retour à l'accueil nouvelle fenêtre vers www.appa.asso.fr Pollution atmosphérique, climat, santé, société

Analyses et enjeux

Deux pionniers bordelais de la lutte contre la pollution atmosphérique


Une page de l’histoire de l’APPA
Jean-François Tessier

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Texte intégral

Au cours des trois dernières années ont disparu à Bordeaux deux pionniers de la lutte contre la pollution atmosphérique, Jean-Guy Faugère et Paul Fréour. L’un était chimiste et avait dirigé durant de longues années le laboratoire municipal de Bordeaux devenu plus tard Institut Européen de l’Environnement (IEEB), l’autre était professeur à la faculté de médecine. La recherche et l’action dans la lutte contre la pollution atmosphérique les réunirent tous deux au sein du comité Bordeaux-Aquitaine de l’APPA, l’un des premiers à avoir été créé en France. Évoquer ici leur mémoire au travers de l’histoire du comité, c’est aussi rappeler aux plus jeunes les débuts de la prise de conscience des risques sanitaires de la pollution atmosphérique dans une région française.

Jean-Guy Faugère (1938-2011) et Paul Fréour (1917-2013) : repères biographiques

Jean-Guy Faugère, décédé le 15 octobre 2011, était d’une famille médicale, son père était professeur d’obstétrique à la faculté de médecine. Il s’orienta personnellement vers des études de chimie et soutint une thèse d’État en 1965 sous la direction du Pr. Calas à la faculté des sciences de Bordeaux. Après sa thèse, attaché de recherche au CNRS, il partit un an en coopération au Cambodge en pleine reconstruction après l’indépendance enseigner la chimie à l’académie militaire de Phnom Penh, l’université n’étant pas encore reconstruite. À son retour du Cambodge, il fut proposé par son ancien directeur de thèse au maire de Bordeaux, Jacques Chaban-Delmas pour occuper le poste de directeur du laboratoire municipal de Bordeaux dont il souhaitait élargir l’activité. Ce choix survenait à un moment où la France commençait à prendre conscience des risques sanitaires en relation avec les nuisances de l’environnement, suivant en cela les Anglo-Saxons qui l’avaient fait bien plus tôt. Jean-Guy Faugère qui bénéficiait du total soutien de la municipalité bordelaise allait s’employer à faire évoluer le laboratoire municipal de Bordeaux vers un Institut Européen de l’Environnement (IEEB).

Paul Fréour, décédé le 19 février 2013, eut un parcours différent. C’était un hospitalo-universitaire, professeur de clinique médicale et chef du service des maladies respiratoires au CHU de Bordeaux. Mais il était aussi titulaire de la chaire d’hygiène, comme on disait alors, et, à ce titre, directeur du laboratoire de santé publique associé à l’INSERM, à l’université Bordeaux-Segalen. Il était expert de l’OMS et membre de l’Union internationale contre la tuberculose et les maladies respiratoires où il présida plusieurs années la section scientifique « prévention du tabagisme ». Au tournant des années 60, Paul Fréour prit conscience, parmi les premiers en France, du tournant des deux disciplines qu’il était chargé d’enseigner, la pneumologie et la santé publique. Cette prise de conscience était confortée par les relations étroites qu’il avait établies très tôt avec des chercheurs anglo-saxons, notamment deux éminents épidémiologistes, Benjamin Ferris, professeur à l’université Harvard à Boston, et Walter Holland, professeur à l’école de médecine au St Thomas’s Hospital à Londres. À leur contact, il orienta rapidement ses travaux vers les maladies « environnementales » qui étaient alors en émergence dans les pays du Nord, la bronchopathie chronique obstructive (appelée alors bronchite chronique) et l’asthme, et décida de centrer ses recherches sur leurs principaux facteurs de risque : l’allergie, le tabagisme, la pollution atmosphérique, la pollution professionnelle.

