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Comment les enseignants-chercheurs de psychologie se représentent la relation entre l’« esprit » et le cerveau et quelles en sont les implications ?

Texte intégral

Cet article a été motivé entre autre par deux constats issus de notre activité d’enseignant- chercheur en psychologie. Les enseignements d’épistémologie et d’histoire de la psychologie dispensés à Aix-en-Provence nous ont permis de prendre conscience du fossé qu’il y avait entre le positionnement épistémologique qui était le nôtre (et que nous pensions être celui de notre communauté professionnelle à quelques variantes près) et celui des étudiants que nous formons. Pour le dire d’une manière ramassée et sans doute réductrice, la majorité des étudiants de psychologie de première année semble adhérer à une forme très classique et souvent naïve de dualisme (dualisme des substances de type cartésien), considérant donc que notre activité psychique, objet d’étude de la psychologie, est déterminée par des processus immatériels qui échappent au moins en partie à toute approche naturaliste et scientifique. Le psychisme aurait une existence propre, considérée au moins en partie et parfois en totalité, comme dissociée et indépendante des processus cérébraux.

Cette position épistémologique, assez éloignée de la position dominante en philosophie de l’esprit (voir Pinkas (1995) pour une synthèse des positions philosophiques contemporaines) semble très répandue y compris chez des personnes diplômées et de culture occidentale. Une étude récente de Demertzi, Liew, Ledoux, Bruno, Sharpe et Laureys (2009), réalisée auprès de professionnels de la santé, montre que la grande majorité d’entre eux adhère à une philosophie dualiste de type substantialiste. Ainsi 42 % répondent positivement à la question « le cerveau et l’esprit sont-ils deux choses différentes ? » et 40 % considèrent que « quelque chose de spirituel en nous demeure après notre mort ». De la même manière, Stanovitch (1989) montre que 44 % des étudiants de psychologie acceptent que la pensée ne peut pas résulter de processus cérébraux. Fahrenberg et Cheetham (2000), dans une étude portant sur des étudiants de plusieurs disciplines universitaires, obtiennent des résultats similaires avec une forte prédominance de conceptions dualistes. Ces auteurs en concluent à l’existence d’un fossé remarquable entre les conceptions populaires et les conceptions philosophiques et scientifiques du rapport entre matière et esprit.
Dans le prolongement de ces études, Riekki, Linderman et Lipsanen (2013) affinent le constat précédant en identifiant trois niveaux de positionnement philosophique : dualisme, émergentisme et monisme. Dans le dualisme, l’esprit est considéré comme indépendant et autonome par rapport au cerveau. Dans une perspective qu’ils appellent émergentisme1, l’esprit et le cerveau sont deux choses différentes mais interdépendantes. Dans le monisme, l’esprit est le cerveau et, pour adopter la phraséologie philosophique, l’esprit survient sur le cerveau et n’a donc pas d’existence ontologique propre. Il ressort de cette enquête que l’émergentisme est la position la plus répandue et le monisme la position la plus minoritaire. Le dualisme dans sa forme la plus radicale demeure très fréquent. Par ailleurs, ces auteurs distinguent aussi un dualisme « réflexif » d’un dualisme du sens commun. Dans le premier cas, il s’agit d’un positionnement philosophique faisant l’objet d’une rationalisation explicite ; dans le second cas, il s’agit de jugements ou de croyances portant sur des aspects ordinaires de la vie courante. Parmi ces derniers, on trouve la croyance d’une vie spirituelle après la mort, la télépathie, la télékinésie, les guérisons par la foi, les apparitions, les phénomènes paranormaux de nature diverse. Rappelons que ce dualisme du sens commun est très répandu. Pour ne prendre que l’exemple de la vie après la mort, 73,3 % des américains y adhèrent et 42,3 % des européens (World Values Survey, 1991, 2004). Les auteurs obtiennent une corrélation positive très forte entre ces croyances et un positionnement philosophique de type dualiste (y compris, mais de manière plus modérée, sous sa forme émergentiste) et une corrélation négative forte avec la philosophie moniste. Enfin, le degré de religiosité est lui aussi corrélé avec le positionnement philosophique, la probabilité d’être croyant étant corrélée positivement à une forme ou une autre de dualisme.
Enfin, il existe un lien étroit entre le niveau de formation académique, le niveau de développement ontogénétique d’une part et le positionnement philosophique et religieux d’autre part eu égard au problème des rapports entre le corps et l’esprit (Bloom, 2004, 2007 ; Bering et Bjorkland, 2004 ; Evans, 2008 ; Larson et Whitman, 1997, 1998 ). Ainsi, si 73,3 % de la population américaine croit en Dieu aujourd’hui, 30 % des scientifiques américains croyaient en Dieu en 1914 et 15 % seulement, 20 années plus tard (Leuba, 1916). Actuellement, environ 7 % des scientifiques américains membres de l’académie nationale des sciences croient en Dieu (Larson et Witham, 1997). Le fossé entre la population américaine et son élite intellectuelle est donc extrême. Sur le plan du développement ontogénétique, Bloom (2004, 2007) considère que les conceptions dualistes sont naturelles et résulteraient de confusions ontologiques déjà fort bien mises en lumière par Piaget. Le système éducatif et la formation scientifique contribueraient au développement de conceptions dualistes modérées, voire même physicalistes.
Très récemment, Forstmann et Burgmer (2015) ont exploré les soubassements cognitifs du dualisme en prolongeant une étude développementale conduite par Hood, Gjersoe et Bloom (2012). Ils montrent que les conceptions dualistes proviennent d’une conception essentialiste de la nature humaine. Il s’agirait d’une tendance naturelle à se percevoir et à percevoir les autres, y compris des entités non vivantes, comme dotées de qualités non mesurables ou d’essences qui ne peuvent être décrites matériellement mais qui définissent ce que nous sommes ou ce que sont les autres. Ils montrent par ailleurs que cette conception essentialiste de la nature, et le dualisme qui en résulte, correspondent à des conceptions intuitives et par défaut qui ressurgissent avec force dès lors que les ressources cognitives sont mobilisées par d’autres tâches.
A ce jour aucune enquête n’a été conduite auprès des enseignants et chercheurs en psychologie. Un de nos objectifs est d’identifier comment cette communauté se situe par rapport à ces questions fondamentales pour notre discipline et comment elle se situe par rapport au reste de la population.

Le deuxième élément nous ayant conduit à réaliser cette enquête a résulté de discussions souvent informelles avec nos propres collègues. Il est apparu très clairement qu’en dépit de notre formation commune, en dépit d’approches scientifiques et méthodologiques en partie similaires, nous étions parfois en désaccord profond sur notre manière de concevoir la relation existant entre le cerveau et l’esprit. Sans disposer d’éléments quantitatifs solides, il semblait que nos représentations étaient en partie déterminées, à tout le moins corrélées, à nos spécialités. Il se pourrait donc que certaines oppositions théoriques, entre sous disciplines de la psychologie, ou à l’intérieur même d’une sous discipline (en psychologie clinique notamment) soient en partie liées à des conceptualisations, souvent implicites et rarement discutées ou enseignées, de la relation cerveau/esprit ou matière/esprit.
Sur la base de ce constat, il nous est apparu utile, intéressant et peut-être même nécessaire, de conduire une enquête sur les représentations que les enseignants-chercheurs et chercheurs de différentes sous disciplines se font du rapport entre « esprit » et cerveau. Nous avons donc réalisé un questionnaire que nous avons adressé aux collègues d’universités françaises et, à ce jour, 166 collègues ont accepté de prendre part à cette enquête.

Le problématique du rapport entre cerveau et esprit : quelques points de repère théoriques philosophiques

Cette problématique, sous des formes qui ont évidemment largement évolué, n’a cessé d’interroger les philosophes comme les scientifiques. Mais elle est aussi d’une manière ou d’une autre au cœur des réflexions métaphysiques, religieuses et donc eschatologiques. Comme le souligne Ciaunica (2011), la relation cerveau/esprit est devenue le centre de gravité de la réflexion philosophique et métaphysique contemporaine. A ce titre, cette problématique fait l’objet d’un double regard, souvent confondu, parfois antagoniste, celui d’une approche rationnelle, scientifique, académique et celui d’une approche qui touche davantage à la foi ou à des convictions religieuses. D’un autre côté, la problématique du rapport entre le cerveau et l’esprit, au delà de ces aspects théoriques, a d’importantes implications institutionnelles en déterminant l’organisation de la recherche en France et dans le monde, de même que les budgets accordés à nos laboratoires et probablement aussi les pratiques mêmes des psychologues. Enfin, elle se traduit aussi inévitablement par des choix pédagogiques déterminants pour la formation de nos étudiants. Bref, elle impacte de manière essentielle notre vie professionnelle.
Actuellement, le débat philosophique et scientifique connaît une vigueur extrême. En effet, la position physicaliste a trouvé un soutien de poids avec les progrès et les résultats récents issus des travaux neuroscientifiques. Mais, dans le même temps, on observe une résurgence de thèses dualistes subtiles soutenues à la fois par des philosophes et des scientifiques de sorte que le physicalisme, qui s’était massivement imposé depuis au moins la seconde moitié du vingtième siècle (Armstrong, 1968 ; Davidson, 1980 ; Lewis, 1966 ; Ryle 1949 ; Smart, 1959), est désormais fréquemment contesté (Chalmers, 2010 ; Eccles, 1994 ; Lowe, 2008 ; Nagel, 1974).
Rappelons que dans le prolongement de l’approche néopositiviste du cercle de Vienne, des philosophes majeurs ont soutenu la thèse de l’identité (Place, 1956 ; Smart, 1959), c’est à dire la thèse selon laquelle les états mentaux sont identiques aux états cérébraux. Dans cette perspective, éminemment matérialiste ou physicaliste, la psychologie pourrait être envisagée comme une discipline mineure et probablement provisoire, dans l’attente d’une réduction qui pourra aboutir dès lors que notre compréhension du support matériel de l’activité psychique sera suffisamment établie. A l’extrême, selon la position éliminativiste de Churchland (1981), la psychologie (au moins sous sa forme non savante) ne peut même pas être réduite : elle doit être éliminée car elle constituerait un archaïsme conceptuel dont la valeur ontologique est nulle et l’intérêt épistémologique mineur. Dans les années 70, sous l’impulsion de la philosophie de l’esprit, essentiellement anglo-saxone, et de chercheurs en psychologie cognitive notamment, l’approche fonctionnaliste a été développée. Cette approche demeure majoritairement physicaliste mais préserve une réelle autonomie aux sciences dites spéciales et notamment à la psychologie (Davidson, 1970 ; Fodor, 1975 ; Putnam, 1970). En effet, selon ces auteurs, tout phénomène psychique (excepté peut-être le cas particulier des qualia) peut être fonctionnalisé, c’est à dire décrit sous la forme de lois computationnelles au sens large du terme. En cela, l’explication fonctionnelle n’est pas matérielle car elle ne fait pas directement référence à de quelconques réalités matérielles. Toutefois, dans la conception fonctionnaliste, notre activité psychique survient nécessairement sur le physique bien que pouvant faire l’objet d’une explication non physique, permettant de préserver la cohérence du physicalisme tout en maintenant une autonomie et pertinence pour les explications non matérielles de l’esprit humain (voir toutefois Kim (1989) pour une critique puissante de ce physicalisme non réductionniste). Cette position épistémologique, fondatrice pour la psychologie dans son ensemble, est associée à une forme nouvelle de dualisme (ou de physicalisme selon les auteurs) : il s’agit du dualisme des propriétés. Bien que métaphysiquement instable (Kim, 1989 ; Loth, 2013) selon que l’on considère les propriétés mentales comme épistémiques ou ontologiques, le dualisme des propriétés est d’une manière ou d’une autre soutenu par la plupart des philosophes et scientifiques (neuroscientifiques comme psychologues) qui considèrent qu’en dépit de la nature exclusivement matérielle de notre univers, notre compréhension du phénomène psychique requiert, à côté ou avec des explications matérielles, une explication non matérielle (Engel, 1991) A ce titre, l’approche fonctionnaliste peut être considérée comme un fondement épistémologique de la psychologie, quelle que soit la spécialité (clinique, cognitive, développementale ou sociale). Comme le remarque d’ailleurs Pacherie (1996) à ce sujet, Freud était sans doute un fonctionnaliste avant la lettre.

