Les cahiers de psychologie politique

Dossier : discours et propagande

Jacques Le Bourgeois

Le culte du chef à travers l’image de Staline
Ou un exemple de construction d’un mythe

Texte intégral

«  Le culte de la personnalité est un peu comme une religion. ». Ces propos sont de Khrouchtchev  et s’adressent à Mao Tse Toung.1 Il connaît parfaitement cette dérive qu’il a dénoncée lors de son rapport sur les crimes de Staline en février 1956, à l’issue du XXème congrès. Il l’a vécue et fut, lui-même, tenté quelques années plus tard de s’affranchir d’une règle qu’il avait lui-même édictée.  « Quand Staline proposait quelque chose, il n’y avait ni question ni observation. Une proposition de Staline était un commandement de dieu et l’on ne discute pas un ordre divin »2. Staline avait une certaine aura, à défaut de charisme personnel et l’on avait peur de lui. La problématique est de savoir si le culte qui lui était voué fut seulement le résultat d’une propagande qui fit de son image une icône ou bien la consécration d’une autorité réelle que le peuple soviétique reconnaissant lui a dédiée à la suite de circonstances extraordinaires, notamment la victoire mythique sur le IIIème Reich. Car il y eut bien un culte de Staline et celui-ci franchit largement les frontières de l’URSS. Il fut si profondément ancré dans les esprits que le rapport de Nikita Khrouchtchev eut un effet dévastateur en ébranlant de manière violente la foi qu’il lui était vouée. Au même titre que l’idéologie nazie a généré le culte du chef, clé de voûte d’un régime totalitaire, comme l’explique Annah Arendt,   il y eut un culte du chef dans l’idéologie soviétique et le plus bel exemple, celui qui nous paraît être la plus belle contrepartie à ce que fut le culte du « führer »,  est le culte de Staline, celui du « vojd ». Notre propos n’est pas de nous interroger sur  la  pertinence ou sur l’inéluctabilité du culte du chef dans l’idéologie communiste, mais sur sa construction en analysant son image et la perception de celle-ci dans l’opinion, afin d’en extraire les éléments qui ont permis sa consécration. Il est clair que l’exemple que nous allons prendre est particulier à la fois à l’idéologie soviétique et à la culture russe, donc difficilement transposable ailleurs. Nous verrons que l’évolution tant du processus que de sa perception dans les mentalités a suivi un cheminement spécifique, que ce phénomène a  été le fait d’une volonté politique tout autant que le résultat d’une interprétation à la lumière d’évènements et de circonstances et  que cet ensemble nous offre un éclairage  intéressant de ce que peut être le culte du chef.  Pour résumé, nous pouvons affirmer que l’image de Staline fut façonnée de son vivant dès 1929, mais ce n’est que pendant la guerre, exactement après la victoire de Stalingrad, en janvier 1943, qu’elle fut consacrée et reconnue par l’opinion, avant de devenir véritablement une icône après-guerre. Il y eut un avant Stalingrad et un après, une image imposée et une autre acceptée , sacralisée.

Une image  imposée et controversée.

La construction de l’image de Staline n’est perceptible qu’à partir de la fin des années 20. Elle se réalise dans le prolongement et à l’ombre de celle de Lénine. Celle-ci se nourrit de l’image du père fondateur. Les deux s’emboîtent curieusement comme deux « matriochka », les traditionnelles poupées gigognes russes. Un culte de Staline est créé par les services de propagande au cours des années Trente, et va se développer jusqu’au début de la guerre. Dans l’opinion, l’image fabriquée est pourtant difficilement acceptée, comme en témoignent certains rapports de police.

De l’image à l’icône : le façonnement du culte du chef

Selon certains historiens, le premier lien politique établi entre les deux images, celles de Lénine et de Staline, apparaît en 1925 et 1926 à l’occasion de la parution d’une affiche consacrée à un projet de monument dédié à Lénine et fait d’« acier et de granit ». L’artiste est supposé avoir fait un jeu de mots sur le thème de l’acier, dont la traduction russe, « stal’ », sert de racine au nom de « Staline ». Mais ceci reste encore du domaine de l’anecdote et de la supputation.

En revanche, il convient de souligner qu’aucune affiche de Staline, datant tant de la Guerre civile que de la période 1924 à 1929, n’est parvenue jusqu’à nous. Or Staline, même s’il n’a tenu qu’un rôle secondaire par rapport à Lénine ou à Trotski, faisait partie des dirigeants. C’est d’ailleurs lui qui, lors des funérailles de Lénine,  prononça l’éloge funèbre le plus passionné du leader disparu, comme s’il avait déjà voulu démontrer sa filiation. Mais à l’exception de cette cérémonie, Staline donne l’impression de vouloir rester dans l’ombre, comme s’il attendait son heure. Il convient en effet d’insister sur le fait que Staline lui-même, contrairement à Lénine,  allait être à l’origine de son propre culte.

Le véritable lancement du culte de Staline  correspond avec son cinquantième anniversaire, le 5 décembre 1929. Il est alors secrétaire général du Parti. Dès le 21 mai 1929, la Pravda lui consacre un panégyrique appuyé. L’année suivante, le 25 février 1930, la Pravda fait paraître son portrait sous la signature d’un artiste bien connu, Deni, caricaturiste et affichiste ayant participé aux activités de Rosta Okhna3. L’affiche est empreinte d’une grande humanité. Staline est peint fumant la pipe4. Il semble réfléchir tout en expirant un long panache de fumée dans les volutes duquel sont emportés trois personnages alors honnis par le régime, un koulak, un Nepman5 et un parasite. L’image est à retenir, car elle présente une certaine intimité de Staline et lui confère une touche de simplicité, traits que la propagande, par la suite, s’efforcera systématiquement de mettre en valeur. Nous avons là une caractéristique fondamentale de l’image de Staline : il s’agit de montrer sa simplicité, sa proximité, voire son intimité avec le peuple. C’est la première présentation du nouveau leader. On notera le caractère populiste d’une telle démarche.

Son  image est consacrée par la propagande en 1931. Une affiche particulièrement significative est réalisée par Klutsis. Il s’agit d’un photomontage de style constructiviste, mouvement artistique des années Trente, dont Klutsis est devenu le chef de file en URSS. Intitulée « Sous le drapeau de Lénine, pour la construction du socialisme », cette affiche présente les deux portraits de Lénine et de Staline, réunis dans une sorte de rituel s’apparentant à une passation de pouvoir. Le portrait de Lénine occupe le premier plan et celui de Staline se profile dans son ombre, en retrait. Le côté droit du visage de Lénine est éclairé,  le côté gauche est déjà dans l’ombre, alors que sur  le visage de Staline, seuls le front et la pommette gauche sont touchés par les premiers effets de l’éclairage. Ce jeu de lumière et d’ombre donne l’impression d’un balayage lumineux fait de la gauche vers la droite, annonciateur de l’arrivée prochaine, en plein jour, du successeur de Lénine, Staline. Nous avons ici un message très clair, remarquablement structuré. Il est pour l’instant dans l’ombre de Lénine, mais il est aussi son ombre et, de ce fait, l’expression vivante de celui que fut Lénine. Il est le successeur reconnu6, l’héritier de celui qui est le père fondateur du régime. On remarquera au passage la différence entre les deux portraits : celui de Lénine aux traits plus doux, au front d’intellectuel et de penseur, et celui de Staline, plus dur, plus déterminé, en homme d’action que l’image de la propagande voulait qu’il fût. Nous assistons ici à sa légitimation. Cette même année paraissent plusieurs affiches de Staline et de Lénine, car leurs images sont le plus souvent présentées ensemble. Il s’agit d’entretenir l’idée d’une filiation entre les deux hommes, d’enraciner l’idée et de créer à l’ombre du mythe léninien celui de Staline. Son image s’élabore et se fige selon une apparence qui sera, avant-guerre, définitive. Il est revêtu d’une vareuse militaire très sobre, sans distinction de grade, ni de titres honorifiques. Son visage est jeune mais  ferme ; son regard déterminé et autoritaire, tout en suscitant une impression de proximité et de simplicité.  Cette image va être largement diffusée, sous forme de portraits officiels, de figurines prenant place dans tous les organismes, les lieux publics. Elle est omniprésente, comme nous le révèlent les tirages d’affiches qui sont de l’ordre de la centaine de milliers.

Puis le personnage aux traits caractéristiques, devenus familiers à force d’être répétés et reconnus, s’insère dans l’archétype idéologique, au milieu des ouvriers qui en constituent le pilier fondamental. Klutsis le présente ainsi sous une autre apparence, tout aussi significative7 aux côtés  des mineurs. Il marche avec eux, dans une tenue civile, chaussé de bottes et coiffé de sa casquette. La vareuse est ouverte; il a une main dans la poche pour souligner la décontraction du personnage . Le slogan de l’affiche affirme : « La réalité de notre programme, c’est le peuple vivant. C’est vous et nous ! ». Le message est clair : Staline, responsable politique, s’implique et s’insère dans le monde ouvrier, prolétaire, dirions-nous pour éviter tout anachronisme. Sa présence est faite à la fois pour rassurer le prolétariat et pour confirmer la détermination de Staline dans l’atteinte de ses projets. C’est l’époque du deuxième plan quinquennal, l’ère stakhanoviste, celle de l’effort dans l’industrialisation du pays. Staline s’investit dans le projet et n’hésite pas à se mêler au peuple. Toutefois, on remarquera que son image est bien plus grande que celle des mineurs qu’il côtoie. S’il est avec eux, il est déjà un personnage hors norme. On perçoit, ici, les premiers signes d’un culte naissant, celui voué à un chef que l’on présente déjà hors du commun.

