Les cahiers de psychologie politique

Articles varia

David Allen et Elsa Cano

Joseph Gabel : théoricien de la modernité

Texte intégral

« J'ai travaillé ; loin d'avancer, je me suis embarrassé davantage. Il ne m'a pas été possible, quoi que j'aie fait, de distinguer, par sa nature seule, une idée folle d'une idée raisonnable. J'ai cherché, soit à Charenton, soit à Bicêtre, soit à la Salpêtrière, l'idée qui me paraîtrait la plus folle ; puis, quand je la comparais à un bon nombre de celles qui ont cours dans le monde, j'étais tout surpris et presque honteux de n'y pas voir de différence. »
F. Leuret, Fragments… (1834) p. 41.

« Dans les tableaux cliniques de la schizophrénie dit Gabel, décadence de la dialectique de la totalité (avec comme forme extrême la dissociation) et décadence de la dialectique du devenir (avec comme forme extrême la catatonie) semblent bien solidaires. » La conscience spectatrice, prisonnière d'un univers aplati, borné par l’écran du spectacle, derrière lequel sa propre vie a été déportée, ne connait plus que les interlocuteurs fictifs qui l'entretiennent unilatéralement de leur marchandise et de la politique de leur marchandise. Le spectacle, dans toute son étendue, est son « signe du miroir ».Ici se met en scène la fausse sortie d'un autisme généralisé. »
Guy Ernest Debord (1967), La société du spectacle, proposition 218, Paris, Champ Libre, 1983, p. 168.

L'œuvre de Joseph Gabel est née d'une rencontre entre la sociologie de la connaissance et de la psychopathologie des psychoses. L'auteur, juif hongrois & polyglotte, incarne l'idée de l'intellectuel sans attache qui travaille à partir d'une synthèse internationale et trans-historique. Il cherche la confirmation d’hypothèses par le biais de chercheurs indépendants et rejette cette modernité qui voudrait faire une véritable « science de l'ignorance ». Gabel n'est pas dogmatique, mais plutôt synthétique, il a toujours refusé d'aboyer avec les moutons ; il emprunte, en les reformulant, les idées qu'il subsume dans sa propre théorie. Ses détournements assumés, son indépendance de chercheur, le rapprochent de figures telles que George Orwell et Eugene Minkowski. Ce dernier fut son directeur de thèse. Le titre premier de cette thèse d'état fut, en 1962, simplement « La réification ».

A) Minkowski et Gabel

Joseph Gabel fut d'abord psychiatre avec une filiation, épistémologique et éthique, qui le rattache à Eugène Minkowski1. Cette filiation est centrale à notre propos car chez ce dernier on trouve l'idée que la psychose, y compris le rationalisme morbide, est essentiellement une destruction des capacités dialectiques[2]2 d'un sujet. Le rationaliste morbide produit des systèmes, mais renonce à un contact avec le « monde », le système doit avoir raison, le monde doit avoir tort ! Il suppose donc que « c'est l'altération du contact vital avec la réalité qui est l'élément essentiel de la schizophrénie ».

Minkowski et Fursac (1923) s'orientaient dans une direction kierkegaardienne3, celle d'une relation réussie ou ratée entre le soi et le soi ; ils nomment cela « le sentiment d'harmonie avec la vie » : « Nous ne cherchons pas à être d'accord avec la logique, mais uniquement à être d'accord avec nous-mêmes, à nous mettre en harmonie avec la vie». Pour Minkowski, l’état schizophrénique résulterait d’une tentative de rationalisation excessive de la vie. Il cite le cas d'un instituteur qui avait recours à des systèmes logiques susceptibles de lui permettre de gérer sa vie professionnelle. Il en avait ainsi testé plusieurs, en se fondant successivement sur le principe d'indulgence absolue (« Il essaie de s'adresser à leur raison et souffre de les voir [les écoliers] sourire et ne pas comprendre »), puis celui de la sévérité (une méthode militaire), et enfin sur le principe libéral de la douceur.