Dans l’enquête que nous avons conduite, il n’était pas question d’interroger directement nos collègues, et encore moins nos étudiants, sur un positionnement conceptuel faisant explicitement référence aux concepts que nous venons succinctement de rappeler. Ces derniers, bien que déterminants dans notre discipline, ne sont pas connus de tous loin s’en faut. Nous avons choisi, dans la plupart des cas, de poser des questions plus concrètes, nous permettant de révéler indirectement le positionnement ontologique et/ou épistémique, notamment le poids relatif du dualisme ou du physicalisme selon la spécialité des collègues interrogés.

Quelques éléments plus techniques et qualitatifs concernant le questionnaire

Pour la plupart, les questions posées2 ont suscité des commentaires de la part des répondants. Malgré tout, la consigne était de répondre par oui ou par non, possibilité étant offerte de commenter ces réponses binaires. L’exigence de réponses binaires répondait à deux objectifs. D’une part, une analyse qualitative des réponses aurait été trop complexe, trop hétérogène, et laissant une part trop importante à notre propre interprétation. D’autre part, ce type de réponse était plus apte à contraster ou à révéler le positionnement de nos collègues.

Contrairement aux études menées jusqu’à présent (Dermertzi et al., 2009 ; Gross et Simmons, 2009 ; Stirrat et Cornwell, 2013), le nombre de questions posées est beaucoup plus important (17) et surtout permet d’appréhender le positionnement philosophique de manière beaucoup plus fine. Il s’agira dans cette étude d’identifier un gradient dans le positionnement philosophique, lequel gradient ne peut apparaître clairement au travers des questions qui posent le problème de manière très explicite et frontale. Par ailleurs, certaines questions, en raison de leur caractère ouvert et relativement mal défini (au sens où elles requerraient la prise en compte d’informations supplémentaires à celles présentes dans l’énoncé) se prêtent particulièrement bien à l’expression de positions personnelles capables de révéler des nuances que nous n’aurions pu mettre en évidence sans cela.
Enfin certaines questions ne font pas explicitement référence à la dimension épistémologique pourtant au centre de notre investigation, notamment certaines questions portant sur la dimension religieuse ou sur l’interprétation de certains phénomènes psychologiques précis. Evidemment, notre intention était de faire apparaître des relations entre des dimensions souvent considérées comme disjointes mais qui entretiennent peut-être d’étroites relations, souvent implicites, voire inconscientes.
Certains commentaires de collègues suggéraient que nos questions portaient en elles un implicite théorique qui pouvait orienter les réponses. Ainsi, le fait d’opposer clairement l’esprit au cerveau pourrait conduire à artificiellement cliver les réponses. C’est peut-être le cas mais cela n’a guère d’importance eu égard à notre objectif principal : identifier les différences philosophiques, métaphysiques et épistémologiques qui existent entre les sous disciplines de la psychologie contemporaine.

Méthode

Matériel et procédure

Le matériel est constitué de 17 questions auxquelles les sujets devaient répondre par oui ou par non tout en ayant la liberté de commenter leurs réponses. Dans un très petit nombre de cas, les sujets n’ont pas pu répondre par oui ou par non. Soit ils n’ont pas répondu du tout, soit ils se sont limités au commentaire. Dans la plupart des cas, ces commentaires, en dehors de l’intérêt intrinsèque qu’ils présentaient, n’ont pas été utilisés dans notre analyse. Dans quelques cas néanmoins, ils nous ont permis de désambiguïser certaines réponses ou certaines non réponses.

Ces questionnaires ont été adressés par courriel. Les seules informations demandées aux répondants concernaient leur âge, sexe et spécialité (clinique, cognitive, développement, sociale et neurosciences).

L’échantillon représente 166 collègues inégalement répartis selon les disciplines (30 en clinique, 37 en cognitive, 31 en développement, 38 en sociale et 30 en neurosciences). 30 % sont issus de l’Université d’Aix-Marseille, les autres étant issues de 8 autres universités françaises.

Résultats

L’analyse question par question serait très lourde et en partie redondante (voir le tableau 1 pour les réponses données à chacune des 17 questions). Pour aller à l’essentiel, nous avons procédé à une analyse factorielle. Chacune des composantes principales issues de l’analyse factorielle a ensuite faite l’objet d’une Anova, le facteur « discipline » à 5 modalités jouant le rôle de variable indépendante. Dans certains cas, notamment lorsque les réponses à une question nous ont semblé particulièrement intéressantes, nous avons procédé à une Anova au niveau de ces questions prises individuellement.

L’analyse factorielle fait apparaître quatre composantes dont les valeurs propres sont supérieures à 1. Nous indiquons dans le tableau 1, les pourcentages de réponse positive pour chaque question et pour chaque sous discipline. Dans le tableau 2, figurent la matrice de corrélations issue de cette analyse et le niveau de significativité de ces corrélations.

Tableau 1. En rouge, les questions pour lesquelles les réponses positives expriment une position plutôt physicaliste ; en vert, une position plutôt dualiste et en noir, celles qui ne sont pas en rapport direct avec l’opposition dualisme physicalisme.

Tableau 2. Matrice de corrélations et niveau de significativité.

La première composante (valeur propre : 5,358) que nous intitulerons « positionnement épistémologique et métaphysique » rend compte de 31,515 % de la variance totale. Elle résulte en grande partie des réponses données aux questions 3, 6, 9 (la corrélation entre chaque question et les composantes issues de l’analyse factorielle sont présentées dans le tableau 3) auxquelles les « physicalistes » répondent majoritairement « oui » et les questions 11, 12 et 13 auxquelles ils répondent majoritairement « non » ; le pattern de réponse étant l’opposé pour les « dualistes ». Nous avons bien conscience que la catégorisation « dualistes » vs. « physicalistes » est une simplification discutable tant il existe de formes nuancées et subtiles de dualisme comme de physicalisme. Nous reviendrons dans la discussion sur ce point. Néanmoins, il n’est pas excessif d’opposer ceux qui considèrent que nos états mentaux présentent une relative autonomie par rapport aux états cérébraux et ceux qui considèrent que nos états mentaux, aussi complexes soient-ils et quand bien même ils résulteraient d’interactions avec notre environnement physique comme psychologique, ne sont au final que l’expression de notre activité neuronale.
Cela est particulièrement bien révélé par les patterns de réponse à la question 3 « Pensez-vous qu'à toute modification de l'état mental doit correspondre une modification de l'état neuronal ? » et à la question 12 « Pensez-vous qu'un état mental (par exemple, je pense qu'il va pleuvoir) peut être l'authentique cause d'un autre état mental (il faut que je pense à prendre un parapluie) indépendamment de toute modification associée de l'état cérébral ? ». En fait, le concept philosophique clef qui sous tend ces positions opposées est le concept de survenance. Dans sa version la plus simple mais aussi la plus radicale, il ne peut y avoir de différences psychiques sans différences au niveau physique, « no différences of one sort without différences of another sort », (Lewis, 1986, p. 14). La survenance du mental sur le physique est donc l’expression d’un physicalisme assez fondamental (Kim, 1993) car il rend logiquement impossible une autonomie ontologique du mental par rapport au physique. Le concept de survenance semble donc incompatible avec une forme minimale de dualisme sauf à considérer les états mentaux comme des épiphénomènes, c’est à dire n’ayant pas d’efficience causale. En aucun cas, la pensée et notre psychisme ne constitueraient un domaine de l’être autarcique correspondant à la res cogitans cartésienne.
Il est donc clair que cette dimension est en relation étroite avec les fondations épistémologiques de la psychologie. Dès lors, il est particulièrement intéressant d’évaluer comment cette première composante s’exprime au sein des cinq disciplines étudiées. L’effet du facteur « discipline » sur la première composante est très significatif, F (4, 161) = 12,90, p < .0001. Les analyses post hoc ne permettent pas de révéler de différences significatives entre cognitive et neurosciences (p = .61). En revanche, les différences sont très significatives (p < .001) entre cognitives et neurosciences d’une part et clinique, développement et sociale d’autre part. La psychologie du développement occupe une place intermédiaire en se situant le plus souvent à mi-chemin entre le fort physicalisme de la psychologie cognitive et des neurosciences et le dualisme tout aussi marqué de la psychologie clinique et de la psychologie sociale. Les tests post hoc révèlent en effet une différence significative (p < .05) entre clinique et développement mais ne permettent pas de mettre en évidence de différences (p = .117) entre développement et sociale.

Tableau 3. Valeurs des corrélations entre chaque question et chaque composante après rotation.

