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Les cahiers de psychologie politique

Dossier : L'avenir de la démocratie

Paul Wiener

Contraintes et gilets jaunes

Notes de la rédaction

Paul Wiener, docteur en médecine et psychiatre. Il a été par ailleurs élève du psychosomaticien Pierre Marty, de Mme Chasseguet-Smirgel, psychanalyste. Il a travaillé comme psychiatre d’enfant, médecin-chef de service et psychanalyste. Il a enseigné en qualité de Maître de Conférence à Paris VII (Sciences Humaines Cliniques) et de Professeur de Psychopathologie à Paris XIII. Il est l’auteur de Peut-on en finir avec Hitler ?

Résumé

Dans le texte ci-dessous je cherche à cerner le phénomène des Gilets Jaunes en le situant d’abord dans un contexte historique, limité à vrais dire, celui de l’équilibre externe, et ensuite de l’équilibre interne, c’est-à-dire à l’intérieur même de notre pays. Ensuite je vais tenter d’emprunter des notions scientifiques pour saisir certaines de leurs particularités et pour trouver des modalités de les manier.

Mots-clés

équilibre, entropie

Texte intégral

Dans notre livre « Peut-on en finir avec Hitler ? »1 j’ai exposé rapidement quelques éléments de l’évolution de l’équilibre politico-économique en Europe. Ici je, reprends ce thème car je pense que les événements actuels de 2019 en France présentent cette caractéristique de déséquilibre entre les forces de cohésion et de désunion. Selon certains auteurs cités plus loin, ce serait un déséquilibre entre le Centre et la Périphérie de la société. Ce déséquilibre qui a bien d’autres manifestations que le mouvement des Gilets Jaunes, met actuellement en danger la stabilité de la société à tous les niveaux, national, européen, voire dans ses manifestations les plus larges, mondial. Je ne cherche pas à étudier les causes locales de ces déséquilibres. Je ne fais pas appel à la notion de déséquilibre selon PARETO bien qu’il s’agisse également de perturbation et même de désordre, mais plutôt à certaines des caractéristiques qui peuvent être saisies par des méthodes dérivées de la thermodynamique.

Les grandes civilisations antiques, telles que celles d’Egypte ou de Chine, qui ont existé sur une longue période, tendaient vers une homogénéité culturelle. Ces civilisations se sont constituées et se sont généralisées progressivement, malgré les particularismes locaux, grâce à l’intégration progressive des unités régionales, et elles ont fini par former un ensemble cohérent, tel celui des Hans en Chine. Elles ont aménagé avec succès leurs contraintes géographiques et politiques. Les contraintes définissent les conditions de fonctionnement d’un système. Respecter les contraintes qui définissent le fonctionnement d’un système politique est la première et la plus importante de ses tâches. Ce qui est particulier aux systèmes sociaux, c’est qu’ils peuvent modifier au cours de leur évolution, les contraintes qui délimitent leur périmètre. Les systèmes biologiques n’ont pas cette capacité. Par exemple les animaux doivent respirer, le besoin en oxygène est une contrainte non négociable, même si certains aménagements sont possibles.

De ce point de vue les périodes hellénistique et romaine ont été des échecs, ne serait‑ce qu’en raison de l’incapacité de l’Empire Romain à maintenir son cadre suffisamment longtemps. Le christianisme a fourni un dénominateur commun après la disparition de l’Empire. Les croisades ont curieusement constitué un intermède à prédominance cohésive. Les gens d’origines très diverses se sont reconnus croisés. Quelle langue les chefs parlaient-ils dans leurs fréquentes réunions, français, allemand ou latin ? Cette question ne semble pas intéresser les historiens. La création d’une importante population homogène comme en Chine est un de l’aboutissement possible de l’évolution collective. Un ensemble multipolaire est la seconde variante viable de cette évolution.

2. L’Europe, une civilisation multipolaire

L’évolution n’a donc pas produit une civilisation homogène en Europe comparable à celle de la Chine. L’apparition, et ensuite la coexistence de plusieurs foyers culturels actifs, ecclésiastiques, princiers, royaux, urbains, semblables quoique différents, avec des échanges intenses entre eux ont été en Europe occidentale dès le Moyen‑Age classique comme une reviviscence de l’héritage grec antique multipolaire. Ces foyers européens subsistaient plus au moins longtemps, mais le déclin des uns était compensé par l’ascension des autres. Leurs interactions du fait des échanges intenses avaient globalement des effets positifs sur la cohésion et la créativité de l’ensemble. Ils dépendaient d’un seul et même ensemble de contraintes qui définissaient la civilisation européenne.

