Les cahiers de psychologie politique

Dossier : Conversions

Jacqueline Barus-Michel

Hypothèses sur les Processus de conversion

Texte intégral

La conversion suppose un changement radical d'orientation psychologique (intellectuel, émotionnel, affectif et comportemental) selon les étapes que nécessite ce passage d'un état mental à un autre. Elle suppose aussi l'adhésion à une nouvel objet constitué par un ensemble de représentations ou d'idées, contrastant avec les références habituelles ou une absence de conviction. "Retourner sa veste", changer d'idées ne constitue pas une conversion, même si cela veut en donner les apparences. La conversion recèle un désir d'absolu. Le plus souvent, à l'indifférence ou la tiédeur succède la foi, conviction et  certitude. Entre les deux états a pris place la révélation, le choc, le coup de foudre.

Le changement n'est pas toujours brutal, il peut y avoir une maturation progressive, une évolution dont on ne prend d'abord pas conscience qui nourrit, progressivement un intérêt grandissant puis installe une conviction.

L'état premier est souvent fait de vacuité, d'attente vague, de déception, troublé par des inquiétudes et des tâtonnements pour y trouver une solution. Ou bien une stabilité des références semblait acquise, ordonnait la vie et la pensée, mais sans élan émotionnel, sans engagement profond.

Dans la première étape, l'indifférence à l'égard de ce qui emportera plus tard la conviction peut avoir été totale, être reconnue a posteriori, relue à la lumière de la suite comme un vide, un désert de l'âme, une distraction dans des insignifiances. Pourtant des indices témoignaient d'une résistance paradoxale : animosité, indifférence affichée ; ou d'une attente : ennui, intérêts dispersés, propos désabusés ; ou de recherche : foucades, tâtonnements… qui pouvaient masquer une soif d'absolu et de sens. Ce qui est le plus caractéristique, mais qui a pu passer inaperçu, parce que somme toute ordinaire, est la déconnexion entre les intérêts intellectuels et les affects, et le peu d'intensité de ces derniers dont la conversion va révéler le potentiel.

La révélation a pour occasion une rencontre, des paroles frappantes, une lecture qui touche, un accident traumatique ou irruptif qui prend valeur de signe. La résonance affective et émotionnelle est intense (Affect : flux ou élan subjectif profond, de l'ordre du sentiment, d'amour ou de haine, de source archaïque ; il peut ne pas être conscient, mais imprègne la relation à l'objet auquel il s'attache. Emotion : changement d'humeur de nuances diverses agréables ou non ressenti consciemment, souvent accompagné de modifications physiologiques, et de manifestations extérieures mal retenues.). L'incident a un effet catalyseur, un effet transférentiel : une personnalité actuelle ou historique est derrière la rencontre les paroles ou la lecture, elle semble porteuse à la fois d'une explication du passé et d'une promesse de l'avenir, elle guérit les affres du présent, questions, blessures, souffrances, déceptions…. S'il s'agit d'un accident, ou d'un trauma, un  personne mythique, divine, transcendante est supposée être à l'origine ou se tenir en-deçà de l'incident et lui donne du sens, le restitue au registre symbolique, alors qu'il était justement fracture du symbolique et de l'imaginaire (inimaginable, impensable, hors sens, induisant chaos organique ou psychique ou social, parfois les trois ensemble). C'est comme un sursaut mental qui remet du sens là où il n'y en a plus en suscitant un personnage transcendant ou rappelant l'image d'une personne très investie pour réorienter les facultés, restituer des buts et des fins, reconstruire de l'au delà, à court terme ou dans un futur idéal. Un étincelle jaillit du chaos, "en un éclair, je compris…", ça tombe dessus, illumine, avec un effet de sens et de réorientation.

Il y a dans la révélation une étrange coïncidence entre l'affect et l'intelligence, une érotisation soudaine de la pensée, comme si  la pensée réduite à une idée, une représentation condensée, se présentait dans la dimension inattendue, inhabituelle, d'Eros, de la séduction et de l'amour, évacuant la raison et la réflexion. Celles-ci sont récupérées ensuite et vont être employées à légitimer l'évidence émotionnelle.

Il ne s'agit pas toujours d'une conversion sous la forme d'une révélation. On peut reconnaître dans un processus plus lent, apparemment plus réfléchi, auquel le sujet peut avoir opposé de la résistance ("j'ai été lent à convaincre, j'ai fini par me rendre"), une opération de contamination affective de la pensée, là aussi de l'ordre de l'érotisation et souvent transférentielle.

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Il s'agit peut-être moins de conversion que de persuasion, exercée souvent par une ou des personnes intermédiaires entre une pensée et le sujet, mais aussi bien par une lecture, la fréquentation assidue d'une pensée. Une infusion affective et émotionnelle se produit, de l'ordre de l'influence : le processus de pensée obéit peu à peu à celui qui est côtoyé et en suit les méandres jusqu'à ce que l'intelligence les fasse siens, ignorant de la dimension affective et émotionnelle qui l'étreint. Ce serait comme une hypnose légère et ralentie, un état lentement modifié de conscience. Essayer d'analyser ce processus n'est en rien porter un jugement sur la validité des idées adoptées par le converti. Toute pensée et justement, même la plus personnelle est toujours entachée d'affect et d'émotion, seul le doute, l'auto-analyse et la réflexion critique étayée par des références diverses et contradictoires peut dépouiller en partie l'affect qui revient au galop.

