Les cahiers de psychologie politique

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Emile Jalley

Wallon : un regard épistémologique

Texte intégral

Ce texte est un extrait du chapitre 7 de l’ouvrage d’Émile Jalley intitulé Wallon et Piaget. Pour une critique de la psychologie contemporaine, L’Harmattan, 2006. Il est suivi d’une biographie d’Henri Wallon

 (…) Concernant Wallon, si son engagement politique de couleur marxiste est vaguement connu du public éclairé, ceci même malheureusement bien plus que le contenu de son œuvre, au point que la diffusion en a même rencontré beaucoup d’obstacles du fait de ce préalable quelque peu importun, on ne voit pas bien clairement, à lire attentivement ses ouvrages les plus connus, ce qui peut bien en caractériser la démarche comme relevant de la pensée marxiste, telle que du moins on croit en connaître les contenus essentiels. C’est presque même la bouteille à l’encre.

La technique et les sciences, en particulier la psychologie

On a présenté précédemment l’intéressant modèle hiérarchique de Piaget concernant les trois niveaux formés de bas en haut par la technique, l’idéologie et la science. C’est pourquoi, il n’est pas sans intérêt d’exposer également les conceptions de Wallon sur ce sujet.

Dans une perspective dialectique, dit-il, la connaissance est inséparable de l'action, la théorie de la pratique. C'est pourquoi les sciences et les techniques d'une époque de l'histoire entretiennent des rapports de dépendance réciproque. De ce fait, la science est « essentiellement relativiste », bien que son mouvement soit capable d’ « exprimer l'objet tout entier (Hegel, Marx), sans laisser de place à la chose en soi (Kant) ». Dans la spirale grossissante de la civilisation, les sciences et les techniques occupent des lieux contingents, selon l'occasion, sur la ligne ascendante de la courbe. Entre les unes et les autres, il n'existe pas de « priorité » de principe. Elles se confrontent dans « un perpétuel devancement réciproque, un va-et-vient selon une activité qui a son autonomie, sa spontanéité ».

Wallon a analysé les rapports particulièrement complexes qui se sont développés entre la psychologie d'une part, les sciences et les techniques d'autre part. En premier lieu, la psychologie expérimentale s’est d’abord instituée en empruntant ses techniques de mesure à la physique et à la biologie. Ses résultats, souvent simples curiosités de laboratoire, mis à part la psychophysique de Fechner, ont trouvé un peu plus tard des applications imprévues dans le monde industriel (temps de réaction). En deuxième lieu, des besoins pratiques ont provoqué, sur la base des modèles de la psychologie théorique naissante, le développement de la mesure des aptitudes ou psychotechnique (Binet, 1900). En troisième lieu, les innovations de la technique moderne (par exemple la télévision) imposent des façons de sentir et d'agir inédites qui peuvent amener la psychologie à poser, par son mouvement propre, des problèmes nouveaux (les mécanismes du traitement de l'information par exemple, en plus d’autres mécanismes spécifiques, dans l'apprentissage de la lecture). On ne peut pas dire que ce dernier problème, qui concerne des applications pédagogiques d’une grande importance sociale dans la conjoncture actuelle de la crise scolaire en France, ait atteint jusqu’ici, dans le cadre de la recherche expérimentale sur la perception et la production du langage oral et écrit, des résultats scientifiques très convaincants.

Wallon prétend parfois se défier d’une conception de la science pure, on dit aujourd’hui recherche fondamentale, séparée des applications techniques, et paraît soucieux de ménager à l’activité scientifique un débouché naturel sur l’action. De ce point de vue, il se pourrait que les tendances de l’évolution depuis la fin de la Deuxième Guerre mondiale ne lui aient que trop donné raison, avec le modèle anglo-saxon - analogue à ce qu’a été la conception soviétique et à ce que semble être aussi l’actuelle conception chinoise - d’une technologie dite de pointe dont les urgences, souvent liées à des exigences de profit économique et financier, éventuellement de propagande politique, pilotent de façon étroite, partielle et bornée, la recherche théorique.

La psychologie comme science de la nature et science de l’homme

La définition de la psychologie comme discipline charnière entre les sciences de la nature et les sciences humaines est directement présentée, dans les développements de Wallon sur ce sujet, comme étroitement liée à une approche dialectique (1938 n. 103) et même matérialiste-dialectique (1954 n. 205), ce qui peut sembler quelque peu étrange et peut-être même arbitraire au lecteur moderne.

Cette idée de Wallon est complètement neuve pour l’époque et elle le demeure aujourd’hui, en raison du destin tragique qu’a représenté pour la psychologie française son assimilation obstinée par sa propre intelligentsia dirigeante (Piéron, Fraisse) au modèle des sciences de la nature, d’où la conséquence actuelle et même toute récente de son engloutissement total dans l’organisation de l’administration scientifique du CNRS par le paradigme des neurosciences, quand ce n’est pas des sciences biomédicales. D’ailleurs, la tradition allemande, qui a hérité de Hegel la distinction entre science de la nature et science de l’esprit, inconnue en France, comprend mieux l’insertion de la psychologie à l’articulation de ces deux territoires.

La continuité du monde et de la science, développe Wallon, l'unité du « mouvement qui entraîne perpétuellement le monde matériel et celui des idées » implique, à titre de corollaire inéluctable, « la liaison » et même « la continuité complète » entre les deux grands domaines de l'exploration scientifique, c'est à dire la nature et l'histoire. Une conception dialectique de la connaissance implique la nécessité de « coordonner les points de vue », en levant « le cloisonnement» entre les diverses formes de processus matériels et aussi d'activités humaines. A cette condition, « le matérialisme à la base » pourrait se prolonger en « humanisme puissamment synthétique au faîte »1. De ce point de vue, « les sciences de la nature et lessciences humaines sont complémentaires ». Leurs domaines respectifs « s’emboîtent l’un dans l’autre ». L'évolution des sciences particulières elles-mêmes a progressivement établi le principe de leur « fusion les unes dans les autres » en dépit de « barrières qui semblent encore aujourd'hui insurmontables ». Cependant, dans l'installation et le traitement des connexions interdisciplinaires, la caution méthodologique essentielle consiste à respecter la relative autonomie des niveaux de processus : elle implique de ne pas « se donner comme déjà réalisé aux échelons inférieurs ce qu'il y a à expliquer »2.

Ces propos représentent en un sens un plaidoyer en faveur de l’interdisciplinarité, dont tout le monde évoque le fantôme depuis 1968, alors que l’on voit partout, en dépit des passerelles multiples prévues par les plans de réformes successivement produits par l’ingénierie pédagogique, une tendance accrue à la parcellisation et à la spécialisation des savoirs, y compris en psychologie. En fait, il s’agit de bien autre chose que d’une revendication en faveur de l’agrément et des commodités d’une interdisciplinarité décidée du dehors.

La psychologie, poursuit Wallon, est « une science dont le domaine est encore confus, et les méthodes plus ou moins incertaines, car elle appartient à la fois aux sciences de la nature et aux sciences humaines, souvent considérées comme radicalement hétérogènes ». Aussi bien est-elle considérée « tantôt comme un appendice de la biologie et tantôt comme l'antichambre des sciences humaines ». C'est pourquoi, le public de ses usagers aussi bien d'ailleurs que les psychologues en sont encore à se demander si la psychologie a « un objet qui lui soit propre », et même si cet objet peut « s'accommoder du déterminisme scientifique ».

A notre avis, ces considérations formulées par Wallon dans la période 1950-1960, ne sont en rien démodées aujourd'hui, mais seraient plutôt au contraire d’une brûlante actualité. La psychologie française actuelle, sectorisée en plusieurs sous-disciplines sans communication réelle, bien que regroupées selon deux paradigmes conflictuels, objectiviste et clinique, l’un et l’autre d’ailleurs sans cohésion interne, court le risque réel de disparaître, phagocytée d’un côté par les neurosciences, et diluée de l’autre par le domaine mouvant des psychothérapies et des recettes touchant ce qui s’appelle de nos jours le « développement personnel ». Par ailleurs, la conception de Wallon, d’une psychologie comme science de la nature et science de l’homme, si on l’avait mieux entendue, aurait peut-être permis d’envisager et de traiter d’une autre manière le conflit devenu invivable et ingérable entre cliniciens et objectivistes dans le cadre de l’université en particulier. Wallon s’entendait aussi bien, au plan intellectuel, avec Guillaume et Piéron qu’avec Lagache et Lacan. Il y a là une ouverture d’esprit que l’on a du mal à comprendre aujourd’hui. Wallon avait un esprit de tendance intuitive et clinique, mais tout aussi ouvert sur l’objectivité scientifique. Cette tendance clinicienne mais ouverte sur l’univers des formes du savoir objectif existait aussi chez Piaget.