A partir de 1933, l’image de Staline, chef politique,  s’impose plus nettement encore. Il est représenté  seul aux commandes de l’Etat. La plus significative est celle de  l’affiche réalisée par Efimov, cette même année. Elle le représente à la barre d’un navire baptisé « URSS ». Le slogan précise : « Le capitaine de l’Union soviétique nous conduit vers la victoire. ». Staline est vêtu d’un uniforme militaire ordinaire, dénué de décorations et de grade ; il tient fermement la barre du navire tout en regardant l’horizon d’un air déterminé et confiant.  Nous avons ici la première image du fils spirituel de Lénine, seul à la barre. L’image de Lénine est absente, aucune référence n’y fait allusion pour bien montrer que Staline, dorénavant, dirige seul  le pays. Une véritable puissance émane du tableau, rendue par la détermination du regard et la fermeté de la poigne sur la barre. La consécration du chef politique est alors réalisée.

Au cours des années suivantes, l’image de Staline est partout et les titres dont il est encensé se multiplient. Cette ubiquité et ces louanges sont faites pour contribuer au développement de son culte avant la guerre. Il est « le grand révolutionnaire », « le Lénine d’aujourd’hui », « le grand chef d’Etat ». Il est lui aussi appelé « vojd », le guide. Mais il reçoit le titre de « khoziaïn », qui veut dire « maître ». Cette appellation était autrefois attribuée au maître de maison. Elle a un sens patrimonial certain et n’est pas sans rappeler le titre donné aux propriétaires terriens de l’époque tsariste. Staline est aussi appelé « Le petit père des peuples », pour affirmer son côté paternaliste, son lien avec la population. Il est « le plus sage des hommes ». Au fil des mois, l’image de Staline s’impose et le culte ainsi créé par la propagande est devenu un thème majeur, incontournable.

L’affiche de Klutsis faite en 19368, « Les cadres décident de tout », est également très caractéristique de cette image de l’autorité et de l’aura de Staline que l’on cherche à entretenir. Il est représenté de plain-pied, occupant toute l’affiche, une partie très retreinte du tableau est réservée à une foule dont on ne voit que des visages radieux, admiratifs, tournés vers le chef suprême dans une sorte de dévotion quasi hypnotique. Il est vêtu d’une longue capote militaire grandissant davantage sa silhouette et conférant à celle-ci une taille gigantesque en comparaison avec les personnages qui l’acclament, réduits à un format de lilliputiens.  Le slogan est extrait d’un discours prononcé par Staline le 4 mai 1935 devant la promotion des élèves de l’Académie de l’Armée Rouge au Kremlin. Staline reprochait aux cadres de trop se fier à la technique et de rendre celle-ci responsable de tout. Il esquisse alors une nouvelle orientation : il exige des cadres de s’intéresser davantage aux hommes qu’à la technique9. Présenté ainsi par la propagande, le slogan revêt pourtant une autre signification, celle de l’obéissance absolue au « guide ». La taille impressionnante de son image renforce la portée des mots. Staline avait, en effet, fait reconnaître l’infaillibilité de Lénine en juin 1936. Sans doute avait-il voulu susciter l’idée que lui aussi, héritier reconnu du père fondateur, il ne pouvait qu’être infaillible. Si cela n’était pas officialisé, l’image elle-même le suggère. Son image est maintenant figée. Il est régulièrement présenté en tenue d’apparence militaire, dénué de tout artifice. Il est  le plus souvent coiffé de sa casquette, pour entretenir son passé bolchevique10. Son lien avec le peuple est systématiquement démontré. Il est chaleureux, mais les traits restent fermes. S’il n’est pas au milieu d’une foule, il apparaît en surimpression, au-dessus de celle-ci. Toutefois son image est toujours d’une taille plus grande pour insister sur le caractère hors du commun du personnage. Lorsque son portrait apparaît dans un espace en surimpression, il n’est pas sans rappeler celui d’un saint homme observé dans la plupart des peintures religieuses. Le culte est alors parachevé, l’image est devenue icône.

Enfin son culte atteindra des sommets en décembre 1939, lors de son soixantième anniversaire et ce, dès l’inauguration du salon de l’agriculture à Moscou au mois de mai. Son image est omniprésente. On verra des affiches le représentant dans toutes les langues, russe, azéri, arménien, etc. Staline est présenté vêtu simplement, le regard lointain, suggérant l’idée d’un penseur, mais son visage exprime à la fois humanité et détermination. Son image domine systématiquement les foules, celles-ci composées d’hommes, de femmes et d’enfants aux visages admiratifs et louangeurs. Staline est ainsi devenu, à la fin des années Trente, une icône vivante à qui l’on voue, c’est ce que la propagande veut montrer, une dévotion sans faille et sincère. Beaucoup d’affiches le présentent au milieu  d’enfants, ceux-ci le plus souvent en tenue de pionniers, les bras chargés de fleurs qu’ils remettent avec un profond respect au « père des peuples ». Il est vrai qu’à cette même époque, le pays sortait de la série de purges opérées par le régime. L’URSS venait de vivre cette succession de procès à grand spectacle où l’on découvrait avec stupeur que les ennemis du peuple s’étaient nichés au sein même de la société et du parti. Des milliers de personnes vont ainsi être exclues ou vont définitivement disparaître. Cette ambiance, extrêmement tendue, car pleine d’incertitude quant à l’avenir à cause des arrestations inopinées, susceptibles de toucher n’importe quel individu, avait littéralement déstabilisé la population. De plus le spectre de la guerre menaçait. La propagande avait besoin de consolider les liens entre le régime et le peuple, comme si l’on avait craint qu’ils ne fussent effectivement fragilisés. Ce lien existait à travers le chef, Staline ; il convenait donc d’entretenir cette image.

L’appellation, «Petit père des peuples », y concourt. Elle revêt même toute son importance dans une affiche de Govorkov, faite en 1940. L’artiste le représente assis derrière son bureau au Kremlin. Il travaille avec beaucoup de concentration à la lumière de sa lampe Gallé, style caractéristique de la période de l’entre-deux-guerres. Il écrit. Par la fenêtre, on reconnaît, dans la nuit,  la silhouette sombre d’une tour du Kremlin  sur laquelle brille l’étoile rouge, symbole du communisme. De l’ensemble du tableau émane une atmosphère de sérénité et de silence rendue par cet éclairage tamisé, feutré. Tout est fait pour souligner le slogan : « Au Kremlin, Staline prend soin de chacun de nous ». On suggère l’idée que Staline est un travailleur acharné et qu’il ne compte pas son temps, consacré entièrement à son peuple. Il est vrai qu’en 1940, la population est très inquiète. Les combats sont engagés en Finlande et présentés par la propagande de façon avantageuse pour les Soviétiques ; le spectre d’une guerre généralisée est réel. D’ailleurs elle a commencé à l’Ouest. Le pacte avec Hitler a surpris. La propagande se veut rassurante et l’image d’un Staline, imperturbable et travailleur, agissant en « père » responsable, contribue à cette action.

Ainsi à la veille de la guerre avec les Allemands, alors que l’URSS, en l’espace de dix ans, a connu autant une succession de difficultés terribles comme la famine en Ukraine, les campagnes de collectivisation forcée et les purges que des réussites comme les progrès industriels, le métro en construction à Moscou et cette vie meilleure perceptible, le culte de Staline a effectivement remplacé celui de Lénine. Le mythe du leader soviétique a mis dix ans  pour se concrétiser et l’on peut dire qu’en 1940, il constitue l’un des piliers fondamentaux de la mythologie soviétique et l’objet d’un soin attentif de la part des propagandistes et des idéologues

La question se pose de savoir si Staline lui-même a contribué à la fabrication de son image. A l’opposé de Lénine, il est maintenant avéré que Staline a effectivement pris une part active à la construction de son mythe. Si Lénine semble avoir été réticent, de son vivant, à l’utilisation outrancière de son image, Staline, a contrario, s’y est intéressé très tôt. Il n’hésite pas à réviser l’histoire de l’URSS et à arranger son propre passé afin de mettre en avant ses qualités originelles d’homme d’Etat11. Il n’oppose aucune observation aux louanges, souvent  dithyrambiques, à la limite du ridicule, dont on le pare.

Une perception controversée

Si l’idée véhiculée par la propagande est que Staline est l’objet d’un culte généralisé dès les années Trente, l’examen des archives nous présente une perception beaucoup plus controversée.