Composante

1

2

3

4

Q1

,521

,122

,164

,100

Q2

,277

,393

-,131

,472

Q3

,572

-,281

,399

-,141

Q4

,618

,381

,208

,384

Q5

,590

,460

,205

,340

Q6

,722

,046

-,167

-,203

Q7

-,643

,037

,119

-,056

Q8

,617

-,155

-,127

-,069

Q9

,783

,035

,137

,053

Q10

-,379

-,237

,560

,363

Q11

-,701

,046

-,112

,231

Q12

-,429

,393

-,439

,266

Q13

-,615

,278

-,085

,152

Q14

-,588

-,105

-,058

,065

Q15

-,262

,660

,188

-,515

Q16

-,330

,567

,474

-,371

Q17

-,549

-,217

,535

,257

Comme indiqué plus haut, nous affinerons l’approche factorielle par l’analyse des réponses à quelques questions contribuant à l’émergence de chaque composante. Ainsi les questions 6 « Considérez-vous que notre univers (nous-mêmes y compris bien sûr) n'est que le produit de processus matériels (physico-chimiques et donc biologiques) ? » et 13 « Le fait de pouvoir "soigner" par la parole (comme en psychanalyse par exemple) signifie-t-il que nos états mentaux ne sont pas strictement dépendants de nos états cérébraux ? » sont assez représentatives des positionnements de chaque discipline par rapport à cette première composante.

Concernant la question 6, l’effet global du facteur discipline est très significatif, F (4,161) = 14,249, p < .001. Les analyses post-hoc ne permettent pas de mettre en évidence de différences significatives entre le pourcentage de réponse positive en cognitive (94,7 %) et neurosciences (89,6 %). En revanche, ces deux disciplines diffèrent significativement des 3 autres disciplines (p < .0001). A l’intérieur de ces 3 disciplines, le pourcentage de réponse positive est significativement plus important (p < .01) en développement (65,5 %) qu’en sociale (44,4 %) ou qu’en clinique (39,2 %).
Pour la question 13, l’effet principal du facteur discipline est très significatif, F (4,161) = 9,416, p < .0001. L’analyse post-hoc ne permet pas de révéler de différences significatives entre cognitive (0 %), neurosciences (10 %) et développement (9,7 %). En revanche, le pourcentage de réponse positive est significativement plus important (p < .001) en clinique (38,5 %) et en sociale (41,7 %) que pour les 3 précédentes disciplines.
L’analyse de la question 12 « Pensez-vous qu'un état mental (par exemple, je pense qu'il va pleuvoir) peut être l'authentique cause d'un autre état mental (il faut que je pense à prendre un parapluie) indépendamment de toute modification associée de l'état cérébral ? » nous paraît aussi tout à fait révélatrice du positionnement épistémologique et métaphysique des 5 disciplines. Cette question permet d’évaluer le fait que l’on admet ou non que des états mentaux peuvent exercer un authentique pouvoir causal et qu’il ne s’agit pas d’épiphénomènes ou de pseudo causes. Il s’agit probablement de la problématique la plus complexe et la plus débattue en philosophie de l’esprit (Kim, 1993 ; Loth, 2013). Pour un dualiste, la réponse est clairement affirmative a priori. Pour un physicaliste, les choses sont moins claires. Pour certains d’entre eux (Kim, 2006 ; Papineau , 2002 notamment), les causes mentales doivent être identiques (se réduisent) à des causes physiques. L’intuition très commune de l’existence d’authentiques causes mentales résulterait de l’accès conscient que nous avons à nos états mentaux (sous forme de désirs, craintes, volitions,…) et du caractère inaccessible des processus neuronaux sous-jacents. En revanche, pour d’autres, Fodor notamment, remettre en cause le concept d’agent et donc de causalité mentale conduirait à « la fin du monde », (Fodor, 199,p. 156). Néanmoins si Fodor considère que de l’activité matérielle peuvent émerger des propriétés d’ordre supérieur, notamment mentales, qui peuvent avoir une réelle efficacité causale, il ne considère pas, en tant que physicaliste, que la causalité mentale puisse s’exercer d’une manière ou d’une autre sans une activité cérébrale sous jacente. De ce fait, une réponse positive à cette question signe assez clairement une position dualiste forte.

L’effet du facteur discipline concernant cette question est très significatif F (4,161) = 6,533, p < .0001. De nouveau, l’analyse post-hoc ne révèle aucune différence significative entre cognitive (2,6 %) et neurosciences (3,6 %). Une authentique causalité mentale est clairement rejetée par les cognitivistes comme par les neuroscientifiques. En revanche, le pourcentage de réponse négative est significativement plus important pour ces deux disciplines (p < .001) qu’en développement (25,9 %), sociale (22 %) et clinique (38,4 %). Les comparaisons post-hoc entre ces 3 disciplines révèlent que les cliniciens sont plus enclins à admettre l’existence d’une causalité mentale qu’en développement ou en sociale (p < .05).

La deuxième composante issue de l’analyse factorielle explique 1,228 % de la variance totale et sa valeur propre est de 1,739. Ce sont les questions 2, 4, 5, 7 et 14 qui contribuent le plus clairement à l’émergence de cette composante. Nous avons intitulé cette composante, « conception essentialiste de l’esprit et indépendance du support matériel ». Notamment, les réponses positives aux questions 2, 4 et 5 signifient que la nature du support matériel est globalement considérée comme non essentielle.
Un petit détour théorique du côté de la philosophie de l’esprit, et empirique, du côté de la psychologie cognitive, est nécessaire pour identifier clairement la nature de cette composante. Le début du vingtième siècle a connu l’émergence de théories physicalistes réductionnistes pour lesquelles, l’unité de la science devait conduire à terme à trouver des lois pont permettant de rendre compte des états mentaux au travers de leur réalisation neuronale. Ce courant intellectuel puissant a été remis en cause, notamment par Davidson, Fodor et Putnam. L’argument crucial exploité par ces auteurs pour remettre en question ce réductionnisme neuronal est l’argument de la réalisibilité multiple. Par réalisibilité multiple, on entend le fait qu’une même fonction psychique peut-être réalisée par une disjonction de dispositifs matériels. L’analogie informatique a fréquemment été utilisée pour expliquer la réalisibité multiple : un même software pouvant être implémenté par de très nombreux ordinateurs et donc hardware différents. Si les structures matérielles réalisant un état psychique sont nombreuses, elles deviennent logiquement contingentes et particulières par rapport au caractère général et essentiel de la fonction psychique. La prise en compte de la réalisibilité multiple a permis l’émergence du fonctionnalisme, lequel fonctionnalisme admet qu’il est possible d’étudier le rôle fonctionnel d’un état psychique indépendamment de la prise en compte de la structure matérielle au sein duquel sont implémentés les états psychiques étudiés. Bien que le fonctionnalisme soit parfois considéré comme ontologiquement neutre, il constitue une tentative, en partie réussie, de concilier une approche physicaliste avec la possibilité ou la nécessité d’étudier le psychisme humain sans prendre en compte l’organe matériel (le cerveau) qui réalise les états psychiques. En cela, il constitue un des fondements épistémologiques de la psychologie, de quelques sous disciplines qu’il s’agisse. Les années 50-80 ont été fortement imprégnées par cette mouvance théorique, notamment avec l’émergence de l’Intelligence Artificielle, de la psychologie cognitive et sa relation très forte avec les outils formels issus de la modélisation et de la simulation. C’est l’étude d’un psychisme désincarné qui a dominé, avant l’essor récent de la neuroscience et des méthodes de neuro-imagerie.
Ainsi, d’un point de vue logique, en vertu du concept de réalisibilité multiple, rien ne s’oppose (question 2) à ce que deux individus soient différents matériellement parlant et manifestent en tout point les mêmes états mentaux. Ces individus seraient indiscernables psychiquement mais différents physiquement. Il est très étonnant, alors que le concept de réalisibilité multiple est au fondement de la psychologie contemporaine, que le pourcentage de réponse positive à la question 2 soit si faible.
Ce taux de réponse faible peut s’expliquer soit par l’ignorance du concept fondateur de réalisibilité multiple, soit par la puissance d’une conception substantialiste qui joue un rôle déterminant dans notre conception du rapport entre esprit et matière. Cela a été remarquablement mis en évidence par Forstmann et Burgmer (2015). Ces auteurs montrent que nous considérons intuitivement que ce qui fait notre identité, notre moi, constitue une essence qui ne peut en aucun cas être réduite à la réalité matérielle de notre corps. Elle ne peut encore moins être simulée par un artefact.
Mais ce substantialisme intuitif n’est pas tout à fait conforme avec la dichotomie cartésienne qui oppose clairement la substance étendue et la substance pensante. En effet, ces auteurs ont montré que si l’esprit, en tant qu’essence immatérielle, se distinguait du corps matériel, il était de manière essentielle lié à ce corps matériel. Pour les sujets adultes étudiés, l’esprit en tant qu’entité immatérielle est inscrit dans chaque cellule de notre corps, voire dans chaque atome et constitue un composé unique qu’aucun artefact, fût-il identique physiquement à l’original, ne pourrait répliquer. En quelque sorte, l’esprit est bien une substance distincte du corps mais il est attaché au corps, d’une manière mystérieuse et non reproductible. Il résulte globalement de cette analyse que 2 formes de dualisme peuvent être distinguées ainsi que 2 formes de physicalisme. Dans un dualisme de type cartésien, comme celui émanant de la plupart des religions, l’esprit en tant qu’entité immatérielle est de manière contingente liée au corps. Dans une autre forme de dualisme, sans doute résultant de la prise en compte des connaissances actuelles des liens entre le cerveau et psychisme, l’esprit est conçu comme une substance distincte de la matière mais inscrite, de manière assez mystérieuse, dans chaque cellule de notre corps. De la même manière, on peut concevoir un physicalisme réductionniste classique selon lequel l’esprit est une émanation du cerveau. Dans ce cas, l’esprit résulte nécessairement et spécifiquement de l’activité cérébrale. Mais on peut concevoir une autre forme de physicalisme, très liée à l’approche fonctionnaliste, selon lequel l’esprit a une réalité fonctionnelle qui n’est pas liée de manière essentielle à un support matériel unique (le cerveau en ce qui nous concerne).
L’Anova réalisée à partir de cette seconde dimension prise comme VD et le facteur discipline comme VI révèle un effet très significatif, F(4, 161) = 8,606, p < .0001. Toutefois, le positionnement des 5 disciplines ne suit pas le même pattern que celui que nous avons mis en évidence pour la première dimension. L’analyse post-hoc révèle qu’en psychologie cognitive, la nature du support matériel est considérée comme secondaire. Cette discipline se distingue de manière très significative (p < .01) des 4 autres disciplines. L’analyse ne révèle pas de différence significative entre neurosciences, sociale et développement. En revanche, la conception essentialiste est très marquée en clinique. Il en résulte une différence significative (p < .01) entre cette discipline et les trois précédentes.
Il est possible de clairement identifier ce que signifie cette seconde composante en analysant les réponses aux questions 4 et 5, « Pensez-vous, même si cela est aujourd’hui en pratique impossible, qu'il soit théoriquement possible qu'une machine artificielle puisse penser/avoir des émotions comme pense un humain ». L’Anova révèle un effet très significatif du facteur discipline, F(4, 161) = 12,51, p < .0001. Les pourcentages de réponse positive à ces deux questions sont de 84 % en cognitive, 49,8 % en neurosciences, 33 % en sociale, 53,2 % en développement et 16,8 % en clinique. L’analyse post-hoc révèle une différence très significative (p < .0001) entre cognitive et toutes les autres disciplines, une différence significative (p <.01) entre clinique d’une part et développement, sociale, neuroscience d’autre part. Il semble donc que l’acceptation d’une authentique intelligence artificielle requiert d’une part l’adhésion à une forme minimale de physicalisme, d’autre part l’acceptation du fait que la nature matérielle qui réalise cette intelligence est d’une importance mineure. Le pourcentage relativement faible de réponse positive en neurosciences est la conséquence du refus de considérer comme secondaire la réalité matérielle sous-jacente à notre esprit, à l’instar de Searle (1992) qui, bien que défendant une approche physicaliste, considère que l’esprit est par essence lié au biologique et ne peut être réellement réalisé par une machine. Le pourcentage de réponse positive très faible en clinique résulte de la conjonction d’un dualisme fort attesté par l’analyse de la première composante et par l’importance donnée au substrat matériel comme condition nécessaire, mais non suffisante, au développement d’un authentique psychisme. A l’inverse, la position physicaliste dominante en cognitive (voir analyse composante 1) associée à l’importance mineure accordée à la nature du substrat matériel conduit à une pourcentage de réponses positives particulièrement élevé dans cette discipline.