L’Eglise chrétienne a été une organisation efficace dès ses origines. Affermie par les persécutions et sa lutte contre les « hérésies », l’Eglise romaine s’est progressivement substituée à l’Empire en tant qu’organisation centrale. Elle s’est étendue ensuite sur l’ensemble de l’espace d’échange des foyers culturels européens. Elle s’est constituée en une contrainte majeure. Aux forces centripètes de la papauté se sont rapidement opposées des forces centrifuges séculières. L’affrontement entre les papes et les empereurs du Saint‑Empire romain germanique durant le Moyen‑Age avait pour enjeu non seulement la détention du pouvoir, mais aussi et surtout sa nature même : la prépondérance soit du pouvoir réellement central et non seulement symbolique du pape, soit celui beaucoup plus diffus de l’Empereur, multipolaire, partagé, qui n’est jamais devenu une véritable force centralisatrice européenne. La séparation des pouvoirs temporel et spirituel, une spécificité européenne, s’est ainsi consolidée. Exception tardive, l’Angleterre anglicane où le roi reste le chef de l’Eglise ; mais les pouvoirs symboliques et réels ont tout de même été séparés progressivement et répartis entre le Roi et le Premier ministre.

Dans l’espace européen, malgré la complexité des événements historiques, un équilibre, certes instable et constamment remis en question mais aussi toujours rétabli, s’est ensuite maintenu entre forces centrifuges et centripètes autorisant une évolution culturelle impressionnante. Du XIe au XIIIe siècle, les croisades et ensuite la colonisation ont permis d’exporter les facteurs de déséquilibre et de remettre à plus tard les affrontements les plus graves. Les contraintes géographiques se sont montrées tout à fait élastiques. Les contraintes délimitant les diverses activités n’ont pas joué un rôle de premier plan, sauf peut-être dans la fonction militaire. L’Europe occidentale, malgré les pertes temporaires de territoires au profit des Mongols et des Musulmans est restée jusqu’à la Réforme un milieu relativement uni et fermé, bien défendu contre les influences extérieures. L’Italie de la Renaissance a été l’exemple même de la réussite du modèle culturel multipolaire.

Les conditions aux limites, géographiques, mais aussi politiques, donc des contraintes, ont joué le rôle de facteurs organisateurs dans un sens ou dans l’autre. En même temps qu’une libération, la Réforme crée le désarroi et peine à faire face aux angoisses libérées dans la population.2 Notons que si le projet du christianisme est l’expansion illimitée et si l’Eglise ne peut qu’être partie prenante, en tant qu’organisation elle a néanmoins souvent limité l’étendue de ses interventions.

La capacité d’équilibrage de l’Europe s’est trouvée durablement bouleversée du fait de l’évolution scientifique et technique, qui n’est toujours pas terminée de nos jours, de l’élargissement de l’espace culturel européen consécutif aux grandes découvertes, du développement de la colonisation, et surtout du fait de la Réforme. Les contraintes se sont déstabilisées. Les guerres de religion ont été les premières et plus évidentes expressions de ce déséquilibre. Aucune autorité de régulation n’a plus réussi à s’imposer durablement à l’échelle européenne malgré le traité de Westphalie et de la Sainte‑Alliance. Les contraintes s’exerçant sur l’espace européenne sont devenues chaotiques. Les forces actives centrifuges, localisées et spécifiques (commerciales, techniques, sociales, nationales et idéologiques) l’ont emporté sur les forces centripètes générales, religieuses ou culturelles. En définitive on peut dire que l’essor des nationalismes résulte de cette évolution. Les rationnelles valeurs des Lumières sont néanmoins reconnues comme facteurs d’unité de l’époque de l’Encyclopédie jusqu’à la Première Guerre mondiale.

A partir du début du XXe siècle les guerres et les dévastations ont échappé à tout contrôle. L’affrontement des idéologies est au premier plan de 1918 à 1989 traduisant le caractère inadapté des contraintes spirituelles survivantes pour assurer une évolution harmonieuse. Les évolutions divergentes entre les Etats d’inspiration idéologique différentes et leur isolement progressif (URSS, Italie, Allemagne, Espagne…), tendaient même temporairement à la suppression de l’espace européen. L’évolution ainsi esquissée constitue le cadre des événements historiques du milieu du XXe siècle.

La création de l’ONU après la Seconde Guerre mondiale a été la première démarche de centralisation d’une certaine efficacité. Elle a dû dépasser le cadre européen pour réussir. La décolonisation et la dissolution de l’URSS ont été des importants moments de désorganisation. La mondialisation de la production industrielle, des échanges et de la consommation cependant vont dans le sens d’un nouveau système de cohésion.

Une voie d’approche théorique des phénomènes d’équilibre passe par la thermodynamique.

3. Quelques notions de thermodynamique

Je vais rappeler brièvement quelques-unes des idées de base de la thermodynamique, en particulier celles d’Ilya PRIGOGINE.3

3.1. L’entropie

On donne une bonne douzaine d’interprétations de la notion d’entropie qui s’appliquent dans différents domaines. L’entropie indique ainsi, entre autres, la proportion d’énergie disponible pour accomplir un travail, la quantité d’information que recèle un message, le bilan de l’organisation-inorganisation d’un système, la distribution des probabilités, le degré de certitude d’un événement, la diversité des choix, l’effet de surprise, l’exactitude des données.

La thermodynamique s’occupe des phénomènes macroscopiques qui se produisent dans des systèmes physiques, composés d’un grand nombre d’éléments comme les liquides ou les gaz. Ainsi elle peut s’appliquer à une population humaine importante qui est composée d’individus. Elle distingue entre processus réversibles et irréversibles. La notion d’entropie aide à les différencier. Celle-ci augmente lors des processus irréversibles, mais reste inchangée au cours des réversibles. L’irréversibilité implique l’idée de la flèche du temps et engendre la dimension historique.

