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Les cahiers de psychologie politique

Dossier : L'avenir de la démocratie

Jeanine Mudryk-Cros

La lutte pour la reconnaissance


De l’indifférence à l’irrespect en passant par le mépris, l’invisibilité figurative et l’humiliation

Texte intégral

L’idée d’une réflexion sur l’actualité politique à travers le prisme de la reconnaissance est à l’origine de cet article pour tester la pertinence de ce concept perçu aujourd’hui comme circonscrit dans son sens et sa portée. Pourquoi y revenir, plus précisément, alors que de nombreuses recherches en philosophie sociale et en sociologie existent sur le sujet, et non des moindres, puisque l’impulsion en a été donnée par Hegel ? Parce qu’aujourd’hui, l’évocation du concept de reconnaissance conduit presque exclusivement à son explication par la lutte des classes comme destin pour cette notion, scellée au marxisme jusqu’à se dissoudre presqu’en lui. La problématique de la reconnaissance serait devenue désuète dans la mesure où les classes moyennes s’étant déployées, la classe ouvrière d’autrefois a perdu son identité. De plus, la démocratie, en permettant l’expression de tous les citoyens, illustrerait la reconnaissance de leur égalité et donnerait à penser que la vigilance quant au maintien de cette caractéristique est constante en démocratie. En résumé, la démocratie permettrait de traiter les dérives éventuelles sur le plan social puisqu’elle permet l’expression de l’opposition.

S’il est incontestable que la démocratie ouvre au débat permanent dans nos pays, l’observation du fonctionnement de nos sociétés conduit à constater une priorité donnée au développement matériel en général et aux technologies diverses en particulier, ce qui présente des avantages mais également des inconvénients. L’impression de cette omniprésence semble signifier que le bien-être de l’humain se concentre dans l’acquisition et l’utilisation du matériel, la technique menant à l’équilibre global de l’individu, et donc à sa santé. Ce n’est pas tout à fait ce que nous constatons. La course folle engagée par l’utilisation des outils technologiques, jusqu’à l’asservissement parfois, s’est « démocratisée » en touchant des utilisateurs de toutes origines sociales et, simultanément, a fait émerger des malaises ou même des pathologies graves. Mais lorsque l’attraction est extérieure à l’humain lui promettant un progrès, alors il cherche son bien-être à l’extérieur et s’éloigne de lui-même. La société de consommation l’a parfaitement compris et le spectacle quotidien vient le confirmer. L’humain a besoin de soigner son image, son apparence, pour se reconnaître et être reconnu.

Comme toujours, des avancées scientifiques et techniques sont ambivalentes bien que l’impression de commencer à s’interroger que les effets de cette accélération du temps en général, de cette nécessaire réduction du temps pour agir et réagir, de ce temps réel qui s’impose et nous dépasse en bouleversant nos rythmes biologiques. L’efficacité choisit ses critères d’évaluation en fonction de ces pressions, l’impatience devient la conséquence, et l’être humain la victime. Mais il est son propre bourreau dans la mesure où il est l’acteur de ces bouleversements, positifs d’ailleurs, mais donnant l’impression d’avoir été pensés et mis en œuvre en l’absence de l’humain, de ce qui le qualifie, de ce qui lui est nécessaire pour vivre en respectant son fonctionnement biologique et physiologique par exemple et psychique bien évidemment. Les écueils sont à découvrir a posteriori.

Dès lors, il apparaît une question majeure véhiculée par la reconnaissance de ce que nous sommes, des êtres de besoins : quelle dignité pour l’homme de demain ? Le mot « humain » sera-t-il encore enraciné concrètement dans la société future ? Ses émotions, sensations, sentiments, affects, ou dit autrement, l’amitié, l’amour, les liens profonds humains et la chaleur humaine auront-ils une place pour que l’humain s’exprime en vivant pleinement sa qualité d’humain ? Ou bien, succomberons-nous à la facilité, celle de sous-traiter le complexe aux robots qui nous auront simplifiés, au point que l’humain sera en errance ? En résumé, quelle reconnaissance, demain, pour les Droits de l’Homme dans ces conditions, pour le citoyen, pour la démocratie et pour la société des humains ?

Il semble que le moment est venu pour considérer le parcours accompli par l’évolution sociale comme il est judicieux, lorsque nous nous déplaçons, de faire le point. En effet, les sciences et les techniques ont fourni des progrès grâce à l’adaptation de leur perception de l’homme compatible avec leurs recherches, la raison et l’objectivité induisant une mise en évidence de certains paramètres au détriment d’autres. Par ailleurs, l’impact d’avoir à gouverner les grands nombres tend à rechercher dans le général, la réponse au particulier et même au singulier, ce qui induit, peu à peu, à s’abstraire de la complexité de la dynamique du vivant en situation au profit de sa réduction dans une construction mentale réduite aux traits « nécessaires » et pertinents. C’est l’homme, objet des conditions expérimentales diverses selon les disciplines, mais toujours appréhendé comme objet. Dans ces conditions de nécessité, une conséquence va peu à peu imposer le modèle conceptuel abstrait de l’humain, estompant ce qui le définit comme vivant, à savoir qu’il est un être sensible et donc sujet à un vécu intérieur silencieux mais actif, qui se manifeste par exemple, dans les 30 % d’effet placebo. De plus, cet effet placebo montre la porosité entre le corps et l’esprit humain.

Ainsi, il est intéressant de s’interroger sur la reconnaissance de l’homme dans la société contemporaine, en démocratie par exemple, celle-là même qui suppose l’expression de l’opposition et le suffrage universel, a fortiori dans la mesure où le citoyen dans sa dénomination laisse un doute sur la prise en compte de sa sensibilité de vivant. Elle s’énonce le plus souvent, dans les résultats aux élections qui, très souvent, surprennent et suscitent tant d’efforts pour en décrypter les sources profondes, ce qui démontre que l’homme conserve une dimension qui lui est propre encore capable de se révéler. Cependant, les conclusions auxquelles ces situations conduisent, démontrent qu’elles sont victimes des catégorisations déjà établies dans le passé, ce qui laisse une impression parfois, de tourner en rond sans issue réellement adaptée. Notre société ne se serait-elle pas emballée au point d’avoir perdu le Nord en égarant la boussole, tout en continuant à utiliser les grilles de lecture d’hier ?

Il y a quelques années déjà, un diagnostic général de crise polymorphe était appliqué à pratiquement tous les secteurs de la vie sociale et à tous leurs systèmes : économique, financier, politique, éducatif, sociaux, etc... Ce malaise manifesté et dénoncé à l’époque ne paraît pas avoir trouvé de thérapeutique holistique si l’on considère les manifestations du passé plus ou moins récent accompagnées de violences, justifiées par un problème de reconnaissance. A ce sujet, leur lisibilité par le biais d’une grille inspirée de la reconnaissance, pourrait être tentée car les messages véhiculés étaient impulsés par un désarroi quant au constat d’une poursuite (puisque cela ne portait pas uniquement sur les faits actuels) dans ce qui est ressenti comme n’être pas entendu, n’être pas écouté, compris (dans les deux sens du terme d’ailleurs !), etc.

En ce sens, nous paraissons placés devant l’alternative suivante : soit continuer à considérer qu’il s’agit, toujours, du débordement des passions, encore excessives, même si l’excès est présent mais ne répondait-il pas à un excès perçu et vécu ? Soit aborder l’esprit de la politique en considérant quelle compatibilité est possible lorsque le choix porte sur l’amélioration du collectif en imposant à l’individuel de s’y adapter, quel que soit la situation de l’individuel composant le collectif ?

Dit autrement, l’approche « malthusienne » du collectif peut-elle conduire au bien-être individuel sur le plan profond de la vie quotidienne, y compris en laissant espérer que le chemin emprunté y conduit ? La civilisation occidentale paraît être confrontée à un tournant majeur sur ce plan, pas toujours perçu par ceux pour lesquels leur vie quotidienne ne les place pas face à l’acuité d’une souffrance due à leur constat d’impuissance. Il est vrai que selon notre position dans la pyramide, être plutôt au sommet fait oublier la base.

A l’aube de ce nouveau millénaire, la fracture sociale1 apparaissait dans une campagne électorale tandis que des ouvrages le traduisaient par « le ghetto français »2, « la peur du déclassement »3 ou encore « la France périphérique »4. Il ne s’agit pas de vouloir être exhaustif dans l’énumération de ces alertes mais de rappeler ce son polyphonique, peu agréable car porteur d’un message alarmiste concernant une catégorie de citoyens, pourtant relativement importante puisque dans une pyramide, la base est plus large que le sommet. Mais cette réalité n’étant pas flatteuse d’une part et d’autre part, elle décrivait des coins particuliers du territoire français, ceux qui ne sont pas pratiqués par le tout-venant, il est toujours possible d’accuser les lanceurs d’alertes de mauvaises intentions, cherchant à faire reconnaître une réalité qu’il est toujours possible de rendre invisible. D’ailleurs, n’attendons-nous pas, le plus souvent, que des symptômes apparaissent et que la maladie se déclare pour considérer l’objectivité d’un mal, alors que ce dernier peut s’être installé depuis longtemps tout en étant ignoré, rendu invisible ? Où se situe la reconnaissance du mal et quelle importance accordons-nous à sa prévention ? Au-delà de la lutte pour la reconnaissance en sociologie et en philosophie sociale, un champ d’exploration peut s’ouvrir sur ces bases en psychologie politique.

