Nous contacter|Plan du site|Mentions légales|Accès réservé

Assessing Deviance, Crime and Prevention in Europe
English version Version PDF

Crimprev info n°22 – Criminalisation et victimation des migrants en Europe

Salvatore Palidda

Texte intégral

 Cette livraison de CrimprevInfo rend compte des principales conclusions d'un workshop organisé par Salvatore Palidda à Gênes, du 13 au 15 mars 2008, sur le thème de la criminalisation et la victimation des immigrants en Europe, dans le cadre du Workpackage 3 "Processus de criminalisation et de décriminalisation" du Programme Crimprev.

*

L’utilité d’organiser ce workshop ressort du constat qu’au cours de ces deux dernières décennies il y a eu une forte augmentation des arrestations, des incarcérations et des détenus parmi les étrangers et les citoyens d’origine étrangère dans tous les pays de « vieille » et récente immigration en Europe, mais aussi en Amérique du Nord, en Australie, au Japon et récemment même dans des pays qui continuent à être d’émigration et de transit. Ce phénomène a suscité un grand intérêt non seulement chez les criminologues mais aussi parmi nombre de chercheurs d’autres sciences sociales. Le but de ce workshop a ainsi été celui de réunir des chercheurs parmi les plus qualifiés et donc avec le plus d’expériences de recherche dans ce champ d’étude afin de dresser un bilan des connaissances dans ce domaine et de suggérer les pistes pour leur développement.

Par criminalisation des migrants, nous entendons ici l’ensemble des discours1, des faits et des pratiques à travers lesquels les polices, l’autorité judiciaire, mais aussi nombre de collectivités locales, de médias et une partie de la population attribuent aux immigrés/étrangers la responsabilité de nombre de délits. Il s’agit donc d’une acception polysémique qui semble s’imposer s’agissant de ce que l’on peut considérer un fait social total (Sayad, 1999 ; Palidda, 2008) qui en effet ne concerne pas seulement les immigrés/étrangers, ni les délinquants, mais nombre de caractéristiques saillantes de la conjoncture politique et culturelle qui marque à la fois les sociétés d’émigration, celles d’immigration et les relations entre les deux pôles. Comme le soulignent plusieurs contributions au workshop, la criminalisation des étrangers se nourrit de nombre d’éléments et inputs qui s’inscrivent toujours dans des conjonctures particulières locales, nationales et internationales. Les politiques d’immigration ainsi que les orientations en matière de répression et de pénalité se traduisent souvent en pratiques policières et judiciaires qui concernent les étrangers mais aussi les autochtones. Autrement dit, le traitement des immigrés/étrangers a toujours une fonction miroir (Sayad, 1999) dans le sens qu’il anticipe ou s’aligne sur ce qui devient le traitement des autochtones. Ainsi, il apparaît évident que la criminalisation des étrangers doit être analysée en même temps que celle des nationaux.

  • 1  Nous faisons allusion à l’acception de “discours(...)

Du point de vue empirique, l’étude de cet objet concerne tout d’abord l’action des polices et leur « production » (i.e. contrôles, plaintes, arrestations), l’action judiciaire (mise en accusation, incarcération, condamnations, etc.) mais aussi ce qui relève du droit administratif à propos de la gestion des demandeurs d’asile et de l’irrégularité des étrangers.

    Le but de notre réflexion, donc, n’est pas d’établir si les étrangers sont effectivement « plus criminels » que les nationaux, mais de comprendre comment les statistiques, les discours et les pratiques correspondent ou ne correspondent pas à cette affirmation aujourd’hui assez populaire.

