Les cahiers de psychologie politique

Dossier : Les multiples visages des crises

Jacqueline Barus-Michel

Crise(s)

Résumé

Les crises peuvent être considérées comme des expériences bouleversant le cours des choses qui apparaissait comme normal, tout en maintenant refoulés des éléments de réalité qui l'auraient contrarié. Dans la perspective d'une analyse du processus de crise, et prenant pour exemple la crise économique manifeste en 2008, on peut suivre les différentes  phases d'une crise, caractérisées par un brusque retour du refoulé entraînant défaillance de symbolisation, et déferlement d'un imaginaire négatif incontrôlable. La crise a des effets de contamination sur les unités sociales ou les systèmes affectés de proche en proche par la dérégulation. Les symptômes psychiques et sociaux de l'anomie se manifestent sur les modes dépressifs et violents. Le retour à un état d'équilibre prend des formes incertaines  parfois régressives, l'histoire laissant à penser qu'elle ne procède que par une succession de crises.  

Abstract

Crises can be considered as experiences that will disrupt the ordinary course of events, while maintaining repressed the facts which would have impeded it. The present economic recession provides a typical example of a crisis process. Its various phases are characterized by a sudden return of the repressed that will entail a failure in symbolization and the surge of an uncontrollable negative imaginary on the part of all actors involved. Crisis has also contagion effects on social units or systems gradually affected by deregulation. The psychic and social symptoms of ‘anomie’ then arise on depressive and violent modes. The return to a state of balance takes uncertain and sometimes regressive forms, as if history were to progress through time only by a succession of crises.

Texte intégral

Problématique de crise

Au moment de le constituer, ce dossier est malheureusement en phase avec l'actualité de la crise financière et économique mondiale qui suscite de nombreuses analyses d'experts économistes. Mais la crise ne se réduit pas quelle que soit sa généralisation aux données de l'économique.

Le terme de crise fait partie d'un vocabulaire courant, pourtant il n'est pas sans ambiguïté puisque étymologiquement (krisis) il évoque la décision, alors qu'il est entendu comme un situation de trouble aigu. Mais un moment critique est aussi un moment décisif, celui où  les choses vont radicalement changer. L'idée de rupture d'un état d'équilibre donné comme normal qui appelle des mesures propres à sortir de la confusion, concilie les deux acceptions.

Comme l'a fait remarquer R.Thom (1976) la crise est "inséparable du sujet qui la pense" que ce soit celui qui la subit ou celui qui se la représente comme une brutale mise en question qui ébranle acteurs et observateurs par l'interrogation qu'elle pose : c'est une expérience dont  a priori le sens échappe.

La notion de crise, en tant qu'expérience dans des domaines recouvrant tous les registres de la vie individuelle ou sociale, réclame une analyse susceptible de dégager les caractéristiques et les dynamiques qui la spécifient. L'ambition est alors à la fois d'examiner des situations de crises et de dégager une théorisation qui permette des les appréhender dans des termes psycho-sociaux.

Certes, on peut parler de crises individuelles paraissant relever de la seule psychologie ou psycho-pathologie, mais elles apparaissent toujours en résonance au cadre dans lequel elles apparaissent, et les crises sociales, politiques, économiques, ne sont crises que parce que chaque fois elles affectent des personnes, des groupes, des populations dans leur vie matérielle, psychique et relationnelle.

Le constat de crise témoigne d'un regard porté sur des moments de rupture des structures, des unités, des liens, des modes de vie, des représentations, des connaissances… faisant événement, marquant une époque, avec un aspect de destruction d'un état habituel auquel succède après une période de désordre  plus ou moins longue et chaotique la reprise d'une dynamique stabilisée.

Nous considèrerons donc la crise comme  une expérience humaine faisant appel à une multi-référentialité des sciences humaines.

Les grandes ruptures de l'histoire, effondrement de civilisations, guerres, révolutions, mutations technologiques… peuvent être considérées comme des crises au même titre que des situations de changement brutal affectant des unités plus réduites qui ont aussi des retentissements sur le vie des individus. Ce sont les historiens qui ordinairement rendent compte des bouleversements sociaux.

La psychopathologie s'est attachée à l'étude des crises individuelles en termes d'atteintes à la santé mentale, mais la psychologie reconnaît un effet de crise possible à chaque stade du développement notamment à l'adolescence. On voit déjà les interférences du social et du psychique puisque l'adolescence n'a pas le même statut dans toutes les cultures et que les changements qui y sont associés sont plus ou moins effacés ou accompagnés par le milieu donnant lieu ou non à crise.

