Les cahiers de psychologie politique

Comptes rendus

Frederic Rousseau

Colère et temps, Peter Sloterdijk

Traduit de l'allemand par O. Mannoni, Libella-Maren Sell, Paris, 2007, 320 p.

Reédité Hachette Pluriel Paris

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Cet essai politico-psychologique est écrit par Peter Sloterdijk qui peut être considéré comme l'une des grandes figures de la philosophie contemporaine allemande.

Parmi de nombreuses traductions en français nous avons accès à « Règles pour le parc humain » (Mille et Une Nuits, 1999), « Essai d'intoxication volontaire » (Calmann-Lévy, 1999), et surtout sa trilogie : « Sphères I - Bulles » (Pauvert, 2002), « Sphères III - Écumes » (Maren Sell Éditeurs, 2005).

Après avoir analysé, dans « Sphères », les phases de constitution de l'espace humain, et avoir décrit, dans « Le Palais de cristal », les différentes étapes de la construction de cette sphère de confort et de " gâterie " que s'est offerte l'Occident, Peter Sloterdijk se penche, dans « Colère et Temps », allusion polémique à « Etre et Temps » de Heidegger, sur ce qui constitue selon lui le moteur principal de la civilisation occidentale : la colère.

Elle s'enracine dans une longue tradition philosophique et constitue en fait une partie intégrante de la personnalité humaine. Platon a été le premier à la décrire dans « La République », lorsqu'il note que l'être humain est constitué de trois composantes : une partie désirante, une partie raisonnante et une partie qu'il appelait thymos, ou esprit de vie. C'est cette dernière qui pousse l'homme à chercher la reconnaissance de sa propre dignité ou celle des objets (biens, principes, communauté.. ) qu'il investit de dignité.

D'Homère à Lénine, de la Bible au Petit Livre rouge, de Caïn à Freud, Sloterdijk démonte les mécanismes de ce sentiment pulsionnel et pourtant manipulable. Il montre comment la colère, d'abord instinctive, se transforme peu à peu en une " banque mondiale de la vengeance", où l'on utilise les sentiments de révolte des opprimés comme une monnaie qui permet d'arriver au pouvoir " un système qui a forgé un millénaire durant l'histoire de l'Occident ".

Il analyse les formes bibliques, anarchistes, léninistes, fascistes et maoïstes de la colère et de son expression, la vengeance. Il s'interroge sur le rôle actuel de l'islam politique dans cette histoire. Et Sloterdijk annonce avec bonheur la faillite de ces organisations revanchardes, pour l'avènement d'un monde « au-delà du ressentiment »

On devine en Sloterdijk un grand lecteur, familier de Hegel, de Nietzsche ou de Heidegger, du symbolisme allemand, de la phénoménologie, de Foucault ou de Lacan également, et de tant d’autres… Mais les chemins qu’il trace lui sont spécifiques. Dans sa trilogie : « Sphère », il renouvele l’anthropologie philosophique en fondant une analyse de l’homme sur la dialectique de l’intime et de l’extérieur (y compris les extérieurs sociaux : couple, famille, nation…). Cela lui permet d’aborder la philosophie politique avec un appareil théorique que nous pourrions qualifier de « psychopolitique ». C'est en effet, et c'est là ce qui pour nous fait son originalité, une philosophie politique qui s'intérésse aux affects, aux liens et aux passions autant – sinon plus – qu’aux institutions et aux idéologies.

La condition humaine entre thymos et eros : Les affects « thymotiques »

« Colère et Temps » analyse les conséquences d’un fait simple, mais qui est peut être un perdu de vue actuellement : l’homme n’est pas seulement animé par les affects "érotiques" (jouissance, possession), mais tout autant par les affects "thymotiques" (fierté, colère, vengeance), et dans ces deux familles d’affects cohabitent le positif et le négatif.
Pour Sloterdijk, les affects « érotiques » (au sens platonicien qui établit une convergence entre eros et avidité) vont bien au-delà de la sexualité. Ce sont des affects fondés sur le manque et sur l’idée qu’une possession ou une action pourraient le combler. En ce sens on peut dire avec G. Bataille que l’économie a une dynamique érotique (ce que je désire, je peux en offrir un équivalent - argent, travail ou autre bien - et en avoir la jouissance). Il est évident que notre siècle de psychanalyse, de triomphe du spectacle et de théories de l’acteur rationnel, privilégie la perception de ces affects érotiques. 
Mais les affects "thymotiques" (du grec thymos , courage, colère sentiment de fierté, vengeance ), qui sont tellement occultés aujourd’hui, sont largement aussi importants dans la psychologie humaine contemporaine. Occultés de la pensée académique, des théories du pouvoir, des discours sur le monde, mais présents, à un point jusqu’alors jamais atteint, dans la littérature populaire et dans le cinéma d'action. Ils sont un moteur important des activités et des engagements politiques. D'ailleurs, quand on veut bien le regarde,r on découvre que ce sont les fiertés, et les révoltes qui expliquent la plupart de ces engagements ainsi que bien des conflits.

