Les cahiers de psychologie politique

Réflexions sociétales

Alexandre Melnik

Karl Marx, relu et corrigé dans le contexte de la mondialisation : un « best of » de Marx au miroir d’aujourd’hui

Texte intégral

Personne n’a autant façonné le XX siècle par la puissance de sa pensée que Karl Marx.

Il a été le premier « global thinker » qui a appréhendé le monde comme un ensemble : politique, économique, philosophique, culturel. Ainsi, il a appliqué, avec brio, ce que nous appelons aujourd’hui dans les enceintes universitaires « approche pluridisciplinaire ».

Marx a manifesté une incroyable boulimie de connaissances dans tous les domaines et toutes les langues, en embrassant la totalité du monde. Il se croyait « l’esprit du monde », pour reprendre le titre du livre de Jacques Attali consacré à Marx.

Néanmoins, en 2006, le « politiquement correct » nous impose la « ringardisation », voire le rejet de Marx. Face à la nouvelle donne géostratégique, issue du collapse du modèle soviétique, sa vision du monde n’est-elle pas renvoyée aux poubelles de l’Histoire ? En proclamant le capitalisme grabataire et le socialisme à la portée de main, s’est-il trompé lui-même en trompant le monde entier ?

Pire, il passe aujourd’hui pour le responsable du communisme de type soviétique, « étiqueté » de plus en plus souvent comme « crime contre l’Humanité » et assimilé, à ce titre, au nazisme. La récente résolution du Conseil de l’Europe en est une illustration. Dans les pays d’Europe de l’Est, longtemps « kidnappés » (Milan Kundera) par le marxisme, les statues de Marx sont déboulonnées. Ces ex-» démocraties populaires », devenues « néophytes de la démocratie » tout court, ne jurent plus que par le libéralisme tous azimuts. A leur récente expérience du « socialisme réel », d’inspiration marxiste et à vocation universelle, ils préfèrent le nationalisme et un repli sur soi (la Pologne et, dans une moindre mesure, la Slovaquie). En l’occurrence, le nationalisme devient le « dernier combat du communisme » (Vaslav Havel).

Relire Karl Marx dans ce contexte devient quasiment un acte de rébellion.

Tant pis : je vais tenter de réactualiser la synthèse du « message » de Marx en le rehaussant de mon vécu, car pendant mes études au MGIMO (Institut des Relations Internationales de Moscou, la pépinière de la nomenklatura soviétique), à la fin des années 70, l’analyse de ces œuvres était un point de passage obligé pour faire carrière en Union Soviétique, le pays – laboratoire, le pays – cobaye de la doctrine marxiste.

Je vais présenter le « best - of » de Marx, en dehors des clichés et des a priori, avec les yeux de mes étudiants d’une Grande Ecole française de management, en trouvant des raisons de pas réitérer les erreurs du passé et en croisant la « vérité » de Marx avec celle(s) de la mondialisation d’aujourd’hui.

Enfin, il y une question qui me taraude : pourquoi un rêve, vieux comme le monde - celui d’une vie idéale exempte de misère, de souffrance et d’aliénation – a-t-il trouvé en Marx son brillantissime avocat – conceptualiste ?

Comment expliquer le fait que cet immense penseur ait fourni, en toute honnêteté intellectuelle, ses idées - telles les munitions qu’on fournit aux assaillants - à ses innombrables épigones ayant tenté de transformer ce rêve en réalité, dans un contexte astronomiquement éloigné de sa vision initiale ?

Entendons-nous sur le point de départ : je ne suis pas dans une religion du pour et du contre. Mon attitude est celle de commentateur non-engagé. De mes origines et de mon vécu, je fais un usage très prudent et dosé, sans camoufler néanmoins mes profondes convictions, afin ne pas brouiller la visibilité du monde aux jeunes esprits du XXI siècle naissant qui cherchent à mieux le comprendre par eux – mêmes.

Sur le plan méthodologique, mes réflexions seront articulées autour de 4 blocs thématiques :

1. Marx – personnalité et parcours (cadre historique)

2. Marx – ses pensées et ses œuvres (résumé réactualisé)

3. Marx : de l’œuvre à la réalité (de Marx - au « marxisme », ou de la théorie au « communisme historique »)

4. Marx : la quintessence de son message face à la mondialisation du XXI siècle dans la France d’aujourd’hui

1. Marx – personnalité et parcours

A revisiter la vie, on prend conscience d’un destin exceptionnel.

En termes de marketing moderne, c’est un « parcours éclectique », disparate, fait de ruptures et déchirements, à la limite de la schizophrénie. Un parcours qui rejette - au premier abord - toute trame rationnelle mais qui dégage- en dernier ressort - une implacable logique.

Karl Marx est né le 5 mai 1818 à Trèves en Rhénanie (aujourd’hui l’Allemagne) - dans une des plus vieilles provinces européennes, fondée par l’empereur Auguste, à la jonction des cultures allemande et française.

Il est mort le 14 mars 1883, à l’age de 65 ans, à Londres.

Son père, juif converti, provenant d’une famille de rabbin, exerçait un métier d’avocat à Trèves, après avoir étudié le droit à Paris.

Dès le plus jeune âge, Karl se distingue des autres par sa personnalité exceptionnelle. Surtout, il a un talent de baratineur, appelons-le « talent de conteur ». Il conte, raconte, invente. Même tout seul, il ne s’ennuie jamais. Il parle à lui-même et cela le galvanise.

Il a de l’esprit et de l’insolence. Il apprend par cœur des vers dans des langues qu’il ignore.

Mais c’est aussi un véritable tyran à l’égard de ses sœurs aînées : il les oblige à dévaler des collines, assis à cheval sur leur dos.

Il se sent proche de son père. Avec lui, il cause politique sans cesse. Ainsi, une manifestation des ouvriers porcelainiers à Limoges contre une hausse du salaire préoccupe davantage Karl et son père davantage que la routine quotidienne de leur propre famille ancrée dans son confort bourgeois.

A 15 ans, Karl attrape le virus de l’écriture. Ce virus ne le lâchera plus jamais. Dans ses « Réflexions d’un jeune homme sur le choix d’une vocation » rédigées à cette époque, il prophétise qu’un « mauvais choix professionnel risque de rendre un homme malheureux toute sa vie durant ». « Mais comment opérer un bon choix – s’interroge Marx - quand tout jeune homme de cet âge est soumis à des contraintes personnelles et sociales qui le dépassent ? ».

Ainsi, il esquisse déjà un conflit entre une aspiration à l’idéal et  les déterminations « bassement matérielles » de la vie humaine.

En 1835, son père l’envoie faire des études d’abord à l’université de Bonn (la fac de droit) et ensuite à Berlin où il suit des cours d’histoire et de philosophie.

Karl s’y fait remarquer par sa force de travail et par son rayonnement personnel, mais aussi – ce qui est moins connu – par son penchant pour les nuits blanches, l’alcool et les filles. Il mène une vie agitée. La police l’amène au poste pour ivresse et tapage nocturne. Il fréquente des bars où il dépense sans compter. Il contracte des dettes. Son père est furieux.

J’y vois le début d’une relation tourmentée de Karl avec l’argent qui traversera toute sa vie. Une relation faite de fascination et de haine ; de besoin et de rejet. Pour lui, l’argent est une souffrance, une chaîne de servitude, une source de dépendance.

Dans sa future dénonciation de l’exploitation par l’argent, il dira : il faut se libérer du pouvoir de l’argent ! Se libérer, sans doute, mais comment ? Et là-dessus, Marx est formel dès son plus jeune âge : surtout pas, comme un vulgaire bourgeois qui accepte un emploi salarié pour gagner de l’argent dans l’espoir de se libérer, un jour, de son emprise. Non, il faut combattre ce maudit pouvoir de l’argent en refusant d’en gagner, tel un prolétaire « paupérisé » qui n’a plus rien à perdre hormis ses chaînes !

En déménageant à Berlin, Marx découvre la philosophie. Quelle révélation ! Il pressent que ce sera sa vocation, sa seule vraie passion dévorante.

Il rédige sa thèse de doctorat sur la philosophie d’Epicure à laquelle il adhère volontiers au quotidien en goûtant aux plaisirs de la vie.

Il rentre aussi au cercle des « Hégéliens de gauche », qui s’inspirait des idées de la dialectique de Friedrich Hegel, le premier mentor de Marx, et dont la philosophie identifie l’Être et la Pensée dans un principe unique (appelé le Concept) permettant de décrire le développement via la dialectique.

Parmi les « Hégéliens de gauche », était Ludwig Feuerbach qui devient un deuxième mentor de Marx. Bientôt Feuerbach se détachera de l’idéalisme hégélien et développera le matérialisme (« l’existence précède la conscience »), à partir de sa critique de l’idée de Dieu.

Porté compulsivement sur les ruptures et se croyant investi d’une mission philosophique, unique et inimitable,  Marx reniera progressivement ses deux premiers mentors. Comme il reniera d’ailleurs par la suite tous les autres. Il se tournera rapidement d’abord vers le matérialisme - par opposition à l’idéalisme de Hegel, et puis, il proclamera – par opposition à Feuerbach – que le « vrai » matérialisme (c’est-à-dire, « son » matérialisme, un matérialisme « estampillé Marx »), vidée de sa substance religieuse (« la religion c’est l’opium du peuple ») ne doit pas seulement « expliquer le monde », mais il doit tout simplement le « changer ».

Une incroyable ambition dans sa superbe simplicité !

Dans le contexte de l’intolérance qui règne alors à Berlin (capitale du Royaume de Prusse), le rejet de la philosophie hégélienne qui sert de caution idéologique à la politique autoritaire prussienne fait de Marx un révolté.

En 1838, son père est mort de la tuberculose, à l’âge de 61 ans. Cette mort marque une nouvelle rupture dans la vie de Karl. Agé de 20 ans, il ne se rend pas à l’enterrement de son père. Furieuse, sa mère dont il n’a jamais été proche, refuse de lui verser sa part d’héritage. Les ennuis financiers de Marx commencent !

En 1841, Karl observe de Bonne la révolte qui gronde en Europe. A Paris, Guizot lance son fameux « Enrichissez-vous par le travail et par l’épargne » et des manifestants défilent au cri « Vive la République ! ».