La sociologie reconnaît des crises macro ou micro-sociales dans les changements difficiles qui affectent des collectifs ou des organisations ou bien des sociétés entières et dans leurs composantes, les unes se répercutant sur les autres. Le psychique apparaît donc toujours lié au social.

Crise et psychologie politique

On peut parler de même en termes de psychologie politique dans la mesure où les crises sociales ont toujours une dimension politique liée au mode de pouvoir qui gouverne la société et une dimension psychologique liée d'une part aux personnes qui assument le pouvoir comme à celles qui y sont subordonnées et aux représentations qu'elles ont de leur situation. La crise un bouleversement politique et psychologique de ces données.

Pour Marx, l'histoire procède de crise en crise en termes économiques à travers les modes de production et la lutte des classes pour leur appropriation ; les effets explosifs en sont l'aliénation des uns et l'accumulation de la richesse par les autres  La prise de conscience révolutionnaire de ce processus par la classe dominée devait consacrer l'avènement du prolétariat. La révolution est alors une crise salutaire.

L'histoire a appris qu'il n'y a pas de lutte finale ni sans doute de lendemains qui chantent, mais une succession de crises à l'issue incertaine, bonne pour les uns, mauvaise pour d'autres, effets tantôt de passions (pulsionnelles ou idéologiques), tantôt d'excès de pouvoirs, tantôt d'erreurs stratégiques, tantôt d'un "progrès" non maîtrisé, tantôt d'accidents ou de catastrophes imprévisibles.

La plupart des auteurs ont  insisté depuis sur les processus de dérégulation (Guillaumin,1979), "dissociation" (Touraine,1973), "dysfonction" (Crozier et Friedberg,1977) à l'intérieur des systèmes et entre l'intérieur et l'extérieur. Edgar Morin souligne l'irruption d'incontrôlables antagonismes liés à la complexité et à l'enchevêtrement des systèmes, les différences et les complémentarités devenant inarticulables entre elles jusqu'à la paralysie du système et sa destruction.

Mais analyser la crise en termes de système, c'est faire souvent l'impasse sur les dimensions  psychologique et phénoménologique d'une expérience qui traverse les sujets "aux différents étages du vivant", comme dirait Lévi-Strauss.

Processus de crise

Les crises se déroulent selon plusieurs phases :

- état d'équilibre paraissant normal où les conflits se règlent par négociation et compromis ;

- phase de malaise d'inquiétude latente, paraissant infondée et ne donnant pas lieu à une analyse approfondie ni à des mesures de régulation, cette phase s'accompagne d'un travail de refoulement d'une réalité contradictoire avec l'imaginaire (idéologie, croyance, modèles) mis en place, la dynamique de conflictualisation est réduite ;

- intervention d'un ou plusieurs événements déclencheurs à travers lesquels la réalité refoulée fait irruption contredisant l'imaginaire et le mode de fonctionnement qui en découlait ;

- phase paroxystique, défaillance de la symbolisation, perte du sens (on ne s'explique pas, on ne comprend plus, on ne peut plus rien dire), imaginaire de catastrophe, résorption dans l'immédiateté (réactions au coup par coup), incapacité de penser l'avenir, domination de l'émotion (angoisse, panique), réactions désordonnées, symptômes individuels ; effets de généralisation et de contamination ;

- soit la crise s'installe dans  l'anomie avec symptômes de déliaison à tous les niveaux, soit des mesures de restauration d'ordre et d'équilibre sont mises en place. Le risque à ce niveau est celui de l'appel à un pouvoir fort, homme providentiel, gouvernement répressif qui assurerait la sécurité et rendrait l'espoir avec un projet très facilement lisible, séparant le bien du mal, il aurait le mérite de drainer les affects, d'orienter la paranoïa, de dicter le sens, de raviver l'imaginaire et de rendre l'espoir.

La durée de ces phases est variable suivant l'ampleur et la généralisation des crises, les unités qu'elles touchent.