Dès 1930, un rapport du sous-département de l’information du comité exécutif central dresse un tableau plutôt pessimiste quant à l’aura de Staline. Fait le 12 mai 1930 et adressé à Kalinine, alors président du comité exécutif central, ce document12 faisait un premier bilan des mesures de collectivisation forcée et de dékoulakisation. Curieusement le rapporteur adjoint à son texte des lettres très critiques à l’égard de Staline, notamment celle-ci : « Autant la paysannerie a été heureuse lorsque vous avez été élu président du comité exécutif central, autant elle est mécontente aujourd’hui de votre Staline ». On peut s’interroger sur la raison pour laquelle ce rédacteur a adjoint ce genre de missive. Sincérité d’un fonctionnaire zélé et fidèle à Kalinine plutôt qu’à Staline ? Volonté de s’attaquer à Staline dont l’autorité commence seulement à s’affirmer ? Il est vrai que l’auteur se démarque des « propos démagogiques », voire ouvertement « contre-révolutionnaires », observés dans le texte. Il s’auto-protège. Néanmoins si les lettres sont citées, c’est le signe qu’elles sont exemplaires. Il y avait donc bien un problème entre Staline et le monde des paysans. Le « votre Staline » souligne le rejet méprisant à son égard, le refus de son autorité. Plus loin, dans un autre courrier de ce même rapport, on relèvera le qualificatif de « le monarque Staline », indice révélateur de la représentation que l’on se faisait de lui. On lui reprochait manifestement son comportement de « seigneur ». Les comparaisons établies entre la politique de Staline et celle de Lénine s’inscrivent au bénéfice du second. L’image de Staline au cours des années Trente est donc sérieusement écornée, alors que Lénine jouit d’une très grande aura. Il est vrai que la campagne propagandiste en faveur de Staline ne fait que commencer, et qu’elle doit affronter les critiques, voire les oppositions farouches des paysans à la politique de collectivisation forcée imposée par le régime.

Or ce phénomène n’est pas seulement le fait de la population paysanne ; on le retrouve au sein du monde ouvrier, révélant ainsi la profondeur du problème et les difficultés que rencontra la propagande pour pénétrer les mentalités. Cette impression nous est confirmée dans un rapport datant de 1932. Il 13 émane de la commission régionale de l’inspection ouvrière et paysanne et dresse un bilan, le 27 avril 1932, des mouvements de grève  intervenus dans la région d’Ivanovo. Il s’agit de la déclaration d’un ingénieur, nommé Motylev, membre du Parti et travaillant à l’usine Volskaïa Komuna du district de Kinechva. Il déclare : « Les directives du Comité central et de Staline sont paroles d’évangile. Les communistes n’osent pas les critiquer. Les communistes sont des poux, ils mordent parce qu’ils ne peuvent pas faire autrement, sinon c’est l’obkom ou le comité central qui les mordra ». Ce commentaire est extrêmement intéressant, car il est révélateur du comportement des membres du Parti. Il est clair que la peur règne. C’est elle plus que la conviction idéologique qui sous-tend la discipline inhérente au Parti.

 Nous pensons que l’image de Staline est davantage crainte qu’adulée ; nous sommes loin de l’admiration vouée à lénine. Il est probable que cette perception  fût si mauvaise que le régime décida d’en accentuer le culte  afin d’asseoir davantage sa légitimité. Ce problème fut d’ailleurs l’une des obsessions de Staline tout au long de sa vie.

Nous allons retrouver cette image négative en 1938 dans ce rapport de la section information du département des cadres de l’obkom de Moscou daté du 25 janvier 1939.14 Le prolétariat exprime avec force son mécontentement à la suite de la parution du décret du 28 décembre qui a considérablement durci les mesures disciplinaires à l’encontre des ouvriers. Parmi les différents témoignages  joints à ce rapport, l’auteur  cite celui-ci :  « Lénine marchait en chaussures et contournait les flaques ; quant à Staline, il a chaussé les bottes et fonce droit devant lui. Lénine comprenait que quand les ouvriers ne veulent pas avancer , il faut reculer d’un pas ». Non seulement Lénine est reconnu comme un chef politique sûr et humain, mais Staline est critiqué pour son manque de souplesse et d’humanité. Son image idéalisée par la propagande est ainsi sérieusement controversée. Ce phénomène sera encore observé à plusieurs reprises au début de la guerre, après l’invasion allemande.  En effet, dès les premiers mois de la guerre, un fort mouvement de mécontentement est perceptible au sein des ouvriers, en partie lié au durcissement des règles et des conditions  de travail, mais aussi dû aux opérations de transfert des structures industrielles et de la main-d’œuvre vers l’Est. L’idée jusque-là répandue est celle d’un élan patriotique fabuleux. Or ce rapport du 6 septembre 194115 établi par le département de l’information de l’obkom de Moscou sur l’état d’esprit des ouvriers est révélateur d’un malaise profond. Il relate même un  courant de défaitisme : certains vont jusqu’à espérer une victoire allemande. Le rédacteur attribue cela à des rumeurs provoquées par l’ennemi infiltré. Un second rapport16 émanant de l’obkom d’Ivanovo établi le 2 novembre 1941 fait état d’incidents très graves ayant émaillé le démontage des usines fin octobre. Il précise en outre qu’« un grand travail de propagande et d’explication des discours du camarade Staline des 6 et 7 novembre 1941 est mené. […] Plus de dix mille propagandistes ont été mobilisés dans ce but ». Il est donc manifeste que la population ouvrière de la région de Moscou, l’une des plus nombreuses à cette époque, est inquiète, agitée et que le soutien à Staline est loin d’être acquis. Il faut le renfort du travail d’explication politique pour parvenir à les convaincre. On notera en passant l’importance des moyens engagés dans ce type d’action.

Un autre témoignage non moins intéressant est celui rapporté par Catherine Gousseff17 sur l’ambiance qui régnait à Moscou au début de la guerre. Les réactions des moscovites sont diverses : incertitude ,  doute sur le bien-fondé de la politique de Staline. On s’interroge : « La brutalité de l’offensive allemande et la propagande haineuse qui se déployait face au danger nazi ne faisaient pas pour autant oublier qu’à la veille de la guerre, le 21 juin 1941, Hitler était encore officiellement l’allié de l’URSS.[…] Staline avait trahi son peuple »[…], « J’ai découvert dans cette période que beaucoup de Moscovites étaient en fait antisoviétiques et cela était vrai de certains écrivains. »

Ainsi, avant la guerre et même au cours des premiers mois qui suivent l’invasion allemande, l’adhésion du peuple à son chef et à la cause, en dépit du travail politique de la propagande, était loin d’être réalisée. Tant dans le monde paysan que dans celui des ouvriers ou au sein de la société moscovite, l’image de Staline ne brille pas et cette perception tranche singulièrement avec l’idée qu’en donnait la propagande. Il est clair qu’à ce stade, on peut effectivement douter de l’efficacité de celle-ci  et de l’enracinement du culte que l’on avait fabriqué de toutes pièces. En revanche, il est fort probable qu’au sein du Parti, la foi en Staline, sans doute toujours fondée davantage sur la crainte que sur l’adhésion sincère, existait.  Plutôt que de culte, nous sommes tentés de parler de rituel. Car il y a bien tentative d’imposer une foi, avec ses caractéristiques formelles, son idéologie, ses rites au travers des fêtes et des commémorations, ses saints qui sont autant de héros, modèles de vertu idéologique et son Dieu. A celle-ci répondent des comportements plus ou moins sincères, mais le plus souvent contraints. La confiance fait défaut, hormis le cas des militants, pour lesquels la foi en Staline s’apparente à une religion, mais force est de constater qu’une  conviction profonde est loin d’être généralisée. Toujours est-il qu’un retournement spectaculaire de l’opinion intervient dès la fin de l’année 1941.

L’icône adulée

Ce qui est frappant dans la façon dont s’est développé ultérieurement le culte de Staline, c’est la métamorphose de son image au cours de la guerre tant dans sa forme que dans son interprétation qui  va générer non seulement en URSS, mais à l’étranger une dévotion quasi religieuse aux proportions extraordinaires. D’une image fabriquée, idéalisée et  imposée avant guerre, nous assistons à la sacralisation  d’une icône  qui ne trahit pas la réalité d’un vieillissement et qui  s’appuie sur la foi indéfectible d’un peuple reconnaissant. Nous sommes passés d’une image idéale à une image idéelle.  La puissance déstabilisante des évènements  spécifiques à la situation de guerre a permis cette transformation radicale et profonde au point de faire du culte du chef celui d’un dieu. L’apogée de cette métamorphose sera particulièrement perceptible au cours des années qui vont suivre la guerre, mais plus  nettement à l’occasion de sa mort.