En 1842, Marx passe de la réflexion à l’action : il prend la tête du journal d’opposition « Gazette Rhénane ». Un an après, ce journal est interdit par le gouvernement prussien.

En 1843, un événement majeur survient dans la vie de Karl Marx : il épouse Jenny Von Westphalen, une amie d’enfance issue de la noblesse prussienne (son frère sera d’ailleurs ministre de l’Intérieur de la Prusse pendant une période réactionnaire de 1850 à 1858).

Pour Marx, les aristocrates sont ceux qui ne parlent pas d’argent car ils en ont. Il épouse Jenny dans un temple protestant. Ainsi, il tourne le dos à la fois au judaïsme et au catholicisme. En d’autres termes, il renie pour la première fois son père adulé. La religion, dite « classique », est déjà associée, dans son esprit, à l’individualisme, alors que l’individualisme est indissociable, pour lui, de l’argent, donc maudit. Par conséquent, pour se libérer de l’argent, il faut aussi briser le joug religieux. Son mariage préfigure donc son athéisme farouche.

La même année, Marx, âgé de 25 ans, émigre à Paris, rue Vanneau (VI) où il s’installe durablement sur un créneau de « philosophe engagé ». Plus précisément, il est d’abord philosophe engagé, puis économiste engagé, enfin, il devient « penseur global » engagé, avant d’endosser des habits de dirigeant révolutionnaire, au nom des « lendemains qui chantent ».

Un glissement, une logique, une radicalisation…

C’est à Paris qu’il retrouve le « message » de son père, sur les traces de ses études de droit français. Il renoue en pensée le dialogue avec lui. Son père était un passionné de la Révolution Française. Pour lui, la France était le laboratoire du progrès social, et la classe ouvrière française - l’avant-garde de la révolution mondiale. C’est son père, nourri aux trois cultures croisées – juive, allemande et française – lui avait transmis le goût de la liberté et de l’universalisme.

Les articles de Marx se radicalisent. Pour changer le cours des choses, il ne compte plus sur une poignée de dirigeants éclairés. Il estime que seul le prolétariat est capable de « faire l’Histoire » !

En lisant ses articles rédigés en cette période, on s’aperçoit qu’il y un terme qui taraude Marx : aliénation. Avant lui, Hegel s’est déjà penche sur cette notion. Pour Hegel, l’aliénation est un « processus par lequel l’esprit se détache de lui-même pour tenter de se retrouver et revenir sur lui-même, agissant contre soi pour prendre conscience de soi ». Trop tarabiscoté pour Marx. Il simplifie : l’aliénation émane du travail. C’est un « produit de la société : l’homme est aliéné par le travail et par rien d’autre ».

Parallèlement, une autre idée fixe empêche Marx de dormir : la lutte des classes. Marx l’a « découverte » en lisant Saint-Simon. Il se passionne tout de suite pour cet aristocrate terrien ruiné par la Révolution, qui a pris conscience de la nécessité « historique » de la suppression de sa classe d’origine. Comme d’habitude, Marx ne peut échapper à une sorte d’identification à sa nouvelle idole, avant de la rejeter sans pitié ni regret.

Vivant à Paris, Marx se laisse aussi influencé par Pierre - Joseph Proudhon. Pour ce dernier, toute propriété est « un vol ». Dans le sillon de Proudhon, Marx fustige « l’exploitation de l’homme par l’homme ».

Au carrefour de nombreuses influences, il peaufine son propre projet. Ce sera ni plus ni moins une « théorie globale de la société humaine ». Son ambition est désormais sans limite. Il se pense un analyste global. Un esprit, voire « l’esprit » du monde !

Il esquisse une répartition des individus en deux classes sociales, selon la nature des biens qu’ils possèdent : travail ou capital. Cette dichotomie travail – capital sera le fil conducteur de toute son œuvre. Les relations de propriété entre les classes sont, pour lui, la « quintessence de la société », un fondement sur lequel s’élève toute la superstructure juridique et politique, et auquel correspondent des formes définies de conscience sociale. Autrement dit, l’individu n’existe qu’à travers la classe à laquelle il appartient, et cette classe agit dans l’Histoire. Autrement dit, la classe domine l’individu. La lutte des classes est le moteur de l’Histoire.

Voilà pour la genèse du concept. Quant à la « méthode Marx », elle est aussi très particulière : c’est un bourreau de travail qui n’achève presque rien, qui ne va jamais jusqu’au bout de son écriture, en laissant des croquis et des brouillons, il interrompt chaque recherche pour se plonger dans un nouvel océan de livres. En gros, il lit trop pour écrire.

Le 28 août 1844, il rencontre par hasard Friedrich Engels, jeune et riche autodidacte, qui avait à l’époque 19 ans et qui se targuera par la suite de savoir lire et écrire vingt-quatre langues. Les deux jeunes gens ne se quittent plus jamais. Ils se complètent. L’un et l’autre ont besoin d’un adversaire pour justifier leurs propres théories. L’un et l’autre sont journalistes dans l’âme : ils nagent dans l’actualité. Mais ils sont aussi fondamentalement différents. L’un est pauvre, porté sur la théorie et en rupture avec sa famille ; l’autre est riche, d’esprit pratique et très lié à sa mère dans sa haine du père (à l’inverse de Marx). L’un est docteur en philosophie, l’autre est autodidacte. L’un est marié et fidèle à sa femme ; l’autre est célibataire volage (il connaîtra de nombreuses liaisons passagères, y compris avec la sœur de sa compagne).

Mais désormais, dans la vie comme dans la réflexion et l’action, ils seront inséparables. Paul Lafargue, le mari d’une fille de Marx, notera : « Marx et Engels ont réalisé au XIX siècle l’idéal de l’amitié que les poètes de l’Antiquité ont dépeint ».

En 1845, sur la demande du gouvernement prussien, Marx, qualifié de « dangereux révolutionnaire », est chassé de Paris. Il déménage à Bruxelles avec ses deux enfants nés à Paris.

Sa situation matérielle se dégrade. Il n’a aucune source de revenu régulier, ses maigres réserves s’épuisent. En somme, il vit grâce à Engels qui lui donne de l’argent.

Il est intéressant de noter, qu’à ce moment Marx, comme beaucoup d’autres Allemands, envisage de s’exiler aux Etats-Unis où l’économie est prospère, mais son « rêve américain » ne sera jamais réalité.

A l’éclatement de la révolution de 1848, il partage sa vie entre Bruxelles et Paris. En cette année, il rédige avec Engels le livre qui reste jusqu’à aujourd’hui le texte non religieux le plus diffusé dans le monde : le « Manifeste du Parti Communiste ». Les deux philosophes révolutionnaires y introduisent ensemble la conception matérialiste de l’Histoire (« matérialisme historique ») qui s’oppose à la conception non - historique du matérialisme de Feuerbach et à l’idéalisme de Hegel : «auparavant, les philosophes n’ont fait qu’interpréter le monde de différente manière, mais ce qui compte désormais, c’est de le changer ».

« Le Manifeste » est le premier texte où le prolétariat apparaît comme une classe qui n’a plus rien à perdre « hormis ses propres chaînes », il est condamné à « se paupériser ». C’est une classe « radicalement dénuée d’illusions ».

C’est le début du socialisme scientifique. C’est aussi le passage à l’action politique pour la conquête du pouvoir. D’observateur engagé, Marx devient acteur engagé.

En 1849, il émigre à Londres où il réside jusqu’à la fin de ses jours. L’Angleterre, berceau de la révolution industrielle, était à l’époque le pays le plus riche et avancé d’Europe. C’était aussi un pays libéral, avec un grand espace pour la liberté de la presse.

Quant il arrive à Londres, Marx, âgé de 31 ans et parlant mal anglais (très vite il apprendra à écrire en anglais !) est au plus bas de la déchéance matérielle. Il n’a pas un sou pour nourrir sa femme et leurs trois enfants. Il n’a plus les moyens de payer ni loyer, ni nourriture de ses enfants, ni médecin pour sa femme qui va accoucher.

Mais pas un instant, Marx ne songe à renoncer à écrire et à agir au nom de la révolution mondiale qu’il croit « imminente ». Pas un instant non plus il ne songe à chercher un travail salarié, comme « tout le monde ». Il fait subir à sa famille la condition de la classe ouvrière « paupérisée » dont il ne fait pas partie, mais pour laquelle il sert délibérément de « cobaye », au sacrifice de sa propre vie et celle de ses proches qu’il aime tant…

Une fois de plus, Engels le sauve au bord du gouffre en lui donnant de l’argent.

Dans les années 1850, après avoir amélioré son anglais, Marx commence à rédiger des articles  « alimentaires » pour « New York Tribune » pour joindre les deux bouts.

Dans ces articles, il réfléchit au rôle du prolétariat. Pour lui, la classe ouvrière est une classe minoritaire, exploitée au premier chef et à laquelle devait revenir la direction de la révolution. Mais il n’a jamais écrit que la classe ouvrière, et encore moins le parti le représentant, serait un jour amené à monopoliser le pouvoir. Peu importe : plus tard, Engels puis Lénine et ses successeurs soviétiques feront ce choix pour former le triptyque magnifié sur tous les frontons en URSS « Marx – Engels – Lénine ».

En 1855, Edgar, son second et dernier fils adoré, est mort de la tuberculose à l’âge de 8 ans. Marx est brisé. Il avait misé sur Edgar sur le plan intellectuel en s’inspirant des relations que son propre père entretenait avec lui quant il était adolescent. A 37 ans, Karl Marx en paraît dix ans de plus. Sa barbe blanchit. Il est sans ressources, absorbé par son deuil et par ses sempiternels soucis d’argent.

C’est à ce moment, au plus profond de son chagrin, il construit sa théorie de la plus-value qui entraîne la dynamique de la lutte des classes : la salarié produit plus de valeur qu’il n’en gagne. Après l’aliénation par le travail et la lutte des classes, c’est la troisième « découverte » fondamentale de Marx qui permettra aux millions de salariés d’éclairer leurs luttes.

En 1856, Marx est marqué par les réformes d’Alexandre II en Russie et les aspirations de Léon Tolstoï, Fédor Dostoïevski et Ivan Tourgueniev concernant le mouvement nationaliste, populiste et « suicidaire », sur la base de ce que Tourgueniev appelle le « nihilisme » à travers son personnage de Eugène Basarov dans « Pères et fils ».