      Par victimation, nous entendons ici le fait que les immigrés/étrangers eux-mêmes sont victimes de délits commis par des autochtones des pays d’arrivée, par des agents des polices et par leurs compatriotes. Or, hormis pour la France, qui dispose d’enquêtes de victimation qui prévoient expressément un échantillon comprenant les étrangers et des entretiens en face à face, on ne dispose pas de données et d’études d'ensemble sur la victimation des immigrés/étrangers alors que certaines études ponctuelles et nombre d’informations fiables font état d’une situation assez grave. Par exemple, en Italie ces enquêtes sont réalisées par sondages téléphoniques sur un échantillon de personnes ne comprenant pas le cas des étrangers et choisies parmi les gens qui figurent dans l’annuaire, ce qui exclut d’emblée nombre d’étrangers et tsiganes et davantage encore les irréguliers.

        Du point de vue méthodologique, il faut remarquer que les participants au workshop adoptent des approches différentes, mais tous ont essayé de réaliser un effort pluridisciplinaire et ce d’autant plus que cet objet d’étude semble imposer une perspective interprétative et d’analyse à la fois diachronique et synchronique, micro et macro, et comparative.

          I - Difficultés de la comparaison statistique

          Comme le montre la contribution de Marcelo Aebi et Nathalie Delgrande, l’état des statistiques concernant la criminalisation des immigrés/étrangers pose nombre de difficultés pour le travail de comparaison internationale car la définition d’immigré, d’étranger et donc de national varie d’un pays à l’autre et, en particulier a changé dans la plupart des pays de l’ex-URSS. De même, le statut des ressortissants des pays qui ont été intégrés à l’Union européenne a changé. Ces auteurs, ainsi que d’autres, soulignent donc que la question de la définition de ce statut pèse sur les statistiques car il est au fondement de la définition de nombre de délits et donc d’incarcération d’étrangers (c’est notamment le cas du délit d’immigration irrégulière qui passe d’une violation administrative à une infraction pénale ; de même, le plus souvent les étrangers sont exclus des peines dites alternatives à la prison et sont soumis à plusieurs variétés de ce qu’on appelle la double peine2 (Sayad, 1999).

          • 2  On entend par "double peine" le fait d(...)

          Dans la perspective comparative, malgré les difficultés statistiques, il apparaît aussi important de prendre en compte non seulement les données des prisons mais aussi celles des centres de rétention qui, dans nombre de pays, ont acquis un poids non négligeable.

            Cela dit, les détenus étrangers sont encore une minorité dans la population des institutions pénales des pays de l’Union européenne, mais, de 1989 à 2008, leur pourcentage a augmenté partout. En 2006, ce pourcentage représente plus de 20% de la population détenue totale, avec des différences importantes entre l'Europe de l'Est et l'Ouest. Dans les pays de l’Est, le pourcentage moyen est inférieur à 5%, dans ceux de l'Ouest il atteint environ 37% (mais il existe aussi d'autres différences parmi ces derniers).

              À travers une re-élaboration de l’essentiel des données statistiques européennes et américaines (Palidda ; De Giorgi), on peut dresser le constat suivant.

                a) Les pays européens qui ont le plus grand nombre de détenus étrangers sont l’Allemagne, l’Espagne et l’Italie, suivis par la France et le Royaume-Uni. Dans ces pays, on a 75 % des détenus étrangers sur les pays cités dans le tableau suivant (qui comprend les principaux pays de “vieille” et de récente immigration).

                  b) Si l’on regarde les taux de détention des étrangers (i.e. nombre de détenus pour 100 000 réguliers, i.e. avec permis de séjour), on constate que les taux les plus élevés se trouvent au Portugal, aux Pays-Bas, en Italie et en Grèce, suivis par l’Espagne, la Belgique et l’Autriche.

                    c) Quant au rapport entre le taux de détention des hommes étrangers et celui des hommes nationaux de 15-65 ans, on observe que le rapport le plus élevé se trouve en Grèce, Pays-Bas, Italie, Portugal et Suisse, suivis par la Belgique et l’Autriche.

