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Assessing Deviance, Crime and Prevention in Europe
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Crimprev info n°1 - Les atteintes aux biens : une synthèse

Renée Zauberman

Texte intégral

Dans le cadre du WP2 sur les Facteurs des comportements déviants, un séminaire a été consacré les 7 et 8 février 2007 à Bruxelles aux atteintes aux biens (property crime). Alors en effet que la violence a été, en sciences humaines et en particulier chez les chercheurs qui s'intéressent au crime, l'objet de réflexions multiples, ce type de déviance n'a guère été approché de façon systématique.

Les atteintes aux biens apparaissent pourtant comme un analyseur particulièrement intéressant d'un certain nombre de bouleversements sociaux que les sociologues peuvent étudier sur le demi-siècle écoulé. Les années d'après-guerre, comme les années de crise qui les ont suivies, ont en effet hérité d'une sociabilité où le regard de tous sur tous n'assure plus guère la conformité aux normes ; elles ont fait entrer les pays industrialisés dans un modèle économique qui distribue des masses de biens et les modes de vie y afférents sans trop s'arrêter aux clivages sociaux ; elles ont recomposé les valeurs autour de la possession de ces biens, qui sont devenus progressivement marqueurs de prestige social ; avec, entre autres, le travail des femmes et la poursuite de la décohabitation des générations, elles ont organisé la répartition spatiale des activités de manière à laisser ces biens sans surveillance dans les espaces privés, et elles ont orienté le regard de leurs polices vers d'autres surveillances que celle des nombreux véhicules parqués dans l'espace public. Elles ont ainsi mis en place les conditions qui ont fait de la délinquance contre les biens l'un des risques de la vie quotidienne auxquels sont massivement confrontés les citoyens européens et ces atteintes continuent à occuper une place prépondérante dans les enregistrements policiers.

Ce que nous attendions des contributeurs était un bilan des travaux faisant l'état de la question sur la délinquance contre les biens : son évolution sur le long terme, ses liens avec l'organisation économique, sociale, symbolique des sociétés.

Nous voulions par ailleurs enrichir cette problématique sociologique "de moyen terme" sur la vague de fond qui a baigné nos sociétés d'affluence par l'apport de chercheurs en sciences sociales venus de disciplines ou de sociétés différentes : outre une approche historique qui puisse nous donner une plus grande profondeur de champ, la participation de chercheurs de pays ex-communistes nous paraissait cruciale dans la mesure où les systèmes économique, social et symbolique qu'ils ont mis en place ont précisément divergé de ceux de leurs analogues occidentaux dans les décennies-clés où ceux-ci ont construit leur "régime criminel", dans la mesure ensuite où l'effondrement du communisme leur fait, semble-t-il, suivre aujourd'hui le même itinéraire.

Finalement, ont contribué à ce séminaire le seul historien Peter King de l'Open University ; Reino Sirén (National Research Institute of Legal Policy, Helsinki), Jerzy Sarnecki (Stockholms Universitet), Krysztof Krajewski (Uniwersytet Jagielloński w Krakowie), Valentin Golbert (Sociological Research Institute, Saint-Petersburg), Branko Lobnikar (Univerza v Mariboru), Bruno Aubusson de Cavarlay (Centre de recherches sociologiques sur le droit et les institutions pénales, CNRS, France), Tim Hope (Keele University), Michael Tonry (University of Minnesota).

La synthèse tentée ici illustrera à l'aide d'exemples tirés des communications et des discussions la manière dont on peut comprendre la place des atteintes aux biens dans l'économie délinquante des sociétés contemporaines.

Le champ observé

1. période : pour l'essentiel, les données sur la délinquance examinées ont porté sur la période d'après-guerre, puisque c'est en ces termes que la question du séminaire avait été posée. Pourtant, un certain nombre d'analyses ont porté sur des périodes nettement plus longues ou plus anciennes : les séries historiques locales de Peter King partent du 16ème siècle pour arriver jusqu'au 19ème et il se risque même à des comparaisons de géographie criminelle entre la criminalité enregistrée au début du 19ème siècle avec celle du début du 21ème. Pour la Pologne, la Suède et la France sont également présentées des données remontant au 19ème siècle.

