Les cahiers de psychologie politique

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Alexandre Dorna

Notes sur la question russe et la logique troublante de V. Poutine

Texte intégral

Le politologue André Siegfried disait  qu’il y a dans la psychologie des peuples un fond de permanence qui se retrouve toujours . C’est le cas de la politique de la Russie actuelle et le rôle de son Président : W. Poutine

Poutine est à la fois un homme que fascine et qui fait peur. Dans le monde de medias c’est lui le centre de la question russe. Ainsi, l’image psychologique construite de Poutine est celle d’un homme hyper-contrôlé, glacé, calculateur, doué d’intelligence stratégique et judoka averti : capable de jouer plusieurs coups d’avance. Un personnage impénétrable et complexe, peu visible et distant, un animal politique à sang froid. Personnalité troublante donc. Quels mécanismes activent l’activité et cette image du dirigeant russe ?

1. Une ascension silencieuse et fulgurante

D’abord silencieuse, l’ascension se fait rapide à l’ombre de l’ancien président du Soviet suprême de l’URSS, Boris Eltsine, qui jouera un rôle-clé dans l'échec du putsch de Moscou contre Mikhaïl Gorbatchev,  qu’il protège et marginalise ensuite. Eltsine contribue  à la dissolution de l'Union soviétique et devient le premier président de la Fédération de Russie. Réélu en 1996, malade, il démissionne le 31 décembre 1999, facilitant, conformément à la Constitution, l’ascension de Vladimir Poutine, qui assure les fonctions de président de la Fédération de Russie par intérim. Son « règne » est marqué par des crises financières et politiques ainsi que par une corruption galopante de l’État et de la société russes.


Vue de loin, la carrière de Poutine est fulgurante. Pourtant, il y a de la tactique dans sa conquête du pouvoir. Le 7 mai 2000, il est élu président, après une campagne controversée,  puis il sera réélu confortablement en 2004. Durant toutes ces années jusqu’à nos jours, il va affirmer une politique d’autorité avec des réformes remarquées, un redressement de l'économie nationale et une politique institutionnelle de concentration des pouvoirs présidentiels. Le tout mâtiné d’un discours de conquérant qui affiche le retour de la Grande Russie .

La Constitution lui interdisant de postuler à un troisième mandat consécutif, il soutiendra la candidature de Dimitri Medvedev qui, une fois élu, nomme Poutine président du gouvernement (sorte de premier ministre) et assume en même temps la construction et la direction du parti Russie Unie, puissant rassemblement de centre-droit. Poutine retrouve le poste de président de la Fédération de Russie après une victoire laborieuse au premier tour de scrutin en 2012.

Vladimir Poutine, pendant ces années au pouvoir, est régulièrement critiqué en tant que figure autoritaire et centralisatrice. Il a  réussi à jouir d’une incontestable popularité, obtenue en particulier par sa maitrise de la conduite de la guerre répressive en Tchétchénie, et la lutte contre la mainmise étatique sur l'économie, les fraudes fiscales des oligarques industriels et financiers, que la gouvernance de Boris Eltsine a laissé prospérer. L'éviction de plusieurs oligarques des médias a renforcé son image, lui permettant progressivement d’accentuer le contrôle de l'État sur l'information de masse et de diffuser une doctrine dont le caractère nationaliste et conservateur neutralise la tentative libérale de ses adversaires.

Le redressement économique de la Russie lui permet un nouvel équilibre comme maître du jeu au point de souffler le froid et le chaud sur la scène internationale, et de s’offrir une sorte de revanche patriotique dans une géopolitique mondialisée devenue multipolaire. C’est un fait que les relations entre la Russie et les États-Unis n'ont jamais été aussi tenduesdepuis la Guerre froide en raison de la crise ukrainienne.