Cette analyse est soutenue par les résultats obtenus sur la question 2 (réalisibilité multiple) qui contribue à l’émergence de cette deuxième composante (indépendance par rapport au support matériel) et qui est fortement corrélée avec les scores obtenus sur les réponses aux questions 4 et 5. Rappelons que les pourcentages de réponse positive à la question 2 sont de 56,5 % en cognitive, 31 % en développement, 53,1, % en sociale et 27,8 % en clinique. On voit très clairement au travers de ces résultats, comme au travers des résultats aux questions 4 et 5, que se dégage notre deuxième composante qui ne peut se superposer à la première. L’association de ces 2 composantes (positionnement épistémologique dualiste ou physicaliste pour la première et conception substantialiste et importance accordée au support matériel pour la seconde) permet de révéler une taxinomie des représentations du rapport esprit/cerveau plus subtile que celle adoptée généralement. On peut être physicaliste et considérer que l’esprit ne peut être réalisé que par le substrat matériel qu’est notre cerveau ou un cerveau biologique (c’est le cas des neurosciences) ; on peut être physicaliste et considérer que le substrat matériel est secondaire dans la réalisation du phénomène psychique (cognitive) ; on peut être dualiste et considérer que le substrat matériel demeure très important (clinique) ; on peut être dualiste et considérer que le substrat matériel est secondaire (sociale). La psychologie du développement semble occuper une position médiane sur chacune de ces composantes. On soulignera le fait que la position de la clinique peut apparaître comme paradoxale puisqu’elle considère à la fois que l’esprit constitue une entité distincte du corps mais que cette entité demeure de manière essentielle liée à notre corps. Cela représente en réalité la position dominante exprimée dans les différentes enquêtes réalisées auprès de personnes non spécialistes du domaine (Riekki, Lindeman et Lipsanen, 2013).

La troisième composante issue de l’analyse factorielle est plus aisément définissable et identifiable que la précédente. Il s’agit de la dimension religieuse. Elle explique 8,477 % de la variance totale et sa valeur propre est de 1,441. Les questions 10 (existence de Dieu) et 17 (survivance de l’esprit après la mort) contribuent fortement à l’émergence de cette composante. La corrélation entre ces deux questions est d’ailleurs importante (r = .57, p < .0001). L’Anova réalisée sur cette composante ne permet pas de mettre en évidence un effet significatif du facteur discipline F (4, 161) = 1,799, p = .131. Toutefois, l’analyse post-hoc révèle une différence significative entre cognitive et clinique d’une part (p < .05) et cognitive et sociale d’autre part (p < .02). Les pourcentages de réponse positive pour les questions 10 (cognitive, 2,6 % ; neurosciences, 2,6 % ; développement, 16,1 % ; sociale, 2,5 %, clinique, 21,40 %) et surtout 17 (cognitive, 2,6 % ; neurosciences, 13,3 % ; développement, 13,3 % ; sociale, 25 % ; clinique, 24 %) sont cohérentes avec cette analyse. On remarquera que, globalement, le « gradient de religiosité » entre ces disciplines suit un pattern similaire à celui identifié au niveau de la première composante (positionnement épistémologique). Aux extrémités de l’axe dualisme/physicalisme comme aux extrémités du gradient de religiosité, on retrouve les deux disciplines les plus opposées au regard de cette enquête : la psychologie clinique et la psychologie cognitive.

Evidemment la question qui se pose est de savoir si les réponses aux questions 10 et 17 sont corrélées aux réponses analysées précédemment, celles notamment en relation avec les composantes 1 et 2. Autrement dit, est-ce que nos convictions religieuses sont liées à notre positionnement épistémologique ? Ces corrélations sont toutes très significatives (voir tableau 2). Nous illustrerons cela par quelques exemples remarquables. La corrélation entre les questions 10/17 et la question 6 (nature matérielle du monde) est respectivement de -.343, p < 0001 de -.453, p < .0001 ; idem pour la question 9 (états neuronaux source de nos états mentaux), -.239, p < .001 et -. 259, p < .0001. En ce qui concerne la deuxième composante, les corrélations sont aussi significatives, notamment pour la question 17. La corrélation entre les questions 10/17 et la question 2 (réalisibilité multiple) est respectivement de -.125, p = .056 de -.155, p < .05 ; idem pour la question 4 (possibilité de vie psychique artificielle), -.121, p < .06 et -. 243, p = .001. Loin d’être une dimension inerte, la religiosité est donc en relation avec notre orientation disciplinaire et plus encore avec nos prises de position épistémologiques.

La quatrième composante issue de l’analyse factorielle explique 7,766 % de la variance totale et sa valeur propre est de 1,320. Les questions 15 et 16, et dans une moindre mesure les questions 7, 8 et 13 contribuent à l’émergence de cette composante. Nous avons intitulé cette composante « compatibilité entre psychologie et physicalisme ». Cet intitulé reprend à quelques nuances près le contenu des questions 15 et 16 qui contribuent massivement à l’identification de cette composante : « si notre comportement et nos états mentaux n'étaient que le produit de notre activité cérébrale, cela pourrait-il remettre en cause la psychologie en tant que discipline scientifique ? » et « si notre comportement et nos états mentaux n'étaient que le produit de notre activité cérébrale, cela pourrait-il remettre en cause la psychologie en tant que pratique ? ». Ces questions font directement référence à une possible réduction ou élimination de la psychologie aux neurosciences tel que cela a été développé notamment par Churchland (1981). La question 15 concerne plutôt la dimension épistémologique, la question 16 la dimension praxéologique. La première fait donc clairement référence à une possible concurrence des approches neuroscientifiques dans l’explication des phénomènes psychiques. La seconde fait référence à la dualité, et souvent à l’opposition, des approches psychodynamiques et médicamenteuses de la pathologie mentale.

L’Anova réalisée sur cette composante ne permet pas de mettre en évidence un effet du facteur discipline, F (4,161) = .894, p = .469. En cohérence avec l’Anova réalisée sur cette quatrième composante prise comme VD, l’Anova réalisée sur les questions 15 et 16 ne permet pas de conclure à l’effet du facteur discipline, F (4,161) = 1,83, p > .10 pour la question 15 et F(4,161) = 1,867, p > .10 pour la question 16. Globalement, l’hypothèse d’une origine strictement matérielle de nos états mentaux n’est pas perçue comme une véritable menace épistémologique ou disciplinaire. Cela est très net pour la question 15 : 1,5 % de réponse positive en psychologie cognitive, 3,8 % en neurosciences et 6,5 % en développement. Cela l’est un peu moins en clinique (17,2 % %) et surtout en sociale (22,2 %). De manière générale, on observe que la menace épistémologique semble d’autant moins prise en compte que l’adhésion au physicalisme, exprimée au niveau des questions 3 et 6 et 9 est nette et que cette menace est d’autant plus prise avec sérieux que les états mentaux ne sont pas considérés comme étant déterminés par les états cérébraux (questions 12, 7 et 13) Autrement dit, la compatibilité entre physicalisme et psychologie ne semble pas poser de problème à ceux qui adhèrent clairement au physicalisme, soit que cela exprime une forme de déni du poids relatif que pourraient prendre les neurosciences dans l’avenir (et que les neurosciences ont en partie pris actuellement), soit que cela résulte d’une meilleure connaissance ou d’une interprétation favorable des fondements philosophiques et épistémologiques du physicalisme non réductionniste tel qu’il a été soutenu par Putnam.
Cette analyse est confirmée par l’étude des corrélations entre notamment les questions 15 et 16 (compatibilité physicalisme/psychologie) d’une part et la question 9 (le cerveau détermine nos états mentaux) d’autre part. La corrélation entre Q9 et Q15 est significative (r = -.15, p< .05) de même qu’entre Q9 et Q16 (r = -.219, p < .005).

Analyse de quelques questions spécifiques

Au delà de l’analyse précédente des composantes principales issues de l’analyse factorielle, nous souhaitons commenter quelques résultats relatifs à certaines questions permettant de préciser des points d’opposition forte entre les sous disciplines étudiées.

Question 11. Quand vous prononcez le mot "esprit", admettez-vous qu'il s'agit d'une entité immatérielle au sens où ne lui correspondrait, dans certains cas, aucune réalité matérielle ?