Comme le souligne encore Wallon, la psychologie a rencontré dès son origine une difficulté épistémologique de principe à définir son propre objet. Cette difficulté a été formulée de façon très pertinente, d’après lui, par le philosophe Auguste Comte (1798-1857), qui en a cependant tiré à tort la conclusion de l'impossibilité de la psychologie comme science. D'après Comte, l'objet de la psychologie se confond avec le sujet qui s'observe lui-même : or il est « impossible à ce sujet de s'observer sans se modifier », c'est-à-dire sans modifier et donc anéantir en même temps l'objet observé. Or il se trouve, d'après Wallon, que cette difficulté est de structure tout à fait homologue à celle envisagée, mais au terme d'un immense progrès, dans le cadre de la physique moderne, par le principe d'indétermination de Heisenberg : l'observation, même entourée de toutes les précautions scientifiques, modifie par principe le fait observé. C'est que, d'un point de vue dialectique, « l'homme est une force » qui intervient dans « le jeu de toutes les actions qui s'exercent dans l'univers ». Par ailleurs, une telle situation témoigne de la complexité du procès des interactions entre les sciences. Une science nouvelle, la psychologie, a pu subir l'influence d'une science ancienne, la physique, en lui empruntant d'abord ses méthodes. Mais, réciproquement, la première a exercé comme une sorte d'effet à distance sur la seconde, en anticipant, sous une forme encore philosophique, chez Comte, un problème de nature scientifique rencontré, à un niveau de développement plus élevé, par celle-ci, avec la relation d’Heisenberg.

On sait aussi aujourd’hui que ce problème de la modification réciproque du sujet observant et du sujet observé, est le même que celui rencontré par la psychanalyse dans la théorisation des rapports du transfert et du contre-transfert. Ce problème concerne également les considérations du psychanalyste-anthropologue Georges Devereux, mais aussi plus largement d’autres psychosociologues, concernant le cadre et les paramètres de ce que l’on appelle de nos jours l’observation participante.

L'argument, d'apparence purement formelle, utilisé par Comte, renvoie, formule Wallon, àun substrat idéologique plus profond. L'homme se prend difficilement pour objet de connaissance, car sa propre personne est le support historique des traditions et des superstitions, que la science doit s'attacher d'abord à éliminer. Aujourd'hui, souligne encore Wallon, le problème de la personnalité, l'objet cardinal de la psychologie, est justement l'un de ceux où continue de se faire sentir la contradiction originelle dont souffrent ses origines. La personnalité représente à la fois le support subjectif de la mise en œuvre de la méthode scientifique en psychologie, et aussi son objet le plus complexe, le plus opaque, le plus surdéterminé3. Ce genre de propos est devenu progressivement tout à fait étranger à la psychologie expérimentale française depuis cinquante ans, et encore davantage à sa nouvelle façade cognitiviste. Il est susceptible d’être beaucoup mieux compris par les psychologues cliniciens, et peut-être par certains psychanalystes.

Identité donc du sujet observant et de l'objet observé : cette difficulté, cruciale pour le statut scientifique de la psychologie, en reflète d'autres de nature homologue, dont l'héritage philosophique a marqué ses origines. Il ne s'agit de rien de moins que des rapports entre l'être et la pensée, la matière et l'esprit. De ce point de vue, souligne Wallon, « un des pas les plus raides à franchir pour la psychologie est celui qui doit unir l'organique et le psychique, l'âme et le corps ».

A cet égard, on peut considérer que « la conscience est bien l'objet de la psychologie », mais pas au sens où l'entend, dans une perspective idéaliste, le courant traditionnel que Wallon qualifie comme « psychologie de conscience », dont le représentant le plus sophistiqué aurait été son professeur Henri Bergson. De fait, « il est vain de chercher dans la conscience elle-même les fondements de la conscience ». Cependant, d'un point de vue « dialectique » (sic), l'objet de la psychologie est bien « la conscience de l'homme, mais comme le trait d'union entre la vie des organismes et la vie des sociétés, au sein de la réalité extérieure qui est à la fois monde physique et monde social ». Tous les phénomènes de la vie mentale, qu'il s'agisse de l'émotion, de l'habitude, de la perception, ou de la pensée, supposent « la liaison, la transition selon tous les degrés » entre le facteur organique et le facteur social. Or l'intrication de ces deux ordres de facteurs organise « la causalité matérielle » qui détermine l'effectivité de la conscience sous forme « de processus, d'actes ». Car « la révolution que la dialectique a opérée dans notre façon de connaître », c'est le désaveu des concepts de « trait caractéristique, de caractère spécifique, de qualité permanente, de propriété, de substance, d'essence ».

Donc, si la psychologie est bien « l'étude des faits appartenant à la conscience ou évocateurs de la conscience », elle est en même temps « psychologie de l'efficience ». En effet, la conscience humaine, comme trait d'union entre l'organique et le social, se produit, se réalise dans des ensembles d’ « actes moteurs ou mentaux », de réactions résultant du « contact entre l'être psychique et son milieu ».

Wallon donne plusieurs définitions de la psychologie, mais dans une perspective convergente malgré leurs contenus d'apparence diverse. La psychologie, on vient de le voir, a pour objet la conscience ; elle se présente comme « l'étude de la vie mentale ». Mais comme cet objet comporte une double détermination bio-sociale, la psychologie apparaît, de ce fait, comme « la science charnière entre deux mondes qui sont un seul monde, et qu'il ne faut pas laisser se dissocier : le monde physique et le monde des sociétés humaines ». L'étude de la vie mentale est donc bien à la fois « science de la nature et science de l'homme ». D'après Wallon, les retombées de la philosophie positiviste d'A. Comte ont eu pour effet, en invalidant la possibilité même d'une psychologie scientifique, d'introduire une séparation radicale entre les sciences de la nature et les sciences de l'homme. Or, « l'inconvénient est grand. C'est la rupture dans le système de nos connaissances. C'est la réalité coupée en deux ». Dans cette situation, la psychologie oscille entre l'organicisme et l'idéalisme. « Quant aux sciences humaines, si elles sont privées de leurs bases organiques, elles tendent forcément vers l'idéalisme. Et l'idéalisme peut même faire retour vers les sciences physiques pour contester la réalité de leur objet »4.

Ce qui est décrit dans les dernières lignes que l’on vient de lire, c’est une analyse très profonde, même si incomplète, en tout cas très personnelle et très inédite, des mécanismes essentiels de la conjoncture où se déploie le conflit perdurant et s’aggravant depuis des décennies entre la psychanalyse et la psychologie objective au sein de l’université française, au point de devoir conduire à terme à la ruine plausible des deux camps de belligérants, au profit d’une colonisation par le paradigme par cognitiviste Nord-Américain.

La définition du réel psychique en termes de causalité bio-sociale détermine donc, insiste Wallon, en convergence avec le principe général de l'interpénétration des sciences, le lieu de la psychologie comme discipline relais située à l'articulation du domaine de la nature et de celui de l'histoire. Mais ce principe de transition implique également, à titre de corollaire, « la continuité et l'unité des faits psychologiques », celle aussi des sous-disciplines de la psychologie : « la psychologie est certainement un des domaines où le cloisonnement excessif des faits étudiés entraîne le plus d'inconvénients. La psychologie est nécessairement une ». De façon essentielle, l'unité interne de la psychologie représente la condition même de sa fonction épistémologique de « lien entre sciences de la nature et sciences de l'homme ».

Il est assez surprenant de voir ici Wallon introduite le thème d’une unité différenciée de la psychologie par une voie et une argumentation dialectiques assez différents de celles plus opportunistes de la diplomatie finassière de Lagache, organisant un mariage de convenance mutuelle entre deux partenaires d’un bon milieu et, peut-on dire, bien sous tous rapports.

Dans cette position intermédiaire, la psychologie a son autonomie propre, par rapport aux sciences tant biologiques qu’historiques, celle-ci résultant du caractère spécifique, irréductible de la zone d’interférence entre les niveaux de déterminisme qui l'encadrent vers le haut et vers le bas. Comme l'exprime Wallon : « Les civilisations comportent des manifestations d'ordre social, mais avec un substrat d'ordre individuel. A la base de la vie sociale, il faut des représentations. L'homme doit être capable d'en former. Comment ? Ce n'est ni l'office de la physiologie ni l'office de la sociologie de le dire. C'est proprement l'office de la psychologie »5.

L'instance du psychologique comporte une consistance et une cohérence propres, qui empêchent de la réduire aussi bien à sa base biologique qu’à sa base sociale. Voici déjà trente-cinq ans le grand biologiste Jacques Monod (1970) avait encore la sagesse et la modestie de considérer que les grands progrès de la biologie ne sauraient faire que la notion d'esprit se réduisît un jour à celle du cerveau. Cependant, à l'autre extrême, du côté donc des sciences sociales, l'individu concret, estimait le philosophe marxiste Lucien Sève vers la même époque (1969), ne surgit pas simplement non plus sur la base sociale, mais se trouve plutôt « engrené latéralement en elle ». Formule ingénieuse qui retrouve d’une certaine manière, dans une perspective dialectique commune avec celle de Wallon, son antiréductionnisme vers le haut en pendant de celui reconnu vers le bas par Monod. On sait assez aujourd’hui que l’évolution de la psychologie française, au moins non clinique, depuis cette époque n’a pas su tenir cet équilibre entre les deux formes de péril.

