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Déchets, Sciences & Techniques

N°82


Déchets du centre d’enfouissement technique de Sfax (Tunisie) : nature, composition et traitement


Yosr Smaoui et Jalel Bouzid

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Résumé

La mise en décharge est le mode de gestion adoptée en Tunisie pour assurer une gestion des déchets solides. Le centre d’enfouissement technique (CET) de la région de Sfax constitue l’un des principaux centres qui ont été mis en place en Tunisie depuis 2009. L’objectif de ce travail est d’identifier les principales catégories et caractéristiques des déchets ménagers enfouis dans le CET de Sfax, ainsi que les propriétés physico-chimiques et microbiologiques des lixiviats générés. Dans ce travail, les procédés de traitement appliqués aux lixiviats du CET de Sfax ont également été présentés et évalués.
Les résultats de la caractérisation des déchets montrent la prédominance de la fraction fermentescible potentiellement biodégradable (69 %). La répartition granulométrique des déchets montre une prépondérance de la fraction moyenne dont la granulométrie est comprise entre 20 et 100 mm. La caractérisation des lixiviats générés montre la présence d’une forte charge organique difficilement biodégradable, une forte teneur en azote ammoniacal et en composés récalcitrants tels que les phénols. On note également la présence de quelques micropolluants minéraux et de certains germes pathogènes. Le caractère toxique des lixiviats a été démontré à travers les tests de microtoxicité et de phytotoxicité. Les fluctuations de débit et de charge sont responsables des perturbations observées dans le fonctionnement de la station.

Abstract

Landfilling is the strategy adopted in Tunisia to ensure sustainable solid waste management. The Sfax controlled landfill is one of the technical landfills that have been set up. This study presents the main categories and characteristics of household waste buried in the Sfax controlled landfill, as well as the physic-chemical and micro-biological properties of the generated leachates. The leachates treatment processes applied at the station level are presented and their performance is discussed. The results of the waste characterization show the dominance of the potentially biodegradable fermentable fraction (69%). The distribution by particle size of the waste shows a dominance of the average fraction whose particle size is between 20 and 100mm. The characterization of leachates generated shows the presence of a high organic load that is difficult to biodegrade, a high content of ammoniacal nitrogen and recalcitrant compounds such as phenols. We also note the presence of some micro-pollutants minerals and certain pathogens. The toxic nature of leachates has been demonstrated by microtoxicity and phytotoxicity tests. The monitoring of the operation of the leachates treatment plant shows a significant variability of the quantities treated, which explains the filling of the storage ponds.

Entrées d'index

Mots-clés : déchets ménagers et assimilés, lixiviats, composition, toxicité, traitement

Keywords: municipal solid waste, landfill leachate, composition, toxicity, treatment

Texte intégral

Introduction

La surconsommation mondiale, surtout dans les pays développés a engendré une production très importante de la masse des déchets. Les problèmes de pollution qu’ils engendrent constituent un enjeu environnemental majeur.

Au cours de la dernière décennie, la Tunisie a fourni d’importants efforts pour assurer une gestion durable de ses déchets solides. Pour ce faire, différents centres d’enfouissement techniques (CET) ont été mis en place dans différents chefs lieux de gouvernorats de la Tunisie (Chantou, 2012). Toutefois, des problèmes techniques liés à l’exploitation de ces décharges ainsi que des problèmes liés au coût du fonctionnement de ces décharges contrôlées sont aujourd’hui posés.

Dans ces centres, l’eau favorise la transformation bio-physico-chimique des déchets et le fonctionnement d’une décharge peut alors être assimilé à un réacteur complexe à multi-compartiments (biologique, minéral, organique de synthèse) qui sont en permanence en contact les uns avec les autres et qui réagissent de façon interactive simultanément ou non (Berthe., 2006).

L’ensemble de ces phénomènes conduit à la génération de métabolites gazeux, le biogaz et à l’entraînement par l’eau de molécules très diverses qui donnent lieu à des lixiviats, tous deux vecteurs essentiels de la charge polluante. Ils sont à l’origine des principaux impacts environnementaux et sanitaires des décharges.