Il existe une grande variété de philosophies dualistes et physicalistes au point que certains philosophes qui soutiennent explicitement une approche physicaliste (Searle, par exemple) sont considérés par d’autres (Dennett notamment) comme soutenant une forme ambigüe de dualisme. De la même manière, on peut objecter aux analyses précédentes qu’il est excessif de considérer que les conceptions dualistes sont dominantes dans certains domaines de la psychologie, notamment en développement et de manière encore plus claire en psychologie sociale et clinique. Il se pourrait ainsi que le dualisme que nous avons identifié dans ces disciplines soit davantage l’expression de la conviction méthodologique et épistémologique qu’il n’est pas possible d’appréhender le psychisme humain uniquement au travers d’approches quantitatives et matérialistes que d’une réelle adhésion à un dualisme de type métaphysique. Il nous semble au regard des réponses à plusieurs de nos questions, notamment les questions 7, 11 et 13 que cette interprétation n’est pas soutenable. Pour ne prendre que la question 11, l’effet du facteur discipline est très significatif, F(4, 161) = 11,105, p < .0001. Les pourcentages de réponses positives sont de 1,2 % en cognitive, 6,7 % en neurosciences, 51,6 % en développement, 50 % en clinique et 57 % en sociale. Fondamentalement donc, une proportion considérable d’enseignants- chercheurs, notamment dans trois des cinq spécialités étudiées, non seulement admettent la nécessité épistémologique de prendre en compte une dimension non matérielle dans l’explication du phénomène psychique, mais semblent soutenir une ontologie de type dualiste dans laquelle coexistent des entités non matérielles à côté d’entités matérielles.

Q7. La psychosomatique (l'établissement d'une relation causale entre états psychiques et états somatiques) implique-t-elle qu'il existe des entités intrinsèquement immatérielles, c'est-à-dire non caractérisables matériellement parlant ?

Pour de très nombreux étudiants et non spécialistes du domaine, la psychosomatique est une illustration remarquable (voire la preuve) de la coexistence d’entités matérielles et psychiques ontologiquement différentes au sein de chaque individu. La psychosomatique est alors interprétée comme la manifestation d’une causalité forte entre l’esprit et la matière. Or ce type de causalité est le talon d’Achille du dualisme. Déjà en son temps, Descartes avait concédé, face aux objections d’Elisabeth de Bohème (Shapiro, 2007) qu’on ne pouvait aisément résoudre le problème de l’interaction entre la substance pensante et la substance étendue et admettait l’existence d’une relation causale sui generis, mystérieuse, entre l’âme et le corps. Aujourd’hui encore, le concept de psychosomatique est au cœur de la réflexion de psychiatres, psychanalystes, neuroscientifiques et philosophes. Au delà de la dimension strictement thérapeutique, les interprétations philosophiques de ce phénomène sont très contrastées et opposent des conceptions clairement dualistes admettant deux entités ontologiquement distinctes et capables d’interactions réelles aux conceptions physicalistes considérant que le radical « psycho » devrait être remplacé par le radical « cérébro ».

Du fait de la formulation de notre question, évoquant l’implication d’entités immatérielles, une réponse positive signe bien une position dualiste forte. Les résultats obtenus contrastent très fortement les sous disciplines (2,6 % en cognitive, 16,6 % en neurosciences, 22,6 % en développement, 28,7 % en sociale et 36 % en clinique) en cohérence avec ceux analysés précédemment. L’effet du facteur discipline est là encore significatif, F(4,161) = 3,43, p < .01.

Question 13. Le fait de pouvoir "soigner" par la parole (comme en psychanalyse par exemple) signifie-t-il que nos états mentaux ne sont pas strictement dépendants de nos états cérébraux ?

La thérapie par la parole est très fréquemment interprétée comme une « preuve » de l’existence d’entités non matérielles, symboliques, causalement actives. Pourtant, il est clair que la parole, au delà de sa portée symbolique, est d’abord une manifestation physique (acoustique dans le cas le plus général) capable de modifier de manière puissante nos états internes cérébraux et donc psychiques. On peut théoriquement considérer que les réalités symboliques (supposées non matérielles) et physiques coexistent. Cela pose néanmoins un réel problème philosophique très précisément analysé par Kim (1998) puisque dans ce cas, nous sommes confrontés à un cas de surdétermination causale au sens où la supposée cause mentale participe en association avec la cause physique à la modification observée du comportement de l’individu et de son état psychique. Si on admet le principe de clôture causale du domaine physique3 alors la cause mentale peut apparaître comme un épiphénomène ou comme une pseudo cause.
Les réponses apportées à ce type de question sont donc assez révélatrices de la force de la position dualiste et de son rôle dans l’interprétation de phénomènes psychiques fondamentaux pour notre discipline. Le pattern de réponse est là encore très cohérent avec celui observé pour les questions précédentes. Les cognitivistes n’accordent aucune autonomie causale aux états mentaux (0 %), la dimension symbolique du langage n’étant probablement pas contestée mais néanmoins considérée comme déterminée par des processus neuronaux sous jacents. Cela demeure très largement vrai pour les neuroscientifiques (10 %) et pour les psychologues du développement (9,7 %). En revanche, pour la psychologie clinique (33,3 %) et surtout pour la psychologie sociale (44 %), une causalité mentale effective est acceptée. Il en résulte un effet très significatif du facteur discipline, F(4,161) = 9,416, p < .0001.

Discussion Générale

Une disparité philosophique remarquable

Au delà des questions que nous venons d’aborder, les fondements épistémologiques et méthodologiques des cinq sous disciplines étudiées, exceptée pour une partie non négligeable de la psychologie clinique, demeurent globalement assez similaires. En effet, l’approche expérimentale est massivement adoptée et la démarche quantitative est omniprésente (bien que sous des formes très différentes). Pour ne prendre que deux sous disciplines a priori très proches (la psychologie cognitive et la psychologie du développement), les objets d’étude diffèrent en partie mais les approches et les méthodes d’investigation scientifique demeurent assez similaires. Néanmoins, un des résultats très clairs de notre enquête est que le positionnement philosophique et métaphysique de ces disciplines est très contrasté. La psychologie cognitive et les neurosciences adoptent une position clairement physicaliste. A l’opposé, la psychologie sociale et la psychologie clinique adoptent une position plutôt dualiste, la psychologie du développement se situant entre ces extrêmes.
La psychologie constitue donc bien une discipline singulière au sein de laquelle, pour un objet d’étude unique, le psychisme humain, il existe des oppositions philosophiques et métaphysiques majeures qui vont bien au delà de différences méthodologiques classiques. Une telle hétérogénéité n’a vraisemblablement pas d’équivalent en biologie, en physique, en chimie, en sciences économiques comme dans la plupart des disciplines scientifiques. Il est fort probable par exemple que les spécialistes de biologie animale et ceux de biologie végétale ne diffèrent pas sur le plan de leur positionnement métaphysique. Il en est probablement de même pour les spécialistes de microénonomie et de macroéconomie au sein des sciences économiques, des spécialistes de la chimie organique et de la chimie minérale au sein de la chimie,… Evidemment, la situation très singulière de la psychologie est liée à sa situation épistémologiquement unique et très « bancale ». Il s’agit d’une discipline adossée à la fois aux sciences humaines et aux sciences de la vie qui a pour objet d’étude « l’esprit », une entité particulière, tantôt identifiée comme naturelle et matérielle, tantôt identifiée comme un phénomène culturel exprimant une subjectivité qui échappe à toute tentative de naturalisation.
Pourtant, sur le plan de la logique philosophique et métaphysique sous jacente (et non sur le plan épistémologique ou méthodologique), les différences que nous avons mises en évidence entre ces sous disciplines de la psychologie n’ont rien de nécessaire. En effet, une conception strictement physicaliste est parfaitement compatible avec la psychologie clinique par exemple. La position de Freud à ce sujet est remarquable, notamment dans « Esquisse d’une psychologie scientifique ». Freud a clairement adhéré au physicalisme métaphysique. Il cherchait une base matérielle aux névroses et rejetait les approches spiritualiste, religieuse, magique accréditant la coexistence d’entités matérielles (cérébrales) et mentales. Freud, d’un certain point de vue, a préfiguré l’approche fonctionnaliste contemporaine développée dans les années 7, approche résolument physicaliste, mais non réductionniste dans la mesure où les explications qu’il proposa ultérieurement firent intervenir des lois causales psychiques et non des lois causales matérielles. En clair, il n’y a aucune contradiction fondamentale entre un physicalisme radical et une approche de type psychanalytique. En réalité donc, le lien très fort qui existe entre nos appartenances disciplinaires et notre positionnement philosophique et métaphysique est contingent au sens où on ne peut dériver logiquement notre engagement disciplinaire d’un quelconque engagement philosophique. A l’extrême d’ailleurs, le fondement philosophique (le fonctionnalisme) de la psychologie contemporaine même s’il a été conçu pour rendre compatible une épistémologie non réductionniste avec une métaphysique physicaliste est compatible avec une forme modérée de dualisme. En clair, il y a un lien implicite et contingent entre notre appartenance disciplinaire et notre positionnement métaphysique. Dans cet article, nous n’aborderons pas les raisons de cette relation contingente forte. Cela consisterait à tenter d’identifier comment des facteurs divers (social, culturel, religieux, académique, scolaire,…) déterminent tout à la fois notre engagement pour une sous discipline de la psychologie et notre positionnement philosophique. En revanche, nous aborderons plus loin dans cette discussion, les implications de cette relation contingente sur l’enseignement de notre discipline et sur la manière très contrastée d’aborder certaines pathologies mentales et la pratique clinique de manière plus générale.

Une question tout à fait intéressante qui se pose ici est de savoir si le choix des étudiants, et futurs collègues, vers une de ces sous disciplines est déterminé par des convictions préalables à leur formation, de nature philosophique, métaphysique, voire religieuse ou bien si l’adhésion à telle ou telle thèse philosophique se construit au cours de leur formation. Cette question est d’autant plus intéressante que les problèmes philosophiques soulevés par cette enquête ne sont qu’exceptionnellement abordés de manière explicite. Ils constituent un socle théorique implicite qui pourrait avoir un impact pourtant important. Nous ne disposons pas de données empiriques suffisantes pour répondre de manière rigoureuse à cette question car cela nécessiterait une étude longitudinale sur plusieurs années. Néanmoins, une étude actuellement menée en L1 et en master, à partir d’une partie des questions traitées dans la présente enquête, suggère à la fois que les choix disciplinaires sont déterminés par des positions philosophiques préalables (souvent très implicites) et qu’une mise en cohérence se fait progressivement avec les conceptions des enseignants- chercheurs de la discipline. En effet, dès la L1, on constate un physicalisme plus marqué chez les étudiants souhaitant s’orienter vers la cognitive et un dualisme tout aussi clair chez ceux qui souhaitent s’orienter vers la clinique pour ne prendre que les disciplines les plus éloignées. En master, les différences sont encore beaucoup plus contrastées et on constate que les étudiants ont adopté, souvent inconsciemment et massivement, les positions de leurs enseignants.