Nostalgie de la guerre froide de deux côté avec un affrontement bicéphale "Est Ouest" ou retour sur la scène géostratégique de la "grande Russie", il faut noter que cela ce traduit d'une manière pragmatique par la reprise des vols stratégiques de bombardiers en Europe et l'augmentation significative des patrouilles de sous-marins nucléaires lanceurs d'engins dans le monde...

En conséquence, Poutine représente un casse-tête pour les ambitions politiques des États-Unis et de l’Otan en Europe. Il est devenu un rival de taille, en développant une stratégie confuse et en réinventant une doctrine à plusieurs étages qui se globalise à coup de positions tactiques difficiles à saisir. Pourtant, on lui attribue la volonté de rendre à la Russie le rang de grande puissance et la vision pour elle d’un projet impérial.

2. Les années de formation et l’héritage culturel

Tout est en place pour forger, avec le secours des médias russes et mondiaux, l’image d’un homme fort, habile et machiavélique.  L’étude prédictive de l’homme d’État, dans une perspective psychologique, s’impose donc. Or, la vieille tradition des théories psychologiques  bâties sur des analyses de personnalité ne se révèle pas heuristique.  La dernière tentative est d’attribuer à Poutine une forme d'autisme (le syndrome d'Asperger), qui l'oblige à exercer un «autocontrôle maximal» dans ses relation publiques, selon un ancien rapport du Pentagone diffusé largement par les médias occidentaux.

Ainsi, selon les experts psychologues, l’auscultation du « dedans » serait la principale source explicative du comportement des leaders politiques. Mais, en réalité, ces observations nourrissent  les bruits de couloirs et les préjugés sur Poutine. Ainsi, les journalistes ne relèvent que des rumeurs, nullement des travaux de psychologie politique.

Pourtant, c’est l’étude du  « dehors » qui peut fournir les clefs les plus importantes, à condition d’analyser les conditions antécédentes et les conséquences des situations vécues. Ainsi, plusieurs cercles historico-culturels concentriques entourent la trajectoire d’un homme politique et sont à considérer comme source explicative : les origines, le milieu culturel et les proches, le cursus de formation, les personnes influentes de son entourage (maîtres, amis, conseillers) et la trajectoire de ses réussites et de ses échecs,

Aussi avons-nous  l’impression que Poutine, dans ses années de formation professionnelle, intellectuelle et émotionnelle, a partagé les croyances cardinales de la société soviétique et le modèle de l’homme soviétique. Il n’a pas, certainement, aujourd’hui, les mêmes convictions politiques, mais l’essentiel des valeurs se retrouve, ici et là, dans ses gestes et ses discours.  L’histoire de la société russe entretient des limites très ambigües entre l’état de guerre et l’état de paix. La tradition russe se prolonge dans la politique soviétique inspirée par une discipline militaire et un sens moral (ou religieux) collectif  assez ferme, ce qui lui donne une certaine supériorité stratégique. D’ailleurs, Poutine n’est-il pas un beau produit intellectuel des sciences politiques de l’Université de Leningrad et de l’école des services de renseignements du KGB ? Peut-on penser que, suite à des années d’apprentissage et d’utilisation des symboles partagés dans les époques précédentes, tout ce passé serait devenu inutile ?

Ainsi, les historiens remarquent dans les discours de Poutine que, si tout retour sur un passé proche est interdit, en revanche le passé est dans sa tête et son cœur.

Non sans arguments, le psychologue Gordon W. Allport (1897 – 1967),  a bien montré que les motivations des leaders ne peuvent qu’exprimer la nature complète des hommes de leurs époques : biologique, psychique, sociologique, historique, culturelle et politique.Thus, he prefers to relate human traits to a "pattern of the personality of which it is part". (Evans p.8) In other words, to accurately represent the full spectrum of the individual, one would need to define a wide range of categories, so much so that it would render any list of categories impractical. Pour se représenter l'individu, avec ses pensées et ses cognitions, il faudrait une très large gamme de traits. Toute liste rendrait les catégories fictives. However, for Mr. Allport, "labelling" individuals by common traits as a temporary measure and as long as we are conscious of doing so, can be a useful "tool of analysis" in order to get a general Idea of one's personality. L’ "étiquetage" n’est pas un  « outil d'analyse » pour se faire une bonne idée de la personnalité d’un sujet. "One must have some sort of dimension or conceptual schemata in order to get hold of personality" (Evans p.9) En revanche, pour comprendre la psychologie d’un leader, un regard intégral à 360 degrés est nécessaire, afin de saisir le maximum d’éléments composant la situation, la structure socioculturelle, l’environnement humain et la société dans laquelle la personne évolue.