                      d) Le taux de détention aux États-Unis (où les Noirs sont détenus sept fois et les latinos 3 fois plus que les Blancs) est 11 fois plus élevé que celui de la Norvège et de la Finlande, dix fois plus que celui du Danemark et de l’Irlande, 9 fois plus que celui de la Suède et de la Suisse, 8 fois plus que celui de la Belgique, de la Grèce, de la France et de l’Allemagne, 7 fois plus que celui des Pays-Bas, de l’Italie et de l’Autriche, 6 fois plus que celui du Portugal et cinq fois plus que celui de l’Espagne et du Royaume-Uni. Signalons que la Roumanie a le taux de détenus (presque uniquement nationaux) le plus élevé (1 000 sur 100 000, plus élevé que celui des États-Unis qui est de 756).

                        e) La France est le seul pays où l’on enregistre une diminution des étrangers en prison. Cependant cette donnée contraste avec la forte augmentation des internés dans les centres de rétention ; par ailleurs, selon certains témoignages, un grand nombre sinon la majorité des Français en prison seraient en réalité des jeunes d’origine étrangère.

                          f) L’augmentation de la criminalisation des étrangers (tout comme celle des nationaux) ne semble pas correspondre à l’augmentation de la criminalité : au contraire, on constate qu’il y a souvent une certaine diminution des délits alors qu’il y a eu une augmentation des arrestations et des incarcérations d’étrangers (mais aussi de nationaux).

                            Dans le cas italien on a pu réaliser une élaboration plus fine en calculant les taux uniquement sur les hommes majeurs, sur les étrangers réguliers et les estimations fiables des irréguliers et aussi sur les personnes nées à l’étranger et celles nées dans chaque région italienne ; cela permet de comprendre, entre autres choses, les similitudes entre la criminalisation des étrangers et celle des personnes nées dans les régions les plus négativement stigmatisées et les plus affectées par les mafias.

                              Pays

                              Total détenus

                              % en attente de jugem.

                              Total étrangers détenus

                              % étrangers sur tot. détenus

                              % étrangers sur tot. en attente de jugement

                              % étrangers en attente jugement sur total étrangers

                              Taux étrangers x 100 000 étrangers

                              Rapport taux étrangers/ taux nation

                              pays de “vieille” immigration

                              Angleterre et Pays de Galles

                              77 982

                              17

                              10 879

                              14,0

                              11,7

                              14

                              318

                              2

                              France

                              57 876

                              32

                              11 436

                              19,8

                              326

                              3

                              Allemagne

                              79 146

                              18

                              21 263

                              26,9

                              44,3

                              30

                              292

                              3

                              Pays Bas

                              16 331

                              34

                              5 339

                              32,7

                              23,3

                              24

                              772

                              8

                              Belgique

                              9 971

                              32

                              4 148

                              41,6

                              53,3

                              40

                              461

                              5

                              Suisse

                              5 888

                              40

                              4 062

                              69,0

                              61,6

                              35

                              263

                              7

                              Autriche

                              8 780

                              23

                              3 768

                              42,9

                              59,2

                              32

                              463

                              5

                               Pays nordiques

                              Danemark

                              3 759

                              29

                              710

                              18,9

                              32,0

                              49

                              263

                              3

                              Finlande

                              3 714

                              12

                              300

                              8,1

                              21,1

                              33

                              263

                              3

                              Norvège

                              3 164

                              18

                              576

                              18,2

                              35,0

                              36

                              259

                              3

                              Europe du Sud

                              Italie

                              59 523

                              -

                              19 836

                              33,3

                              -

                              743

                              7

                              Espagne

                              64 120

                              23

                              20 018

                              31,2

                              51,9

                              39

                              500

                              3

                              Portugal

                              12 636

                              23

                              2 552

                              20,2

                              36,7

                              42

                              925

                              7

                              Grèce

                              10 113

                              30

                              5 902

                              58,4

                              46,2

                              24

                              668

                              12

                                Source : Notre élaboration à partir de données Eurostat (pour les nationaux seulement les15-64 ans).