Une telle conduite met en relief deux traits ; le premier, l'attitude antithétique, consiste à voir la vie en termes d'antithèses rationnelles (oui ou non, bien ou mal, permis ou défendu, utile ou nuisible) et résulte « du manque du sentiment irrationnel d'harmonie avec soi-même et avec la vie ». Il y a là un mouvement de la psyché vers des systèmes figés, bâtis sur la ruine de la dialectique. Ainsi, « l'individu régit sa vie uniquement d'après des idées et devient doctrinaire à outrance ». Le second trait, l'égocentrisme actif, implique que « c'est le moi … et non l'ambiance » qui « sert de point de fixation » et « devient exclusivement le champ de [l']action » du schizophrène. Minkowski met l'accent sur l'anéantissement du contact vital, de l'harmonie avec l'ambiance, qui engendrent l'élaboration d'un système idéologique abstrait et rigide. Autrement dit, l'instituteur précité a renoncé en quelque sorte à être une personne afin de remodeler son être en fonction de principes abstraits et rigides. Dans son univers il n'y a plus de « personnes », car les autres sont considérés de façon impersonnelle, quasiment en tant que choses sur lesquelles une logique abstraite peut se déployer.

Reprenant ce cas en 1927, Minkowski ajoutera : « Les facteurs affectifs et, encore plus qu'eux, la durée vécue, semblent avoir disparu […]. Aussi se trouve-t-il [l'instituteur] constamment en contradiction avec la vie. »

Avec la notion de géométrisme morbide, Minkowski fit un deuxième pas vers une conception dialectique : si le rationalisme morbide se manifeste par l'adoption de systèmes rigides, le géométrisme morbide s'en démarque par la prédominance de divers facteurs d'ordre spatial, quantitatif et mathématique. Minkowski illustre cette notion par le cas d'un patient dont l'attention était « entièrement absorbée par un projet d'agrandissement de la gare de l'Est ».

Il s'agit clairement de l'investissement délirant d'un espace. Ainsi, la spatialisation4 à outrance apparaît comme un mécanisme de défense contre un effondrement axiologique ; si l'on suit Minkowski, la forme pure de la schizophrénie serait caractérisée par l'effondrement total du temps vécu, s'accompagnant d'une spatialisation et/ou d'une rationalisation à outrance. En fait, Minkowski réaffirmait là les idées déjà exprimées dans sa thèse de 1926, qui se terminait sur la remarque suivante : « Dans certains cas de schizophrénie, la défaillance des facteurs dynamiques est accompagnée d’une véritable hypertrophie des facteurs rationnels et spatiaux de la pensée. Cette hypertrophie conditionne alors tout le comportement des malades, en donnant lieu à des tableaux cliniques particuliers. Il paraît justifié de parler, dans ces cas, de rationalisme et de géométrisme morbides. »

Le rationalisme morbide implique donc une réification des sphères axiologique et symbolique, un recours à des attitudes antithétiques, une négation du monde en tant que 'présence' avec une orientation concomitante en fonction de systèmes acceptés par le 'moi'. La perception du temps existe dans un divorce absolu par rapport à la perception de l'espace. Cette position psychopathologique, le résultat d'une structure psychotique, peut entraîner une logique d'identité (A = A), ainsi qu'une extrapolation arbitraire.

Fort des notions de spatialisation, quantification et temporalisation, Minkowski va souligner la place centrale du temps et de l'espace dans une psychopathologie structurale des psychoses : « Les notions bergsoniennes nous faisaient supposer l'existence de deux grands groupes de troubles mentaux : l'un caractérisé par une déficience de l'intuition et du temps vécu, et par une hypertrophie concomitante des facteurs d'ordre spatial, l'autre par un état de choses inverses5 ».

Jacques Lacan fut l’un des premiers à souligner la valeur scientifique du Temps vécu, au sujet duquel il écrivait, deux ans après sa parution : « La contribution scientifique porte sur les données de la pathologie mentale […]. On trouvera ici des apports précieux pour son progrès : ils le sont d'autant plus que dans l'état actuel de la production psychiatrique en France, un tel travail est exceptionnel […]. La nouveauté méthodique des aperçus du Dr Minkowski est leur référence au point de vue de la structure6, point de vue assez étranger, semble-t-il, aux conceptions des psychiatres français pour que beaucoup croient encore qu'il s'agit là d'un équivalent de la psychologie des facultés. Les faits de structure se révèlent à l'observateur dans cette cohérence formelle que montre la conscience morbide dans ses différents types et qui unit dans chacun d'eux de façon originale les formes qui s'y saisissent de l'identification du moi, de la personne, de l'objet, – de l'intentionnalisation des chocs de la réalité, – des assertions logiques, causales, spatiales, et temporelles7 ».