L’Association pour la Prévention de la Pollution Atmosphérique, qui venait d’être créée en France en 1958, allait permettre à Jean-Guy Faugère et Paul Fréour de se rencontrer et d’engager une collaboration exemplaire dans la recherche des effets de la pollution atmosphérique sur la santé, et dans la mise en place de stratégies de lutte efficace contre ce qui apparut très vite comme un facteur de risque majeur. Cette collaboration allait s’exercer dans le cadre du comité Bordeaux-Aquitaine de l’APPA.

Le comité Bordeaux-Aquitaine de l’APPA

Lorsque l’APPA naquit en France en 1958, trois ans avant la première loi sur l’air, votée au parlement le 2 août 1961, l’un des premiers objectifs de ses fondateurs fut d’encourager la création de comité régionaux destinés à être des relais auprès des décideurs locaux en vue de les inciter à mettre en place un contrôle de la pollution atmosphérique dans les grandes agglomérations et au voisinage des zones industrielles.

Le comité régional Bordeaux-Aquitaine de l’APPA devait être l’un des tout premiers comités régionaux. L’idée en fut lancée en 1963 par le Dr. Pierre Mathias, médecin, directeur régional du service médical de l’EDF, à l’occasion d’un dîner-débat qui réunit à Bordeaux un certain nombre de personnalités de premier plan : le maire de Bordeaux, Jacques Chaban-Delmas, le préfet de région, Gabriel Delaunay, l’ingénieur des Mines, le directeur de la Météorologie nationale, le directeur du laboratoire municipal de l’époque, M. Dangoumeau, ainsi que des personnalités du monde industriel bordelais. Jacques Chaban-Delmas s’enthousiasma pour l’idée et décida de prendre la présidence d’un comité régional de l’APPA.

Les premières années du jeune comité aquitain furent difficiles. Contrairement à ce qui se passe aujourd’hui, les préoccupations environnementales ne constituaient pas alors un enjeu électoral pour les politiques et ne rencontraient qu’indifférence de la part des medias et de l’opinion. Les effets nocifs de la pollution atmosphérique n’étaient encore reconnus que par de rares scientifiques. Le comité Bordeaux-Aquitaine se donna pour premier objectif d’informer le public en organisant des conférences et en lançant les toutes premières études sur les effets sanitaires de la pollution atmosphérique, en s’appuyant sur le laboratoire municipal et sur le laboratoire d’hygiène de la faculté de médecine.

En 1967, le président Chaban-Delmas, qui, deux ans plus tard, devenu Premier ministre, allait créer le premier ministère de l’Environnement, prit la décision d’engager sa ville dans la lutte contre la pollution atmosphérique. Pour ce faire, il remania l’organisation du comité en proposant l’un de ses proches collaborateurs au conseil municipal, le Pr. Jacques Valade, ancien doyen de la faculté des sciences comme président délégué, et en demandant au Dr. Mathias qui venait de prendre sa retraite de devenir secrétaire général du comité. Pour doter le comité d’un outil de travail performant, Jacques Chaban-Delmas décida de confier, le 1er octobre 1967, la direction du laboratoire municipal au départ en retraite de son directeur, à Jean-Guy Faugère, en lui donnant pour mission de monter à Bordeaux un réseau de mesure de la pollution atmosphérique. Ce dernier fut de plus proposé au poste de trésorier du comité APPA.

Dans sa nouvelle configuration, le comité Bordeaux-Aquitaine allait avoir la lourde tâche de concrétiser les objectifs du maire de Bordeaux. Le réseau de relations dont le Dr. Pierre Mathias disposait à Bordeaux lui permit d’obtenir les financements nécessaires pour l’acquisition de matériels de mesure de la pollution atmosphérique (appareils SF), pour négocier leur implantation sur l’agglomération et pour permettre à Jean-Guy Faugère de créer au laboratoire municipal une unité disposant des compétences scientifiques requises pour réaliser la mesure des principaux polluants de l’époque, c’est-à-dire les fumées noires, comme on disait alors (particules en suspension), et le dioxyde de soufre (SO2).