Plus précisément, à l’origine des travaux sur la reconnaissance, Hegel a incliné ses analyses en privilégiant l’universel dans son opposition au singulier, ce qui induit implicitement à chercher dans le collectif les constantes de l’individuel. L’homme statistiquement défini participe de cette démarche également. Or, sans vouloir inverser le choix, dès lors que l’homme est appréhendé dans sa présence physique, ce qui se dégage de lui est qu’il est animé de sensations, de sentiments, d’émotions, etc. qui le définissent dans sa qualité d’être humain vivant, en mouvement, et non figé. En conséquence, la pertinence des connaissances fournies par Hegel n’est pas à remettre en cause mais peut être complétée par l’insertion des réflexions quant à l’individuel secret, l’intime, l’intériorité, fournies par George Simmel5, le « résiduel inaccessible au social ».

Or, s’agit-il bien de « résiduel » (comme d’ordinaire il est appréhendé) dans la mesure où toute l’interprétation personnelle sur le plan des émotions, des affects, des sensations, du psychique, en situation de reconnaissance reste dans l’ombre bien que déterminant la lecture de l’expérience vécue, consciente ou pas d’ailleurs ? Ceci implique que le singulier intime aurait un impact non négligeable sur le social tout en ne se révélant pas obligatoirement. Des exemples de vengeance déterminée et persévérante existent dans des relations de voisinage dans lesquelles des ancêtres avaient eu à découdre et dont les traces se font encore sentir et ressentir d’ailleurs, dans la cohabitation contemporaine. L’être soi n’est pas totalement réductible à l’être social et se soustrait à lui parfois.

Sans vouloir nous enfermer dans la psychanalyse mais sans l’exclure tout à fait non plus, il est intéressant de faire état, ici, de la traduction, par Cornelius Castoriadis6 de ce mode d’être par : « l’insconscient, écrivait Freud, ignore le temps et ignore la contradiction... L’inconscient constitue un « lieu » où le temps (identitaire)... comme déterminé par et déterminant une succession ordonnée, n’existe pas » et, plus loin, il souligne : « lorsque, à propos de l’inconscient (et même du conscient), nous parlons de représentation en la séparant de l’affect et de l’intention inconscients... Comment ne pas voir qu’elle (la représentation) échappe aux schèmes logiques les plus élémentaires... » et enfin, il insiste : « nous nous leurrons,... Lorsque, emportés par l’habitude de l’interprétation, la nécessité de traduire les données de l’inconscient en termes de langage, etc. ».

Tout n’a pas été dit sur la reconnaissance, nous semble-t-il, ni sur ses corollaires que sont le mépris et l’humiliation. D’ailleurs, l’humiliation subie par l’Allemagne au lendemain de la Première Guerre Mondiale, à l’occasion de la signature du Traité de Versailles en 1919, est citée parmi les causes de la Seconde Guerre Mondiale. Par ailleurs, Hitler est décrit comme ayant personnalisé ce challenge dans la vengeance, objectif devenu tant personnel que national. Et puis, il serait possible de poursuivre en citant l’ouvrage de Jean Ziegler7 « La Haine de l’Occident » où l’humiliation a été exprimée par les pays du Tiers Monde nouvellement décolonisés réunis pour la première fois à l’occasion de la conférence de Bandung en 1955 ou ceux de Bertrand Badie8 qui reprend plus largement l’humiliation dans les rapports internationaux.

Un intérêt se profile à soulever le voile sur la reconnaissance dans un champ plus large que celui de la philosophie sociale pour éclairer davantage qui est « reconnaissable » et comment cela est vécu. Ce qui nous semble faire défaut depuis de nombreuses années, c’est qu’à force de craindre les passions en leur préférant la raison, nous nous sommes éloignés des émotions et des affects. Cela nous entraîne à risquer de minorer ou d’omettre le fait qu’une telle démarche, dans sa logique interne, peut aboutir à ne prêter attention qu’aux concepts et à l’abstraction humaine, simplifiant l’humain à ce qui reste adaptée à son approche expérimentale. Y réfléchir par le biais de la notion conceptualisée de reconnaissance peut n’être pas inutile, ce qui ne nous place pas, pour autant, dans une position d’opposition mais dans celle d’une vigilance accrue.

Si la vie humaine dans toutes ses dimensions est complexe, c’est qu’elle est conflictuelle, y compris dans la vie intérieure de chacun de nous, et en niant ce dernier, un diktat implicite s’opère à opter pour le modèle dominant imposé auquel se réfère les décisions et les actions prises au nom des citoyens. C’est pourquoi, la portée de la problématique de la reconnaissance dépasse, à notre sens, les champs disciplinaires dans lesquels elle a été étudiée jusqu’ici, et dont, outre Hegel, Axel Honneth, reste le plus reconnu d’entre eux pour ce thème, tout en ne rendant pas coupables uniquement les gouvernants. C’est l’objet que nous souhaitons mettre en évidence dans cet article.

Ainsi, commencer à traiter de la reconnaissance, c’est rappeler la contribution, après Hegel, en priorité d’Axel HONNETH, philosophe et sociologue, Directeur de l’Institut de Recherche Sociale de l’Université J. W. GOETHE et professeur philosophie sociale, même si depuis quelques années, ses travaux ont vu quelques tentatives d’explorations dans des pistes plus variées. A l’origine, Axel HONNETH s’est inscrit dans la promotion d’une théorie critique du capitalisme dont le concept de reconnaissance a pris un rôle relativement central, à la suite des premiers pas de Hegel. Pour en conserver la trace, nous avons opté pour le choix du titre de cet article, celui de l’un des ouvrages d’Axel HONNETH : « la lutte pour la reconnaissance ».

Cet article est structuré en trois étapes correspondant au cheminement réflexif que nous avons emprunté à propos de ce concept de reconnaissance. Ainsi, la première étape se consacrera à un résumé non exhaustif des points importants mis en évidence dans les recherches menées jusqu’alors ; la seconde étape s’exprimera sous forme d’une méta-lecture de la première étape pour mettre en évidence le profil de l’humain dont il est question dans ces recherches, et ce qui a pu être laissé dans l’ombre ; enfin, la troisième étape reprendra ces conséquences pour pointer comment en politique, un humain quelque peu « tronqué » involontairement peut percevoir un besoin de reconnaissance, définitivement inaudible car imprévu dans les schémas de pensée initiaux ; c’est là où la pertinence de la reconnaissance en psychologie politique peut s’illustrer.

1. Le point succinct sur le concept de la reconnaissance

Quatre sources nous ont permis d’enrichir cette étape : les ouvrages d’Axel Honneth « La lutte pour la reconnaissance »9 et « La société du mépris »10 ; un article relatif au roman de Ralph ELLISON « Invisible Man »11 ; le livre de Haud Guéguen et Guillaume Malochet « Les théories de la reconnaissance »12.

Le point de départ d’Axel Honneth s’appuie sur la construction théorique du jeune Hegel, d’un modèle de conflit interpersonnel tendant à la reconnaissance intersubjective où le thème de la lutte pour la reconnaissance se trouve limité à la seule question des conditions de formation de la « conscience de soi », un soi social. Or, cette étape de la conscientisation du soi est un processus qui conduit le nourrisson à différencier le moi du toi et à se définir peu à peu comme une conscience de soi tout en ne renonçant pas au moi qui va constituer le « noyau », le « germe », la « monade, originelle. Cette base originelle et unique sur laquelle le bébé va se socialiser en se différenciant, fait de l’individu un être semblable et singulier à la fois. Dans ces conditions, l’individu peut s’unir ou combattre, insister sur ce qui le rapproche de l’autre comme sur ce qui l’en éloigne. En conséquence, le processus de reconnaissance, selon les circonstances, peut porter sur l’un comme sur l’autre aspect, sauf à vouloir n’en privilégier qu’un, celui de considérer autrui comme un ennemi potentiel.

Lorsque des compétitions se produisent, elles se fondent sur nos spécificités, celles qui subsistent en nous singularisant malgré notre socialisation. Cette idée est restée dans l’ombre, semble-t-il, chez Hegel qui a poursuivi sa réflexion philosophie sur la conscience de soi de l’être social en société, en s’inspirant de Machiavel et de Hobbes à partir du modèle de la « lutte sociale » rapportant les conflits humains non pas à des motifs de conservation individuelle mais à des mobiles moraux, dans la mesure où la morale serait la seule manière d’ériger des principes de réciprocité respectés.

