Les cahiers de psychologie politique

Dossier : Les multiples visages des crises

Paul Wiener

La métamorphose d’Hitler
crise collective, crise personnelle

Résumé

Adolf Hitler, personnalité narcissique, lisait et dessinait beaucoup déjà avant sa première guerre. Seul son ami d’adolescence écoutait ses monologues. Des idées, il en avait mais il n’a pas cherché à les réaliser. Sa crise existentielle de 1918 a pris la forme d’un Vécu Psychotique Initial. Il s’est alors réorganisé autour d’un délire paranoïaque passionnel pour sauver le pays. Son Œdipe prégénital a fourni l’objet positif maternel - l’Allemagne -  et l’objet négatif - le juif, le Père - Son délire antisémite s’est placé au centre de ses défenses hypochondriaques. Il a découvert la puissance de sa parole et fort de sa mission s’est imposé en prophète du renouveau allemand. Ses capacités exceptionnelles de maîtrise se sont révélées. Il a réussi à exploiter son narcissisme au service de son action objectale. Dans ce travail je cherche à préciser quelques moments de ce processus.

Abstract

Adolf Hitler, a narcissistic personality, read and drew a great deal before the war. Only a friend from his adolescent years listened to his monologues. He had many ideas but he didn't seek to accomplish them at that time. The existential crisis in 1918 demonstrated itself as an Initial Psychotic Experience. His already pathological personality reorganized itself around a paranoiac delusion. A pre-genital Oedipus furnished the positive maternal object - Germany - and the negative object - the Jew, the father. The anti-semitic delirium found its place in the center of his hypochondriac defense system. He discovered the power of the word and strong in his sense of mission he established himself as the prophet of German renewal. His exceptional capacity for mastery became evident. He succeeded in exploiting his narcissism in the service of his object relationship. In the following I try to pinpoint a few instances/moments in this process.

Texte intégral

La Russie a été vaincue en 1917. Les allemands ont espéré remporter la victoire encore en juillet 1918. Ils sont d’autant plus surpris par la défaite à l’automne de cette même année. La crise politique, économique et sociale qui va durer quinze ans s’ouvre. La déception des vétérans a été immense. Adolf Hitler, caporal décoré mais personnage insignifiant, un vétéran parmi des millions d’autres, a été intoxiqué au gaz et hospitalisé dans un hôpital militaire d’octobre à novembre 1918. Au début des années 20 un ancien adjudant de son régiment a revu un Hitler méconnaissable, devenu un autre homme au regard hypnotique.i Il l’avait connu particulièrement calme, modeste, soumis, conscient de ses devoirs et sans aucune capacité pour diriger. En 1923 le général Ludendorff, le tout puissant chef des armées allemandes pendant la guerre, le proposait comme Chancelier du Reich. Chenille en Autriche, chrysalide pendant la guerre, il est devenu un véritable Sphinx à tête de mort.

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Le sphinx tête de mort (Acherontia atropos) est un papillon nocturneii

Son vécu mystique, sa métamorphose

Le jeune autrichien, néanmoins nationaliste allemand de 26 ans qui s’est engagé dans l’armée bavaroise en 1914 était intéressé par la politique. Il avait des idées arrêtées sur à peu près tout, en particulier sur « l’Etat idéal » et la « tempête de la révolution »iii qui, pour être sociales, ne devaient certainement pas être démocratiques. Au front il a découvert et a appris à aimer la discipline militaire, la camaraderie, l’ambiance de danger. Enfin il se sentait à l'aise et chez lui. Il avait répudié sa famille, dans l’armée il en a retrouvé une. Son homosexualité latente a vraisemblablement été mieux intégrée. Sa vie désorganisée de bohème sans joie s’est trouvée contenue. Il a endossé l’identité militaire. Dommage que le métier d'artiste militaire, à l'instar du médecin ou de l'aumônier, n’ait pas été inventé. Alors que sa vocation d’artiste n’a guère été avalisée par la société (deux échecs aux épreuves d'admission des Beaux Arts de Vienne), sa carrière militaire a été couronnée par la suprême consécration de la croix de fer première classe. Dévoué à la victoire allemande, son identité militaire a été gravement remise en question par la débandade. Cette crise collective a déclenché chez lui une crise individuelle. Démobilisé, il allait se retrouver, comme avant la guerre, sans occupation et sans ressources. Sa crise devait donc trouver remède à ses deux casse-têtes : comment sauver la patrie et comment s’aider lui-même. Il a su faire d’une pierre deux coups, et quels coups !