En lisant les auteurs russes, Marx tombe dans la dépression. Il pense : « à quoi bon tout ça, toutes ces belles idées? ». La révolution s’éloigne ; l’Europe de l’Ouest le déçoit, et lui, dans son taudis d’exilé, déraciné, loin de chez lui, vient de voir mourir trois de ses enfants en trois ans. Il s’en estime responsable. Il n’a plus d’espoir, plus de raison d’écrire ni de faire de la politique.

Mais entre 1956 et 1861, sa situation s’améliore d’un coup ; la révolution redevient pour lui possible, il se retrouve au centre de l’action mondiale avec l’invention de l’Internationale et ses concepts commencent à s’exportent. A 38 ans, sa vie reprend son cours, et même sa situation financière s’améliore grâce à l’héritage de sa belle-mère qu’il touche. A partir de 1860, l’aide financière d’Engels augmente aussi : son père lui a conféré le statut d’associé.

Hélas, après cette courte embellie sa situation empire à nouveau. En 1862, Marx envisage même – suprême blasphème ! – de travailler comme salarié. Il postule à un emploi de bureau aux chemins de fer, mais son écriture illisible fait capoter ce projet. Ce sera sa première et sa dernière tentative de trouver un travail, un travail salarié.

L’année 1864 il voit, à 46 ans, une nouvelle embellie. Pour la première fois de sa vie, il prend des vacances. Je note quand même qu’écrire et faire de la politique (Marx est fondateur de la première Internationale) ne l’empêche jamais de passer les dimanches en compagnie de Jenny, sa femme, et de leurs trois filles. Au cours de promenades, il adore leur raconter des histoires, sa marotte depuis sa prime jeunesse.

En 1865, il déménage dans une nouvelle résidence à Londres où il reçois beaucoup : avec des Français il disserte sur Balzac en français, avec des Espagnol sur Cervantès en espagnol, avec des Russes sur Tourgueniev en russe…

Mais surtout il travaille comme un fou : le travail est sa passion dévorante qui l’absorbe au point de lui faire oublier de manger.

En 1866, à l’âge de 48 ans, il écrit le premier volume du « Capitale » qu’il fait publier à Leipzig un an après. Il se rapproche encore plus du cercle des conspirateurs et des anarchistes marginaux : l’Italien Mazzini, le Français Proudhon et le Russe Mikhaïl Bakounine. Il s’identifie à celui-ci, même si tout les oppose : Marx est communiste, fondateur de l’Internationale, il souhaite la prise de contrôle de l’Etat par des partis communistes via les urnes. A l’inverse, Bakounine est anarchiste, il aspire à abolir l’Etat et tous les pouvoirs, il réfute l’existence de l’Internationale, il veut imposer l’athéisme aux socialistes. Enfin, Marx est juif (athée), Bakounine est nationaliste russe, antisémite.

En 1971, Marx prend parti pour la Commune de Paris dans « Le 18 Brumaire de Louis - Napoléon Bonaparte » : pour lui, la Commune est une première incarnation de la « dictature du prolétariat ». Pour lui, la transition du capitalisme à la société sans classes se déroulera en quatre étapes :

  • la phase révolutionnaire et violente pour dessaisir d’un coup la bourgeoisie de son autorité (comme lors de la prise de pouvoir par les Parisiens)

  • la « dictature du prolétariat » destinée à éviter les actions contre-révolutionnaires (la Commune contre les Versaillais) ; cette « dictature du prolétariat » ne doit pas remettre en cause les libertés individuelles, mais seulement organiser la disparition de organes répressifs de l’Etat : on est loin du sens que Lénine donnera à ce concept !

  • le « socialisme » pour relancer la production conformément au principe « à chacun selon son travail »

  • enfin, le « communisme » qui permettra la distribution égalitaire des produits et la libre organisation des collectivités, conformément au principe « à chacun selon ses besoins ». Ce sera une société sans classes et sans division du travail ; les citoyens y seront libres de travailler à leur guise, de développer leurs capacités dans le respect de celles des autres ; ils disposeront des biens de consommation autant qu’ils en auront besoin, sans être soumis à une idéologie ou à une morale religieuse. Les entreprises seront possédées collectivement, mais pas nécessairement par l’Etat.

La Commune a échoué dans son passage de la deuxième à la troisième phase, mais elle ouvrira, selon Marx, d’autres foyers insurrectionnels en Europe.

En 1871, Marx semble avoir atteint le sommet de sa vie. A 54 ans, il est enfin devenu mondialement célèbre. Il est à la tête de l’Internationale, la seule organisation politique multinationale ; des partis et groupes se recommandent de lui en Allemagne, en France, en Grande-Bretagne, en Russie, aux Etats-Unis, en Italie. « Le Manifeste du Parti communiste » est traduit en plusieurs langues ; « Le Capital » commence à attirer le regard des universitaires dans le monde entier. Il est reconnu comme le maître à penser de la gauche mondiale. Il dispose enfin de revenus suffisants pour vivre et faire vivre sa femme et ses filles.

Pourtant, il n’est heureux ni serein : malade, jamais remis de la perte de trois de ses enfants, espionné, calomnié par la presse. Il est tenté de tout interrompre dans une sorte de suicide intellectuel. Il est fatigué de tout : exactement, comme l’avait été quelques années plus tôt un autre grand décrypteur de l’avenir, aux vues très différentes, Alexis de Tocqueville.

Il est déçu car il ne voit plus d’où pourrait jaillir l’étincelle qui déclencherait la révolution mondiale. Surtout pas de la Russie, un « pays féodal » où l’avancée du capitalisme reste dérisoire. En plus, ses forces révolutionnaires sont essentiellement composées d’anarchistes, et de nationalistes, à l’instar de Bakounine, qui ne comprennent rien, selon lui, à son travail et pour qui tous ces « ismes » (capitalisme,  socialisme, communisme) sont des « perversions occidentales ». C’est pourtant en russe que paraît, en avril 1872, la première traduction étrangère du « Capital » faites par deux Russes émigrés à Londres, Lopatine et Danielson. Le livre est autorisé en Russie. Le censeur tsariste écrit : « Peu de Russes le liront. Encore moins le comprendront ».

A la fin de sa vie, quand l’Allemagne est sortie de sa sphère d’intérêts, la Russie est devenue, pour Marx, une obsession, une promesse de nouvelle vague espérance. Il lit de plus en plus les écrivains russes (Pouchkine, Gogol, Saltykov - Tchédrine). Il s’intéresse à « l’obtchina russe », une forme de l’archaïque propriété collective du sol qui pourrait, éventuellement, passer à une forme supérieure de propriété collective. Il est en contact avec des révolutionnaires extrémistes russes, comme Véra Zassoulitch.  Il s’intéresse aussi à une organisation révolutionnaire nommée « Zemlia et Volia (« Terre et Liberté »), fondée en vue d’assassiner Alexandre II. Il parle même, pour la première fois, d’une éventuelle révolution en Russie. Mais il ne l’imagine que comme déclencheur d’une révolution plus vaste en Europe.

Pour lui, une chose est sûre : la révolution russe n’est possible qu’à condition d’être mondiale.

Parallèlement à ce sursaut d’intérêt de Marx pour la Russie à la fin de sa vie, l’intelligentsia russe, réfractaire au tsarisme, adopte le marxisme comme signe d’occidentalisation. Les idées de Marx se greffent sur la réalité russe comme un substitut à l’impossible capitalisme. Comme un outil qui pouvait permettre à ce pays, toujours en retard d’une époque, de « brûler les étapes » et « dépasser » l’Occident, sans pouvoir l’égaler. Une sorte de renaissance de l’idée messianique de la « Troisième Rome » qui accompagne toute l’histoire de la Russie.

La santé de Marx est minée par ses activités à la tête de l’Internationale Communiste et la rédaction épuisante du « Capital » pour laquelle il collecte une masse invraisemblable de matériaux hétérogènes grâce à sa maîtrise de plusieurs langues : français, anglais, allemand, italien, russe. Les deux derniers volumes du « Capital » ne seront jamais achevés et publiés de son vivant. Engels les rassemblera et mettra en forme après sa mort.

Sa femme Jenny, sans l’abnégation de laquelle il n’aurait pas pu mener son combat, est morte, du cancer du foie, le 2 décembre 1881.

Marx, mort deux ans après sa femme, victime de la tuberculose, est enterré avec elle, à côté d’elle, au cimetière de Highgate à Londres.

Tous les deux ont rompu avec leur classe d’origine, pour laquelle ils étaient des renégats. A tous les deux, leur classe d’origine a chèrement fait payé cette trahison, en imposant persécutions et en coupant les vivres.

En conclusion, la vie de Marx est ponctuée de ruptures, d’éternels soucis d’argent, d’incapacité à nourrir sa famille, de maladies chroniques, de déménagements sans cesse, de déchirements identitaires.

Né allemand, dans un milieu privilégié, il devenu, au fil de sa vie, un déraciné qui a renié son pays natal et ses origines.

Un marginal qui s’est fait délibérément exclu de la société en se croyant en avance sur son époque et ses contemporains.

Une sorte d’implant à mettre dans n’importe quel environnement quotidien dont il faisait superbement abstraction, étant happé par sa boulimie intellectuelle.

La seule chose qui comptait vraiment pour lui, c’était sa « mission » de « changer l’Humanité » par ses idées.

2. Marx : ses pensées et ses œuvres (résumé réactualisé)

Voici le « best of » de Marx au miroir actuel.

Mark est continuateur et compilateur les trois principaux courants d’idées du XIX siècle :

  • philosophie classique allemande (Kant, Hegel,  Feuerbach)

  • économie politique classique anglaise (Adam Smith, David Ricardo)

  • socialisme français (Saint-Simon, Proudhon, Charles Fourier, Louis Blanc),

Jusqu’à Marx, la philosophie se contentait d’expliquer le monde.

Pour Marx, il s’agissait de le changer, et ce, dans un but précis : supprimer, par l’activité révolutionnaire, toutes les conditions sociales qui font de l’être humain un être asservi, misérable, mutilé, opprimé, exploité, aliéné, en créant une société dans laquelle le libre développement de chaque individu devient la condition du libre développement de tous.

En tant « global thinker », Marx est intéressant pour nous aujourd’hui surtout grâce à  sa conception générale du monde dont la quintessence se résume en un mot clé – matérialisme. Le matérialisme de Marx a trois composantes : philosophique, dialectique et historique.