La méthode de la psychologie comme analyse des ensembles

Le point que l’on aborde ici, touchant la définition de la méthode de la psychologie comme analyse des ensembles, concerne évidemment aussi la méthode dialectique.

En effet, dans une perspective dialectique, il convient de prendre en compte, d'un point de vue diachronique, le mouvement de la chose même, mais aussi d'envisager celle-ci, selon l'axe synchronique, comme totalité concrète (Hegel cité par Lénine, Politzer).

La longue introduction méthodologique de Wallon à La Vie mentale expose sa conception de la psychologie dans une perspective particulière, marquée par le privilège des notions synchroniques de totalité, d'interaction qui retiennent pour l'instant notre intérêt. En fait, le lien y est établi également avec la composante diachronique de mouvement, qui intéresse en tout état de cause le modèle wallonien de la psychogenèse.

La psychologie, c'est-à-dire « l'étude de la vie mentale » y est donc définie, ceci pour la première fois, on l’a vu, comme « science de la nature et science de l'homme ». En fait, le but et l'objet de la psychologie se spécifient plus précisément comme « l'homme en contact avec le réel ». La constitution psychobiologique de l'homme, activée et encadrée par la structure particulière de son système nerveux, organise un tissu d'interactions où s'établit « le contact avec les choses », mais surtout « le contact avec les hommes », donc avec l'ensemble du milieu naturel et social. La psychologie envisage non pas « l'homme éternel », mais « l'homme réel », déterminé à la fois par les conditions de sa vie physiologique et celles de « son milieu technique, intellectuel, professionnel, social ».

La psychologie qui s'intéresse à l'ensemble des capacités et des activités de contact de l'homme réel est donc « l'étude concrète d'une réalité concrète ». De ce point de vue, l'homme n'est pas tout fait. Il se construit au cours d'un processus de développement, qui élargit et enrichit son unité, à partir d'un double mécanisme de différenciation et d'intégration.

De façon complémentaire, la psychologie se spécifie également comme « caractérologie », ou étude du caractère. En effet, le développement de l'être humain concret détermine la réalisation de son unité sous la forme d'un caractère. La psychogenèse est envisagée avant tout par Wallon, à la différence de Piaget, comme « croissance de la personne, développement proprement personnel, individuel ». A cet égard, Wallon conçoit le caractère comme « la manière habituelle et constante de réagir propre à chaque individu ». En ce sens, le caractère représente « l'indice individuel de chacun », où s'exprime « la totalité de la personne ». Il se définit encore comme « la formule pratique » de la personnalité, le mode particulier de conduites où s'actualise « le sentiment de personnalité ».

Le caractère représente, à côté de l'intelligence, c'est à dire de la composante cognitive, la composante affective de la formation de la personne, dans le contexte de cette triple détermination bio socio psychologique des faits mentaux, dont il a été question plus haut.

C'est dans le cadre des considérations précédentes que Wallon envisage cette « conception activiste de la réalité » comme méritant le nom de dialectique, propos que l’on a déjà mentionné précédemment.

Les considérations que l’on vient de formuler sur le caractère et la personnalité, tout autant qu’une conception dialectique invoquée au titre d’une totalité réelle et concrète, expriment également une perspective incontestablement clinique, bien plus qu’ expérimentaliste, du sujet psychologique. Étant à rappeler que, même si elle est aujourd’hui un peu démodée, il a existé une très riche tradition psychanalytique, remontant à Freud et Abraham en personne, et dont le dernier représentant en France semblerait avoir été Bergeret, centrée justement sur ces notions de caractère et de personnalité.

De façon essentielle, cette définition particulière de la dialectique, donc comme conception activiste de la réalité, commande la conception que Wallon se fait de l'étude de la vie mentale comme psychologie de l'efficience, en opposition à « la psychologie de la conscience », propre à la tradition idéaliste du XIXe siècle, elle-même, soulignons-le au passage, l’un des adversaires nommément visés de Freud.

Or, la méthode de la psychologie de l'homme concret ne peut consister justement que dans « l'analyse des ensembles ». De fait, toute réalité psychique comporte un ensemble de facteurs interdépendants. A tous les niveaux et dans toutes les perspectives de l'analyse psychologique, « l'ensemble a plus de réalité que les parties ». En réalité, souligne Wallon, cette notion d'ensemble comportera pour le psychologue des acceptions très variées.

En premier lieu, la psychologie de l'enfant décrit la genèse de la vie mentale selon un trajet qui procède du simple vers le complexe, c'est à dire de l'unité d'abord indivise de la personne jusqu'à son unité finale, intégrée et différenciée.

Or, dès le règne animal, « pour Piéron, toute réaction totale est psychique ». Dans la perspective de la psychogenèse de la personne, « c'est aux premières étapes de la vie psychique qu'il faut chercher ce qui est simple. Et le simple et le total commencent par se confondre ».

Dans la phase ultérieure du développement, la vie psychique s'organise selon une « hiérarchie de structures ». Tout d'abord les stades successifs de la psychogenèse se présentent chacun comme un ensemble, une structure hiérarchisée de fonctions (A/i, l/a). Mais la succession en ordre irréversible de ces stades s'intègre par ailleurs à l'ensemble génétique plus vaste que représente la psychogenèse individuelle, soit encore l’ontogenèse. En outre, on peut rattacher aussi l'ontogenèse psychique à des systèmes plus vastes : tout d'abord à l'évolution des espèces, c'est à dire à la phylogenèse et, en fin de compte comme on l'a vu, au devenir universel des formes, à « l'évolution conjointe des choses et des idées ».

Chez l'enfant comme chez l'adulte, toutes les fonctions particulières observables aux différentes étapes de la vie psychique se présentent aussi comme des ensembles. Cela est vrai au niveau des différentes espèces de conduites affectives : émotions, sentiments ; et de conduites cognitives : perception, mémoire. Par ailleurs, le fonctionnement diachronique de chacune de ces espèces de conduites développe lui-même un ensemble modulé par « l'action du temps ». Ce principe comporte une application d'une grande importance, comme on l’a vu par exemple, concernant l'échelle évolutive particulière, entre 0,6 et 3 ans, des formes successives de l'identification personnelle et sociale, au sein du couple moi-autre.

Au terme de la psychogenèse enfin, « la personnalité, le caractère, la destinée d'un individu sont des ensembles organisés ». Les différents types de caractères étudiés par les méthodes variées de la caractérologie représentent divers systèmes d'équilibre résultant des interactions entre le sujet et son milieu, où interviennent notamment les personnes et les groupes.

Les groupes, les populations au sens technique de l’analyse statistique sont aussi des ensembles auxquels a affaire la psychologie.

Ici se rencontre un problème important concernant la mentalité moderne ayant aujourd’hui cours dans le champ de ce que l’on appelle la psychologie scientifique.

La méthode consistant à restituer le mouvement de l'objet total s’oppose, en méthodologie des sciences à celle fondée sur la définition opérationnelle d'un ensemble restreint de variables indépendantes. La seconde appartient à une tradition de pensée passant par Descartes et Claude Bernard, tandis que la première relève bien plutôt justement du courant de la pensée dialectique depuis Hegel. La psychologie génétique telle que Wallon l'envisage se rattache à cette tradition dialectique, dans la mesure même où elle repose sur une méthode d'analyse des ensembles en mouvement. Le privilège d'une telle méthode exprime lui-même le principe dialectique de la totalité concrète : il n'y a de connaissance que de l'objet total, de l'ensemble exhaustif des variables en inter-action-conflit.

A l'encontre, la méthode génétique de Piaget, bien qu'elle se préoccupe également de respecter les ensembles, se rattache néanmoins d'une certaine manière à la conception bernardienne de l'analyse en variables. En effet, dans le système des interactions entre les deux composantes affective et cognitive de la personnalité concrète, Piaget ne porte par principe d'intérêt qu'à la seconde. Il l'isole alors du système total de la psychogenèse, en vue de construire une psychologie de l'intelligence. Ce préjugé analytique et réductif entraîne une description du développement intellectuel qui, tout en mettant l'accent fort sur le caractère actif du procès de connaissance, tend à minimiser le rôle du facteur affectif-social dans sa formation. Une telle approche entraîne des effets de distorsions quant à l'évaluation de la qualité et de l'allure des procès génétiques. Le développement du sujet épistémique, représenté certes comme « dialectique », est néanmoins marqué par la prévalence d'un principe d'équilibration continue, aux dépens du principe de conflit.

