Les cahiers de psychologie politique

Articles

Axelle Tual et A. Lecigne

L’abstention électorale des jeunes : quels liens avec leur image de la sphère politique ?

Résumé

Cette recherche a pour objectif de mettre à jour les liens entre les attitudes des jeunes de 20 à 29 ans envers la sphère politique, et leurs comportements électoraux bien souvent abstentionnistes.

A partir d’un questionnaire attitudinal construit à cet effet, et d’un indicateur numérique du comportement de vote, proposés à 120 jeunes étudiants, les traitements statistiques ont montré que l’impact des attitudes des jeunes sur leur comportement électoral était très modeste :

- seuls ceux qui ont une image bien précise de cynisme de la sphère politique déclarent s’abstenir davantage que ceux qui n’ont pas cette image,

- plus nos sujets sont jeunes, comme s’ils sont sympathisants, moins ils disent s’abstenir, ce qui ne les empêche nullement d’entretenir une image qui reste ambivalente du monde politique.

Les déterminants de l’abstention chez les jeunes sont donc à envisager à l’aide de variables bien plus larges que les seules attitudes à l’égard du politique.

Abstract

The aim of this research is to show the links existing between the attitudes that 20 up to 29 years old people have towards political realms and their electoral’s behaviour being most of the time abstentionnist.

From an attitudinal questionnaire constructed for this purpose and a numerical indicator of voting behaviour, proposed to 120 students, statistical processing has revealed that the impact of young people’s attitudes on to their electoral behaviour was very feeble:

- only the ones having a precise cynical image of political realms say they abstain from voting much more than the ones that do not own the so called image,

- the more our members are younger and as far as they are political sympathizers, the less they declare they abstain from voting, although they are still entertaining an image of political world which remains nevertheless ambilavent.

Determinant elements concerning vote abstaining among our students are therefore to be considered on behalf of some other variables being wider than the only attitudes towards political realms.

Texte intégral

Introduction

L’abstention électorale signe-t-elle une crise de confiance à l’égard du système politique ? Cette idée quelque peu récurrente actuellement dans la sphère médiatique n’est pas récente, Lancelot en 1968 effectua un premier constat français en publiant son ouvrage L’abstention électorale en France. Plus près de nous, et hormis pour la dernière élection présidentielle de 2007 en France, les élections législatives qui ont suivi, ont été marquées par de forts taux d’abstention. Mais cet abstentionnisme ne touche pas de la même façon toutes les tranches d’âge. Les jeunes constitueraient de ce point de vue une population particulière. Dès 2000, L’INSEE et Galant montraient que si la participation des électeurs de 18 ans était forte, celle des 20-24 ans était nettement plus faible : 10% restèrent à l’écart des présidentielles de 1995 et 39% à l’écart des municipales de 1995. Chez les 25-29 ans, les taux d’abstention pour ces mêmes élections étaient de 15% et de 46%. Lors des élections régionales et européennes de 2004, la participation électorale moyenne dans cette tranche des 20-29 ans n’était que de 40% (Désesquelles, 2004). Entre les élections de 2002 et de 2004, la participation des jeunes adultes nés entre 1974 et 1983 a baissé de 20 points. Sans véritable explication concernant cette tranche d’âge et son homogénéité, peut-on supposer comme le fait Muxel (1996, p 7, 8, et 9) que ces jeunes seraient  « le miroir grossissant » de ce qui pourrait affecter beaucoup plus sensiblement les autres classes d’âge ? S’agit-il plus précisément d’une réponse négative à une offre politique dans un contexte spécifique constituant un problème politique, comme le suppose Subileau (2003, p 5) ?

La compréhension du phénomène semble néanmoins graviter autour d’une idée force : l’image que les citoyens ont de la sphère du politique serait à l’origine des comportements abstentionnistes. Pour Dorna (1994), l’abstention électorale serait en effet le reflet d’une démocratie en crise, elle constituerait en elle-même un vote sanction contre le système politique. L’objectif de cette étude est de mettre à l’épreuve cette hypothèse à partir de la construction d’un indicateur de vote mis en lien avec les attitudes envers la sphère politique de jeunes entre 20 et 29 ans.