                                  II – Politiques publiques en matière d’immigration en Europe

                                  Dans les pays où la politique prohibitionniste (très restrictive ou d'« immigration zéro ») vis-à-vis de l’immigration a affaibli la sécurité juridique des étrangers, a augmenté les pouvoirs et donc la gestion discrétionnaire de la condition des étrangers par la police, la reproduction de l’irrégularité apparaît accrue. En revanche, même dans les pays où le prohibitionnisme s’est durci, mais reste une certaine certitude du droit, la détention des étrangers a beaucoup moins augmenté, sauf parfois dans les centres de rétention (c’est en particulier le cas de la France, décrit par Mucchielli et Nevanen, mais aussi le cas des autres pays de « vieille » immigration).

                                    La corrélation entre des vagues d’opinion xénophobes ou racistes et l’évolution de la criminalisation des étrangers semble évidente partout, non seulement à propos de l’hostilité envers les tsiganes, mais aussi dans les nombreux sondages et analyses des médias proposés par Bazzaco et Maneri et signalés dans plusieurs contributions.

                                      Il y a une autre corrélation qu’il sera probablement utile d’explorer à l’avenir, celle qui existe entre l'importance de l’économie souterraine, le taux d’irrégularité et le taux de détention des étrangers. En effet, force est de constater que là où le travail au noir est plus répandu, il y a davantage d’irréguliers et davantage de détenus étrangers. Ceci même en présence de pouvoirs politiques qui préconisent le maximum de sévérité contre l’immigration clandestine.  

                                        Comme le montrent les données présentées dans nombre de contributions au workshop, l’augmentation de la criminalisation des étrangers (et surtout les incarcérations) s’est généralisée et accrue dans les pays d’Europe occidentale et indépendamment de la couleur des gouvernements, se rapprochant ainsi à la situation des États-Unis (depuis trente années de succès de ce que J. Simon (2007) appelle le crime deal).

                                          S’il est vrai qu’officiellement on n’a pas en Europe l’institutionnalisation du « profilage racial » (institutionnalisation décrite dans la communication de B. Harcourt), on a toujours les pratiques de « délits de faciès » ou de « contrôle au faciès » ou le « profilage ethnique » (Sayad, 1999 ; Palidda, 1999). À cela s’ajoutent les pressions sur les polices afin d’augmenter leurs taux d’élucidation (Mucchielli, 2008) ou d’atteindre des quotas d’arrestation voir pour faire du chiffre (Slama, 2008) comme le souhaite l’opinion publique qui soutient le gouvernement de la peur (Palidda, 2000 ; Simon, 2007). C’est ainsi que l’on peut constater la métamorphose du délit administratif en délit pénal et aussi l’invention de la détention administrative et la transformation des demandeurs d’asile en présumés terroristes ou délinquants (voir la contribution de Valluy).

                                            À cela s’ajoute le fait que nombre de jeunes venant de pays gravement affectés par des processus de déstructuration, ont l’illusion du gain facile de même que certains jeunes des banlieues européennes qui refusent la précarité ou le travail mal payé. On a ainsi eu un certain processus de substitution du déviant ou criminel autochtone par le jeune étranger, le plus souvent venant des pays qui se situent à la périphérie de l’Europe occidentale. En effet, on peut constater que la majorité des étrangers arrêtés et incarcérés (surtout dans les pays de l’Europe du Sud) est composée par des jeunes originaires du Maghreb et des Balkans.

                                              Malgré les différences, il y a une certaine similitude dans la conduite des gouvernements français et anglais qui, comme le montrent les contributions de Bosworth et Guild et de Mucchielli et Nevanen, semblent expérimenter la criminalisation de citadins (jeunes) d’origine étrangère. En effet, les cas anglais et aussi celui français conduisent à penser que la criminalisation des étrangers a encore une fois une « fonction miroir » en ce sens qu’elle préfigure ou exagère des tendances qui concernent aussi une partie des autochtones, comme le montre le durcissement des mesures vis-à-vis des mineurs et des jeunes en général (voir à ce sujet la contribution de Yasha Maccanico). Tout comme aux États-Unis les jeunes Noirs et Latinos sont l’objet privilégié de l’action répressive et pénale, en Europe c’est le sort des jeunes étrangers surtout s’ils sont irréguliers, mais aussi des jeunes nationaux des couches populaires, qui semblent figurer comme une posterité inopportune3.