L’entropie mesure la répartition relative de l’énergie d’un système thermodynamique. C’est une grandeur extensive comme l’énergie elle-même c’est-à-dire indépendante de la nature du système, contrairement par exemple à la pression ou à la température, grandeurs intensives. Elle n’est pas conservée, à l’opposé de l’énergie. Dans certains cas on peut la considérer comme un indicateur du degré de désordre, ou plutôt de l’absence d’organisation du système. Prigogine a établi des bilans de l’entropie de systèmes physiques pour évaluer leur stabilité. Il distingue trois stades possibles d’un système. Ce sont la thermodynamique de l’équilibre, celle proche de l’équilibre ou linéaire, et enfin la thermodynamique des proces­sus hors d’équilibre ou non linéaires.

3.2. Thermodynamique de l’équilibre

Un état d’équilibre énergétique ne peut se produire que dans un système isolé, qui n’échange ni énergie ni matière avec un quelconque milieu. Dans un tel système l’énergie tend à se répartir uniformément ; l’entropie ne décroît jamais. S’il existe une organisation des composants du système, avec le temps elle se dégradera irrémédiablement. La répartition uniforme de l’énergie est l’état terminal naturel de tout système isolé. L’évolution de ces derniers présente ainsi un but, une finalité. Cet état d’équilibre attire, se comporte en "attracteur". Il correspond à la valeur maximale de l’entropie. En psychopathologie on pouvait autrefois observer, avant l’utilisation des médicaments actuellement en usage, de tels états d’équilibre.4 On peut citer la démence affective schizophrénique et l’état terminal de la mélancolie chronique. En matière de sociologie ou politique on ne rencontre en Europe aucune structure isolée. Peut-être des tribus, sans contact avec la civilisation dans l’Amazonie, peuvent entrer dans cette catégorie,

3.3. Thermodynamique linéaire

Un système proche de l’équilibre procède à des échanges avec son milieu. Tel est le cas d’un système fermé qui échange de l’énergie, mais non de la matière. Si les échanges concernent aussi la matière, on parle de système ouvert. La production d’entropie est due aux phénomènes irréversibles qui ont lieu dans le système. Elle est toujours positive, sauf en équilibre thermodynamique ; là, elle s’annule.

Les processus irréversibles sont de nature variée : transport de chaleur, diffusion de matière, réactions chimiques. PRIGOGINE a introduit, pour dési­gner la vitesse d’un processus irréversible, le terme de "flux" symbolisé par la lettre "J". « Les flux thermodynamiques sont des grandeurs phénoménologiques : ils ne sont pas déductibles d’une théorie générale, mais résultent de l’étude particulière de chaque processus irréversible ». Cette remarque est importante. Elle autorise l’application de la méthode des bilans d’entropie à tout phénomène irréversible, quel qu’il soit. La thermodynamique des processus irréversibles utilise une seconde grandeur : des vitesses généralisées, les flux J, elle définit les forces généralisées X qui causent ces flux. Flux et forces permettent de calculer la production d’entropie dans les exemples bien choisis.

Un système non isolé dépend des « conditions aux limites » qui lui sont imposées de l’extérieur, c’est-à-dire des contraintes. Celles-ci, dans de nombreux cas lui interdisent d’atteindre un état d’équilibre. Tel est, par exemple, un système composé de deux récipients, chacun en équilibre et connectés entre eux par un tube capillaire ou par une membrane. Une différence de température entre les deux récipients maintient l’échange et constitue les forces engendrant un flux. Elle impose ainsi les conditions aux limites. Le système évolue vers un état stationnaire (de non équilibre). Là tout transport de matière s’annule, tandis que le transport d’énergie, de même que la production d’entropie restent non nuls. Celle-ci s’établit à sa valeur minimale compatible avec les conditions aux limites, c’est la condition de sa stabilité. L’état stationnaire se distingue ainsi des états d’équilibre pour lesquels la production d’entropie est identiquement nulle. A noter que ce qu’on appelle en physiologie communément un équilibre de flux est, du point de vue de la thermodynamique, un état stationnaire. Le produit utile, par exemple, le nombre stable de globules rouges est un produit intermédiaire du processus global. Celui-ci comprend aussi bien leur production que leur destruction. En politique ou en société un équilibre linéaire pourrait constituer dans certaines structures, par exemple militaire, un idéal à atteindre, c’est-à-dire l’obtention sans faute de la réponse prévue par la réglementation.