Comment se situent les enseignants chercheurs de psychologie entre dualisme et physicalisme

Bien que les conceptions physicalistes et dualistes puissent paraître clairement définies et contrastées, il existe un très grand nombre de nuances internes de sorte qu’il est aujourd’hui très complexe d’identifier des catégories philosophiques bien définies. La position de Searle à ce sujet est tout à fait symptomatique. Searle (1992) se considère comme clairement physicaliste. Pourtant selon certains auteurs, Dennett (1993) notamment, Searle adhère à une forme dissimulée de dualisme. Nous avons donc bien conscience des difficultés inhérentes à l’élaboration d’une taxonomie des positions philosophiques du problème cerveau/esprit et cela d’autant qu’il n’est pas certain que les collègues interrogés aient une position clairement identifiée, comme le suggèrent d’ailleurs les commentaires associés aux réponses. Néanmoins, nous identifierons 3 grandes catégories de conception philosophique eu égard au rapport esprit/cerveau.
Dans la première, se situent les physicalistes radicaux. Sur le plan ontologique, ces derniers considèrent qu’il n’y a qu’une réalité, la réalité matérielle, et que les concepts mentaux ont uniquement une valeur épistémologique et donc un intérêt explicatif. En tant que telles, les propriétés mentales sont causalement inertes mais indispensables sur le plan des explications du psychisme humain. Cette position est adoptée clairement par la plupart des cognitivistes qui pensent pour 94 % d’entre eux qu’à tout état mental doit correspondre un état cérébral et qu’un état mental ne peut jouer un authentique rôle causal (97 %). Rappelons que dans les autres disciplines, ces valeurs sont significativement plus basses, notamment pour la clinique, respectivement 67 % et 38,5 %.
Dans une seconde catégorie, se situent les dualistes qui admettent l’existence d’états mentaux, fondamentalement différents des états cérébraux, irréductibles et capables d’exercer une réelle fonction causale autonome par rapports aux déterminismes matériels. Il s’agit, en grande majorité d’enseignants-chercheurs en psychologie sociale et clinique et dans une moindre mesure, en développement. Cette position s’exprime bien dans les questions 9, 11 et 12. Elle emporte l’adhésion d’une partie non négligeable des répondants exception faite de la psychologie cognitive et des neurosciences qui rejettent massivement cette conception. Il est probable qu’un peu moins de la moitié des répondants adopte cette position mais il est très difficile de la quantifier précisément tant la cohérence interne des réponses ne va pas de soi. Ainsi, 51,6 % des développementalistes considèrent que l’esprit n’a pas forcément de réalité matérielle, 54 % en psychosociale, 50 % en clinique et seulement 1,2 % en cognitive et 6,7 % en neurosciences. Si l’on s’en tient à la question 12 qui pose la possibilité d’un rôle causal effectif des états mentaux indépendamment de toute implication cérébrale, on obtient des valeurs comprises entre 38,4 % en clinique et seulement 2,6 % % en cognitive.

Dans la troisième catégorie, intermédiaire entre les deux précédentes, se situe la majorité des enseignant-chercheurs de psychologie clinique, sociale et développementale. Ces derniers admettent l’existence d’une réalité mentale singulière qui peut exercer une action causale sur des processus matériels mais qui demeure réalisée (au sens philosophique du terme) par des processus matériels. En aucun cas, il y a adhésion à une forme radicale de dualisme des substances. Les propriétés mentales ne sont pas totalement autonomes par rapport aux propriétés matérielles même si elles peuvent constituer un univers épistémologique propre. Une telle conception est compatible à la fois avec le dualisme des propriétés et avec certaines théories émergentistes acceptant l’existence d’entités mentales issues de phénomènes complexes d’origine matérielle.

On notera que cette position philosophique, très prisée par les physicalistes non réductionnistes, demeure très instable (Loth, 2013) sur le plan philosophique et métaphysique (voir Kim (1989) et Campbell et Bickard (2013) pour deux conceptions radicalement opposées). Pour Kim, les états mentaux n’ont aucune réalité ontologique. Ils n’ont pas d’existence propre et peuvent être considérées comme des épiphénomènes. Pour Campbell et Bickard, ces états mentaux ont une réalité propre, en tout cas une réalité aussi forte que celle des états matériels de niveau inférieur. Une réelle causalité descendante (downward causation) est donc acceptable : les états mentaux émergeants peuvent exercer une réelle action causale sur nos états physiques même s’ils sont nécessairement réalisés par des processus et entités matérielles. Il est probable que les répondants de cette enquête oscillent entre ces différentes conceptions. Ainsi, alors qu’une majorité de répondants admet que tout phénomène psychique (question 3) résulte d’une activité cérébrale sous-jacente (64,3 % en clinique, 68,5 % en sociale, 77,4 % en développement, 90 % en neurosciences et 94,9 % en cognitive), un pourcentage important de ces mêmes répondants n’admettent pas que notre univers résulte uniquement (question 6) de processus physico- chimiques (6,7 % en clinique, 58,7 % en sociale, 34,5 % en développement , 1,4 % en neurosciences, 6 % en cognitive) ou que nos états mentaux (question 9) soient causalement déterminés pas nos états cérébraux (77,3 % en clinique, 61,1 % en sociale, 51,6 % en développement, 16,7 % en neurosciences et 5,3 % en cognitive).

De manière très claire, sur l’axe physicalisme/dualisme, les positions sont donc extrêmement contrastées au sein de notre discipline avec, d’un côté, la psychologie cognitive (très physicaliste) et, de l’autre, la psychologie sociale et clinique (dualiste). Au delà des répercussions que cela peut avoir sur notre vie institutionnelle, tant au niveau de la recherche que de l’enseignement ou de la pratique clinique, une question psychologiquement intéressante se pose. Compte tenu que l’on peut, en toute cohérence logique et philosophique, être cognitiviste ou neuroscientifique et dualiste (pour un cas illustre, Eccles (1994) et plus récemment Beauregard et O’Leary (2005)) ou être psychanalyste et physicaliste (Freud au moins dans la première moitié de sa vie, mais voir aussi Cheniaux, Eduardo et Lyra (2104) ou Brakel (2013) pour une argumentation philosophique de la compatibilité entre physicalisme et psychanalyse), on peut s’interroger sur la nature de la relation que nous avons mise en évidence entre positionnements épistémologique, métaphysique et religieux et choix disciplinaire ? Nous ne disposons pas d’éléments de réponse à ce type de question mais il est probable que les déterminants soient fortement implicites, peu conscientisés et qu’il y aurait grand intérêt à rendre plus explicites des déterminants opaques qui semblent jouer un rôle important et très précoce dans notre engagement disciplinaire.

Positionnement des enseignants chercheurs en psychologie relativement à la population

Une étude de référence a été conduite par Demertzi et al. (2009). Cette étude a été conduite d’une part sur des étudiants issus de différentes filières de l’Université d’Edinburgh (de la physique à la philosophie en passant par la biologie et la psychologie), d’autre part sur des professionnels européens et américains du domaine médical et paramédical (médecins, psychologues, orthophonistes, infirmiers, sage-femme,…). L’objectif était d’évaluer le poids relatif du dualisme et sa persistance dans cette population. Les questions posées requerraient de se positionner directement sur la problématique « corps-esprit » : « Esprit et cerveau sont-elles deux choses différentes ? » ; « L’esprit est-il fondamentalement physique ? » ; « Une part spirituelle subsiste-t-elle après la mort ? », « Chacun de nous a-t-il une âme séparée de son corps ? ». Par ailleurs, les participants de cette enquête indiquaient aussi leur adhésion à une forme quelconque de religiosité. Il ressort de ces études qu’une forme substantialiste de dualisme demeure très présente. Ainsi, 64 % des personnes interrogées de la première étude (population d’étudiants) et 61 % de la seconde (population issue du domaine médical) rejettent la position selon laquelle notre esprit serait fondamentalement physique et ne serait donc que l’expression de notre activité cérébrale. Si l’on compare ces valeurs à celles que nous avons obtenues pour la question 9 (la question la plus proche de celle étudiée par Demertzi et al. (2009)), les résultats sont relativement proches de ceux obtenus par la psychologie clinique (77,3 %), sociale (61,1 %) et développementale (51,6 %). Ils sont en revanche très éloignés de ceux obtenus en psychologie cognitive (5,3 %) et les neurosciences 16,7 %).