Une interdisciplinarité fondée sur le respect des différences

La méthode de l'analyse des totalités concrètes en mouvement est particulière à la conception wallonienne de la psychologie de l'enfant, de la psychogenèse de la personnalité. Cependant, elle comporte une conséquence d'une importance majeure qu'il convient à présent de souligner : la psychologie de l'enfant ne saurait être envisagée que dans le cadre d'une conception interdisciplinaire et comparative de la psychologie. Le principe dialectique de la totalité concrète rejoint ici celui du décloisonnement des sciences envisagé sous ses deux implications principales par rapport à la psychologie : science charnière entre la nature et l'histoire, unité interne de ses sous-disciplines. Envisageons mieux ce point important.

Comme l'écrit Wallon, la perspective « dialectique » (sic) en psychologie implique d'envisager « le psychisme comme une réalité dont l'existence et les modalités diverses ou successives doivent être expliquées par ses rapports avec d'autres réalités ».

Effectivement, toute espèce de procès psychique, dans le cadre de la psychogenèse, se présente comme un ensemble en mouvement. Or celui-ci, parce qu'il est un ensemble de variables en interaction, ne saurait être compris par simple dissociation en variables élémentaires. En effet, celles-ci peuvent ne pas préserver la constance de leur qualité, de leur rôle et de leur mécanisme, selon les paliers du développement. Il en est ainsi de la fonction intellectuelle suivant qu'elle intervient dans un stade à dominante intellectuelle ou au contraire à dominance affective. La même remarque concerne les conduites affectives, selon leur statut dominant ou au contraire subordonné, dans la séquence des stades.

C'est pourquoi la méthode génétique, en psychologie de l'enfant tout d'abord, est par définition comparative. L'analyse des ensembles en mouvement ne peut s'effectuer que dans le cadre d'un ensemble d'ensembles. L'étude d'un type particulier de genèse implique la prise en compte des analogies, mais surtout des différences, que présente son mouvement avec d'autres formes plus ou moins apparentées de procès.

Ainsi l'analyse des stades généraux de la psychogenèse infantile, celle aussi de l'évolution de fonctions particulières à travers la séquence des stades, par exemple l'intelligence, suppose la référence à certaines sources privilégiées de comparaison : tout d'abord l'enfant lui-même, et on verra un peu plus loin selon quel procédé. Mais aussi bien l'adulte, et enfin l'animal, l'arriéré mental, et les formes archaïques de la pensée sauvage.

La méthode génétique et comparative consiste à comprendre la genèse des structures chez l'enfant, non en l'assimilant à, bien plutôt en la différenciant de divers autres types de procès, dont les vitesses et les points d'arrivée sont aussi différents que possible. Pris en soi, le procédé comparatif comporte un caractère spontanément dialectique à la condition de s'appliquer à éviter « la superstition du même », et à « marquer les différences ». C'est pourquoi, il n'est fructueux que si « les ensembles, les systèmes, les séries » comparés ne sont pas « trop semblables », et même sont « irréductibles entre elles ». Dans cette perspective, la comparaison par marquage des différences comporte un intérêt génétique de grande importance : en effet, elle permet d'identifier, dans l'évolution psychique de l'homme mais aussi des autres espèces, les lieux et les procès de « passage entre des formes et des conditions diverses d'existence ou de fonction ».

La comparaison entre l'enfant et l'adulte est fondamentale en raison de leurs différences, mais aussi du fait que « l'enfant tend vers l'adulte comme le système vers son équilibre ».

La comparaison entre l'enfant et l'animal, en particulier le singe, permet de mettre en évidence que le langage est la différence radicale qui les sépare.

La comparaison entre l'enfant et le primitif permet de marquer aussi leur différence. L'enfant ne sait pas encore utiliser les techniques matérielles et idéologiques de la civilisation, alors que ces techniques font défaut chez le primitif : « les causes d'insuffisance, loin d'être les mêmes, sont inverses ».

La méthode de comparaison pathologique entre l'enfant normal et l'arriéré mental est la première forme comparative que Wallon a utilisée et elle a joué dans son œuvre un rôle épistémologique majeur. En effet, de façon très dialectique encore, « l'enfant normal se découvre dans l'enfant pathologique », autrement dit dans un mode différent et même opposé de fonctionnement. Dans cette perspective, Wallon a élaboré un modèle des stades du développement chez l'enfant normal à partir de ses observations sur les arriérés mentaux. Chez l'enfant normal, le rythme précipité de l'évolution provoque des phénomènes de chevauchement entre stades successifs. Au contraire, chez l'enfant pathologique, la psychogenèse s'est fixée à un certain niveau sur un type unique et simplifié de comportement, parfois avec une perfection de modèle.

La neuropathologie de l'enfant et de l'adulte, la psychologie normale de l'adulte, l'éthologie animale, et l'ethnographie organisent donc l'ensemble des comparaisons externes.

Cependant, l'étude de la psychogenèse suppose aussi un ensemble de comparaisons internes, qu'il y a lieu d'ailleurs, par précaution méthodologique, d'effectuer avant les précédentes.

L'enfant doit être comparé avec lui-même aux différents moments successifs de son développement. Chaque stade doit être identifié en fonction de ses conditions neurologiques et sociales, et resitué alors en son « intégration dans l'unité mouvante du tout », langage très hégélien, bien plus hégélien d’ailleurs que marxiste. L'analyse génétique trouve ici un cadre comparatif non seulement dans la série totale des étapes de l'ontogenèse psychique, mais aussi dans la physiologie du système nerveux : l'échelonnement de ses différents étages selon un double mécanisme d'intégration et de différenciation reflète les étapes successives de la phylogenèse. Les mécanismes psychologiques de l'intégration et de l'alternance fonctionnelle trouvent leurs bases à la fois matérielles et analogiques, sous forme de condition nécessaire mais non suffisante, dans des types correspondants de fonctionnement nerveux et physiologique. Ainsi de l'intégration, dont on vient de parler, des fonctions du système cérébro-spinal ; ainsi également de l'alternance chez le nouveau-né entre le sommeil et l'appétit alimentaire.

L'analyse comparée des ensembles représente donc tout d'abord le procédé essentiel d'une double méthode génétique et pathologique. Celle-ci permet en premier lieu d'édifier une psychologie intégrale de l'enfant selon les dimensions normale et pathologique. Dans ce cadre de départ, elle produit aussi une description des types psychophysiologiques normaux, qui ouvre la voie d'une caractérologie, d'une typologie de la personnalité, dans la double perspective, comme on l’a déjà envisagé et comme on va le voir mieux encore, de la psychologie différentielle et de la psychologie clinique.

Cependant, l'analyse comparée des ensembles, en particulier la méthode génétique et pathologique, son instrument principal, permettent aussi de prolonger et d'élargir la psychologie de l'enfant dans le cadre plus englobant d'une psychologie générale conçue comme science de l'homme. Cette psychologie interdisciplinaire et totale est orientée par le dessein privilégié d'une connaissance de l'adulte à travers l'enfant, enrichie par le trajet complémentaire de la connaissance de l'enfance référéà l'adulte. Mais elle se présente aussi comme le cadre unificateur de l'ensemble des disciplines de la psychologie réparties entre les deux composantes biologique et sociale, entre la nature et l'histoire : donc la psychophysiologie, l'éthologie animale et humaine, la psychologie de l'enfant, la psychologie générale de l'adulte, la psychologie pathologique, la psychologie clinique de la personnalité, la psychologie différentielle des aptitudes. La psychologie sociale y intervient par le biais de l'étude des groupes et des milieux : en particulier la famille et l'école. S'y ajoute également la psychologie transculturelle, une discipline depuis en plein développement Enfin en dépendent les principales branches de la psychologie appliquée, principalement la psychologie scolaire et la psychologie du travail.

L'analyse comparée des ensembles représente la méthode indispensable à la psychologie de l'enfant et à sa généralisation en psychologie de l'homme concret. Mais en dehors de ce procédé essentiel, la psychologie de l'efficience, dans le souci de multiplier les perspectives sur le réel, importe dans son champ et adapte à ses problèmes la méthodologie générale de l'analyse scientifique. A l'opposé de la psychologie de la conscience, elle ne répudie pas l'usage du nombre, et cherche à découvrir des rapports objectifs de causalité. Cependant, la « surdétermination » de ces rapports confère de ce fait même à la causalité des procès psychiques « un aspect de probabilité ». Aussi bien l'analyse des variables particulières doit-elle être toujours subordonnée à la considération de l'ensemble, comme « totalité dans son actuelle complexité ». Même à faire usage du nombre en psychologie, « le déterminisme est dans le tout ». L'apparition de comportements plus complexes chez l'homme implique à la fois, et de façon paradoxale, un déterminisme plus strict et une plasticité accrue. On comprend ici que Wallon s’intéresse beaucoup au progrès des méthodes statistiques à son époque, tout en posant que celles-ci doivent toujours être subordonnées à un projet et une perspective ensembliste, sans jamais laisser le dernier mot à la seule analyse des variables.

