Les cahiers de psychologie politique

Comptes rendus

Instituteur des sables


Cissé Bocar, Konta Albakaye O., Salvaing Bernard, 2014
Éd. Grandvaux. 480p. 24 €

Image1

Le récit de vie, passionnant, de Bokar Cissé, recueilli et rédigé par le Pr Bernard Salvaing, me paraît à plus d’un titre exemplaire.

De toute évidence, d’abord parce que c’est de l’histoire, mais une histoire à la première personne du singulier, qui pour autant ne se laisse pas aller à l’anecdote. Et l’histoire de quelles époques ! Cissé est né en 1919, alors que, pour simplifier, son pays vient d’être colonisé par la France (1883) et que le souvenir de « l’ancienne Afrique » est encore plus vivant que de nos jours. Il est soldat français pendant la Seconde Guerre mondiale, puis témoin de la décolonisation (1960). Actif sous le régime de Modibo Keïta. Celui-ci renversé en1968, Cissé traverse la dictature de Moussa Traoré. Il assiste, le dictateur tombé à son tour, à la réintroduction de la démocratie par Alpha Oumar Konaré en 1992.

C’est ensuite de l’anthropologie culturelle qui nous montre la rencontre des civilisations de l’Afrique traditionnelle, musulmane puis démocratique et communiste, —fait dont la conscience est peu répandue en Occident—, du point de vue d’un Africain inconnu du grand public. Sommes-nous nombreux à pressentir que Cissé a été envoyé à « l’école des cafres et des incirconcis » par vengeance contre sa famille ? Ou bien que les guerriers touaregs redoutaient que leurs enfants n’apprennent à l’école des valeurs incompatibles avec les leurs ? « Un homme instruit est un lâche ». L’originalité des approches, les normes imprévisibles étoffent notre respect de l’altérité tout en aiguisant notre questionnement quant à nos propres normes.

J’ai puisé dans ce livre, mine d’informations, avant tout matière pour une psychologie politique. Par-delà les changements, je sens chez Cissé un lien discret, intime, psychologique à la structure politique de la société globale. La relation du sujet au pouvoir paraît fluide, souple. Le récit ne comporte guère de jugement général, a fortiori à l’emporte-pièce, devant l’exercice du pouvoir. « On ne discute pas la discipline des armées » (p.138). Cissé ne commente pas lorsqu’un mouvement de tête de Mme Keïta, l’envoie en « exil » (p.308). Différences et similitudes.

Au début du 21e siècle, il perçoit clairement que « rien ne répond » à ces idéaux de vie qui se suivent sans formalisation. Est-ce bien différent en Occident et ailleurs ?

Toute la retenue du récit de Cissé et la réception silencieuse que B. Salvaing en a fait me paraissent indispensables à qui veut approcher le décours d’une psychologie politique, spécifique et désormais mondiale.

Pour citer ce document

, «Instituteur des sables», Les cahiers psychologie politique [En ligne], numéro 25, Juillet 2014. URL : http://lodel.irevues.inist.fr/cahierspsychologiepolitique/index.php?id=2870