Il est intéressant d’affiner cette comparaison en étudiant les prises de position clairement métaphysiques, voire religieuses ou eschatologiques telles que nous les avons évaluées au travers des questions 10 (l’existence de Dieu) et 17 (la possibilité d’une survivance de l’ « âme » après notre mort). En ce qui concerne l’étude de Demertzi et al. (2009), pour la première étude (population d’étudiants), 63 % indiquent croire en un Dieu et 70 % considèrent que la part spirituelle d’un individu survit à la mort. Dans la seconde enquête (population issue du secteur médical et paramédical), 50 % des répondants indiquent croire en un Dieu et 40 % considèrent que la part spirituelle d’un individu survit après la mort. Dans notre propre étude, le pourcentage de croyants s’élève à 2,6 % en cognitive, 16,1 % en développement, 19,5 % en sociale, 2,6 % en neurosciences et 21,4 % en clinique. Concernant la survivance de l’âme après la mort, le pourcentage de réponse positive est de 2,6 % en cognitive, 13,3 % en neurosciences et en développement, 25 % en sociale et 24 % en clinique. Enfin dans l’enquête en cours réalisée auprès des étudiants de L1 de psychologie, 36 % indiquent qu’ils croient en Dieu et 62 % considèrent que l’ « âme » survit après la mort de l’individu.
De manière extrêmement claire, les enseignants-chercheurs en psychologie ou en neurosciences, quelle que soit leur appartenance disciplinaire, adhèrent beaucoup moins que l’ensemble de la population à un dualisme substantialiste et, surtout, à son fondement religieux ou eschatologique. En psychologie cognitive, le niveau d’athéisme et de rejet d’une forme spirituelle qui survivrait à notre mort est extrêmement élevé, plus élevé que ce qui a été observé dans toutes les précédentes enquêtes dans le monde.
Demertzi et al. (2009) ont par ailleurs mis en évidence une corrélation forte entre positionnement religieux et conception dualiste du rapport esprit/cerveau. Nous avons nous même mis en évidence cette corrélation dans notre étude en montrant que le positionnement religieux déterminait en partie nos positions épistémologiques. Toutefois, il faut souligner une forme plus élevée de déconnexion entre la dimension religieuse et le positionnement épistémologique au sein de la population des enseignants-chercheurs. Le dualisme revendiqué par les enseignants semble davantage se limiter à la sphère étroite des rapports entre le cerveau et l’esprit et la sphère un peu plus large de leur ontologie générale (voir la question 6 notamment) mais il semble en partie dissocié de l’engagement religieux à proprement parler.
Le poids relativement faible de la dimension religieuse dans la communauté des enseignants-chercheurs en psychologie est confirmé par l’étude de Gross et Simmons (2009) qui montre que les biologistes et psychologues sont les moins croyants parmi les scientifiques. On considère généralement que la France est un des pays les moins religieux du monde avec entre 30 et 40 % de la population adhérant à une forme ou une autre de religion sans nécessairement la pratiquer (95 % aux Etats-Unis selon l’étude de Gallup et Lindsay (1999)). Toutefois, si l’on tient compte de l’impact du niveau social et de formation (la croyance comme la pratique religieuse sont corrélées négativement avec le niveau social et d’étude), les valeurs que nous avons obtenues sont assez cohérentes. On notera toutefois les valeurs relativement importantes en psychologie sociale et clinique et particulièrement basses en cognitive et en neuroscience. A titre de comparaison, dans un pays beaucoup plus religieux que le nôtre (les Etats-Unis), seuls 7 % des membres de l’académie des sciences disent croire en un Dieu. En Angleterre, 14 % des philosophes universitaires croient en un Dieu et Stirrat et Cornwell (2013) obtiennent des valeurs similaires sur des chercheurs en biologie et physique de la société royale anglaise.

Impact du positionnement philosophique sur les pratiques et sur la recherche

On pourrait penser que les conceptions philosophiques et métaphysique que nous avons mis en évidence n’ont guère d’influence sur notre activité de recherche et sur nos conceptions de la pratique thérapeutique. Notre conviction est que les fondements philosophiques auxquels on adhère, souvent de manière implicite, sont au contraire tout à fait déterminants (voir Mehta (2011) pour l’impact du dualisme sur les conceptions de la médecine et de la psychologie et Cheniaux et al. (2014) sur l’impact du dualisme sur notre capacité à tisser des liens entre psychologie et neurosciences).
D’abord, comme nous l’avons mis en évidence, il existe un lien très fort (mais pas nécessairement un lien de causalité) entre nos options philosophiques et notre engagement disciplinaire. De manière plus fondamentale, l’impact de notre positionnement philosophique sur notre recherche est tout à fait évident.
La recherche en psychologie cognitive, notamment entre les années 60 et 9, a été très fortement marquée par le cognitivisme dit orthodoxe et l’Intelligence Artificielle. Le cognitivisme a résulté de l’apport conjoint de la logique formelle, de l’informatique et de la philosophie de l’esprit. D’une certaine manière, tout en se revendiquant d’une ontologie physicaliste, il renoue avec une forme très sophistiquée de dualisme. Pour reprendre les propos de Putnam, « le comportement d’une machine à calculer (ou d’un cerveau4) n’est pas expliqué par la physique ou la chimie de la machine à calculer. Il est expliqué par le programme de la machine… Le programme est une propriété abstraite de la machine ». Ainsi, la très classique distinction entre software et hardware marque la séparation puissante entre les approches neuronales et computationnelles qui ont dominé et marqué très fortement la recherche dans la deuxième moitié du vingtième siècle. Certes, ce type d’approche se défend de toute forme de dualisme cartésien mais son lien n’en demeure pas moins évident avec toutes les impasses qui en ont résulté (Dreyfus, 1967, 1972 ; Varela, Rosch et Thomson, 1993) et la réaction théorique récente de la cognition située ou incarnée. Ce premier exemple illustre bien le poids de la philosophie dualiste dans une communauté de chercheurs rejetant pourtant clairement le dualisme.

C’est néanmoins en psychologie clinique, notamment en psychanalyse, que l’impact du dualisme a été et est encore le plus grand et, selon nous, très contre-productif. Bien que clairement physicaliste, Freud a rapidement conclu que la compréhension du psychisme humain ne pouvait se construire à partir de l’étude du cerveau (très balbutiante en cette fin du dix-neuvième siècle). C’est l’étude des processus mentaux et des représentations mentales qui permettrait de comprendre la pathologie mentale. En cela, Freud anticipait clairement le fonctionnalisme de la seconde moitié du vingtième siècle. Pour des raisons probablement à la fois institutionnelles mais aussi clairement métaphysiques, c’est en tout cas ce que révèle cette étude, le dualisme a largement pris le dessus sur le physicalisme des origines. La coupure épistémologique assumée par Freud entre l’étude des représentations et l’étude de leur support matériel (le cerveau) semble être devenue une coupure ontologique, notamment dans quelques pays européens dont la France bien évidemment. Il en a résulté une frilosité, voire une défiance vis à vis des approches neuroscientifiques (il est vrai souvent excessivement simplificatrices) de la pathologie psychique. Cela est très regrettable et risque de fragiliser la psychanalyse, un des apports les plus significatifs et novateurs de la psychologie. La psychologie clinique, et la psychanalyse de manière encore plus évidente, gagneraient beaucoup à développer un dialogue avec les neurosciences. Elle aurait à gagner sur le plan méthodologique et conceptuel tant il apparaît de plus en plus clairement que si les objectifs de la psychanalyse étaient clairement scientifiques à son origine, cette discipline n’a pas réussi à « transformer l’essai » du fait de l’absence de techniques de contrôle et de validation objectivante permettant de distinguer avec assurance une construction sémantique d’un fait. La nécessaire confrontation aux faits est aujourd’hui très discutable dans ce domaine de la psychologie. Cela pose un problème méthodologique, voire épistémologique tant la validation de théories psychanalytiques est difficile. Mais surtout, cela ne permet pas de faire jouer aux faits la puissance de résistance épistémologique nécessaire à l’élaboration de nouveaux concepts et théories. L’écoute attentive des patients, totalement renouvelée par l’apport psychanalytique, a beaucoup contribué à l’émergence des concepts clefs de la psychanalyse mais, comme outil de recherche, il semble bien que cette méthode ait épuisé son pouvoir d’investigation. De l’aveu même de certains psychanalystes, les apports depuis la seconde moitié du vingtième siècle demeurent plutôt fragiles alors même que la conjonction d’approches neuroscientifiques et psychanalytiques pourrait produire des solutions extrêmement intéressantes donnant une force nouvelle et moins contestable à la grande richesse de l’approche psychanalytique (Fuchs, 2004 ; Kandel, 1998). Cette résistance à associer l’approche psychologique à l’approche neuronale risque fortement de conduire à une forme d’insularisation d’une partie de la psychologie. Mais comme cela est bien connu en écologie, les espèces insulaires et endémiques sont très fragiles et disparaissent beaucoup plus rapidement que les espèces à large répartition. Cette séparation radicale entre la part matérielle et psychique revendiquée par nombre d’auteurs qui opposent une science de l’herméneutique à une science « naturalisante » est, nous le pensons, largement déterminée par un dualisme fort qui ne dit pas nécessairement son nom mais qui empêche, au niveau de la recherche comme de l’enseignement, la collaboration de disciplines qui gagneraient à interagir fructueusement. Sans doute s’agit-il d’un rejeton épistémologique malheureux d’un dualisme plus fondamental qui s’infiltre insidieusement dans nos représentations du monde. Fuchs (2004) et Kandel (1998) ont remarquablement montré comment les concepts clefs de la psychanalyse pouvaient guider les recherches en neurosciences et comment les neurosciences permettaient de soutenir et parfois de faire évoluer les concepts clefs de la psychanalyse. En adhérant de manière parfois simpliste à ce clivage, en excluant radicalement et avec virulence ces différentes approches quand il ne s’agit pas de celle que nous privilégions, nous nous privons d’explorer ce qui devrait être au centre de toute psychologie dans le futur, à savoir l’exploration du lien incroyablement complexe existant entre l’activité matérielle et l’activité psychique qui en résulte.

Sur le plan de la pratique thérapeutique, le clivage dualiste entre soma et psyche a des conséquences toutes aussi problématiques. En réalité, les patients comme les thérapeutes sont de la même manière largement influencés par le dualisme qu’ils adoptent, fût-il implicitement. Ainsi Miresco et Kirmayer (2006) ont montré que les patients atteints de troubles psychiatriques étaient extrêmement résistants à admettre une explication psychologique de leur pathologie car les symptômes psychologiques sont perçus comme honteux et associés au stigmate social de la maladie « mentale ». De manière tout à fait étonnante par ailleurs, Forstmann, Burgmer et Mussweller (2012) ont montré que les individus dualistes avaient une relation avec la santé mentale ou physique tout à fait biaisée par leur position philosophique. Les dualistes ont tendance à négliger leur corps et adoptaient plus fréquemment des attitudes à risques.
Les thérapeutes sont aussi affectés par le dualisme qu’ils adoptent généralement (Miresco et Kirmayer, 2006), notamment en ce qui concerne l’évaluation de la part de responsabilité du patient vis à vis de son état psychique. Quand une pathologie a une étiologie perçue comme « psychologique », les thérapeutes ont davantage tendance à considérer que les patients sont en partie responsables de leur état que lorsque l’étiologie est considérée comme organique. Le même phénomène a d’ailleurs lieu dans le domaine judiciaire où la responsabilité d’un inculpé peut être largement sous estimée lorsque l’on peut identifier une cause organique à ses troubles mentaux.
Sur le plan du diagnostic et du type de thérapie adoptée face à une pathologie donnée, Ahn, Proctor et Flanagan (2009) ont montré que les cliniciens distinguaient de manière extrêmement forte les pathologies psychiques d’origine organique et celles d’origine psychique. Non seulement, cette dichotomie, très inspirée d’une forme simple de cartésianisme, considère que la compréhension du trouble requiert des théories irréductibles (biologiques dans un cas et psychosociales de l’autre) mais que les thérapies idoines doivent être tout à fait différentes dans un cas et dans l’autre. Certaines pathologies seraient propices à une approche médicamenteuse (les psychoses par exemple) et d’autres (épisode dépressif réactif) requerraient des psychothérapies classiques. Le problème est que ce type de catégorisation implicite semble conduire les cliniciens étudiés dans cette enquête à considérer qu’inversement, les thérapies médicamenteuses n’apporteraient rien dans le cas de troubles d’origine psychosociale et que le soutien psychothérapeutique ne serait guère productif dans le cas d’une origine biologique du désordre mental.
Au sein de la dyade thérapeute/patient, ce type de représentation dualiste exerce un effet conjoint tout à fait important. Comme différentes études l’ont montré, le dualisme s’exerce avec une force accrue dans la population. Ainsi Angermeyer et Dietrich (2006) montrent que les familles de patients considèrent dans 87 % des cas que la schizophrénie a une origine psychosociale (72,5 % des cliniciens dans l’étude de Proctor et al. (2009)). Dès lors, ils considèrent massivement que la thérapie médicamenteuse aura peu d’impact. Cela est très net dans le cas de désordres dépressifs majeurs où seulement 23 % de la population considère que les thérapies médicamenteuses présentent un réel intérêt (Jorm et al., 1997) ce qui génère certaines difficultés dans la prise en charge thérapeutique.