Pour Hegel, la construction individuelle s’inscrit dans la construction sociale, l’identité personnelle trouvant son développement dans l’action réciproque de l’éducation universelle dont s’inspirent la relation parents-enfants, la part de la personnalité individuelle se trouvant circonscrite au sentiment pratique d’avoir à survivre au moyen des biens et soins extérieurs, ce qui fonde à la fois la vie sur sa dimension matérielle et la notion de besoin inhérent à cette dimension. A cette reconnaissance « utile » vient s’ajouter les échanges contractuels et les rapports pratiques entre individus enregistrés dans le processus de généralisation juridique, garantissant une certaine « contractualité » morale instituée et la satisfaction des exigences de justice. C’est là qu’interviennent l’éthique et le droit, la personnalité juridique et la reconnaissance basée sur ces principes. Il est possible, pourtant, de souligner que des circonstances fortuites ou non, peuvent exister pour solliciter des aspects particuliers de l’humain : par exemple, lorsqu’une équipe de marins ou de sauveteurs forment un ensemble homogénéisé par un objectif partagé, c’est l’union des forces qui est privilégie et non la division. Le dépouillement matériel peut ne pas obérer, dans certaines circonstances, la manifestation de l’union des sensibilités vivantes humaines. Il est intéressant de remarquer combien, dans notre société de contrats, des faits et gestes témoignant de civilités de bon aloi, tendent à se raréfier, n’étant plus « contractuels ».

Hegel va définir le concept de lutte comme inhérent au schéma des rapports sociaux en général mettant en œuvre, de façon systématique, une victime et son bourreau dans une opposition intersubjective. Les modalités et les indicateurs de cette opposition peuvent varier selon que cette dernière s’exprime dans un contexte particulier d’un crime perpétré par exemple, ou d’interactions sociales plus classiques de la vie en société de ses membres. En s’inspirant de Schelling, il va dégager une forme de reconnaissance supérieure à la reconnaissance purement cognitive, au moyen de la catégorie de « l’intuition réciproque » par laquelle l’individu, à ce stade, « s’intuitionne dans chacun de ses interlocuteurs, comme soi-même ».

La reconnaissance ne comprend pas simplement une connotation de droit, d’éthique, de justice mais également d’affect à l’égard de l’autre comme de soi-même, comme dans la logique de l’honneur mais elle est complexe. Ainsi, peu à peu, Hegel ne caractérise plus l’ensemble de la réalité mais seulement cette « zone du réel qui s’oppose à l’esprit comme son Autre », entraînant à limiter la notion de nature en la situant dans le cadre de « l’esprit » ou de la « conscience », désignant le principe structurel par lequel le vécu social de l’homme se dissocie de la réalité naturelle. Cette démarche conduit à réduire les relations humaines au social contractuel.

« Dans ce nouveau contexte, le terme « reconnaissance signifie le progrès cognitif qu’une conscience parvenue « idéellement » à se constituer en totalité, accomplit lorsqu’elle « se reconnait » en tant qu’elle-même dans une autre totalité, une autre conscience ». Pour Hegel, cette découverte de soi -même en autrui conduit nécessairement à un conflit ou à une lutte parce que c’est seulement en niant réciproquement leurs exigences subjectives que les individus arrivent à savoir si l’autre se retrouve aussi en eux-mêmes comme une « totalité ». Le champ juridique va permettre à l’individu de se concevoir pour se légitimer comme une personne, y compris dans la relation d’amour, condition nécessaire de tout développement de l’identité du sujet (relativement à la famille) mais très vite, les droits mutuellement garantis auront à jouer un rôle essentiel dans l’organisation de la vie sociale. Hegel n’envisage pas réellement, dans le lien d’amour qui unit un individu aux membres de sa famille par exemple, qu’un esprit subjectif puisse être fondamentalement dérangé par des conflits susceptibles de l’obliger à réfléchir aux normes universelles de règlementation des échanges sociaux, pour y percevoir du « psychique » plus spécifique que socialisé dans l’optique de la lutte.

Enfin, Hegel justifie l’acte de reconnaître de plus en plus par le droit à être reconnu, puisque les sujets apprennent à se concevoir comme des personnes juridiques. Ainsi, selon Hegel, la nature serait assistée du droit pour que « dans l’acte de reconnaître, le soi cesse d’être ce singulier ; il est juridiquement dans l’acte de reconnaître, c’est-à-dire qu’il n’est plus dans son être-là immédiat. Le reconnu est reconnu en tant que valant immédiatement par son être ; mais justement, cet être est produit à partir du concept ; c’est l’être reconnu ; l’homme est nécessairement reconnu et il est nécessairement reconnaissant. Cette nécessité est sa propre nécessité, non pas celle de notre pensée, dans l’opposition face au contenu. En tant que reconnaissant, l’homme est lui-même le mouvement et ce mouvement supprime justement son état de nature ; il est acte de reconnaître. »

En conséquence, la lutte qui aurait pu prendre la forme d’une lutte pour l’affirmation de soi devient une lutte pour la reconnaissance qui s’exprimera dans la société au regard des conditions de propriété, sous l’égide de la possession de biens et de services, engendrant la perception d’inégalité, et d’injustice, incluant de fait le principe d’une intentionnalité intrinsèque à l’organisation sociale puis politique. « Hegel... retrace la construction de la réalité sociale comme un processus de formation dans lequel la relation abstraite de la reconnaissance juridique s’enrichit progressivement de contenus matériels ; la société civile apparaît à ses yeux comme une structure institutionnelle résultant de la sédimentation des formes de concrétisation de la relation juridique. L’introduction du rapport contractuel, et donc du contrat, par lequel la conscience de la réciprocité des rapports pratiques, déjà contenue en germe dans l’échange, va signifier un élargissement de la forme institutionnalisée de la reconnaissance, reconnaissance légale au contenu moral.

Ainsi, seul le droit offre aux représentations morales particulières un moyen d’expression socialement englobant, de sorte de la lutte des classes prend nécessairement la forme d’affrontements juridiques. De plus, Axel Honneth remarque que le concept de lutte sociale peut s’adapter aux descriptions empiriques les plus diverses dans la mesure où il rappelle toujours un noyau explicatif suggérant que les motifs de résistance et de révolte sociale se constituent dans le cadre d’expériences morales. Et il ajoute que ces motifs découlent du non-respect d’attentes de reconnaissance profondément enracinées, liées sur le plan psychique, aux conditions de formation de l’identité personnelle, base à partir de laquelle un individu se saura respecté ou pas dans son environnement socio-culturel, ce qui entraînera pour lui le sentiment d’être reconnu ou méprisé13.

Comment l’individuel, le subjectif, l’intime, s’expriment-ils par l’intermédiaire du psychisme, dans le cadre de la construction du soi de la personne, en interaction avec le collectif, dans le contexte d’actions sociales ou de lutte ? La réponse, rapportée par Axel Honneth, est suscitée par Georges Sorel14 sous l’influence de Bergson à savoir que « l’homme est d’abord un être d’affectivité, spontanément accessible aux images sensibles plutôt qu’aux arguments rationnels », ce qui peut expliquer pourquoi ce sont les mythes sociaux, dans lesquels un avenir incertain se trouve pour ainsi dire directement visualisé, sont le mieux à même de transformer en principes positifs le « cuisant » sentiment d’indignation des classes opprimées. »15

Comment l’individuel s’exprime-t-il dans les actions collectives ? « L’émergence de mouvements sociaux dépend de l’existence d’une sémantique collective qui permet d’interpréter les déceptions personnelles comme quelque chose qui n’affecte pas seulement le moi individuel mais aussi de nombreux autres sujets. Ceci ouvre à une perspective d’interprétation éclairant les causes sociales responsables de blessures individuelles, ce qui enrichit davantage la compréhension de l’expérience de reconnaissance... l’engagement dans l’action politique sert aussi, pour les personnes concernées, à sortir l’individu de la situation paralysante d’une humiliation subie passivement et à le faire accéder à une nouvelle relation positive à soi ».

Traitant du mépris, Axel Honneth rappelle que « nous vivons dans une culture affirmative dans laquelle la reconnaissance manifestée publiquement présente, bien souvent, des traits purement rhétoriques et ne possède qu’un caractère succédané. Devenue un instrument de politique symbolique, la fonction sous-jacente est, bien souvent, d’intégrer des individus ou des groupes sociaux dans l’ordre social dominant en leur offrant une image positive d’eux-mêmes. Dans ce sens, la reconnaissance est au service de la production de représentations conforme au système. Elle ne vise pas l’autonomie des sujets mais leur assujettissement, au point de configurer dans ce sens, leur rapport à soi.