Faut-il rappeler que la société russe est un mélange singulier de tradition et de modernité. Elle est l’héritière d’un vieille conception de l’autorité  avec ses propres légendes politiques tsaristes ou soviétiques: Alexandre Nevski, Ivan le Terrible, Pierre le Grand, Lénine et Staline. L’âme russe reste toujours gouvernée par des figures gouvernantes qui frôlent le chaos et la gaieté factice.  Le peuple russe a-t-il besoin d’un homme fort ? C’est encore le cas avec Vladimir : un prénom d'origine slave qui dérive de l'ancien slavon  et signifie littéralement « diriger d'une main de fer », mais il y a là matière à un autre article.

3. Doctrine et positionnement idéologique

Par ailleurs, l’entourage, la posture et la doctrine de Poutine se caractérisent par un sursaut nationaliste, une certaine nostalgie de l’empire tsariste et soviétique, la fierté pour son pays d’être devenu une grande puissance. La crainte de tomber à nouveau dans le chaos révolutionnaire, et de subir le déclin et la dépendance extérieure. L’espoir de construire une nouvelle idée de la société russe, une sorte de synthèse nouvelle, qui se manifeste par un certain panslavisme et un rapprochement avec l’église orthodoxe. On observe, dans les discours, le retour des anciens théoriciens russes, toutes tendances confondues (Berdiaev, Herzen, Leontiev, ou le sulfureux Ilyine),  sans oublier ni renier l’influence de la formation philosophique soviétique (Hegel et Marx). Enfin, Vladimir Poutine n’est un libéral ni sur le plan économique, ni sur le plan politique.

Si Poutine développe le projet de construire un système impérial russe contemporain, sa volonté se fonde sur une économie de marché efficace. Disons que la pensée de Poutine demeure une philosophie pragmatique économico-centriste. Il ne propose pas de doctrine alternative par rapport au capitalisme financier global. Peut-il proposer autre chose ?

En réalité, l’attitude de Poutine incarne l’homme russe providentiel, prudent et méthodique qui impose une direction à l’action, inspirée de sources traditionnelles.

4. Un nouveau paradigme géopolitique : l’eurasisme

En réalité, la pensée de Poutine semble refouler un retour aux affaires politiques de jadis. Pourtant, il reconnaît que  la politique entretient des rapports étroits avec la tradition et n’existe qu’en se séparant de la domination, dans un geste de rupture et d’opposition, car la réactivation de la philosophie politique conduit  à accepter que l’état d’exception soit la règle.

Certains intellectuels russes posent la question de l’eurasisme. Une erreur courante  des intellectuels occidentaux est de croire que la culture philosophique russe avait complètement disparu sous le régime de Staline et de ses épigones.  Rien de bizarre que Poutine cite parfois Lev Goumilev (1912-1992), qui représente la théorie eurasiste durant la période soviétique. C’est une doctrine géopolitique qui considère l’ensemble formé par la Russie et ses voisins proches, slaves, roumains, grecs ou musulmans, comme une « entité continentale », comme un espace intermédiaire à cheval sur l’Europe et l’Asie. Cette doctrine a été initiée au début des années 1920 avant de tomber dans l’oubli. Depuis la fin de l’URSS, cette doctrine a été remise en avant, parfois sous le nom de néo-eurasisme, par le philosophe et géopoliticien Alexandre Douguine (La Quatrième Théorie politique, trad. Ars Magna, 2012) dont on dit qu’il est «l’homme qui murmure à l’oreille de Poutine » et plus ou moins proche dans la périphérie des conseilleurs de Poutine, et a l’allure d’un prophète. C’est un ultranationaliste, dont l’idéologie est « rouge-brune » avec un projet de créer un empire eurasien. Ainsi est-il devenu un propagandiste du régime auprès de mouvements nationalistes européens, notamment prés du Front national en France. Rien d’étonnant que le président de la Douma, Sergueï Narichkine, soit reçu en grande pompe par Marine Le Pen.