L’image restaurée

Les premières années de guerre vont pourtant être caractérisées par l’absence de l’image de Staline. Ce n’est qu’en 1942, à l’occasion des cérémonies commémorant la Révolution d’Octobre que les affiches à son effigie vont refaire leur apparition. On entendit néanmoins sa voix à plusieurs reprises  dès le 7 juillet, puis les 6 et 7 novembre 1941 Celle-ci, comme nous le verrons plus loin fut très bien accueillie. Ce fut comme la preuve de sa présence. La population retrouvait le chef dont elle avait besoin, pour se rassurer dans le désordre et les rumeurs inquiétantes  consécutifs à l’invasion allemande. On relèvera, à cet égard, le rôle du « verbe » dans le culte du chef, l’impact de la parole, de la tonalité, le poids des mots. Mais si l’on entendait sa voix, son image restait absente. On a supposé un doute de la part de celui-ci. Il est vrai que le culte pratiqué avant guerre pouvait paraître dérisoire, voire déplacé, dans ce désordre et ces combats terribles. L’incantation n’était pas dans le ton du moment, alors que des exemples nous prouvent le contraire. Ce constat pourrait confirmer la volonté de ne pas amoindrir l’image du « vojd ». On préférait ne pas la montrer plutôt que la mêler trop à une réalité confuse de l’issue de laquelle on n’avait aucune idée. Cette absence d’image pourrait être le reflet de la volonté de Staline de ne pas se mettre en avant dans une période particulièrement critique, mais de ce dernier point, nous n’avons encore aucune preuve.

La première affiche de Staline, pendant la guerre, apparut à l’occasion des cérémonies du 6 novembre 1942. Il s’agit d’un photomontage composé de deux images : celle du bas représente une parade militaire sur la Place Rouge, celle du haut  Staline parlant au micro18. En fait il s’agit de la photo de Staline prise lors de son discours prononcé un an plus tôt à la station de Métro Maiakovskaïa, le 6 novembre 1941. Cette image n’est pas sans nous rappeler celle du général De Gaulle lançant son appel le 6 juin 1944. Si deux années les séparent , les deux  images sont celles de résistants. Car Staline prend ce jour-là l’habit du résistant face à l’agression allemande et cette image ne va plus le quitter.  Il est en tenue militaire, très simple, sans grade, ni médaille. C’est la tenue qu’on lui a toujours vue avant guerre. Il s’agit de montrer que le personnage n’a pas changé. Il porte la casquette, marque de commandement militaire (dans les faits, il dirige véritablement les opérations). Il a le regard déterminé. Mais le visage n’a pas la dureté qu’on lui connaissait auparavant. Les traits sont à peine marqués et rendent une sorte de douceur qui se combine remarquablement avec la netteté et le réalisme de la photo. Le slogan est euphorique pour cette période : « A Staline, le plus grand de notre époque, Staline, le drapeau de nos victoires ! ». Or en ce mois de novembre, rien n’est encore joué. La situation est en suspens. Les Allemands ont tenté d’investir Stalingrad sans succès et les Soviétiques se tiennent prêts à lancer leur opération de rupture des lignes allemandes. Cette affiche exprime  donc une très forte confiance dans l’avenir. Staline joue son va-tout. La chance sera avec lui. Et Stalingrad, la victoire magistralement remportée sur les Allemands, va radicalement transformer le ton de la propagande, le style et la thématique des affiches.

On observe, à partir de cette date, le développement d’un culte de sa personne de plus en plus affirmé et omniprésent. Cependant, une caractéristique est à souligner, il s’agit de la référence systématique de Staline à la notion de Patrie. Il l’avait clairement exprimé lors des deux discours prononcés en 1941, mais cette fois, son image est associée à celle de la Patrie et à ce qui s’y rapporte. Les deux mots ne vont plus se désunir, seront étroitement liés jusque dans la mort, puisque les soldats montaient à l’assaut aux cris de «Pour Staline, Pour la Patrie! ». La propagande va constamment jouer sur cette analogie, y compris au cours des années d’après-guerre.  Victoria E . Bonnell écrit  notamment : «  In the immediate aftermath of the war, both Stalin and patriotism remained the twin pillars on which soviet mythology rested. » 19.

Or, pour un Russe, le mot Patrie a une signification très particulière. Construit sur la racine « rod » qui signifie « origine », il a une connotation charnelle, viscérale, dans le sens où il se rapporte à l’origine matricielle de l’individu, c’est-à-dire, la référence et le lien à la fois physiologique, psychologique et mythique à la Mère génitrice. La Patrie, c’est la mère. Ainsi l’association des deux mots, Staline et Patrie, revêt une importance considérable. Il s’agit là du couple Père-Mère et l’image de Staline s’impose alors dans l’esprit des Soviétiques comme celle du père. En restaurant avant guerre la notion de Patrie, Staline a eu l’idée de génie d’ancrer l’idéologie dans l’histoire de la Patrie russe et  le peuple soviétique dans la tradition retrouvée. En associant son nom à celui de  Patrie, la propagande lui confère un enracinement plus profond encore que la simple notion de « guide » qui était dévolue à Lénine. Or dans la plupart des affiches observées au cours de la période d’après-guerre, il y aura toujours une référence à la Patrie soviétique, comme il y aura toujours une référence à Staline. Les deux sont indissociables. Le culte de Staline est définitivement lié à celui rendu à la Patrie.  

Son image elle-même a évolué. Nous retiendrons, pour illustrer ce changement, trois exemples  significatifs. La première affiche date de 1943. Elle représente Staline vêtu d’un uniforme aux galons dorés. Il porte la tenue de maréchal dont il a reçu le titre peu après la victoire de Stalingrad. Cette chamarrure tranche nettement avec sa simplicité coutumière. Curieusement, nous remarquons que le portrait de Lénine se détache en arrière-plan, comme si l’on voulait rappeler la pérennité de la filiation existant entre les deux hommes. Le slogan, extrait d’un discours de Staline,  le redit en écho:« L’esprit du grand Lénine et son drapeau victorieux soufflent en nous dans la guerre nationale ». Ainsi, l’image du leader soviétique vient brutalement de changer. Lui qui veillait à préserver sa simplicité dans un souci de conserver un lien privilégié avec le peuple, n’hésite plus à se présenter vêtu en grand uniforme richement brodé, à l’image de ceux que l’on rencontrait à l’époque du Tsar et que les bolcheviques ont brocardés. D’ailleurs sa décision de revenir aux galons tsaristes, prise à la fin de l’été 1942, si elle plut aux militaires, car elle était la marque d’une confiance alors en déshérence,  suscita quelques inquiétudes dans les rangs des partisans de l’orthodoxie de l’idéologie. Il est probable que la présence de Lénine sur cette affiche sert de faire-valoir légitimant les dernières décisions, dont ce retour à un passé proscrit. On fait appel à l’effigie du père fondateur pour entériner une mesure et lui donner de la crédibilité. Mais l’image est maintenant celle du chef militaire victorieux  montrant avec fierté les honneurs dus à son rang. Nous retrouverons cette même image dans cette affiche20 datée de 1949 agrémentée d’un slogan très millénariste : «Nous approchons de l’abondance ! », qui traduit la volonté des propagandistes d’entretenir cette idée de bonheur à portée de main, mais aussi la différence entre son portrait d’avant-guerre et celui-ci.

La seconde affiche est de Koretski. Faite à la fin 1943, elle présente un couple de paysans et leur fils en admiration devant un tableau de Staline. La scène se passe à l’intérieur d’une isba et l’on voit, par la fenêtre, une troupe de soldats en marche vers d’autres combats. Le couple de paysans est vêtu de façon traditionnelle. Le fils exprime sa joie avec beaucoup d’enthousiasme. Le slogan précise : «  Dans les jours heureux de la libération du joug des occupants allemands, les premiers mots de la reconnaissance infinie et de l’amour des peuples soviétiques ont été adressés à notre compatriote et père, le camarade Staline, l’organisateur de notre combat pour la liberté et l’indépendance de notre Patrie ». Cette affiche illustre la popularité dont jouit Staline auprès du peuple, même auprès du plus arriéré des paysans. Les qualificatifs attribués au « Vojd » sont ceux que l’on rencontrait avant guerre. L’idée d’une dévotion sans limite transpire par tous les pores de cette affiche. On remarquera que le portrait de Staline est accroché au mur de cette isba, dans le coin « rouge », comme on le faisait autrefois pour les icônes religieuses qui furent, en 1924, supplantées par les portraits de Lénine. L’image de Staline semble avoir remplacé celles de Lénine, du Christ et de tous les  saints. Il pénètre l’intimité des foyers.  Staline est alors sacralisé. Son culte est proclamé et le peuple tout entier lui est reconnaissant, y compris  la jeune génération qui lui est totalement acquise. Mais ce qui a changé en profondeur est que cette dévotion n’est plus  un vœu pieux de propagande, mais bien l’expression réelle et sincère de toute une population, comme nous le verrons plus tard. L’image n’est plus imposée par la propagande, celle-ci se contente de décrire une réalité.

La troisième affiche date de 1944. Elle représente Staline en uniforme militaire dominant de toute sa taille, gigantesque par rapport aux autres personnages, les troupes en armes rassemblées pour une parade militaire sur la Place Rouge. 1944 est « l’année des dix victoires » et chacune d’elles faisait l’objet d’un rituel destiné à entretenir l’ardeur et la cohésion, mais aussi un sentiment de reconnaissance et de dévotion à l’égard tant de l’Armée Rouge que de son chef, en l’occurrence Staline. Ici, on remarquera son geste impérial que l’on pourrait aussi assimiler à une bénédiction. Il n’est pas sans rappeler celui de Lénine, mais en plus impérieux, plus grandiose. La victoire sublime l’image. Staline n’est plus seulement le chef militaire, il est devenu le chef des armées victorieuses. Il a été le résistant. Il est déjà le vainqueur et c’est à lui que l’URSS doit ses succès.