Des modèles d’abstention électorale…

De nombreux travaux portent sur le sujet de l’abstention, nous nous bornerons à citer ici ceux qui nous paraissent les plus utiles pour notre propos. Les premiers modèles construits d’analyse psychosociologique du comportement électoral datent des années 1950, à l’initiative de l’école de Columbia (Lazarsfeld, 1940, 1954). L’enquête mise en place par cette équipe avait pour objectif d’analyser la formation des choix électoraux. Elle révéla que les messages des médias et des candidats étaient filtrés par les prédispositions politiques des individus, elles mêmes influencées par leurs groupes d’appartenance. Ici le déterminisme social et les relations interpersonnelles jouaient donc un grand rôle. Ensuite, dans le paradigme de Michigan élaboré par Campbell, Converse, Miller et Stokes - The American Voter en 1960 - le vote des électeurs était censé être déterminé par l’orientation et l’intensité de leurs attitudes à l’égard de divers objets politiques, des candidats, des partis politiques, et de plus façonné par un contexte propre à chaque élection.

Puis certaines études ont tenté de mettre en lumière le cheminement des comportements abstentionnistes et d’en dégager des causes. Les auteurs appartenant au champ de la sociologie politique montrèrent l’existence d’un lien de cause à effet entre la dégradation de l’image de la politique et des différents éléments de l’appareil politique qui le composent, et l’augmentation des taux d’abstention aux élections (Mayer et Perrineau, 1992 ; Aubin et Lecomte, 2004; Daubech, Deljarrie, Foucauld et Muxel, 2002; Subileau, 2003).

Il se dégage de ces études que l’image de la politique semble bien jouer un rôle clé dans le comportement électoral des gens, image potentiellement modulée par diverses variables qui demandent à être précisées.

… aux études sur la perception de la politique

Les résultats de certaines recherches dans le champ de la psychologie sociale ne vont pas sans soulever quelques paradoxes. Ainsi Bonardi, Renard et Roussiau (2006) montrent que la représentation de la politique est massivement négative car les éléments centraux sont constitués d’opinions stigmatisantes sur la moralité des hommes politiques, avec deux modalités principales : la corruption et le goût du pouvoir. Il apparaît de surcroît qu’un objet aussi complexe que la politique est difficilement modifiable dans le temps d’une expérimentation1. Une autre étude menée par Brissaud-Le Poizat et Moliner (2004) s’est intéressée aux représentations sociales des hommes politiques auprès d’une population étudiante. Le résultat principal est frappant et contradictoire avec le précédent : le noyau central de la représentation « homme politique » a une tonalité plutôt positive. Les éléments centraux sont « qualité d’expression », « conviction », « ambitieux », « persévérant » et « sérieux ».

Les méthodes structurales employées dans ces études2 englobent peut-être des attitudes bien spécifiques et par définition plus fluctuantes que les représentations sociales. Rappelons que pour Moscovici (1961), les attitudes sont une prise de position sur un objet représenté, exprimant une orientation positive ou négative. En lien avec les représentations sociales par nature plus englobantes, les attitudes n’en constituent pas moins de véritables grilles de lecture développées par des groupes aux caractéristiques spécifiques, lesquels peuvent de ce fait avoir des attitudes différentes sur un seul et même objet (Roussiau et Bonardi, 2001 ; Bromberg et Trognon, 2006). Composées de trois sous-évaluations spécifiques - affective, cognitive et comportementale - elles permettraient  de prédire le comportement d’un individu. Cette prédiction reste néanmoins délicate, elle dépendrait de trois conditions. La première est la condition de concordance (Pratkanis et Greenwald, 1989), c’est-à-dire que l’attitude mesurée et le comportement doivent avoir le même niveau de spécificité3. Soulignons que le principe de correspondance (Ajzen et Fishbein, 1977) évoque une explication similaire, plus précisément selon ces deux auteurs, l’attitude et le comportement sont mesurables à partir du moment où les deux ont des niveaux de correspondance spécifiques. La deuxième concerne la mesure des comportements, qui doit être composite  (Pratkanis et Greenwald, 1989), c’est-à-dire qui doit porter sur plusieurs comportements et non sur un seul. La troisième condition stipule que les attitudes et les comportements doivent se mesurer à partir d’un exemplaire prototypique de la classe d’objet sur laquelle porte le questionnement (Lord, Lepper et Mackie, 1984).