L’eurasisme est assez répandu en Russie et dans « l’étranger proche » (principalement les républiques musulmanes anciennement soviétiques : Kazakhstan, Turkménistan, Tadjikistan, Kirghizistan), dans certains pays d’Europe (les partis pro-russes d’Ukraine ou de Moldavie), mais aussi en Turquie, en Arménie, en Iran ou chez les anti-talibans d’Afghanistan.

L’ère Poutine bascule dans un nouveau paradigme mondial : la géopolitique et l’identité nationale sont primordiales. Autour de ces idées et de ces attitudes politiques, un cadre idéologique (sans marxisme ni libéralisme) est en train de se répandre  à l’intérieur et l’extérieur de la Russie. Le débat est en sourdine, d’où la question ouverte par l’annexion de la Crimée et l’interprétation du Kremlin de penser  que la tentative des forces pro-occidentales de séparer l’Ukraine de la zone d’influence russe, vise à l’ isoler la Fédération de Russie.

Si la politique de Poutine pour rétablir la grande Russie est imprévisible, quelles seraient les conséquences ?  Voilà que la géopolitique trouve là un point nodal que même B. Obama, malgré sa résistance à s’y mêler,  a bien compris.

Or, la philosophie stratégique de Poutine demeure une posture pragmatique économico-centriste. Il ne propose pas de doctrine alternative par rapport au capitalisme financier global. Il ne veut pas proposer autre chose.  Bref, Poutine incarne l’homme russe providentiel, prudent et méthodique. Un leader charismatique en attente du moment extraordinaire qui lui permettra de réaliser sa politique

5. Les tensions anciennes : slavophiles vs occidentaux

La pensée de Poutine et de son entourage intellectuel semble pousser à un retour aux choses politiques. Or, paradoxalement, la politique entretient des rapports étroits avec la domination et simultanément n’existe qu’en tant qu’elle se sépare de la domination, dans un geste de rupture et d’opposition, où la réactivation de la philosophie politique conduit  à accepter que l’état d’exception soit la règle.


La politique de Poutine fait renaître de ses cendres les vieilles tensions idéologiques de la Russie. Elles se réinstallent dans les polémiques actuelles et éclairent la nature profonde de la question russe.

Définir la tendance occidentaliste, au sens qu’a pris ce mot en Russie,  est complexe.  Or, dès ses premières manifestations au XVIIIe, c’est l’orientation des intellectuels qui reconnaissent la nécessaire intégration de la spiritualité russe dans l’Europe occidentale comme partie indissociable d’un même tout historique et culturel, lequel pourrait impliquer toute l’humanité. C’est une vision universaliste et chrétienne. Cette unité, on ne peut pas l’affirmer plus clairement comme le critère décisif.

Dans la psychologie politique des peuples, un fond constant se retrouve toujours . La « psychologie des peuples », le terme fut créé par W. Wundt et A. Lazarus et représenté en France, entre autres, par les études d’Albert Fouillée, dont l’Esquisse psychologique des peuples européens contient un important chapitre sur le caractère du peuple russe. Ces recherches, ont été reprises de nos jours sous le terme de mentalité russe.

Derrière cette expression nous trouvons la plus connue dans les milieux littéraires: l’âme russe. Cependant, d’autres termes occupent souvent, en France, une large place dans les réflexions philosophiques et politiques. C’est l’esprit russe,  qui trouve son origine dans Hegel et la notion de principe « mystérieux » ou d’« élément substantiel ». Parallèlement,  on entend  par esprit russe à la fois l’esprit humain universel du christianisme orthodoxe, et la négation de l’esprit occidental .

