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Manifestations et congrès

Quand l’air est mis à l’épreuve : mesurer, percevoir et délibérer sur la qualité de l’air aux XXe et XXIe siècles


10-12 novembre 2012, Institut des Sciences de l'homme, Lyon

When air is a Matter of Proof: Measuring, perceiving and deliberating on air quality in the 20th and 21st Centuries

Florian Charvolin

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Annexe(s)

Calvillo, Calvillo anglais, Charvolin, Charvolin anglais, Frioux, Frioux anglais, Kamoun, Kamoun anglais, Longhurst, Longhurst anglais, Luneau, Luneau anglais, Mélard, Mélard anglais, Osadtchy, Osadtchy anglais, Pascal, Pascal anglais, Roussel, Roussel anglais, Singer, Singer anglais, Zimmer et Zimmer anglais

Texte intégral

La pollution atmosphérique a été décrite comme une perturbation d’un bien commun comme la santé ou le cadre de vie pour la population. À ce titre, elle est particulièrement sujette aux plaintes, à la mobilisation collective et au débordement citoyen par rapport aux initiatives des collectivités publiques ou des industriels. Elle prête à intervention hygiéniste ou civique dans les «affaires» qui peuvent éventuellement se déployer dans le pilotage des sites industriels ou dans la gestion des foyers domestiques. C’est donc un enjeu où s’agencent – quelquefois de manière inédite – d’une part des subjectivités, des ressentis ou des affections, et d’autre part des objectivités, des indices, des statistiques, etc.
Ce colloque articule toute une série de questions tirées de cette « mise à l’épreuve de l’air » au fil des XXe et XXIe siècles.

Le lecteur trouvera ci-après douze textes courts (en français et en anglais) présentant les contributions de chercheurs en histoire, science politique, géographie, épidémiologie et sociologie au colloque « Quand l’air est mis à l’épreuve : mesurer, percevoir et délibérer sur la qualité de l’air aux XXe et XXIe siècles » qui s’est tenu à Lyon en novembre 2012. Elles donnent une idée assez précise de l’état des débats interdisciplinaires inspirés par une approche socio-historique de la question de la qualité de l’air en France mais aussi aux États-Unis, en Afrique du Sud ou en Espagne. Des lignes de force ont pu se dégager au fil des discussions entre spécialistes de disciplines différentes autour de plusieurs axes :

D’abord, il existe une véritable tendance internationale à ne pas raisonner sur des modèles généraux mais à prendre des cas, y compris, actuellement, dans les études épidémiologiques. La pollution atmosphérique apparaît comme localisée, notamment dans les villes, ou dans des régions fortement industrialisées comme la vallée de la Meuse, Pittsburgh aux USA, la région de Witbank en Afrique du Sud, Mouscron en Belgique ou encore la région de Fos et l’étang de Berre. À chaque fois, il a été fait grand cas de l’importance de l’industrie ou, parfois, des foyers domestiques, et de leur impact sur la concentration des polluants dans des régions fortement peuplées. Cependant, il faut nuancer ce privilège que les études des Sciences Humaines et Sociales donnent à la perception sociale de la pollution dans les zones urbaines et industrielles. En effet, le recours à l’épidémiologie a conduit, au cours des années 1990-2010, à négliger la mesure de la pollution de proximité au profit de celle de l’ambiance urbaine et de la pollution de fond ; démarche nécessaire pour quantifier le risque sanitaire lié à la pollution atmosphérique puisque ce risque, individuellement faible, affecte un grand nombre de personnes, et en priorité des individus particulièrement vulnérables. Le retour à l'évaluation de la pollution de proximité est récent et rejoint les études ponctuelles effectuées au cours de l'histoire. La pollution atmosphérique est définie selon les connaissances scientifiques du moment. Et la mise sur l’agenda public de cette question a évolué selon la métrologie qui a permis d’objectiver le phénomène, tandis que les progrès de l’épidémiologie ont contribué, comme le montre l’intervention d’I. Roussel, à construire la question de la pollution de l’air comme étant un véritable enjeu de santé publique. Néanmoins, c’est dans le domaine sanitaire que la pollution est le champ de la confrontation entre le ressenti, les nuisances et les données objectivables apportées par la notion de risque attribuable. En s’imposant, l’épidémiologie a déplacé l’objectivisation de la pollution de l’émission à l’immission puisque le risque sanitaire dépend de l’exposition des populations. De plus en plus, les données des études épidémiologiques présentées par M. Pascal permettent d’analyser le risque sanitaire à une échelle de plus en plus fine. Ce qui permet de différencier les populations selon leur vulnérabilité (cf. Luneau), celle à laquelle il est possible de mobiliser des politiques de proximité pour réduire les émissions.