L'idée ou la représentation peut avoir une telle charge énergétique affective qu'elle n'est plus perçue comme une élaboration mentale  cognitive ou imaginaire, mais est ressentie comme une parole sui generis qui illumine l'esprit et s'impose à lui comme de l'extérieur, le baignant de son énergie irrépressible. L'idée a une force en soi, elle semble venue de l'extérieur et pénétrer l'intelligence devenue non plus active mais passive et comme amoureuse. L'intelligence de qui est ainsi saisi est en position féminine, pénétrée d'une représentation, idée (thèse) qu'elle s'attachera désormais à porter et décliner avec fidélité et dévotion.

La conversion suppose la croyance : l'idée est prise pour une parole reçue, parole chargée d'affect, érotisée.

Après la révélation, le monde apparaît nouveau.  La personne influente, ses paroles apparaissent comme un guide qui trace un chemin et donne la main. L'orientation est surinvestie, il faut ça pour compenser le vide antérieur ou le chaos inopiné.

La conviction, c'est la totalité de l'être engagé, pris. Tout est relu à cette lumière nouvelle, du sens rétroactif en naît. Le passé fait contraste, il est l'ombre, les ténèbres. Du nouveau sens naît le besoin  de passer à l'acte, de faire suivre l'action, de donner des preuves par son engagement du sens nouveau, de la profondeur de la conviction. Il faut aussi tenir le discours, témoigner du sens. La guérison du mal qui minait est à ce pris, il faut animer coûte que coûte la source du symbolique découverte.

Le doute et la déréliction, les nuits de l'âme sont des retours de l'état antérieur à la révélation. Ils sont en général passagers. Il peut arriver qu'ils persistent, les engagements dans l'action et de nouvelles attaches compensent et permettent de masquer le doute et l'ombre revenues. (Mère Teresa a fait état dans une correspondance de longues périodes de doute passés inaperçus aux yeux de ceux pour qui elle restait un modèle de dévouement)

La conversion a changé un monde ancien terne pour un nouveau dans lequel le converti est un autre en profondeur tout en étant le même en apparence. C'est une véritable aventure psychique, le retournement du célèbre "je est un autre" : l'autre est devenu je.

On retrouve le même processus chez les transsexuels absolument persuadés d'être de l'autre sexe, dans le coup de foudre, la passion, la conversion ou la vocation religieuse.

La passion, comme intense et absolu investissement émotionnel et affectif, transfert massif et soudain sur un être ou une idée, s'apparente à la conversion, en ce qu'elle est une polarisation des facultés sur un "objet", au sens psychanalytique d'objet de désir venant combler imaginairement le manque et procurer seul la jouissance. Le moment de la révélation peut être assimilé à un orgasme comme le prouve le texte de la Transverbération de Sainte Thérèse d'Avila.

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Avec l'idéologie, une idée est mise à la place du sens révélé ou de l'être sacralisé. En fait demeure le personnage à l'origine de l'idéologie, faisant souvent l'objet d'un culte ou révéré comme un sage et un saint. On retrouve aussi les malheureux dont il faut faire le bonheur en répandant la bonne parole, dans une identification révérencieuse et passionnée ou même fanatique au père de l'idée.

Les extrêmes de la conviction. Effrayante conviction du délire hallucinatoire. Pierrette D., 50 ans, vit au sein d'une pensée de conviction qui recouvre tout ce qu'elle perçoit et l'absorbe dans la pensée unique de son délire. Elle se pense violée en permanence, assaillie de personnages non identifiés qui l'abreuvent de propos obscènes ; son intimité psychique et physique est continûment exposée ; son entourage, ses interlocuteurs en sont conscients, affirme-t-elle, mais lui opposent une dénégation entêtée ; elle refuse les soins puisque les soignants refusent la réalité du contenu de ses hallucinations. Son intelligence et sa capacité critique sont devenues une machine de guerre au service du délire, analysant tout ce qu'elle reçoit de l'extérieur pour y déchiffrer les preuves du complot dont elle est l'objet. Elle est habitée, possédée par une certitude absolue où dominent les affects de haine : souffrance et rancœur, érotisme et destruction. Elle s'oppose ainsi avec la dernière énergie à toute proposition d'aide ou de soin interprétée comme une intrusion sadique. Les assurances ou les raisonnements les plus patients n'ont aucune prise sur elle ; elle trouve aussitôt à les retourner en preuve de malveillance ou d'imbécillité. Elle se tient avec obstination dans le refus et la négativité, par contre absolument affirmative sur la réalité de ses expériences délirantes. Depuis des années, après quelques hospitalisations brèves qui ont été autant d'échecs, elle vit recluse. Elle interrompt tous les traitements que des psychiatres, soupçonnés d'être dans le complot, ont prescrits. Du moment qu'elle ne s'avère pas dangereuse, on ne trouve pas de solution. Elle téléphone par bouffées, en pleine nuit, à la seule personne par qui elle croit avoir été comprise, pour appeler du secours mais opposer aussitôt à ses conseils une argumentation obsédante. L'épuisement dont elle fait état, attribué à son martyre, est bien réel, sans doute assorti d'une dégradation physique  alors que l'agilité mentale tout entière focalisée sur le délire est intacte. La dégradation sociale est totale, elle vit grâce à l'aide matérielle de son père très âgé dont elle consent une visite quotidienne à condition qu'il ne s'adresse pas à elle. Le reste de la famille a été refoulé.