Cette étude a été consacrée à la présentation du centre d’enfouissement technique de Sfax. Les caractéristiques du site, la nature et la composition des déchets ont été effectués. La caractérisation des lixiviats générés, le processus appliqué pour leur traitement et les problèmes rencontrés sont également étudiés.

1. Matériel et méthodes

1.1 Les déchets ménagers : collection et préparation des échantillons

Un échantillon représentatif de 2 tonnes de déchets ménagers a été collecté du centre d’enfouissement technique de Sfax selon la procédure française standard MODECOM (ADEME, 1993). L’échantillon a été immédiatement trié manuellement pour déterminer les différentes catégories.

La campagne de caractérisation a été menée pendant les mois de février et mars de l’année 2018. Les masses de déchets ont été prélevées directement dès leur réception au niveau du CET. Elles proviennent de quatre centres de transfert les plus importants de la région de Sfax. Après déversement des déchets issus de chaque centre, un quartage a été effectué. Il a permis de prélever 10 échantillons de 50 kg chacun. L’ensemble des déchets prélevés a été regroupé en un seul lot de 2 tonnes.

1.2 Les lixiviats 

1.2.1 Caractérisation physico-chimique

La demande chimique en oxygène a été déterminée selon la méthode de Knechtel (1978), la demande biologique en oxygène (DBO5) est mesurée en suivant la méthode respirométrique (Oxitop WTW). La mesure du pH, turbidité, matière sèche, matière en suspension, azote total et ammoniacal ont été déterminé selon la norme NF XPT.

1.2.2 Caractérisation microbiologique

Les bactéries mésophiles aérobies totales sont dénombrées sur le milieu PCA (plate count agar) qui sert à compter la FAMT après ensemencement du milieu de culture en surface et incubation à 30°C pendant 24 h.

1.2.3 Etude de la toxicité

Le principe du test de micro-toxicité consiste en la mesure du taux d’inhibition de la bioluminescence de la souche Vibrio fischeri DSM 2167. Un équipement LUMIStox (GmbH, Düsseldorf, Allemagne), répondant à la norme ISO/DIS 11348-2 (1998), a été retenu pour cette mesure. La toxicité de l’échantillon est exprimée comme le pourcentage de l’inhibition de la bioluminescence (% IB) par rapport à un témoin (eau distillée).

La phytotoxicité des lixiviats est évaluée, à travers la mesure de l’indice de germination (IG) des graines de Lycopersicon esculentum (tomates). La phytotoxicité est déterminée conformément à la méthode de Zucconi et al., (1981), basée sur la détermination des indices de germination des graines (IG).

1.2.4 Analyse par GCMS

La séparation de la fraction organique des lixiviats du CET de Sfax a été réalisée par des extractions liquide-liquide successives en utilisant 50 mL de dichlorométhane suivi d’un séchage avec le Na2SO4 anhydre et une concentration au rotavap à 40° C (Ramírez-Sosa et al., 2013).

2. Résultats et discussion

2.1 Les déchets

2.1.1 Caractéristiques du site

Le système d’élimination des déchets ménagers et assimilés de Sfax comprend une infrastructure constituée par un centre d’enfouissement technique (CET) à Aguereb et 7 centres de transfert installés à Jbenyena, Menzel Cheker, Sekiet Ezzit, El Ayn, Sidi Mansour, Mahrés et Thyna (figure 1). Le CET de Sfax qui est entré en exploitation en 2008 a remplacé la décharge sauvage de Thyna qui a fortement contribué à la pollution de la nappe phréatique et des eaux de surface par le mélange des lixiviats de la décharge et ceux des dépôts de phosphogypse.

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Figure 1. Localisation du CET et des CT de la région de Sfax

Le CET de Sfax reçoit des déchets ménagers et assimilés, des déchets non dangereux et des déchets inertes qui vont être stockés à part et utilisés par la suite dans la couverture des déchets.