Concernant les méthodes particulières de la psychologie, Wallon accorde une grande importance aux techniques conçues en vue de l'étude objective et « armée », comme on dit couramment, de la personnalité. Il s'agit tout d'abord de la mesure des aptitudes au moyen des techniques de la psychométrie, dans le cadre de la psychologie différentielle. Cependant, l'ensemble de ses aptitudes n'est pas tout l'homme, n'explique pas toute « l'histoire individuelle ». C'est pourquoi, dans une approche de nature plus clinique, un autre type de méthodes est représenté par l'observation au moyen de questionnaires, ou encore au moyen de tests de personnalité. Parmi eux, on distingue les tests projectifs (Rorschach), et ceux construits au moyen de la méthode statistique de l'analyse factorielle (MMPI). L'intuition du clinicien doit en dominer les résultats. Ces vues, exprimées voici trois quarts de siècle, définissent encore de nos jours les principes généraux de la formation méthodologique du psychologue praticien.

Dans son souci d'accueillir toutes les formes de la réalité concrète, d'aborder l'ensemble des différents systèmes de relations, la psychologie de l'efficience se refuse en fait à toute unité de méthode. Il faut faire l'essai de méthodes particulières, bien qu'elles soient encore suspectes à beaucoup, par exemple la graphologie - et on n’aurait que trop entendu Wallon de ce point de vue. Il est arrivé souvent, dans l'histoire, dit-il avec pertinence, que des sciences naissent de pratiques réprouvées par la raison : ainsi de la chimie issue de l'alchimie. De façon plus générale, l'activité magique et mythique représente le premier pas vers la technique, elle annonce même le caractère normatif et prédictif de la raison scientifique. Mais aussi, « par une sorte de choc en retour », les formes de savoir dont celle-ci est le moyen ont contribué à « une graduelle désubjectivisation » de cette conscience confuse et anthropomorphique qui a servi de premier berceau à la science.

Le caractère interdisciplinaire de la psychologie, à l'intérieur comme à l'extérieur de son champ propre comporte encore un aspect d'une particulière importance : il s'agit de la fonction épistémologique de la psychologie générale à l'égard de l'ensemble des sciences. A ce propos, l'occasion s'offre de repérer encore une autre forme des procès d'interaction.

D'une part, la psychologie de l'homme concret doit prendre en compte les différents systèmes de relation qui résultent pour lui de sa double insertion dans l'évolution des formes naturelles et dans le mouvement de l'histoire sociale. Pour cela la psychologie doit puiser dans les résultats des autres sciences. Mais elle leur rend aussi ce qu’elle leur a emprunté. En effet, aucune science ne peut se désintéresser du problème de « l'action de l'homme dans la connaissance ». De ce point de vue, la connaissance scientifique de l'objet implique, à terme, l'analyse de l'activité du sujet. A cet égard, et réciproquement donc, les autres sciences font appel à la psychologie, pour en recevoir une théorie du sujet. La psychologie ouvre sur « la mise au point critique », c'est-à-dire l'épistémologie des sciences.

On retrouve ici la question soulevée précédemment à propos de l'argument de Comte sur l'objet-sujet, et aussi, du principe d'indétermination d'Heisenberg : l'activité exercée par le sujet savant sur l'objet le révèle de ce fait même comme sujet. Pour son compte, Piaget a également conçu et réalisé le projet d'une psychologie du sujet comme fondement épistémique de l'ensemble des sciences, dans le cadre d'une organisation en spirale de la production du savoir. Mais sur ce point, Wallon trouve à critiquer la conception de Piaget, en dépit même de son esprit interdisciplinaire : « Dans la recherche même des conditions de la pensée, la psychologie déborde l'histoire des sciences et la théorie de la connaissance. Elle se réfère à l’ontogenèse, à l’ethnographie, à la psychopathologie, à la zoologie. Ce n’est pas qu’il faille la considérer à la manière d’une science des sciences, d’une spéculation quintessenciée – mortel danger pour elle »6.

On objectera peut-être que ces conceptions sont en grande partie démodées, parce que l’histoire de la psychologie depuis 60 ans a suivi un autre chemin que celui dont Wallon lui traçait le programme dans les textes précédents. C’est en grande partie vrai dans la mesure où la vision d’une unité de la psychologie centrée autour de la psychologie de l’enfant - ce qui a été aussi dans un esprit sensiblement différent le projet de Piaget - a pris un tout autre chemin, celui indiqué par Lagache d’un mariage de raison entre la psychologie clinique et la psychologie expérimentale, avec dominance de droit si possible de la première sur la seconde. Et on a bien vu, de ces deux points de vue, ce qu’il en est advenu. Au point de justifier le propos de Shakespeare selon lequel le spectacle du monde n’est qu’une comédie et l’histoire une farce jouée par un idiot. Toutefois, ce qui reste de la tentative de Wallon, c’est moins ce qu’il a projeté que ce qu’il a décrit et réalisé lui-même, et qui représente une critique vraiment décisive de ce qu’il y aurait eu lieu dans un passé encore peu lointain de ne pas faire, de ce qu’il y aurait lieu également dans le présent de ne pas continuer à faire, de ce qu’il conviendrait plutôt et en contrepartie de faire, si du moins il en était encore temps.

En conclusion, se réclamer d’un point de vue marxiste, voire même du matérialisme dialectique en psychologie, comme a cru devoir le faire parfois Wallon, c’est tout autre chose que d’être un chercheur et un professeur en psychologie inscrit de surcroît au Parti communiste. Cela n’a même rien à voir. Wallon a introduit en personne la notion de dialectique matérialiste dans l’usage de la langue française une dizaine d’années avant d’être été officiellement membre du parti communiste. N’en déplaise aux rieurs, il fallait tout de même le faire. En tout cas, cette perspective permet d’envisager que la notion de dialectique matérialiste - la dialectique fût-elle matérialiste - est bien plus un point d’aboutissement qu’une innovation incongrue dans l’histoire de la philosophie.

Quelques remarques à propos des « erreurs » de Wallon

René Zazzo parle quelque part dans son ouvrage sur Psychologie et marxisme des erreurs de Wallon sans plus de précisions, ce qui interroge l’historien d’idées, s’il se veut au moins aussi précis qu’impartial7.

Il est assez piquant de se remémorer aujourd’hui que Wallon a été un partisan de la méthode globale d’apprentissage de la lecture, une nouveauté introduite à l’époque par le belge Ovide Decroly, dont Wallon était un adepte fervent, légitimant le bien-fondé d’une telle approche par le caractère syncrétique de la perception enfantine.

On sait qu’à une certaine époque en France certaines directives administratives dont les initiateurs n’ont pas laissé dans l’histoire de noms bien précis ont attribué à la méthode globale d’apprentissage de la lecture quasiment l’entière responsabilité de l’ensemble des troubles de l’apprentissage scolaire, le remède devant consister dans la réhabilitation de la méthode strictement analytique et alphabétique, qui aurait été soi-disant celle des hussards noirs de l’ancienne école de la République. Cette idéologie habilement diffusée a pénétré aujourd’hui partout à tel point que cette diabolisation de la méthode globale est devenue un lieu commun dans l’opinion publique.

En fait, la méthode globale sous sa forme pure, consistant à faire apprendre les mots entiers par cœur n’a jamais pu être pratiquée sous cette forme. Par ailleurs, il est évident que la méthode purement analytique, consistant à recomposer le mot entier à partir de ses éléments littéraux est largement impraticable dans une langue comme le français où la graphie est souvent très éloignée de la phonie, ce qui est le cas aussi en anglais. Cette question comporte toutes sortes d’aspects linguistiques, parmi lesquels celui des diphtongues, et également celui des homonymes, c’est-à-dire des entités linguistiques qui ne se prononcent pas du tout comme elles s’écrivent. Ferdinand de Saussure parle de cette situation dans son Cours de linguistique générale, en l’attribuant à une tendance archaïsante très ancienne propre aux lettrés et à certains milieux de l’administration monarchique française, dont les traditions corporatives remontaient à l’époque médiévale.

Il suffit d’observer avec soin un enfant français en cours d’apprentissage de la lecture pour se rendre aussitôt compte qu’il procède de soi-même en utilisant les deux méthodes de façon plus ou moins combinée selon les textes. De la même manière, les innombrables méthodes de lecture ont toujours utilisé des dosages variables de ces deux approches, présentes même dans les manuels les plus récents. La pédagogie des maîtres est très variable aussi selon leur personnalité et également les personnalités des différents enfants.