Ainsi en l’espace d’à peine deux années et à travers ces trois images, la propagande restitue à Staline  l’aura que l’on s’était évertué à développer avant guerre. Mais cette fois, elle est grandie, car  sublimée par la victoire maintenant certaine, ce qui lui confère une dimension qui n’a jamais été  atteinte auparavant. Il est sur le chemin de la sacralisation.

Au cours de l’après-guerre, on va assister au retour  d’un véritable culte de Staline. S’appuyant sur le style réaliste-socialiste qui sera réimposé après la reprise en main de la culture par Jdanov en 1946, l’image de Staline est grandie, embellie. Elle est aussi rendue plus émouvante par un effet de romantisme voulu par les artistes. Elle apparaît sublimée par cette double apparence, celle d’un  être humain et celle d’un personnage hors du commun.

Il convient d’abord de reconnaître que son image s’inscrit systématiquement dans un contexte de bonheur. Le thème à la mode, après-guerre,  est que l’URSS est sur le chemin du paradis communiste et que celui-ci est effectivement accessible. La guerre fut une telle épopée, suscita une telle énergie de la part du peuple que tout est possible d’autant que, Staline l’a lui même affirmé21, le système soviétique confirme par ses succès qu’il est le seul système viable, capable d’apporter le progrès et le bonheur tant attendu. Au cours des dix années qui suivent la guerre, la tonalité artistique, exprimée par le style réaliste-socialiste qui a pour but non de restituer la réalité, mais de montrer celle que l’on veut atteindre, sera l’idée du bonheur à portée de main, de l’idéal enfin réalisable, de la victoire universelle du communisme. Les tableaux respirent ce bonheur ; ce ne sont que des visages radieux. L’image la plus caractéristique de cette atmosphère est donnée par un tableau d’un auteur inconnu, fait après la victoire. Il présente un défilé populaire sur la Place Rouge, sans doute à l’occasion d’un Premier Mai ou pour fêter la Victoire ou commémorer l’anniversaire de la Révolution. On y remarque une foule extrêmement dense, bigarrée, multicolore. Les visages sont radieux, les bras chargés de fleurs  s’agitent au milieu d’une marée rouge de drapeaux. Sur la tribune on aperçoit les dignitaires du régime et au milieu d’eux, on reconnaît Staline en uniforme blanc. C’est vers lui que se tournent tous les regards, c’est vers lui que se tendent les bras. Il est ovationné par une foule en liesse qui lui voue une admiration infinie. Le tableau dépeint très bien l’ambiance d’après-guerre, celle d’une confiance dans le bonheur et dans le chef devenu charismatique. Staline est l’incarnation du héros positif du réalisme socialiste.

L’image de Staline a  fondamentalement changé. Elle exprime une réalité, même si celle-ci est embellie22. La propagande n’hésite pas à présenter un Staline vieilli, avec les cheveux blancs d’un vieux sage. Comme nous l’avons observé précédemment, il est revêtu d’un uniforme orné de décorations et des chamarrures du grand chef de guerre qu’il a été.   Faite en 1945, une affiche le présente en grand uniforme de généralissime avec pour seul titre son nom. On remarquera quelques signes du changement apporté à sa silhouette. On ne cache pas son vieillissement. Ses traits sont marqués, mais ils se sont adoucis. Ses cheveux blanchis lui confèrent une touche de sagesse et de sérénité. Son visage semble moins fermé et plus humain. Nous avons affaire à un chef victorieux -c’est le symbole laissé par l’uniforme-, doué de sagesse, dont la  sérénité laisse présager un avenir radieux. En arrière-plan, on reconnaît le sigle du parti communiste d’URSS. La juxtaposition des deux symboles, uniforme et sigle, indique que Staline est bien le responsable de tout l’ensemble, politique et militaire, mais sa sérénité suggère qu’il est tout à fait en mesure d’assumer la totalité de cette  charge importante. Il inspire confiance et  détermination.

Par ailleurs, Staline est toujours présenté au milieu du peuple. Il s’agit de mettre en évidence son attachement à celui-ci. Lorsque Staline est présenté au sein d’un petit groupe, l’artiste met en évidence la relation étroite et directe existant entre lui et le citoyen soviétique. En revanche, lorsqu’il se trouve au milieu d’une foule, on insiste alors sur l’aura du chef, sur la dévotion et l’admiration qu’il suscite et sur l’enthousiasme mobilisateur qu’il provoque, preuves du culte qu’on lui voue.

Prenons par exemple cette affiche de Naum Karpovski, faite en 1948. Staline y est peint dans son uniforme blanc de généralissime. Il se tient au milieu de kolkhoziens qu’il vient très certainement de décorer. On remarquera les regards et les attitudes admiratifs, respectueux et dévoués des paysans entourant Staline. Lui se tient au milieu d’eux, très proche, puisque les épaules semblent se toucher. Il est de même taille qu’eux. Mais Staline se détache nettement du groupe par le blanc immaculé de sa vareuse. L’éclairage se réfléchit sur celle-ci et donne au personnage une aura qui rayonne à son tour sur les visages des kolkhoziens. Staline est avec eux, sans être comme eux. Il sait se mettre à leur niveau tout en étant un personnage hors du commun. Mais revenons à la réalité. 1948 était la première année au cours de laquelle les effets d’un retour forcé des paysans à la ferme collective se faisaient sentir dans les indicateurs économiques. L’année 1946 avait été catastrophique. 1947 ne fut guère meilleure. Par ailleurs la guerre avait laissé exsangue une agriculture fragile, tout en provoquant un repli des paysans vers le marché libre. Il avait donc été nécessaire d’inciter ceux-ci à revenir dans les kolkhozes après la guerre. Ainsi cette affiche destinée à encourager la politique agricole et le travail dans les kolkhozes livre en même temps les caractéristiques de l’image que la propagande veut entretenir de Staline.

Après-guerre, la propagande retrouve ses accents dithyrambiques de la fin des  années trente et le culte de Staline atteint alors des proportions qui font de lui un dieu.

Une  affiche de Boris Berezovski, faite en 1951, intitulée : « Sous la direction du grand Staline, en avant vers le communisme », le représente  au milieu d’une foule. Il est, cette fois, habillé simplement, comme on avait coutume de le voir ordinairement. Il est debout, le doigt levé dans un geste impérial. Il semble indiquer un objectif à atteindre. La foule est gigantesque, innombrable. Les visages sont radieux, les regards captivés tournés vers lui. En arrière-plan, on reconnaît une carte du sud de la Russie encadrée de deux symboles : à droite les grands travaux d’électrification et de modernisation, à gauche l’urbanisation. Staline domine nettement  la foule. Il est le personnage hors du commun qui suscite admiration et cohésion. L’image suggérée ici est celle du « guide », à la fois théoricien et homme d’action, qui conduit son peuple vers le progrès. Il est qualifié de « grand Staline ».

Nous le retrouvons sur cette affiche de Belopol’ski23 faite en 1951. Il est appelé le « grand architecte du communisme ». Staline, en uniforme, visite le chantier d’un  barrage en construction. Il tient les plans d’une main et regarde l’horizon, comme s’il avait en tête d’autres projets, en créateur génial qu’il est. Le groupe d’experts qui le suivent à gauche, est très en retrait ; ils sont  comme fascinés. Staline occupe à lui seul le tiers de l’affiche. Sa taille est à la mesure de celle du barrage. Il est appelé « grand architecte », comme d’aucuns ont appelé Dieu « le grand architecte de l’Univers ». L’analogie est à peine cachée, il est présenté comme le bâtisseur du communisme dans le monde. Nous sommes en 1951, en pleine guerre froide. L’URSS est alors en totale rupture avec ses anciens alliés et se présente comme le faiseur de Paix et de progrès au profit de l’humanité entière contre les Etats-Unis dont la politique conduit à la guerre. Staline est donc celui qui apporte le progrès sur terre grâce au communisme. C’est bien « Dieu sur terre ». C’est la période des appellations dithyrambiques : « le phare du communisme » ou le « coryphée de la science ».

Toutefois, on préserve l’idée de  son attachement au peuple et son sens humain, notion à laquelle il tient par dessus-tout24. Il est souvent représenté avec des enfants. C’est le thème  d’une affiche de Toidze, peinte en 1947. Staline, en uniforme de généralissime, tient dans ses bras un bambin brandissant à son tour un drapeau soviétique où brille la symbolique idéologique. Nous retiendrons cette mise en abyme inversée qui met en valeur le symbole de façon magique puisque le regard est conduit irrésistiblement vers lui. Le ciel est particulièrement radieux et de l’ensemble se dégage une véritable impression de bonheur, à l’instar de ce que dit le slogan : « La gentillesse de Staline illumine l’avenir de notre jeunesse. » C’est bien le côté paternel de Staline qui est ici mis en évidence, mais aussi le lien établi entre lui et la jeune génération, porteuse d’avenir et, comme le suggère systématiquement la propagande, tout acquise à sa cause. On remarquera l’image du héros. Il a vieilli, ses cheveux ont blanchi, mais sa stature est droite et la vigueur du regard montre bien son dynamisme et sa détermination. Il est présenté sous les traits d’un  sage, dont les rides reflètent la souffrance endurée, mais il est pétri d’humanité et a une attention particulière pour la jeunesse. Cette autre25 datant de la même époque le représente recevant des fleurs de la part de femmes et d’enfants enthousiastes. Le slogan précise qu’il est l’emblème de l’amitié des peuples soviétiques. Il est

L’image de Staline voulue par la propagande, quelques années avant sa mort, celle que nous allons retrouver dans la représentation du citoyen soviétique, est donc celle  d’un homme hors du commun, un demi-dieu que l’on immortalisera.