                                              • 3  La formule postérité inopportune fait référence(...)

                                              Le cas espagnol (ainsi que le grec) est assez semblable à l'italien. En particulier, l’Espagne ne semble pas avoir terminé la liquidation du franquisme (dans son cadre normatif) et elle est passée directement au développement des années 1980-2006, se nourrissant de l'économie souterraine (Brandariz Garcia et Fernandez Bessa). Cela dit, c’est l’Italie qui apparaît comme le cas extrême de l’affaiblissement de la sécurité juridique des étrangers. Depuis plus de vingt ans, la reproduction de l’irrégularité des immigrés/étrangers est un formidable atout de l’économie du pays et elle va de pair avec leur criminalisation qui assure un consensus sans faille aux pouvoirs locaux et nationaux et au business de la sécurité.

                                                III - Changement et continuité

                                                Le workshop a discuté aussi les continuités, voire les similitudes et les changements entre passé et présent dans la criminalisation des migrants et des étrangers. En effet, le phénomène de la criminalisation des étrangers est bien connu dans le passé. Comme le soulignent nombre de contributions au workshop, les néo-immigrés risquent toujours d’aller occuper les rangs les plus bas de l’échelle sociale et de figurer comme les « classes dangereuses » auprès des marginaux autochtones ou en substitution partielle de ceux-ci, en particulier dans les conjonctures défavorables à l’intégration pacifique et stable. Autrement dit, le dernier arrivé sur la scène sociale a de fortes chances de se retrouver parmi les marginaux et les délinquants et criminalisés potentiels, cibles faciles des polices (il suffit de penser aux marginaux venant des campagnes dans le Paris de 1848 décrits par Buret4, aux immigrés et Noirs aux XIXe siècle et après aux États-Unis5), aux immigrés de l’intérieur dans le Nord de l’Italie, surtout après la Deuxième Guerre mondiale6 et à encore nombre d’autres cas évoqués dans les travaux d’historiens ou les recherches diachroniques). Il apparaît aussi intéressant de rappeler que le discours qui accompagne la criminalisation des immigrés/étrangers dans ces différentes périodes et contextes se superposent assez souvent à celui qui soutient parfois la criminalisation de la « populace », voire des classes subalternes quand elles glissent dans les révoltes ; d’autres fois, il se superpose aux discours de soutien à la colonisation avec ses justifications racistes7.

                                                • 4  Chevalier, 1984 ; Foucault, 1975, 2004.
                                                • 5  Franzina, Stella, 2002.
                                                • 6  Alasia, Montaldi, 1961 ; Fofi, 1964.
                                                • 7  Le Cour Grandmaison, 2005 ; Palidda, 2008.

                                                Comme on peut l’observer à travers l’histoire des migrations des XIXe et XXe siècles jusqu’à nos jours, il y a eu des périodes de grandes migrations de masse (internes et de l’extérieur) qui n’ont suscité aucune alarme pour l’« ordre public » ou l’insécurité, et cela indépendamment de l’augmentation conjoncturelle de la criminalité. Dans d’autres périodes, en revanche, on a eu moins de migrations mais avec un fort accroissement de la criminalisation de celle-ci - au sens d’une répression accrue -, parfois même sans augmentation des délits8. Il est par ailleurs important de rappeler que les migrations d’aujourd’hui vers les pays les plus riches sont beaucoup moins importantes que les migrations internes et internationales qu'ont connues certaines périodes passées. En particulier, les migrations dans la période des Trente Glorieuses (de 1945 à 1974 pour ce qui est de la majorité des pays développés, membres de l’OCDE) n’avaient point suscité peur et insécurité, encore que la déviance et la criminalité des immigrés existaient au point qu’ils allaient devenir assez nombreux parmi les nouveaux détenus. Ainsi, force est de constater que la criminalité et la criminalisation des immigrés ne suscitaient pratiquement pas l’attention de la part des sciences politiques et sociales de l’après-Deuxième Guerre mondiale, mais uniquement un certain intérêt parmi quelques rares criminologues.