Le premier chapitre de Colère et Temps rappelle à quel point la colère de l’Antiquité gréco-romaine est un affect incompréhensible aujourd’hui. Cette colère, l’Iliade nous la décrit en ouverture "Cette divine colère d’Achille, le fils de Pelée, chante la nous, Déesse " Elle est relatée comme un véritable souffle prophétique, c’est l’âme même du héros, soit la seule force qui fait que le monde n’était pas une simple nature. Le héros, et son rhapsode, s’opposent au néant, pour que "sous le soleil se produise davantage que l’indifférent et l'éternellement identique". Ils le faisaient "pour que le monde croisse par du neuf et du glorieux."

Les affects thymotiques : leur gestion religieuse

Cette colère a posé problème à l'homme et tous les efforts de culture, de morale et de civilisation vont s’employer à la domestiquer. Avec succès peut-il nous sembler dans un premier temps. "Honneur, ambition, fierté, haut sentiment de soi-même – tout cela a été dissimulé derrière un mur épais de prescriptions morales et de "connaissances" psychologiques qui revenaient toutes à mettre au ban ce que l’on appelle "l’égoïsme" C’est ce que Nietzsche avait déjà perçu.

La domestication progressive de la colère, a d'abord été essentiellement métaphysique, depuis les fondements bibliques jusqu’à l’économie du salut de la doctrine chrétienne. Sloterdijk rappelle la violence par exemple des psaumes :

"Ô Dieu, brise en leurs bouches leurs dents

(…) Qu’ils s’écoulent comme les eaux qui s’en vont

Comme l’herbe qu’on piétine, qu’ils se fanent !

Comme la limace qui s’en va fondre

Ou l’avorton de la femme qui ne voit pas le soleil" (Psaume 58).

On est loin de la morale de l'humilité que le christianisme essaye de diffuser de nos jours !

Dans cette entreprise, le judéo-christianisme s’employa d’abord à transformer la colère en un attribut divin, qui fut lui-même progressivement "civilisé". Il construisit des manières de "parler" cette colère, d’en faire une histoire collective, ensuite il introduisit la dynamique apocalyptique. Pour P. Sloterdijk : « le deuxième siècle avant J. C. doit effectivement être considéré comme une ère clé, parce que depuis cette date l'esprit d'insatisfaction radicale est placé devant un choix …... Les colériques disposent de l'alternative historique entre l'option des Macchabées et celle de l'Apocalypse, en un mot entre l'insurrection anti-impériale séculaire et l'espoir religieux ou para-religieux dans la chute globale des systèmes ». (P. 130)

Le christianisme introduit deux innovations majeures dans l’histoire naturelle de la colère : un renvoi de la vengeance vers l’au-delà et un arbitre divin et omniscient intervenant au jour du jugement dernier pour rétablir les équilibres. Ensuite l'auteur nous entraine dans une passionnante réflexion sur la mise en place par l'Eglise de ce processus, mais cela déborderait le cadre de cet article. Il conclut par une réflexion sur Luther et sa critique du trafic des indulgences en montrant comment « le commerce de l'angoisse eschatologique » va stimuler le commerce dans le début de la modernité et favoriser l’émergence du capitalisme.

Les banques de colère

Ce premier effort d’accumulation et de mise en avant de la colère conduit Sloterdijk à introduire un concept qui va se révéler essentiel dans sa description : celui de « banque universelle de la colère ».
Pour l'auteur "la fonction bancaire couvre un secteur de phénomènes beaucoup plus large que celui des transactions monétaires. Des processus analogues à ceux de la banque interviennent partout où des entités culturelles et psychopolitiques – comme les découvertes scientifiques, les actes de foi, les œuvres d’art, les contestations politiques et autres – s’amassent pour passer, à partir d’un certain degré d’accumulation, de la forme du trésor à la forme du capital".