Les caractères de la crise se manifestent aux différents niveaux psychique et sociaux :

- au niveau des sujets, égoïsme, dépression, désorientation, fragilisation identitaire, incapacité d'idéalisation, transgression, agressivité …

- au niveau de la relation, désagrégation des liens, de la solidarité,confusion des rôles, réactions paranoïdes d'attaque-défense, griefs, esprit de  vengeance, ruptures …

- au niveau de l'unité sociale (groupe, organisation) désinvestissement, sentiment d'insécurité, menaces, conduites au coup par coup, dans l'immédiateté, défaut de projet, perte de l'inventivité, esprit de fuite, accidents, comportements violents, provocateurs (essence dans la rivière) ou suicidaires.

- au niveau de la société, dégradation des représentations unitaires, éparpillement, repli sur les intérêts particuliers,incivilités, délinquance, refus de l'autorité, abstentions, insécurité, haine de l'étranger…

- à un niveau de  civilisation, contrastes entre fondamentalisme, intégrisme et liquidité anomie morale, des mœurs, culturelle, perte du sens, désespérance "no future", abandon aux excès, addiction

Le social et le psychique adhèrent l'un à l'autre comme deux tissus intriqués.

Les unités sociales tiennent par l'intermédiaire des instances de pouvoir un discours légitimant l'ordre des choses, qui s'impose plus ou moins selon les régimes établis, et laissant place à différentes expressions de l'expérience (désirs, émotions, intentions, opinions, projets) suivant les composantes de l'unité sociale. La capacité de symbolisation se mesure à cet accès à la parole de chacun et dans les échanges entre les membres. Encore faut-il qu'un système symbolique soit à portée et maniable par tous. En période vécue comme normale, les individus et les groupes ont le sentiment de pouvoir s'exprimer y compris dans leurs différences et que le débat permet d'en traiter. Cette symbolisation est enrayée en temps de crise, comme s'il n'y avait plus de langage commun pour construire un sens partagé. L'incompréhension règne entre des discours étrangers les uns aux autres ou perçus comme incohérents. La parole se désarticule.

Image1

La crise peut être issue d'un conflit non résolu, non dialectisé, sans médiation qui s'envenime jusqu'à ce qu'un élément nouveau le porte au paroxysme et la rupture. Le conflit suppose le tiers, la symbolisation tandis que la crise n'est pas symbolisable, pour les parties sinon pour un observateur extérieur qui use de son langage propre, chacun a son discours et ne peut entendre ni comprendre l'autre, les monologues sont  autocentrés, les  langues incompatibles. On s'aperçoit que dans le temps vécu comme "normal" d'avant la crise, dans le  besoin  de maintenir un ordre qui arrange les pouvoirs, les conflits sont peu à peu évités, leurs occasions contournées. Les débats qui n'ont pas lieu, les oppositions qui ne se formulent plus ou prétendent( se résoudre à bas bruit génèrent un malaise, une tension  latente.

Avant la crise un ordre "normal", fait de règles acceptées, de satisfactions suffisantes (des besoins, des désirs, des droits) est la plupart du temps construit sur le refoulement (ne pas vouloir savoir) de ce qui entrerait en contradiction ; les éventuels symptômes en sont tenus à l'écart, désignés comme relevant d'une extériorité ou d'une étrangeté, et quelques barrières suffisent à les tenir à l'écart (prisons, frontières, asiles, réserves…). Lors de la crise ce sont ces éléments refoulés de la réalité qui font retour brutalement par la porte ouverte par des déclencheurs qui ne sont autres que quelques symptômes plus qui font irruption avec violence (suicides, émeutes…) de façon telle que la réalité ne peut plus être niée.

Cette irruption met en échec le langage habituel partagé qui n'explique plus l'expérience. Les énergies qui étaient liées par l'ordre et le discours, se délient livrant l'unité à une incohérence où l'on peut voir anomie et dérégulation. Les contradictions apparaissent et alimentent un imaginaire négatif, fomentant des représentations menaçantes, incapable de constructivité. C'est un imaginaire paranoïaque qui domine, les uns apparaissant comme des prédateurs voulant détruire les autres et réciproquement. Cet imaginaire devient une conviction et induit des passages à l'acte qui en font une réalité. C'est l'imaginaire qui fabrique une réalité. Les pulsions infiltrent la réalité en prise directe, pas de dialectisation, pas de discussion sur les valeurs, les références, les fins, pas de relativisation ni de réflexion critique. Les interactions se réduisent à l'attaque ou la destruction pour finir dans la ruine.