                                                • 8  Autrement dit, l’évolution de la délinquance n’e(...)

                                                C’est surtout au cours des années 1990 que la criminalité attribuée aux immigrés a fait l'objet d'une attention de plus en plus importante chez nombre de chercheurs en sciences sociales en Europe mais aussi aux États-Unis et dans d’autres pays d’immigration. Et c’est après les attentats terroristes aux États-Unis, à Londres et à Madrid que la thématisation de l’ennemi et les rhétoriques centrées sur le conflit de civilisation ou l’« impossibilité de l’intégration des immigrés » semblent avoir contribué à la tendance à la criminalisation croissante des immigrés (c’est sur ces aspects qu’ont porté les contributions de Bosworth et Guild, de Dal Lago et de Petti).

                                                  Liste des participants et titre de leur communication9

                                                  • 9  Les contributions de Delgrande et Aebi, De Giorg(...)

                                                  Nathalie DELGRANDE etMarcelo F. AEBI (Institut de Criminologie et de Droit Pénal, Suisse), Foreigners in the prison statistics of major European countries from the data SPACE.
                                                  Hans-Jörg ALBRECHT (director of Max Planck Institute of Freiburg im Breisgau, Allemagne), Immigration, crime and victimization in Europe and particularly in Germany.
                                                  Mary BOSWORTH et Mhairi GUILD (Université d’Oxford), Governing Through Migration Control in Britain.
                                                  José Ángel BRANDARIZ GARCÍA et Cristina FERNÁNDEZ BESSA (Universidad de La Coruña and Observatori del Sistema Penal i els Drets Humans (OSPDH), Universidad de Barcelon, Spain), The Construction of Migrants as a Risk Category: Philosophy, Functions and Repercussions for the Spanish Penal System.Fabienne BRION (UCL-A. Catholique de Louvain), Bilan des recherches sur la criminalité et la criminalisation des immigrés en Belgique.
                                                  Daniele COLOGNA (Université de Milan), Le cas de la déviance et de la criminalisation des jeunes chinois à Milan.
                                                  Alessandro DAL LAGO (Université de Gênes), Cultures and crimes? Historical and methodological Reflections.
                                                  Emilio FRANZINA (Université de Gênes), Racism and criminalisation of "old" Migration.
                                                  Bernard HARCOURT (Université de Chicago), Borders of Punishment. A Critique of Immigrant Profiling.
                                                  János LADANYI (University of Economics Budapest), An Attempt at Explaining the Frequency and Intensity of anti-Roma Atrocities.
                                                  Marcello MANERI (Univrsité de Milan), Media, crime, victimization and criminalization of immigrants in Europe.
                                                  Michele MANNOIA (Université de Palerme) et Tommaso VITALE (Université de Milan), The persecution of Roma in Italy.
                                                  Yasha MACCANICO (Statewatch), The criminalisation of young people in England.
                                                  Laurent MUCCHIELLI et Sophie NÉVANEN (CESDIP-CNRS France), Délinquance, victimation et politique d’immigration : l’évolution de la répression des étrangers en France.
                                                  Salvatore PALIDDA (Université de Gênes), La criminalisation des immigrés en Europe et en Italie.
                                                  Gabriella PETTI (Université de Gênes), Practices of exclusion in international terrorism trials.
                                                  Federico RAHOLA (Université de Gênes), The Detention Machine.
                                                  Jérôme VALLUY (Université Paris 1), The methamorphosis of asylum in Europe.
                                                  Fulvio VASSALLO PALEOLOGO (Université de Palerme), Aspects of the war against migration in the Mediterranean (from observations in Sicily and Lampedusa).