Problématique

Compte-tenu des apports des éléments théoriques développés ci-dessus, notre problématique s’articule autour de trois idées :

- le comportement d’abstention électorale dans la classe d’âge des 20-29 ans entretiendrait des liens avec certaines attitudes à l’égard de la sphère politique. C’est notre hypothèse centrale et l’originalité de cette étude, qui postule qu’il faut dégager des attitudes spécifiques qui permettent de se situer à un niveau de moindre généralité que celui des représentations sociales.

-Secondairement, une variable plus idéologique pourrait selon nous moduler ces liens entre comportement électoral et attitudes à l’égard de la sphère politique : l’adhésion de ces jeunes à une communauté politique de pensée, et plus précisément le partage de valeurs et d’idées communes avec un parti politique.

-De plus, à l’intérieur de ce groupe des 20-29 ans, une dizaine d’années s’écoule. Ce groupe se comporte-t-il comme un groupe homogène ? Qu’apporte la variable « âge » dans ce lien comportement électoral-attitudes à l’égard de la sphère politique ? Nous tenterons d’en apprécier ses effets.

Méthodologie

Population

L’étude a été réalisée quelques jours après la fin des élections municipales de 2008 auprès de 120 étudiants entre 20 et 29 ans en Sciences Humaines et Sociales de l’université Bordeaux, de la première année à la dernière année de doctorat.

Procédure

L’étude des attitudes. Nous appuyant sur l’étude désormais classique desreprésentations sociales, nous avons effectué une pré-enquête par entretiens auprès de 17 personnes entre 20 et 29 ans interrogées sur le site de l’université Bordeaux. Dans une optique exploratoire, l’objectif était ici de recueillir le dictionnaire des opinions à l’égard de la sphère politique, qui serviront ultérieurement à l’élaboration d’un questionnaire standardisé. La technique utilisée est associative, à l’aide de deux questions-stimuli : « Si je vous dis « hommes politiques », quels sont les autres mots qui vous viennent à l’esprit? Donnez cinq mots au maximum» ; et « Si je vous dis « partis politiques », quels sont les autres mots qui vous viennent à l’esprit? Donnez cinq mots au maximum ». Nous avons choisi de leur poser les questions de vive voix et de noter nous-mêmes les réponses afin de leur demander au fur et à mesure des explications sur les mots qui leur venaient à l’esprit.

L’analyse de contenu thématique (Bardin, 1991) qui a suivi a permis de regrouper les différents thèmes abordés par nos 17 sujets et de les ventiler dans un questionnaire ayant pour objectif d’évaluer  les attitudes de notre population envers la sphère politique. Vingt thèmes ont ainsi été choisis et ont donné lieu à vingt items exprimant des opinions positives et négatives des sujets envers la sphère politique. Afin de laisser la liberté aux répondeurs de moduler leurs opinions, leurs réponses étaient appréciées à l’aide d’une échelle d’intervalles de type LICKERT en six points (de 1 « pas du tout d’accord » à 6 « tout à fait d’accord »).

L’évaluation du comportement électoral. Afin de mesurer le comportement d’abstention électorale, nous avons opté pour la construction d’un indicateur numérique composite en demandant à nos sujets s’ils avaient ou non voté lors de chacune des six dernières consultations électorales. Compte-tenu du fait que la majorité de ces jeunes personnes n’a pas pu participer à ces six dernières consultations électorales, nous les avons interrogées sur les consultations électorales qui les concernaient au regard de leur majorité. Le résultat à cette question a donné un score d’abstention électorale, quantifié par le quotient :

Nombre de tours électoraux auxquels le sujet n’est pas allé voter/ Nombre de tours électoraux auxquels le sujet a eu le droit de voter.

Image1

Etes-vous allé(e) voter :

1) Aux élections municipales de 2008 ?

  • 1er tour (9 mars) Oui Non

  • 2ème tour (16 mars) Oui Non Pas de 2ème tour

2) Aux élections législatives de 2007 ?