Il a alors été question, en second lieu, de la différence à faire entre pollution à l’immission et pollution à l’émission. Globalement, la pollution mesurée au tournant du XXe siècle et jusque dans les années 50 l’était à la sortie des cheminées d’usine. Il s’agit alors de pollutions à « l’émission » qui concernent essentiellement des retombées autour des foyers polluants, voire au niveau de l’air d’une agglomération urbaine. Un point de vue élevé en ville permettait de repérer les cheminées les plus fumantes. Progressivement cependant, après le cas des catastrophes comme dans la Meuse en 1930 ou à Londres en 1952, on s’est intéressé à des phénomènes comme le smog, et à l’étude de l’air à des points clés de la ville, les plus densément peuplés, indépendamment de la géographie des sites les plus polluants. Des stations de mesure ont été mises en place en France dans les années 1950 et 1960 pour progressivement mailler le territoire de mesures à « l’immission » cette fois, c’est-à-dire au niveau de l’exposition des habitants. Les Associations Agrées de Surveillance de la Qualité de l’Air en sont des descendants. En Angleterre, il a été rappelé que de telles mesures avaient été faites de manière concertée dès les années 1920.

Avec le progrès des mesures, on voit également se transformer la maîtrise individuelle de son environnement et la réactivité par rapport à toute intrusion, ce qui se rapproche de la définition de la Communauté Économique Européenne de la pollution. On a pu montrer le paradoxe entre l’adaptation de la mesure de la qualité de l’air à l’échelle de l’individu quelconque – avec la mesure à l’immission – et la dépossession de plus en plus grande des méthodes nécessaires pour connaître les agents qui nous agressent. La première moitié du XXe siècle était celle des fumées et des revendications très fortes des riverains quant à la suie, au dioxyde de soufre ou à l’odeur qu’ils subissaient et qu’ils savaient nommer. Désormais la mesure s’est affinée et avec elle l’éloignement de sa maîtrise par rapport à la capacité de perception et d’attestation de la population. Pour ce faire, on peut se demander s’il n’y a pas là une « infrapolitique » qui postule un individu idéal moyen et sain du point de vue de l’air qu’il respire, à défaut de se fonder sur le ressenti, la gêne ou la pathologie effectivement décrite par la population. L’air serait devenu un exemple de plus du « gouvernement des individus » et de la biopolitique, lié à une pression savante et administrative pour la désappropriation de leur perception par les gens concernés : riverains d’usines, urbains, habitants de logements vétustes, etc.

Il ne faut alors pas se tromper sur les motifs et les effets de la tendance actuelle à refaire participer la population. Le cas du Variance Board de Pittsburgh dans les années 1970 est bien une tentative pour remettre le citoyen dans la boucle des décisions concernant les implantations et les adaptations industrielles propres à éviter un surcroît de pollution atmosphérique. De la même manière, les vigies des odeurs de la région de Mouscron en Belgique ou de Lyon en France sont aussi des tentatives pour le réapprentissage de la participation populaire au théâtre de la preuve permettant de qualifier telle ou telle pollution. L’odeur est d’ailleurs intéressante car elle passe essentiellement par le nez humain – on en est seulement au tout début du calibrage de nez électroniques – et donc conjoint dans le citoyen, non seulement la capacité de revendiquer une cause, mais aussi de maîtriser la qualification de la pollution olfactive. L’exemple de Mouscron, de Lyon ou encore celui de l’Institut Écocitoyen pour la Connaissances des Pollutions dans la région de Fos, s’ils ne sont pas à confondre avec les mobilisations des riverains d’usines des années 1950, permettent cependant modestement et dans certains cas seulement de restaurer le citoyen au cœur de l’épreuve publique de la pollution de l’air.