2. les infractions : de manière plus ou moins détaillée, ont fait l'objet d'analyses les divers types de vols : cambriolages, vols de et dans les véhicules, vols personnels ; pour ces derniers la question a été posée, occasionnellement, de leur relation avec la violence. On remarquera que si la délimitation du champ des infractions observées n'a guère fait l'objet de débats au delà de ce dernier point, le rapport russe a malgré tout tenté une sorte de coup de force théorique en brisant sa clôture, pour y faire un instant entrer tout le processus de privatisation des moyens de production ainsi que toute une partie de l'activité des acteurs de l'économie de marché, en d'autres termes la délinquance des élites. Encore cette tentative, qui a connu plusieurs antécédents depuis les criminologies radicales des années 1970, s'arrête-t-elle ici très tôt, devant les apories de l'addition d'un vol à l'étalage et de celui d'une compagnie de chemins de fer et finalement devant les difficultés à construire un corpus de données dont l'interprétabilité soit de même niveau que celle des données disponibles pour les vols ordinaires.

Les outils d'observation de la délinquance contre les biens

1. les indicateurs : ce sont ceux des deux âges épistémologiques de la connaissance du crime. Des premières données recueillies au 16ème siècle aux années 80 du 20ème, les chercheurs travaillent sur les données enregistrées par l'administration de la justice pénale : taux de personnes mises en accusation devant des cours à jury par exemple dans l'Essex avant 1805, taux de condamnés en Suède de 1841 à 2004, taux d'affaires enregistrées par les organes de poursuites de 1831 à 1932 en France, enregistrements policiers en Slovénie depuis le milieu des années 1990… Puis, à partir des années 1980, la recherche a créé elle-même, partout où leur coût économique et politique ne s'y est pas opposé, des bases de données sur le crime au moyen d'enquêtes en population générale portant sur la victimation subie ou la délinquance auto-reportée : elles forment la base de nouvelles analyses par les divers contributeurs.

2. la production des indicateurs : la proposition selon laquelle les indicateurs ainsi recueillis, et plus particulièrement ceux du premier âge, ne fournissent qu'une indication filtrée, déformée, de la délinquance commise est admise de tous. Elle peut cependant être poussée jusqu'au point où, pour Peter King, la production d'un taux de délinquance n'exige guère plus qu'un minimum d’activité délinquante, et où l'essentiel de la teneur de ce taux est à rapporter aux processus sociaux qui transforment cette délinquance en unités statistiques conservées par les institutions. Deux types d'acteurs sont au cœur de ces processus :

a. les victimes d'atteintes aux biens dont il faut examiner les intérêts et les stratégies de renvoi/non renvoi dans une société donnée : dans l'Angleterre de l'époque moderne, très rurale, traditionnellement portée au règlement informel des différends, où de surcroît la difficulté et les coûts de l’entreprise dissuade de porter son affaire devant des tribunaux éloignés, c'est dans des périodes de peur des nantis devant des troubles sociaux que le recours accru aux tribunaux peut produire des taux plus élevés de délinquance enregistrée, sans qu'on puisse en déduire que cela corresponde à des croissances réelles des vols ; l'examen de la distribution géographique de la délinquance enregistrée montre par ailleurs le poids de la densité urbaine (en d'autres termes de l'accessibilité des tribunaux pour les victimes) dans les taux de délinquance. Dans la Finlande contemporaine comme partout, la généralisation de l'assurance-vol pour la mobilisation de laquelle une plainte des victimes est requise a été pour celles-ci un puissant incitateur au renvoi ; plus propre à ce pays peut-être, la simplification du renvoi par la possibilité d'y procéder par Internet risque d'être davantage un facteur de croissance des vols enregistrés que l'augmentation des vols eux-mêmes. À l'inverse, une chute des taux peut n'être rien d'autre que l'effet du découragement de victimes lasses de voir leur plainte se heurter à une indifférence, voire une résistance manifestes à l'enregistrement de la part de la police : la Pologne des années 1970 en donne un exemple pour le vol. Observation qui conduit tout droit à l'autre série d'acteurs contribuant à la production des taux d'atteintes aux biens, les acteurs publics.