Les premières mesures de la pollution purent être réalisées dès 1967-68 sur l’agglomération bordelaise. Il s’agissait alors d’appareils SF1-SF8, de jauges d’Owen dont les relevés furent confiés aux agents de la régie municipale du gaz et de ballonnets destinés à effectuer des prélèvements d’air en vue d’une estimation de l’exposition ponctuelle des agents de la circulation. Par ailleurs, Pierre Mathias, pour répondre aux préoccupations légitimes des propriétaires des grands domaines viticoles du Médoc, sut habilement négocier avec EDF l’implantation d’appareils de mesure autour de la centrale thermique d’Ambes et de la raffinerie Shell de Pauillac. La découverte du gisement de gaz naturel sur le site de Lacq dans les Pyrénées-Atlantiques et sa mise en exploitation par Elf-Aquitaine allaient conduire le comité Bordeaux-Aquitaine à implanter au voisinage des zones d’extraction un nouveau réseau de mesure des polluants pour répondre aux inquiétudes des populations environnantes, qui devait devenir le laboratoire du CDER à Lagor. Ces mesures permirent au Pr. Fréour et à son équipe du Laboratoire d’Hygiène de réaliser les premières enquêtes épidémiologiques sur les effets sanitaires de la pollution atmosphérique à Bordeaux et en Aquitaine.

À partir de 1975, le comité Bordeaux-Aquitaine de l’APPA put disposer des financements nécessaires à l’automatisation du réseau bordelais qui fut relié au réseau EDF du Médoc. En s’appuyant sur l’unité créée par J.-G. Faugère au laboratoire municipal de Bordeaux, le comité, avec le soutien de Jacques Chaban-Delmas et du doyen Valade, allait au cours des années suivantes s’employer à développer et à compléter ce réseau de mesure en fonction des avancées de la technologie et du développement des connaissances sur la pollution atmosphérique.

La création par la municipalité bordelaise du système GERTRUDE (Gestion Électronique de Régulation du Trafic Routier Urbain Défiant les Embouteillages) allait constituer une autre expérience novatrice pour l’époque, à laquelle le comité Bordeaux-Aquitaine devait être associé. La saturation des voies de circulation urbaine par le trafic routier conduisit le maire de Bordeaux à demander à l’ingénieur des arts et métiers, Christian Franceries, responsable de la gestion des feux tricolores de la Communauté urbaine de Bordeaux (CUB) de concevoir un système de gestion et de régulation de la circulation automobile urbaine. Ce dernier devait mettre au point un logiciel informatique permettant, sur les axes équipés du dispositif sensible au flot des véhicules, de déterminer lui-même les passages des feux au vert, à l'orange ou au rouge, afin que les carrefours essentiels ne soient jamais bloqués. Le système fonctionnait grâce à des capteurs magnétiques, placés sous la chaussée, informant un ordinateur de la position des voitures sur chaque axe d'un carrefour, et ce dernier commandait les feux afin de ne laisser passer que le nombre exact de véhicules susceptibles de traverser sans bloquer les autres axes. GERTRUDE commença à être mis en place sur les axes de circulation les plus saturés à partir de 1973. Le succès du système conduisit à l’étendre en 1976 à toute la communauté urbaine de Bordeaux. C’est dans ce contexte que Jean-Guy Faugère et son équipe proposèrent d’associer aux capteurs existants d’autres capteurs sensibles aux variations de niveau d’un traceur de la pollution atmosphérique générée par les moteurs fonctionnant au ralenti dans les embouteillages. Dans le contexte de l’époque, ils firent le choix d’intégrer des analyseurs de monoxyde de carbone (CO) qui permettraient de suivre en permanence l'évolution des niveaux de la pollution atmosphérique oxycarbonée des zones contrôlées par le système. GERTRUDE fut progressivement étendu à tous les grands axes de circulation grâce à 24 capteurs répartis dans l’agglomération. Ce système original allait attirer l’attention des municipalités de plusieurs grandes villes hors de l’Hexagone qui devaient l’adopter pour maîtriser la montée en puissance de la circulation urbaine, en un temps où n’existaient pas encore les secteurs piétonniers et les transports en commun peu polluants.