3.4. Thermodynamique non linéaire

Quand l’écoulement d’un liquide s’accélère, apparaissent tôt ou tard des turbulences, des perturbations de l’écoulement. Quels phénomènes sociaux collectifs rappellent l’accélération de l’écoulement d’un liquide ? Evidemment un milieu social est beaucoup plus complexe qu’un flux de liquide. Les réactions chimi­ques, quant à elles, comportent des étapes autocatalytiques, c’est-à-dire des boucles feed-back où le produit de la réaction influence ensuite le cycle chimique l’ayant produit. Ces cycles présentent également des perturbations liées, là, non pas à la vitesse de production de la réaction, mais aux conditions aux limites. On peut plus facilement trouver des analogies avec des phénomènes sociaux. Ces perturbations peuvent adopter des rythmes temporels réguliers ou des dispositions spatiales durables et établir ainsi de véritables structures spatio-temporelles. Une des caractéristiques com­munes de ces structures est leur non linéarité. Les flux les engendrant ne sont pas proportionnels aux forces actives dans le système. Ce sont les systèmes hors équilibre, dissipatifs, parcourus par des flux d’énergie et de transport de matière et qui, au prix d’échanges permanents avec le milieu, se structurent et arrivent ainsi à diminuer leur entropie au détriment de celui-ci.

Les organismes vivants sont stables, grâce à leurs interactions avec le monde extérieur. PRIGOGINE estime que les êtres vivants sont des systèmes dissipatifs. Leur excès d’entropie est exporté. Remarquons qu’on comprend mieux ainsi leur tendance irréductible à dégrader le milieu car cet excès d’entropie peut apparaître du point de vue du milieu comme de la pollution. Elles fonctionnent d’une manière non-linéaire, dans un état loin de l’équilibre thermodynamique. C’est-à-dire que le flux des matières et de l’énergie n’est pas proportionnel aux forces qui les suscitent. La thermodynamique des phénomènes hors équilibre est basée sur le bilan entropique :

ds =deS + diS précisent GLANSDORFF et PRIGOGINE. Le second terme diS désigne la production d’entropie accompagnant les processus irréversibles qui ont lieu au sein du système. Elle n’est jamais négative. C’est la production d’entropie due aux changements internes. L’entropie ainsi produite, paradoxalement, par tous les processus vitaux, est à évacuer autant que faire se peut vers l’environnement, qu’ils polluent ainsi, sous peine de dégradation de l’organisme. Les processus irréversibles, en augmentant l’entropie, mettent en œuvre l’action du principe de mort dans les organismes vivants. Les échanges s’expriment par la quantité deS qui représente la contribution du milieu extérieur. Celle-ci peut être positive ou négative. De l’entropie peut donc s’importer ou s’exporter. Il faut tenir largement compte du flux d’échange d’entropie avec le milieu extérieur deS dans l’étude du métabolisme des organismes vivants. La diminution de l’entropie dans l’organisme entraîne son augmentation dans son environnement. L’irréversibilité semble liée à l’effet de masse des d’éléments en jeu, aussi bien dans de très nombreux systèmes physiques que dans le fonctionnement des organismes vivants. On peut ainsi opposer avec I. PRIGOGINE, le fonctionnement thermodynamique irréversible et mécanismes spécifiques tendant à rétablir la réversibilité par des montages fonctionnels. Remarquons que les seconds sont toujours étayés par les premiers, plutôt énergétiques. C’est un aspect fondamental de l’intrication pulsionnelle, Eros Thanatos. Les mécanismes spécialisés sont capables de requalifier l’énergie, de la rendre apte à alimenter des fonctions de plus en plus complexes. Les actions qu’elles soient physiques ou biologiques ne peuvent pas utiliser l’énergie sous n’importe quelle forme. L’énergie doit être véhiculée sous une forme adaptée, qualifiée. S’accomplit ainsi une coévolution des processus énergétiques et fonctionnels.

La production d’entropie s’annule seulement lorsque le processus reste réversible. Une addition accomplie mentalement est une opération réversible. Un autre exemple est fourni par le jeu des images vues dans des glaces déformantes. Une glace ordinaire restaure notre image. Bien sûr, ces opérations ne sont réversibles que sur le plan fonctionnel. Les processus métaboliques qui sous-tendent le calcul mental ou les déplacements effectués d’une glace à l’autre, eux, ne sont pas réversibles. La réversibilité fonctionnelle est la capacité de rétablir un état stationnaire temporairement perturbé. C’est une propriété importante de la matière vivante. C’est ainsi que se maintiennent les constants biologiques. La réversibilité fonctionnelle caractérise les mécanismes biophysiologiques

Les processus vitaux peuvent être fonctionnellement plus ou moins réversibles. L’accroissement du degré de réversibilité fonctionnelle permet une meilleure gestion de l’entropie. Dans un organisme donné, la production et l’évacuation de l’entropie se trouvent préréglées et organisées. Amélioré, plus efficace, le métabolisme entropique fait reculer l’échéance inéluctable de l’avènement de l’équilibre thermodynamique, c’est-à-dire la mort. La vie est la création évolutive de réversibilités fonctionnelles nouvelles, grâce à des mécanismes spécialisés. L’organisme vivant est donc une construction à plusieurs étages. Sur les échanges métaboliques de base régis par les lois de la thermodynamique, se greffent, destinées à neutraliser les effets de l’irréversibilité, les structures et leurs fonctions.