                                                    Bibliographie

                                                    Alasia F., Montaldi D., Milano Corea, Turin, Einaudi, 1961.

                                                    Baratta A., Criminologia critica e critica del diritto penale. Introduzione alla sociologia giuridico-penale, Bologne, Il Mulino, 1982.

                                                    Bauman Z., Wasted lives. Modernity and its Outcasts, Cambridge, Polity Press, 2004.

                                                    Burgio A., L'invenzione delle razze: studi su razzismo e revisionismo storico, Rome, Manifestolibri, 1998.

                                                    Castel R., La discrimination négative, Paris, Seuil, 2007.

                                                    Chevalier L., Classes laborieuses et classes dangereuses, Paris, Hachette, 1984.

                                                    Dal Lago A., Non-persone. L’esclusione dei migranti in una società globale, Milan, Feltrinelli, 1999.

                                                    Duroselle J.B., Serra E. (eds), L'immigrazione italiana in Francia prima del 1914, Milan, Angeli, 1978.

                                                    Fofi G., L'immigrazione meridionale a Torino, Milan, Feltrinelli, 1964.

                                                    Foucault M., Les mots et les choses. Une archéologie des sciences humaines, Paris, Gallimard, 1966.

                                                    Foucault M., L'archéologie du savoir, Paris, Gallimard, 1969.

                                                    Foucault M., L'ordre du discours, Paris, Gallimard, 1971.

                                                    Foucault M., Surveiller et punir. Naissance de la prison, Paris, Gallimard, 1975.

                                                    Foucault M., Naissance de la biopoliticque, Paris, Hautes Études-Gallimard-Seuil, 2004.

                                                    Foucault M., Sécurité, territoire, polulation, Paris, Hautes Études-Gallimard-Seuil, 2005.

                                                    Foucault M., Le gouvernement de soi et des autres, Paris, Hautes Études-Gallimard-Seuil, 2008.

                                                    Franzina E., Stella G.A., Brutta gente. Il razzismo anti-italiano, in Bevilacqua P., De Clementi A., Franzina E. (a cura di), Storia dell'emigrazione italiana. Arrivi, Rome, Donzelli, 2002, 283-312.

                                                    Le Cour Graindmaison O., Coloniser. Exterminer. Sur la guerre et l’État colonial, Paris, Fayard, 2005.

                                                    Mucchielli L., Violences et insécurité. Fantasmes et réalités dans le débat français, Paris, La Découverte, 2002.

                                                    Mucchielli L. (dir.), La frénsésie sécuritaire, Paris, La Découverte, 2008.

                                                    Palidda S., Délit d’immigration, COST A2 Migrations, Bruxelles, Commission européenne, 1997 (avec les contributions de Albrecht H.-J., Brion F., Dal Lago A., Maneri M., Reyneri, Sayad A., Tournier P.-V.).

                                                    Palidda S., La criminalisation des migrants en Europe, Actes de la Recherche en Sciences Sociales, 1999, 129, 39-49.

                                                    Palidda S., Mobilità umane, Milano, Cortina, Milano, 2008.

                                                    Palidda S., Insertion, integration and rejection of immigration in Italy, in Guild E., Carrera S. (eds), Illiberal Liberal States: Immigration, Citizenship and Integration in the EU, London, Ashgate (in print), 2009.

                                                    Petraccone C., Le due civiltà settentrionali e meridionali nella storia d’Italia, Bari, Edizioni Laterza, 2000.

                                                    Rahola F., Zone definitivamente temporanee. I luoghi dell’umanità in eccesso, Verona, Ombrecorte, 2003.

