de Ercilla y Zuñiga, La Araucania, nueva generacion, Santiago, 5 ème édition, 2009.

8  Le nom du nouveau né est déterminé par le père au cours d’un rêve plusieurs mois avant la naissance. En outre, le nom comporte une signification. Celui de Lautaro personnifie l’aigle, c'est-à-dire celui qui « voit du haut », le stratège. Il est dit qu’il avait un profil d’aigle. En outre dans son cas, la communauté avait connaissance de sa venue huit ans avant sa naissance. Elle attendait un grand chef de guerre.

9  Les lonkos, ou chefs de guerre, appartiennent à un lignage spécifique, les weïchafe.

10  Pedro de Valdivia était le chef politique et militaire espagnol envoyé dans cette région pour la conquérir. Il avait notamment fondé Santiago en 1541. A l’époque des faits qui nous intéressent, les Espagnols n’étaient maîtres que d’une petite région limitée au nord à la hauteur de Copiapo et au sud une ligne floue partant de l’actuelle Concepcion, récemment fondée, 1550, et remontant en biais vers la région de Talca. Le sud de cette région était peuplé par les Mapuche qui vont farouchement résister aux conquistadors.

11  Selon la tradition mapuche, les jeunes lonkos reçoivent une formation spéciale entre 7 et 10 ans. L’objectif est le développement de l’individu dans sa plénitude en symbiose avec le milieu qui l’entoure, sous la forme d’expériences pratiques. Non seulement il apprend à se défendre et à combattre, mais il forge son caractère et apprend à agir et se comporter en harmonie avec le milieu naturel. L’une de ces particularités est le contrôle des émotions, le jeune apprend à ne pas pleurer.

12  Les Espagnols ont introduit le cheval, dès le début de la Conquista. Les indigènes, dont les mapuche, semblent avoir été impressionnés par l’animal auquel ils associaient le cavalier ne faisant qu’un seul corps des deux êtres, à la manière du centaure grec. Lautaro va notamment apprendre à son peuple à dissocier le cavalier de sa monture, différenciant ainsi l’animal de l’humain, pour mieux neutraliser l’ennemi lors des combats. En quelque sorte il va le démythifier. De plus, il introduira le cheval dans les usages mapuche. Il va constituer des groupes de cavaliers mapuche dans son organisation militaire. Selon Maria Quiñelen, ce savoir transmis aux Mapuche fut le grand succès de Lautaro. De plus alors que l’enseignement mapuche s’effectue sous la forme d’un troc, Lautaro le fera en toute générosité, sans contrepartie.

13  L’historiographie chilienne ajoute qu’il emporta aussi le clairon du maître de camp de Valdivia. Le son de ce clairon provoquera des confusions dans les rangs espagnols dans les batailles qui suivront.

14  Chef de guerre en mapudungun

15  Ici interviennent la signification de son nom et la représentation que l’on se faisait de lui, mais aussi ses qualités intrinsèques qu’il va rapidement démontrer sur le terrain. Maria Quiñelen l’a ainsi décrit : « Lautaro no tenia cuerpo, porque era aguila. Tenia mente, era un estratego.”

16  Les Mapuche lui reprochent d’avoir eu une vie trop courte et que son erreur réside dans son goût immodéré pour les femmes. L’historiographie chilienne met en évidence un comportement quelque peu tyrannique et s’appuie sur des trahisons au sein même de la communauté pour le démontrer.

17  La mémoire est préservée par un niampin, l’historien, celui qui connaît par cœur les généalogies. Ensuite l’histoire obtenue est racontée par le werken, celui qui rapporte. Mais la mémoire ainsi transmise doit être d’une fidélité absolue, au point que le werken restitue la voix, les gestes, les mimiques, le comportement de celui dont il raconte l’histoire. De plus, s’il est avéré que le récit n’est pas fidèle, l’erreur du werken retombe sur son lignage. Lautaro avait son werken.