Si on considère le "trésor" comme l’accumulation statique d’une valeur, quelle qu’elle soit, reposant sur l’attente du coup dur rendant son utilisation nécessaire, le "capital", au contraire, est un trésor investi qui "travaille", qui prend des risques pour produire des dividendes. Corollaire de cet emploi dynamique, le capital est difficile à mesurer et nécessite des méthodes d’établissement de bilan et des outils sophistiqués de mesure comptable. Il est donc fiduciaire c'est à dire reposant sur la confiance.
Pour P. Sloterdijk de même qu'il existe des banques qui transforment en capital le trésor des particuliers, il existe des "banques de colère" qui sont nées à tâtons à partir du mouvement de sécularisation et de laïcisation des Lumières.

La gauche et le rêve d’une banque mondiale de la colère

A partir de ce raisonnement on peut penser une nouvelle définition psychopolitique des « partis de gauche" : de fait, ils doivent être perçus comme des banques de la colère qui, si elles connaissent leur affaire, font avec les placements de leurs clients des profits relevant de la politique du pouvoir et de la thymotique."

Partant de ce postulat P. Sloterdijk parcours la longue, terrible et sanglante saga des Révolutions, des mouvements anarchistes et socialistes, ainsi que des expériences communistes, dans des pages précises, dures, sans compromis ni illusions. Il serait impossible de résumer ici cette longue relecture historique, contentons-nous d’en relever quelques aspects :

  • La stratégie partagée de mouvements qui doivent activer, puis capter, les pulsions thymotiques et jouent pour ceci sur des ressorts archaïques (amour de la patrie, peur, rejet de l’autre) ainsi que sur une grande discipline.

  • Il montre les contraintes liées à la concentration de la colère : il faut des militants disciplinés, capables de différer leur vengeance, pour que la révolution ou la prise du pouvoir aient une chance d’advenir. Il y a donc tout un travail d’éducation, de disciplinarisation importante de ces militants qui, in fine, place ces mouvements en réel danger de dérapage dictatorial.

  • Il rappelle la contradiction intrinsèque de mouvements qui, prétendant gommer toutes les injustices, oublient qu’il est impossible, dans "le parterre d’un théâtre de placer tout le monde au premier rang"

  • Il souligne les similitudes terribles, dans la gestion des affects thymotiques, entre le communisme d’un Lénine ou d’un Staline et le fascisme ou même le nazisme. Sans confondre, bien sûr, les deux idéologies, Sloterdijk pointe, de manière extrêmement convaincante, les convergences de méthodes et de dynamiques psychopolitiques, tout en mettant à jour des mécanismes ayant réellement servi de point de contact dans l’élaboration de ces deux systèmes terribles du XXe siècle.

  • Il fait un portrait sans fard et sans concession des systèmes communistes, considérés comme des banques centrales de la colère, prétendant devenir des banques mondiales, procédant par "extorsion de fonds" (captation de la colère des peuples, ou d’une apparence légitimité à en être le dépositaire, par un habile mélange de terreur et de rabaissement permanent des individus ; entretien de la guerre extérieure ou civile, les thymos nationalistes étant plus faciles à mobiliser).

  • Au passage, Sloterdijk rappelle avec fermeté quelques vérités historiques : l’incroyable "classicide" des Koulaks, qui fit plus de 9 millions de morts autour de 1930, les 30 millions de mort du "Grand bond en avant", l’indécence de ceux parmi nos philosophes français qui ont dansé sur ces monceaux de cadavres, qu’ils se le soient autopardonnés, comme André Glucksman, ou qu’ils persistent, comme Alain Badiou. Il rappelle que le "classisme " a fait encore plus de victimes que le racisme au cours du siècle passé et que les complaisances à son égard sont absolument inacceptables - mais compréhensibles, en revanche, à travers cette lecture "thymodynamique". »1

Notre époque

L'étude des utilisations psychopolitiques des affects thymotiques lui permet d’aborder avec brio plusieurs aspects de notre époque.
Actuellement pour Sloterdijk, la colère a renoncé à l’intelligence. Plus de constructions théoriques, plus de banques centrales : la colère s’égaye et s’éparpille. « La radicalité ne joue plus de rôle dans l’hémisphère occidental qu’en tant qu’attitude esthétique, peut-être encore comme habitus philosophique, mais plus comme style politique. Faisant preuve d’une grande cohérence, le centre, le plus informe des monstres, a compris la loi du moment et s’est proclamé acteur principal, voire unique artiste de la scène post-historique. Ce qu’il touche lui ressemble aussitôt : bienveillant, sans caractère, despotique. Les agents de l’impatience historique d’antan sont au chômage, l’esprit du temps ne leur propose plus de rôles. A présent, on réclame des gens ennuyeux auxquels on peut faire porter le fardeau. »

La question est de poursuivre l’examen du traitement politique des affects thymotiques en laissant au politique le soin de relever un nouveau défi : "si l’une des leçons du XXe siècle a été que l’universalisme depuis le haut est voué à l’échec, le stigmate du XXIe siècle pourrait être de ne pas réussir à former à temps, depuis le bas, le sens des situations communes".

