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Livres lus pour vous

Rainhorn J. (dir.), Santé et travail à la mine XIXe-XXIe siècle, Lille, Presses universitaires du Septentrion, 2014

Stéphane Frioux

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Texte intégral

L'histoire de la santé au travail et de la gestion des maladies professionnelles est un domaine en plein essor, au niveau international, depuis quelques années1. Cet ouvrage, dirigé par l'historienne Judith Rainhorn, maître de conférences à l'université de Valenciennes, et préfacé par Paul-André Rosenthal, auteur de publications il y a quelques années sur la silicose, en témoigne de façon brillante. Il offre au lecteur, pour la première fois en français, des études sur des pays aussi divers que le Chili, le Japon ou l'Écosse. Il renouvelle également l'histoire des mines et de leurs travailleurs, représentée jusqu'ici par des études sur les structures économiques des entreprises, sur la puissance du syndicalisme minier et des grèves, ou encore sur la culture et les sociabilités des mineurs. Mais la question de la santé avait été encore peu abordée, alors que les archives et sources orales (anciens mineurs, anciens médecins du travail) ne manquent pas ! Grâce aux articles rassemblés dans ce livre, le lecteur pourra ainsi aller plus loin que la représentation littéraire donnée par Germinal, et découvrir de nombreuses sources qui permettent d'approcher le vécu et les combats d'une profession décimée au fil des décennies par les maladies respiratoires, de façon plus silencieuse que par les – bien plus médiatisées – catastrophes minières (1 099 morts à Courrières en 1906).

Dans une première partie sont rassemblées des études qui mettent en avant un certain nombre de constantes, quel que soit le contexte spatio-temporel jusqu'aux années 1960 ou 1970 : les lacunes de la législation du travail, les difficultés des mineurs pour obtenir une indemnité, la minimisation systématique de la silicose et de l'anthracose au profit de diagnostics masquant toute responsabilité du travail à la mine (tuberculose, bronchite chronique). Ces données apparaissent dans une « histoire contrastée des réseaux et des mobilisations sociales autour de la santé à la mine », qui donne à voir l'interaction entre des acteurs aux intérêts divergents : syndicats, médecins des compagnies, médecins des pouvoirs publics, individus malades, etc. Dans le cas belge, où la pneumoconiose n'a été reconnue comme maladie professionnelle qu'en 1964, E. Geerkens conclut au « sacrifice de la santé des travailleurs à des considérations financières multiples ».

Le thème de la deuxième partie, « Invisibilité et invisibilisation du champ sanitaire dans l'industrie minière », prolonge en fait celui de la première. Il  développe des études de cas illustrant l'idée que l'ignorance des affections liées au travail au cours des XIXe et XXe siècles ne résulte pas seulement des difficiles conditions de validation scientifique d'un tableau clinique, mais qu'elle est aussi une construction sociale (p. 131). Le contexte social de la main-d’œuvre joue aussi un rôle : ainsi, au Japon, la silicose des travailleurs des mines de métal, solidement organisés sur le plan professionnel, a été mieux prise en charge que la pneumoconiose des mineurs de charbon, au bas de l'échelle sociale, sous-alphabétisés et en situation de grande dépendance par rapport à leurs employeurs. La réglementation nécessaire à la prise en charge des maladies professionnelles n'est donc pas synonyme d'efficacité dans l'amélioration de la santé au travail, ce que montre aussi l'exemple chinois contemporain où l'opacité des accidents et le marchandage des indemnités restent la norme. G. Hecht propose un détour intéressant par les mines d'uranium dans un contexte colonial et postcolonial en Afrique en argumentant sur le fait que la « nucléarité » – et partant, le danger potentiel – de ces mines n'était pas une donnée déjà là mais nécessitait un travail matériel, discursif, technique et politique, tant à l'échelle des sociétés locales que dans les arènes transnationales d'experts en radioprotection.

La dernière partie, intitulée « écouter et voir les corps à l'ouvrage », se rapproche des mineurs et des figures d'observateurs de leurs maladies, tels la médecin pionnière dans l'hygiène professionnelle américaine, Alice Hamilton, dont J. Rainhorn évoque une mission dans les mines de cuivre d'Arizona au sortir de la Première Guerre mondiale. On ne peut que souligner, au vu des articles, la longue durée de la souffrance au travail. Aux témoignages recueillis par les enquêteurs sociaux de la première moitié du XIXe siècle en Écosse, où les femmes et filles se faisaient embaucher pour garantir le revenu familial quand le mineur silicosé devait, à trente ou quarante ans, s'arrêter de travailler, fait écho le dernier chapitre bâti autour d'interviews de mineurs écossais de notre époque. A. McIvor évoque la culture de la virilité et le système productiviste qui prévalaient après 1945, deux phénomènes qui allaient de concert pour faire négliger la protection du mineur par rapport aux poussières. Dans ce cadre, l'invalidité respiratoire était vue comme une démasculinisation par les victimes, qui cherchaient parfois à la cacher et à poursuivre leur travail le plus longtemps possible. Après la Seconde Guerre mondiale, le perfectionnement technique du matériel de forage entraîne un accroissement de la présence de poussière dans l'atmosphère de la mine et, par conséquent, la mise au point volontaire et réglementaire de méthodes de réduction de la poussière. L'enquête orale auprès des mineurs révèle cependant l'évident « fossé entre les lois, les normes réglementaires sur le papier et l'expérience réelle des pratiques de travail » (p. 291) et le ressenti des travailleurs qui ne colle pas avec des mesures qu'ils estiment faussées. On appréciera le caractère novateur, d'un point de vue historique et sociologique, de cet ouvrage, qui donne à réfléchir sur le déplacement géographique des activités extractives et les leçons qui devraient être tirées, pour les ouvriers des pays en voie de développement ou de pays dont la croissance économique repose encore sur le charbon, de l'expérience des nations plus précocement industrialisées.

Notes

1 On mentionnera, par exemple, dans la littérature récente, Anne-Sophie Bruno, Éric Geerkens, Nicolas Hatzfeld, Catherine Omnès (dir.), La santé au travail, entre savoirs et pouvoirs (XIXe-XXe siècles), Rennes, Presses universitaires de Rennes, 2011.

Pour citer ce document

Référence électronique : Stéphane Frioux « Rainhorn J. (dir.), Santé et travail à la mine XIXe-XXIe siècle, Lille, Presses universitaires du Septentrion, 2014 », Pollution atmosphérique [En ligne], N° 222, mis à jour le : 11/08/2014, URL : http://lodel.irevues.inist.fr/pollution-atmospherique/index.php?id=4511

Auteur(s)

Stéphane Frioux