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Hitler a subi deux épisodes successifs de cécité. Un premier dû à l'exposition au gaz de combat et un second, qui s'est temporairement installé alors qu’il venait de réaliser la réalité de la défaite à l'occasion du prêche d'un pasteur.  "Brusquement, la nuit envahit mes yeux, et en tâtonnant et trébuchant je revins au dortoir où je me jetai sur mon lit et enfouis ma tête brûlante sous la couverture et l'oreiller." "D'affreuses journées et des nuits pires encore suivirent ; je savais que tout était perdu. … Dans ces nuits naquit en moi la haine, la haine contre les auteurs de cet événement" (la défaite).iv Sa crise a commencé ainsi. Il aurait retrouvé la vue grâce à l’hypnose et à l’habilité manœuvrière de son psychiatre, ce qui reste controversé. Des historiens compétents n’ont pas validé la source de ces informations, un roman.v Le psychiatre antinazi qui a effectivement traité Hitler s’est suicidé après la prise de pouvoir. Je ne retiens pas l’anecdote du traitement par hypnose, en revanche, contrairement à Ian Kershaw, je reconnais dans le second  épisode de cécité une production pathologique.vi Etait-ce pour ne pas voir la défaite ? Hitler ne décrit pas l'évolution de cette incapacité secondaire qui a produit les hallucinations.

Il a, en effet, affirmé ultérieurement avoir reçu à cet hôpital de Pasewalk un message ou une inspiration, lui annonçant qu’il allait libérer le peuple allemand et rendre sa grandeur à l'Allemagne. La version autorisée parue en 1923, met en scène une infirmière qui tient un soldat devenu aveugle dans ses bras. Le soldat n’est guère préoccupé par son sort personnel mais exclusivement par les malheurs de son pays. L’infirmière, maternelle, l’assure de sa croyance dans la résurrection de l’Allemagne et le guerrier retrouve alors « la vue, sa foi, sa volonté et sa confiance dans la victoire. » Hitler devait évidemment connaître les précédents de Jeanne d’Arc et de Saul de Tarse, ce dernier passant par un épisode de cécité avant de se dénommer Paul. Guido von List (1848-1919), néopaganiste germanique, de qui Hitler a beaucoup appris, a aussi présenté en 1902 une cécité temporaire avec visions. On peut considérer que le délire paranoïaque d’Hitler s’appuie sur ce point de départ hallucinatoire mais que sa construction rigoureuse va ensuite recouvrir le moment hallucinatoire initial.vii

On peut estimer avec les auteurs de la première étude psychologique d’Hitler, datée de 1942, que l'Allemagne était bien pour lui inconsciemment sa mère qu'il fallait défendre contre son père, alcoolique et brutal, figuré par les juifs.viii Sigmund Freud a remarqué que les mauvais objets persécuteurs dans la paranoïa ont été au départ des objets d’amour. Hitler devait aimer son père comme le font tous les petits garçons, avant de se mettre à le détester. « Le modèle que le paranoïaque reproduit dans son délire de persécution s’inspire des relations entre l’enfant et son père. L’enfant attribue régulièrement au père une pareille toute puissance (comme les « sauvages » à leur roiix), et l’on peut constater que la méfiance à l’égard du père est en relation étroite avec cette surestimation. Quand le paranoïaque choisit une personne de ses relations comme son «  persécuteur », il la promeut de ce fait au rang d’un père, le place ainsi dans des conditions qui lui permettent de la rendre responsable de tous les  malheurs  que sa propre sensibilité lui fait subir. »x Cette interprétation, à savoir que les juifs représentent inconsciemment son père ne pose problème que par le radicalisme de l’antisémitisme d’Hitler. Il voulait non pas écarter mais éliminer les juifs donc éliminer le père. Entreprise impossible dont le ressort ultime pouvait être la culpabilité ressentie par Hitler lors du décès de sa mère. Il l’a adorée, certes, mais a refusé de lui obéir. Son-beau frère, le mari de sa demi sœur, avec qui il a rompu, a dû l’accuser d’avoir rendu sa mère malade. A-t-il jamais fait le deuil de sa mère ?