                                                    Sayad A., La double absence. Des illusions de l'émigré aux souffrances de l'immigré, Paris, Seuil, 1999.

                                                    Sayad A., Histoire et recherche identitaire, Paris, Bouchène, 2002.

                                                    Simon J., Governing Through Crime, in Friedman L., Fisher L., The Crime Conundrum: Essays on Criminal Justice,Boulder, CO, Westview Press, 1997.

                                                    Simon J., Governing through Crime: How the War on Crime Transformed American Democracy and Created a Culture of Fear, New York, Oxford University Press (trad. it. Il governo della paura. Guerra alla criminalità e democrazia in America, Cortina, 2008), 2007.

                                                    Slama S., Politique d’immigration : un laboratoire de la frénésie sécuritaire, in Mucchielli L. (dir.), La frénésie sécuritaire. Retour à l’ordre et nouveau contrôle social, Paris, La Découverte, 2008, 64-76.

                                                    Notes

                                                    1  Nous faisons allusion à l’acception de “discours” que propose Michel Foucault (1966, 1969, 1971).

                                                    2  On entend par "double peine" le fait d'être l'objet à la fois de mesures pénales et de mesure administrative pour les mêmes faits. Le cas typique est l'expulsion administrative d'un étranger après qu'il ait purgé sa peine d'emprisonnement.

                                                    3  La formule postérité inopportune fait référence à Sayad (1999) qui parlait de l’immigration comme fait social total indispensable à la postérité et à la prospérité durant le développement de la société industrielle ; or, l’une des conséquences les plus importantes du développement néo-libéral (qui va ainsi à l'encontre de ce que souhaitait le développement liberal-démocratique tel qu’il avait été pensé par Schumpeter, Keynes et d’autres) consiste dans le fait qu’on privilégie la seule prospérité hic et nunc et qu’on néglige la postérité, i.e. le futur et donc les jeunes (en ce qui concerne les perspectives de travail stable et correctement rémunéré, la scolarité, le traitement social de leurs problèmes, etc.). Voir Mucchielli (2002, 2008) ; Castel (2007) ; Palidda (2008, 2009).

                                                    4  Chevalier, 1984 ; Foucault, 1975, 2004.

                                                    5  Franzina, Stella, 2002.

                                                    6  Alasia, Montaldi, 1961 ; Fofi, 1964.

                                                    7  Le Cour Grandmaison, 2005 ; Palidda, 2008.

                                                    8  Autrement dit, l’évolution de la délinquance n’est pas en corrélation avec l’évolution de l’immigration, mais avec les conjonctures économiques et politiques et en particulier ce qui depuis le XIXe siècle se configure comme la criminalisation des “questions” sociales (Baratta, 1982 ; Franzina, Stella, 2002 ; Palidda, 2008).

                                                    9  Les contributions de Delgrande et Aebi, De Giorgi, Valluy, Mucchielli et Nevanen, Bosworth et Guild, Brandariz García et Fernández Bessa, Bazzaco, Vassallo Paleologo, Harcourt, Sigona, Maneri et Palidda, seront publiées en italien dans un ouvrage sous la direction de Palidda (comme numéro spécial de la revue Conflitti globali ; tirage : 1 000 exemplaires ; éditeur: AgenziaX).

                                                    Date de publication papier :

                                                    01 avril 2009

                                                    ISBN papier :

                                                    978 2 917565 34 6

                                                    Pour citer ce document

                                                    Salvatore Palidda, «Crimprev info n°22 – Criminalisation et victimation des migrants en Europe», CRIMPREV [En ligne], Crimprev Info, Le programme CRIMPREV, URL : http://lodel.irevues.inist.fr/crimprev/index.php?id=157

                                                    Contacts :

                                                    Salvatore Palidda, Dipartimento di Scienze Antropologiche, Università degli Studi di Genova, Corso A. Podestà, 2 , 16128 GENOVA. E-mail : palidda@unige.it