Les compétences développées au fil des ans au sein du Comité APPA, grâce au travail accompli par le laboratoire de Jean-Guy Faugère, allaient conduire le comité à lancer des collaborations solides avec l’université et permettre la réalisation de travaux de recherche de grande ampleur. La principale de ces collaborations se fit tout naturellement avec le laboratoire d’hygiène puis de santé publique dirigé par le Pr. Fréour qui, depuis les origines, avait été étroitement associé aux activités du comité. Des ponts s’établirent entre les chercheurs épidémiologistes de l’équipe Inserm du Pr. Fréour et les ingénieurs-chimistes du laboratoire municipal, devenu lui-même Institut Européen de l’Environnement le 1er octobre 1991. Ces partenariats permirent la participation du comité aux premières grandes enquêtes nationales et internationales sur les effets sanitaires de la pollution atmosphérique. C’est ainsi que Paul Fréour et Jean-Guy Faugère furent invités à participer à la première grande enquête nationale (enquête PAARC) sur les effets de la pollution atmosphérique sur la santé des populations. Cette enquête, cofinancée par les ministères de la Santé et de l’Environnement (le premier ministère finançant symboliquement la métrologie des polluants et le second le recueil et le traitement des données sanitaires), fut réalisée dans huit grandes villes de France sous la coordination du Dr Denise Brill pour la partie épidémiologique, de M. Joseph Lellouch pour la partie biostatistique, tous deux directeurs de recherche à l’Inserm, et du Pr. Pierre Bourbon, professeur à la faculté de pharmacie de Toulouse pour la métrologie des polluants. L’implication des Bordelais fut importante à tous les niveaux de l’enquête.

Mais d’autres collaborations devaient aussi s’établir avec des laboratoires de recherche de la faculté des sciences de Bordeaux. Ces collaborations allaient permettre, là encore de manière très précoce, de mieux connaître la structure de la pollution particulaire, et notamment de mettre l’accent sur les particules fines dont les physiologistes démontreraient plus tard la nocivité, du fait de leur aptitude à pénétrer en profondeur dans les voies respiratoires. Ces travaux furent réalisés grâce à des techniques nouvelles pour l’époque (notamment la spectroscopie infrarouge) dans les laboratoires des Pr Etourneau et Pineau, et donnèrent lieu à des thèses de science. D’autres études, destinées à étudier l’action des polluants atmosphériques sur les végétaux à la suite des épisodes de pluies acides sur la forêt landaise, furent aussi lancées avec l’Institut du Pin et l’INRA. Enfin, le comité établit une collaboration très fructueuse avec l’Observatoire astronomique pour l’étude de l’ozone stratosphérique.

Une autre initiative originale fut fortement soutenue par le comité. La mise en place d’un secteur sauvegardé à Bordeaux conduisit en effet Jean-Guy Faugère à proposer au maire de Bordeaux la création d’un Centre de la Pierre destiné à étudier les effets des polluants sur les matériaux de construction, notamment dans le cadre de la restauration des monuments anciens, et à proposer aux professionnels du bâtiment des méthodes de nettoyage des façades qui ne fragilisent pas ces matériaux aux effets nocifs des polluants. Toutes ces études, là encore, furent réalisées par l’équipe qu’il avait formée au laboratoire municipal de Bordeaux, et notamment son collaborateur, Jacques Dufoir.

Les collaborations qui s’étaient établies au sein du comité avec les équipes institutionnelles et universitaires travaillant dans le champ de l’environnement conduisirent ce dernier à valoriser au plan régional ces multiples partenariats. Il prit l’initiative d’organiser tous les ans, sous la présidence du doyen Jacques Valade, des Journées scientifiques où les chercheurs, en lien avec le comité, purent présenter leurs travaux et avoir des échanges fructueux sur les différents aspects de la problématique de la pollution atmosphérique.

Enfin, parallèlement au soutien apporté à la recherche, le comité bordelais fut aussi soucieux de l’éducation du public. Toute une série d’actions furent lancées, à l’initiative du Dr. Mathias, pour informer le grand public sur les effets de la pollution atmosphérique : présentation aux Bordelais de l’exposition itinérante de l’APPA, campagnes annuelles de réglage des carburateurs en collaboration avec la Prévention Routière, campagnes annuelles de réglage des appareils de chauffage domestique en partenariat avec les professionnels locaux.