Ainsi, la reconnaissance, processus constitutif de la construction de soi, revêt les attributs d’un mode de rapport aux autres, normalisés selon l’idéologie en vigueur. Or, la reconnaissance se fonde sur la manifestation publique d’une valeur ou d’une performance censée revenir à une personne ou à un groupe social. Aussi, et selon les circonstances, il est utile de s’interroger sur les critères d’appréciation de cette valeur ou de cette performance pour en évaluer la qualité de la reconnaissance ou en constater son absence, par l’indifférence ou encore la désapprobation ou le rejet. Car, schématiquement, la reconnaissance contribue à deux options : l’autonomie ou la soumission de l’individu, la première par la promotion de la personne incarnant le sujet, la seconde par celle de l’élément utile au système idéologique dans lequel il est inclus. Nous touchons là à l’ambivalence de la notion d’individuation, laquelle peut se mettre au service de l’une ou de l’autre des deux options, ce qui soulève des paradoxes et pour l’individu et pour la société. En résumé et bien que nous revenions sur ce point dans notre seconde étape, nous soulignerons que l’individuation peut permettre la réalisation de soi ou pas, articulée ou pas avec la contribution positive à la construction sociale ou pas. Il est toutefois important de rappeler que l’autonomie personnelle s’inscrit, par nécessité, dans l’hétéronomie sociale, l’être humain étant un animal social inclus dans une organisation sociale donnée à laquelle il appartient et dont il dépend.

Cette première étape s’achève sur le sentiment d’humiliation largement mis à nu ainsi que ses conséquences personnelles et sociales, intimes, émotionnelles, dans le roman de Ralph ELLISON16, à propos duquel Axel Honneth crée le concept d’invisibilité figurative. Dans son article intitulé : « invisibilité : sur l’épistémologie de la reconnaissance »17 Axel Honneth poursuit l’exploration du concept de reconnaissance en sondant les sensations et émotions auxquelles il se rattache concrètement. Tout l’intérêt de cet article réside, d’une part dans le fait que c’est une personne, un être humain, un sujet en même temps qu’un acteur social qui s’exprime à propos de son vécu et des conséquences de ce dernier et d’autre part, parce qu’il approfondit et explique ses allégations, étant à la fois impliqué dans une expérience « in situ » donc il est en même temps la victime.

Ralph Ellison est un Américain d’origine Africaine, qui rapporte dans son ouvrage, les sensations profondes corporelles, physiologiques et psychiques qu’il a éprouvées. Il en a décrit la manière dont ses sensations l’ont engagé dans un processus d’interprétation de l’évènement avant qu’il ne leur donne, en retour, un prolongement très particulier. Ce roman a le mérite de décrire, en détail, ce qui est souvent laissé de côté parce que traduits par « le vécu » ou « le ressenti » spécifique profond, intime, d’un fait par un être humain vivant, donc sensible. Et cette sensibilité, pourtant omniprésente sauf lorsqu’elle est tue par pudeur ou refoulement ou autres, est embarrassante dès lors que la logique de la raison ou du raisonnable veulent se saisir de l’explication au moyen des mots rationnellement intelligibles.

La notion d’invisibilité, associée au concept de reconnaissance parce que participant du phénomène de refus de reconnaissance, et donc de mépris et d’humiliation, a été imposée dans le titre du roman de Ralph Ellison. Il est intéressant, d’ailleurs, de constater les surprises qu’un tel rapprochement provoque lorsqu’il en est fait état : quel rapport entre invisibilité et refus de reconnaissance ? Ce roman et l’exploitation de son contenu par Axel Honneth, ont le mérite de mettre l’accent sur un point, peut être fondamental, qui vient en compléter un second : le premier est celui qu’il est question, dans ce cas, de perception consécutive à un évènement ressenti comme un choc, un traumatisme, ce qui signifie que cette perception puisse être unique, légitimement unique, pas obligatoirement partagée ; le second, c’est que le respect est dû à l’exposé de cette perception y compris lorsqu’elle semble sortir du registre habituel de ce qui est connu, puisqu’il y va de la dignité humaine d’un être humain vivant. Et puis, si nous dénions à un citoyen noir de s’exprimer au nom des citoyens blancs, au nom de quoi l’inverse se trouverait-il légitimé ? C’est là où interviennent les limites de « l’homme-statistique », autre concept utile en docimologie.

Ce serait un comble, en effet, que voulant traiter de la reconnaissance, d’emblée soit écartés des aspects pris en compte, ceux qui traduiraient un paroxysme d’acuités émotionnelles expérimentées sous prétexte qu’elles se présentent de façon excessive, « déraisonnable », en l’occurrence lorsque Axel Honneth use du concept d’ « invisibilité figurative » ! Pour être plus précis, dans ce roman, il s’agit de l’expression d’un citoyen américain noir appartenant à une société où les citoyens dominants sont blancs, ce qui signifie, pour l’auteur du roman, qu’un citoyen noir peut faire l’objet d’une stratégie délibérée par un citoyen blanc afin que ce dernier se crée les conditions d’une autre réalité, celle de l’invisibilité du citoyen noir.

Il est utile d’insister sur la description par l’auteur, reprise par Axel Honneth, du phénomène symbolisé par l’évènement à savoir qu’il ne s’agissait pas, pour Ralph Ellison, d’être l’objet d’une invisibilité effective liée à un défaut de fonctionnalité de l’appareil visuel. Il est question d’une invisibilité « de circonstance » décrite comme « figurative » qui fait disparaître la présence dans une « non-existence » au sens social du terme. Ce qui se traduit par un comportement manifeste de « regard à travers « que les personnes qui en sont victimes ne peuvent interpréter que comme des signes d’humiliation ». « Nous avons le pouvoir de manifester notre mépris envers des personnes présentes en nous comportant envers elles comme si elles n’étaient pas réellement là dans le même espace » précise Axel HONNETH pour définir ce concept d’invisibilité figurative, tout en insistant sur le fait que « ces personnes se sentent effectivement non perçues ». Il est évident que dans ce cas, la notion de respect est intimement liée à celle de refus de reconnaissance et à leur conséquence, le sentiment d’humiliation.

Axel HONNETH fait appel à Kant pour insister sur le concept de « respect », lequel introduit un élément moral dans les manifestations de la reconnaissance, lié à la perception de la valeur sociale et morale de la personne à reconnaître. En d’autres termes, accorder de la reconnaissance, c’est se décentrer de son amour-propre pour concéder une valeur à l’autre, ce qui définit « l’intelligibilité » de la personne, ce qui en précise « ses propriétés ». L’intelligibilité d’une personne considérée s’effectue sur la base d’une évaluation et d’un jugement a priori, ce qui confère à la reconnaissance exprimée ou pas, le statut d’une allégorie d’une action morale, selon la formulation d’Helmut Plessner.

Pour illustrer en résumant, le phénomène de la non-reconnaissance, qui sous-entend le refus de la connaissance c’est-à-dire le refus de l’acceptation de l’existence effective de la personne par sa présence effective, Axel HONNETH rapporte, du prologue du roman « Invisible Man », les commentaires suivants de l’auteur : ainsi que le raconte ce « je » toujours anonyme, il est bel et bien un homme de « chair et de sang » mais « on » ne souhaite tout simplement pas le voir ; « on » regarde directement à travers lui » ; il est tout simplement « invisible » pour tout le monde. Quant à la manière dont il est venu à être invisible, le narrateur répond que cela doit être dû à la « structure » de « l’œil intérieur » de ceux qui regardent ainsi implacablement à travers lui, sans le voir. Il entend par là non pas leur « œil physique », non pas un type de déficience visuelle réelle, mais plutôt une disposition intérieure qui ne leur permet pas de voir sa vraie personne.

Enfin, la conclusion d’Axel HONNETH illustre bien, en insistant sur l’aspect « déraisonnable » de cette situation : « ...l’invisibilité sociale dont souffre le protagoniste du roman de Ralph ELLISON est le résultat d’une déformation de la capacité de perception des êtres humains à laquelle est liée la reconnaissance – ou, comme l’exprime l’auteur, à un « problème qui a à voir avec la construction de leurs yeux intérieurs, ces yeux avec lesquels ils regardent la réalité à travers leurs yeux physiques »18.

Enfin, il est admis, « reconnu » que la reconnaissance fait partie de ce qui est désigné par « civilités », marques légitimes de respect qui scellent les humains dans leur condition partagée d’humanité. Le refus de reconnaissance prend, de ce fait, le sens « d’incivilités », perçues comme telles par les victimes comme Ralph Ellison a su le mettre en lumière. Selon ce roman, comment accepter qu’une norme « socialement tolérée et donc, admise implicitement » selon laquelle des situations « d’incivilités effectives puissent ne pas être considérées comme illégitimes » ? De plus, est-il nécessaire de rappeler que ces incivilités effectives légitimées implicitement par la norme, puisque non dénoncées explicitement mais, parfois, faisant partie d’une certaine forme « d’éducation », caractérisent une attitude et un comportement traduisant une provocation feutrée et donc véhicule de la violence ?

Cette précision est importante car ce type de situation tend à très vite dégénérer pour la simple raison qu’en apparence, à la superficie, rien ne justifie cela. Or, ce qui est omis, c’est l’humiliation qui, bien entendu, reste une violence sans traces apparentes alors que les sillons qu’elle creuse sont souvent, profonds. Dans un monde où la reconnaissance ne s’applique qu’à ce qui est conforme et avant tout visible et mesurable, que vaut l’humiliation ? Parfois, l’impact de l’humiliation se fait sentir, s’exprime explicitement, en différé et non immédiatement. N’ayant pas perçu l’humiliation, la réponse qui lui est apportée est incompréhensible.

