Les cahiers de psychologie politique

Propos libres

Joëlle Dyan

La barbarie comme ultime recours pour des jeunes en rupture avec leur humanité : Réflexions d’une psychologue

Texte intégral

Eclairages conceptuels sur la construction de la personnalité et les fondements du sentiment d'appartenance à une communauté humaine.

De nombreux débatteurs évoquent actuellement la question des sous–bassements psychologiques permettant de donner « un sens » (s’il en est !) aux actes de jeunes terroristes qui ont mis, début janvier ainsi que ce mois de novembre 2015, toute la France en émoi.

« Comment peut-on basculer ainsi dans la barbarie meurtrière ? »

Cette question en soulève une autre, tout aussi fondamentale, et qui est censée interroger toute religion : comment parvient-on à se sentir membre à part entière de la communauté des hommes ? A quel moment peut-on souhaiter s’en extraire, voire se retourner violemment contre elle, dans le but de la détruire ?

Se pourrait-il que ceux qui auraient ce dessein ultime soient également ceux qui ne se seraient jamais sentis faire partie de cette communauté humaine, dont ils sont pourtant issus ? Comme si ce sentiment d'appartenance, prolongement de celui d'être le fruit, l'objet, puis sujet du désir d'un autre, n'avait jamais pu se développer…

Cette question nous conduit à faire un détour pour appréhender ce qui préside au développement de la personnalité du petit d’homme et toutes les capacités relationnelles, sociales et comportementales qui en découlent.

Comment se construit le sentiment d’exister, cette identité qui fait de nous un sujet unique, différent mais par ailleurs identique à mon prochain, à tous ces autres auquel chacun de nous est relié dès sa conception ?

C'est toujours dans le lien à un autre que la vie, puis l'être humain, advient : ceux qui ont présidé à sa conception, en tout premier lieu son père et sa mère, celle qui l'a porté, puis délivré du cordon ombilical sans lequel il n'aurait pu se développer en son sein…

Les premiers « autres » sont donc indubitablement ceux sans lesquels aucune vie ne peut advenir : les parents, ceux sont eux les porteurs "du projet de vie" que chaque être humain incarne à son insu. C'est dans ce premier écrin que va donc se développer chez le petit d'homme le sentiment du sens de sa vie, de son existence – confondu avec la notion d’essence, existere ou « existance » signifie, au sens étymologique, « être hors de soi », dans le monde- et qui est toujours celui d'incarner le désir d'un Autre.

Cette transmission d'un désir, d'amour fait vie -puisque l'acte de procréation est celui qui, originellement, unit d’amour un homme et une femme- s'effectue donc dès la conception, puis se poursuit à la naissance de l'enfant et tout au long de sa vie. Rappelons qu'à l'origine, si c'est la mère qui occupe la fonction procréatrice et nourricière première, le père figure l’instance séparatrice (d’avec la mère fusionnelle qui abrite la vie à son stade embryonnaire), et à ce titre, comme une incarnation de la loi.

En tant que psychologue clinicienne spécialisée dans ces périodes précoces de la vie (périnatalité, petite enfance, parentalité), il me semble que c'est à cette jonction du devenir parent et de la naissance de l'enfant, que ce joue d'emblée, le destin/le devenir, de ce dernier.

La construction de l'identité, du sentiment d'être un être unique et digne d'amour, est le fait d'un développement lent et progressif. Il résulte des différents éléments qui constituent son environnement : ses parents (leur propre histoire, leur personnalité, l’« histoire » du couple qui les a unis…), mais aussi l'environnement dont fait partie le groupe socio-culturel et religieux dans lequel ils évoluent. Comment ces derniers peuvent-ils en effet communiquer ce sentiment d'appartenance s’ils ne l’ont pas éprouvé eux-mêmes ?