Avec Minkowski la posture du psychiatre a changé, il ne se contente plus d'« enregistrer les déclarations d'un sujet » et de dépeindre une pathologie, il « pénètre la réalité de cette expérience, en saisissant dans le comportement du malade le moment où s'impose l'intuition décisive de la certitude ou bien l'ambivalence suspensive de l'action, et en retrouvant par notre assentiment la forme sous laquelle s'affirme ce moment8 ».

Avant et pendant la rédaction de sa thèse, Gabel fut interne en psychiatrie et lecteur insatiable de travaux sur les psychoses. En 1952 il formule l'idée selon laquelle la psychose serait « une forme individuelle de fausse conscience ». Gabel utilise les travaux de Minkowski comme la clé de voute de son édifice. Son originalité, qui lui garantit une place dans l'histoire des idées, est l'extraordinaire parallèle qu'il construit entre la logique psychotique et le logos de  l'idéologie. Pour illustrer la fausse conscience il avait pour habitude de dire : « La tour de Pise ne penche ni à droite, ni à gauche, elle penche... »

Comme Orwell (Eric Blair), Gabel est anti stalinien et anti nazi. Ceci explique le rejet des deux théoriciens par une partie importante des ''intellectuels'' français9 qui furent le plus souvent :

  • a) des anciens staliniens

  • b) d'anciens pétainistes ou poujadistes

  • c) d'anciens maoïstes

  • d) des tenants du « libre marché », les 'raegano-thatcheriens' qui affirment que le « marché a toujours raison » et que la « main invisible du marché » sera toujours présente pour « corriger »le CAC 40 qui ordonne nécessairement nos vies.

B) De la fausse conscience

Elle est le corollaire de l'idéologie. Pour Gabel une idéologie appliquée dans le réel produit nécessairement un degré de fausse conscience et de chosification ou de réification avec les effets pervers que cela comporte (comme on peut parler des effets secondaires du Médiator). Cette conscience fausse peut être le résultat d'une position sociale, elle œuvre nécessairement pour une falsification du passé et cherche à calomnier ses véritables ennemis10.

Elle peut aussi relever du refus d'une perception qui menace un sujet ou encore les avantages matériels d'un groupe. (Par exemple la vente de médicaments qui tuent ou qui entraînent la naissance d'enfants qui souffre de difformités ou encore le « problème » de l'amiante ...)

Elle produit l'unité imaginaire d'un groupe qui identifie ceux qui sont extérieurs au groupe comme menace, Stanley Kubrick a bien saisi la portée de ce phénomène qui constitue la trame du film Docteur folamour (1963).

Elle est parfois constituée par le point aveugle de l'ensemble des « certitudes ordinaires ». Il fut « évident » pour les républicains de la Caroline du sud (USA) que l'entretien des digues ne rapportait aucun bénéfice comptable ; ainsi, comme dans un conte de W. S. Burroughs11, les digues, effectivement peu rentables, se dégradèrent. La privatisation de British Rail en Angleterre entraina le même type de logique. Le film The Navigators (2001) de Ken Loach rend compte du fait de la réification de la vie 'privatisée' de manière exemplaire que tout un chacun peut saisir quand la logique de la « sous-traitance » tue un ouvrier d'entretien. La fausse conscience implique aussi la non-reconnaissance de la valeur de la vie humaine.

Dans cette perspective la psychose est une forme individuelle de fausse conscience, le fanatisme idéologique et managemental est un « délire réalisé » (Césari).

La fausse conscience est ainsi constituée par l'ensemble de ponts qui réunissent les micros et les macros phénomènes.

L'idéologie de la marchandise, en tant que valeur fétiche, participe à la destitution des capacités dialectiques du sujet. La division subjective de la foule solitaire s’opère, désormais, entre l'oreille droite, occupée par le baladeur, et l'oreille gauche qui écoute les indications du chef de projets.

C) Fausse conscience & économie

Gabel s'inscrit dans une longue tradition, tristement oubliée, des sciences sociales : en 1841 Charles Mackay publie « Extraordinary Popular Delusions and the Madness of Crowds » ; les pages 46-88 sont consacrées à la South-sea Bubble (la bulle de la mer du sud). Il s'agit d'une série de spéculations dans des sociétés de courte durée qui ne produisent rien. Il s'agit, déjà dans les années 1720, d'un divorce entre la production d'objets utiles et « Change Alley » (la bourse).

Les 'Bubble-Companies' (sociétés bulles ou banques spéculatives) n'ont pas d'activités productives réelles, pour l'essentiel elles proposent des services financiers à d'autres sociétés ou encore envisagent une activité dans un avenir non spécifié. Mackay, journaliste de formation, fournit une liste de quatre-vingt sociétés qui furent interdites suite à l'effondrement de la bourse.