Pourquoi Hitler s’est donné les juifs comme persécuteurs-persécutés ? En tant qu’allemand il se sentait handicapé dans son propre pays, la Monarchie polyglotte. Ce sentiment de fort préjudice a été puissamment réactivé par la défaite. Cependant il ne se trouvait plus alors en Autriche, qui n’existait plus, mais en Allemagne. Il fallait d’autres boucs émissaires que les peuples de la Monarchie. Les juifs étaient là ! L’antisémitisme religieux chrétien traditionnel suivi après l’Emancipation via les antisémites des Lumières et du nationalisme romantique par celui, racial, du völkisme a créé l’ambiance propice. Hitler pouvait avoir des motifs plus personnels. Le traitement douloureux et coûteux, administré par le Dr Bloch, de confession juive, vraisemblablement sur la demande d’Adolf, à sa mère avant son décès en décembre 1907 a pu contribuer à assimiler les juifs à des empoisonneurs.xi Il avait pourtant apprécié ce médecin et ne s’est jamais permis de le détester.

 Etait-il de structure psychotique ?

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Hitler n'a pas fait d'épisode pathologique majeur mais des signes de structure psychotique se repèrent. Sa personnalité schizoïde et narcissique était évidente dès l'enfance et surtout l’adolescence : original, rigide, solitaire, timide, insomniaque, froid, ayant des difficultés de contact. Il a pratiqué plus tard une grande sélectivité alimentaire. Sa phobie de contamination date de Vienne. De nombreuses pages du "Mein Kampf" sont consacrées aux problèmes d'hygiène et spécialement à la lutte contre la syphilis. Toute la vie de la nation devrait être organisée, selon lui, de manière à combattre la syphilis : "à savoir que, de la solution de ce problème, dépend tout, l'avenir ou la ruine". Ultérieurement il a souffert d'hypocondrie grave, de toxicomanie médicamenteuse avec dépendance, a adhéré à des croyances semi délirantes pendant toute sa vie d'adulte, a gravement méconnu la réalité vers la fin de sa carrière.

Les passages suivant du 'Mein Kampf" révèlent des angoisses psychotiques typiques de fin du monde :

"…que les auteurs responsables de cette maladie" (le marxisme) "qui avait infecté les peuples, avaient été de vrais démons : car seul le cerveau d'un monstre, non celui d'un homme, pouvait concevoir le plan d'une organisation dont l'action devait avoir pour résultat dernier l'effondrement de la civilisation et par suite la transformation du monde en un désert". Ou encore :

"La doctrine juive du marxisme … met à la place du privilège éternel de la force et de l'énergie, la prédominance du nombre et son poids mort. … Admise comme base de la vie universelle, elle entraînerait la fin de tout ordre humainement concevable. Et de même qu'une pareille loi ne pourrait qu'aboutir au chaos dans cet univers … de même elle signifierait ici-bas la disparition des habitants de notre planète." "Si le Juif, à l'aide de sa profession de foi marxiste, remporte la victoire sur les peuples de ce monde, son diadème sera la couronne mortuaire de l'humanité. Alors notre planète recommencera à parcourir l'éther comme elle l'a fait il y a des millions d'années : il n'y aura plus d'hommes à sa surface. "Le péché contre le sang et la race est le péché originel de ce monde et marque la fin d'une humanité qui s'y adonne."xii C’est ainsi que ses angoisses hypocondriaques prenaient des proportions cosmiques. Ces constatations sont en faveur de l'existence d'une structure psychotique. Comme bien d’autres psychotiques avant lui il a cherché à reconstruire le monde qui s’écroulait, à sa manière délirante.