1. le matérialisme philosophique

Pour comprendre le matérialisme philosophique de Marx, il revenir à une question clé de la philosophie du XIX siècle : quel est l’élément primordial – la conscience ou l’être ; l’esprit et ou la nature ?

Hegel, idéaliste et le premier mentor de Marx, répondait que « la conscience précède l’être, et l’esprit précède la nature » en affirmant que le mouvement de la pensée est le démiurge de la réalité. A l’inverse, Marx estimait que « l’être et la nature précèdent la conscience et la nature », en proclamant que « le mouvement de la pensée n’est que le reflet du mouvement réel, transporté et transposé dans le cerveau de l’homme » (« Le Capital »).

En tant que matérialiste, Marx est allé plus loin que son deuxième mentor, Feuerbach. Il considérait que le matérialisme de Feuerbach n’était ni historique (il ne prenait pas en considération l’évolution de l’Histoire) ni dialectique (c’est-à-dire, il a été métaphysique), et surtout qu’il concevait l’être humain comme une abstraction et non comme « l’ensemble de tous les rapports sociaux » déterminés par l’Histoire et qu’il ne faisait « qu’interpréter le monde, alors qu’il s’agissait de le transformer ».

2. le matérialisme dialectique

L’expression « matérialisme dialectique » n’est ni de Marx ni d’Engels, mais de Georgui Plekhanov, premier théoricien marxiste en Russie, fondateur du parti social-démocrate et leader des mencheviks, dans son essai sur Hegel, paru en Allemagne.

Marx voyait dans la dialectique de Hegel la doctrine la plus profonde de l’évolution, une immense acquisition de la philosophie classique allemande dont la grande idée résidait dans le fait que le monde ne doit pas être considéré comme un complexe de choses achevées, mais comme un processus où les choses, en apparence stables, passent par un changement ininterrompu de devenir et de dépérissement. Il n’y donc rien de définitif, d’absolu, de sacré devant la dialectique ; celle-ci montre la caducité de toutes choses.

C’est cet aspect de la philosophie de Hegel que Marx a développé. Dans sa conception, la dialectique inclut ce qu’on appelle aujourd’hui la théorie de la connaissance (la gnoséologie), qui doit considérer son objet également du point de vue historique, en étudiant l’origine et le développement de la connaissance, le passage de l’ignorance à la connaissance.

La nouvelle idée de la dialectique de Marx s’articule autour de 6 axes :

- le développement historique reproduit des stades déjà connus, mais sous une autre forme et à un degré toujours plus élevé (« négation de la négation ») ;

- ce développement s’effectue en spirale, et non en ligne droite ;

- ce développement procède aussi par bonds, catastrophes, révolutions (« la révolution est une sage femme de l’Histoire ») ;

- au cours de cette évolution, la quantité se transforme en qualité ;

- les impulsions internes de ce développement sont provoquées par les contradictions ;

- l’interdépendance et la liaison étroite sont indissolubles de tous les aspects de chaque phénomène.

3. le matérialisme historique (conception matérialiste de l’Histoire) qui débouche sur le déterminisme historique selon lequel l’Histoire dégage un sens et une notion de progrès

Pour Marx, il s’agissait d’appliquer « son » matérialisme au domaine des phénomènes sociaux. En d’autres mots, il expliquait la conscience sociale par la l’être social : « Ce n’est pas la conscience des hommes qui détermine leur existence, c’est au contraire leur existence social qui détermine leur conscience »

Le résumé de ce matérialisme historique, on trouve dans « La contribution à la critique de l’économie politique » : « …dans la société, les hommes entrent dans des rapports déterminés, nécessaires, indépendants de leur volonté, rapports de production qui correspondent à un degré de développement déterminé de leurs forces productives matérielles ».

« Le mode de production de la vie matérielle conditionne le processus de vie sociale, politique et intellectuelle en général. Ce n’est pas la conscience des hommes qui détermine leur être, c’est inversement leur être social qui détermine leur conscience. A un certain moment de leur développement, les forces productives matérielles de la société entrent en contradiction avec les rapports de production existants. De formes de développement des forces productives qu’ils étaient, ces rapports en deviennent des entraves. Alors s’ouvre une époque de révolution sociale ».

Et enfin, la maxime célèbre : «… pas plus qu’on ne juge un individu sur l’idée qu’il se fait de lui-même, on ne saurait juger une telle époque de bouleversement sur sa conscience de soi ; il faut au contraire explique cette conscience par les contradictions de la vie matérielle, par le conflit qui existe entre les forces productives (donc la science) et les rapports de production ».

Dans le même ouvrage, Marx précise la distinction entre les quatre modes de production :

  • le mode asiatique défini par la subordination de tous les travailleurs à l’Etat (comme en Chine) ;

  • le mode antique défini par la subordination de l’esclave au patricien (comme dans l’Empire Romain) ;

  • le mode féodal défini par la subordination du paysan au seigneur par l’esclavage (comme au Moyen Age en Europe) ;

  • le mode bourgeois défini par la subordination du salarié au propriétaire du capital.

Selon Marx, les rapports de production bourgeois sont la dernière forme antagonique du processus de production sociale : « avec cette formation sociale, s’achève la préhistoire de la société humaine ».

Le déterminisme historique est là-dessus, parfaitement exprimé !

Il faut comprendre que, selon Marx, l’historiographie avant lui accumulait des faits bruts, alors sa théorie a frayé le chemin à l’étude globale et universelle du processus de la naissance, du développement et du déclin des formations économiques et sociales en examinant l’ensemble des tendances contradictoires et en découvrant l’origine de toutes les idées dans l’état des forces productives matérielles.

Marx était persuadé que les forces productives étaient le mobile des hommes et des masses humaines, la cause des conflits. Par conséquent, il considérait l’Histoire comme un processus unique dégageant un sens et un vecteur de progrès.

Dans cette optique, conformément au progrès objectif de l’Histoire, six formations socio-économiques devaient se succéder, en bon ordre et en fonction de l’évolution des modes de production :

  • communisme primitif

  • esclavagisme antique

  • féodalisme

  • capitalisme

  • socialisme

  • communisme

La doctrine économique

La théorie de Marx trouve sa confirmation la plus complète dans sa doctrine économique.

Dans « Le Capital » il écrit : « le fut final de cet ouvrage est de dévoiler la loi économique du mouvement de la société moderne ». Le contenu de la doctrine économique de Marx consiste dans le décryptage des rapports de production d’une société donnée, historiquement déterminée dans leur naissance, leur développement et leur déclin.

Ce qui domine dans la société capitaliste, c’est la production des marchandises : aussi l’analyse de Marx commence par l’analyse de la marchandise.

D’abord, il rappelle les bases classiques : la marchandise est en premier lieu une chose qui satisfait un besoin quelconque de l’homme ; en second lieu, c’est une chose que l’on échange contre une autre. L’utilité d’une chose en fait une valeur d’usage.

La valeur d’échange (ou la valeur tout court) est tout d’abord le rapport, la proportion dans l’échange d’un certain nombre de valeurs d’usage d’une espèce contre un certain nombre de valeurs d’usage d’une autre espèce.

L’expérience quotidienne montre que des milliards de tels échanges établissent des rapports d’équivalence entre les valeurs d’usage les plus diverses. Qu’y a-t-il donc de commun entre ces choses différentes ?

Là-dessus, Marx avance une thèse selon laquelle la base commune de toutes ces choses différentes provient du travail. En échangeant des produits, les êtres humains établissent des rapports d’équivalence entre les genres de travail les plus différents.

Marx affirme : « le travail est le dénominateur commun des échanges ». Chaque marchandise prise à part n’est donc représentée que par une certaine portion de temps de travail socialement nécessaire.

« La valeur est un rapport entre deux personnes sous l’enveloppe des choses, des marchandises ».

« En tant que valeurs, toutes les marchandises ne sont que du travail humain cristallisé ».

Après cette analyse du travail incorporé dans les marchandises, Marx passe à l’examen de la forme de la valeur et l’argent. Ce faisant, la principale tâche qu’il s’assigne est de rechercher l’origine de la forme monétaire de la valeur, d’étudier le processus historique du développement de l’échange, en commençant par les actes d’échange fortuits (« forme simple, particulière ou accidentelle de la valeur : une quantité déterminée d’une marchandise est échangée contre une quantité déterminée d’une autre marchandise ») pour passer à la forme générale de la valeur, lorsque plusieurs marchandises différentes sont échangées contre une seule et même marchandise, en terminant par la forme monétaire de la valeur, où l’or, l’équivalent général, apparaît comme cette marchandise déterminée.

Ensuite, Marx introduit la notion d’argent comme produit suprême du développement de l’échange et de la production marchande. L’argent est la variable d’ajustement générale qui estompe, selon lui, le caractère social du travail individuel. C’est aussi le lien social entre les divers producteurs reliés les uns aux autres par le marché.

Enfin, Marx soumet à une analyse détaillée les diverses formes de l’argent selon l’évolution de la production marchande et des échanges, avant d’affirmer qu’à un certain degré du développement de la production marchande, l’argent se transforme en capital.

Il illustre cela à travers deux formules simples : celle de la circulation des marchandises était : M (marchandise) – A (argent) – M (marchandise), c’est-à-dire la vente d’une marchandise pour l’achat d’une autre, et, en revanche, celle du capital est A – M – A, c’est-à-dire l’achat pour la vente avec un profit.

Et ce profit, cet accroissement de l’argent dans la circulation capitaliste qui transforme l’argent en capital est, selon Marx, matérialiste historique, est déterminé par l’Histoire !

Mais d’où provient la plus-value ? Elle ne peut pas provenir de la circulation des marchandises, car celle-ci ne connaît que l’échange des équivalents. La plus-value ne peut pas provenir non plus d’une majoration des prix, étant donné que les pertes et les profits des acheteurs et des vendeurs s’équilibreraient. La plus-value est donc un phénomène social, généralisé, et non un phénomène individuel. Pour obtenir de la plus-value, il faut que le possesseur d’argent découvre une marchandise particulière dont la valeur d’usage possède la vertu générale d’être « source de valeur échangeable ».

« Cette marchandise miracle est la force du travail humaine ! » - s’exclame Marx ravi de sa découverte.

Sa consommation, c’est le travail, et le travail crée la valeur.