Parmi les erreurs de Wallon, on serait très vétilleux aujourd’hui de lui reprocher d’avoir cité dans ses articles plus spécialement consacrés à l’exposé de la dialectique matérialiste assez souvent, outre Marx et Engels, le nom de Lénine (Staline un seule fois à mon souvenir), dont il y a à dire qu’il fait preuve d’un incontestable talent philosophique aussi bien dans ses Cahiers philosophiques sur la Logique de Hegel que dans son ouvrage intitulé Matérialisme et empiriocriticisme dirigé contre le philosophe néokantien et positiviste August Mach. On ferait peut-être aussi la moue à lire le jugement positif porté à l’occasion par Wallon sur les travaux des biologistes Lyssenko et Mitchourine, qui avaient défrayé la chronique, en pleine époque stalinienne, pour avoir, en opposition au caractère soi-disant bourgeois de la théorie darwinienne de la sélection naturelle, réhabilité la doctrine lamarckienne de l’hérédité des caractères acquis8. Ceci dit, un certain nombre d’auteurs ont pris le parti de considérer que cette question n’était pas pour autant tout à fait réglée, et qu’il n’était pas absurde d’introduire dans le corps de la théorie darwinienne une dose raisonnable de lamarckisme (Piaget, Leroi-Gourhan, Changeux, etc.). Mais c’est là un autre débat. En tout cas, les préhistoriens notoires depuis Leroi-Gourhan, c’est le cas par exemple d’Yves Coppens, conçoivent la dernière phase de l’hominisation comme un processus où l’homo poursuit et parachève le modelage de son propre organisme par son comportement actif. Cette idée, sauve qui peut ! s’accommode d’un schéma tout autant lamarckien que darwinien de l’évolution. Mais nous ne savons encore à peu près rien sur les mécanismes de ces phénomènes. Et on ne croit pas volontiers que les préhistoriens contemporains aimeraient à s’expliquer en débat public sur les aspects purement théoriques de cette question très délicate.

Une autre erreur aussi de Wallon est certainement de s’être entouré d’une équipe de collaborateurs dont aucun n’a jamais eu la moindre capacité ni même le réel souci de préserver la grande profondeur de sa pensée.

A lire les platitudes que ses proches associés ont pu écrire sur les points nodaux de sa démarche scientifique et surtout le cadre incontestablement philosophique de celle-ci, on éprouve concernant Wallon, à peu près ce que Baudelaire formule de l’albatros, qu’au milieu même des siens, « ses ailes de géant l’empêchaient de marcher »9.

Zazzo, qui n’est pas tout à fait sans mérite, se tient auprès de Wallon comme son principal disciple, à peu près comme le « héron » de la Fable de La Fontaine aux côtés de l’albatros. Ses propos sur la dialectique pour expliquer « dans une lettre aux psychologues américains »10 sa mise en œuvre dans la psychologie de Wallon et son bon usage en psychologie de l’enfant sont d’une fadeur et d’une mièvrerie à la limite du supportable. Zazzo ne ressemble pas du tout à Wallon. Il est d’un esprit beaucoup plus comportementaliste. Et surtout son attitude d’hostilité affichée, parfois même ses ricanements contre la psychanalyse - « le château de cartes de Freud et ses prophéties »11 - sont sans commune mesure avec l’attitude beaucoup plus nuancée de Wallon, en définitive bien plus positive que négative, même si parfois très ambiguë, en tout cas ambivalente et fluctuante selon les textes. Pour ne pas parler de son acharnement ridicule à réfuter le stade du miroir de Jacques Lacan, au moyen d’expériences où il n’imagine rien de mieux que d’enfermer les mères des enfants dans des sortes de cages (« des cages-à-mères », oui), pour briser toute espèce de contact entre les deux coupables12. Wallon, ainsi que Piaget, ont toujours reconnu en Freud un géant de leur propre taille. Tandis que l’attitude personnelle de Zazzo anticipe tout à fait, déjà trente auparavant, sur ce que nous avons aujourd’hui sous les yeux, avec l’affaire du Livre noir de la psychanalyse, la même attitude de rejet de nature affligeante, et d’ordre aussi bien affectif que scientiste.

On se demandera encore longtemps pourquoi les meilleurs psychologues en France ont affiché cette tendance, dès après la Deuxième Guerre mondiale, à se jeter- les mains tendues et en riant, comme amoureusement - dans les bras de la psychologie américaine, Zazzo et aussi largement Lagache, mais pas du tout Anzieu, et encore moins évidemment Lacan, dont l’Amérique est la tête de Turc, et quasiment, comme disent les Iraniens, le Grand Satan.

La classique et profonde, et toujours ô combien très actuelle, histoire des moutons de Panurge dans Rabelais offrirait tout de même un moyen intellectuel pour réfléchir à cette situation. Le penchant à l’aliénation culturelle de tout notre pays fait songer à ces images filmiques saccadées, saisies en 1945, de filles en socquettes blanches, riant de toutes leurs dents et grimpant sur les chars américains, pour embrasser les vainqueurs et leur verser du vin. Ces manifestations populaires sont aisément compréhensibles mais ne sauraient tout de même pas fonder une attitude intellectuelle très justifiable.

Arnold Gesell a été un très grand psychologue de l’enfant, comme peut le montrer aisément le résumé essentiel de ses idées dans le Tableau synoptique figurant à la fin de notre livre. Sa démarche, d’une couleur parfois curieusement dialectique, et sans probablement qu’il s’en doute, le rapproche très souvent beaucoup plus de la mentalité européenne et de l’esprit aussi bien de Wallon que de Piaget - c’en est même frappant - que du béhaviorisme. Un George Miller, qui argumentait de manière entêtée et avec talent contre les idées de Piaget touchant la prévalence de la logique sur le langage, et qui a fondé la psychologie cognitive américaine pour en critiquer ensuite les excès, est aussi un grand personnage. On n’oubliera évidemment pas non plus l’immense talent des travaux de Stanley Milgram sur la soumission à l’autorité, ainsi que de Rosenthal et Jacobson, sur l’effet Pygmalion, dont la portée révolutionnaire contre l’ordre établi, aussi bien à l’Ouest qu’à l’Est, ont fait qu’ils ont été pratiquement biffés de la mémoire culturelle confiée aux manuels, ainsi qu’on martelait jadis les noms des pharaons indésirables. Certains articles américains reflètent parfois des talents de psychologues hors du commun, investis d’une créativité et d’une dynamique intellectuelles que l’on ne voit jamais plus en Europe continentale. Voyez par exemple le texte d’Anne Treisman, de l’Université de Berkeley dans l’Introduction aux sciences cognitives de Daniel Andler. Il y a évidemment aussi de très grands talents en Angleterre : Bartlett, Bower.

A côté de cela, des pans entiers de la psychologie sociale anglophone reflètent, de façon évidemment inconsciente, une misère de l’ego oeconomicus americanus, dont l’esprit européen, s’il avait toujours la causticité de Voltaire, pourrait tirer de véritables leçons d’éthique humoristique appliquée. On a essayé de montrer cela ailleurs et on n’y reviendra pas dans le détail (Jalley, 2006, ch. 15). Il y a dans la mentalité américaine un côté « mécanique » auquel l’habitus européen est toujours resté complètement réfractaire en son fond. Le succès populaire des idées de Watson et de Skinner pour œuvrer par les techniques du conditionnement à la propagation du bien être social a été, à un moment, un véritable raz-de-marée, un phénomène de masse incroyable aux USA. Une soirée consacrée par la chaîne Arte à ce sujet montrait récemment des documents filmiques d’un grand intérêt, de foules courant dans les rues après le bonheur, provoquant le même effet comique, mais totalement involontaire, que les figures de Charlie Chaplin et de Buster Keaton, qui sont bien en réalité des critiques de cet univers-là (Les temps modernes, Le dictateur de Chaplin). Aujourd’hui les grandes figures des chantres du béhaviorisme : Hull, Dollard, Miller, Hovland nous apparaissent comme autant de totems monumentaux d’une significativité à peu près aussi expressive que les pierres monstrueuses de l’Île de Pâques.

Cela fait quelque temps que tout un courant de la récente philosophie française, après avoir courtisé Lacan, s’est complètement détourné de la psychanalyse, pour retrouver le fil d’un dialogue déjà installé dès les années 1970 avec la monotone philosophie analytique anglo-saxonne, et ouvrir à partir de là, dès les années 1990 environ, une fenêtre nouvelle sur le paradis des sciences cognitives (Engel, Introduction à la philosophie de l’esprit, 1994). Ce qui se cherche à partir de là, c’est probablement un retour bewustlos, sans conscience comme dit Hegel, à l’ancien courant européen des philosophies de la connaissance (Kant, Hegel, Husserl), que l’on va rechercher sur la sollicitation de l’american way of thinking, probablement parce que l’on n’ose plus aller leur rendre visite en personne. A côté de cela, bien entendu, Deleuze, Derrida, Badiou, c’est tout autre chose. Eux sont évidemment du côté de la vieille Europe.