Cette régression n'est pas sans faire penser à l'ascèse sévère que s'infligent certains mystiques, silence, réclusion, jeûne, exposition au froid, port d'un silice et même flagellation au nom de leur foi, d'une communion sacrée.

C'est l'énigme de toute conviction, de celle du transsexuel, de celle du croyant acceptant le martyr (torture et mort violente) pour défendre sa foi… La conviction porte en germe un absolu. Je ne vois d'autre explication que la suprématie d'affects archaïques porteurs de charges énergétiques pulsionnelles intenses sur l'intelligence. Les représentations auxquelles s'accrochent ces affects prennent le pas sur tout.

Bien sûr le processus peut être enclenché par des modifications biochimiques du cerveau et avoir un substrat organique. Comme d'aucuns diront que ces explications n'excluent pas une intervention transcendante. Ce dont nous parlons ici n'intéresse que la dimension psychologique dans ses aspects subjectifs conscients et inconscients et la dimension sociale dans ses retentissements sur les comportements et les réceptions culturelles qui en sont faites.

Remarquons que les conversions manifestent rarement des soudaines accroches à des représentations et des idées majoritaires dans le groupe ou la société du converti. La conversion s'exerce quasiment toujours dans le sens d'une minorité parfois d'ailleurs persécutée. C'est dire que la conversion oblige à résister contre une pression à la conformité, contre des habitudes, des normes, des façons de penser et d'être partagées qui procurent donc un certain confort social, assurant approbation et bienveillance. La conversion suppose une lutte contre un consensus social, mais aussi contre ses propres adhésions et usages de pensée et attaches à ceux qui les partageaient. La conversion suppose une rébellion autant qu'un appétit de changement, une lassitude de soi, un vide dont nous avons déjà parlé, un ennui qui cachent une hostilité latente envers les siens, une frustration quant à l'insuffisance de ce qu'ils ont donné qui incite à l'ingratitude, à briser des liens affectifs et intellectuels, une compréhension réciproque, ce qui peut paraître cruel ("vous quitterez père et mère pour me suivre"). Il y a donc dans la conversion un désir inassouvi d'être autre ("Je est un autre"), de trouver (retrouver) l'autre en soi, "l'enfant merveilleux"  (Moi Idéal auquel on n'a pu renoncer ?). Secouer la poussière de ses sandales, partir sans se retourner, abandonner ceux qu'on aimait, pour désormais se consacrer … à soi ? à Dieu ? à sa nouvelle foi, à de nouveaux engagements… Narcissisme, soif de l'Autre, recherche d'idéal se recouvrent pour expliquer ce qui est une rupture avec les autres, le collectif  autant qu'un changement intérieur.

La conversion s'accompagne souvent d'un départ pour le désert. Recherche de soi dans le dépouillement qui est une forme transcendée ou sublimée de narcissisme (père de Foucault). Exil à la  rencontre d'un nouveau peuple, celui des minorités, des déshérités (Mère Teresa en Inde, Sœur Emmanuelle au Caire) au sein desquels la foi politique ou religieuse pousse à trouver les véritables autres, les frères, ceux que cachaient les faux semblants de la société d'origine, ceux qui ne peuvent pas faire semblant, donc plus près de la vérité, cette idée fortement affective (érotisée) à laquelle le converti s'est voué.

La conversion ne débouche pas sur une vie tranquille, elle exige que le converti se consacre avec ardeur à ce qui est devenu le centre de sa vie psychique et sociale, et même physiologique si l'idée centrale s'accompagne d'un régime spécifique (alimentation, sommeil, rythmes de vie, hygiène, traitement du corps, vêture…). Un engagement militant, enseignement, prédication, formations, entraînements, soins et assistances actualisent l'adhésion à une idée, en font la démonstration pratique et la propagent. Celui qui vit son adhésion en solitaire n'en reste pas moins une illustration de sa force, il est le témoin de l'idée ou de la représentation.

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Pour citer ce document

Jacqueline Barus-Michel, «Hypothèses sur les Processus de conversion», Les cahiers psychologie politique [En ligne], URL : http://lodel.irevues.inist.fr/cahierspsychologiepolitique/index.php?id=762

Quelques mots à propos de :  Jacqueline Barus-Michel

Professeur émérite Paris-Diderot