Le style réaliste-socialiste sublime la réalité de l’image en lui conférant une charge émotionnelle forte alliée à une touche de romantisme. Staline a atteint la sérénité de la sagesse et suscite du même coup une confiance aveugle de la part des citoyens. La propagande joue sur ces différentes caractéristiques pour donner à l’image une réelle puissance attractive. Si Staline avait déclaré infaillible Lénine en juin 1936, il atteint ce sommet dès son vivant. L’Histoire vient de démontrer qu’il avait raison et la confiance en lui en sort renforcée. S’il est proche du peuple, au contact même de celui-ci comme le suggèrent systématiquement les affiches, il est aussi au-dessus de l’être ordinaire. Il est plus grand, plus lumineux. Enfin sa présence associée au bonheur et à la joie ne peut que susciter l’enthousiasme après tant d’années de souffrances. L’image de Staline, diffusée à des millions d’exemplaires sous différentes formes, est devenue une icône non seulement en URSS, mais au-delà de ses frontières. Vainqueur d’Hitler au cours d’une guerre dont il a fait une épopée, Staline fait figure d’un demi-dieu. Avant même sa mort, il est déjà entré dans la légende. Il rejoindra naturellement Lénine au panthéon des héros soviétiques. Lorsqu’on annonce sa mort le 5 mars 1953, c’est le désarroi le plus total.

Pour donner toute sa plénitude à l’image immortelle que l’on veut faire de Staline, on l’embaume. L’ensemble du Politburo le veille. Un orchestre de trois cents musiciens joue une marche funèbre pendant que des milliers de soviétiques26 viennent lui rendre un dernier hommage. L’enthousiasme et la tristesse sont tels qu’il s’ensuit une cohue indescriptible lors des cérémonies, provoquant des centaines de morts par asphyxie et piétinements, ce qui témoigne de l’ambiance totalement irrationnelle qui caractérisait cette foule.

L’icône idolâtrée

Le culte de Staline, restauré pendant la guerre et développé dans les années qui ont suivi, s’appuie sur la  perception d’une icône idolâtrée. La population voue une dévotion extraordinaire à Staline, parce qu’il est le résistant, le combattant victorieux de l’ennemi, le chef politique, non seulement sauveur de la Patrie, mais celui qui  guide la nation  avec efficacité et sûreté vers le bonheur promis et déjà perceptible dans la paix retrouvée. Son image  dépasse les frontières et reçoit, dans le monde entier, un hommage et une reconnaissance appuyée. On peut cette fois parler de culte. L’image idéale est devenue idéelle. C’est pour cette raison qu’elle est sacralisée.

L’image de Staline est idéelle, car elle se construit, dans les esprits sur des idées ou des représentations mythiques. La première et la plus forte , sans doute dans l’esprit russe, est l’attachement à l’idée de Patrie. Examinons tout d’abord la réaction de ce général soviétique faisant part après coup à Alexander  Werth, journaliste britannique d’origine russe, présent à Moscou pendant le conflit,  de son sentiment sur le discours de Staline du 3 juillet 1941, que Staline commença par « Frères et Sœurs ». Il convient de préciser que l’Armée Rouge venait de vivre deux terribles semaines et que les cadres militaires devaient éprouver une profonde inquiétude face au désastre qu’ils vivaient, aussi bien à l’égard de leur pays dont l’avenir paraissait compromis que d’eux-mêmes, car leurs échecs seraient immanquablement sanctionnés soit par le feu de l’ennemi, soit par Staline. Ce général déclare :  «  Il n’est pas facile de décrire l’enthousiasme considérable et l’élan patriotique qui accueillirent  cet appel. Il nous sembla soudain que nous étions plus forts.[ …] le peuple tout entier se levait comme un seul homme pour combattre pour la Sainte Patrie».27. Ce général était chargé de la direction politique au niveau de l’Armée. On retrouve bien dans sa déclaration son attachement à l’idéologie. Toutefois, compte tenu de ses craintes, car elles étaient fondées, il est vraisemblablement très sincère quand il parle de l’enthousiasme général. On notera également le choix des mots ; cet idéologue parle de « Sainte Patrie », mot désuet, car à connotation tsariste mais remis à la mode par Staline. Le facteur patriotique joue un rôle clé. C’est lui qui va véritablement promouvoir l’image de Staline.

L’ancrage des interventions de Staline dans la fibre patriotique se remarque plus nettement encore dans ses discours des 6 et 7 novembre 1941 à Moscou au moment où la capitale elle-même est menacée par l’ennemi.28 Staline fit deux discours étonnants, littéralement imprégnés d’un patriotisme fervent et d’un attachement au passé. Il fait appel aux héros, les légendaires bogatyrs29, et à ceux du XVIII ème siècle. A. Werth rapporte alors sa propre impression : « L’exaltation de la Russie-pas seulement celle de Lénine-produisit un effet extraordinaire sur tous. Les quelques marxistes-léninistes très orthodoxes qui murmurèrent en secret se rendaient compte eux-mêmes qu’il n’y avait pas meilleure propagande, pour remonter le moral russe, que d’assimiler le régime soviétique et Staline à la Russie, à la Sainte Russie ».30

Nous avons ainsi la confirmation que l’image de Staline n’acquiert de la reconnaissance et de l’admiration qu’à travers celle de la Patrie. D’ailleurs son nom sera dorénavant associé à celui de Patrie. L’élan patriotique s’amplifiant ne fera que renforcer l’image de Staline et transformera celle-ci en un mythe par analogie avec celui de la Patrie. En effet, nous assistons là à un phénomène d’association par analogie. La propagande va user de ce phénomène qui, curieusement et nous nous en apercevons à travers tous les témoignages, s’inscrit dans l’esprit populaire comme une réalité indissociable. Si son image en 1941 est absente, on entend la voix de Staline régulièrement et, selon A. Werth, à chaque fois, ce ne sont  qu’« ovations frénétiques ».

Le romancier, Victor Nekrassov, qui n’aimait guère Staline, devait avouer à A. Werth en 1963 que lui aussi mena ses hommes au combat avec ce cri « za Rodinou, za Stalina ! 31» et qu’à cette époque, il avait une grande admiration pour le dirigeant Staline.

Il est manifeste qu’un enthousiasme grandissant pour Staline est en train de naître et qu’il se fonde sur le lien établi entre son nom et celui de la Patrie. Le mythe de Staline se nourrissant du mythe patriotique, il est donc tout à fait naturel que, les victoires se succédant, l’orgueil national croissant, l’enthousiasme pour Staline ne pouvait que s’amplifier. Les victoires de l’URSS étaient celles de Staline et vice-versa.

La seconde idée fondamentale est la notion de victoire avec tout ce qu’elle comporte d’émotions au terme de tant de souffrances, d’espoir, celui d’un avenir enfin heureux, de fierté et de puissance. Dans les esprits, le nom de Staline est associé à la victoire à Stalingrad et à la Victoire finale. L’image de l’URSS , tant au sein du pays qu’à l’étranger en sort magnifiée et le nom de Staline ne peut être dissocié de cette perception. Staline est un héros auquel on s’identifie.

La guerre, mais surtout la victoire, allait sublimer le culte de Staline. Pour bien comprendre ce changement radical, il faut se remettre dans les conditions de guerre extrêmement douloureuses, particulièrement pénibles qui ont littéralement déstabilisé les hommes, leur ont fait puisé jusqu’au plus profond de leurs ressources pour survivre, se battre et vaincre. Les notions de solidarité, de camaraderie face aux privations, aux souffrances, face à la mort sont alors le ciment qui renforcent ces liens. La guerre fut une véritable épopée où chaque homme, chaque femme furent des héros et Staline, le premier d’entre eux.   Son image réapparaît en 1942, comme nous l’avons vu dans le chapitre précédent ; elle devient alors la symbolisation non plus du dirigeant politique, mais du résistant, du premier des patriotes, du sauveur de la Patrie. Comme Lénine fut le sauveur du peuple en le libérant par la Révolution, Staline est le sauveur de la Patrie en la libérant du joug de l’oppresseur.

La troisième idée fondamentale est que l’image de Staline est associée à celle d’un « Deus ex machina », un démiurge auquel le peuple doit tout. C’est l’homme politique, le « Vojd » qui mène son peuple vers le bonheur tant attendu.