  • 1er tour (10juin) Oui Non

  • 2ème tour (17 juin) Oui Non

3) Aux élections présidentielles de 2007 ?

  • 1er tour (22 avril) Oui Non

  • 2ème tour (6 mai) Oui Non

4) Au référendum du 29 mai 2005 ?

  • Oui Non Pas en âge de voter

5) A l’élection européenne du 13 juin 2004 ?

  • Oui Non Pas en âge de voter

6) Aux élections régionales de 2004 ?

  • 1er tour (21 mars) Oui Non Pas en âge de voter

  • 2ème tour (28 mars) Oui Non Pas en âge de voter

Plus le score est élevé, plus le comportement d’abstention électorale est élevé, cette variable sera traitée sous la forme d’une variable ordinale. En faisant correspondre les niveaux de spécificité de la mesure des attitudes et de l’indicateur composite d’abstention électorale, il nous semble que nous nous rapprochons de la condition de concordance (Pratkanis et Greenwald, 1989) et du principe de correspondance (Ajzen et Fishbein, 1977)4.

L’adhésion à une « pensée politique ». La possible adhésion à une communauté de pensée politique a été prise en compte à l’aide de deux modalités nominales: sympathisant vs non sympathisant.

L’âge des sujets a été apprécié sous forme numérique.

Les sujets ont rempli le questionnaire de façon individuelle et anonyme. Notons qu’il n’y a pas de lien statistique entre l’adhésion à une communauté de pensée politique et l’âge de nos sujets (t (118) = 1.191, p = .236).

Résultats

Les opinions des jeunes à l’égard de la sphère politique

Image2

Les moyennes et les écarts-types recueillis permettent d’apprécier l’opinion des jeunes sur les différents thèmes abordés dans le questionnaire.

Intitulés des items

Polarité

Moyennes

Ecarts-types

1- Les hommes politiques sont des personnes qui s’emploient à résoudre les problèmes et aider la population.

+

3.23

1.21

2- Les hommes politiques sont sans cesse en train de créer des « fausses bagarres » avec leurs adversaires.

-

4.31

1.17

3- Les hommes politiques sont des personnes en lesquelles on ne peut pas avoir confiance.

-

3.69

1.19

4- Les hommes politiques sont le plus souvent mêlés à des affaires de corruption.

-

3.49

1.17

5- Les hommes politiques sont des personnes de vocation, ils ont foi en ce qu’ils font.

+

3.68

1.30

6- En général, les hommes politiques pensent plus à leurs intérêts personnels qu’aux intérêts de la population.

-

4.00

1.16

7- Les hommes politiques ne sont pas assez sur le terrain pour constater les vrais problèmes des citoyens et faire des lois en conséquence.

-

4.50

1.21

8- Les hommes politiques jouent avec les médias de façon à ce que les gens ne comprennent plus les messages importants qu’ils désirent faire passer.

-

4.40

1.29

9- Les hommes politiques réussissent à obtenir ce qu’ils veulent en nous manipulant et en trichant.

-

3.83

1.20

10- Les hommes politiques profitent de leur pouvoir et de leur liberté pour faire ce qu’ils veulent.

-

4.03

1.21

11- Quelque soit le parti politique, les résultats sont les mêmes, ils parlent beaucoup et agissent peu.

-

3.58

1.44

12- Les partis politiques influencent trop la réflexion des gens sur les problèmes sociaux et politiques, leur propre jugement en est faussé.

-

3.60

1.30

13- Les partis politiques sont des organisations qui proposent du changement avec des idées nouvelles et des projets innovants.

+

2.93

1.15

14- La majorité des promesses que les partis politiques font dans leurs programmes électoraux ne sont pas tenues.

-

4.38

1.03

15- Les partis politiques cherchent davantage à avoir le pouvoir plutôt que de défendre l’intérêt de leur électorat.

-

4.28

1.24

16- Le financement de la plupart des partis politiques est d’origine douteuse.

-

3.11

1.14

17- Les partis politiques s’investissent plus souvent dans des bagarres inutiles et futiles avec leurs adversaires plutôt que dans des débats pour faire avancer les choses.