Le site d’une superficie de 35 ha est constitué de :

  • un bâtiment administratif, une zone de contrôles et un pont bascule ;

  • une aire de stockage des déchets : elle est composée d’un casier de 52 100 m² divisé en 5 alvéoles. L’étanchéité de base est composée d’une couche de tuf de 25 cm d’épaisseur, d’une couche de support en béton bitumineux BB 0/16 d’épaisseur 6 cm et d’une couche d’étanchéité en béton bitumineux BB 0/11 d’épaisseur 7 cm ;

  • un bassin de stockage des lixiviats ;

  • une station de traitement des lixiviats.

2.1.2 Localisation géographique

Le CET d’El Gonna (Sfax) se situe à environ 20 km de la ville de Sfax et à 3 km de la ville d’Agareb. Il est situé sur les hauteurs de Hamadet El Haouch, à la naissance de l’oued Souagui El Ain située à 4 km du centre d’Aguereb, Il est accessible à partir de la route GP14 par une voie d’accès revêtue en bicouche sur une distance d’environ 3 km (ANGed, 2008) (figure 1).

2.1.3 Quantité de déchets reçus

La quantité totale de déchets enfouis dans le CET de Sfax (Tunisie) depuis l’entrée en production (avril 2008) jusqu’au mois décembre 2018 est de 1 309 755 tonnes avec une moyenne journalière de 420 tonnes (tableau 1).

Tableau 1. Masses annuelles de déchets enfouis dans le CET de Sfax depuis sa mise en service et moyennes journalières hors périodes d’arrêt

Année

Bilan annuel en tonnes

Moyennes journalières en tonnes par jour ouvré

2009

142 884

391

2010

153 667

421

2011

68 944

450

2013

123 039

343

2014

141 180

392

2015

169 874

471

2016

115 762

321

2017

180 508

494

2018

213 897

586

2.1.4 Répartition des déchets par classes granulométriques

La répartition par granulométrie des déchets du CET de Sfax (figure 2) montre une prédominance de la fraction moyenne dont la granulométrie est comprise entre 20 et 100 mm.

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Figure 2. Répartition par granulométrie des déchets ménagers du CET de Sfax

2.1.5 Composition des déchets en fonction de leur pouvoir valorisable

La figure 3 illustre la répartition par grandes catégories de déchets du CET de Sfax. Cette répartition met en évidence une dominance de la fraction fermentescible (69 %) potentiellement biodégradable composée de putrescibles, de papiers, de cartons et de fines (< 20 mm) ainsi qu’une faible part des recyclables (8-10 %). Le reste des déchets arrivant à là au centre est non valorisable. Ces résultats sont comparables à ceux observés dans d’autres villes tunisiennes comme Djerba, Kairouan et Médenine où le pourcentage des fermentescibles varie entre 65 et 70 % et le pourcentage des recyclables varie entre 7,3 et 10,3.

Cela nous permet de dire que Sfax est une image de ce qui est observé au niveau national.

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Figure 3. Composition des déchets ménagers du CET de Sfax en fonction de leur pouvoir potentiel valorisable

2.1.6 Composition moyenne des déchets ménagers du CET de Sfax

Selon la Norme AFNOR XP X 30-408, les catégories de déchets triées sont au nombre de 13 : les déchets putrescibles, les papiers, les cartons, les complexes (tétra pack), les textiles, les textiles sanitaires, les plastiques, les combustibles non classés (CNC), les verres, les métaux, les incombustibles non classés (INC), les déchets ménagers spéciaux et les éléments fins (moins que 20 mm) (AFNOR, 2007). La répartition des déchets ménagers du CET de Sfax par catégories est illustrée par la figure 4. On note une forte proportion des putrescibles (53 %) suivi par les plastiques qui présentent 12 % des déchets.