Dans les éruptions de violence des banlieues l’auteur ne perçoit que des mouvements tellement brisés qu’ils sont en deçà même du nihilisme, et n'ont aucun potentiel de "capital thymotique" dans la mesure où « toute espèce de coopération ciblée avec leurs pareils représenterait le pas vers la transcendance, la non-lassitude, la non-défaite et ne pas faire ce pas est leur vengeance la plus intime contre la situation."

Les partis de gauche dans un monde érotique

La lecture psychopolitique de Sloterdijk nous paraît éclaire d’un jour nouveau les partis de gauche, notamment Français et Italiens en dépassant les analyses sommaires sur les responsabilités des uns ou des autres. "Ce qui est en jeu dans la modernité économique, c’est tout simplement le remplacement du pilotage thymotique des affects (qui n’a que l’apparence de l’archaïsme), en même temps que ses aspects incompatibles avec le marché (qui n’ont que l’apparence de l’irrationnel), par la psychopolitique, plus conforme à l’époque, de l’imitation du désir et de la culpabilité calculatrice. Cette métamorphose ne peut être obtenue sans une profonde dépolitisation des populations – et, liée à celle-ci : sans la perte progressive du langage au profit de l’image et du chiffre. Les partis de la gauche classique, notamment, dans la mesure où ils sont en soi des banques de colère et de dissidence, ne peuvent, dans ce nouveau climat, se faire remarquer que comme des reliques dysfonctionnelles. Ils sont condamnés à lutter, avec des discours laids, contre les images de belles personnes et des tableaux de chiffres durs ce qui est une entreprise vouée à l’échec. En revanche, les social démocraties du type New Labour, évoluent comme des poissons dans l’eau dans l’élément de l’érotisme capitaliste – elles ont abdiqué leur rôle de partis de la fierté et de la colère, et ont pris le virage menant vers la primauté des appétits.".

Cette situation est d’autant plus complexe que, pour l’auteur, les victoires de la sociale démocratie ont été acquises grâce à l’effet de repoussoir des dictatures communistes de l’Est (au grand dam de ces dernières qui avaient plus de haine envers les réformistes qu’envers le capital lui-même), et que, depuis 1979 (Thatcher, Afghanistan, Iran…), le capital a entrepris un vaste audit sur le coût de la paix sociale et a conclu à la possibilité de la maintenir à moindre prix.

Et maintenant

La conclusion de P. Sloterdijk nous laisse un peu sur notre faim même s'il propose quelques pistes de travail pour une politique de notre temps.
« Nous sommes persuadés que la colère (avec ses frères et sœurs thymotiques, la fierté, le besoin de se faire valoir et le ressentiment) représente une force fondamentale dans l’éco-système des affects, que ce soit d'un point de vue interpersonnel, politique ou culturel ».

Certes la colère ne sera plus universelle comme dans le communisme, sa collecte sera régionale.

Pour Sloterdijk ce qui est dépassé : c'est la culture judéo chrétienne du ressentiment. Mais elle a permis grâce à son effondrement l'émergence de « ce phénomène, hautement improbable qu'est « la critique » pour autant que l'on entend par là, l'esprit enflammé par un ressentiment devenu génial, de l'insoumission aux faits purs, et plus précisément aux faits de l'injustice » (P. 316)

Et il ajoute plus loin : « le souci de Nietzsche visait le remplacement de cette figure toxique qu'est « l'humilité vengeresse » par une intelligence à laquelle on ne peut parvenir sans une culture ouverte de l'ambition. Celle-ci devrait être post-monothéiste en ce qu'elle brise radicalement les fictions de la métaphysique de la vengeance et de ses reflets politiques. »

Ce texte foisonnant très riche en réflexions et en connaissance précises des recherches politiques, philosophiques et sociologiques contemporaines est écrit dans une langue fluide, excellemment traduite par Olivier Mannoni. La qualité pamphlétaire de l'auteur rend parfois la lecture jubilatoire, ce qui est assez rare dans ce genre d'essai.

Notes

1  VERDIER H. in « Blog nonfiction.fr »

Pour citer ce document

Frederic Rousseau, «Colère et temps, Peter Sloterdijk», Les cahiers psychologie politique [En ligne], numéro 21, Juillet 2012. URL : http://lodel.irevues.inist.fr/cahierspsychologiepolitique/index.php?id=2220