-

4.24

1.08

18- Au sein des partis politiques, il existe trop de divisions internes qui affectent leur cohésion.-

-

4.79

1.00

19- Aujourd’hui, les partis politiques sont plus porteurs d’un esprit individualiste que d’un esprit collectif.

-

4.13

1.19

20- Les partis politiques sont des organisations anciennes qui ne s’adaptent pas assez aux situations actuelles économiques et sociales des gens.

-

3.94

1.23

Tableau 1 : Intitulés des items du questionnaire, polarités, moyennes et  écarts-types

Il se dégage de l’ensemble de ces  résultats une image globalement négative des hommes et des partis politiques chez nos sujets. Nous constatons l’expression d’opinions plutôt défavorables (moyennes inférieures à 3,5, sauf pour l’item 5) sur les formulations positives, alors que c’est en grande partie l’inverse sur les formulations négatives (moyennes supérieures à 3,5).

Les attitudes des jeunes à l’égard de la sphère politique

Pour apprécier la façon dont ces opinions se structurent en attitudes plus générales, nous avons opté pour une analyse en composantes principales, et notamment pour une solution avec rotation varimax5 sur les vingt items du questionnaire. Nous noterons en préambule que des items renvoyant aux hommes politiques ainsi que ceux qui se réfèrent aux partis politiques saturent des dimensions factorielles communes, signe qu’il ne s’agit pas de dimensions distinctes ; de plus l’alpha de Cronbach pour l’ensemble du questionnaire est de.72. Ce constat statistique nous semble en phase avec les considérations de Flament et Rouquette (2003) sur l’architecture globale de la pensée sociale et ses niveaux d’intégration. Ces auteurs développent l’idée selon laquelle les opinions portent sur des objets, des groupes ou des individus alors que les attitudes sont plus générales, elles portent sur les classes thématiques englobant plusieurs objets. Ici, les dimensions factorielles regroupant plusieurs opinions seront donc pour la suite considérées comme des attitudes envers ce que nous suggérons de nommer la « sphère politique » : nous en avons conservé 6, avant l’apparition de facteurs spécifiques dans l’analyse6. Nous avons arbitrairement décidé de retenir à des fins de compréhension seules les saturations supérieures à .50 (une à .456), c’est-à-dire qui expliquent au moins 25% de la variance des variables considérées.

Ainsi, le facteur « goût du pouvoir » représente le thème phare du champ d’attitudes développé par nos sujets. Ensuite les facteurs « division des hommes et des idées », « manipulation », « méfiance », « changement », « impuissance et influence » apparaissent plus secondaires, en ce sens qu’ils expliquent nettement moins de variance du questionnaire. Ces six dimensions se présentent comme autant de prises de positions (au sens de Doise, 1992) qui discriminent les réponses de nos sujets, ces derniers étant partagés sur chacune des dimensions considérées.

Facteurs et

% de variance expliquée

Numéros, résumés des items et polarité positive (+) ou négative (-) des opinions

Saturations

1 : goût du pouvoir (27,97%)

10- Pouvoir (-)

6- Intérêt (-)

15- Abus de pouvoir (-)

.744

.732

.712

2 : division des hommes et des idées (9,25%)

18- Division interne (-)

20- Organisation ancienne (-)

19- individualisme (-)

17- Opposition (-)

.745

.725

.630

.625

3 : manipulation (7,35%)

8- Manipulation médiatique(-)

4- Corruption (-)

9- Manipulation et tricherie (-)

.788

.600

.514

4 : méfiance (6,4%)

1- Aide (+)

5- Vocation (+)

3- Confiance (-)

-.805

-.638

+.456

5 : changement (5,81%)

13- changement (+)

-.810

6 : communication/influence (5,42%)

11- communication (-)

12- Influence (-)

.811

.654

Tableau 2 : Récapitulatif des six facteurs et des items qui les composent

L’abstention électorale

Quelques chiffres

L’abstention électorale moyenne de notre population, pour les six dernières consultations, mesurée par notre indicateur numérique composite, est de 21.81 %. En réalisant une analyse plus détaillée, nous pouvons constater que certaines élections mobilisent moins de jeunes que d’autres dans notre population. Pour preuve, l’élection européenne de 2004 a atteint un record d’abstention, le taux avoisine les 50 %, au contraire de l’élection présidentielle de 2007. Sur ce point, ces différences observées nous indiquent que notre population est assez représentative des comportements de vote en France.