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Figure 4. Composition moyenne des déchets ménagers du CET de Sfax

2.2 Les lixiviats

2.2.1 Caractérisation physico-chimique des lixiviats

La quantité de lixiviats produite par le CET a été prélevée à partir d’un bassin de stockage des lixiviats jeunes de la décharge. Les résultats de la caractérisation physico-chimique de ces lixiviats sont représentés dans le tableau 2. L’effluent prélevé est un mélange liquide brunâtre qui présente une forte charge organique (40 ± 6 gO2/l de DCO) faiblement biodégradable (DBO5 / DCO≈0,28). La couleur brunâtre de cet effluent est due à la présence de substances humiques en forte concentration (Zayen et al., 2016). D’autre part, ces lixiviats sont caractérisés par un pH alcalin, une conductivité électrique élevée liée à la présence des ions inorganiques tels que les sulfates et les chlorures et par la présence d’une importante charge particulaire (MES = 0,98 ± 0,24 g/l). L’alcalinité élevé du milieu favorise la solubilité des chlorures qui engendre par la suite l’élévation de la CE des lixiviats (Öncü et al., 2012). En outre, cet effluent présente une forte charge en azote ammoniacal qui a atteint 2,8 g/l. Différentes études ont montré que la quasi-totalité de l’azote présent dans les lixiviats est sous forme ammoniacale (Marttinen et al., 2002). Différentes études ont montré l’effet toxique de l’azote ammoniacal vis-à-vis des microorganismes à cause de son effet inhibiteur lors du traitement biologique (Abbasi et al. 2012). Par ailleurs, ces lixiviats sont chargés en composés récalcitrants tels que les phénols. Les composés phénoliques qui peuvent être présents dans les lixiviats incluent le phénol, le chlorophénol, le crésol, le bisphénol et le methyl phenyl (Ellouze et al., 2008). La concentration en acides gras volatiles (AGV) des lixiviats est très importante (7 g/l), avec la prédominance d’acide acétique (0,254 M) et d’acide propionique (0,136 M). Cette concentration représente une grande partie du pourcentage du COT.

Tableau 2. Caractérisation physico-chimique des lixiviats bruts du CET de Sfax

Paramètres

Valeurs moyennes

Normes de rejet

(NT 106.02)

pH

8,17±0,22

6,5-8,5

CE (ms/cm)

35±4,5

-

MES (g/L)

0,98±0,24

0,03

MS (g/L)

43,19±15,69

-

DCO (g/L)

40±6

0,09

DBO5 (gO2/L)

10,9±1,42

DBO5/DCO

0,28±0,03

-

NTK (g/L)

2,83±0,48

0,001

NH4 (g/L)

2,54±0,5

0,018

P (mg/L)

1,3±0,42

0,05

Phénols totaux (g/L)

1,55±0,5

2,10-6

AGV (g/L)

10,14±4

-

IB( %)

99,89

-

IG( %)

0

-

Ca2+ (mg/l)

36±18

500

Eléments

Mg2+ (mg/l)

49±20

200

majeurs

Na+ (mg/l)

1350±200

300

K+ (mg/l)

1100±300

50

Note : CE : conductivité électrique ; MES : matière en suspension ; MS : matière sèche ; DCO : demande chimique en oxygène ; DBO5 : demande biologique en oxygène ; NTK : azote kjeldahl ; AGV : acide gras volatiles ; IB : inhibition de la bioluminescence de la souche ; IG : indice de germination

Certains micropolluants minéraux sont présents dans les lixiviats jeunes (essentiellement du fer et du chrome) avec des concentrations qui dépassent les normes de rejets dans le milieu récepteur (tableau 3). La présence de ces micropolluants dans les lixiviats est due essentiellement à leur présence dans les déchets solides, et qui sont véhiculés ensuite avec les eaux de précipitations pour former les lixiviats. Différentes études réalisées sur la caractérisation des lixiviats en vue de leur traitement, ont confirmé la présence de certains micropolluants minéraux (Foo et al., 2013).