Voici un échantillon assez représentatif d'entreprises de spéculation qui ont été interdites par la justice britannique dans les années 1720 :

  • une société pour la vente des cheveux (14).

  • une société pour l'organisation d'enterrements partout dans le  Royaume Uni (19).

  • une société pour l'achat et la vente de biens (states) et le de prêt d'argent sur hypothèque. (16)

  • une société pour l’amélioration de l'art de la fabrication du savon.

  • une société pour l’amélioration des jardins.

  • une société pour la transformation de mercure (quicksilver) en métal malléable (86).

Le cas le plus extrême, le plus gabelien pourrait-on dire, est certainement l'entreprise n° 17 dans la liste de Mackay : « pour la mise en place d'une entreprise (qui produira) de grands avantages mais personne ne doit savoir de quoi il s'agit. » Dans le texte original de 1841 repris en 1852 on trouvera « For carrying on an undertaking of great advantage; but nobody to know what it is ».

L'imaginaire, la suggestion et l'effet de la foule, l'emportent dans une fausse conscience locale et néanmoins collective. Mackay nous explique très simplement que ce qu'on nomme « l'économie spéculative » est un mélange de superstition et de croyances imaginaires radicalement divorcées du réel. La fausse conscience suppose une mystification permanente du présent. Mystification signifie rendre le monde étrange et mystérieux, le sujet ne doit pas pouvoir comprendre le réel qui l'englobe : de même que l'enfant fait confiance aux « grandes personnes », l'adulte, mystifié, doit faire confiance aux 'experts'.

Si on poursuit la ligne qui unit Mackay et Gabel, on s’aperçoit rapidement que la consistance logique des économistes est comparable à celle des médiums que le grand aliéniste Gilbert Ballet range sous la rubrique des psychoses hallucinatoires chroniques à partir de 1903-5.

Mackay développe ses réflexions sur l'imaginaire en tant que cœur de la vie économique avec un chapitre sur la manie des tulipes … (Une spéculation sur des bulbes de tulipes qui fonctionna d'une manière comparable aux subprimes)

Mackay dénonce, avec beaucoup d'humour, un imaginaire déifié qui va, plus tard, devenir un mode de vie ; en effet la crise de 1929 est presque une version grand format de la bulle de la mer du sud. La fausse conscience disait Gabel est aussi définie par une imperméabilité à l’expérience vécue, une absence d'historicité

Dans les années 1970 Margaret Thatcher,licenciée en chimie, au Royaume Uni et l'acteur Ronald Reagan aux USA, favorisent la privatisation des biens publics et la dérégulation du marché.Et, en effet, les choses se dérèglent …

Si l'on reconsidère un instant l'ossature centrale de l'œuvre de Gabel, on est frappé par le parallèle entre la déréglementation de l’économie marchande et la délocalisation de la jouissance que l'on constate dans les psychoses cliniques.

Bernard Rothé et Gérard Mordillat racontent « l'histoire juive des pantalons à une jambe qui ne sont pas faits pour être portés mais seulement pour être vendus et revendus tant que personne ne s'avise de les enfiler ... »

Les banques qui avaient mis leurs doigts dans le pot de confiture se retrouvaient avec des crédits à hauts risques, dont plus personne ne voulait .Sérieusement malmenées, certaines en faillite ou à deux doigts de l'être, elles ont serré d'un coup les cordons du crédit aux entreprises et aux particuliers.

Et voilà comment une crise financière née aux États-Unis s'est transformée en crise économique mondiale de New York à Moscou, de Pékin à Francfort, du Connecticut à Montbéliard. Partout, on a fermé les entreprises, partout on a licencié, partout le chômage est reparti en flèche, partout la consommation a piqué du nez, alors que les chantres du libéralisme nous prédisaient, il y a encore quelques semaines, mille ans d'un bonheur ruisselant !12 ».

Malgré Freud, Groucho Marx, Lenny Bruce & Ralph Steadman, les économistes n'ont toujours pas bien saisi l'humour juif. Le problème du pantalon à une jambe est le suivant dirait Gabel : la création d'une fausse valeur va nécessairement perturber l'axiologie partagée d'un groupe donné. Chaque valeur est dépendante de l'ensemble des autres valeurs du groupe. Les agences de notations, ceux qui ont garanti les pantalons pour unijambistes, continuent à dicter leurs lois, sans être élues par une force autre qu'idéologique. Chaque jour, pourrait-on dire, est une expérience des différentes formes de fausses consciences qui constituent ce qu'on nomme, assez paradoxalement, la normalité ou, si l'on préfère 'l'idéologie du progrès'. Idéologie qu'Orwell avait combattue dans sa critique virulente du ''socialisme mécanique'' de Herbert George Wells.