Les modulations autour d’un état stationnaire stable produisent des modes normaux stables de fonctionnement sur lesquels se greffent, en outre, des fluctuations temporaires régressant rapidement. Cette descrip­tion peut s’illustrer par l’évolution du costume masculin occidental qui, maintenant depuis plus d’un siècle, a gardé une forme stable, modulée par de lentes transformations périodiques de la mode. Le fonctionnement normal d’un état démocratique est également composé d’une multitude d’états stationnaires, par exemple la composition du parlement issue d’élections. Un phénomène comme celui des « gilets jaunes » perturbe les états stationnaire.de la vie politique.

Les états stationnaires sont stables ou instables. Si le système est devenu instable, une fluctuation se produira tôt ou tard. Son amplification aboutit à un changement de régime au point de bifurcation. A travers de multiples bifurcations, se constitue une histoire. Les points de bifurcation correspon­dent, par analogie, entre autres, à ce que les marxistes appellent moments révolutionnaires. Un état marginal sépare des états stables des états instables. Le mouvement des Gilets jaunes est une fluctuation. Est-ce qu’il va pouvoir s’amplifier suffisamment pour aboutir à une bifurcation et donc à un changement de régime ? C’est incontestablement le but de ses éléments les plus radicaux, mais il semble qu’en fin de compte ne se produira aucune bifurcation.

Une structure établie dans un système dissipatif subit à son tour des perturbations. Celles-ci, le plus souvent, régressent. A certains moments propices, "révolutionnaires", aux points de "bifurcation", elles sont susceptibles de s’imposer et de restructurer le système à l’image de leur régime. Les fluctuations de fonctionnement, les perturbations, représentent ainsi un certain danger pour le système. Une première étape de la prise de pouvoir est l’établissement dans un secteur spatial limité de l’ensemble. Ces systèmes physico-chimiques font penser à la révolution chinoise de MAO. Comme on le sait, ce dernier a établi son nouveau régime d’abord dans la province de Tsing-Kang.

De très nombreuses études appliquées ont été réalisées à partir des travaux de l’équilibre thermodynamiques, par exemple des études de l’évolution des populations dans différents milieux naturels. Sous la dénomination de théorie du chaos, d’immenses domaines d’études ont été abordées en fonction de la nature des conditions initiales, par exemple en météorologie.

4. L’usage de la notion d’entropie pour l’étude de la société

Le sociologue Michel FORSE a déduit quelques principes sociologiques à l’aide de la thermodynamique de l’entropie.5 La quête de la stabilité est une condition de base de tout système social. Un système social foncièrement instable ne pourrait subsister. La vie sociale implique une compétition pour les ressources qui sont le plus souvent rares. Comment trouver une répartition de ces ressources qui assure le maximum de stabilité ? Un calcule permet à l’auteur d’obtenir une courbe qui a la forme d’une exponentielle inverse. Ce modèle impose qu’il y ait un petit nombre d’individus disposant chacun d’une grande quantité de ressource, un nombre moyen d’individus disposant d’une quantité moyenne de ressource et un grand nombre d’individus se partageant une petite quantité de ressource. La société est stable lorsque la distribution a l’allure d’une pyramide. C’est ce qu’on observe dans la plupart de sociétés non totalitaires. Toute autre répartition serait moins stable. L’exigence de stabilité conduit donc à une structure inégalitaire. C’est ce que les Gilets jaunes n’acceptent pas. Ils veulent l’égalité. L’égalité signifie instabilité. L’inégalité serait le prix structurel que les individus payent en échange de leur association. Cependant, la contrainte systémique est uniformément répartie. Le système est stable parce que la contrainte qu’il génère est identique pour tous.

Comme l’illustre l’émergence un peu partout de ce qu’il convient d’appeler le populisme, porteur de forces de déséquilibre, les facteurs centrifuges ne manquent pas actuellement. Les populistes cherchent à faire valoir les facteurs locaux et régionaux au détriment des valeurs universelles. Il peut s’agir de la défense des intérêts d’une organisation locale que ce soit une famille, une usine ou une ville. Mais nous pouvons considérer l’exigence avancée par le président américain TRUMP « America first » dans un contexte international comme une demande populiste. Ce sont donc bien des impulsions centrifuges. Les contraintes observables se sont multipliées et ont perdu leur nature universelle. Avant la Réforme les contraintes religieuses et politiques malgré des affrontements passagers ont eu une tendance, en définitive, à se renforcer. Actuellement la multiplicité des contraintes rend la situation chaotique. Ce ne sont plus les contraintes traditionnelles, géographiques ou politiques qui priment. Des contraintes technologiques, en particulier celles qui concernent la communication se mettent au premier plan. Selon les évolutions locales, telle ou telle contrainte prend la prééminence.6 L’état stationnaire que constitue la société devient instable.