Tableau 3. Composition des lixiviats bruts du CET de Sfax en micropolluants minéraux

Paramètres

Effluent (mg/l)

Norme de rejet DPH*
NT 106.02

Pb (mg/l)

< 0,005 – 0,009

0,1

Cd (mg/l)

< 0,005 – 0,002

0,005

Zn (mg/l)

0,32 – 2

5

Fe (mg/l)

2 – 10

1

Cu (mg/l)

0,063 – 0,2

0,5

Cr (mg/l)

0,38 – 1

0,5

Ni (mg/l)

0,05 – 0,24

0,2

Hg (mg/l)

0

0,001

2.2.2 Caractérisation microbiologique

La caractérisation microbiologique des lixiviats (tableau 4) a permis de déceler la présence d’une flore mésophile aérobie totale avec une concentration de 2.105 UFC/ml, ainsi que la présence de levures et de moisissures avec une concentration voisine de 8.103 UFC/ml. Cependant, nous avons noté une absence totale de coliformes fécaux et de salmonelles. Des études réalisées sur la caractérisation microbiologique des lixiviats ont montré la présence éventuelle de certains microorganismes pathogènes (Sillet et al., 2001). Cette faible composition en nombre de germes peut s’expliquer entre autres par le caractère alcalin des lixiviats défavorable pour le développement des bactéries.

Tableau 4. Caractérisation microbiologique des lixiviats bruts du CET de Sfax

Microorganismes

Lixiviats

Flore mésophile aérobie total (UFC/ml)

(2 ±0,5) 105

Levures et moisissures (UFC/ml)

(8 ±0,3) 103

CT

ND

CF

ND

Sa (NPP/l)

ND

ND : non détecté ; CT : coliformes totaux ; CF : coliformes fécaux ; Sa : salmonelles

2.2.3 Toxicité des lixiviats

Parallèlement à la caractérisation physico-chimique et microbiologique, une étude d’identification du degré toxique de ces lixiviats a été réalisée à travers des tests de toxicité sur des microorganismes et sur des plantes.

Microtoxicité des lixiviats

Le test de microtoxicité a été réalisé à l’aide de la souche V.fischeri. Le principe du test consiste à la mesure du taux d’inhibition de la bioluminescence (% IB) de la bactérie luminescente utilisée qui est connue par sa grande sensibilité aux agents toxiques. Une forte inhibition de la bioluminescence (≈100 %) a montré l’importance de la toxicité des lixiviats bruts non dilués. Ce résultat a aussi été constaté par Ellouze et al., (2009) qui ont montré la persistance de l’effet toxique des lixiviats même après sept facteurs de dilutions (IB % > 60 %). D’autres études (Marttinen et al., 2002 ; Silva et al., 2004) ont également rapporté la forte toxicité des lixiviats sur V.fisherie. Ceci peut être expliqué en partie par la présence de composés toxiques (cations, produits chimiques basiques, matières en suspension et composés apolaires.)

Phytotoxicité des lixiviats

La toxicité des lixiviats a également été évaluée par l’utilisation des plantes. Il s’agit d’évaluer les risques d’inhibition de la germination des semences mises en contact avec différentes concentrations du produit testé. Cet essai présente l’avantage d’être simple et fournit des données qui peuvent améliorer les connaissances sur la sensibilité des graines à travers l’indice de germination mesuré. De même, nous avons pu constater que la germination des graines est totalement inhibée (IG ( %) = 0), lorsque les lixiviats appliqués sont à l’état brut ou dilué jusqu’à 10 fois. Toutefois et à partir d’une dilution 50 fois, on commence à identifier une germination des graines de l’ordre de 60 %. Zucconi et al., (1981), ont montré que les effluents testés sont phytotoxiques si l’indice de germination est inférieur à 50 %. Dans ce cas, il convient de noter que les lixiviats étudiés ne perdent leur caractère toxique qu’au-delà d’une dilution 50 fois (figure 5).

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Figure 5. Mesure de la phytotoxicité des lixiviats du CET de Sfax

2.2.4 Identification de la matière organique présente dans les lixiviats : analyse par GCMS

L’analyse du spectre enregistré (figure 6) montre que les lixiviats du CET de Sfax sont caractérisés par la dominance de composés phénoliques, de phtalates et d’acides gras.