A l’inverse, l’ouvrier vend sa force de travail car c’est la seule chose qu’il possède sous le capitalisme qui le prive d’instruments et de moyens de productions. Au fond du système capitaliste, il y a donc la séparation radicale du producteur d’avec les moyens de production.

Marx poursuit son analyse du mécanisme de plus-value : le possesseur d’argent (le capitaliste) achète la force de travail à sa valeur (déterminée comme celle de n’importe quelle autre marchandise par le temps nécessaire à sa production : à savoir par le coût de l’entretien de l’ouvrier et de sa famille). Ayant acheté cette force de travail, le possesseur d’argent est en droit de le consommer, c’est-à-dire l’obliger à travailler toute la journée, disons, 12 heures. Or, en 6 heures (temps de travail « nécessaire »), l’ouvrier crée un produit qui couvre les frais de son entretien, et pendant les 6 autres heures (temps de travail « supplémentaire »), il crée un travail supplémentaire, non rétribué par le capitaliste, et qui est la plus-value.

Par conséquent, du point de vue du processus de la production, il faut distinguer deux parties dans le capital :

  • le capital constant, dépensé pour les moyens de productions (machines, instruments de travail, matières premières)

  • le capital variable employé à payer la force de travail.

La valeur de ce capital à double nature ne reste pas immuable ; elle s’accroît dans le processus du travail en créant de la plus-value.

Aussi pour exprimer le degré d’exploitation de la force de travail par le capital, fait-il comparer la plus-value non pas au capital total, mais au capital variable. Le taux de la plus-value donné par Marx à ce rapport sera, dans notre exemple, de 6/6 ou de 100%.

En résumé, l’apparition du Capital implique deux conditions :

  • accumulation primitive d’une certaine somme d’argent entre les mains de particuliers ;

  • existence d’ouvriers qui ne peuvent subsister qu’en vendant leur force de travail.

L’accroissement de la plus-value est possible grâce à deux procédés :

1. prolongation de la journée de travail (« plus-value absolue »)

2. réduction du temps de travail nécessaire (« plus-value relative »)

1. La lutte des classes

Examinant le premier procédé (la « plus-value absolue »), Marx brosse un tableau grandiose de la lutte de la classe ouvrière pour la réduction de la journée de travail. Il faut reconnaître que depuis la parution du « Capital », l’histoire du mouvement ouvrier nous a fourni des milliers de faits illustrant ce tableau.

En effet, si Marx est entré dans les annales de l’Histoire, c’est, dans une large mesure, grâce à sa critique impitoyable du capitalisme et sa vision de l’Histoire dans laquelle il a décelé les grandes lignes du progrès résultant de l’antagonisme de la lutte des classes (« découverte » chez Saint-Simon, Guizot, Thiers, Mignet et Thierry ; répétons – le encore une fois : Marx n’a pas de droits d’auteurs sur la notion initiale de « lutte des classes », son originalité réside dans le décryptage de son rôle clé pour le changement de modes de production au fil de l’histoire humaine), opposant les capitalistes et le prolétariat et en mettant la dichotomie Capital – Travail au cœur de ses œuvres.

Marx a décrit la dynamique des révolutions technologiques inhérentes au mode de production capitaliste, en fonction de la propriété privée, de l’économie de marché, de la concurrence et de la soif qui en découle d’extorquer toujours davantage de plus plus-value au travail vivant afin de pouvoir accumuler toujours plus de capitaux.

Selon lui, cela représente une dynamique terrifiante car elle conduit à la transformation périodique des forces productives en forces de destruction qui sapent la progression de l’Humanité, détruisent son environnement.

Par ailleurs, il s’agit en même temps d’une dynamique salutaire car celle-ci contient la promesse de libérer le Travail de tout effort productif fatiguant, non créateur et aliénant.

Marx fait une synthèse en écrivant : « l’histoire de toute société jusqu’à nos jours n’a été que l’histoire de luttes de classes. Homme libre et esclave, patricien et plébéien, baron et serf, en un mot, oppresseurs et opprimés, en opposition constante, ont mené une guerre ininterrompue, tantôt ouverte tantôt dissimulée, une guerre qui finissait toujours soit par une transformation révolutionnaire de la société toute entière, soit par la destruction des deux lasses en lutte… La société bourgeoise moderne, élevée sur les ruines de la société féodale, n’a pas aboli les antagonismes de classes. La société se divise actuellement en deux grandes classes diamétralement opposées : la bourgeoisie et le prolétariat ».

En s’appuyant sur la notion de lutte des classes, Marx a anticipé que la concurrence jaillirait les monopoles, et ces monopoles, à leur tour, seront soumis à une concurrence de plus en plus féroce. Les petits capitaux seraient impitoyablement absorbés ou écrasés par les grands. La société bourgeoise évoluerait vers une structure de forme pyramidale, fondée sur une immense masse de salariés, mais se concentrant dans chaque pays en quelque dizaine de firmes et de groupes financiers géants (monopoles) et, à l’échelle mondiale, en quelques multinationales qui dicteraient leur loi à tous les Etats capitalistes et broieraient les travailleurs et les peuples dans une machine infernale qui subordonne tout à l’impératif du profit.

« La libre concurrence abat toutes les frontières, bat en brèche toutes les murailles de Chine. Par l’exploitation du marché mondial, la bourgeoisie a donné un caractère cosmopolite à la production et à la consommation de tous les pays. A la place des anciens besoins satisfaits par les produits nationaux naissent de nouveaux besoins réclamant pour leur satisfaction les produits des pays et des climats les plus lointains ».

Quel bel éloge prophétique de la mondialisation à venir !

2. Accroissement de la productivité ne fait qu’aiguiser la lutte des classes

Examinant le second procédé (la « plus-value relative ») Marx étudie 3 stades historiques de l’accroissement de la productivité du travail par le capitalisme :

  • la coopération simple

  • la division du travail et la manufacture

  • les machines et la grande industrie

En résumé, à l’origine, la société primitive permettait à chacun de rester libre en exécutant le travail nécessaire à sa survie. La division du travail et la sophistication des rapports de production à des stades supérieurs a entraîné l’enrichissement de l’humanité et l’apparition de classes sociales. Aujourd’hui, le capitalisme simplifie les antagonismes entre ces classes : au lieu des strates multiples de castes et de classes, le capitalisme se caractérise par une situation on ne peut plus simple : deux classes ennemies et antagonistes : la bourgeoisie et le prolétariat. Tout, y compris la nature de l’Etat, s’explique dès lors en termes de lutte de classes : le pouvoir politique et le pouvoir organisé d’une classe pour l’oppression d’une autre.

Sur ce point, ce qui est vraiment nouveau chez Marx, c’est son analyse de l’accumulation du capital – la transformation d’une partie de la plus-value en capital et de son emploi pour non seulement satisfaire « les besoins ou les caprices » du capitaliste, mais aussi pour développer la production.

C’est nouveau, car Marx montre ce qui est, selon lui, l’erreur de toute l’économie classique antérieure depuis Adam Smith, selon laquelle toute la plus-value transformée en capital irait au capital variable. Or pour Marx, elle se décompose d’abord en moyens de production (capital constant), et seulement après en capital variable. L’accroissement plus rapide de la part du capital constant au sein du capital total par rapport à celle du capital variable est fondamental dans le développement du capitalisme et de sa transformation en socialisme. Car en accélérant l’éviction des ouvriers par la machine et en créant à un pôle la richesse et à l’autre la misère, l’accumulation du capital donne naissance à « l’armée ouvrière de réserve » qui permet au capitaliste de développer la production. D’où viennent par la suite les crises de surproduction.

Cette tendance historique de l’accumulation capitaliste est décrite par Marx dans son texte de référence : « l’expropriation des producteurs immédiats s’exécute avec le vandalisme impitoyable, sous la poussée des passions les plus infâmes et sordides… La propriété privée acquise par le travail personnel de l’ouvrier est supplantée par la propriété privée du capitaliste qui repose sur l’exploitation du travail d’autrui… Cette expropriation s’accomplit par la concentration des capitaux. Chaque capitaliste élimine nombre d’autres capitalistes. A mesure de cette  concentration du capital, s’accroissent la misère, l’oppression, l’esclavage, la dégradation, l’exploitation, mais aussi la résistance de la classe ouvrière… de plus en plus disciplinée, organisée, unie par le mécanisme même du procès de production capitaliste. Le monopole du capital devient une entrave pour le mode de production qui a grandi sous ses auspices. La centralisation des moyens de production et la socialisation du travail arrivent à un point où elles ne peuvent plus tenir dans leur enveloppe capitaliste. Cette enveloppe se brise en éclats. L’heure de la propriété privée capitaliste a sonné. Les expropriateurs sont à leur tour expropriés ».

Le « best of » de Marx au miroir d’aujourd’hui serait incomplet sans un autre mot clé du glossaire marxiste : aliénation

Rappelons que Marx relie directement la notion d’aliénation au travail. A la différence de Hegel qui définit l’aliénation comme l’extériorité de l’Homme à lui-même, puis Feuerbach qui l’identifie aux religions, Marx situe l’aliénation dans le rapport de l’Homme à la réalité du travail, dont découlent les organisations sociales et les religions. Le travail aliéné se formule de la façon suivante : « plus le travailleur produit de richesse, plus le travailleur devient pauvre ».