Les sorties de crise sont liées à ce qui reste de capacité de symbolisation et d'imaginaire constructif aptes à penser les logiques de la situation, à rétablir des règles et à faire du projet. La question est aussi de savoir quel sera le pouvoir qui imposera une nouvelle cohérence, sur quelles valeurs et avec quelles références …

Un cas d'actualité : la crise économique

La crise financière qui, partie des USA, affecte la planète entière présente toutes les caractéristiques que nous avions énoncées dans des travaux antérieurs (Barus-Michel, Giust-Desprairies, Ridel, 1996, Barus-Michel, 2006).

On retrouve :

- le refoulement de la réalité, celle des risques encourus au nom de l'immédiateté du profit ;

- les événements déclencheurs d'une explosion qui signe le retour de la réalité déniée ;

-la perte du symbolique manifeste dans la perte du sens, l'incapacité de trouver des explications, l'inefficacité du langage financier

- l'imaginaire de catastrophe qui saisit tous les acteurs  

-la propagation de la crise au monde entier, sa généralisation à toutes les nations, la multiplication des effets à tous les domaines au delà de l'économique : vie active, politique, quotidienne, culturelle….

Dans une option exclusive de libéralisme économique, le politique avait perdu le contrôle de l'économique, "la main invisible" étant censée réguler à elle seule les marchés, l'Etat et les règles qu'il aurait pu imposer s'en trouvant exclus. La brusque faillite du système financier précipite un retour de l'Etat, l'espérance que des règles seront imposées à un marché qui s'avère ne pouvoir se réguler. La loi devrait alors remplacer la main invisible, et un ordre symbolique remplacer celui de l'imaginaire ou de la magie.

Un collectif est lié par la nécessité, il s'astreint à la coopération pour satisfaire les besoins et les désirs des membres de l'unité qui s'est constituée. Deux facteurs contribuent à l'atteinte de ces objectifs : les ressources du contexte propre à l'unité sociale (terre, animaux, matériaux), les capacités de travail (intellectuelles, énergétiques). L'inégalité et la disparité de ces facteurs entre unités et au sein de chaque unité contraignent à des échanges et  débouchent sur des problèmes de répartition, d'où résultent des rivalités, des conflits et des  guerres conjurées par des accords entre parties engagées, internes ou externes, sur des règles de fonctionnement.

La coopération pour l'exploitation des ressources constitue la production. La coopération nécessite une organisation, soit une gestion et une politique qui instaure des rôles, des statuts, des règles qui distribue les tâches, et répartisse les produits qui satisfont les besoins et les désirs.

Ce sont les dépenses d'énergie  dans la coopération, mais aussi les attentes et les satisfactions obtenues qui donnent valeur à la production et la valeur différenciée des produits. La plus-value naît autant de la pression du désir que de l'excédent possible du produit par rapport au besoin et de son affectation.

Après avoir organisé la coopération, la politique organise la répartition du produit et l'affectation de la plus-value selon ses règles et ses choix : elle régit l'économie (épargne, réserves, réemploi, investissements, capitalisation, avances, échanges, dépenses, priorités, privilèges…).

Mais, l'économique peut prendre le pas sur le politique et jouer selon ses propres règles, créant des valeurs fictives ou virtuelles (spéculation) sans rapport avec les valeurs de la production réelle (économie réelle). A travers les Bourses, la banque gère le fictif et joue sur les marchés selon une manipulation des valeurs fictives, pour leur seul enrichissement, sous couleur de gérer les plus-values des membres de l'unité.

Greenspan, placé à la tête de la FED, organise le refoulement (il déclarait "c'est un choix de vie", il avait dit au plus haut d'une croissance bâtie sur l'endettement "c'est la fin de l'histoire", il avoue un peu tard en octobre 2008 "je me suis trompé"). On a pou parler de "fondamentalisme du marché", croyance fanatique qui aveugle ses adeptes.

L'exigence ou la tentative de conversion en réalité (les réalisations et les retraits) aboutit à la déconstruction du système (krach) puisqu'elle est impossible de fait : le symbole argent a perdu toute correspondance avec des biens réels. A la base ce sont des désirs et des besoins (sous forme de promesse-dette) non des produits ou de biens entendus en valeurs, qui sont monnayés dans le jeu financier. Ce jeu assure la jouissance et la puissance des joueurs qui jouent avec les valeurs-simulacres, et laisse l'illusion de la possession aux autres… jusqu'à ce que le jeu et l'illusion éclatent comme une bulle.