Observons la perception de son image après la guerre à travers ce rapport du secrétaire de l’obkom de Tambov sur l’état d’esprit des kolkhoziens. 32.Il est établi le 1er août 1946. L’URSS connaît alors une grave crise agricole. Les kolkhozes ont été majoritairement désertés par les paysans au cours de la guerre, car ceux-ci préféraient travailler pour le marché libre. La reprise économique après guerre est très difficile. Le pays a été dévasté et la récolte de 1946 est mauvaise. Des mesures draconiennes sont prises pour inciter les paysans à revenir dans les kolkhozes et pour assurer une distribution d’aide aux régions les plus déficitaires. Le rapporteur fait état d’une distribution d’aide alimentaire pour restaurer l’état d’esprit général alors en complet désarroi. On notera le ton obséquieux et laudateur. «  Le camarade Staline a ordonné de donner des céréales pour notre région. Nous en avons reçu 11 pouds [approximativement 180 kg]. C’est une bien grande aide […]. Merci de tout cœur à notre guide ». Notons que l’aide en question est dérisoire. Le ton obséquieux n’en est que plus perceptible. On remarquera tout d’abord que le rédacteur de ce rapport attribue l’aide à Staline et non au gouvernement.  Ceci est révélateur du rôle qu’on attribuait alors à Staline, il est le « deus ex machina », le démiurge à l’origine de tout, qui intervient partout et dont tout dépend. Il est présenté comme le sauveur. Dans le reste du rapport, le rédacteur fait état de plaintes de paysans sur la façon dont l’aide est distribuée. Il les rejette en affirmant péremptoirement que 90% d’entre elles ne sont pas fondées, mais il fait porter la responsabilité des 10% restant aux responsables locaux. On peut aisément conclure à travers de tels propos que le gouvernement central, en l’occurrence Staline, est préservé de la responsabilité de ces dysfonctionnements, alors même que l’insuffisance de l’aide est en soi un problème de fond. L’impéritie est de la faute de la bureaucratie locale. Ainsi l’image de Staline, sublimée par la victoire, continue d’exercer un effet d’effigie extraordinaire, même dans les pires difficultés où l’ennemi n’est plus extérieur. Son image est protégée. Elle est tant magnifiée qu’elle échappe aux critiques  qui, avant guerre, auraient été sans doute plus franches.

Staline fascine par sa réussite et son pouvoir. Gorbatchev avoue, dans ses Mémoires, combien il était sous le charme du personnage. Pourtant il ne l’a pas rencontré, mais la représentation qu’il se fait de son image s’est établie à partir de la propagande et de l’opinion publique qui, à cette époque, d’après-guerre, paraissait unanimement fascinée par son dirigeant. Il est vrai qu’il était membre du Komsomol. Néanmoins, il avait connaissance de certaines  réalités. Son grand-père avait été arrêté, accusé d’être un koulak. Malgré cela Gorbatchev éprouvait une profonde admiration pour Staline au point de faire du personnage le sujet de son devoir de fin d’études secondaires33. Le romancier Nekrassof, pourtant pas particulièrement fervent admirateur,  ira jusqu’à écrire que le sang versé à Stalingrad a purifié les crimes commis par Staline. Parce qu’il a sauvé la Nation, il est pardonné.

Lors des funérailles de Staline, l’admiration pour le dirigeant défunt est alors indescriptible, tant l’émotion est forte. Les marques d’une profonde douleur, celles d’un désarroi généralisé et cette immense foule agglutinée à l’entrée du Palais où la dépouille est exposée pour venir rendre un dernier hommage au « guide », sont autant de marques de la dévotion qui lui était alors rendue. Sakharov lui-même dira dans l’une de ses lettres : «  Je suis sous l’impression de la mort d’un grand homme. Je pense à son humanité »34. Ce mouvement de foule qui accompagne Staline jusqu’au Mausolée, s’il est le signe d’une aura extraordinaire et d’un culte sincère et profond, ne doit tout de même pas occulter l’existence d’un certain  nombre d’opposants. Certains se réjouissent de la mort du tyran, mais tous avouent qu’ils cachaient leur sentiment de peur de susciter alors des réactions violentes de la part de ses nombreux admirateurs.35

Enfin, pour mieux comprendre l’ancrage de son  culte dans les mentalités, il convient de rappeler que c’est lui qui, après avoir littéralement déstructuré la société , au sens où l’entend Annah Arendt, par la violence de mesures radicales avant-guerre36, par son acharnement à détruire toute trace de personnalité jusqu’au sein même des membres du Parti37, a permis, au cours de la guerre, à ces mêmes hommes et femmes de retrouver leur place dans une société ressuscitée. En les incitant à combattre et en étant à leurs côtés pour ce faire, en les entraînant vers la victoire, il leur a redonné foi en eux-mêmes. Il leur a permis de retrouver l’essence même de leur existence dans l’action, dans la réalisation d’un objectif qui apparaissait initialement inhumain, tant il était hors d’atteinte. Nous avons ici l’exemple même d’un paroxysme existentiel qui sublime l’homme, le héroïse. D’une situation du doute, voire du désespoir avant-guerre, les Soviétiques sont non seulement passés à un statut de vainqueurs, mais ils ont recouvré leur dignité, leur fierté et leur foi. L’URSS isolée avant-guerre s’est hissée au rang des plus grands. La nation a retrouvé sa cohérence, car chacun se sent partie intégrante d’elle. Elle est  puissante, car chacun en est alors persuadé. Staline est celui qui a permis ce miracle.

Le culte de Staline a connu  à l’étranger un développement autant impressionnant. Pour des raisons pratiques, nous nous sommes intéressés au seul cas français où son image suscitait des passions, haine ou dévotion, mais certainement pas de l’indifférence. Associée à celle de l’URSS, elle inquiétait autant qu’elle fascinait. Les caractéristiques d’un culte se rencontraient évidemment au sein du parti communiste français et se fondaient autant sur la foi en l’idéologie que sur l’aura que revêtait l’image de Staline, notamment après sa victoire sur le 3ème Reich. Parmi les éléments les plus frappants, nous en avons retenu trois : les réactions après la mort de Staline, l’affaire du portrait et la perception de son image par les intellectuels français.

La mort de Staline est considérée comme un événement tragique et donne lieu à l’organisation d’un deuil sincèrement pleuré par l’ensemble des militants du Parti communiste français. Tous les bâtiments appartenant au PCF sont drapés de tentures noires et de drapeaux rouges en signe de deuil. Les portraits de Staline sont omniprésents. L’émotion est palpable chez tous les militants et les commentaires sont très souvent dithyrambiques, voire outranciers. Roger Vailland dira : « Je reste un peu comme mort ». Le 14 mars, la une de « France Nouvelle » annonce : « Le cœur de Staline , le chef, l’ami et le frère a cessé de battre. Mais le stalinisme vit. Il est immortel. Le nom sublime du maître génial du communisme mondial resplendira d’une flamboyante clarté à travers les siècles.»38 Son culte était tant ancré dans les mentalités que les membres du PCF éprouveront longtemps de la réticence pour reconnaître si ce n’est la vérité des crimes de Staline, du moins leur inutilité, alors que une partie d’entre eux savait ou en avait entendu parler. Pour eux comme pour un grand nombre d’intellectuels de gauche, ils étaient justifiés ; c’était le prix à payer pour atteindre le paradis promis.

C’est peu après son décès qu’éclate l’incident du portrait peint par Picasso, affaire très caractéristique de la sacralisation de l’image devenue icône. Le 8 mars 1953, Picasso fait, à la demande d’Aragon, un portrait de Staline. Diffusé à la une des « Lettres françaises » le 12 mars 1953, le tableau du maître suscite la colère des plus hautes autorités du Parti et de violentes et nombreuses réactions de militants. On lui reprochait de ne pas être ressemblant. George Laporte, secrétaire de la section de Ménilmontant, écrira plus tard : « La moindre transposition de sa pensée et de son visage est intolérable ». Aragon doit faire son autocritique. Cet incident est significatif tant du caractère sacré qu’avait  l’image de Staline dans l’esprit de la plupart des membres du PCF que de l’attachement de celui-ci au dogme réaliste imposé par la ligne officielle soviétique.

Mais c’est surtout chez les intellectuels que l’on perçoit la plus étonnante fascination. Jean-Paul Sartre, malgré sa tiédeur initiale,  le dit clairement  « le mythe soviétique s’incarne en Staline et ne s’incarnera plus en personne de la même manière ».39L’adhésion des intellectuels français peut nous surprendre, nous qui avons pris du recul. Il convient de souligner que s’ils ne savaient pas tout ce que nous savons aujourd’hui, ils savaient déjà que des crimes avaient eu lieu. Ils avaient suivi avec attention les procès d’avant-guerre et en avaient compris l’inanité.  Mais comme l’explique François Furet, leur adhésion au mythe soviétique se comprend à travers l’analogie qu’ils font avec d’autres mythes qui hantent alors leurs esprits. Dès l’origine, ceux qui ont adhéré à la cause bolchevique l’ont fait parce qu’ils y retrouvent le mythe de la Révolution française, son universalisme et son messianisme à travers le projet de transformation de la société et d’émancipation de l’Homme. Plus tard, interviendra le débat idéologique entre fascisme et communisme. L’URSS, patrie du communisme, sera alors perçue comme le rempart contre le fascisme et le communisme sera présenté comme son antithèse40. Staline apparaissait alors comme le champion de la lutte contre le fascisme. C’est cette image qui sera entretenue après la guerre. Sublimée par la victoire, l’image de Staline apparaît alors comme celle du fédérateur de tous les défenseurs de la cause libre et démocratique, des partisans de la Paix. Les intellectuels adhérèrent à la cause et contribuèrent à embellir et à magnifier l’image en faisant de la celle-là une vérité sacrée. Raymond Aron, fit alors une remarquable analyse, dans son ouvrage, L’opium des intellectuels, paru en 1955,  de la fascination des intellectuels en démontrant son enracinement à la fois rationnel et déraisonnable dans des mythes aux fondements discutables, leur attachement à une vision simplificatrice et dogmatique de l’Histoire (il parlera d’ « idolâtrie de l’Histoire »), et à l’illusion d’une indépendance d’esprit qui n’en était pas une.41 Car le culte de Staline se fondait sur l’image idéelle qu’ils se faisaient du personnage. C’est bien toute ce qu’elle signifiait alors, ce qu’elle représentait à leurs esprits plus que ce qu’elle était réellement, concrètement, matériellement qui en assurait son caractère sacré et qui conférait au culte voué à Staline une dimension quasi mystique42. Et comme nous avons pu le constater, c’est la guerre, plus particulièrement la victoire qui va permettre le développement d’un tel phénomène.