Elections/tours électoraux

Score d’abstention électorale en %

Elections municipales 2008/1er tour

35%

Elections municipales 2008/2ème tour

38.98%

Elections législatives 2007/1er tour

18.33%

Elections législatives 2007/2ème tour

21.66%

Elections présidentielles 2007/1er tour

4.16%

Elections présidentielles 2007/2ème tour

6.66%

Référendum 2005

21.78%

Election européenne 2004

48.65%

Elections régionales 2004/1er tour

45.2%

Elections régionales 2004/2ème tour

46.57%

Tableau 3 : Score d’abstention électorale en fonction des 6 six consultations électorales

Liens entre comportement abstentionniste et attitudes à l’égard de la sphère politique

Nous avons mesuré les liens entre le score d’abstention électorale et les scores factoriels de nos sujets aux six facteurs de l’ACP. Les résultats montrent que seule la corrélation entre le facteur « communication et influence » et le score d’abstention est significative (r = .168, p = .033). En d’autres termes, plus les sujets pensent que les politiques parlent au lieu d’agir, et que leur influence empêche les électeurs de penser par eux-mêmes, plus leur score d’abstention électorale est élevé. C’est donc à la fois une image d’impuissance de l’action politique qui se dessine, associée à une influence négative sur la pensée des gens. Il s’agit ici du seul lien significatif entre comportement électoral et attitudes envers la sphère politique. Déjà modeste par son intensité, sa portée est encore minorée dans la dialectique attitudes-comportement électoral car ce facteur n’explique que 5,42 % du champ attitudinal de la sphère politique dans notre étude.

Être sympathisant ou non…

Liens entre comportement abstentionniste et appartenance à une communauté de pensée

Notre population comprenait 68 non sympathisants et 52 sympathisants. La différence entre les réponses des non sympathisants et des sympathisants politiques est significative (t de student (118) = 2.034, p = .044). Plus précisément, les non sympathisants s’abstiennent davantage lors des consultations électorales (moyenne 26.20) que les sympathisants (moy = 16.08).

Liens entre attitudes à l’égard de la sphère politique et adhésion à une communauté de pensée politique

Il existe une différence significative entre les non sympathisants et les sympathisants par rapport au facteur exprimant la méfiance des sujets envers la sphère politique (t (118) = -2.652, p = .009). Curieusement, les sympathisants sont plus méfiants envers la sphère du politique  (moyenne 0,27) que les non sympathisants politiques (moy = -0,20). De plus, on constate une différence significative entre les non sympathisants et les sympathisants par rapport au facteur « changement » (t (118) = 2.739, p = .007). Ce facteur développe l’idée selon laquelle la sphère politique serait fermée aux changements. D’après les moyennes des deux groupes, on peut en conclure que les non sympathisants (moy = 0.21) sont en accord avec le fait que le politique est fermé aux changements et les sympathisants sont en désaccord avec cette idée (moy = -0.28).

En résumé, nos sujets adoptent ici des attitudes pouvant apparaître paradoxales : à l’inverse des non sympathisants, les sympathisants, qui disent voter davantage, sont à la fois les plus méfiants à l’égard de la sphère politique tout en la déclarant ouverte au changement.

L’impact de l’âge

La moyenne d’âge de notre population est de 23.5 ans, la répartition des 120 sujets est statistiquement normale.

Classes d’âge

Nombre de sujets

20 ans

20

21

20

22

12

23

10

24

13

25

13

26

10

27

11

28

5

29 ans

6

Tableau 4 : Répartition des sujets en fonction des classes d’âge

Liens entre comportement abstentionniste et âge

La corrélation effectuée entre l’âge et le comportement abstentionniste montre clairement un impact de l’âge dans ce groupe des 20-29 ans (r = .292, p = .001) : plus les sujets avancent en âge, plus ils ont tendance à s’abstenir. Ce résultat semble contradictoire avec les chiffres publiés par l’INSEE ou divers médias. Pouvons-nous l’expliquer par une certaine désillusion progressive de jeunes personnes qui ont voté pendant leurs premières années ?