SENARCLENS après avoir fait un exposé des caractéristiques du populisme : le nationalisme, les failles de l’intégration, la contestation des élites, les revendications identitaires, la volonté d’obtenir tout, tout de suite, l’usage du mensonge, le dénigrement des règles de civilité, la propension aux mouvements de masse, expose La fragilité des régimes démocratiques sur laquelle en générale on insiste moins. Les mutations de la mondialisation ont modifié les conditions d’exerce de la souveraineté des États, en même temps que leurs capacités d’intégration politique. L’Union Européenne aurait pu jouer le rôle d’un écran de protection, mettons vis-à-vis de la Chine, mais cela n’a pas été le cas. Que penser par exemple du rachat par les chinois des domaines viticoles ? Ils ne se contentent pas d’exploiter les châteaux dans le bordelais comme bien d’autres propriétaires étrangers mais ils hissent leur drapeau et débaptisent les crus au point qu’un visiteur peut avoir l’impression d’extraterritorialité, ce qui n’est évidemment pas le cas. N’empêchent que la souveraineté nationale française me semble symboliquement atteinte. Les soupçons d’espionnage qui pèsent sur la compagnie Huawei me paraissent tout de même gênants pour un utilisateur occidental de cette marque chinoise de téléphone. Ces activités commerciales se déploient dans le cadre des accords bilatéraux euro-chinois. « Hormis l’aéronautique et l’automobile, il n’est plus de secteurs d’excellence européenne où la Chine n’aligne un rival de taille mondiale » peut-on lire dans le journal « Le Monde » du dimanche 24, lundi 25 février 2019, page 23. Dans quelle mesure cette réussite chinoise est le résultat de l’appropriation illégale de la technologie occidentale ?

5. La perte de nos illusions

Nous observons également l’érosion des doctrines conférant à la Société, sinon une utopie directrice, tout au moins un projet politique porteur d’espérances salutaires. J’ai été frappé par l’ineptie de la propagande socialiste et de la gauche en générale lors d’une des dernières élections. On y parlait essentiellement des pays sous-développés et de la situation difficile des immigrés. Certes les gens de gauche peuvent se sentir concernés par ces problèmes, mais il est évident qu’ils ne vont pas orienter leurs votes en fonction de l’intérêt de couches sociales auxquelles ils n’appartiennent pas et qu’ils apporteront leur voix plutôt aux hommes politiques dont à tort ou à raison ils pensent qu’ils représentent leurs intérêts véritables. La sauvegarde de l’environnement planétaire, si valable en soit la cause, reste un projet de portée idéologique limitée pense SENARCLENS. Curieusement, des constructions idéologiques plus ou moins simplistes semblent avoir une force de séduction plus importante que les idéaux plus élaborés mais apparemment sans attrait émotionnels. On dirait que les fantasmes populistes plongent leurs racines dans des Imagos primitives tel l’antisémitisme.

Une question peut se poser : Vers quel type d’équilibre évolue notre monde ? L’équilibre chinois impérial qui a donné l’homme han ou l’équilibre de type égyptien historique avec sa culture religieuse écrasante supposent la soumission à une croyance ou à un ensemble de croyance dont nous ne sommes pas porteurs. Nous sommes plus proches d’un système d’équilibre multipolaire mais pour l’instant les forces en présence dans le monde ne s’équilibrent pas, du moins pas encore. Si les Etats Unis sont bien établis, si la Chine a des très réelles possibilités, l’Europe d’énormes potentialités, la Russie, elle, fragile, peut s’effondrer sous le poids de son dispositif militaire surdimensionné. Il se peut donc que dans notre monde aucun équilibre ne s’établira avant longtemps.

6. La confrontation digitalisée du Centre et de la Périphérie

Martin GURRI a étudié les mouvements spontanés de groupes vers 1911 tels les « Indignés » espagnols, les campeurs de Tel Aviv, les « Occupants » aux Etats Unis, résultats selon lui des changements dans la réception de l’information par le public. Les sources traditionnelles de l’information, autorités, institutions, experts, ont été remplacées par des évidences improvisées diffusées par des réseaux. Ce mouvement s’est développé et domine de nos jours l’actuel univers de l’information.7 Dans un dernier chapitre intitulé « Reconsidérations », ajouté à la nouvelle édition de son livre, écrit quelques mois après l’élection d’Emmanuelle Macron à la Présidence, il note que nous sommes dans un âge où prévalent des forces centrifuges, (p. 368), ce qui correspond tout à fait à ma manière de percevoir notre époque, Et il constate que Macron doit faire face à deux grandes questions (p. 367), : la première est de savoir s’il est possible de combiner l’énorme énergie politique qui a été libérée par le public avec les objectifs et la permanence des institutions ? Ceci avant l’émergence du mouvement des Gilets jaunes, qui pose justement cette question. La seconde est de savoir si Macron va-t-il disposer de l’habileté et de l’expérience nécessaire pour parvenir à cet objectif, pourvue qu’il soit réalisable. C’est ce que Macron tente actuellement en organisant le grand débat national et c’est ce qu’on va voir très bientôt. Va-t-il pouvoir concilier ses objectifs de réformes de la société française avec les impératifs des résultats du débat ?

Le destin du projet d’aéroport à Notre-Dame- des-Landes, près de Nantes montre que les populistes peuvent l’emporter contre le fonctionnement normal. En effet, un scrutin local a donné la construction de l’aéroport prioritaire, ce projet aurait donc dû être réalisé. Mais des groupes de style populistes minoritaires violents, des « zadistes » se sont imposés et le projet a été abandonné. Les contraintes qui s’imposent n’apparaissent pas forcément là où on les attend. Le Centre a perdu, la Périphérie, même sans Gilets Jaunes, a gagné.