     

Comme nous avons pu le constater, la construction d’un culte de la personne de Staline s’est véritablement faite en deux temps : -Une phase d’avant-guerre où la propagande a façonné une certaine image de Staline et créé un rituel, sans pour autant parvenir à développer ni à généraliser un véritable culte du chef. - Une phase de guerre, puis d’après-guerre où la propagande, tout en développant  une nouvelle image, va singulièrement s’appuyer sur des circonstances exceptionnelles pour restaurer un culte qui sera, cette fois, l’objet d’une véritable dévotion, non seulement en URSS, mais à l’étranger. Nous avons assisté à la transformation d’une image idéale controversée en une image idéelle, devenue icône idolâtrée. La guerre et la victoire sont passées par là avec leur cortège de souffrances et de joies, de misères et de grandeurs contribuant ainsi à la transformation d’un peuple et d’une nation dont on ne peut plus dissocier l’image de son chef. L’interprétation de celle-ci l’a métamorphosée ; elle est devenue un symbole, celui du résistant, du patriote, du chef victorieux, du « vojd » qui a conduit son peuple à la victoire militaire et qui l’entraîne maintenant sur le chemin de la victoire politique d’un système et d’une idéologie qui vient de faire les preuves de son efficacité. La victoire de l’URSS est également celle de Staline et du peuple soviétique et sa portée sublime les personnages devenus des héros, la nation devenue puissance mondiale. Nous avons assisté à une sorte d’iconisation de l’image du chef.   Le rituel d’avant-guerre est devenu un culte. La portée de ce phénomène est telle qu’au-delà de la déstalinisation, au-delà même de l’effondrement du régime soviétique, l’ancrage de son image et de la dévotion qui lui est rendue demeurent dans beaucoup d’esprits aujourd’hui encore comme le suggère le cinéaste russe, Alexeï Guerman, proscrit pendant l’époque soviétique :  « Le poids de l’Histoire est tel que Staline, qui a réussi à devenir une idole, vit dans l’âme d’un russe sur deux ; ça le gêne, il est bien conscient que c’est un diable, mais au fond de son âme, il est fasciné. Si Staline ressuscitait aujourd’hui, les gens le suivraient[…]Quand on parle de Staline, on ne se souvient pas des arrestations des proches, mais de l’importance colossale du pays »43.

Annexes

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Notes

1 In « Souvenirs »,  Khrouchtchev N. , Robert Laffont, 1971, P. 447  .

2  Idem p. 265

3  Okhna Rosta, organisme de propagande dépendant de l’agence Rosta, ancêtre de TASS, qui fut à l’origine d’une importante production d’affiches politiques au début des années 20.

4  Photo en annexe  n° 1

5  Nom attribué à ceux qui allaient profiter du système économique développé au cours de la période de la NEP

6  Alors que, dans les faits, la découverte ultérieure du testament de Lénine, longtemps occulté par Staline,  révélera combien Lénine se méfiait de Staline qu’il jugeait « trop brutal »

7  Photo n° 2  en annexe

8  Photo n° 3 en annexe

9  In « L’homme le capital le plus précieux », Staline, Editions Sociales, 1950 p.6

10  Passé sur lequel il y aurait beaucoup à dire. Car si Staline fut un révolutionnaire de la première heure, il ne figurait  pas parmi les  personnages les plus connus de la Révolution bolchevique. D’ailleurs, il n’aura de cesse de démontrer son activité révolutionnaire, au besoin en modifiant l’Histoire, comme l’affaire de la défense de Petrograd dans laquelle il substitue son action à celle, avérée, de Trotski.

11  L’histoire  du Parti rectifiée par Staline  paraît en 1938

12  In « Rapports secrets soviétiques 1921-1991 » , Werth n. et Mouellec G., NRF, Gallimard, 1994,  pp.137-138, GARF, fonds 393, op. 2, delo 1875

13  In « Rapports secrets soviétiques » opus cité pp.213-214-215, GARF, fonds 374, op. 27/S, delo 1988

14  Ibidem pp.226- 227

15  Ibidem pp. 228-229

16  Ibidem p. 229

17  In « Moscou 1918-1941 . De l’homme nouveau au bonheur totalitaire» Catherine Gousseff, éditions Autrement, 1993,  pp.313 à 315

18  Photo n° 4 en annexe

19  In “ Iconography of power”, Victoria E. Bonnell,  University of California, Berkeley, 1997 p.256

20  Photo n°5  en annexe

21  In rapport de Staline du 6 nov.1943: “L’Etat soviétique n’a jamais été aussi solide et inébranlable qu’aujourd’hui, en cette troisième année de guerre. Cette guerre enseigne que le système économique s’est affirmé non seulement comme la meilleure forme d’organisation du développement économique et culturel du pays dans les années de l’édification pacifique, mais aussi comme la meilleure forme de mobilisation de toutes les forces du peuple dans la lutte contre l’ennemi en temps de guerre. », in « L’URSS pendant la Seconde Guerre mondiale », Tome 3, p. 549

22  Voir photo n° 5 en annexe

23  Photo n° 6 en annexe

24  In «  Le capital le plus précieux, c‘est l’homme », Staline, Editions sociales, 1950

25  Photo n° 7 en annexe.

26  Photo n° 8 en annexe

27  In « La Russie en guerre », A. Werth, Stock, 1964, T1, p. 127

28  Les Allemands se trouvent alors à moins de cinquante kilomètres de la capitale. Le gouvernement a été évacué à Kouybichev et le 16 octobre a été marqué par une véritable panique que l’on appellera plus tard le « velikiy drap », pour  « le grand exode ».

29  Les bogatyrs sont des héros mi-historiques, mi-légendaires de l’Histoire russe. Ils ont contribué à la défense de ce qui deviendra le royaume de Moscou contre les Tartares d’origine asiatique.

30  In « La Russie en guerre », opus cité, T1, p. 193

31  « Pour la Patrie, pour Staline ! » cri lancé par les soldats de l’Armée Rouge avant les assauts.

32  In « Rapports secrets soviétiques », opus cité, pp.162 à 164

33  In « Mémoires », M. Gorbatchev, opus cité, p. 73

34  In « Mémoires », A.  Sakharov, Seuil, 1990,  p. 187

35  In « ce jour-là », propos recueillis par Sylvain Cypel, Sylvie Kaufman, Nathalie Nougayrède et M. P. Subtil, in « le Monde », n° spécial du 26 février 2003, pp. 14-15

36  Nous pensons ici aux mesures de collectivisation forcée, à la dékoulakisation, aux lois de travail draconiennes.

37  Il s’agit des purges successives des années 30.

38  In « L’Histoire » n° 273, p. 53 « Les Français pleurent le petit père des peuples », Michel Winock.

39  Cité par Thomas Ferenczi dans « Le Monde », numéro spécial  du 26 février 2003 pp.10 -11

40  Cette thèse sera pourtant combattue dès les années 30, mais l’idée d’une ressemblance entre les deux totalitarismes, nazisme et communisme, ne rebondira qu’après la Seconde Guerre mondiale grâce à l’ouvrage d’ Hannah Arendt qui profitera d’ailleurs après coup des révélations des crimes de Staline. Chez les intellectuels de gauche français, cette thèse fut longtemps marginalisée, car elle dénaturait l’image du communisme.

41  In « L’opium des intellectuels », Raymond Aron, collection Pluriel, Hachette, réédition 2002

42  Photo n° 9 en annexe

43  In « Alexeï Guerman, cinéaste envoûté par le passé » de Marie –Pierre Subtil, in  «  Le Monde », numéro spécial, 26 février 2003, page 23

Pour citer ce document

Jacques Le Bourgeois, «Le culte du chef à travers l’image de Staline
Ou un exemple de construction d’un mythe», Les cahiers psychologie politique [En ligne], numéro 12, Janvier 2008. URL : http://lodel.irevues.inist.fr/cahierspsychologiepolitique/index.php?id=614

Quelques mots à propos de :  Jacques Le Bourgeois

Université de Caen