b. Parmi ceux-ci, il y a, certes, le législateur : ainsi le législateur polonais, en faisant passer en 1972 un certain nombre de petits vols de la catégorie des infractions pénales à celles des infractions administratives, a produit une baisse de la courbe des vols enregistrés. De manière plus générale, on a pu dire que dans ce pays, sous le régime communiste, la délinquance aussi avait fait l'objet d'une planification centrale, selon les besoins de la cause : des taux faibles démontraient la supériorité du système socialiste, des taux élevés justifiant l'introduction de mesures répressives. Le poids des pratiques policières dans un tel processus a été plus précisément étudié en Angleterre : dans la période entre 1856 et 1917, la police y aurait régulé selon ses besoins le niveau des taux de délinquance : jusque dans les années 1920, il était de son intérêt de montrer la coïncidence de sa naissance avec leur stabilisation ; dans la période suivante, les contraintes des finances publiques comprimant les effectifs, son intérêt inverse fut d'afficher des taux en croissance. Plus récemment, dans la décennie 1980, la police anglaise semble avoir conduit une politique de sous-enregistrement systématique des cambriolages dans l'espoir à la fois de réguler sa charge de travail et de réduire des taux de délinquance dont le niveau ne faisait honneur ni à son travail, ni à la politique pénale du gouvernement.

Quant aux indicateurs tirés des enquêtes en population générale, leurs conditions de production n'ont fait l'objet d'aucune remarque.

L’évolution des indicateurs de délinquance

Observée sur des périodes plus ou moins étendues, la courbe des atteintes aux biens montre, comme celle de multiples phénomènes sociaux, des pics et des creux. Vus cependant depuis notre poste d'observation de la première décennie du 21ème siècle, tous les pays sous examen connaissent, en matière d'atteintes aux biens, un âge de la croissance. Par exemple en France, sur un long terme qui embrasse un siècle, des années '30 du 19ème siècle aux années '30 du 20ème, les affaires de vols et de recels connues de la justice voient leur taux par rapport à la population quadrupler ; à partir des années 1950 et jusqu'à la fin du siècle, les atteintes aux biens enregistrées par la police connaissent aussi ce type de croissance et la courbe des données policières finlandaises sur la même période pourrait presque s'y superposer. La courbe suédoise commence son ascension aux alentours de la Première Guerre mondiale, comme la courbe britannique.

Pour les périodes beaucoup plus brèves sur lesquelles portent les enquêtes de victimation, inaugurées au plus tôt au début des années 1980, on observe également cette période de croissance au cours de cette décennie : elle va se poursuivre plus ou moins loin dans les années 1990 : croissance des vols de 1988 à 1993 en Finlande, des cambriolages de 1981 à 1993 en Angleterre et Galles, des vols liés aux véhicules en France entre le milieu des années 1980 et le milieu des années 1990…

Mais considérées sur l'éventuel long terme des données administratives ou sur le court terme des données d'enquête, toutes les courbes finissent cependant par venir s'essouffler, se stabiliser, voire amorcer une décrue plus ou moins tard au cours des décennies 1990 ou 2000.

Expliquer l'évolution des indicateurs

Les variables externes examinées pour évaluer une éventuelle corrélation avec l'évolution ou la répartition géographique de la délinquance se rapportent généralement au champ de l'économie (prix des denrées de base comme le pain ou le blé dans les périodes plus anciennes, salaires ou prix à la consommation pour l'époque contemporaine, produit intérieur brut, chômage, consommation des ménages), mais aussi à la démographie (taille de la population en général ou de certains groupes d'âge en particulier, nuptialité), à la géographie (degré d'urbanisation, type de quartier) et aux styles de vie (niveau d'éducation, taille du parc automobile).