Depuis la fin de la seconde guerre mondiale, comme chacun le sait, les progrès technologiques ont été faramineux. La fourniture en énergie, en particulier nucléaire et hydraulique s’est considérablement développée. En matière de déplacement, l’aviation commerciale, inexistante avant la guerre, s’est imposée sur les moyennes et longues distances, le nombre des voyageurs se compte en milliards. Si les trains ont gardé leur important rôle collectif, les autobus les concurrencent, les voitures individuelles saturent les voies disponibles. Le développement des villes a été considérable. L’internet est l’interface la plus puissante entre une collectivité et ses membres. Les moyens de communication ont changé les rapports entre les gens, en particulier les communications par réseaux sociaux ou par téléphone mobile. Là encore le développement des contraintes qui encadrent normalement les activités se fait d’une manière chaotique, en tout cas obscure et illisible. Il n’est pas étonnant que les gens n’obéissent pas aux règles qu’ils n’arrivent même pas à percevoir. Les contraintes nationales ont perdu de leur pouvoir de régulation, les compagnies multinationales proposent les leurs.

Pour animer la vie sociale, pour rendre possible la vie en société, les différents facteurs actifs ont pourtant besoin de régulation. Ce n’est qu’à cette condition que leurs influences centripètes et centrifuges s’équilibrent. Ainsi le marché est censé régir tous les facteurs qui entrent en jeu dans la vie économique. Ce qui est particulier aux moyens de communication, c’est que l’influence du marché sur le contenu des communications est très réduite. On peut ainsi détourner le réseau de sa vocation première de voie d’échange entre les abonnés et l’utiliser pour diffuser des consignes. Les échanges augmentent la cohésion de l’ensemble. Mais les messages à finalité désorganisatrice agissent cependant contre les forces de cohésion, ainsi par exemple les harcèlements. On observe plusieurs niveaux. Au premier niveau un groupe tend à se constituer. Mais si ce groupe cherche à diminuer la cohésion de l’ensemble, au second niveau il devient désorganisateur. C’est ce qu’on peut observer dans le cas des Gilets jaunes. Leurs revendications exigent la dissolution du parlement, la démission du Président de la République, voir sa mise à mort, rien de moins. Or la communication entre ces sous-groupes et leurs membres ne peut être facilement régulée quant à leur contenu. Pour peu que le phénomène prenne de l’ampleur la cohésion du grand groupe est compromise et l’équilibre est rompu. L’existence même du grand groupe peut être mise en danger. Le téléphone mobile et les réseaux sociaux ont supprimé les contraintes qualitatives ou quantitatives en matière de communication. On peut dire n’importe quoi à n’importe qui. On connait les difficultés qu’ont les opérateurs, Facebook et même YouTube de contrôler le contenu des communications.

7. La nature des contraintes actuelles

Ce qui caractérise l’époque actuelle chez nous dans certaines situations est la prééminence des contraintes locales sur les contraintes générales. Ainsi l’Etat ou le marché dans ces cas ne peuvent plus exercer leur contrôle habituel. Alors ce qu’on pourrait appeler préconscient collectif, une sorte de contrainte irrationnelle, perce, l’agressivité, la haine normalement réprimées, dont l’antisémitisme font surface. L’équilibre habituel entre forces centrifuges et centripètes est accessoirement bouleversé et la stabilité du système compromise. Un des enjeux est la transformation de la structure sociale d’une manière irréversible, c’est ce que visent les Gilets jaunes et ce que veulent, bien sûr, limiter les autorités. Dans la mesure où le mouvement des Gilets jaunes obtient des transformations irréversibles, par exemple par des destructions opérées lors de leurs rassemblements, elles relèvent de grandeurs phéno­ménologiques comme je l’ai rappelé plus haut au sujet de la thermodynamique linéaire : elles ne sont pas déductibles d’une théorie générale, mais résultent de l’étude particulière de chaque processus irréversible. C’est-à-dire qu’en l’occurrence pour affronter ce mouvement il faut l’étudier localement sans idées préconçues, car chaque cas est particulier. Les contraintes dérivées de ce processus de désorganisation sont locales et pas générales. Le gouvernement français ne peut donc trouver de nouvelles mesures fiscales nationales ou concernant l’organisation du travail car les contraintes locales échappent à ces mesures et les groupes visés ne se sentent pas concernés. Comme les différentes fonctions de l’organisme ne peuvent utiliser que de l’énergie qualifiée (voir plus haut), de même chaque conflit local demande un traitement différencié. Aucune mesure générale ne peut intervenir efficacement.

La puissance du mouvement des « Gilets jaunes » traduit ainsi l’importance de la place prise par les moyens de communication dans la vie sociale. Tous ceux qui sont actifs dans la vie sociale manipulent l’internet et possèdent un téléphone portable. C’est l’usage de ces moyens de communications qui a donné leur puissance à la foule traditionnellement silencieuse. Les Gilets Jaunes qui sont la manifestation la plus visible de la Périphérie s’en prennent aux élites donc au Centre, qu’ils soient économiques politiques ou académiques. Ces élites sont en danger de disparition. Les élites politiques traditionnelles en France sont bel et bien disparues à quelques exceptions près. Il appartient aux régulateurs de rétablir la situation. Céder aux revendications ne suffirait pas car les Gilets ne seront jamais satisfaits par des mesures rationnelles. Le conflit de la Périphérie et du Centre selon Martin GURRI risque de conduire à une situation de paralysie si le conflit s’éternise à l’instar des guerres de religion du XVIe aux XVIIIe siècles.