Le tournant des années 90 et les dernières années du comité Bordeaux-Aquitaine de l’APPA

De profonds changements allaient survenir à partir des années 90 et fragiliser le comité. Ce dernier se trouva d’abord confronté à une nouvelle problématique de la pollution atmosphérique. En effet, il apparut que les traceurs sur lesquels s’appuyait le réseau de surveillance mis en place en Aquitaine n’étaient plus vraiment représentatifs de la pollution atmosphérique urbaine. Celle-ci, en effet, au fil des années, était passée d’une pollution d’origine domestique et industrielle de nature soufrée et à grosses particules, à une pollution d’origine automobile constituée par l’émission directe ou indirecte d’oxydants (oxydes d’azote, ozone) et de particules de petite taille (PM10, PM2,5), en relation avec l’accroissement de la circulation automobile, notamment en milieu urbain, et avec l’utilisation massive de véhicules équipés de moteurs Diesel. Cette situation, qui n’était pas spécifique de l’agglomération bordelaise, allait conduire les pouvoirs publics à standardiser selon un schéma national la mesure de la pollution atmosphérique en faisant appel à l’utilisation de traceurs plus représentatifs des polluants émis dans l’atmosphère. Cette nouvelle politique environnementale allait se traduire en Aquitaine, en 1998, par la mise en place d’un nouveau réseau de mesure, le réseau AIRAQ associant l’État, par l’intermédiaire de la DRIRE, de l’ADEME et de la DRASS, avec les collectivités locales et les industriels. Ce nouveau réseau allait avoir pour conséquence ipso facto l’arrêt du fonctionnement des capteurs du réseau monté par le comité Bordeaux-Aquitaine et la municipalité bordelaise.

Ces nouveaux choix en matière de politique environnementale allaient d’autant plus avoir d’incidences sur le devenir du comité Bordeaux-Aquitaine de l’APPA que celui-ci était déjà fragilisé par les changements qui étaient survenus à la tête de la municipalité bordelaise. En effet, le retrait de la vie politique de Jacques Chaban-Delmas en 1995 avait eu pour conséquence l’élection d’un nouveau maire qui fit d’emblée le choix de s’entourer d’une équipe nouvelle avec laquelle il souhaitait lancer de nouveaux projets. Comme la plupart des anciens collaborateurs de Chaban, Jean-Guy Faugère fut conduit dans un premier temps à abandonner la direction de son institut puis, assez rapidement, à prendre une retraite anticipée. Parallèlement, sur le plan universitaire, les choses avaient aussi changé. Le Pr. Paul Fréour avait pris sa retraite en 1993 et son équipe s’était dispersée. Un nouveau laboratoire d’épidémiologie et de santé publique, dirigé par le Pr. Roger Salamon, qui deviendrait plus tard l’ISPED (Institut de Santé Publique d’Épidémiologie et de Développement) auquel était rattachée une unité INSERM, avait pris le relais. Au sein de cette nouvelle structure, qui avait déjà ses objectifs de recherche, l’épidémiologie environnementale ne fut pas considérée comme un axe de recherche prioritaire, même si on y poursuivit, en lien avec l’unité de Joseph Lellouch et Francine Kauffmann à Villejuif, certaines des études initiées par Paul Fréour, notamment le devenir à vingt ans des sujets de l’enquête PAARC.

Privé de la plupart de ses membres fondateurs, le comité Bordeaux-Aquitaine de l’APPA dut faire face à cette situation nouvelle. N'ayant plus la responsabilité de la surveillance de la pollution atmosphérique, il chercha à réorienter son activité dans plusieurs directions : la consolidation du réseau qui avait été créé entre les principaux laboratoires de recherche travaillant en Aquitaine dans le champ de la pollution atmosphérique, en vue de constituer un pôle expert pour les collectivités territoriales et les entreprises confrontées à des problèmes de pollution, la participation aux organismes consultatifs prévus par la loi sur l'air de 1996 : plan régional de qualité de l'air (PRQA), plan de déplacement urbain (PDU) etc., enfin le développement d’une politique d'information active sur la pollution atmosphérique auprès du grand public et de certains publics spécialisés (professionnels de santé, enseignants, fonctionnaires des collectivités locales et territoriales). Néanmoins, la réalisation de ces objectifs se heurta rapidement à des problèmes organisationnels et surtout financiers, le comité ne disposant plus de ressources suffisantes pour se lancer dans de grands projets.