Toutefois, on aura à gagner de décrire ces initiatives, et également celle du Variance Board, comme des essais de traiter la pollution au niveau de ce qui permet ou bloque le passage du ressenti à la revendication. L’expérience de la mise sur agenda de la pollution olfactive du Grand Lyon ouvre un champ de recherche entier sur les processus et les mécanismes ou les stratégies qui permettent de gérer la réactivité du public à une agression. La comparaison entre exemples de pays différents montre des seuils de tolérance, des fenêtres d’opportunités politiques, des stratégies juridico-politiques d’acteurs industriels puissants, ou encore des relais dans la presse, qui tous contribuent à déterminer des accommodements ou pas avec la perception des pollutions atmosphériques. Comme il a été montré, les « dossiers » de la qualité de l’air connaissent des trajectoires différentes s’il s’agit de la pollution dans la région de Fos-Berre-l’Étang ou de pollution due à l’utilisation du perchloroéthylène dans les blanchisseries, et invoquer la seule différence de perception ne suffit pas à expliquer la différence entre ces trajectoires.

L’exemple de la région de Witbank semble finalement indiquer la faiblesse des impacts des tentatives d’amélioration des connaissances sur l’air et ses polluants, tant la puissance industrielle et minière des grandes entreprises du pays était forte.

C’est à des conclusions mitigées quant à « l’épreuve » à laquelle est soumis l’air, et à la connaissance qui s’ensuit, que conduisent les débats de notre colloque. Plus qu’ailleurs, il manque des études de socio-histoire sur les rapports entre le métabolisme urbain ou régional en termes de production de polluants, et leur perception et leur visibilité dans le débat public. Les différentes études de cas présentées dans le colloque militent cependant toutes pour démontrer la proximité entre l’évolution des émissions, d’une part, et la connaissance des immissions, d’autre part. Cela ouvre un champ de recherche entier sur les différentes formes d’attestation ou de déni de la pollution de l’air, tant par les universités, les services de l’État, les industriels, que par la population. Florian Charvolin, dans sa contribution introductive, montre l’importance de la démarche historique.

Vous trouverez en fichier attaché les résumés en français et en anglais des différentes contributions :

Florian Charvolin. Histoire et expérience des problèmes publics : quelques réflexions de méthode issues d’une recherche sur les pollutions atmosphériques

Clara Osadtchy. Pollution industrielle de l’air à Fos-sur-Mer : de la contestation associative et politique à la mise en place d’une politique scientifique. Genèse de l’Institut Écocitoyen pour la connaissance des pollutions

François Mélard. The unbearable lightness of air : a case of citizen’s management of odorous environment

Aymeric Luneau. De la transformation d’expériences sensibles en expériences intersubjectives

Léa Kamoun. Les difficultés d’une mise à l’agenda public du problème des odeurs industrielles dans le Grand Lyon (1960-2003)

Michal Singer. Changing the air : shifting conceptions of air pollution in South Africa : 1948-1978.

James Longhurst. ‘Power to the public hearing’ : a summary of the Pittsburgh experiment in participatory local air pollution control in the 1970s

Alexis Zimmer : Conditions d’une répétition : “les brouillards mortels de la vallée de la Meuse” (1897-1930)

Stéphane Frioux.Prendre la mesure des responsables de la pollution de l'air (France, années 1920-1961)

Nerea Calvillo. Air quality indexes and their infrapolitics behind

Isabelle Roussel. La pollution atmosphérique entre nuisances, risque sanitaire et santé environnementale

Mathilde Pascal et al. Améliorer la connaissance et la communication des impacts de la pollution atmosphérique urbaine en Europe : l’exemple du projet Aphekom.

Pour citer ce document

Référence électronique : Florian Charvolin « Quand l’air est mis à l’épreuve : mesurer, percevoir et délibérer sur la qualité de l’air aux XXe et XXIe siècles », Pollution atmosphérique [En ligne], N° 218, mis à jour le : 18/07/2013, URL : http://lodel.irevues.inist.fr/pollution-atmospherique/index.php?id=2116

Auteur(s)

Florian Charvolin

Chargé de recherche CNRS HDR, Centre Max Weber.