Qu’est-ce que « l’âme russe » ? voilà une question épineuse ! Les stéréotypes nationaux soulignent, dans le caractère de différentes populations, un ou deux traits généraux. Comment pourrait-on dépeindre les Russes en quelques mots ?

Beaucoup s’étonnent de la générosité et du sentimentalisme des Russes, de leur mélange d’affliction et de mélancolie et aussi de leur manque de sens des responsabilités et d’esprit pratique.

6. L’âme russe

Les psychosociologues cherchent l’origine et l’évolution de ces traits nationaux dans l’histoire des peuples, dans leur mode de vie et dans la littérature (contes, chansons, berceuses) qui forge les principaux idéaux moraux. De tout cela ressort le trait d’idiot ou de quelqu’un dont l’esprit est d’une extrême bonté qui frôle l’idiotie. Non sans raison, l'écrivain Fiodor Dostoïevski fait du héros de son roman, l'Idiot, le prototype de l’âme russe, celle d’un être fondamentalement à la limite de la naïveté et jugé idiot par son entourage, même s'il est capable d'analyses psychologiques très fines. Ce stéréotype de l’âme russe s’accompagne d’une générosité et d’un sentimentalisme qui lui permettent de triompher.

D’un point de vue psychosociologique, ce comportement stéréotypé pourrait s’enraciner dans l’histoire de la Russie, tout particulièrement dans l’invasion tatare, dans le servage,  les souffrances et les malheurs d’un passé assez récent, qui aurait fait du peuple russe, pour survivre dans ces conditions et ne pas perdre courage, un être circonspect et patient. C’est de là que se serait façonné le caractère du Russe travailleur, lent, endurant face aux aléas de l’existence, généreux, accueillant, à la fois prudent, téméraire et hardi.

Une autre notion accompagne cette interprétation de « l’âme russe », c’est celle du « narodnost », que l’on peut parfois traduire par « caractère national », et dont la définition varie selon qu’elle est donnée par des slavophiles, des occidentalistes ou des théoriciens soviétiques, qui l’ont amputée de sa dimension religieuse.

Par ailleurs, c’est  Dostoïevski lui-même  qui complète le glossaire politique russe avec l’invention de l’expression  «idée russe», laquelle se veut une synthèse des idées européennes dans l’esprit national russe. L’idée russe est associée au « Christ russe »: c’est la voie russe, messianique, et poussée par la destinée.

Rien d’étonnant alors que les tendances russes à ouvrir la « voie russe » pour changer le cours de l’histoire et sortir de l’endiguement du pays depuis le XVIIIe siècle se manifestent sous la forme de deux mouvements philosophiques, littéraires et politiques,  à fond religieux toujours en  tension :  les slavophiles, qui croient à  « la voie particulière de la Russie », et les « occidentalistes », qui insistent sur la nécessité pour la Russie de suivre la civilisation occidentale. Ainsi, les références slavophiles se sont forgées  lors des débats idéologiques survenant après la publication des Lettres du philosophe et écrivain Tchaadaïev, qui ont circulé longtemps dans les salons moscovites. Les slavophiles avançaient des arguments concernant la voie historique du développement capitaliste de la Russie, foncièrement différente de celle de l'Europe occidentale. La particularité de la Russie consisterait, selon les slavophiles, en l'absence dans son histoire de lutte des classes, et de la présence de la gestion foncière communale et des coopératives de production, de l'orthodoxie en tant qu’unique forme d’un vrai christianisme. Ils se manifestaient contre les occidentalistes, et restaient hostiles à l'assimilation par la Russie des formes de la vie politique occidentale. Sous-jacente à la slavophile, se trouve l’idée d’ une mission historique particulière du peuple russe. La notion de « communauté libre », qui caractérise la vie de l'église orientale, a été remarquée par les slavophiles au sein de la communauté russe. L'orthodoxie et la tradition de la structure communautaire constituaient les bases fondamentales de l'âme russe. La Russie doit suivre une voie qui lui est propre en réclamant le droit d’être entendue et respectée dans toutes ses différences.  Ce qui les amènera à postuler un projet « eurasien », nous reviendrons plus loin sur ce point.