2. Commentaires, remarques et questions que suscite encore la reconnaissance

Dans un premier temps, il est utile d’insister sur la complexité sémantique du terme « reconnaissance », sur sa polysémie qui, en anglais, ouvre sur deux traductions possibles, entre autres : « recognition » et « acknowledgement » par exemple. Ces deux propositions permettent de mettre en lumière une différence entre les deux, à savoir que « recognition » correspond à l’opération mentale de reconnaître tandis que « acknowledgement » peut se trouver davantage concerné par l’émotion ou l’affect ou l’imaginaire. La reconnaissance correspond à un ensemble de signes faisant sens pour témoigner positivement, avec nuances, d’un accueil, d’une acceptation. Le refus de reconnaissance trouve son sens dans l’absence de ces signes, alors que la socialisation nous conduit à les attendre puisqu’ils font partie de la norme. Ils comportent un aspect visible, objectif et donc observable même si leur objectivité émane de la stratégie d’une subjectivité, d’un sujet vivant et communiquant son évaluation subjective d’une situation donnée. C’est ainsi que la reconnaissance en soi, est le véhicule de sensations, sentiments et émotions. Elle émane de l’intime de chacun puisque son expression extérieure prend sens de message personnel et fournit les clés de l’interprétation de son contenu et de sa qualité, positifs ou négatifs. La vie intérieure de chacun est insondable, y compris par chacun, mais elle livre, quelquefois, des éléments d’accès comme la reconnaissance peut en représenter une occasion.

L’intelligibilité du message communiqué par les marques de reconnaissance se perçoit, notamment, au niveau de la personne qui les reçoit, et donc, d’après le filtre qui distancie le groupe d’appartenance de cette personne avec ce qui la qualifie intrinsèquement. Par exemple, pour reprendre le thème de la lutte pour la reconnaissance dans le contexte économique d’une entreprise, certains collaborateurs de base apprécieront tel ou tel de leurs supérieurs, et réciproquement, indépendamment des catégories sociales d’appartenance ou de stratégies à caractère pervers. De la même manière, dans une famille, des parents peuvent appliquer à leurs enfants, des marques différentes de reconnaissance selon leur réussite scolaire par exemple, ou selon d’autres critères. La reconnaissance est individualisée, et donc, à ce titre, elle repose sur un choix préalablement sélectionné de critères, qui interviennent comme valeurs, pour façonner les relations interpersonnelles en fonction de chacun. La reconnaissance fait naître des normes à l’intérieur de la norme, dans le sens d’une discrimination encore plus sélective ayant pour conséquence, davantage d’exclusion.

Comme la reconnaissance est une affaire d’affect, de sentiments, de psyché c’est-à-dire de relation très spécifique établie sur la base de critères et d’indicateurs qui font sens et contribuent à rendre homogène et cohérent, l’ensemble de l’environnement dans lequel chacun évolue dans sa vie quotidienne. C’est la conscience de soi qui façonne son environnement tout en établissant des liens sociaux sur des critères tels que l’utilité, ou la sympathie, etc. sur la base d’indicateurs visibles (signes objectifs ou subjectifs extérieurs perceptibles) ou sur la base de l’intuition (selon l’effet Pygmalion où l’intuition a priori au sujet d’un élève a pour effet, de provoquer, parfois, une véritable « metanoïa » à cet élève).

Or, cette conséquence positive de reconnaissance à caractère sécurisant et non pas angoissant (vais-je obtenir de la sympathie ou pas ?) permet à chacun de trouver, à l’extérieur de soi, des éléments nourrissants sa recherche intérieure d’équilibre, d’homéostasie psychique vers laquelle on ne peut que tendre. Cette description optimum peut être qualifiée de bien-être, de plénitude, ce qui se constate chez le nourrisson apaisé comme chez l’adulte sécurisé. S’il est possible, sur le plan individuel, d’obtenir ces moyens complémentaires nécessaires à la consolidation de sa conscience de soi, lui permettant confiance et impulsant un enthousiasme dans ses projets comme dans ses réalisations, il n’en sera pas seul bénéficiaire mais l’ensemble de son environnement le sera, tout autant que la société.

L’inclusion et l’accueil qu’elle symbolise, ne remet pas en question le principe de pouvoir exister dans une société donnée mais ouvre la possibilité d’être bien et donc de se comporter non pas sur la méfiance, mais sur la confiance. La reconnaissance procède d’un ensemble de « dons » que la société peut faire à l’individu pour l’encourager à être soi sans devenir ennemi des autres. Il ne s’agit pas d’utopie mais de règles simples de co-existence dans lesquelles chacun y perçoit une place possible. Comment Ralph ELLISON, dont la couleur de peau est noire, donc visiblement différente, peut-il se percevoir en sécurité dans la mesure où ce qu’il témoigne est discriminant. C’est pourquoi, le choix de s’appuyer exclusivement sur des traits visibles et objectifs (sachant que parfois « le gendre parfait peut s’avérer une crapule sans nom) va à l’encontre de l’équilibre sécurisant pour les individus d’une société. Il ne s’agit pas, non plus, de prosélytisme du type « tout le monde est beau... » mais simplement d’appeler une société dont les règles de fonctionnement sont clairement et délibérément inclusives, ne serait-ce que parce que cette société serait la plus forte de toutes les riches des éléments la composant.

Par ailleurs, une société n’a-t-elle pas le devoir d’aider ses éléments constitutifs que sont les individus à leur permettre d’atteindre ce bien-être, qui n’est pas réductible au matérialisme, comme l’exemple de l’actualité nous le prouve chaque jour. Du moins, cette société pourrait avoir le devoir de ne pas renforcer les handicaps produits par les conflits et problématiques psychiques de ses éléments les moins « équilibrés » pour les répercuter en « normes » en les amplifiant. Il est un argument que l’intelligence artificielle et le trans-humanisme mettront à l’ordre du jour : l’IA s’attribuera, demain, 25 % des postes occupés par des humains aujourd’hui ; or, les humains sont ceux qui ont créés la société (à partir de deux humains...) et sont, également, ceux, qui ont créés l’IA. Les humains auront leur rôle à jouer en mettant en œuvre une créativité compatible avec leur substance et monade humaine et non pas, comme il y a un demi-siècle, nous avons pu constater l’inverse, en 39-45, où la créativité n’était pas absente.

Aussi longtemps que nous laisserons dans l’ombre les six volets suivants, le réel et la réalité de chacune des disciplines de recherches ne se recouvriront que sur une partie alors que les prétentions sont d’expliquer l’ensemble :

1) L’humain est un être de raison mais ne se réduit pas à lui. Le monde est sensible, sentiment, affect parce que l’humain est vivant et sensibilité par son environnement qu’il sensibilise à son tour. Sa psyché joue un rôle fondamental dans son existence dès lors qu’il se manifeste. Or, mésestimer ou ignorant cet humain vibrant car vivant, n’est-ce pas œuvrer sur un concept d’humain fictionnel, tel qu’il est voulu et non tel qu’il est vécu ?

2) Les neurosciences font remarquer que 5 % de notre activité cognitive sont conscients et 95 % en dehors du champ de notre conscience. Aborder l’ensemble du réel concernant l’humain à partir des 5 % pour l’extrapoler en considérant qu’ils peuvent expliquer l’humain en général, n’est-ce pas, à nouveau, requérir la fiction pour combler ce qui reste inaccessible ?

3) Si la reconnaissance semble être abordée par la réflexion, l’analyse et les travaux sur le terrain, nous est-il possible d’affirmer que les pulsions qui en sont l’origine sont explorées alors que nous n’approchons que les manifestations de la reconnaissance ?

4) Alors que l’effet placebo est constaté et qu’il est évalué à une contribution de 30 % voire plus dans les guérisons, comment nier que l’individu peut agir positivement pour lui alors qu’il est impossible d’en expliquer les processus ?

5) Dans ces conditions, l’individu étant capable d’agir positivement, pourquoi ne lui serait-il pas possible de changer de perspective pour la société qu’il érige, laquelle le façonne en retour ?

6) Enfin, le robot ne serait-il pas la réalisation matérielle du concept de l’humain simplifié et réduit à une mécanique modélisé dans un but utilitaire. Dans ces conditions, sommes-nous prêts à nous soumettre à l’utilitaire au point où la reconnaissance ne se manifesterait que sur contrat ? Est-ce ainsi que les humains envisagent de s’autodéterminer ?