D) Klein – Gabel et de la logique d'identité à l'extrapolation arbitraire

De la vie du Dr François Klein l’histoire ne gardera que quelques tristes lambeaux ; il naquit en Hongrie vers 1910 et fit des études de médecine à Paris. Il projeta de soutenir une thèse de médecine sous la direction d’Henri Claude. En tant que document administratif, la “thèse de médecine” ne verra pas le jour. Klein nous lègue comme tenant-lieu un ouvrage à compte d’auteur Maladie mentale expérimentale et traitement des maladies mentales (1937) avec un errata (Éclaircissement et corrections) qui figure dans certains exemplaires comme document séparé. Selon Gabel, qui avait connu le Dr Klein, il serait mort de la tuberculose avant la fin de la deuxième guerre mondiale. Klein fut à Gabel ce que Schreber fut à Freud. Gabel en 1949 publia, en espagnol, le premier article jamais rédigé sur Klein. Il sera repris en français dans les Etudes dialectiques de 1990.

La logique de Klein est un point extrême de saturation d'un appareil psychique par une logique d'identité :

« … Vous… Monsieur… 4 = 4. Le niez-vous ? Jaune = jaune. Le niez-vous ?
Toute chose est égale à soi-même. Le niez-vous ? Absurde = absurde. Le niez-vous ?
Donc : il est absurde de dire que quelque chose est absurde. Le niez-vous ? »

Dans Éclaircissement et corrections (inédit), Klein explicite l’objectif de l’écrit. “Les divagations, les idées folles ne gênent personne si on les localise dans un cahier, un livre […] tous ceux qui sont internés pour des histoires imaginées […] le sont pour une non-localisation”. Autrement dit Klein n'est pas nécessairement identifié à son corps mais agit et existe dans un monde sans bornes – délocalisé et spatialisé !

Pour Gabel, F. Klein est un cas paradigmatique de rationalisme morbide. Il le définit par l’extrapolation arbitraire, une pensée mathématique ou spatiale, une logique réifiée et des attitudes antithétiques. Le rationalisme morbide apparaît comme une atomisation de toute axiologie, de toute tentative de signification, où les ruines de la dialectique (“ perte du contact vital avec la réalité ”) laissent le champ libre à un raisonnement régi par l’identité, qui entraîne le recours à des « catégories logiques formellement illégitimes. » (Deleuze)

En raison d'un effondrement dialectique, le sujet rationaliste morbide adopte un comportement basé uniquement sur la logique et les mathématiques. Ce phénomène psychotique serait pour Gabel le résultat d'une réification première qui produirait une logique d'identité ainsi que des formes d'extrapolation arbitraire.

En 1933 Alfred Korzybski fit la remarque suivante : « C'est dans des cas lourds de démence précoce que l'on trouve l'identification développée au plus haut point. »

Quinze ans plus tard, en 1948, c'est Joseph Gabel lui-même qui se mêle de la question sans connaître les travaux de Korzybski. Autrement dit ce sont des chercheurs isolés qui ont naturellement convergé vers une position trans-historique : « En vertu de notre interprétation, la schizophrénie serait essentiellement une hypertrophie de cette fonction d'identification qui, selon Meyerson, constitue le mécanisme essentiel du "cheminement de la pensée". Le schizophrène est donc un obsédé de l'identité … ».

En 1974 une nouvelle tête de pont est établie par Arieti aux USA : « N'importe quelle personne qui possède un trait commun avec un supposé persécuteur comme par exemple une barbe, des cheveux roux ou encore une robe particulière peut devenir le persécuteur ou parent du persécuteur […], il est facile de reconnaître que beaucoup de patients participent profondément à ce que j'ai nommé une orgie d'identifications. Un psychiatre français, Gabel (1948) a découvert de façon indépendante le même phénomène dans la schizophrénie en le nommant "hypertrophie du sens de l'identification" ».