La difficulté à construire des modèles théoriques rendant compte de l'évolution des atteintes aux biens est illustrée par les limites rencontrées par Simon Field1 pour le cambriolage en Angleterre et Galles depuis l'après-guerre. Utilisant une gamme large de variables économiques, démographiques et institutionnelles, intégrant aussi bien les évolutions à long terme de la consommation des ménages ou de la démographie que leurs cycles plus courts, ces modèles ont finalement collé d'assez près aux observations empiriques, du moins tant qu'a duré la croissance. Ils n'ont cependant pas été capables de prévoir le changement de direction de la courbe à la baisse qui s'est opéré au milieu des années 1990, pour vraisemblablement diverses raisons : complexité de l'interaction des cycles longs et des cycles courts ; difficultés à intégrer dans un modèle les effets de politiques publiques très ciblées comme l'ont été plusieurs programmes de réduction des risques ; effet-cliquet des changements à court terme qui fait que des variations de la courbe des vols, une fois engrangées, ne répondent pas forcément à des retournements de tendance des variables causales. Enfin, si l'on considère que le taux de victimation est aussi la résultante d'une interaction entre acteurs sociaux motivés à cambrioler et acteurs sociaux tout aussi motivés à les en empêcher, cette dialectique qui rappelle celle de l'arme et du bouclier où les stratégies des uns intègrent quasiment en continu les leçons tirées de la mise en œuvre de celle des autres, on comprend que des modèles linéaires soient en mal d'en rendre compte efficacement.

Finalement, nous allons le voir, les variables que l'on tente de mobiliser pour rendre compte des atteintes aux biens le sont à travers un double cadre théorique : l'un, proprement 'criminologique', voit le niveau de délinquance d'une société – et notamment de délinquance contre les biens – déterminé par les traits de son organisation qui permettent que des cibles mal protégées attirent des acteurs dont l'intérêt est de se les approprier. Mais cet ensemble théorique spécifique (théories des opportunités, des activités de routine, théories du contrôle)2 se décline différemment selon qu'il s'inscrit dans l'un ou l'autre des 'métarécits' qui forment l'arrière plan des explications de la délinquance : celle des Misérables3, liant crime et pauvreté, celle des Choses4 faisant la chronique de l'abondance. Suivant que l'on privilégie l'un ou l'autre des métarécits, l'accent portera sur tel ou tel élément des théories criminologiques.

1. sociétés pauvres/sociétés riches : les longues périodes analysées dans les travaux présentés permettent de souligner cet apparent paradoxe : les atteintes à la propriété sont le fruit de la misère comme de la richesse.

Dans l'Angleterre d'avant 1850, on trouve une corrélation entre le niveau des vols traités par la justice et la taille de la population, corrélation qui disparaît ensuite. L'hypothèse de Peter King est que la richesse produite par l'industrialisation a permis au pays de supporter la croissance démographique sans faire chuter les conditions de vie, ce qui n'avait pas été le cas entre 1550-1620 et 1780-1840. Au cours de ces périodes, où les taux de délinquance enregistrée sont à la hausse de manière quasi continue, la dépression des ressources a pu jouer de deux manières : pousser aux poursuites judiciaires des victimes tolérant plus mal des relations sociales dégradées – et compte tenu de la nature des données de délinquance disponibles, qui ne sont jamais que des produits du renvoi, c'est l'explication retenue par Peter King ; à titre subsidiaire toutefois, il fait place à l'explication alternative selon laquelle la dureté des temps peut avoir produit des taux plus élevés d'appropriation illégale.

Une façon plus directe d'aborder l'état économique d'une société est de mesurer son produit intérieur brut : dans la Suède du 19ème siècle, le vol baisse à mesure que cet indicateur de richesse croît ; à l'inverse, dans des périodes où l'économie suédoise connaît des difficultés, comme dans les années 1860 ou à la fin des guerres mondiales, les directions des deux indicateurs se retournent, les vols passant à la hausse alors que le PIB chute. En tout état de cause, il semble plus facile d'observer ces corrélations sur des périodes brèves : 1740-1741 et 1800-1801 furent quatre années de sévère disette en Angleterre où la cherté du pain a correspondu à des pics brutaux de délinquance ; de même, en Pologne, les variations du prix du blé et du pain ont pu être corrélées sur une brève période de 1848 à 1862 avec celles du vol et la Grande Dépression a vu une augmentation notable des vols et cambriolages.