Aussi est-il urgent que l’être humain perçoive son humanité comme la racine de ce qui le détermine à être ce qu’il est car à force de confondre passion et émotion pour éviter leur complexité, il reste l’humain simplifié qui, par magie, passe de l’état d’homme raisonnable à l’homme de raison à l’homme vivant selon les circonstances et les institutions. Or, lui laisse-t-on le « loisir » de se subjectiviser à force de n’être que l’objet des sondages, des examens, des diagnostics, des situations, des expériences, etc... Il s’agit, non pas de s’opposer, mais de pointer la volonté de simplification qui finir par décider d’un modèle « tel que voulu » en occultant la réalité (telle que vécue) ; l’humain ne risque-t-il pas d’en être la victime si la société dans laquelle il est immergé ne considère pas que l’humanité qui l’habite est suffisamment importante pour être ménagée afin que la reconnaissance primordiale, fondamentale, fondatrice de toutes les reconnaissances, s’appuie sur ce constat ?

Est-il utile de rappeler que le processus de reconnaissance suppose un face à face, dans un schéma le plus simple par exemple, entre un humain-sujet qui va reconnaître et un humain-objet à reconnaître, entre des demandes et des attentes de reconnaissance à satisfaire qui le seront ou pas, et réciproquement. Or, si la reconnaissance se fonde sur une subjectivité, les attentes et les demandes ne le sont pas moins, et la conscience de leur satisfaction également, dans la mesure où la reconnaissance met en présence des êtres humains vivants, sensibles, et donc émotionnellement impliqués. Une réciprocité va se mettre en place dont la lecture et l’interprétation feront l’objet de liens et de sens affectés sur la base de l’interprétation que chacun fera de ce qu’il aura éprouvé durant l’expérimentation dans la situation vécue. Selon que ce lien sera de nature positive ou bien ambiguë ou équivoque ou bien encore négative, les conséquences prendront une forme différente, adaptée, nourrissant des sentiments et une mémoire positive ou bien déclenchant une volonté de vengeance ou de retrait ou de tristesse, etc.... La reconnaissance meuble, anime et dynamise l’histoire de vie des individus selon l’importance et l’intensité du besoin de reconnaissance de chacun en fonction des manques de sa vie personnelle. Si la reconnaissance remplit ce rôle, même si elle peut passer inaperçue au quotidien, il est possible d’en induire qu’elle laisse derrière elle les traces de reconnaissance réussie ou pas, et que dans les domaines de la vie quotidienne où l’expression n’est pas possible, sans doute que des années peuvent être nécessaires pour ne jamais estomper totalement les conséquences d’un problème de reconnaissance.

La reconnaissance se mettant en œuvre dans une situation interpersonnelle, sous le prisme d’une réciprocité, d’un échange, elle peut donc être présentée comme une condition situationnelle d’une transaction implicite. Il est possible d’imaginer, en effet, qu’il se produit à cette occasion, un don avec un contre-don, forme de contrat social liant des êtres humains dans une relation d’appartenance, à une famille, un groupe, une entreprise, une nation, la communauté des humains. Dans chacune de ces situations, la reconnaissance permettra le témoignage d’une information en termes d’inclusion ou d’exclusion, avec toutes les nuances possibles entre les deux, y compris dans la famille où certains sont « reconnus comme de vilains petits canards » ! La reconnaissance est donc, un processus important voire fondateur du lien que la personne concernée établira avec les autres, mais avant tout avec elle-même, car dans cet échange, les informations véhiculées par autrui vont venir nourrir l’image que la personne a d’elle-même, pour la conforter ou la déstabiliser. Là encore, il est question d’émotion, d’affect et d’imaginaire dans la mesure où il sera question de satisfaction ou d’insatisfaction, de confiance témoignée ou non, de plaisir ou de déplaisir, etc.... Mais que dire lorsque cette transaction est négative au point de mettre en jeu le principe de l’acceptation de l’existence de l’autre comme dans l’apartheid par exemple.

La portée de la reconnaissance dans la vie quotidienne paraît importante et la signification qu’elle permet de traduire, positive ou négative, engage l’orientation des relations interindividuelles et l’atmosphère qui règne dans chaque situation particulière de la vie quotidienne, sans exclusions. Si le voile est à lever sur le besoin de reconnaissance, peu abordé lorsqu’il est question des adultes alors qu’il l’est davantage relativement aux enfants, et surtout aux nourrissons, la psychologie et la psychanalyse sont impliquées. Ainsi, la première relation de personne à personne qui s’établit entre le petit enfant et sa mère ou son substitut, et tout particulièrement sur la qualité de cette relation, est déterminante pour l’évolution de l’enfant et elle repose sur la disponibilité de la mère et du père pour lui manifester leur reconnaissance, cette notion prend une tournure polysémique. Elle est synonyme de l’accueil et ne se limite pas à cela car quelques mots suffisent pour souligner de façon un peu schématique, certes, que c’est parce que cette relation a été sécurisante à deux (la mère) que l’enfant va pouvoir, peu à peu, se construire en un « moi » dans sa solitude d’être humain, différent de sa mère. D. W. Winnicott le rappelle dans « la capacité d’être seul »19 en montrant le poids de la reconnaissance du nourrisson par la mère dans le développement affectif de l’enfant. « La maturité et la capacité d’être seul impliquent que l’individu a eu la chance, grâce à des soins maternels « suffisamment bons » (good enough) d’édifier sa confiance en un environnement favorable. Il y est parvenu par la répétition de gratifications instinctuelles satisfaisantes ». Ces gratifications ne sont-elles pas des marques de reconnaissance ?

En pénétrant plus avant dans la construction de l’identité de l’adulte, plusieurs courants de pensée vont converger en enrichissant tout en diversifiant les contenus. Dans ses écrits de jeunesse, Hegel recourt à la philosophie de la conscience dans l’étude de la formation de l’esprit. Dans ce contexte, Axel Honneth rappelle que, selon Hegel, la conscience apprend à se comprendre comme une « unité immédiate du singulier et de l’universel » et en conséquence, comme une totalité. La reconnaissance symbolisera « le progrès cognitif qu’une conscience parvenant à se constituer en totalité, réalisera en se reconnaissant en tant qu’elle-même dans une autre totalité, une autre conscience »20. Citant Hegel, il poursuit : « Mais je ne puis savoir que ma totalité en tant qu’elle est celle d’un individu singulier dans l’autre conscience est précisément cette totalité existant pour soi, je ne puis savoir si ma totalité reconnue, respectée, que par la manifestation de l’agissement de l’autre par rapport à elle ; de même l’autre doit m’apparaître comme une totalité, tout comme moi je dois lui apparaître ainsi »21

Le besoin de reconnaissance prend racine dans la dimension vivante, dynamique de l’être humain et tout au long de sa vie, va l’accompagner comme composante de sa construction personnelle intime dans le but de lui permettre le maintien d’un équilibre psycho-affectif global. Le besoin requiert l’inclusion, fondation des solidarités que nos ambitions souhaitent voir responsabiliser chacun d’entre nous. Aujourd’hui, semble-t-il, l’empathie ne suffit plus ! Comment le comprendre ? Les valeurs républicaines font le lit de ce qui peut permettre à la société d’être plus humaine mais en sommes-nous suffisamment imprégnés ?

Cette interrogation nous conduit vers les valeurs républicaines immergées dans la démocratie sous l’égide de la Déclaration des Droits de l’Homme. D’autres questions se posent quant au champ de la psychologie politique, au sujet de ce que la démocratie, les Droits de l’Homme et les valeurs républicaines françaises peuvent contribuer à construire de nouveau pour inverser le cours de l’exécution politique actuelle ; autrement dit : comment rassembler alors que tout divise et sur quelles bases fonder un nouveau principe de reconnaissance responsable ?

3. L’invisibilité-visibilité figurative de l’humain chez le citoyen en démocratie

Le concept d’invisibilité figurative utilisé par Axel Honneth désigne la capacité à la disposition de tout être humain lui permettant d’adapter la réalité à laquelle il est confronté, en l’aménageant selon ses choix et ses désirs afin de rendre cette réalité compatible ou convenable pour lui. En conséquence, il sera aveugle devant certains faits ou évènements ou détails en leur opposant une cécité de circonstance, tandis qu’il consacrera son sens visuel à l’observation de ce dont il souhaite être le spectateur ou le témoin parce que cela conforte ses valeurs ou ses options. Selon cette acception, il lui est donc possible d’occulter ce qu’il ne désire pas voir en dépit de la visibilité physique, ou de ce qu’il ne désire pas être vu l’avoir vu, et par ailleurs, il dispose de la faculté de mettre en lumière pour s’y consacrer, les aspects mis en lumière par la visibilité figurative. Notre mode de relation au monde qui nous entoure s’inspire de cette double capacité de rendre invisible/visible des pans entiers en fonction de critères personnels conscients ou inconscients.