Le refoulement de la réalité, se combine au déni de la fiction : tout le monde fait et veut croire que l'argent symbolique devenu simulacre est la référence d'une réalité produite alors qu'il n'est plus que celle d'un imaginaire, d'un désir pris et donné pour réalité (le désir d'être propriétaire d'une maison induit un endettement, un crédit qui va circuler comme une valeur réelle ; la spéculation table sur la valeur attribuée au désir et à la croyance de l'acheteur potentiel, au simple jeu de l'achat-vente, à des valeurs en devenir, soit à de l'imaginaire). Ce sont les joueurs (traders, actionnaires) qui ont le contrôle sur la vie active et la production.

Tout l'édifice de cette économie repose sur l'imaginaire, espérance, croyance dans le désir et sa puissance, jeu de simulacres, cet imaginaire euphorisant construit sur un déni de réalité, affronté à celle-ci, se retourne brutalement en perte de confiance, désillusion, panique entraînant faillites, chômage, misère. Un imaginaire de catastrophe trouble de nouveau la perception de la réalité, entrave les capacités de symbolisation, l'usage et le partage d'un langage de raison qui s'ajuste aux réalités, et entretient ainsi la crise qui n'est plus seulement économique.

L'imaginaire couplé à l'angoisse a, lui, des effets dans la réalité :

- de déliaison de l'unité, de la coopération, de la solidarité

- de dévalorisation des richesses de la production qui restaient réelles

- de démoralisation des individus, portés aux excès, violence ou dépression.

Ces facteurs concourent grâce à un effet de contamination à une anomie générale.

Comme toute crise, la crise économique s'est annoncée par une période de malaise, une inquiétude due à une série d'événements annonciateurs qu'un refoulement têtu s'est efforcé d'étouffer en prétendant les résoudre au mieux jusqu'à ce que l'un d'entre eux crève le plafond et laisse déferler la réalité.

On a pu même faire l'hypothèse que les attentats du 11 septembre (Barus-Michel, 2003, 2006) suivis de la guerre de l'Irak furent eux-mêmes les événements annonciateurs et déclencheurs d'une crise qui devait ébranler les certitudes d'un système fondé sur l'arrogance du capitalisme financier et incapable de faire autre chose que de réaffirmer sa toute-puissance dans l'incohérence de ripostes inadaptées. Le déclencheur le plus efficace fait exploser le refoulement  là où il était le plus épais (faillites effectives ou annoncées des banques Lehman Brothers, Fortis, Dexia des assurances AIG etc…).

Une succession de crises

Des mécanismes de masquage se mettent en place (premiers renflouements, injections de milliards), puis des entreprises désespérées  de réajustement conduisent à faire appel dans un paradoxe total au politique. Celui-ci essaie de reprendre ses droits, de mettre de la loi dans l'économique. La récupération est très difficile, le symbolique du discours politique a du mal à reconstituer une logique alors que le système symbolique de l'argent a fait faillite après avoir régné sans partage. L'Etat revient avec prudence à la place de la Banque ou du Marché, mais très péniblement en hoquetant, sans véritable cohérence parce qu'il n'y a pas de discours politique qui soit unanime alors que la maladie est générale. La droite libérale se met à parler socialiste, les signifiants s'inversent perturbant les esprits. On est dans le non-sens. Souffrance et perte de sens se répercutent dans tous les registres psychiques et sociaux, dans tous les secteurs d'activité, soulevant revendications, révoltes, violences  et misère, débordant les limites posées par les frontières politiques et nationales ou par le déni (la Russie prétend ne pas être affectée alors même que les magasins sont vidés par la panique).

Les effets de yo-yo des bourses montrent combien la restauration symbolique et le retour à la réalité, leur équilibrage, et la restauration d'un imaginaire constructif en référence aux deux autres registres est long et difficile.

Les anticipations des spécialistes de l'économie sur la durée de la crise ouverte en 2008 restent en point d'interrogation. Pour certains, la phase de récession couvrira les années 2009 et 2010, d'autres ne prévoient de redressement qu'au terme d'une dizaine d'années. On fait valoir que les valeurs d'avant le  krach de 29 n'ont été retrouvées qu'en 59, mais il y avait eu la guerre entre temps !