Quelque part au cours du 20ème siècle, plus ou moins tôt selon les pays étudiés, ce n'est pourtant plus à la rareté des biens nécessaires à la vie, mais à leur abondance qu'on peut corréler les courbes de délinquance contre les biens. À partir des années 1920, la co-variation de la courbe du PIB avec celle des condamnés pour vol s'observe en Suède, comme en Finlande à partir des années 1950, où la même co-variation joue avec les dépenses de consommation des ménages. En France, sur la même période d'après-guerre, c'est la courbe croissante des immatriculations de voitures neuves qui colle à celle des vols de véhicules. Sur le très court terme des données slovènes postérieures au communisme, l'hypothèse est également avancée d'un lien entre la croissance des vols à la roulotte et celle du parc automobile. A contrario, on peut évoquer le cas de la Pologne communiste où la faiblesse des taux d'atteintes aux biens, à une époque où les pays industrialisés du monde libre connaissent leur irrésistible croissance, est rapportée en première analyse, tout simplement à la quasi-inexistence de biens à voler et à la faible motivation, puisque les besoins de base de la population sont couverts. C'est ici d'ailleurs qu'il faut introduire la considération qui trouble la distinction société riches/sociétés pauvres : la condition structurelle de la délinquance contre les biens est plutôt l'écart, dans une même société, entre riches et pauvres. En Russie postsoviétique, cet écart, aurait été multiplié au cours de la décennie 1990 par 5, et peut-être par plus de 10 à Moscou. C'est ainsi qu'est apparue, à côté d'une petite classe moyenne et d'une classe de nouveaux riches, une classe pauvre, phénomène inconnu en Union soviétique. En France, la délinquance que Lagrange appelle "d'exclusion"5 apparaît dans le dernier quart du 20ème siècle chez les jeunes non-diplômés : elle est de la même manière analysée comme l'effet des écarts entre les nantis et ceux qui ne parviennent pas à accumuler les divers capitaux nécessaires à leur entrée dans le club de l'abondance.

2. des auteurs motivés : voleurs par nécessité ou voleurs d'occasion, leur poids est souvent rattaché à l'importance des classes d'hommes jeunes. C'est à leur brusque réinjection dans la société ordinaire que King rattache les bouffées de délinquance enregistrée observées dans les périodes de démobilisation qui ont suivi les nombreuses guerres du 18ème siècle anglais. Cette classe de population faisait alors l'objet d'un transfert de prise en charge de l'institution militaire vers l'institution judiciaire. Encore est-on là dans un modèle explicatif qui rejette à l'arrière-plan toute considération relative à une activité délinquante. C'est dans un modèle alternatif, qui remet au premier plan la pertinence du comportement dans la production des taux de délinquance que les hommes jeunes représentent essentiellement un stock d'auteurs motivés : vue des États-Unis par Tonry, la récente baisse générale des atteintes aux biens en Europe pourrait tout simplement être rapportée à la baisse de la part des jeunes dans la population. Krajewski rapporte la poussée criminelle observée en Pologne à partir de 1997 au baby-boom significatif survenu entre 1982 et 1984, qui a amené alors à l'âge de la délinquance une classe nombreuse, dans une société sous stress économique intense se manifestant notamment par un taux de chômage élevé. Sans l'étayer par des données démographiques sur les classes d'âge, Golbert tient un raisonnement analogue pour la Russie : des légions d'auteurs potentiels longuement frustrés sont, avec l'entrée du pays dans la société de consommation suite à la chute du communisme, passés à l'acte et ont fait grimper les statistiques de vols. À l'inverse, la baisse récente des taux en Finlande pourrait être rapportée à l'augmentation de la satisfaction générale sur le niveau des revenus et à la baisse du taux de chômage des jeunes.