Le psychotique « choisit » dès le début de sa vie les forces de son Inconscient, les pulsions, plutôt qu’un compromis avec la réalité, ce qui entraîne plusieurs conséquences dont le refus des contraintes, l'angoisse permanente d'envahissement par les contenus de l'inconscient et l'impossibilité de se servir d'un objet réel pour la satisfaction. Le porteur d’une structure psychotique vit sous l’épée de Damoclès de l’envahissement pulsionnel. Une telle structure ne dégénère pas toujours en maladie mentale. La psychose manifeste survient, quand elle se produit, après une décompensation, en général pour des raisons propres à l'économie psychique de la personne : manque d’investissements, de satisfactions. Le potentiel pathologique d’Hitler ne s'est pas transformé en maladie mentale manifeste, en tout cas il n'était pas perçu comme malade par les allemands.

Hitler possédait un tempérament d’artiste. La mentalisation n’était pas au premier plan dans son fonctionnement psychique. Ses capacités d’action et ses dispositions caractérielles prédominaient. Le dessin et la parole furent ses moyens préférés d’élaboration. C’est en parlant qu’il réfléchissait. Son fonctionnement psychique avec ses particularités perverses et paranoïaques relevait de la psychose de comportement et de caractère.xiii C'est-à-dire qu’il parlait et agissait de préférence à la réflexion et à la pensée. La Providence le guidait disait-il, dont il suivait les consignes comme un somnambule, justement sans réfléchir.

Le vécu psychotique initial xiv

Norman COHN a écrit à propos du « Libre Esprit » du Moyen Age (mouvement mystico politique)xv: "Du point de vue de la psychologie des profondeurs, on pourrait dire que tous les mystiques commencent leur aventure psychique par une période d’introversion profonde, au cours de laquelle ils vivent, en adulte, une réactivation poussée des fantasmes déformants de la première enfance. Par la suite deux voies se présentent. Il peut se faire que le mystique ait acquis  - tout comme un patient qui a subi avec succès une cure psychanalytique -  une personnalité mieux intégrée, au champ affectif plus vaste, et plus détachée des illusions qu’il pouvait entretenir sur lui-même ou sur ses semblables. Mais, il se peut également, que le mystique introjecte les images gigantesques des parents, dans ce qu’elles ont de plus agressif, omnipotent et cruel, pour se transformer en mégalomane nihiliste." Norman Cohn ne développe pas davantage son idée et ne donne pas non plus la référence de sa source éventuelle. Mais il décrit l’expérience d’Hitler sur son lit d'hôpital.

Le "Vécu psychotique initial" (V.P.I), est une expérience pathologique similaire à celle décrite par Norman Cohn qui précède le démarrage d'un épisode psychotique aigu. Le V.P.I inaugure une crise de restructuration à la recherche d’un nouvel équilibre de l’économie psychique décompensée. Il ouvre la voie à la création de l’objet encore jamais trouvé et partant à l’envahissement pulsionnel. C’est une expérience de satisfaction inattendue qui apporte des investissements nouveaux. Hitler manquait d'investissements ordinaires. En bon psychotique il avait du mal à accepter les satisfactions pulsionnelles. Au cours du V.P.I émerge un objet transitionnel hallucinatoire, mais non encore délirant et anti-traumatique, (crée, trouvé, comme dirait Winnicott), la prophétie dans le cas d’Hitler. Le plus souvent le sujet psychotique, désireux de revivre cette expérience abandonne ses défenses habituelles contre la pression de son inconscient et se laisse après quelques jours de latence envahir par ses pulsions. Alors l'épisode psychotique aigu se déclare. Chez Hitler l'envahissement pulsionnel psychotique n'a pas eu lieu. Une réorganisation paranoïaque préventive a empêché la décompensation psychotique aiguë. Ce qui suppose l’existence préalable d’une organisation psychique consistante malgré sa structure psychotique. Autrefois on parlait de Moi fort.

De la crise en général Jaspers a écrit que c’est le moment au cours duquel l’existence connaît une transmutation, dont on sort changé que ce soit dans le sens d’un nouvel essor, ou au contraire, de l’effondrement.xvi La crise existentielle surmontée accroît les capacités créatrices. Au décours du VPI l’objet naturel, naïf, prêt à l’emploi qui sert, s’il existe, à la satisfaction des besoins pulsionnels, est remplacé par un objet artificiel, virtuel, un objet au second degré, un objet sublimatoire ou délirant. Dans le cas d’Hitler cet objet, sa mission de sauver l’Allemagne, n’était plus transitionnelle, mais délirante.