Le schéma de crise illustré par la crise économique intervenue en 2008 à partir de la crise dite des surprimes aux USA qui a vu l'effondrement de Wall Street, puis du système économique international, peut se retrouver dans toutes les crises quels que soient les secteurs et les unités sociales affectés.

Des crises peuvent se solder par la disparition corps et biens de l'unité en question, banque ou entreprise. La crise dans un couple peut se solder par un divorce; des individus se suicident. Pour les uns et les autres la phase paroxystique est aussi finale.

Dans d'autre cas, la crise inaugure une mutation, l'adoption d'un nouveau système de normes, de valeurs, d'un nouveau régime quitte à trancher une partie de ce qui composait l'unité antérieure. Ainsi la Révolution française a eu recours à la fois à la Terreur qui a décapité une partie de la société et, en même temps, à la constitution d'une nouvelle forme de gouvernement, à la promulgation de nouvelles valeurs liberté, égalité, fraternité. La république proclamée a mis des décennies à s'installer.

Sans doute, toute dynamique psychique ou individuelle est-elle une succession de crises. Si le conflit est naturel, inhérent à l'ambivalence des sujets comme aux différences entre les individus et aux contradictions dans la société, la crise est peut-être le seul mode de changement quand il y a rupture entre les données de la réalité, les capacités de maîtrise symbolique et les penchants imaginaires. Il y a des crises qui ne se digèrent pas : Poutine a dit que la Chute du Mur de Berlin avait été" le désastre géopolitique majeur  du siècle dernier". La guerre de Géorgie a fait écho à ces paroles. La construction de l'Europe est, elle, sortie des ruines de la guerre de 40 et de la défaite du nazisme. Les néo-nazis sont aussi les traces de l'imaginaire hitlérien jusque dans les pays qui en avaient été vainqueurs.

Le bruit et la fureur sont plus naturels à l'histoire que l'équilibre et la paix, le temps de l'histoire ne peut pas s'écouler régulièrement, elle est un processus de transformations complexe, sans unité et sans structure ; mais l'unité de l'organisme ou du corps social ne le garantit pas d'une évolution sans crises, ils sont aussi la proie de la réalité extérieure qu'ils ont l'illusion de dominer et qui fait constamment intrusion.

Bibliographie

Barus-Michel J. en coll. avec F. Giust-Desprairies et L. Ridel. 1996 - Crises, Approche psychosociale clinique. Paris, Desclée de Brouwer, coll. Reconnaissances,

Barus-Michel J. 2007 - Le politique entre les pulsions et la loi.Collection Sociologie clinique. Toulouse, édition érès.

Barus-Michel J. 2006 -  Psychologie des crises politiques.  In Crises et violences politiques. Petit traité de psychologie politique, sous la direction d'Alexandre Dorna et de José Manuel. Paris, Editions In Press.

Barus-Michel J. 2003 - Crise et Identité.  In La violence politique, sous la direction de Max Pagès. Toulouse, Erès.

Barus-Michel J. 1999 - Innovation sociale et démocratisation en situation de crise. (avec F. Giust-Desprairies et L. Ridel). In Syndicalisme et démocratie dans l'entreprise sous la direction de H. Pinaud, M. Le Tron, A. Chouraqui. Paris, L'Harmattan.

Crozier M., Friedberg E. 1977 – L'acteur et le système . Paris, Le Seuil.

Guillaumin J. 1979 – Pour une méthodologie générale de recherche sur les crises. In Crise, rupture et dépassement, sous la direction de R. Kaës et coll. Paris, Dunod, coll. Inconscient et culture.

Marx K., Engels F. 1848 – Le manifeste du parti communiste. Paris, Editions sociales, 1989.

Morin E. 1976 – Pour une crisologie. In Communication, La notion de crise, N° 25, Paris, Le Seuil.

Thom R. 1976 – Crise et catrastrophe. In Communication, La notion de crise, N° 25, Paris, Le Seuil.

Touraine A. 1984 – Le retour de l'acteur. Paris, Fayard.

Pour citer ce document

Jacqueline Barus-Michel, «Crise(s)», Les cahiers psychologie politique [En ligne], numéro 14, Janvier 2009. URL : http://lodel.irevues.inist.fr/cahierspsychologiepolitique/index.php?id=299

Quelques mots à propos de :  Jacqueline Barus-Michel

Université de Paris VII