Deux auteurs vont permettre de mieux illustrer cet aspect, chacun ayant approfondi la relation entre l’individu et la société quant à l’usage de la reconnaissance. Le premier est Paul Ricoeur tandis que le second est Charles Taylor ; Paul Ricoeur, dans son essai « Parcours de la Reconnaissance »22, reprend la notion d’identité reliée à la reconnaissance pour replacer l’individu dans son contexte d’agent responsable de ses actions. La reconnaissance s’entendrait, alors, dans cette relation mutuelle de reconnaissance de responsabilité, ce qui à la fois ne nous éloigne pas du roman de Ralph Ellison, l’agent blanc est reconnu responsable de la non-reconnaissance de Ralph Ellison car sa couleur de peau est noire, mais l’idée de responsabilité ne s’arrête pas aux situations négatives. Un autre aspect paraît intéressant à retenir dans le développement exposé par Paul Ricoeur, c’est celui du passage des capacités individuelles à celles de capacités sociales ou « capabilités », néologisme créé par Amartya Sen pour désigner des capacités individuelles ayant rencontré des possibilités de conditions sociales et politiques de réalisation de soi. Ceci permet d’illustrer la reconnaissance de soi en tant que porteur de potentialités, à la fois un être et un non-être en potentiel, et en même temps, la reconnaissance de soi-même (comme un autre qui dispose de la même égalité des conditions conformément à la démocratie).

Dans « Le malaise de la modernité »23, Charles Taylor oppose la réalisation de soi individualiste et égocentrique à celle mise au service de la communauté sociale, relevant le paradoxe suivant lequel s’il peut y avoir une vie bonne à titre individuel, elle ne peut se réaliser que dans le cadre d’une interdépendance sociale nécessaire à satisfaire l’ensemble de nos besoins, y compris ceux de reconnaissance. Car Robinson Crusoé malade, a besoin d’un médecin et a dû recevoir, durant son enfance, les bases nécessaires à sa survie en solitaire, cette re-connaissance première dont tout nouveau-né a besoin pour être accueilli parmi ses semblables. Le point central de ce livre est d’insister sur le but de la reconnaissance comme celui de la co-existence en mettant en relief l’engagement à l’égard des autres qui, implicitement et explicitement, nous caractérise. Il stigmatise la culture contemporaine qui encouragerait une compréhension presqu’exclusivement personnelle de l’épanouissement de soi car notre identité exige la reconnaissance des autres en mettant en relief le concept de dignité comme consubstantielle à la politique de reconnaissance égalitaire a priori contenue dans la démocratie. Enfin, il relève le paradoxe d’avoir à revendiquer l’égalité des cultures et des sexes comme des différences à reconnaître mais qui ne peuvent s’entendre que comme co-constructrices d’une société en devenir, incluant ces différences comme élément enrichissant la construction commune. La culture démocratique relève d’une culture citoyenne, laquelle relève d’une culture de la reconnaissance de la responsabilité individuelle comme se ressourçant auprès de l’ensemble et ressourçant l’ensemble. Sans nier la tension qui existe entre l’épanouissement de soi et celui de la société, la démocratie est un moyen par lequel, pour lui, l’échange au profit de l’un comme de l’autre peut se produire tout en étant discuté en permanence, mais avec, à l’esprit, les valeurs républicaines et la dignité de l’homme des Droits de l’Homme.

Cependant, le cheminement réflexif pointe immédiatement que tout humain véhicule ses conflits psychiques et ses problématiques affectives, qui en dessinent sa singularité et va se répercuter, par exemple, sur les attentes de chacun à l’égard de la reconnaissance par autrui. L’ego n’est jamais très loin pour manifester son avidité de pouvoir et de ses attributs, au point tel, parfois, que les réflexes dans ce sens s’étant installés chez un individu, celui-ci est prêt soit à pratiquer le déni de comportement, soit au contraire, à instituer le comportement égoïste comme norme (à condition que cette norme lui permette de conserver la supériorité sur tous !). Il n’est pas inutile de rappeler qu’en matière humaine, lorsque la division est utilisée comme stratégie nationale, elle devient une pédagogie sur deux plans, à la fois diviser permet de réussir à vaincre et c’est une attitude à promouvoir. Dans ce cas, sauf à imaginer que les humains sont des girouettes, ceux qui ont été les victimes des divisions, soit deviennent les promoteurs de nouvelles divisions, soit se retirent de la situation et deviennent résignés et distants. La politique a laissé sur le côté, de nombreux citoyens qui n’y croient plus.

Il reste à citer Axel HONNETH lorsqu’il se réfère à Georges SOREL24 : « ...c’est seulement dans des réactions émotionnelles négatives que se manifestent les individus ou les groupes sociaux, les idées qu’ils se font sur le bien éthique : la morale représente pour Sorel, l’ensemble de tous les sentiments d’offense et d’humiliation par lesquels nous réagissons lorsqu’il nous arrive quelque chose que nous jugeons moralement inacceptable. En ce sens, l’écart entre la morale et le droit se mesure à la différence fondamentale qui existe entre des réactions émotionnelles négatives et l’instauration de normes positives »25. Que dire de notre société actuelle et du cours qu’a pris la politique dans notre pays depuis quelques décennies déjà ? Se reconnaît-on dans une identité nationale qui exclut ?

C’est en quelque sorte la grille de lecture qui nous paraît avoir été appliquée par certains citoyens dans notre République Française pour lire la démocratie à laquelle ils étaient appelés à participer. C’est également de cette façon que la relation avec la politique semble être engagée avec certains des citoyens, ce qui engendre toute forme de violence, verbale, physique, mais aussi invisible comme l’abstention (une certaine forme de violence faite à la démocratie mais parce que la démocratie est peut-être vécue comme une violence également) ou l’apathie devant la chose politique alors qu’elle serait censée être l’affaire du peuple en démocratie. Entre les citoyens et la démocratie, c’est aussi une question de reconnaissance : comment se reconnaît-on citoyen dans une démocratie ? Quelle reconnaissance relie la démocratie au citoyen ? Car le décréter n’est pas suffisant pour s’en sentir détenteur.

En effet, la culture citoyenne en démocratie s’inscrit dans une reconnaissance de l’égalité des conditions, sous l’égide des valeurs républicaines françaises de liberté, égalité et fraternité, adossées à la Déclaration des Droits de l’Homme, le tout étymologiquement placé dans un schéma où c’est le peuple qui fait la démocratie et où la démocratie exécutée est celle du peuple. Sans vouloir ajouter au débat sur le peuple occupant tant d’ouvrages critiques ou interrogateurs de la démocratie, il est juste intéressant de questionner quel peuple peut être capable d’être compris, dans les deux sens du terme comprendre, par la démocratie contemporaine. Car cette notion de peuple impose une double perspective, la première liée au fait de pouvoir le constater effectivement, la seconde inhérente au fait de se sentir lui appartenir, en faire partie, répondre de lui. Or, outre que la notion de peuple se cherche car l’idée nous a été fournie par la théologie invoquant une transcendance filiale sur le modèle de la famille dans lequel Dieu serait le père et le peuple, ses enfants. Dans ces conditions d’homogénéité d’organisation primordiale imposée, l’égalité des conditions ne peut poser de problèmes, ni majeurs, ni mineurs. Mais en s’abstrayant de ce schéma, il n’est plus aussi attrayant de « faire partie du peuple » et même, pour certains, franchement répulsif, après avoir caractérisé le peuple de populace. C’est le cas d’une société qui divise les citoyens entre le peuple et les élites, rendant attrayant l’accès à la catégorie supérieure tant les privilèges y sont attractifs.

Comment, alors, la démocratie peut-elle être encore définie par « le gouvernement du peuple, par le peuple et pour le peuple » selon les propos d’Abraham Lincoln, ce qui revient à respecter littéralement l’étymologie de démocratie ? De plus, comment obtenir une cohésion en se référant au peuple lorsqu’une partie des citoyens ne veulent pas se laisser qualifier par ce vocable d’une part, et d’autre part comment faire unité dans cette division entre les gouvernants et les gouvernés ? Si, à Athènes, le tirage au sort permet à chaque citoyen éligible, de participer au gouvernement, les conditions contemporaines ont éloigné la base du sommet de la pyramide, non pas toujours par volonté ou par snobisme, mais simple pour des raisons de « reconnaissance ». En effet, comment imaginer des conditions de vie qui nous sont étrangères et le seront définitivement alors qu’elles caractérisent le plus grand nombre ? La bonne volonté, et même la solidarité et la bienveillance n’y suffisent pas car la reconnaissance, telle qu’elle se pratique de nos jours, conduit à « rassembler ceux qui se ressemblent ». Autrui est un autre moi-même, malgré ses différences car ces dernières ne me gênent pas et même, peuvent m’être utiles le cas échéant.

Aussi, si la reconnaissance du concept de citoyen ne pose aucun problème au concept de démocratie, dès lors que l’ensemble de cette composition est animée par la dynamique du vivant, ce qui allait de soi se complexifie par la complexité et l’ambiguïté de l’humain, a fortiori dans une société qui tend à diviser pour régner.

Dès lors que l’individu sera perçu comme être humain doté de raison mais aussi d’émotion, de sentiments ou affects, de sensations, d’une psyché qui le conduira à être celui qu’il est comme global, de nouvelles perspectives d’envisager le citoyen en politique seront possibles. En effet, nous constatons que lorsque nous sommes touchés par un évènement grave, des répercussions se font sentir au niveau de l’état général. L’humain, malgré la fragmentation artificielle à laquelle il est soumis par les diverses approches disciplinaires scientifiques, fonctionne comme un tout, comme une unité. Or, nous savons également que cette unité peut éprouver un état d’équilibre ou tendre à cet état, ce bien-être qu’il recherche aujourd’hui dans toutes les promesses commerciales. Or, bien-être est simplement la caractéristique inverse du Français moyen consommateur d’antidépresseurs et d’autres substances, dont le malaise fait l’objet, de temps en temps, d’articles édifiants pour un pays comme la France.

