Les cahiers de psychologie politique

Comptes rendus et informations des livres

Michel Maffessoli

Le réenchantement du monde

Compte rendu du livre de Michel Maffesoli, 2007, Le Réenchantement du monde.

Une éthique pour notre temps, Paris, La Table ronde

Image1

Dans ce livre au style raffiné, Michel Maffesoli reprend des thèmes qui lui sont chers : présentéisme, communauté proximale, néotribalité, effervescence, ritualité, prolifération cultuelle et culturelle… L’enjeu et la cible ? La morale transcendantale de type kantien ou judéo-chrétien, la dialectique du futur, de l’ « après », de l’ « horizon radieux », dénoncée jadis par Alexandre Zinoviev, et du progrès. La mutation probable ? Elle consisterait, beaucoup plus qu’on ne le pense, selon l’auteur, dans la capacité à observer et faire vivre et proliférer ce qui est appelé « l’étoffe du réel » (chapitre 1). Pour arriver à quoi ? à une conception éthique du partage et du don, de la coprésence vivifiante des individus en recherche de niches culturelles originales : « Démarche herméneutique, phénoménologique s’inscrivant dans un relativisme généralisé. C’est-à-dire capable de voir et de penser, tout à la fois, la décomposition du monde moderne et de sa morale universelle, et l’émergence d’un autre, beaucoup plus fragmentaire, fait d’éthiques juxtaposées. C’est cette complexité vivante qui est le défi auquel on est confronté » [p. 19]. « Ces éthiques plurielles quant à elles, sont essentiellement labiles et provisoires. Mais plutôt que de se lamenter face à ce côté mouvant, incertain, non institué des phénomènes en question, ne peut-on pas y voir l’expression d’un humanisme authentique ou intégral, à savoir une conception de la chose humaine, dynamique, explosive, précaire mais intense ? En bref, la vie, en son aspect constructeur mais aussi destructeur » [p. 33].

Guetteur et analyste des formes de sociabilités anomiques, « en dehors-de-la-loi » (la « loi » étant connotée philosophiquement en tant que règle mortifère et souvent étouffante), l’auteur traque, avec un sens heureux de la formule, les linéaments de ces cultures sentimentales et électives qui se juxtaposent, en parallèle et en mille-feuilles, durant cette période de postmodernité. Le réenchantement du monde signifie ainsi sortir d’une doctrine totale (monothéiste, chrétienne, marxiste, capitaliste, progressiste) pour s’ouvrir à des expérimentations in situ, hic et nunc. C’est pourquoi dans le chapitre 2, Maffesoli revient sur ce qu’il qualifie de « morale saturée » et il vise - on l’aura bien compris - tout autant les monothéismes, les formes dérivées (socialismes, marxisme, les apologies du progrès : « L’idéologie du progrès est, par contre, maladivement discursive. Elle a la brutalité du concept » [p. 63]) que les injonctions rationalistes ou les totalitarismes (stalinisme, fascismes, [néo]nazismes). Pensée du déroutement et de la déroute de la « bienpensance », l’approche maffesolienne est, depuis longtemps, soucieuse de réfléchir sur la nature du nomadisme, de l’underground, de l’émergence et de l’accommodement face au présent et à sa diversité. Mais c’est bien la raison elle-même, dissolvant, depuis le 18e siècle, les notions d’imaginal, de mythe, de pulsion et de « viscosité sociale » des individus en interaction, qui est pointée du doigt : « Car l’idéal de la vie morale qui trouve son acmé au siècle des Lumières repose sur une explication du monde rationnelle, plus scientifique, affranchie du mythe et des divers présupposés obscurantistes. Avec le recul, on peut voir dans un tel idéal moral la nouvelle religion de la modernité. Religion gouvernée par la déesse Raison » (p. 65). L’enfer étant pavé de bonnes intentions, l’auteur égrène toutes les conséquences modernes et postmodernes du « faire le Bien », malgré la volonté de telle ou telle personne, qui est ainsi conduite vers un chemin dogmatique, au nom d’une vision reportée « à plus tard » de son intérêt particulier. L’un des grands thèmes mis en exergue est l’attention à l’hétérogène, au clair-obscur, aux alliages (Soleil/Nuit, Dieu/Satan, Mal/Bien, grisé). De ce point de vue, le polythéisme, le néopaganisme, la relativité de l’existence, le tragique humain, l’instinctuel, l’inconscient collectif, la finitude de l’être, la joie orgiaque, le festivisme, le localisme, l’émotion en groupe, l’« immoralisme éthique » sont opposés à la rectitude d’une morale imposée par des orthodoxies qu’elles soient religieuses ou politiques.