Sa paranoïa

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"La paranoïa est caractérisée par le développement insidieux d'un système délirant permanent et solide s'accompagnant d'une parfaite conservation de la pensée qui reste claire et ordonnée", …délire qui  "se développe dans la cohérence et la clarté avec conservation du vouloir et l'action" (Kraepelin). Le paranoïaque a tout compris. "Sûr de tout, il ne doute de rien" (Lacan). Hitler répond aux critères de diagnostic du paranoïaque « idéaliste passionné ».xvii La conviction qu'une lutte mortelle était engagée entre les juifs et les allemands dont l'issue inévitable serait la destruction de l’un des protagonistes et que les allemands devaient anéantir les juifs avant qu'il ne soit trop tard, était le socle délirant de sa pensée paranoïaque. Pour les anglo-saxons la notion de paranoïa englobe tous les délires chroniques.

C’est néanmoins difficile, sinon impossible, de rattacher le déploiement ultérieur de la paranoïa à l’histoire personnelle d’Hitler, bien qu’il ait été un enfant maltraité par son père ayant dû accumuler pas mal de ressentiments. L’équilibre de l’économie psychique peut se maintenir chez les paranoïaques, comme chez les personnes saines, si les investissements apportent suffisamment de satisfactions. Dans ce cas les projections sont contenues, elles restent dans un cadre socio-culturel acceptable. On sait, l’exemple d'Hitler en témoigne, que ce cadre est largement extensible. Le discours politique völkisch autorisait déjà une énorme activité projective. Hitler lui-même pouvait, sans passer pour fou, mettre dans le même sac francs-maçons, marxistes, capitalistes et juifs. Le réalisme n’est pas plus une condition préalable de l’action politique que de la vie religieuse.

La dispersion de ses intérêts avant 1914 montre que la personnalité paranoïaque d’Hitler n’était pas encore centrée sur un noyau délirant. Il était déjà possédé par une haine profonde contre tout et tous ceux qui ne se pliaient pas instantanément à ses désirs. La surestimation pathologique de lui-même n'est que trop connue. Il était méfiant, rejetait tout apprentissage organisé. On retrouve souvent chez les personnalités paranoïaques une inadaptation sociale. La sienne était flagrante entre son départ l'été 1909 de la chambre partagée avec Güstl Kubizek, et son entrée au foyer d'hommes en février 1910. Durant ces 5 ou 6 mois il a été sans domicile fixe et sans moyens de subsistance.

Eugène Bleuler a estimé qu'une situation vitale fondamentale peut jouer un rôle dans le déclenchement de la paranoïa. Pourquoi Hitler avait-il besoin d’un objet paranoïaque - son antisémitisme -, est une question à laquelle nous ne pouvons répondre. Les paranoïaques présentent des systèmes persécuté-persécuteur de ce type avec des supports très variés.

Nous devons admettre un effet d’après coup. Il ne s’est pas proclamé le prophète du renouveau de l’Allemagne juste après sa sortie de l’hôpital. Pourtant à son retour à Munich, en novembre 1918, il est élu par ses camarades dans des circonstances mal connues à des postes de représentant. Le capitaine Karl Mayr, son premier protecteur qui l’a rencontré en mai 1919 a écrit bien plus tard : « Il était comme un chien fatigué, sans collier, se cherchant un maître …. Il n’était en rien concerné par le peuple allemand et sa destinée ». Mais en août 1919 il était déjà la vedette d’un camp de propagande de l’armée avec des discours centrés sur l’antisémitisme. Il a ainsi investi la vie politique, ou plutôt s’est laissé investir par elle à l’aide de l’armée. Le 16 septembre il a écrit son premier texte antisémite connu : « l’antisémitisme ne doit pas se fonder sur l’émotion mais sur les faits, dont le premier était la constatation que le judaïsme était non pas une religion mais une race. L’antisémitisme émotif conduit aux pogromes, l’antisémitisme basé sur la raison doit conduire à l’abolition systématique des droits accordés aux juifs. … Le but final doit être indubitablement la disparition des juifs. » xviii Tout y est. La boîte de Pandore de sa paranoïa s’est ouverte, son mauvais génie s’affirme. Ainsi sa crise personnelle est bel et bien terminée à la fin de l’été 1919. Son rôle de boutefeu de la crise collective commence.  