Les occidentalistes représentent un mouvement social et antiféodal des années 40 du XIXe siècle. Les salons littéraires de Moscou étaient la base initiale d'organisation des occidentalistes.  L’écrivain Tourgueniev faisait partie des occidentalistes. Leur idéologie consistait à rejeter le servage féodal et ses implications dans l'économie, la politique et la culture; ils exigeant des réformes socio-économiques selon le modèle européen, proches des idées socialistes. Ils jugeaient possible d'établir un régime démocratique et bourgeois par des moyens pacifiques, de former l’opinion publique et d’obliger la monarchie à faire des réformes grâce à l'éducation et à la persuasion politique. Les occidentalistes étaient favorables au dépassement  du retard socio-économique de la Russie en s’inspirant de l'expérience européenne,  au lieu de s’appuyer sur des éléments culturels particuliers (proposés par les slavophiles). Ils articulaient les points communs de l’essor culturel et historique de la Russie et de l'Occident, plutôt que de souligner les différences. Le développement du capitalisme en Russie favorisera la cristallisation des idées politiques occidentalistes,  dont certaines deviendront  la social-démocratie et les tendances nationalistes.

En réalité, dans ce débat philosophique et politique, ce qui est en jeu c’est le nationalisme, et ce qui provoque un retournement idéologique, c’est la critique du nationalisme : le nationalisme se définissant comme le refus de concéder aux autres peuples le droit de chercher ce que l’on réclame pour son propre peuple : la grandeur et une vraie prééminence. Certes, on ajoute : pour le bien du peuple. Le nationaliste est-il un patriote ? Ou un autoritaire sectaire ?

Au fond, c’est dans le domaine de la politique étrangère que l’actualisation de ce vieux contentieux se fait jour. Le contexte surdétermine la position politique. La posture de Poutine reste hostile à la domination des États-Unis et de l’Europe occidentale. Une phrase de Lénine prononcée en 1922 résume la position actuelle de Poutine : « Isoler l’Europe des États-Unis, afin de mieux diviser les Européens. »

Pour ce faire, le conflit en Ukraine est un bon exemple. Dont  les raisons profondes sont à la fois politiques et théologiques. Car la religion aussi sépare pro-russes et pro-ukrainiens. Or, Berdiaev, dans son essai d’éthique paradoxale écrit : La conscience morale débuta par la question divine : « Caïn, qu’as-tu fait de ton frère Abel? » ; Elle s’achèvera par cette autre question : « Abel, qu’as-tu fait de ton frère Caïn? »

Bibliographie

Albert Fouillée

Berdiaev N ( 1937, 1963) Les Sources et le sens du communisme russe. Pris. Gallimard

AllportG.W (1937): Personality: A psychological interpretation. New York: Holt, Rinehart, & Winston.

Douguine A (2012) La Quatrième Théorie politique, Paris. Ars Magna

Dorna A :Faut-il avoir peur de l’homme providentiel. Paris. Ed. Breal 2014

Eltchannioff M. (2015): Dans la tête de Vladimir Poutine. Paris. Ed Solin/ Actes Sud.

Pour citer ce document

Alexandre Dorna, «Notes sur la question russe et la logique troublante de V. Poutine», Les cahiers psychologie politique [En ligne], numéro 27, Juillet 2015. URL : http://lodel.irevues.inist.fr/cahierspsychologiepolitique/index.php?id=2980

Quelques mots à propos de :  Alexandre Dorna

Pr. de psychologie sociale et politique, Université de Caen