Des actions furent cependant entreprises. La principale d’entre elles fut le soutien apporté par le comité à une série de colloques franco-marocains « Santé environnement » qui furent organisés tous les ans entre 1998 et 2002 dans les différentes régions du Maroc. Ces colloques furent organisés, dans le cadre de la coopération décentralisée en partenariat entre l’institut de santé publique de l’université Bordeaux 2 du côté français, et le département d’épidémiologie et de santé publique de la faculté de médecine de Casablanca et le CHU de Casablanca (Pr. Bartal) puis, après sa création, par le laboratoire d’épidémiologie de la nouvelle faculté de médecine de Fès (Pr. Nejjari), du côté marocain. Ils bénéficièrent, pour la France, du soutien du président de l’APPA, le Pr. Bernard Festy, de celui de l’ADEME dont un responsable intervint à chacun d’entre eux et, pour le Maroc, de l’appui du Pr. Iraki, ministre de l’Environnement, qui y participa personnellement activement. Ces colloques à vocation pédagogique, auxquels participa activement le Pr. Festy, abordèrent des thèmes variés et nouveaux pour le Maroc : Environnement et Santé Respiratoire (Marrakech 1998), La santé dans la ville (Casablanca 1998), Pollution automobile et santé (Fès 1999), Biométéorologie et Santé (Toulouse 1999), Dégradation de la qualité de l’air : de la recherche à l’action (Agadir 2001), Qualité de l’air et développement durable (Fès 2002). La revue Pollution atmosphérique se fit l’écho à plusieurs reprises de ces colloques qui contribuèrent à sensibiliser les universitaires et décideurs marocains à la nécessité d’une meilleure prise en compte des risques sanitaires environnementaux et à l’urgence de mesures efficaces pour lutter contre la pollution atmosphérique en milieu urbain. Jean-Guy Faugère s’impliqua fortement dans l’organisation de ces colloques et y apporta son expertise à de nombreuses reprises. C’est dans ce contexte qu’il fut décidé par le comité d’offrir à la Communauté urbaine de Casablanca une partie des équipements de l’ancien réseau APPA qui n’avaient pas été repris par AIRAQ.

Mais, il faut le reconnaître, en dépit de toutes ces activités, le comité était en survie ; son siège jusqu’ici à l’Institut Européen de l’Environnement avait dû être transféré au comité girondin des maladies respiratoires avec lequel quelques actions d’informations du public furent menées en partenariat. Des tentatives de relance de l’activité du comité, soutenues par l’APPA, ne purent aboutir. En 2008, Il fut décidé de mettre fin au comité Bordeaux-Aquitaine de l’APPA.