La force du dualisme peut conduire à des extrémités beaucoup plus graves qui ont nuit autant à l’image du « psychologue » que du « psychiatre ». Le dualisme a pu conduire certains psychologues à considérer que certains désordres psychiques majeurs (notamment l’autisme et la schizophrénie) ou mineurs (la dyslexie, la dyscalculie) avaient une origine fonctionnelle et non organique et, qu’en conséquence, les thérapies devaient consister à faire disparaître le conflit psychique à l’origine de ces désordres sans prendre en compte la dimension cognitive ou organique du trouble. On sait malheureusement les dégâts que cela a pu occasionner en proposant des thérapies absolument non appropriées. A l’inverse, dans la psychiatrie, il est malheureusement assez courant qu’un dualisme tout aussi persistant (voir l’enquête présentée plus haut de Demertzi et al. (2009)) conduise à négliger l’importance de la parole dans la relation au thérapeute comme si la parole exprimait la part « spirituelle » du patient, c’est-à-dire une subjectivité déconnectée de la matière et sur laquelle le psychiatre ne peut intervenir. Evidemment, il s’agit là d’une grossière erreur. La parole, si elle exprime la subjectivité et la dimension symbolique du trouble, demeure aussi une réalité physique qui a cette capacité de modifier l’état cérébral en modifiant l’organisation des relations synaptiques et le métabolisme du cerveau. En tant que telle, la thérapie par la parole n’est donc pas fondamentalement différente, ontologiquement parlant, d’une thérapie médicamenteuse. La différence unique, mais d’importance, est qu’elle prend place dans l’histoire du sujet et a, probablement de ce fait, des conséquences matérielles, cérébrales et donc psychiques, tout à fait spécifiques. Le dualisme présente ainsi l’inconvénient majeur de cliver et de séparer artificiellement deux modes thérapeutiques différents, qui ont leur singularité et intérêts respectifs, qui ne peuvent pas toujours se substituer l’un à l’autre, mais qui, lorsqu’ils sont considérés comme l’expression de deux réalités irréductibles et ontologiquement différentes, conduisent à des absurdités théoriques comme cliniques.

Conclusion

A l’issue de leur article, Anh, Proctor et Flanagan (2009), après avoir identifié, chez une population de cliniciens, l’existence d’une taxinomie de la maladie mentale révélant clairement une conception dualiste du désordre psychique, s’interrogent sur la dimension pratique, épistémologique ou métaphysique de ce dualisme. En effet, il est tout à fait possible, même pour un physicaliste convaincu, de considérer que sur le plan pratique, comme sur le plan épistémologique, il y a un sens à distinguer les pathologies dites fonctionnelles et celles qui sont organiques. Néanmoins, nous pensons, compte tenu notamment des résultats de notre enquête, que ces catégories (pratique, épistémologique et métaphysique) sont assez mal définies, y compris par les enseignants-chercheurs et qu’en réalité, une dose non négligeable de dualisme métaphysique continue d’irradier souvent implicitement à la fois nos recherches et nos pratiques. On ne doit pas oublier que l’humanité s’est construite autour de cette distinction fondamentale entre la réalité matérielle et la réalité spirituelle. Nos langues, quelles qu’elles soient, ont hérité de cette philosophie première et constituent un véhicule redoutable de cette métaphysique selon nous obsolète. Comme l’a fort bien montré Wittgenstein, le travail philosophique consiste en grande partie à dénouer les nœuds que les confusions langagières ont introduit dans notre univers conceptuel et tout porte à croire que cette clarification demeure encore à faire. Prenons ce titre attractif de l’Express, « comment l’esprit soigne le corps ». On trouve pléthores d’expressions de ce type autant dans les revues de vulgarisation que dans les articles scientifiques. Une telle expression est porteuse d’un dualisme évident bien qu’il soit possible de considérer que le mot « esprit » n’est qu’une manière de parler du cerveau. Néanmoins, il est tout aussi évident que ce titre véhicule un peu plus de 2000 ans de tradition dualiste qui s’immisce très insidieusement dans les esprits de nos étudiants comme de nous-mêmes. Le sophisme qui consiste à énoncer, d’une manière plus subtile que je le fais ici, que la schizophrénie est une maladie du cerveau et non de l’esprit car elle résulte d’une surproduction de dopamine n’est qu’une forme moderne de la médecine humorale grecque et du rôle que nos prédécesseurs faisaient jouer à la bile noire. Réciproquement, le fait que certains troubles psychiques ne puissent être mis en corrélation avec de quelconques manifestations cérébrales spécifiques ne signifie pas davantage qu’il s’agit d’un trouble de l’esprit et non du cerveau comme le croient naïvement la plupart des étudiants et certains collègues. Comme le soulignent Leitan et Murray (2014), la confusion autour de la problématique esprit/cerveau empêche les thérapeutes de conceptualiser clairement la pathologie de leur patient. Très étonnamment, remarquent-ils plus loin, les programmes de formation universitaire n’accordent que très peu de place à cette dimension centrale en psychologie. La diversité des conceptions qu’a mise en évidence notre enquête est un argument de plus pour nous inciter à dispenser aux étudiants les enseignements nécessaires à la clarification de cette épineuse question et à clarifier, au sein de notre communauté, les positions philosophiques qui déterminent de manière opaque nos pratiques cliniques et scientifiques. Quitte à nous opposer, il serait préférable de nous opposer sur les ressorts théoriques et philosophiques de nos approches plutôt que sur la surface fluctuante de nos techniques et méthodes au grès de caricatures et simplifications stérilisantes.

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Annexes

1/ Si deux êtres vivants (deux humains par exemple) sont biologiquement identiques en tout point, y compris en ce qui concerne l’ensemble de leur organisation neuronale, seront- ils nécessairement identiques du point de vue de leur activité mentale ?

2/ Est-il possible que deux humains aient le même psychisme (identique en tout point) et qu'ils soient physiquement différents ?

3/ Pensez-vous qu'à toute modification de l'état mental doit correspondre une modification de l'état neuronal ?

4/ Pensez-vous, même si cela est aujourd’hui en pratique impossible, qu'il soit théoriquement possible qu'une machine artificielle puisse penser comme pense un humain ?

5/ Pensez-vous, même si cela est aujourd’hui pratiquement impossible, qu'il soit théoriquement possible qu'une machine artificielle puisse avoir des émotions ?

6/ Considérez-vous que notre univers (nous-mêmes y compris bien sûr) n'est que le produit de processus matériels (physico-chimiques et donc biologiques) ?

7/La psychosomatique (l'établissement d'une relation causale entre états psychiques et états somatiques) implique-t-elle qu'il existe des entités intrinsèquement immatérielles, c'est-à-dire non caractérisables matériellement parlant ?

8/ La psychologie est-elle compatible avec la croyance selon laquelle notre univers résulte de processus exclusivement matériels ?

9/ Pensez-vous que nos états mentaux (croyances, désirs, douleurs, bonheur, connaissances) soient causalement déterminés par l’activité biologique de notre cerveau ?

10/ Croyez-vous en l'existence d'un Dieu créateur (sous la forme qui vous convient) de notre univers ?

11/ Quand vous prononcez le mot "esprit", admettez-vous qu'il s'agit d'une entité immatérielle au sens où ne lui correspondrait, dans certains cas, aucune réalité matérielle ?

12/ Pensez-vous qu'un état mental (par exemple, je pense qu'il va pleuvoir) peut être l'authentique cause d'un autre état mental (il faut que je pense à prendre un parapluie) indépendamment de toute modification associée de l'état cérébral ?

13/ Le fait de pouvoir "soigner" par la parole (comme en psychanalyse par exemple) signifie-t-il que nos états mentaux ne sont pas strictement dépendants de nos états cérébraux ?

14/ Dans l’objectif d’une explication matérialiste, y a-t-il une différence fondamentale entre apaiser la douleur psychique par une substance chimique et l'apaiser par la parole ?

15/ Si notre comportement et nos états mentaux n'étaient que le produit de notre activité cérébrale, cela pourrait-il remettre en cause la psychologie en tant que discipline scientifique ?

16/ Si notre comportement et nos états mentaux n'étaient que le produit de notre activité cérébrale, cela pourrait-il remettre en cause la psychologie en tant que pratique ?

17/ Pensez-vous que quelque chose de spirituel (l’âme) puisse survivre après la mort d’un individu ?

Notes

1  Le terme émergentisme n’est pas très bien choisi d’un point de vue philosophique car il fait référence aux théories émergentistes (Alexander, 1927 ; Kim, 2006 ; Morgan 1923) tout à la fois compatibles avec le dualisme ou le physicalisme. Il s’agit plutôt d’un dualisme interactionniste qui, philosophiquement parlant, demeure clairement dualiste.

2  Le questionnaire se trouve en annexe.

3  Il s’agit d’un principe méta-scientifique qui conditionne la possibilité même de

4  C’est nous qui rajoutons.

Pour citer ce document

, «Comment les enseignants-chercheurs de psychologie se représentent la relation entre l’« esprit » et le cerveau et quelles en sont les implications ?», Les cahiers psychologie politique [En ligne], numéro 30, Avril 2017. URL : http://lodel.irevues.inist.fr/cahierspsychologiepolitique/index.php?id=3528