La Périphérie, les Gilets Jaunes en l’occurrence, ne veut pas prendre de responsabilité politique estime GURRI, C’est ce qu’on observe effectivement. Le désir d’un individu, d’un groupe peut néanmoins devenir une contrainte. Ainsi les Gilets Jaunes peuvent imposer des contraintes ! Il faut donc faire des hypothèses sur ce que veulent les individus et traiter ces hypothèses comme des contraintes. GURRI pense aussi que de nouvelles élites doivent émerger. C’est bien qui s’est passé en France avec l’élection d’Emmanuelle Macron et les députés du groupe « République en marche ». Ils peuvent éventuellement établir un contrôle efficace de la situation et décider le conflit en leur faveur. Mais ils ne pourront éliminer complètement la Périphérie, c’est à dire les Gilets Jaunes ou ce qu’ils représentent. En France l’opposition du Centre et de la Périphérie était connue comme celle des citadins et des ruraux.

Maintenant la nouvelle élite est là, mais il va falloir qu’elle prouve sa capacité de faire face à la tâche. Celle-ci est multiple et concerne tous les aspects de la société française. Ce sont avant tout les contraintes rationnelles sur les moyens de communications eux-mêmes qui doivent être rétablies et non des réglementations concernant les usagers. Trouver les contraintes nécessaires pour un fonctionnement optimal est toujours difficile. Par exemple les impôts et la règles de la circulation sont des contraintes auxquelles on s’oppose volontiers. C’est la tâche du législateur, de l’exécutif et du gouvernement c’est-à-dire en l’occurrence de la nouvelle élite. Pour cela il faut faire appel à des mécanismes spécialisés convenables et si besoin d’en inventer des nouveaux.

Quelques soient les nouvelles contraintes et aussi efficaces soient-elles, il risque de rester un résidu d’activité de la Périphérie, en l’occurrence des Gilets Jaunes. Comment les neutraliser ? L’objectif pourrait être sa transformation en état stationnaire adapté aux moyens actuels de communication. Un lac fermé par une digue est le prototype d’un état stationnaire.

Pour établir un état stationnaire il faut assurer une alimentation, une source, une arrivée, un espace de fonctionnement ou de séjour et un écoulement régulé. Si on admet que le fonctionnement actuel du mouvement des Gilets Jaunes allait subsister il faudrait accepter que tous les samedis un espace et un temps soient disponibles pour eux. Un peu comme une procession religieuse la colonne de Gilets Jaunes traverserait son espace et manifesterait ce qu’elle a à communiquer. Les processions religieuses défilaient pour un élément de leur croyance, les Gilets Jaunes défilent contre le Centre quel qu’il soit. L’alimentation de la manifestation est ainsi par définition assurée, les forces de l’ordre sont là pour les maintenir dans l’espace prévu et pour assurer la dissolution après les délais écoulé. Tant qu’ils peuvent se voir sur les écrans de la télévision nationale les Gilets Jaunes seront contant. Il faudrait prévenir l’émergence de nouvelles formes de contestation, ce qui serait sans doute possible dans l’espace donné, en l’occurrence en France et pendant un certain temps.

Ainsi la mise en place de contraintes aussi efficaces que possible et la gestion aussi rationnelle que possible des résidus de la contestation devrait permettre un fonctionnement acceptable.

Notes

1 Miklos BOKOR, Paul Wiener, Peut-on en finir avec Hitler ? Harmattan, Paris, pp 91-93.

2 Cohn, Norman, The pursuit of the Millenium, Première édition anglaise 1957 [Book]. - [s.l.] : Oxford University Press, 1970 Ed. fr. : Les fanatiques de l'apocalypse, Payot, Paris, 1983, pp. 44-65.

3 Prigogine I. & Glandsdorff P., Structure, stabilité et fluctuations, Paris, Masson, 1971.

4 Paul Wiener, 1986, Vues thermodynamiques sur la psychopathologie de la psychose, L'Evolution Psychiatrique, 51, 4, pp. 907-923.

5 Forse Michel, 1989, L’ordre improbable. Entropie et processus sociaux. PUF, Paris

6 Pierre De Senarclens, « Le populisme ou les maladies infantiles du politique », Les cahiers psychologie politique [En ligne], numéro 34, Janvier 2019. URL: http://lodel.irevues.inist.fr/cahierspsychologiepolitique/index.php?id=3731

7  Martin Gurri, 2018. The Revolt of The Public and the Crisis of Authority in the New Millennium Stripe Press.

Pour citer ce document

Paul Wiener, «Contraintes et gilets jaunes», Les cahiers psychologie politique [En ligne], numéro 35, Juillet 2019. URL : http://lodel.irevues.inist.fr/cahierspsychologiepolitique/index.php?id=3929