Liens entre attitudes à l’égard de la sphère politique et âge

Afin d’apprécier l’effet de l’âge sur les attitudes de nos sujets, nous avons réalisé des corrélations, qui s’avèrent significatives pour les facteurs « manipulation » (r = -.194, p = .017) et « changement » (r = .192, p = .018). Ainsi plus les sujets sont jeunes, plus ils déclarent que la sphère politique s’avère manipulatrice, corrompue et fermée aux changements, et plus ils avancent en âge, plus ils déclarent la sphère politique comme capable de proposer des changements. Nous observons donc ici l’émergence de différences attitudinales envers la sphère du politique dans la tranche d’âge des 20-29 ans, signe que cette catégorie n’est pas homogène sur le plan des attitudes à l’égard du politique et que ce regroupement socio-démographique pourrait bien masquer des divisions plus fines.

Discussion

Nos résultats montrent clairement que le champ des attitudes des jeunes à l’égard de la sphère politique se structure sur la base de quelques dimensions à partir desquelles ils prennent position : source potentielle de division idéologique et de division entre les hommes dans le but d’agir à des fins personnelles, monde pouvant inspirer de la méfiance, éventuellement fermée aux changements, dont la communication peut être perçue comme mensongère et susceptible d’avoir une influence négative sur autrui. Mais la dimension attitudinale la plus importante à l’égard de la sphère politique est « le goût du pouvoir ». Rappelons que Bonardi, Renard et Roussiau (2006, p 108) ont relevé cette même dimension associée à la corruption, lors de leur étude sur l’analyse de l’évolution de la représentation sociale de la politique sous l’effet d’un acte engageant.

Nos résultats témoignent également de la faiblesse des liens entre attitudes à l’égard de la sphère politique et comportement électoral chez les jeunes. En effet les attitudes déclarées par nos sujets autour du « goût du pouvoir », de la « division des hommes et des idées », de la « manipulation », du « changement », et de la « méfiance » ne sont statistiquement pas liées au comportement abstentionniste. En revanche certains liens existent entre ce comportement et la communication et l’influence de la sphère politique : plus nos sujets considèrent que la communication prime l’action politique, et que la sphère politique influence négativement les électeurs, plus ils ont tendance à s’abstenir, comme si l’attitude en lien avec le comportement électoral  devait porter sur quelque chose qui les touche de près, qui les implique. L’idée plus globale renvoie sans doute au fait que les médias sont au cœur de la démocratie et des élections, et que la communication s’adresse directement et quotidiennement aux citoyens, au point de supplanter l’action elle-même et de piloter les jugements des citoyens. C’est à nos yeux cette attitude spécifique qui révèle une réelle rupture entre la sphère du politique et ce groupe de jeunes.

Par ailleurs, il apparaît que les sympathisants, comparativement aux non sympathisants, se déclarent ici moins abstentionnistes et sont à fois les plus méfiants à l’égard de la sphère politique tout en la déclarant ouverte au changement. Il s’agit peut-être là d’un simple effet de rationalisation des positions. En effet les sympathisants ont sans doute besoin de croire (d’espérer) que les partis politiques peuvent être ouverts aux innovations, voire constituer des moteurs du changement, l’opinion inverse serait peut-être rédhibitoire au fait de se déclarer sympathisant et de voter. Par ailleurs, sans doute plus proches des pratiques politiques courantes, ces sympathisants font preuve de davantage de méfiance à l’égard de cette sphère. Voilà deux résultats qui attestent là-encore d’un certain brouillage de l’image politique chez les jeunes, y compris chez ceux qui disent adhérer aux principes des partis.

En revanche, la corrélation existante entre le comportement abstentionniste et l’âge montre très nettement que l’âge est un facteur primordial dans la démarche de participation électorale. L’impact de l’« âge » ajoute à la confusion de l’image de la sphère politique : manipulatrice pour les plus jeunes, fermée aux changements pour les plus anciens. Stéréotypie du jugement pour les uns, désillusion liée à l’expérience pour les autres ? Les variations avec l’âge sont toujours difficiles à interpréter. Dans le cas particulier et au-delà de cette variable « âge », il faudrait tenir compte des spécificités de cette population : entre des étudiants de première année et ceux qui terminent leur doctorat, il y a eu un processus sévère de sélection, et les derniers non seulement y ont survécu, mais ont fait un choix professionnel très particulier. Dans cette dynamique, quelle dialectique s’instaure alors entre le comportement électoral et les attitudes mises à jour ici ?

