Les cahiers de psychologie politique

Lectures, compte rendus

Jacques Sardes

Le Front national entre extrémisme, populisme et démocratie de Michel Wieviorka


Michel Wieviorka, Le Front national entre extrémisme, populisme et démocratie - Editions de la Maison des sciences de l’homme - 2013

Dans ce modeste ouvrage, Michel Wieviorka tente de faire une synthèse descriptive de l’itinéraire d’un phénomène politique qui, depuis 50 ans, ne cesse d’alimenter la polémique et de gratter les bas fonds de l’idéologie politique. Car il y a dans cet agencement tous les ingrédients refoulés d’un nationalisme chauvin, du catholicisme conservateur, du libéralisme orthodoxe (voire reaganien à un certain moment), du collaborationnisme et des tendances fascistes tardives, et un grand dégoût populaire.

Ce rassemblement hétérogène à réussi à effacer en grande partie les traces et les empreintes anciennes pour faire du neuf avec du vieux. Or, comprendre le durable amalgame que représente le Front national, implique une analyse de l’évolution de la vie sociale et politique, de la culture et de l’économie de ces années de crise chronique qui, depuis les années soixante, érode le socle de la République et malaxe les parties indécentes de la démocratie représentative.

L’essai de Wieviorka fait le récit rapide d’un FN qui a su se défaire de ce qui longtemps fut son idéologie matricielle : profasciste, xénophobe et antisémite pour devenir aujourd’hui une composante (encore gênante) du paysage politique, bref une offre presque respectable. On est loin de l’hypothèse d’un FN incarnant un national populisme extrême. Car aujourd’hui, où tous les chats sont gris, le crépuscule de la démocratie permet de décolorer l’appellation et de s’enraciner dans la tradition et l’idée d’un patriotisme libéral en mouvement, au point que probablement bientôt il pourra aspirer à gouverner avec la droite décomplexée.

Pour l’auteur, la déconstruction du modèle français a rendu cela possible, à la chaleur du délabrement de toutes les institutions de la République et de la décomposition de la classe politique en place. Ainsi la montée du F.N. s’est poursuivie par à coups, mais durablement comme dans un roman de Balzac. La succession de Le Pen père par sa fille Marine a renforcé la nouvelle image du F.N. qui semble être en phase avec les attentes d’une grosse portion de la population ouvrière et de plus en plus de jeunes. Le discours, hier nationaliste, se fait social et presque républicain, antimondialiste et eurosceptique.

Étonnamment : le FN se transforme, mais reste le FN tout en étant lui-même. Passe-passe magique ? Nullement. C’est la société qui est en train de changer et semble demander une cure d’autoritarisme. Après tout, disent certains : on a tout essayé, sauf le F.N. Dangereuse logique !

Dans la partie finale du livre, l’auteur se livre à une analyse du vote F.N. La conclusion est évidente : il est diversifié, mais de plus en plus enraciné. Le sentiment de décomposition politique l’explique. Là où les liens disparaissent , l’adhésion au FN est de plus en plus forte. L’insécurité tout azimut est un sentiment aussi puissant pour faire basculer les valeurs. L’utilisation du bouc émissaire immigré joue à fond, même là où il n’y en a pas. Aussi le vieux thème des élites, même si la terminologie a changé, car le rapprochement de la droite et de la gauche est assimilé à la fusion politique « UMPS ».

La description est faite, mais la théorie peine à émerger : à l’évidence le virus se répand et le remède manque. Le décor est planté, inutile de tergiverser. Car l'obsession sécuritaire de plus en plus sournoise ramène à la tentation fasciste, certes enveloppé en papier cadeau. Chacun peut tirer ses propres conclusions. On n'est pas sûr que notre société a bien compris Albert Camus quand dans un roman célèbre, nous apprend qu'il suffit d'un rat, d’un seul, pour infecter la Cité entière.

Pour citer ce document

Jacques Sardes, «Le Front national entre extrémisme, populisme et démocratie de Michel Wieviorka», Les cahiers psychologie politique [En ligne], numéro 24, Janvier 2014. URL : http://lodel.irevues.inist.fr/cahierspsychologiepolitique/index.php?id=2741