18  La loge Lautaro fut fondée en 1811 à Cadix, filiale d’une loge maçonnique fondée à Londres par Francisco de Miranda, connue sous l’appellation de « Logia de los caballeros Racionales. L’un des objectifs était de s’émanciper de la tutelle espagnole et d’établir un système républicain dans les colonies américaines.

19  Le terme de libertadores pour libérateurs est celui donné aux hommes ayant participé à partir de 1810 aux luttes pour l’indépendance du Chili.

20  Jacques Le Bourgeois, La propagande soviétique au travers des affiches de 1917 à 1991, l’affiche miroir de l’histoire et reflet des mentalités, thèse de doctorat en histoire contemporaine, CRHQ, Université de Caen, 2007.

21  C’est l’objet de la démonstration dans ma thèse : Staline est au début de la révolution peu connu. Son nom est mis en avant par la propagande à partir de 1928. Mais les archives nous révèlent qu’entre cette date et le début de la guerre contre l’Allemagne, en dépit des campagnes orchestrées par la propagande, Staline suscite peu d’enthousiasme. En revanche, tout change avec la guerre, et notamment après la victoire de Stalingrad. Un réel et puissant engouement pour Staline prend corps, sans doute en parallèle avec la propagande, mais aussi d’une manière profonde, lequel va peu à peu se commuer en un culte.

22  François Furet, Le passé d’une illusion, Essai sur l’idée communiste au XXème siècle, Robert Laffont- Calmann –Lévy, Paris, 1995. « Le bilan de cette année capitale dans l’histoire du communisme est double : début de la désagrégation du bloc, et fin du mythe unifié dont il était porteur. » p. 530

23 . En 1989, deux ans avant la chute du régime, 14 % de la population interrogée considèrent que Staline est l’un des plus grands hommes politiques de l’URSS. Youri Levada, L’homme soviétique ordinaire, FNSP,Paris, 1993, pp 236-237

24  « Si Staline ressuscitait aujourd’hui, les gens le suivraient », Alexeï Guerman, cinéaste envoûté par le passé, Subtil Marie Pierre, in Le monde, numéro spécial, 26 février 2003, p. 23. Il convient de préciser que Guerman fut proscrit durant l’époque soviétique.

25  Georges Dumézil, Heur et malheur du guerrier, Flammarion, 1985.

26  Georges Dumézil, Mythe et épopée, T.II. Le héros tue « Acte nécessaire au salut du monde, mais en soi coupable ». p. 17

27  Je parle de peur collective, car les récits concordent pour confirmer la peur qu’avaient les indigènes face aux armes espagnoles (les canons) et aux cavaliers qu’ils croyaient ne faire qu’un, le cavalier et le cheval, l’homme et la bête. Par ailleurs, si les débuts de la conquête sont difficiles, l’expansion espagnole est inexorable et les Mapuche sont contraints de reculer en abandonnant leurs terres. Il y avait donc un risque de disparition, accrue par la propagation des maladies qui ont commencé à décimer le peuple mapuche dès les années 1550.

28  Armando Uribe, interview dans El Mercurio du 30 janvier 2011. p.E15

29  Idem « La Araucana es un clasico ineludible y su vigencia literaria, politica y cultural es a la vez evidente y subterranea. », Jaime Luis Huenun.

30  Idem « La Araucana es el poema fundacional de nuestra identidad de nacion mestiza, identidad que aun hasta hoy nos cuesta aceptar y asumir » Manuel Silva Acevedo

31  C’est ainsi que lors du débat sur la sortie de la momie de Staline du Mausolée, le 30 Octobre 1961, une députée, D.A. Lazourkina raconte un rêve où le fantôme de Lénine se plaignait de la présence de Staline à ses côtés. Après la décision de sortir Staline du tombeau, « on le sortira les pieds devant pour éviter que son esprit ne hante les gens ». Mikhaïl Gorbatchev, Mémoires, Editions du Rocher, 1995

32  “Fue Lautaro industrioso, sabio, presto, De gran consejo…. Ni grande ni pequeño de estatura,…Duros los miembros, recios y nervosos, anchas espaldas, pechos espaciosos.” Alonso de Ercila y Zuñiga, La Araucana, nueva generacion, Santiago, 2009, p. 44.