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Figure 6.Chromatogrammes de l’identification par GC-MS de la fraction organique extractible au dichlorométhane des lixiviats du CET de Sfax

Certains des composés identifiés sont toxiques aussi bien pour les êtres humains, que pour les organismes aquatiques, en raison de leur effet cancérogène et ostrogénique (Kalmykova et al., 2013). Parmi les produits détectés, on peut citer :

Les acides gras

Les acides gras sont d’importants constituants du monde animal et végétal. Ils se répartissent en grandes familles selon le nombre de double liaisons éthyléniques qu’ils possèdent : les acides gras saturés (aucune double liaison) ramifiés ou non, mono insaturés (une seule double liaison) et polyinsaturés (au moins deux doubles liaisons).

L’acide propanoique, l’acide butanoique, l’acide méthylbutyrique, l’acide benzène-acétique et l’acide benzènedicarboxylique ont été identifiés dans les lixiviats étudiés.

Les phtalates

Les phtalates sont généralement utilisées dans la fabrication du polychlorure de vinyle souple, mais peuvent aussi être utilisés dans les revêtements de sols, la fabrication de matériels médicaux, les emballages alimentaires, les matériaux de construction. Bien que les phtalates ne soient pas toxiques, ils peuvent provoquer à long terme des problèmes de santé chez les mammifères et les organismes aquatiques. Certains peuvent engendrer des modifications dans la mobilité et la biodiversité de certaines substances toxiques comme les biphényles, les polychlorés et les ions métalliques. Les phtalates identifiés dans les échantillons des lixiviats du CET de Sfax correspondent aux phtalates de butyle, aux phtalates de butyle d’octyle, aux phtalates de dibutyle, aux phtalates de butyle et de décyle et à l’acide phtalique.

Les phénols

Les phénols sont principalement utilisés en tant qu’intermédiaires dans l’industrie des matières plastiques. Ils sont utilisés dans la fabrication de plastifiants, de dissolvants, d’isolants et des produits cosmétiques. Différentes études ont montré la présence de ces contaminants à différentes concentrations dans les lixiviats de décharges en Tunisie (Ellouze et al., 2009 ; Zayen et al., 2016).

Les principaux composés identifiés dans les lixiviats du CET de Sfax sont présentés dans le tableau 5.

Tableau 5. Liste des composés organiques présents dans les lixiviats du CET de Sfax

Composés

Temps de rétention (min)

Formule chimique

Acide cyclohexanecarboxylique

10,64

C7H12O2

Acide benzoique

11,12

C6H5COOH

Acide phénylacétique

12,01

C8H8O2

Acide benzènepropanoïque

12,79

C9H10O2

Phtalate d’isobutyle

17,10

C6 H4 (COOCH2CH(CH3)2)2

Phtalate de dibutyle

17,42

C16H22O4

Phtalate d’ocyl butyle

17,55

C20H30O4

Acide benzènedicarboxylique,

17,74

C8H6O4

Phtalate de butyle décyle

17,87

C22H34O4

Cis-9-octadécénoate de méthyle

18,55

C19H36O2

Acide benzènedicarboxylique

22,45

C6H4(CO2H)2

A la lumière des résultats obtenus, on peut conclure que les substances toxiques présentes dans les lixiviats ont un effet nocif aussi bien sur les microorganismes que sur les plantes.

L’importance de la charge toxique des lixiviats du CET de Sfax impose donc leur traitement avant leur rejet dans le milieu récepteur.

Compte tenu de l’importance de la microtoxicité des lixiviats, leur traitement biologique s’avère difficile à réaliser, d’où la nécessité de procéder à des traitements physico-chimiques préalables ou autres capables de réduire la toxicité de ses lixiviats et d’assurer ainsi le bon fonctionnement de la biomasse épuratrice.