La question des classes d'âge portées à la délinquance est l'occasion pour Sarnecki de souligner les limites de la théorie des opportunités pour rendre compte de la distribution sociale et géographique de la délinquance. Remarquant lui aussi, à propos de la société d'abondance suédoise que la distribution sociale des atteintes aux biens est biaisée en direction des jeunes, il ajoute une comparaison géographique avec le Japon, pour lequel la croissance économique d'après-guerre ne s'est en rien traduite par une augmentation de la courbe des délinquances. Il conclut alors que les effets criminogènes de la croissance des opportunités n'étant pas universels, ce sont les variations du contrôle social qui permettent de comprendre les variations de taux entre groupes sociaux en Suède d'une part, entre pays différents d'autre part. La description qu'il offre des évolutions de fond de la société suédoise – passage d'une société traditionnelle rurale où le contrôle des jeunes est assuré par l'unité de vie familiale, à la fois unité de production et de socialisation, à une société industrielle puis postindustrielle où ce contrôle, dispersé entre plusieurs instances, dont l'école, serait moins efficace car à la fois plus formel et moins intrusif – une telle description vaut pour l'ensemble des sociétés étudiées ici. C'est la relative faiblesse du contrôle social des comportements des jeunes, moins soumis aux attachements à la société conventionnelle (dans les termes de Hirschi6) qui en ferait, dans nos sociétés les auteurs potentiellement motivés à s'engager dans la délinquance. Cet ensemble d'hypothèses peuvent aussi, dit Sarnecki, servir à rendre compte de la particularité de la courbe des vols au Japon : le contrôle des comportements produit par l'intériorisation très puissante des normes, propre à la société japonaise, y aurait été un bouclier puissant qui a préservé des auteurs potentiels des tentations de l'abondance offerte, ceci jusqu'aux années 1980. Depuis deux décennies, les évolutions économiques, en déstabilisant l'emploi et à sa suite le logement et la famille, auraient affaibli ces outils-clés du contrôle social et amené la courbe de la délinquance à croître.

Ceci dit, la question de l'intériorisation des normes a été posée récemment à nouveaux frais par certains résultats d'enquêtes de délinquance auto-reportée auprès des jeunes : en Finlande, non seulement ces taux sont à la baisse, mais les jeunes se montrent très sévères à l'endroit des infractions aux normes et des jeunes qui les commettent. En Suède, dans ces enquêtes, alors même que le taux de victimation par vol reste stable, le taux de vol auto-reporté, lui, décroît, ce qui est également interprété comme le signe d'une réticence accrue des jeunes à avouer des comportements à l'égard desquels leur réprobation a crû dans la dernière décennie. La question a été posée de savoir si ce nouveau rapport aux normes pouvait être l'effet d'un durcissement du contrôle "externe" des comportements, la sévérité accrue des tribunaux par exemple. En tout état de cause, Sarnecki, observant la chute inégale des taux de délinquance auto-reportée dans son pays, émet des doutes quant à la réalité d'un changement des attitudes vis-à-vis des normes. Il avance alors, pour expliquer la baisse des atteintes aux biens, une hypothèse qui porte davantage sur la structure des opportunités : les changements dans les loisirs et les types de sociabilité des jeunes, qui tendent à passer moins de temps à traîner avec des amis dans le monde réel et davantage dans le cyber­espace, n'ont-ils pas déplacé leur délinquance de l'un vers l'autre ? Pourquoi voler un CD dans un magasin quand son contenu peut être, tout aussi illégalement, téléchargé sur Internet ? La baisse observée ne se manifesterait alors que dans le monde physique, pas dans le monde virtuel. L'objection à cette explication serait que le déplacement de la délinquance des jeunes vers Internet est corrélé à la classe sociale ; une autre explication serait plus généralisable : la profusion de biens aurait trop fait baisser leur valeur de revente pour que l'intérêt à voler soit encore suffisant. Un tel argument permet tout autant de douter de la "moralisation" de la jeune classe.

Par ailleurs, le contrôle des comportements n'est pas seulement affaire de normes intériorisées : les questions de sécurité des biens et des personnes sont devenues en Europe des enjeux suffisants pour que les gouvernements y consacrent des politiques ciblées visant à écarter les auteurs motivés de la délinquance. L'introduction de nouvelles technologies policières en Finlande, a peut-être, en améliorant la performance, libéré du temps pour mener les enquêtes, conduisant ainsi à des arrestations, puis à l'augmentation des probabilités d'arrestations ultérieures et au retrait, finalement, des auteurs de l'activité criminelle. L'augmentation du nombre des incarcérations aurait eu en Suède un effet similaire. En Angleterre, la baisse observée en matière de cambriolage, à partir du milieu des années 1990 a été revendiquée par le gouvernement comme effet de sa politique de prévention visant les zones où les taux élevés étaient dus à la concentration des victimations à répétition. Toute la démonstration menée par Tim Hope tend à montrer qu'en réalité, cette baisse n'est pas due aux politiques gouvernementales mais aux stratégies déployées par certains acteurs sociaux pour mettre leurs logements à l'abri des cambrioleurs.