Conclusion : retour à Jean-Guy Faugère et Paul Fréour

Pour éviter de conclure sur le naufrage du comité Bordeaux-Aquitaine, nous voudrions achever ce bref historique en revenant sur quelques aspects peu connus des riches personnalités dont la disparition nous a incité à rédiger cet article. Jean-Guy Faugère et Paul Fréour ne furent point, en effet, que des scientifiques, ils appartenaient à une race aujourd’hui rares dans les milieux de la science, celle des hommes de culture. Jean-Guy Faugère avait une passion pour l’Orient méditerranéen dont, lorsqu’il était étudiant, il avait parcouru les routes avec les moyens de déplacement locaux. Plus tard, presque jusqu’à sa mort, il continua à satisfaire sa passion, partant chaque année, sac au dos, aux côtés de son épouse Françoise, à la découverte de la myriade d’îles grecques de la mer Egée. Son départ au Cambodge après sa thèse s’inscrivait dans sa curiosité de découvrir des mondes nouveaux. Lorsque Jacques Chaban-Delmas lui donna les moyens de créer son Centre de la Pierre dans le secteur sauvegardé de Bordeaux, il ne pensa pas seulement la vocation de ce centre en scientifique mais aussi en amateur du patrimoine. Un patrimoine qu’il voyait international, n’oubliant pas que Bordeaux avait été une importante étape pour les pèlerins qui se rendaient à Compostelle. Lui-même avait fait en solitaire le Chemin entre le Puy-en-Velay et Roncevaux. Jean-Guy Faugère s’intéressa toujours à l’art et à la peinture. Le Pr. Paul Fréour fut le premier des artistes qu’il invita à exposer sur les cimaises de son Centre, et le thème de cette exposition, faut-il s’en étonner, fut précisément « les Compostellanes », des œuvres peintes sur les routes aragonaises et navarraises menant vers les reliques de saint Jacques, en Galice.

Car Paul Fréour, professeur de santé publique, éminent spécialiste des maladies respiratoires, membre correspondant de l’Académie de médecine, était aussi un écrivain et un artiste. Le soir, après sa consultation ou une longue séance de travail à la faculté ou une réunion au Comité APPA, il gagnait son « ermitage » de Baurech sur les coteaux dominant la Garonne et il revêtait sa blouse de peintre pour transposer sur la toile les croquis saisis au cours de ses voyages et dont il remplissait ses carnets. Homme de réflexion, Paul Fréour aimait aussi les lieux emblématiques. Ceux qui eurent la chance de travailler à ses côtés se souviennent encore des colloques qu’il organisa à Royaumont, à Fontevraud, à Saint-Maximin, aux Salines d’Arc-et-Senans... où, après avoir discuté médecine ou environnement, on allait s’installer dans l’ombre d’une bibliothèque à la tombée du soir pour écouter Emmanuelle Riva lire des pages d’Apollinaire ou de René Char… Plus tard, entre deux expositions, il publia presque jusqu’à sa mort un petit bulletin « La lettre aux correspondants » qui portait aux quatre coins de l’Europe, à tous ceux qui l’avaient connu au cours de sa longue et riche carrière, le fruit de ses méditations sur les transformations de la société qu’il avait observées durant sa longue carrière. Inutile de dire que Jean-Guy Faugère fut jusqu’au bout du nombre de ces privilégiés.

Nul doute que cet hommage à deux pionniers de la lutte contre la pollution atmosphérique en France – le premier un scientifique, le second un médecin – et à travers eux l’évocation d’un des premiers comités régionaux de l’APPA qui eut ses heures de gloire, laissera au lecteur une impression mitigée. Le rédacteur de cet article qui fut intimement mêlé à cette histoire, comme ami de Jean-Guy Faugère et comme élève de Paul Fréour, en est pleinement conscient. Il eut sans doute préféré terminer son évocation du comité Bordeaux-Aquitaine de manière toute autre, mais les faits sont là, et l’évocation d’un échec, aussi décevant soit-il, n’est pas forcément négative car elle peut éviter à d’autres semblable destin. On ne peut que se réjouir que l’APPA soit encore aujourd’hui, en bien des régions, une association bien vivante qui a su prendre le virage quand il le fallait. Je suis personnellement convaincu qu’il y a place encore aujourd’hui à des associations comme l’APPA où peut s’exprimer, loin de tous les discours démagogiques en matière d’environnement, la voix de scientifiques dont le message repose sur des observations objectives. De telles associations disposent de la compétence requise pour conseiller en toute indépendance par rapport aux groupes de pression les décideurs politiques en matière de santé publique environnementale.

Pour citer ce document

Référence électronique : Jean-François Tessier « Deux pionniers bordelais de la lutte contre la pollution atmosphérique », Pollution atmosphérique [En ligne], N° 222, mis à jour le : 11/08/2014, URL : http://lodel.irevues.inist.fr/pollution-atmospherique/index.php?id=4529

Auteur(s)

Jean-François Tessier

Ancien secrétaire du comité Bordeaux-Aquitaine de l’APPA