On ne saurait évidemment avec bon sens reprocher à Wallon de n’avoir pu empêcher tout cela. Mais comme il a toujours cherché à faire oublier sa formation philosophique de base, qui transparaît à chaque ligne de son œuvre, il a toujours tendu aussi à s’environner d’un entourage de capacités secondaires. Ses compagnons du Parti communiste n’ont jamais rien compris à son œuvre. On raconte qu’un professeur de psychologie communiste à la Faculté de…dans les années 1960 ne quittait jamais son amphi sans laisser écrit en grosses lettres à la craie sur le tableau, après l’avoir bien réexpliqué aux étudiants à chaque fois, le résumé de sa pensée : S-R, stimilus-réponse, rien d’autre que le sigle indicatif du béhaviorisme watsonien. Normal, non ?13

J’ai mentionné ailleurs le propos de Didier Anzieu, déclarant qu’il avait tenté dès ses débuts même à l’université de s’orienter vers la recherche plutôt que vers l’enseignement, moyen de gagner plus de solitude tout en délimitant davantage les relations collégiales. Ceci parce que, disait-il, il avait été très déçu par le niveau intellectuel plutôt médiocre de ses collègues. Anzieu arrive comme assistant de Lagache à la Sorbonne en 1951, en même temps que Maisonneuve et Moscovici, où lui-même succède à Bresson, et il sera nommé professeur à Strasbourg en 1955. L’opinion négative d’Anzieu ne désignait ni Lagache ni même Piéron, ami de Wallon et d’une grande ouverture d’esprit relative, mais très possiblement une personnalité comme Fraisse, dont l’enseignement de Travaux pratiques paraissait à ras de terre aux étudiants de philosophie alors obligés d’obtenir le Certificat de Psychologie générale14 Bresson se faisait remarquer surtout par une faconde agressive et une forme de causticité dirigée à peu près contre tout, pour résumer les traits remarquables qui ont fait l’essentiel de sa carrière de Directeur à l’EHESS15, à la tête d’un laboratoire dont l’activité essentielle était polarisée par l’objectif de refaire les expériences de Piaget, pour voir si par hasard il n’avait pas pu se tromper. C’est dans ce contexte peu encourageant qu’ont pu surgir à nouveau, déjà dans le cours des années 1950-1970, des idées complètement dépassées au plan de l’histoire de la philosophie, par exemple le thème, dont on a parlé à plusieurs reprises (Jalley, 2004, 2006) comme défendu aujourd’hui en particulier par Roger Lécuyer, d’une dérivation de l’intelligence à partir de la perception, et dont la repousse bizarre se rattache très probablement aux travaux menés à l’époque par Éliane Vurpillot, dans le cadre du Laboratoire de Paul Fraisse, qui les présentait comme de « niveau international », propos que l’examen attentif de publications dépourvues de toute innovation effective fait paraître avec le recul comme bien exagéré16.

Le premier fléchissement du niveau d’inventivité et de qualité de la psychologie française a subi une nouvelle cassure après 1968, dans la période qui a suivi le départ de Piaget de la Sorbonne (1952-1963), dont la présence avait assurément contribué et même servi à le camoufler un moment. Mais on vient d’identifier son origine comme déjà bien antérieure. Rappelons aussi que Merleau-Ponty achève sa carrière de Professeur au Collège de France en 1960. Les résumés de ses cours montrent, bien qu’il n’ait réellement rien inventé en tant que psychologue - Guillaume le traitait déjà de philosophe et Piaget ne l’estimait pas du tout - un niveau de prestation très brillant.

Il semble bien que ce soit dès la fin de la Deuxième Guerre mondiale que le milieu intellectuel de la psychologie scientifique française se sente déjà en difficulté pour renouveler ses représentants aussi bien que sa vitalité idéologique. Guillaume et Delacroix ont été des professeurs et des écrivains intéressants, assez prestigieux pour contrecarrer la carrière du chargé d’enseignements Wallon à la Sorbonne. Le fait singulier est que l’on ait pu envisager, lors du départ de Guillaume en 1947, de le faire remplacer dans une chaire de Professeur à la Sorbonne par Ignace Meyerson, alors que celui-ci mettra encore quelque temps avant d’achever sa thèse, et devra finalement céder la place pour la chaire en question à Lagache.

Piaget était une personnalité dont le voisinage n’a pas favorisé toujours le développement d’individus créateurs autour de lui. Un personnage bien doué comme Pierre Gréco en aurait été anéanti. Cependant, on peut tout de même considérer que l’influence globale de sa pensée a exercé des effets plutôt féconds et rénovateurs à long terme sur le riche milieu traditionnel de la psychologie suisse : Inhelder, Rey, Cellérier, Mounoud, Bullinger, Doise.

Paul Fraisse, qui était doté d’une personnalité plus contrariante encore que Piaget pour l’autonomisation de ses proches collaborateurs, mais sans en avoir du tout l’immense génie, devrait être considéré comme l’un des principaux artisans de l’état de dévastation où se trouve aujourd’hui réduite la psychologie française. Le plus curieux est qu’il n’était pas dépourvu d’une certaine conscience de la progression lente de ce désastre inexorable. J’ai mentionné ailleurs le fait qu’il avait songé pendant une période à la création d’une agrégation de psychologie, apparemment en vue de renforcer la sélection des enseignants chercheurs. Or, depuis la publication de mon ouvrage de 2004, un détail curieux m’a été rapporté par un ex-collègue de mon ancienne université17 qui, pour habiter près de chez lui à Chatenay-Malabry, avait l’occasion de bavarder parfois avec lui. Fraisse lui aurait dit à plusieurs reprises que le grand regret de sa vie était de n’avoir pas réussi à installer une circulation réelle de la psychologie entre l’université et l’enseignement secondaire. Il est vrai que, du côté de l’enseignement secondaire, Georges Canguilhem, et certains de ses collègues inspecteurs généraux, ainsi Dina Dreyfus, s’appliquaient au contraire à comprimer au maximum la plage existante de la psychologie dans les enseignements de terminales, place qui subsistera reconnue comme telle jusqu’en 1960, où ont été inaugurés de nouveaux programmes up to date, avec pour titre « la connaissance » et « l’action ». Il est vrai aussi que ce que Fraisse apportait aux philosophes dans son petit panier à pique-nique n’avait guère de quoi les allécher, si l’on considère que sa version de la psychologie, c’était à peu près le béhaviorisme avec, probablement pour préserver l’exception française - une coloration personnaliste en hommage à Emmanuel Mounier ! - grosso modo l’hypothèse du trajet jugé plausible d’une âme continuant à vaquer à ses occupations entre le stimulus et la réponse (S et R), et qu’il appelait justement P (personality, pardon…Personnalité).

Avec Wallon, c’était un monde ancien qui disparaissait, une culture qui a tenté de se survivre par-delà la Deuxième Guerre mondiale, mais pour voir éteindre son influence effective en France après 1950. En réalité, c’est dans le dialogue posthume que le suisse Piaget mène avec lui encore un temps assez long dans son œuvre jusqu’en 1965-1970, que la pensé wallonienne survit encore un moment en un autre pays que le sien. La figure emblématique de Wallon, malgré son importance réelle dans l’absolu, n’a su ni pu prendre aucune prise sur l’avenir de la psychologie française. Pensée trop difficile, et colorée de marxisme, un comble en pleine Guerre froide ! C’est du moins ce que tend à imposer un examen de l’état des lieux de la psychologie française, vu du moins de la place de Paris, d’où a légiféré comme urbi et orbi depuis 1950 l’Université hégémonique René Descartes Paris V. Lors de l’installation des nouveaux amphis de l’Université René Descartes, où Wallon aura mené en fait toute sa carrière, leur dénomination a donné lieu à une palette de choix très instructifs : deux psychanalystes, ce qui est un aveu non équivoque de l’actuel dysfonctionnement institutionnel (Lagache, Anzieu), Fraisse évidemment, et enfin le sociologue Halbwachs dont les mânes respectables continuent à se demander ce qu’elles sont venues faire en pareil voisinage. Le fait aussi que Wallon soit à peine mentionné dans les deux ouvrages français les plus récents concernant l’Histoire de la psychologie dit bien le tissu complexe de préjugé, de désaveu et de désarroi où se trouve à l’heure actuelle plongée toute la discipline (Nicolas, 2001 ; Braunstein-Pewzner, 1999).

En réalité, le tissu provincial de l’Université française, pour ce qui est de la psychologie, comporte encore, après 1950, un réseau résiduel de personnalités qui ont connu et reconnu Wallon, et qui toutes en ont subi l’influence plus ou moins directe, étant entendu aussi que ce réseau n’a jamais pesé d’un grand poids sur les destins de la politique disciplinaire à peu près entièrement décidée depuis un demi-siècle, insistons-y encore, dès la place stratégique du grand Paris : Philippe Malrieu, Jean Château, Pierre Artemenko, mis à part aussi en sciences de l’éducation, Maurice Debesse, Guy Avanzini, et Jacques Wittwer. Ce facteur politique contribue en partie à contrarier la juste appréciation d’un bilan objectif de la psychologie française, même si aujourd’hui s’impose la triste et définitive constatation que la relève au plan national tout entier en est compromise par les effets nocifs irrémédiables de cette politique disciplinaire. En fait, les personnalités qui viennent d’être nommées n’auront jamais eu les moyens, sinon intellectuels, en tout cas en termes de pouvoir politique et d’influence institutionnelle, encore moins que Wallon, de faire école.