Au sein de ce qui constitue le socle de la relation aux autres que sont ses deux parents, eux-mêmes inscrits dans une filiation qui les dépasse, la part symbolique dévolue à chacun est à rappeler comme structurante de l'homme, considéré alors comme partie d’un ensemble qui les dépasse : « L'individu effectivement mène une double existence : en tant qu'il est à lui-même sa propre fin et en tant que maillon d'une chaîne à laquelle il est assujetti contre sa volonté, ou du moins sans l'intervention de celle-ci » (Goethe repris par S. Freud).

Conditions d’intégration des « principes civilisateurs » : facteurs internes et facteurs externes – conséquences de l’échec de ce processus

La capacité d'intégration des valeurs préconisées au sein d'une société donnée est indissociable des conditions (« l'environnement premier » et les valeurs s’y référant) qui ont rendu possible le développement de cette aptitude. La "société" est, du point de vue du petit enfant (avant 3 ans), un « non-sens » : la société est à ce stade de son développement tout ce qui n’est « pas moi /non moi », l’enfant se figurant encore le monde extérieur -et sa mère en fait partie- comme un prolongement de lui-même, il n’a en effet pas encore tout à fait conscience d’être une entité distincte et différenciée ; ce monde extérieur est tantôt vécu comme le reflet de son environnement et de ce fait, « attirante » ou « bonne » dès lors qu’elle parvient à satisfaire ses besoins les plus élémentaires, tantôt à l'inverse, inquiétante car trop différente de ce qu'il connaît ou du fait qu’elle ne satisfait pas ses besoins et attentes…

Dans ce contexte, précisons que ce processus de transmission de valeurs contient toujours à la fois une part d'explicite et une part d’implicite. En effet, à toute représentation, idée, valeur, est associée une dimension inconsciente, qui elle-même découle de la façon dont les parents ont reçu les préceptes que leurs parents leur ont transmis (leur éducation) eux-mêmes et qu’ils transmettent à leur tour.

Ainsi, ce qui est proposé à l'école, ne peut être vraiment, authentiquement, intégré par l'enfant, que dès lors que ces valeurs et principes fondamentaux ne viennent pas heurter ce qu'il a entendu, reçu, jusqu’alors.

Il n' y a intégration que dès lors que ce qui vient de l'extérieur- la « société »- et de l'intérieur -» la famille »- sont en cohérence et « compatibles » entre eux.

L'équilibre psychique est le fait de cette cohérence plus ou moins maintenue dans le temps, et qui se consolide toute la durée du développement de l'enfant . Il va être au fondement de son sentiment de sécurité intérieure.

Dès lors que ce sentiment de cohérence n'est pas obtenu, qu'il y a « incompatibilité » entre ce qui relève du monde intérieur et du monde extérieur, l'individu va se sentir déstabilisé dans son sentiment de sécurité interne : il vit le monde extérieur comme une menace contre laquelle il va développer des moyens de défense à la fois comportementaux et psychiques.

Il est possible d'imaginer que la logique du Djihad, trouve matière à se développer à partir de logiques opposées et incompatibles au sein de certains individus de notre société.

L'ennemi va être alors identifié à ce monde extérieur, qui vient à menacer l'équilibre interne. Il est en effet plus aisé de combattre un ennemi qui se trouve à l'extérieur de soi qu'à l'intérieur de soi. La logique du combat contre tout ce qui vient à représenter ce monde extérieur- la société et les individus qui le constituent- découle indubitablement de cette ensemble de contradictions internes dans lesquelles se débattent certains, à l'issue du processus de développement, soit à l'adolescence et lors du passage à l'âge adulte.

Le territoire de la lutte ainsi délimité et concentré à l'extérieur, toutes les énergies peuvent être mobilisées dans le sens de la destruction de ce qui vient à être vécu comme menaçant. Le présupposé étant alors que les combattants sont dans une logique de défense contre un ennemi identifié, plus que comme des "attaquants".

Les idéologies (ensemble d'idées soutenant la lutte), viennent à donner une légitimité "objective", un sens, au combat qui va ainsi être mené. Le Djihad, qui signifie « guerre sainte », repose ainsi sur le principe d'une lutte contre toutes les valeurs et les principes qui viennent heurter ceux qui par ailleurs (les « organisateurs » du combat) leur garantissent un sentiment de sécurité et de cohérence en les gratifiant de leur « protection » et de leur » reconnaissance » pour leurs actes sacrificiels.