Or, une société n’est pas homogène, ni composée d’éléments homogènes sauf à décider de le proclamer et de travailler sur cette modélisation a priori dans laquelle les citoyens seraient tous des êtres de raison, capables de gérer leur émotion et affects, etc. Dans cette entité artificiellement construite mentalement, tout y est possible y compris d’imaginer que plus les humains la composant bénéficieront de biens matériels, plus ils éprouveront de bien-être. Pourtant, nous savons que ce n’est pas le cas. Mais c’est pourtant le schéma dans lequel nous sommes ! Pourtant, la reconnaissance de la réalité vivante que le concept de société recouvre ne paraît pas être une priorité, et ce n’est pas un problème politique récent bien qu’aujourd’hui, l’impatience se fait entendre.

Comment est-il possible qu’une société, qu’une démocratie impose au citoyen une reconnaissance réciproque si les manifestations de cette réciprocité ne sont pas convaincantes ? Comment imaginer une égalité des conditions alors que par suite d’une approche simplificatrice du citoyen, seuls sont retenus des critères objectifs de vie et d’existence, laissant de côté tout ce qui caractérise l’aspect éprouvant et cumulatif pour les mêmes catégories de population, c’est-à-dire le sensible et le vécu ? La culture citoyenne est une culture de la reconnaissance par soi de citoyen engagé dans un présent qui construit un futur dans lequel la perspective d’évoluer est un principe pour tous, une possibilité pour tous, sérieusement énoncée et qui engage.

Comment imaginer une communication profonde, réelle, une véritable rencontre entre une partie de la population, parfaitement lettrée et maniant l’art épistolaire et oratoire, et l’autre n’ayant qu’un langage vernaculaire très limité dans la mesure où son usage n’est pas prioritaire au quotidien. Quelle reconnaissance cette seconde partie de la population peut-elle éprouver dans l’expression de la première, lorsque nous savons que la honte de n’être pas à l’aise conduit à des attitudes et à des comportements à tendance violente ? Il ne s’agit surtout pas de justifier quoi que ce soit, mais de rappeler un constat bien ordinaire sur la base duquel se construit la perception de la vie quotidienne à travers l’exercice de la politique et ses relais au moyen des institutions.

Il reste à rappeler qu’en 1992, deux ouvrages sur la reconnaissance sont parus, adoptant deux orientations différentes. C’est l’année où Axel Honneth a publié en allemand « la lutte pour la reconnaissance »26 mais c’est aussi l’année de la parution de celui de Charles Taylor, intitulé « Multiculturalism and the Politics of Recognition »27. Tandis que le premier auteur traite de la reconnaissance sous l’angle de la lutte, Charles Taylor examine l’amont et l’aval des problèmes de reconnaissance en politique. D’emblée, il affirme : « Se référant à l’actualité politique de l’époque, Charles Taylor affirme, d’emblée : « plusieurs courants politiques actuels tournent autour du besoin – parfois de l’exigence – de reconnaissance. Le besoin, peut-on dire, est l’une des forces à l’œuvre derrière les mouvements politiques nationalistes. Quant à l’exigence, elle vient au premier rang de bien des façons, dans la politique actuelle des groupes minoritaires ou subalternes, dans certaines formes de féminisme et dans ce qu’on appelle aujourd’hui, la politique du « multiculturalisme »28

La reconnaissance est une notion qui s’infiltre partout dans nos existences et dont nous usons très habituellement. Or, si nous sommes conscients du chemin parcouru par la démocratie dans nos pays, jusqu’à ce jour, c’est au prix d’évènements graves qui se sont produits dans notre histoire en nous sortant d’un confort rassurant, convaincus que l’horreur sur l’humain était impossible initiés par des humains. Ne sommes-nous pas à un carrefour où notre ambition pour une société meilleure pour tous pourrait nous engager à œuvrer autrement, ensemble ? L’individualisme peut contribuer à ce que chacun cherche son plaisir et à éviter son déplaisir mais un tel axiome partagé au niveau collectif ne pourrait-il constituer un objectif commun ? Comment réunir ce qui a été divisé si ce n’est pas par la reconnaissance de ce qui nous rassemble, notre humaine condition partagée et dont nous sommes porteurs, chacun ?

En conclusion, pour éviter que la dignité humaine, les valeurs républicaines et la démocratie ne soient, un jour, examinés sciemment sous l’angle de leur utilité avec comme volonté, celle de pointer qu’elles sont obsolètes puisque n’inspirant plus nos actions communes, il reste à impulser une reconnaissance mutuelle entre le citoyen et la démocratie. La démocratie permettrait, dans ce cas, la conscience de promouvoir, en même temps que des actions, des valeurs qui nous rassemblent encore alors que les liens sociaux se fragilisent. Quelle reconnaissance de l’humanité dont le citoyen est porteur est-elle encore comprise dans les valeurs de liberté, d’égalité et de fraternité ? Comment le citoyen se reconnait-il comme acteur de la démocratie et comment la démocratie intègre cette nécessaire conscience du citoyen d’être acteur ? Ce ne sont pas des concepts qui reconnaissent et se reconnaissent mais des êtres humains vivants.

Notes

1 Xavier Emmanuelli, « La fracture sociale », Paris, PUF Que sais-je ? 2002

2 Eric Maurin, « Le ghetto français-enquête sur le séparatisme social », Paris, Seuil, 2004

3 Eric Maurin, « La peur du déclassement- une sociologie des récessions », Paris, Seuil, 2009

4 Christophe Guilluy, « La France périphérique », Paris, Flammarion, 2015

5 George Simmel, « Secret et Sociétés Secrètes », 1998, CIRCE Ed.

6 Cornélius Castoriadis, VI L’institution social-historique : l’individu et la chose dans l’Institution imaginaire de la société, 1975, p. 402, PARIS, Seuil

7 Jean Ziegler, « La Haine de l’Occident », 2008, Paris, Albin Michel

8 Bertrand Badie, « Le Temps des Humiliés- pathologie des Relations Internationales », 2019, Paris, Odile Jacob

9 Axel Honneth, La lutte pour la reconnaissance, 1992, Edit. Allem., 2000 traduct. Franç,, Paris, Gallimard folio essais

10 Axel Honneth, La société du mépris, 2006 traduc. franç., regroupant des textes publiés dans les dix dernières années précédentes, Paris, La Découverte

11 Axel Honneth, Invisibilité : sur l’épistémologie de la reconnaissance, Revue du MAUSS, 2004/1/n°23

12 Haud Guegen, Guillaume Mallochet, Les théories de la reconnaissance, 2014, Paris, La Découverte

13 Axel Honneth, La lutte pour la reconnaissance, p. 273 ; il était rappelé par l’auteur, précédemment, que les mouvements sociaux méconnaissent « le noyau moral de leur résistance parce qu’ils interprètent spontanément celle-ci dans la sémantique inappropriée d’un simple conflit d’intérêts. » p. 272

14 Georges Sorel, Réflexions sur la violence, 1990, Paris, Seuil

15 Axel Honneth, La lutte pour la reconnaissance, p. 259

16 Ralph Ellison, Invisible man, 1947 pour la prem. édit., 2002, Paris, Grasset

17 Axel Honneth, Invisibilité : sur l’épistémologie de la reconnaissance, Revue du MAUSS, 2004/1/n°23

18 Axel Honneth, Invisibilité : sur l’épistémologie de la reconnaissance, pp. 42-43, Revue du MAUSS, 2004/1/n°23

19 D. W. Winnicott, « La capacité d’être seul », 2015, Paris, Payot, p. 54

20 Axel Honneth, « La lutte pour la reconnaissance », p. 50-51

21 Idem, p. 51

22 Paul Ricœur, « Parcours de la Reconnaissance- Trois études », 2004, Paris, Stock

23 Charles Taylor, Le malaise de la modernité », 1994, Paris, Ed. du Cerf

24 Georges Sorel, «Réflexions sur la violence », 1990, PARIS, SEUIL

25 Axel Honneth, « La lutte pour la reconnaissance », p. 257

26 Axel Honneth, « La lutte pour la reconnaissance », 1992, Paris, Gallimard

27 Charles Taylor, « Multiculturalism and « The Politics of Recognition » 1992, Princeton University Press,

28 Charles Taylor, « Multiculturalism and « The Politics of Recognition » 1992, Princeton University Press, p. 41

Pour citer ce document

Jeanine Mudryk-Cros, «La lutte pour la reconnaissance», Les cahiers psychologie politique [En ligne], numéro 35, Juillet 2019. URL : http://lodel.irevues.inist.fr/cahierspsychologiepolitique/index.php?id=3925