Wallon reste présent toutefois d’une certaine manière dans la dénomination d’un vaste réseau de lieux relevant de l’institution éducative, au moins dans les municipalités d’orientation démocratique, mais aussi et surtout, au-delà de cet aspect de pittoresque local, dans l’activité des psychologues scolaires que l’on voit œuvrer partout, en nombre insuffisant mais de façon plutôt efficace, dans le tissu de l’appareil scolaire, à réparer les dégâts d’un large registre de nuisances de tous ordres, même à leur voir toujours contester obstinément le titre de psychologues.

On ne sait pas exactement si et combien Wallon a dirigé de doctorats d’état, et même la thèse de son principal disciple René Zazzo sur les jumeaux, soutenue en 1958. On a parlé ailleurs (Jalley, 2004) de la déchéance progressive de l’institution doctorale à partir de 1968, sujet sur lequel on ne s’appesantira pas à nouveau, sinon pour insister sur le fait que la crise actuelle de la psychologie universitaire n’est pas à référer aux seuls effets nocifs du gouvernement de celle-ci à partir de la petite camarilla de noyau parisien, dont on a retracé aussi au même endroit le portrait significatif. Le mécanisme de la fabrication des doctorats en série s’est propagé dans le milieu même de la psychologie clinique, et bien plus d’ailleurs dans ce milieu que dans celui même de la psychologie objective, sans parler d’autres disciplines aspirant à un plus vaste soupirail de reconnaissance sociale. Juliette Favez-Boutonier, aux prises en des algarades incessantes avec Paul Fraisse, avouait avoir pour politique de recueillir le chiffre maximal d’inscriptions en doctorats et de produire le maximum de soutenances, en vue d’offrir suffisamment de troupes pour occuper la place en face du camp rival 18. Ce sont là les nouvelles mœurs promues dans la période d’après 1968, surtout dans les « disciplines nouvelles », c’est-à-dire non traditionnelles, et bien décrites dans l’ouvrage classique de Pierre Bourdieu sur l’Homo academicus (1984).

A cet égard, certains chiffres de soutenances de doctorats, déjà évoqués aussi ailleurs, laisseraient sans voix (Anzieu : 63 ; Ricoeur : 146, contre 9 respectivement à Lévi-Strauss et Derrida, et 1 à Lacan). Il n’est guère possible à un homme seul de lire autant de thèses, au moins leur texte intégral, à moins qu’il ne s’agisse de fantômes, que dis-je ? des squelettes de thèses, ou à moins encore que le Directeur en titre ne délègue plus ou moins ses fonctions à des directeurs subordonnés, par exemple des maîtres de conférences entretenant l’espoir d’ailleurs souvent déçu d’améliorer par ce surcroît de « servitude volontaire » leur curriculum vitae. On a vu les deux phénomènes. Anzieu a parfois décerné des doctorats d’état à certains psychanalystes membres de l’establishment de ladite profession pour environ 200 pages, une centaine pour un petit livre et une centaine d’autres pour un document de « présentation » dactylographié19. Ces années dernières, les phénomènes de lieutenance pour directions de doctorats dont on vient de parler seraient devenus une pratique répandue dans telle université parisienne, sinon d’autres, au point même d’avoir motivé, a-t-on prétendu aussi, une mission d’inspection de la part du Ministère.

En tout cas, l’incapacité à assimiler de Wallon, le plus grand psychologue français20, non seulement sa pensée, mais pas même son patronyme, fût-ce comme parrain d’un seul amphithéâtre d’université sur le territoire national, est bien un symptôme, de surface peut-être, en tout cas irréfragable, de l’incurable maladie dont se trouve affectée aujourd’hui la psychologie française. J’ai toujours entendu dire, par un faisceau de témoignages convergents, que les psychologues universitaires parisiens des années 1970-1990 n’avaient pas lu une ligne de Wallon, pour le trouver d’un profil scientifique et philosophique trop abrupt, ou peu canalisable vers l’opérationnalisation expérimentale. A noter toutefois qu’un courant d’idées relativement proche de l’esprit de Wallon est revenu à la surface avec la découverte tardive dans les années 1980-1990 des idées de Vygotski, qui parfois lui ressemble bien plus qu’à Piaget, et qui a marqué un très petit nombre de chercheurs français, ce dont on parle ailleurs (10.1., 10.11.).

Biographie d’ Henri Wallon

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[21] Delanoue Paul : 1973, Les enseignants. La lutte syndicale du Front populaire à la Libération, Paris, Éditions sociales, 333.

[22] Ibid. : 187-218.

Notes

1  Propos opposé de façon antithétique à la thèse althussérienne d’un soi-disant antihumanisme théorique.

2  Wallon Henri : 1931 n. 62 : « Comment se développe chez l’enfant la notion du corps propre », rééd. in : Enfance 1959-1963, 121-150, et déjà repris in : 1934 n. 79 ; 1944 n. 118 ; 1946 n. 125 ; 1951 n. 169 ; 1958 n. 241.

3  Wallon Henri : 1931 n. 62 ; 1935 ; 1935 n. 83 ; 1938 n. 103; 1939 n. 108 ; 1945 n. 118 ; 1946 n. 125 ; 1951 n. 169 ; 1951 n. 177 ; 1958 n. 241.

4  1954 n. 205.

5  Wallon Henri : 1925 n. 33-34 ; 1934 n. 79 ; 1938 n. 103 ; 1946 n. 125 ; 1951 n. 169 ; 1954 n. 205 ; 1958 n. 241.

6  Ce passage extrait du texte 1935 n. 83, 397, anticipe sur la critique du mode comparatif propre à l’épistémologie génétique de Piaget, centré essentiellement sur les sciences logico-mathématiques, les sciences de la nature, et éventuellement la sociologie, mais pas du tout sur l’anthropologie ni la psychopathologie. Par ailleurs, la notion d’une « science des sciences » est une critique implicite du positivisme comtien, auquel Wallon assimilera parfois la conception de Piaget (1942).

7  Zazzo René : 1975, 161.

8  Wallon Henri : 1951 n. 169, 33.

9  Baudelaire Charles : 1857, « L’albatros », 2, Les Fleurs du mal, Œuvres complètes, Paris, Seuil, 1968, 45.

10  La Fontaine Jean de : 1668-1679, « Un jour, sur ses longs pieds, allait je ne sais où/Le héron au long bec emmanché d’un grand cou:/Il côtoyait une rivière », 7.4, Fables, SACELP, 1982 ; Zazzo René : 1975, 137.

11  Zazzo René in : Anzieu Didier et col. : 1974, L’attachement, Neuchâtel, Delachaux et Niestlé, 48.

12  Jalley Émille : 1998, 153-159.

13  On consultera aussi, si on le retrouve, le navrant ouvrage de J. F. Le Ny sur Psychologie et matérialisme dialectique, Paris, Le Pavillon, 1970, qui ne se donne même pas la peine de rappeler une définition convenable de la notion de dialectique.

14  Témoignage personnel de Denise Van Caneghem, normalienne étudiante à la Sorbonne en 1951, et Maître de conférences à Paris V de 1968 à 1986.

15  Qui s’est lui-même et qu’un entourage dévoué a toujours présenté comme un personnage important, alors qu’il n’a jamais soutenu de doctorat et à peu près rien écrit. Témoignage personnel de Liliane Maury.

16  Lors de sa candidature à l’élection comme Professeur : témoignage personnel dont subsistent par ailleurs des documents écrits.

17  Le professeur Jacques Girault, qui avait bien voulu mettre à ma disposition la collection du Bulletin du Sne-sup entre 1968 et 2002, et que j’en remercie ici.

18  Témoignage personnel de Jacques Gagey. Ce ne sont pas des vérités particulièrement agréables ni à entendre ni à formuler, pour moi en tout cas qui ai été lié à la famille et ai fait partie de l’entourage proche de Juliette Favez-Boutonier.

19  Je possède de tels documents dont je ne cite pas les références par discrétion personnelle.

20  Cette évaluation ne prend pas en compte Lagache et Anzieu, à ranger plutôt dans le camp de la psychanalyse, même s’il est vrai que leur carrière relève aussi de la psychologie universitaire. L’œuvre de Janet a davantage vieilli, du moins est-ce notre opinion, que celle de Wallon, même si elle a été longtemps connue et mentionnée, par exemple dans le Manuel de Cuvillier. Quant à Piaget, il est suisse. Ainsi, ce tour d’horizon est bien vite terminé.

Pour citer ce document

Emile Jalley, «Wallon : un regard épistémologique», Les cahiers psychologie politique [En ligne], numéro 10, Janvier 2007. URL : http://lodel.irevues.inist.fr/cahierspsychologiepolitique/index.php?id=881

Quelques mots à propos de :  Emile Jalley

Université de Paris 5
Pr. Honoraire de psychologie clinique