Dès lors, Marx distingue trois niveaux d’aliénation, tous relié au travail :

1. « l’objectivation » : c’est le fait que l’homme produit par son travail une réalité extérieure à lui-même sous forme d’objets qui ont ensuite une existence propre. « Son travail devient un être séparé, extérieur, qui existe en dehors de lui, étranger à lui ; la vie qu’il a prêtée à l’objet s’oppose à lui, hostile et étrangère… ». « Le travail est une peine, une souffrance qui ruine son esprit et meurtrit son corps, son activité lui apparaît comme un tourment, sa vie devient le sacrifice sa vie ». Marx avance ainsi l’idée que tout travail est souffrance, parce que tout travail crée quelque chose qui est voué à se séparer de son auteur. Sans doute, faut-il voir là une référence autobiographique. Il extrapole la difficulté qu’il éprouve tout au long de sa vie à se détacher du moindre texte et à le considérer comme achevé. Pour lui, mettre le mot « fin » au bas d’un manuscrit constitue un déchirement. Et il projette cet arrachement personnel, à l’aune de son propre travail, sur la réflexion concernant la nature de tout travail en société ;

2. le « dessaisissement » : c’est le fait que, dans la société capitaliste, le salarié est dépossédé par le capitaliste du fruit de son travail. « L’ouvrier consacre sa vie à produire des objets qu’il ne possède ni ne contrôle ». Il ne s’appartient pas lui-même, mais appartient à un autre. Là encore, il s’agit d’une évocation de ce que Marx a lui-même vécu dans son rapport aux éditeurs – en tant que rédacteur en chef de revue à Cologne. Ces éditeurs l’ont amené à produire un objet (un journal) qu’il n’a ni possédé ni contrôlé en dernier ressort ;

3. « l’asservissement » : c’est le fait que le salarié ne peut échapper à l’engrenage qui le conduit à acheter lui aussi, pour survivre, des biens marchands fabriqués par d’autres salariés, en payant de l’argent.  Là encore, il y a comme une allusion à son propre rapport à l’argent qu’il aime à dépenser comme s’il voulait s’en débarrasser au plus vite : « la propriété privée nous a rendu si stupides et si bornés qu’un objet n’est le nôtre que lorsque nous le possédons, qu’il existe donc pour nous comme capital ou qu’il est immédiatement consommé, mangé, bu, porté sur notre corps, habité par nous qu’il est utilisé par nous ». L’idéal du capitalisme est l’idéal de privation. « L’idéal du capitaliste est l’avare ascétique mais usurier, et l’esclave ascétique mais producteur. Moins tu manges, bois, achètes de livres, moins tu va au théâtre, au bal, au cabaret, moins tu pense, aimes, moins tu chantes, tu parles, tu fais de l’escrime, plus tu épargne, plus tu augmente ton trésor ». Ne faut-il pas voir là aussi un écho de sa propre attirance pour la dépense et en même temps son aversion pour ceux qui prônent l’épargne ? Sans doute faut-il lire cette phrase comme une réminiscence de ce qu’il a tant entendu pendant toute son enfance de la bouche de ses parents qui lui reprochaient de trop parler, trop boire, d’acheter trop de livres ?

Produit de ces trois types d’aliénation, le salarié devient une marchandise comme une autre. Produit lui aussi par le travail, il entre donc, contre sa volonté, dans le jeu général de l’asservissement.

Dans cette description radicalement nouvelle du rapport de l’homme au travail et au marché, issue d’une sorte d’extrapolation quasi psychanalytique sur son propre rapport à l’argent, Marx passe du concept, philosophique, d’aliénation à celui, économique, d’exploitation, via le mécanisme de « plus value ».

Enfin, pour conclure le « best of «  de Marx au miroir d’aujourd’hui, il faut se pencher sur les relations de Marx avec la notion de communisme. N’oublions pas qu’il a été le premier à voir « le spectre du communisme » qui « hantait l’Europe ». Marx est, par définition, le « pionnier » du communisme.

Le communisme est son but suprême, la finalité paradisiaque de ses aspirations les plus profondes. Un système social permettant l’épanouissement tous azimuts, la désaliénation, la réappropriation des choses, la libération de la jouissance et du travail par une libre association des producteurs.

La société communiste dans sa phase supérieure et achevée présente, selon Marx, les caractéristiques de base suivantes :

  • absence de classes ;

  • absence de division du travail ;

  • travail en commun et selon un plan ;

  • propriété sociale des moyens de production et propriété individuelle des objets de consommation ;

  • distribution des objets de communication à chacun, non pas selon son travail ou uniformément, mais selon ses besoins ;

  • développent des besoins ;

  • libre développement de l’individualité ;

  • absence de religion ;

  • abolition (ou plutôt) transformation de l’Etat.

Il faut distinguer, chez Marx,  trois différents types du communisme :

1. communisme humaniste comme réalisation de la nature humaine ;

2. communiste éthique comme exigence de la Morale ;

3. communisme historico – matérialiste comme nécessité historique.

1. Le communisme comme suprême réalisation de la nature humaine (une nouvelle religion laïque)

Le communisme pour Marx se fonde sur l’essence de l’Homme. Il pense que « le communisme est l’appropriation réelle de l’essence humaine par l’Homme ». En d’autres termes, c’est la fin de l’aliénation, lorsque l’Homme retrouve son essence. Logiquement, l’Homme ne peut vivre conformément à sa nature que dans une société sans classes qui abolit la propriété privée. Seul le communisme rend possible le développement d’une totalité des potentialités humaine : « dans la société communiste chacun n’aura pas une sphère d’activité exclusive. Tout individu pourra se perfectionner dans la branche qui lui plaît, car c’est la société qui réglemente la production générale. Ce qui créera pour tout le monde la possibilité de faire aujourd’hui telle chose, demain telle autre, de chasser le matin, de pêcher l’après-midi, de pratiquer l’élevage le soir, de faire de la critique littéraire après le repas, selon son bon plaisir, sans jamais devenir chasseur, pêcheur ou critique littéraire ».

C’est pourquoi « dans une société communiste, il n’y aura plus de peintres, mais tout simplement les gens qui entre autres feront de la peinture ».

Enfin, le communisme comme réalisation de la société humaine car l’abolition de la propriété privée est la libération de tous les sens de l’homme comme être jouissif et jouissant. C’est l’apothéose de la jouissance humaine. La jouissance d’un autre homme à travers les contacts mutuellement enrichissants ; la jouissance esthétique (c’est seulement grâce à la richesse déployée objectivement de l’essence humaine qu’une « oreille devient musicienne, qu’un œil perçoit la beauté de la forme »). Et quand Marx dit l’Homme, c’est tout homme, capitaliste comme prolétaire : l’un et l’autre est en réalité aliéné : la classe possédante et la classe prolétarienne représentent la même aliénation humaine de soi, même si la première se sent satisfaite par cette aliénation de soi qu’elle prend pour le témoignage de sa propre puissance et qui « lui donne l’apparence d’une existence humaine ».

Un tel communisme est incontestablement exaltant, et il a une portée eschatologique : il propose un bonheur de jouissances totales, la fin de la solitude et même la victoire sur la mort : le communisme conçu sous cet angle est la vraie solution de l’antagonisme entre l’homme et la nature. La fin de cet antagonisme est la disparition de la souffrance et de la mort.

A cet égard, on retrouve, chez Marx, les vieux mythes du paradis terrestre, de l’immortalité et de l’épanouissement de l’individu dans la communauté. Avec cette différence que les précédents mythes de ce type étaient d’inspiration religieuse, alors que Marx a crée un mythe laïc, terrestre, constructible.

2. Le communisme comme exigence morale

Le communisme ne saurait être fondé que sur la morale, car il ne saurait être fondé que sur l’égalité et la fraternité, deux paramètres de la morale universelle.

Pour Marx, l’homme doit être traité comme une fin en soi, et jamais comme un « rouage ».

Aux yeux de Marx, l’homme pour l’homme n’est pas « un loup », mais l’être suprême, d’où l’impératif catégorique de bouleverser tous les rapports où l’homme est un être dégradé, asservi, abandonné, méprisable qui s’épuise à force de « contrats léonins »

Marx dénie au capitalisme toute éthique, même s’il lui reconnaît de permettre, à des certains stades, des progrès (« développement des forces productrices », « construction des pyramides d’Egypte, des aqueducs romains et des cathédrales gothiques » ; « réalisation de buts productifs avec le minimum de moyens » ; accélération dans la création du marché mondial ; « création du zèle au travail »).

Une telle condamnation morale du capitalisme relève, pour Marx, de l’analyse économique de ce régime et de ses concepts clés : marchandise, valeur, plus-value, salaire, profit, division du travail, etc.  

3. Le communisme comme nécessité historique

Qu’il s’agisse du communisme en tant que réalisation de la nature humaine ou du communisme en tant qu’exigence morale, l’un et l’autre peuvent ne pas advenir, car il n’est pas impossible que les hommes soient toujours aliénés et que règne indéfiniment l’injustice. Or, pour Marx, l’avènement du communisme s’inscrit dans les gènes de l’Histoire, avec « la fatalité qui préside aux métamorphoses de la nature ». C’est l’archétype du déterminisme.

Une fois de plus, Marx n’a pas inventé le concept. Il s’inspire, en l’occurrence, de Hegel pour qui l’Histoire de l’Humanité est un processus dialectique et évolutif nécessaire, et non une suite chaotique d’événements dépendants de volontés libres (sauf que chez Hegel « la dialectique marche sur la tête : il suffit de la remettre sur les pieds pour lui trouver la physionomie raisonnable » - écrivait Marx). A travers les événements – à priori aléatoires – s’exprime la « ruse » de l’Histoire qui manipule ses événements pour arriver à ses propres fins. Cette « ruse » procède dialectiquement par deux étapes :

  • par négation ; par exemple, « l’appropriation capitaliste, conforme au mode de production capitaliste, constitue la première négation de la propriété privée qui n’est que le corollaire du travail indépendant et individuel » ;

  • par négation de la négation : pour reprendre le même exemple : la production capitaliste engendre elle-même sa propre négation ; c’est la négation de la négation.

Pour Marx, le communisme est «l’énigme résolue de l’Histoire ». Autrement dit, l’Histoire n’est que l’acte de procréation du communisme.

Dans cette logique, le mouvement de la production qui conditionne l’Histoire (même l’histoire de l’art en découle) ; la « lutte des classes » est sa quintessence ; le prolétariat est sa « force motrice », et les révolutions sont ses « sage - femmes ».

Les causes que Marx donne du passage du capitalisme au communisme sont exclusivement économiques :

1. le développement du capitalisme fait qu’il devient une entrave à la production car il exige des investissements de plus en plus importants – ce qui entraîne une baisse du taux du profit et, par conséquent, une stagnation de la productivité, ce qui provoque des crises de plus en plus graves ;

2. le développement du capitalisme multiplie, en même temps, le nombre des prolétaires. En abaissant leur niveau de vie, il augmente leur combativité et en créant des usines de plus en plus grandes, il favorise leur concentration. En les soumettant à la discipline du travail collectif, le capitalisme leur apprend à agir d’une manière organisée. Il creuse ainsi sa propre tombe en aliénant et en exploitant les travailleurs. Dans ce contexte, le prolétariat s’impose comme le « fossoyeur » du système capitaliste.