3. la protection des biens : dernier rouage de la théorie des opportunités, née pour rendre compte de la délinquance des sociétés d'abondance où les biens sont mal gardés, la protection des biens n'est à vrai dire réellement mobilisée que comme explication de la chute des atteintes aux biens survenue dans la période la plus récente.

La faiblesse des dispositifs sociaux ou techniques de protection de la propriété est elle-même peu documentée : un indicateur cependant utilisé par les International Crime Victims Surveys est la part des ménages d'une seule personne ou celle des femmes sur le marché du travail, qui donnent des mesures de l'importance des logements laissées vides dans la journée, donc plus facilement accessibles aux cambrioleurs ; la faiblesse des protections techniques est plus souvent documentée en creux, quand pour montrer qu'elles s'améliorent, on s'appuie sur la croissance du marché de la sécurité privée : son chiffre d'affaire a été multiplié par 5 par exemple en Grande-Bretagne entre 1983 et 2003 ; les enquêtes de victimation qui posent des questions sur les pratiques des citoyens recueillent des résultats concordants : depuis qu'elles existent, les mesures prises par les enquêtés pour mettre leurs logements à l'abri se sont toutes (alarmes, serrures, lumières…) largement répandues. Il est notable que lorsqu'une baisse des vols a été observée dans une société d'abondance comme la Finlande, à peine décalée dans le temps par rapport à la récession qu'a connue son économie au début de la décennie 1990, la reprise n'a pas été accompagnée d'une reprise parallèle de la courbe des vols ; l'explication avancée est bien celle de la protection accrue des cibles : ainsi, les dispositifs anti-démarrage montés en série depuis 1998 sur les véhicules arrivant sur le marché ont fait baisser de 43% en 6 ans les vols de véhicules dans les statistiques de police. En Pologne, l'explosion observée dans les statistiques de cambriolage au lendemain de la chute du communisme n'a été suivie d'aucune courbe croissante, mais bien plutôt d'une chute qui n'a été effacée que lentement, le taux pour cette infraction ne revenant à son niveau d'avant le bouleversement politique qu'en 2005 : un tel mouvement, inattendu compte tenu de l'augmentation considérable de la quantité de biens à voler au cours de la même période, est expliqué de nouveau par l'extension rapide des stratégies de protection, mises en œuvre par des populations qui attachaient d'autant plus de prix à leur biens que cette prospérité était tout nouvellement acquise.

Outre les dispositifs techniques, les stratégies sociales de protection ont été étudiées en Angleterre : la baisse des taux de cambriolage depuis le milieu des années 1990 y est due à celle de la prévalence, c'est-à-dire au rétrécissement du périmètre des populations touchées. Ce n'est cependant pas l'ensemble de la population qui a ainsi diminué son risque du cambriolage, mais certaines fractions seulement : celles qui, en mesure de mobiliser des ressources économiques comme les mécanismes sélectifs du marché du logement, en même temps que les ressources de sociabilité qui, à travers la réciprocité de la surveillance des maisons, accroissent le rendement de cet investissement de départ, ont réussi à se mettre à bonne distance spatiale et sociale du risque.

Peut-on traiter les atteintes aux biens sans référence à la violence ?

La focalisation de la problématique du séminaire sur les seules atteintes aux biens a peut-être empêché l'exploration de leurs liens avec la violence. Certains rapporteurs s'y sont cependant essayés.

Les vols violents ont été abordés principalement pour la Pologne et l'Union soviétique/Russie, sous des angles assez différents.