Antisémitisme et angoisses hypocondriaques de persécution

Hitler s'est demandé en rencontrant des juifs "orientaux" en caftan, à Vienne, s’ils étaient eux aussi des allemands et a conclu qu’ils étaient membres d'une autre nation. Ces juifs d'ailleurs auraient été d'accord avec lui. Cette constatation fournira une des bases de toute son évolution ultérieure car son questionnement personnel a été aussi identitaire. La généalogie et la vie familiale de son père ont été particulièrement compliquées. Il a fait détruire le village natal de son père et des tombes familiales. Faire du judaïsme une contre-valeur lui a permis d’assumer sa germanité.

Quels sont les autres tenants de son antisémitisme ? Persécuter les juifs était-ce une source de plaisir pour lui ? « J'étais obsédé par le souvenir de certains événements remontant au Moyen Age et que je n'aurais pas voulu voir se répéter. » écrit-il en 1924xix. Nous savons que des désirs peuvent d’abord apparaître sous déguisement négatif que nous refusons d’abord pour mieux les accepter ensuite. Il était « obsédé » par des scènes sadiques de pogrome. Ses actions sadiques montées ensuite en tant que Führer contre les juifs sont des réalisations fantasmatiques dont le premier signe d’appel se trouve contenu dans cette phrase du Mein Kampf. Les réaliser a été le véritable mobile de sa politique antisémite. Comme cela a déjà été soutenu, l’objectif réel d’Hitler n’était pas l’expansion militaire, ni l’avènement d’une nouvelle race aryenne, mais tout simplement la destruction des juifs. Cet objectif, il l’a poursuivi avec une facilité, une persévérance et une maitrise de la mise en œuvre dignes d’une meilleure cause. C’était un plaisir et non un devoir pour lui. Néanmoins il ne pouvait accepter ses fantasmes trop crus. Il n’a pas autorisé la poursuite des pogromes du Kristallnacht organisés par Goebbels. Il fallait que les persécutions soient rationnellement organisées et exécutées. C’est pourquoi les tueries de masse à l’Est et dans les camps d’extermination devaient rester cachées. Hitler a été un Sade qui au lieu de revendiquer ses fantasmes par des publications littéraires les a réalisés en secret par procuration. Dans le faisceau surdéterminé de ses motivations qui a placé les juifs au centre de son délire paranoïaque, leur aptitude à prendre le rôle de victime a sans doute été une des plus puissantes.

Les angoisses de contamination dans la névrose obsessionnelle ont été interprétées par Freud comme défense contre l’angoisse de la grossesse. Cette interprétation est moins incongrue, appliquée à Hitler qu’elle n’apparaît à première vue. Sa paranoïa a été déclenchée par la défaite. L’idée de l’empoisonnement du peuple allemand et le mythe un peu plus tardif du coup de poignard dans le dos de l'armée par les marxistes et les juifs, ont été repris par lui. Un coup de poignard est une pénétration tout comme la contamination. Cette introduction par l’arrière est l’équivalent symbolique chez le paranoïaque de la pénétration anale tant redoutée. L’homosexualité latente joue, selon Sigmund Freud, toujours un rôle dans la paranoïa. Ainsi, à la suite de ce viol anal symbolique Hitler pouvait par identification redouter inconsciemment une grossesse monstrueuse persécutrice. Les angoisses de contamination et de grossesse ne sont donc pas sans rapport et peuvent se manifester, entres autres, par des symptômes abdominaux. Hitler souffrait spécialement de crampes et de gaz intestinaux. Etait-ce l’expression de son désir d’étouffer tout le monde avec ses gaz ? Il a fini par le faire. Six millions de personnes ont été assassinées avec son gaz Zyklon B.