Mais entre le capitalisme et le communisme, il y aura, selon Marx, une étape intermédiaire : la dictature du prolétariat.

Cette thèse est équivoque. Elle a eu de graves conséquences historiques sur lesquelles je vais encore revenir.

Au sens classique, le terme « dictature » signifie « un pouvoir que rien ne limite, qu’aucune loi, aucune règle ne bride et qui se fonde directement sur la violence ». Pourtant, à lire Marx, la dictature du prolétariat signifie, pour lui, seulement « la domination politique du prolétariat » quel que ce soit le régime politique dans lequel s’incarne cette domination ; même en cas de démocratie, il y domination politique d’une classe, donc, selon lui, la « dictature » de cette classe.

Marx offre comme exemple de dictature la Commune qu’il décrit cependant comme un Etat en voie d’extinction, agissant au grand jour, sans censure ni bureaucratie, décentralisée, sans nomination hiérarchique, sans armée permanente, sans magistrature d’Etat, amputé des « organes purement répressifs », SANS PARTI UNIQUE (sic !).

Soulignons – le : si mot « parti » apparaît dans le titre du Manifeste du Parti Communiste, la notion de parti n’a jamais été fondamentale pour lui. Elle ne joue pratiquement aucun rôle dans la pensée politique de Marx et encore moins dans sa conception de la dictature du prolétariat.

3. Marx : de l’œuvre à la réalité (de Marx au marxisme, ou de la théorie au « communisme historique »)

A sa mort, Marx laisse une œuvre considérable, semée d’ambiguïtés, qui se prêtent bien au terme générique du « marxisme » que Marx récusait lui-même (il disait qu’il n’était pas marxiste).

C’est une sorte de pâte à modeler, idéale pour ses divers interprétateurs.

J’entends par le « marxisme » un courant philosophique qui se réclame des idées de Marx consistant à analyser l’Histoire à travers la lutte des classes qui mène, in fine, à l’abolition du capitalisme.  

J’entends par le « communisme historique » non pas les trois types de communisme imaginaire (présentés ci-dessus), dont l’idée a été interprétée par Karl Marx de manières diverses à différents moments de sa vie, mais le système social qui a réellement existé en URSS et a été exporté vers les « pays satellites » pendant une période historique donnée.

J’évacue donc une partie de mon vécu, en me souvenant de la « Marche des aviateurs », une chanson très populaire en URSS dans les années 70, qui mettait en musique le dogme bolchevik de la transformation rationnelle de l’homme et de la nature :

« Nous sommes nés pour transformer le conte en réalité

Pour conquérir les étendues et les espaces

La raison a fait de nos bras deux ailes d’acier

Et de notre cœur un moteur rugissant ».

Comment le « conte » a-t-il été transformé en « réalité » en URSS ?

Une supercherie intellectuelle à l’échelle globale

Il est important de rappeler que Marx a construit son schéma de succession des formations sociales en analysant l’Europe occidentale. Quant à la Russie, il s’est contenté de la mentionner dans son analyse du « mode de production asiatique ». Il assimilait clairement la Russie à l’Asie, à part ses brillantes élites totalement déconnectées, selon lui, de la réalité de leur pays. Or, l’Asie était, pour lui, un continent ensommeillé, avec des perspectives de révolutions difficilement repérables. C’est pourquoi le binôme Asie – Russie (ou l’Eurasie, pour reprendre le titre du dernier ouvrage d’Hélène Carrère d’Encausse) intéressait relativement peu Marx, sans compter les toute dernières années de sa vie, lorsque son soudain intérêt pour la Russie a pris un caractère quasi mythique.

Néanmoins, ses épigones, les historiens soviétiques officiels propulsés par la révolution bolchevik de 1917 et relayés par la gauche en Occident, ont réussi une supercherie intellectuelle sans précédent. Ils ont fait rentrer dans lit de Procuste de la théorie de Marx (une théorie intrinsèquement liée au monde occidental industrialisé et développé) aussi bien l’expérience soviétique, que celle de Cuba et de la Chine, des pays en voie de développement aux quatre coins de la planète et des pays d’Europe Centrale et Orientale satellisés (« kidnappés ») par l’URSS après la deuxième guerre mondiale jusqu’à la chute du mur de Berlin en 1989.

La doctrine de Marx est devenu le socle justificateur du « soviétisme ».  

Avant 1917 : le marxisme comme bélier pour s’emparer du pouvoir

A l’origine de cette gigantesque supercherie, se trouve, incontestablement, Vladimir Oulianov (Lénine).

Après ses nombreux séjours en Europe, ce chef de file des bolcheviks importe le marxisme en Russie. Dans un premier temps, il le présente comme stratégie d’occidentalisation de son pays. Il ne cache pas son rêve de doter la Russie d’un Etat de type prussien et d’un parti fort, à l’exemple du parti socialiste allemand.

Pour lui, la question essentielle est la suivante : comment propulser la Russie, un pays arriéré et agraire, vers le socialisme sans passer par le capitalisme ?

Pour cela, il apporte trois correctifs à la doctrine de Marx :

1. il glorifie une union du prolétariat avec la paysannerie

2. il met sur piédestal le rôle du parti communiste – « cerveau, honneur et conscience de son époque »

3. il proclame la possibilité de lancer et construire un socialisme dans un seul pays

Deux références de la « russification » de Marx par Lénine

Sur cette voie de l’instrumentalisation des idées de Marx en Russie, il faut retenir deux œuvres de référence de Lénine :

1. « Le développement du capitalisme en Russie » (1898)

2. « Que faire » (1902)

1. Dans « Le développement du capitalisme en Russie », Lénine affirme d’emblée qu’il faut considérer la Russie « comme un pays capitaliste développé et  prêt à entamer l’édification du communisme », en faisant abstraction de la réalité d’un pays archaïque et agraire, où seulement 17% de la population vit au début du XX siècle dans les villes. Un pays qui, après avoir raté les deux premières révolutions industrielles, en est à ses premiers balbutiements en matière de modernisation, avec deux - trois siècles de retard par rapport à l’Occident. En plus, la Russie est un empire gigantesque non seulement par sa taille mais aussi par sa population qui inclut ses colonies à l’intérieur des mêmes frontières administratives que la « métropole ». C’est un empire disparate, peuplé d’une centaine d’ethnies parlant des langues différentes et appartenant à des civilisations différentes.

En faisant abstraction de la réalité, Lénine marche sur les brisées de Marx. Mais leurs buts divergent. Si Marx pouvait faire abstraction de la réalité au nom d’une doctrine, Lénine, lui, poursuit des objectifs précis et pratiques, qui se résument à un seul enjeu : comment s’emparer du pouvoir dans son pays.  

Marx est un homme de concept, Lénine est un homme d’action pour lequel « la fin justifie les moyens ».

Pour parvenir à ses fins, Lénine invente, via d’incroyables tours de passe-passe, le couple russe bourgeoisie – prolétariat dont il a théoriquement besoin pour justifier la lutte des classes, et magnifie les « vertus révolutionnaires » de la paysannerie russe, qui sortait à peine de l’esclavage aboli en 1861.

2. En poursuivant sa « russification » de Marx, Lénine rédige « Que faire ? ». Il emprunte d’ailleurs ce titre à Nicolaï Tchernychevski qui a décrit, en 1863, le personnage de Rakhmetov, un nihiliste - anarchiste qui mène une existence d’ascète, dort sur des clous, ne mange pas pendant des semaines, et tout cela, pour préparer l’avenir radieux de l’Humanité. Dans « Que faire », Lénine franchit un palier supplémentaire par rapport au « Développement du capitalisme en Russie » : il proclame la nécessité d’avant-garde révolutionnaire sous la forme d’un parti politique. Ce parti doit se doter d’une connaissance scientifique de la société pour devenir la seule source légitime de toute initiative politique. Du coup, toute fraction ou divergence d’opinion au sein d’un tel parti est un symptôme de faiblesse.

Bref, si vous voulez voir les racines russes du léninisme, lisez Tchernychevski !

Récapitulons : si Lénine avait été un marxiste conséquent, il aurait dû, au sujet des conditions nécessaires à la création d’un mouvement émancipateur, s’en tenir aux positions politiques suivantes, incontestables pour Marx :

1. A la tête du mouvement révolutionnaire doit se trouver la classe ouvrière car elle seule a reçu de l’Histoire le « mandat » pour regarder avec assurance vers l’avenir, sans  craindre les conséquences de la lutte des classes.

2. Cette classe ouvrière n’a aucune raison de dissimuler ou déformer les faits car il n’a rien à perdre dans le présent et il gagnera dans l’avenir tout ce qui lui revient de droit.

3. Les idées et les convictions d’un individu sont déterminées par la place sociale qu’occupe la classe à laquelle il appartient. Ces idées et convictions individuelles ne peuvent donc se modifier qu’en fonction de l’évolution de cette place au sein de la société. Ceci étant, la tâche à remplir est de contribuer à la modification des circonstances « objectives » de cette « place » pour permettre à la classe ouvrière de remplir sa mission historique.

Or ce que Lénine cherche à démontrer est à l’exact opposé de ces positions.

1. La classe ouvrière n’est pas en mesure de s’élever par elle-même à la compréhension de sa mission historique. Même une participation active à la lutte des classes ne conduit pas à la naissance d’une conscience politique prolétarienne. Ainsi, Lénine nie la détermination de classe des pensées et des actions du prolétariat ;

2. A partir de là, une déduction s’impose : seul un parti peut introduire une conscience socialiste dans la classe ouvrière. Le cours naturel de l’Histoire ne peut se corriger de lui-même, de manière « objective ». Les défauts de l’Histoire doivent être rectifiés par une volonté « subjective » : à savoir, par le parti bolchevik que Lénine crée ex nihilo pour s’emparer du pouvoir.

En résumé, à la « maudite » question « Que faire », Lénine répond qu’il faut rectifier la spécificité de l’histoire russe grâce à la création de la sphère politique manquante au moyen d’un parti.

Le tour est joué : la révolution marxiste doit se faire en Russie en associant ouvriers et paysans, avec à leur tête un groupe d’élite, monolithique, conscient de sa supériorité historique, composé de quelques « Rakhmetov » qui indiquent l’avenir au reste de la société.