33  Youri Levada, L’homme soviétique ordinaire, FNSP, pp. 236-237. Si le sondage montre que la majorité des personnes en admiration pour Staline appartient à la génération qui a connu la guerre, il révèle également l’attrait émergeant chez les jeunes.

34 Youri Levada va jusqu’à développer la notion de complexe stalinien, une sorte de besoin d’autoritarisme inhérent au soviétique moyen. « La conscience de ces personnes est caractérisée par un complexe autoritariste évident. Elles affirment leurs peurs, elles exigent que le pouvoir ait une poigne de fer » Opus cité , p. 245

35  Philippe Ariès, L’homme devant la mort, Seuil, 1977. « Cette conception de la survie comme un repos ou un sommeil paisible a duré beaucoup plus longtemps qu’on ne croirait. Elle est sans doute une des formes les plus tenaces des vieilles mentalités. » p. 599

36  Vladimir Jankelevitch, La mort, Champs Flammarion, Paris, 1997 « Le mort ne peut plus revenir à la vie, mais celui qui a vécu ne retombera plus jamais dans le néant prénatal : l’irréversible (la mort) qui empêche sa résurrection, empêche sa nihilisation ». p. 465

37  « Que c’est possible”, l’expression est de Maria Quiñelen.

38  Gastaut et Bert 1974, cité par Edgar Morin dans Le paradigme perdu : la nature humaine. Editions du Seuil, 1973, p. 136.

39  Natahn Wachtel, le retour des ancêtres, NRF Gallimard, Paris, 1990

40  Nathan Wachtel, opus cité, p. 374

41  Idem p. 374

42  Michel Leiris, Cinq études d’ethnologies, le racisme et le tiers monde, Editions Denoël, paris, 1969, p. 78

43  Gabriel Salazar, Ser niño huacho en la historia de Chile. LOM

44  Jorge Guzman, Diferencias latinoamericanas, ediciones del centro de estudios humanisticos, Santiago, Chile, 1984

45  Sonia Montecino, Madres y Huachos, alegorias del mestizaje chileno, editorial sudamerica, 1996

46  Le Bourgeois jacques, La propagande du régime militaire chilien de 1973 à 1989, Les cahiers de psychologie sociale, janvier 2011

47  Pour psychological operations. Branche militaire américaine dont la mission consiste à agir sur le moral des populations ennemies, sous différentes formes : propagande, désinformation, subversion.

48  Matte Blanco, The Unconscious as infinite sets. An essay in bi-logic, Duckworth, London, 1975, cité et analysé par Claudio Duran, El Mercurio, ideologia y propaganda 1954-1994, ensayo I, Ediciones Chileamerica-CESOC, 1995. Matte-Blanco développe l’idée que nous répondons à trois logiques ; l’une est la logique classique, rationnelle dite aristotélicienne ; l’autre est symétrique, car irrationnelle, celle de notre inconscient et la troisième est la combinaison des deux. Quant à Claudio Duran, il utilise ce schéma pour mettre en évidence les manipulations de l’inconscient par la propagande véhiculée par le quotidien El Mercurio.

49  Edgar Morin, Le paradigme perdu : la nature humaine. Editions Seuil, 1973, « C’est dans la liaison entre les morphogenèses sociales inconscientes du génie collectif et, science-conscience-politique que la nouvelle naissance de l’homme trouvera ses chances. » p. 231

Pour citer ce document

Jacques Le Bourgeois, «L’inconscient de l’Histoire», Les cahiers psychologie politique [En ligne], numéro 19, Août 2011. URL : http://lodel.irevues.inist.fr/cahierspsychologiepolitique/index.php?id=1887

Quelques mots à propos de :  Jacques Le Bourgeois

Docteur en Histoire contemporaine et en civilisations modernes
Université de Caen