Devant la ruine de l'âme, l'être s'accroche à l'idée que A =A, le monde s'éclipse derrière une logique purement identitaire, logique basée donc sur le verbe être …

Dans les psychoses, dans les idéologies et dans le « management » on trouve des raisonnements qui ont, finalement, la même consistance logique. L'extrapolation arbitraire est un élément constitutif de la fausse conscience que l'on trouve dans les psychoses, le discours politique et raciste et au café au coin de la rue.

E) Gabel et Orwell

Gabel avait une grande admiration pour Orwell qu'il considérait comme théoricien, lui aussi, de la fausse conscience. Il parlait souvent de « l'orwellisation du monde ». Dans La ferme des animaux ainsi que dans 1984 l'idéologie totalitaire est maintenue et renforcée par l'invention de l'ennemi intérieur. Une logique paranoïaque sert une idéologie qui confirme à son tour la certitude de « l’idéaliste passionné » (Dide).

Marcel Rigouste (2009) introduit son livre avec la remarque suivante : « Dans la France des années 2000, comme dans de nombreux pays occidentaux, l'« islamisme », le « terrorisme », l' « immigration clandestine », les « violences urbaines » et l' « incivilité » semblent bien être devenus les principales menaces désignées par les discours publics, à droite comme à gauche. Et, dans l'arsenal sécuritaire déployé par l'Etat pour les combattre, une figure s'est discrètement réaffirmée depuis les années 1980, celle de l' « ennemi intérieur » ….

Plus le degré de distorsion idéologique est élevé plus la lutte contre des ennemis imaginaires ou fabriqués sera spectaculaire. C'est déjà d'ailleurs une des fonctions visibles de « vigipirate ».

On attend avec impatience une analyse indépendante de « l'affaire de Tarnac », présidée par Robert Paxton, en espérant qu'il ne s'agit pas d'une plaisanterie, à la manière de Joseph Heller (Catch 22), qui fait qu'on soit déclaré coupable, parce qu'on s'appelle Coupat, du fait d'un contact défectueux d'un ordinateur IBM.

Gabel, Orwell et quelques autres nous ont fourni, généreusement, une carte détaillée du vingtième siècle. Grâce à eux nous pouvons naviguer, moins aveuglement, dans les folies d'aujourd'hui et les faillites de demain. La fausse conscience pourrait fournir la base même d'une nouvelle psychologie sociale qui se donnerait comme objectif une analyse critique de l'idéologie post sub-primes

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Notes

1  Minkowski, le psychiatre le plus brillant de sa génération, assumera pleinement le lien en citant longuement Gabel dans son Traité de psychopathologie, Paris, PUF, 1966.

2  Serge Leclaire constate également une destruction de la dialectique chez des psychotiques dans son article de 1958.

3  Cf Kierkegaard S., (1849) The sickness unto death, Princeton, PUP, 1983, p. 14.

4  La signification de la spatialisation fut confirmée par P. C. Racamier en 1957.

5  Minkowski E., Le Temps vécu, Paris, D'Artrey, 1933, p. 271.

6  Les post lacaniens se trompent, assez lourdement, quand ils affirment qu'on « peut parler de la névrose comme d'un sous-ensemble de la psychose » ; dans la névrose le « moi » interprète mais sans la certitude de la signification personnelle. Il n'existe donc aucune « homologie » entre la logique psychotique (F. Klein par exemple) et l'axiologie névrotique. Cf. Palomera V., La cause freudienne n° 38, 1998, p. 159.

7  Lacan J., Compte rendu du Temps vécu, in Recherches philosophiques, 1935-1936, n° 5, p. 424-431.

8  Lacan J., ibid., p. 426. (nos italiques)

9  Cf. Leys S ., Orwell ou l'horreur de la politique, (1984), Paris, Plon, 2006, pp. 10-11.

10  Cf. Leys ibid., pp. 115-6 et aussi George Orwell devant ses calomniateurs, ouvrage collectif, Paris, Ivrea, 1997.

11  Cf. Burroughs W.S., When did I stop wanting to be president? pp. 25-9 in Roosevelt After Inauguration, San Francisco, City Lights, 1979.

12  Rothé B., & Mordillat G., Il n'y pas d'alternative, trente ans de propagande économique, Paris, Seuil, 2011, pp. 84-5.

Pour citer ce document

David Allen et Elsa Cano, «Joseph Gabel : théoricien de la modernité», Les cahiers psychologie politique [En ligne], numéro 21, Juillet 2012. URL : http://lodel.irevues.inist.fr/cahierspsychologiepolitique/index.php?id=2228

Quelques mots à propos de :  Elsa Cano

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