Les organisations terroristes ont bien compris la psychologie des futurs postulants au Djihad : ils utilisent une idéologie qui va venir récupérer, pour les contrer, toutes les peurs de ces individus, et ce, dans un but de conquête. Ceux qui commettent les actes de « guerre » se soumettent aveuglément aux idées dominantes de ceux qui vont, en contrepartie de leurs actions "héroïques", leur garantir un sentiment de sécurité et de puissance qu’ils n'ont jamais eu, où qu'ils ont perdu - sentiment éprouvé par le petit enfant lorsqu’il s’imagine que le monde et ses bienfaits sont le fait de sa création et de ses désirs qu’il suppose illimités – Il est alors son propre Idéal… La mort elle-même n'est plus présentée comme une sanction suprême, mais plutôt comme une récompense, l'accès à un monde parfait et paisible : le paradis...1

Par-dessus tout, leur combat à mort leur donne une ultime possibilité de se sentir les héros d'un monde qui enfin, les a reconnu. Ils espèrent pouvoir ainsi (re)trouver le sentiment de « toute-puissance » qu'ils avaient éprouvé jadis (période d’avant le « Non ». Ibidem) ou qu’ils n’ont jamais pu éprouver…

DAECH se présente ainsi comme l'Ordre suprême qui va venir légitimer une cause, la destruction rendue désormais « acceptable » moralement, dès lors que la « faute » de l'ennemi a pu être « démontrée ». La logique sous-jacente repose sur le sentiment de rejet, d'humiliation de ceux qui considèrent que leurs valeurs (issu de l’environnement premier/interne) ont été bafouées par celui qui est désigné comme l'ennemi (la société et ses représentants- « les mécréants »… l’extérieur).

Ainsi que nous avons pu, je l’espère, le démontrer, c’est dès la prime enfance que se constitue le monde interne de tout être humain, en adéquation ou pas, avec les valeurs venues de l’extérieur « de bien » et « de mal », de respect de l'autre et de soi, de la vie ; il se développe toute au long de l'enfance, jusqu'à l'adolescence.

L'adolescence va bien souvent marquer le point de départ de tout ce qui a pu être dysfonctionnant dans l'environnement premier2, ce qui n'a pas permis que se constitue un sentiment de sécurité intérieure minimum, qui seul rend possible l’intégration des valeurs civilisatrices. Le retour sur soi de la haine par le truchement de l'Autre qu'il faut détruire, apparaît dès lors comme une traduction d'une impossibilité à rétablir un équilibre interne minimum. Du point de vue psychique, ces mouvements d'agression, de violence, de destructivité, peuvent être assimilés à une ultime tentative de "survie", par la constitution d'un monde fictif, un monde – celui que leur « offre » Daech- qui serait désormais « le leur », avec ses codes et ses lois, dans lequel il n’y aurait pas de limites à leur désir de « toute-puissance ». « Grâce à lui », le terroriste aura le sentiment de restaurer un semblant de sentiment d'exister, en devenant le héros d'un jour : celui de leur mort.

Notes

1  Dans le prolongement de cette réflexion, je vous renvoie à ma note complémentaire à celle-ci : le Système Daech : une organisation qui valorise le suicide à des fins héroïques du point de vue des « acteurs » et de conquête de pouvoir omnipotent du point de vue de ses « dirigeants ».

2  Sur ce point, se reporter aux développements du célèbre pédiatre et psychanalyste, D.W.Winnicott, sur « le rôle de l’environnement » comme au fondement du « sentiment continu d’exister », la représentation positive de soi qui en découle…

Pour citer ce document

Joëlle Dyan, «La barbarie comme ultime recours pour des jeunes en rupture avec leur humanité : Réflexions d’une psychologue», Les cahiers psychologie politique [En ligne], numéro 28, Janvier 2016. URL : http://lodel.irevues.inist.fr/cahierspsychologiepolitique/index.php?id=3191