Dans le chapitres 3 (« La sagesse sauvage) reprend et reformule sa réflexion sur ses sujets de dissertation favoris : l’humanisme du présent, le retour forcené de l’affect, les ritualisations de l’excès, les ambiances affectuelles, d’une part, et la sociologie des pratiques extrêmes, déviantes, transgressives, de l’autre (« Il flotte dans l’esprit du temps une générosité d’être qui relativise les égoïsmes économiques » [p. 84]). Ce qui est aussi visé est le « veau d’or » des sociétés marchandes, la « cage de fer », décrite par Max Weber (quand ce dernier énonçait l’avènement d’un désenchantement du monde), au nom de la notion de « dépense », de « don », de « partage », de « générosité », d’une volonté de jouir maintenant du luxe ou des moments communs. L’individu (à la « monovalence rationnelle », structuré, agité par son « soi » unique) est alors opposé à la « personne » dont les polyvalences irrationnelles et sensitives, les apparences (creuses ou pleines) sont multiples, masquées et démasquées, reproduites et recombinées tant culturellement que selon les « instants de la vie en société ».

Dans le chapitre 4 (« éthique de la reliance »), on propose au lecteur de « s’accorder à la plasticité des choses » (p. 111). Le concept central de cette invite est « participation », aux connotations mystiques et magiques, opposé à la notion théologique de « séparation » (sacré/profane). D’autres disjonctions prolongent cette distinction première : « hommes sauvages/hommes domestiques », « dionysisme/apollinisme », « implication/distanciation ». L’enracinement dynamique des hommes dans la nature et les enjeux du tissage de liens entre individus sont décrits avec force, au nom d’une Lebenswelt, de l’hétérodoxie et d’une attention proximale à l’autre. « En "participant" à la communauté, la personne fait mémoire d’un pré-subjectif lui servant de substrat. En ce sens, le mimétisme ambiant, que l’on retrouve en tout domaine, jusques et y compris chez ceux qui, vertueusement, le dénient, peut être considéré comme une manière concrète, d’être responsable de l’altérité naturelle et sociale » (p. 117-118). « En la matière, ce processus de "participation magique" à une entité plus vaste, cette transcendance immanente favorisant l'union à l'autre, la communion de l'altérité, l'intégration à soi de l'étranger, l'incorporation de l'étrangeté aboutissant à la réalisation d'un Soi collectif » (p. 119). Ici, l’auteur insiste notamment sur les communautés et les effervescences musicales contemporaines.

Le chapitre 5 (« Déontologie ») propose une série de pistes de déstructuration de la « bulle » d’habitudes et de clichés qui formeraient une sorte d’obstacle génétique à la découverte de la pluralité évoquée précédemment. « En la matière, il s’agit de reconnaître l’importance de la sympathie dans la constitution de l’être-ensemble. Autant, il y a une liaison intrinsèque entre le social et la morale. Liaison qui fut la caractéristique de la modernité. Autant, on peut en établir une autre entre "éthique" ou la "déontologie" et la socialité. Ce qui nécessite, pour le dire au travers d'une expression empruntée à M. Scheler, la prise au sérieux d'une ordo amoris, enrichissant la fonctionnalité du réel par le "luxe" propre à l'irréel » (p. 138). Maffesoli ne semble pas se préoccuper des effets probablement dévastateurs des sentiments d’appartenance « voire d’inféodation » (note-t-il, ibid.) qui semblent prévaloir dans les tribus postmodernes. Il diagnostique froidement, et sur un mode à la fois philosophique et chirurgical, l’apparition et l’assise de ce « nouveau monde sociétal et culturel ». Je l’avais apostrophé, lors d’un repas « post-conférence », avec l’un de ses assistants en lui disant qu’il semblait exprimer un optimisme régénérateur. Et sa réponse avait été tout le contraire : « pessimisme actif et partageur ». Apôtre d’une « déontologie de l’éphémère », l’auteur exalte l’émotion en communauté, les styles de vie nocturnes et les noctambules, les créativités du quotidien, etc. Dans cette apologie, il y a une intuition, celle d’une « église invisible », d’une « société des purs », en liaison affinitaire et d’une construction sociétale sur plusieurs niveaux (latents, en réseaux, en surgissement versus moralismes, officialités, institutions, formalités). Nul doute : la position de veille philosophique et d’observation de Maffesoli est audacieuse et tonique car elle convie à faire saillir les désirs d’être ensemble et de mettre en commun une joie quasi sacrée, faite de dévouement et d’empathie gracieuse. Au-delà des interrogations sur les effets d’illusion groupale, induite structuralement par les groupements humains et les communautarismes régressifs, jadis fort bien observés par Didier Anzieu, une telle approche de la construction des liens sociaux reste aujourd’hui incontournable et précieuse.

Jean-Marie SECA (Université de Versailles-Saint-Quentin, Larequoi)

Pour citer ce document

Michel Maffessoli, «Le réenchantement du monde», Les cahiers psychologie politique [En ligne], URL : http://lodel.irevues.inist.fr/cahierspsychologiepolitique/index.php?id=845