Mais comme il faut justifier le rôle pilote de ce groupe – parti politique, qui détient le « monopole de la vérité », auquel Marx n’a jamais fait référence, Lénine fait d’Engels (qui a esquissé cette problématique) l’égal de Marx. En d’autres termes, Lénine viole l’histoire de son pays en utilisant la théorie de Marx, avec un rajout décisif d’Engels, comme l’on utilise un bélier pour casser le mur. Il usurpe une doctrine comme une arme pour s’emparer du pouvoir dans son pays. Il en fait un « manuel de la révolution réussie », en arrangeant le « marxisme – engelisme » à la sauce russe.

Pour Lénine, ce n’est pas une doctrine figée dans le temps, mais un arsenal théorique évolutif qui varie en fonction du temps et du lieu. Plus tard,  le poète Vladimir Maïakovski, le porte – drapeau de la révolution bolchevik, écrira : « La dialectique, nous ne l’avons pas apprise dans les bouquins de Hegel, elle a fait irruption dans notre vie quotidienne sur les baïonnettes de nos combats ».

Lénine a mis en sourdine les réflexions de Marx sur l’impossibilité du communisme dans un seul pays. Cette thèse a été par la suite reprise et développée par Staline. Celui-ci n’est pas donc une déviation, mais la maturation du concept initial de Lénine. Le ver était dans le fruit. Ensuite, le système soviétique s’est mis au pilotage automatique en conservant ses paramètres de base et ses caractéristiques intrinsèques jusqu’à son implosion en 1991. Comme si c’était une métaphore de « matriochka » : Marx est dans Lénine ; Lénine est dans Staline, Staline est dans Khrouchtchev,  Khrouchtchev est dans Brejnev, et Brejnev - dans Gorbatchev, qui clôture avec sa « perestroïka » l’histoire du Parti Communiste, aux commandes en URSS. Histoire d’une « utopie au pouvoir ». Logique et continuité d’un système pour lequel le marxisme a servi d’alibi.

Néanmoins, je m’inscris en faux contre une idée, répandue, selon laquelle tous les maux de la Russie sont dans le marxisme qui aurait été importé, de façon arbitraire, sur le sol russe de l’extérieur, à partir de l’Europe occidentale, et qui serait absolument étranger à la mentalité russe. Si vous y ajouter les origines juives de Karl Marx, vous êtes à un pas de la « théorie du complot » de la part des « juifs étrangers ». Un pas que beaucoup de nationalistes, proches du Kremlin dans la Russie d’aujourd’hui, n’hésitent pas à franchir, en faisant de ceux qui ont introduit le marxisme en Russie (à savoir, les bolcheviks guidés par Lénine) leur bouc émissaire.

C’est sans compter avec les racines russes du léninisme (messianisme à l’instar de la Troisième Rome, quête de la Vérité Suprême, fatalisme, nihilisme judiciaire russe, « sobornost » comme esprit de communauté d’ordre religieux des Russes par opposition à l’individualisme occidental, etc, etc), mais c’est déjà un autre sujet…

De 1917 à 1991 : le marxisme comme justificatif de la réécriture de l’histoire par la propagande de « l’home soviéticus »

Après la prise de pouvoir par les bolcheviks, c’est leur propagande qui se saisit du marxisme. Ainsi, l’un des premiers actes de la révolution d’Octobre, assiégée par ses ennemis intérieurs et extérieurs, aux prises avec des tâches titanesques en pleine guerre contre l’Allemagne, est… de faire ériger des monuments à la gloire de deux Allemands : Marx et Engels. En mars 1918, Lénine inaugure lui-même le premier de ces monuments à Moscou, en face du Bolchoï. Etrange priorité pour un pays en ruine qui veut construire un régime sans équivalent dans le monde !

D’emblée, une énorme machine idéologique se met en route pour créer une nouvelle science historique. Toute l’histoire de la Russie et, accessoirement, du monde est revue et corrigée par le Comité Central du PCUS (Parti Communiste de l’Union Soviétique) qui fait office de « Ministère de la Vérité » dans le classique de Georges Orwell « 1984 ».

A la fin des années 1920, sous Staline, le « marxisme – léninisme » s’éloigne encore plus de Marx : priorité au développement de l’industrie lourde et de l’armement ; « centralisme démocratique » au sein du Parti, « culte de la personnalité », mainmise sur les «partis frères » au sein du Komintern. En fait, le philosophe allemand sert de base à l’exercice d’une domination par les dictatures à l’économie planifiée déclarant viser l’instauration du « communisme réel ».

Parallèlement, le marxisme s’exporte et s’installe un peu partout en Europe comme la doctrine de la gauche. Tout ce qui est socialiste devient en Europe marxiste.  Il s’agit d’un marxisme schématisé, caricaturé, réduit à un manichéisme simpliste, mais la politique est vulgarisatrice, elle rejette les doutes du savant.

Aujourd’hui, dix sept ans après la chute du Mur de Berlin et quinze ans après l’effondrement de l’URSS, la majorité des marxistes occidentaux ne reconnaissent pas de liens entre les régimes de type soviétique et la pensée de Marx. Mais il n’en était pas toujours ainsi : après la Seconde Guerre Mondiale, lorsque l’URSS était auréolée de son image de vainqueur sur la « peste brune » (et Louis Aragon affirmait qu’enfin « l’homme communiste n’est plus une vue de l’esprit, il existe parce qu’il a versé son sang » !), la quasi-totalité des marxistes se réclamaient de la réalité soviétique en fermant les yeux sur la « nomenklatura », qui s’est arrogée le droit de parler au nom de la société dont elle était totalement coupée, et sur le Goulag où étaient emprisonnés, sans jugement, des millions de gens dont le seul crime étaient de douter de la justesse du « marxisme – léninisme » dans leur pays.

Dans certains pays européens, dont la France, la racine marxiste de la gauche se révèle particulièrement tenace en intervenant toujours dans le débat intellectuel et politique.

Cela m’amène au dernier point de ma réflexion.

4. Marx : la quintessence de son message face à la mondialisation du XXI siècle dans la France d’aujourd’hui

Marx est-il toujours d’actualité ?

En France – oui !

Historiquement, le marxisme a donné aux « usagers » du capitalisme français une sorte de complexe de culpabilité face aux « révoltés » qui s’insurgent contre le système dominant. « L’abécédaire » de Marx continue à influencer le fameux « modèle français » qui occulte la genèse de la propriété privée et met l’accent sur l’égalité au détriment de la liberté. Les grévistes qui paralysent régulièrement les transports et les universités en France se réclament, avec fierté, de la lutte de classe.

D’autres exemples abondent.

Ainsi, François Mitterrand se disait marxiste (pas léniniste), expliquant que la construction de l’Europe passe à ses yeux avant les avantages du socialisme dans un seul pays.

Le « non » à l’Europe lors du référendum du 29 mai 2005 a aussi montré la rémanence de la grille de lecture marxiste en France, où la mondialisation est souvent perçu comme synonyme de chaos, injustices et inégalités.

Encore plus étonnant : lorsque Dominique De Villepin, Premier ministre de droite, rencontre Angela Merkel en Allemagne, il ne résiste pas à la tentation de citer une prophétie de Marx gravée sur le fronton de l’université allemande où se passe leur rencontre.

Enfin, quand sous la pression de la « nouvelle » Europe où la théorie de Marx a été atteinte à mort par sa propre pratique, le Conseil de l’Europe condamne, en février dernier, le communisme en esquissant sa comparaison avec le nazisme, cela provoque un tollé chez les intellectuels français, qui flirtent avec le « romantisme » marxiste. Mais au moment où ces mêmes intellectuels vantaient, de loin, les « lendemains qui chantent », les pays de l’Est voyaient chez eux les chars soviétiques écraser les foules.

Certes, une des explications de cette étonnante survivance de Marx réside dans le fait qu’il ait prévu et anticipé, à sa façon, la mondialisation actuelle. Déjà, en 1848, il écrivait : « la grande industrie a fait naître le marché mondial que la découverte de l’Amérique avait préparée. Le marché mondial a donné une impulsion énorme au commerce, à la navigation, aux voies de communication ». Dans cette mondialisation qui ne portait pas encore son nom à l’époque, Marx exaltait et dénonçait le rôle de la bourgeoisie, aussi néfaste qu’indispensable à l’accomplissement de sa doctrine.

Résolument marxiste, l’alter mondialisme d’aujourd’hui veut bâtir une « alternative crédible » au système capitaliste, mais peut-on réduire l’immensité de Marx à cette frange qui se dit « progressiste » ?

La mondialisation du XXI siècle rentre-t-elle dans une caricature de l’exploitation des pauvres par les riches ?

Une chose est sûre : aussi longtemps que l’Humanité vivra, il y aura des gens qui rêveront d’un idéal. Pour cette minorité, Marx restera la référence symbolique. Pour les autres, il demeure le premier (et sans doute le dernier) « penseur global », syncrétique et pluridisciplinaire, qui nous enseigne la foi dans le progrès alors que notre société s’enfonce dans l’obsession du présent (« le présentisme ») et la méfiance du futur.

En conclusion, rendons hommage à l’abnégation et à l’honnêteté intellectuelle d’un savant qui n’aurait eu que du mépris pour ses épigones capables de jongler avec « sa » vérité afin de conceptualiser le « socialisme réel » en URSS ou de « ne pas désespérer Billancourt » en France.

Je regrette que Marx soit devenu un fourre-tout, une sorte de « brend management », où chacun pioche selon ses calculs du moment. Car, au fond, c’était un géant dont la théorie (après tout, il en a forgé une parmi tant d’autres) a été récupérée et sanctuarisée par une armada de praticiens de mauvaise foi.

Son message, revu et corrigé avec les yeux du XXI siècle, mérite de figurer au Panthéon des grands classiques qui incitent nos étudiants à mieux comprendre le monde dans lequel ils vivent.

Pour citer ce document

Alexandre Melnik, «Karl Marx, relu et corrigé dans le contexte de la mondialisation : un « best of » de Marx au miroir d’aujourd’hui», Les cahiers psychologie politique [En ligne], numéro 9, Juin 2006. URL : http://lodel.irevues.inist.fr/cahierspsychologiepolitique/index.php?id=992

Quelques mots à propos de :  Alexandre Melnik

Professeur Associé à l’ICN (Grande Ecole de Management de Nancy)
Chargé de cours à l’Université de Caen
Ancien diplomate soviétique et russe