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Les conclusions de cette recherche permettent de préciser l’idée répandue selon laquelle le comportement d’abstention serait massivement lié à des attitudes globales à l’égard du politique. Au vu de nos résultats, il nous paraît possible d’avancer que ce sont les effets masquants de la communication politique sur les pratiques attendues par les gens, associés à l’influence quasi-manipulatoire des politiques, qui est lié au comportement abstentionniste. Parce qu’il conjugue à la fois la manipulation des gens et l’illusion de pouvoir changer quoi que ce soit, nous proposons d’appeler cette double action « du cynisme », défini par le fait qu’aux yeux de certains, l’absence de lien entre les discours souvent manipulatoires et les actes des politiques apparaîtrait  ouvertement et sans ménagement, pouvant refléter un certain mépris de la fonction. A l’évocation de cette image à la fois brutale et provocante du monde politique, le sentiment moral de ces personnes serait choqué, elles s’abstiendraient davantage que les autres, et en effet il y aurait sans doute là pour elles une véritable crise de la démocratie dans notre pays. Ce lien « attitudes à l’égard de la sphère politique-comportement de vote » pourrait peut-être aussi se lire dans l’autre sens, les attitudes venant alors rationaliser le comportement électoral. Vaste débat en psychologie sociale que nos analyses corrélationnelles ne prétendent pas trancher, cependant il apparaît à minima que les déterminants de l’abstention chez les jeunes sont sans doute à envisager à l’aide de variables bien plus larges que leurs seules attitudes à l’égard du politique.

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Notes

1  Notons que, dans une visée plus interventionniste, l’étude de Deschamps, Joule et Gumy (2005) a montré que la théorie de l’engagement pouvait amener davantage de jeunes étudiants à aller voter. Par définition, cette théorie ne passe pas par une modification préalable des attitudes pour obtenir un comportement visé, l’attitude étant censée dériver de l’émission dudit comportement obtenu dans certaines conditions (voir Kiesler, 1971).

2  Méthodes appropriées à la conceptualité développée par « l’école d’Aix » sur l’étude des représentations sociales, et qui ont clairement montré l’existence d’un double système organisant les représentations sociales : un noyau central et un système périphérique, chacun avec des fonctions différentes (voir notamment l’ouvrage dirigé par Abric, 1994).

3  Par exemple Bayle (2002) confirme cette condition par son étude sur le comportement des employeurs à l’égard des travailleurs handicapés. L’attitude n’influence qu’une intention et prévoit un comportement uniquement si cette attitude et ce comportement sont mesurés à des niveaux  de correspondance spécifiques, c’est-à-dire : attitude générale et comportement général ou attitude spécifique et comportement spécifique.

4  Si la manière de définir et de calculer le score d’abstention présente certaines garanties de quantification, elle reste cependant bien partielle. Elle considère en effet comme équivalents le fait de s’abstenir ou de voter à toute consultation. Or, le taux d’abstention varie considérablement d’une consultation à l’autre. Il y a donc des déterminants différents dans chaque cas, déterminants que la méthode utilisée ne peut pas mettre en évidence et donc ne peut pas prendre en compte.

5  Dans notre étude, cette solution explique à la fois davantage de variance des réponses des sujets et présente des facteurs psychologiquement plus cohérents que la solution avant rotation.

6  C’est-à-dire de facteurs qui ne sont saturés que par un seul item, donc qui ne présentent pas grand intérêt en termes d’attitude.

Pour citer ce document

Axelle Tual et A. Lecigne, «L’abstention électorale des jeunes : quels liens avec leur image de la sphère politique ?», Les cahiers psychologie politique [En ligne], numéro 14, Janvier 2009. URL : http://lodel.irevues.inist.fr/cahierspsychologiepolitique/index.php?id=495

Quelques mots à propos de :  Axelle Tual

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