Sa crise existentielle a changé Hitler de tout au tout  et lui a permis de devenir le personnage clé de la crise collective de son pays. Après sa sortie de l'hôpital il s’était progressivement focalisé sur sa mission politique et son délire paranoïaque antisémite de lutte cosmique entre juifs et allemands. Ce sont ces angoisses de type hypocondriaque concernant le métissage, la contamination de la "race des Seigneurs" par des races inférieures, en particulier par des juifs, qui véhiculaient désormais ses angoisses d'envahissement pulsionnel. La guerre et l’hospitalisation ont changé son caractère sur deux points essentiels : tout en restant solitaire il pouvait désormais se mêler aux autres, apprécier la compagnie des hommes de son espèce. Il a également acquis par sa mission une prise sur la réalité. Il ne se mouvait plus exclusivement dans son monde imaginaire. Il a depuis toujours fait preuve d’une capacité extraordinaire à remodeler sur le papier l’univers tout entier. Après sa sortie de l’hôpital il a montré rapidement ses nouveaux pouvoirs à réaliser ses fantasmes pour devenir cette figure de démiurge infernal qui pétrissait les gens, les institutions, les pays comme un sculpteur l’argile.  Son antisémitisme fanatique délirant lui servira désormais de boussole. A divers moment de sa vie Adolf Hitler a fait preuve d’importantes aptitudes à changer sa conduite conformément à ses décisions. Faire de la politique a été une décision prise dans la foulée de la résolution de sa crise. Sa volonté inflexible de paranoïaque l’a conduit au zénith et puis l’a précipité dans l’abime.

Notes

Notes de bas de page littérales :

i  BINION R. HITLER among the Germains, Elsevier  NY/Oxford/Amsterdam, 1976, p. 2

ii upload.wikimedia.org/wikipedia/commons/1/14/Sp

iii  KUBIZEK A. ADOLF HITLER, MEIN JUGENDFREUND. Leopold STOCKER VERLAG, 2002, (1953). Graz-Stuttgart.

iv  HITLER A. Mein Kampf   http://www.abbc3.com/historia/hitler/mkampf/fra   p. 106

v  WEISS Ernst, Le témoin oculaire, Folio, 2006

vi  KERSHAW Ian,  HITLER, 1889-1936, Hubris, Norton, New-York, London, 1998

vii  FERRANT A. Psychose paranoïaque, in ROUSSILLON R. et collab. Manuel de psychologie et de psychopathologie clinique générale, Masson, Paris, 2007

viii  LANGER W. C.   A Psychological Analysis of Adolph Hitler His Life and Legend http://www.jewishvirtuallibrary.org/jsource/Holocaust/hitlerpsychtoc.html

ix  Remarque de l’auteur.

x  FREUD S. Totem und Tabu, Gesammelte Werke, IX, Fischer, 1961, p. 64.

xi  BINION R., op cité, pp. 14-23

xii  HITLER A. op. cité  p. 35 et p. 129

xiii  WIENER P.  Structure et processus dans les psychoses, P.U.F  1983

xiv  WIENER P.  op. cité. pp. 64-77Observations n° 19 et 20, p. 99

xv COHN N. The poursuit of the Millennium. Oxford University Press , 1970, p.176.
Ed française : Les fanatiques de l’apocalypse, Éd. Payot, Paris, 1983,  p.188,  (1957)

xvi  JASPERS K.  Allgemeine Psychopathologie, Springer, 1973 p. 586

xvii  EY H, Manuel de Psychiatrie, Masson, 1967, Paris, p. 513.

xviii KERSHAW Ian,   op. cité,  121-125

xix  HITLER A. op. cité, p. 28

Pour citer ce document

Paul Wiener, «La métamorphose d’Hitler
crise collective, crise personnelle», Les cahiers psychologie politique [En ligne], numéro 14, Janvier 2009. URL : http://lodel.irevues.inist.fr/cahierspsychologiepolitique/index.php?id=327

Quelques mots à propos de :  Paul Wiener

Ancien Professeur des Universitéspaul.wiener@free.fr