En Pologne, l'évolution des taux de vols violents depuis le milieu du 20ème siècle est plutôt renvoyée à des changements dans les sensibilités qui influent sur le niveau des renvois et des enregistrements : ainsi, la poussée observée dans la période 1955-1970 qui amène les taux à des niveaux deux fois plus élevés qu'avant-guerre peut s'interpréter comme un enregistrement plus systématique des plaintes contre des atteintes qui soudain inquiètent, dans une période de calme plat sur le front de la délinquance en général. Ces mouvements, cependant, laissent les taux dans une zone basse par rapport à l'ensemble des vols, ce que Krajewski analyse en référence à une culture de l'alcool : les taux enregistrés, malgré leur poussée récente, resteraient faibles parce qu'une habitude bien ancrée de querelles d'ivrognes se concluant par le passage de quelque zlotys d'une poche à l'autre se dispense aisément du recours aux autorités. Analyse confirmée par les enquêtes internationales sur la consommation d'alcool dans lesquelles la comparaison montre une Finlande qui affiche, elle, des taux élevés d'infractions associées à l'alcool, tout en connaissant une culture éthylique du même tonneau.

Pour l'URSS finissante et la Russie, les vols violents sont analysés comme une figure particulière de la violence, sur fond de l'extraordinaire pression économique et sociale occasionnée par le passage de la planification au marché. L'hypothèse de Golbert est que le changement de nature de la propriété, son passage d'un statut par principe collectif à un statut par principe privé la met, peut-être plus que partout ailleurs, au centre de la question criminelle. C'est la raison pour laquelle il cherche essentiellement à évaluer la part de la délinquance dont le rationnel est l'appropriation : au sein de l'ensemble, la part des atteintes aux biens et au sein de la seule délinquance violente, la part qu'il appelle instrumentale (l'autre part étant "expressive"), mue par la "cupidité". Malgré la faiblesse des données disponibles, il pense pouvoir avancer qu’au cours de la période qu'elles couvrent, de 1984 à 2003, ce taux d'instrumentalité croît, et que par exemple, il est beaucoup plus important que celui observé en Allemagne – sur une année seulement cependant. Les données d'une enquête comparative de délinquance auto-reportée entre Russie et Allemagne confirme la plus grande fréquence des motifs instrumentaux chez les jeunes Russes, ce qui, une fois rapporté à la plus grande utilité marginale que représente pour eux les biens volés, nous ramène finalement aux théories classiques de structure des opportunités et de motivations mobilisées précédemment.

Peut-on dès lors conclure sur une dernière interrogation ? Doit-on s'arrêter, à propos de la valeur, sur la seule valeur marchande des biens, constater qu'elle baisse dans certaines sociétés ou encore qu'elle reste élevée dans d'autres pour rendre compte des motivations des délinquants potentiels ? N'y a-t-il pas des valeurs symboliques suffisant à en mouvoir certains, comme le prestige social attaché à certaines marques de vêtements ou objets de loisirs chez les jeunes ? Cette question est peut-être riche de nouvelles ouvertures sur la manière de traiter notre objet : elle renvoie à des stratégies de domination dans les relations sociales, peut-être même à des questions de classes ou du moins de stratifications sociales. C'est du moins ce qu'on peut penser lorsque, à plusieurs occasions, on a observé en France des jeunes gens des classes moyennes manifestant dans les rues de Paris contre des dispositions gouvernementales visant leur scolarité, agressés par d'autres jeunes de milieux moins favorisés, qui ont entrepris de les dépouiller systématiquement et violemment de leurs téléphones portables, vêtements à la mode et autres baladeurs. De même devrons-nous sans doute porter notre exploration des atteintes aux biens vers celles qui ont cours à l'occasion de qu'il est convenu d'appeler les "émeutes urbaines" et qui visent non pas leur appropriation, mais bien leur destruction.

Bibliographie

Felson, M. (2002), Crime and Everyday Life, Thousand Oaks, London, New-Delhi, Sage.

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Date de publication papier :

16 octobre 2007

Pour citer ce document

Renée Zauberman, «Crimprev info n°1 - Les atteintes aux biens : une synthèse», CRIMPREV [En ligne], Crimprev Info, Le programme CRIMPREV, URL : http://lodel.irevues.inist.fr/crimprev/index.php?id=86