2.2.5 Traitement des lixiviats

Station de traitement des lixiviats

Les lixiviats générés par le CET seront stockés dans une fosse pour subir un tamisage avant d’être acheminés vers l’unité du traitement physico-chimique. La coagulation-floculation est le premier traitement réalisé. Il s’effectue dans un floculateur par ajout d’un coagulant : le chlorure ferrique (FeCl3) qui permet de séparer les répulsions inter-colloïdes. La floculation s’effectue par l’ajout d’un polymère qui permet la formation des flocs. Ces particules formées sont séparées dans une unité de flottation. Les lixiviats sont ensuite évacués vers le bioréacteur à membrane dans lequel se développe la biomasse adaptée à la nature du substrat à biodégrader. Les molécules organiques de haut poids moléculaires sont retenues par la membrane. A la sortie du bioréacteur à membrane les lixiviats traités passent par une unité d’ultrafiltration. Le traitement des lixiviats s’achève au niveau de l’unité d’osmose inverse dont les 2/3 sont récupérés sous forme de perméat utilisé pour les besoins d’irrigation du CET ou bien rejetés directement dans le milieu naturel. Le volume de concentrât formé est évacué vers un bassin de stockage pour subir l’évaporation (Smaoui., 2017).

Quantités de lixiviats traités

La quantité de lixiviats traités est variable, elle change d’un mois à un autre, avec une moyenne comprise entre 940 et 1200 m3/mois pour la période 2014-2016 (tableau 6). En effet, la station de traitement des lixiviats rencontre différents problèmes qui sont liés à la variabilité de la qualité des lixiviats bruts, la faible optimisation de l’étape de la coagulation floculation et l’élimination parfois de certaines étapes de traitement. En plus, seules les informations concernant l’effluent brut et épuré sont disponibles, ce qui n’est pas suffisant pour étudier le fonctionnement du processus et pour analyser les causes de dysfonctionnements.

Tableau 6. Volumes de lixiviats traités mensuellement sur le CET de Sfax selon les années de fonctionnement depuis 2014 (exprimés en m3)

Année

2014

2015

2016

2017

2018

Mois

Janvier

929

0

2080

2030

936

Février

1164

1313

1840

2000

1100

Mars

1400

1460

1900

1935

1747

Avril

900

1642

2400

1500

391

Mai

660

380

2060

2183

1539

Juin

1535

1277

2355

2130

1201

Juillet

633

1130

1725

2018

535

Août

195

670

2284

1984

0

Septembre

1921

0

-

1950

840

Octobre

2480

419

-

1928

1055

Novembre

2320

1661

-

1652

919

Décembre

683

2240

-

1019

1030

Conclusion

Le CET de Sfax reçoit une quantité importante de déchets ménagers et assimilés avec une moyenne journalière de 450 tonnes par jour.

La caractérisation de ces déchets montre la dominance de la fraction fermentescible potentiellement biodégradable. Suite à cette composition, la valorisation de cette fraction fermentescible est à étudier dans nos études ultérieures.

Les lixiviats du CET de Sfax sont caractérisés par un pH alcalin, une forte charge organique et minérale particulièrement azotée et un rapport DBO5/DCO faible dénotant de la faible biodégradabilité de ces effluents. Au niveau de cette décharge, la quantité des lixiviats traités est très variable et ceci est dû au dysfonctionnement de la station de traitement des lixiviats qui rencontre plusieurs problèmes. Le passage vers une nouvelle approche de traitement des lixiviats est à envisager dans le but d’avoir un effluent traité et conforme aux normes de rejets dans le milieu hydrique

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Pour citer ce document

Référence électronique : Yosr Smaoui et Jalel Bouzid « Déchets du centre d’enfouissement technique de Sfax (Tunisie) : nature, composition et traitement », Déchets sciences et techniques [En ligne], N°82, mis à jour le : 13/12/2019, URL : http://lodel.irevues.inist.fr:80/dechets-sciences-techniques/index.php?id=4207, https://doi.org/10.4267/dechets-sciences-techniques.4207

Auteur(s)

Yosr Smaoui

Université de Sfax, Ecole nationale d’ingénieurs de Sfax, Laboratoire génie de l’environnement et écotechnologie, LR15CBS01, 3038, Sfax, Tunisie
smaoui_yosr@yahoo.fr

Jalel Bouzid

Université de Sfax, Ecole nationale d’ingénieurs de Sfax, Laboratoire génie de l’environnement et écotechnologie, LR15CBS01, 3038, Sfax, Tunisie