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Compte-rendu d'ouvrages

Une vie au cœur des turbulences climatiques, par Jean-Pascal van Ypersele


De Boeck, 2015
Isabelle Roussel

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Texte intégral

Au cours d’un entretien avec Thierry Libaert, Jean-Pascal van Ypersele retrace son expérience au sein du GIEC. L’introduction permet de découvrir la personnalité de ce climatologue engagé dans différentes associations et fin communicant. Ce scientifique apparaît comme véritablement inquiet quant au devenir de la planète et de l’humanité. Dès le début de l’ouvrage, un chapitre est consacré à l’exposé des conséquences du réchauffement climatique qui en font un problème mondial majeur : la fonte des glaces et du permafrost, l’arrêt du Gulf Stream, l’irruption de nouvelles maladies, les réfugiés climatiques. Ces manifestations d’un réchauffement déjà sensible imposent de prendre au sérieux les sonnettes d’alarme tirées par les climatologues et justifient l’engagement de ce scientifique dans ce qui pourrait apparaître comme un véritable combat pour mobiliser les acteurs et les inciter à réagir rapidement. Les chapitres suivants détaillent les caractéristiques des signaux lancés par les chercheurs depuis le 23 juin 1988, lorsque le célèbre climatologue Jim Hansen déclare : « je suis convaincu qu’un phénomène de grande ampleur, très préoccupant, est en train de se dérouler dans le système climatique ». L’auteur revient sur l’importance du rôle joué par les images satellitales pour mieux comprendre le climat, comme l’avait fait P. Morel1 dans une interview donnée à la revue Pollution atmosphérique.

Le chapitre 3 s’arrête sur la création du GIEC et détaille la volonté du Suédois Bert Bolin de créer un organisme « qui serait à la fois capable d’objectiver avec la plus grande rigueur le phénomène du dérèglement climatique et de suggérer des pistes de solution ». Ce père fondateur a voulu dès le départ associer les politiques aux structures décisionnelles. Le rôle de l’OMM (Organisation Météorologique Mondiale) est important, même si la présence de cette organisation peut faciliter la confusion entre météorologie et climat. Pourtant, selon Jean-Pascal van Ypersele : « la météo est ce qui permet de savoir comment s’habiller tandis que la climatologie permet de savoir comment remplir sa garde-robe ».

À l’issue de la publication du 5e rapport du GIEC, l’auteur souligne la constance des résultats et le bien-fondé des premières affirmations qui ont été confortées et précisées par la suite. Même les chiffres précisant la montée des eaux marines restent dans le même ordre de grandeur dans les différents rapports. Le GIEC a acquis au fil des années une légitimité croissante, de moins en moins contestable et contestée. Ses travaux ont permis d’établir la certitude scientifique de l’existence des changements climatiques, et de lever le doute sur l’origine humaine de ces derniers. Jusqu’à la fin des années 2000, ce constat était largement contesté, freinant l’action pour y faire face. Le chapitre 5 analyse ce qui peut être considéré comme l’échec de Copenhague. Pourtant, l’auteur souligne que c’est au cours de cette rencontre que la barre des deux degrés, qui sert de référence aujourd’hui, a été fixée devant de nombreux chefs d’État. C’est cette référence qui cristallise, aujourd’hui, l’ensemble des attentes au moment de la COP-21.

L’auteur, futur candidat malheureux à la présidence du GIEC, défend le fonctionnement de cette organisation devant les assauts des climato-sceptiques qu’il soupçonne d’avoir été téléguidés par ceux qui ne voudraient pas remettre en cause l’utilisation des énergies fossiles. Jean-Pascal van Ypersele reproche à ces sceptiques – qu’il baptise « semeurs de confusion » – de s’approprier le doute et de l’instiller dans les esprits, et de confondre le débat inhérent à la science avec la remise en cause des éléments fondateurs de l’alerte émise : « On ne peut plus donner l’impression qu’on peut débattre de la science du climat comme s’il s’agissait d’une opinion, alors que la science du climat utilise la méthode scientifique, la confrontation entre les observations et la réalité ». Il se retranche devant la garantie de fiabilité liée à plusieurs relectures scientifiques mais n’aborde pas la question de l’intégration des savoirs profanes, ni celle du rejet de toute opinion novatrice devant le filtre opéré par les pairs.

Jean-Pascal van Ypersele raconte trop brièvement ses impressions lorsqu’il participait aux réunions du GIEC ou aux différentes COP au cours desquelles les négociations sont longues et confuses. Tout en étant vice-président du GIEC, il avait fait le choix d’assister aux différentes COP, non pas pour participer aux débats mais pour fournir l’information scientifique éventuelle en cas de besoin.

Les relations, pourtant essentielles, entre la science et la politique, qui représentent le fondement même du GIEC selon l’intuition fondatrice de Bert Bolin, ne sont pas approfondies. On peut regretter que le négociateur scientifique soit resté aussi discret sur cette question de la circulation des savoirs et de la porosité entre les COP et le GIEC, pourtant bien séparés institutionnellement. On retrouve à travers les lignes la frustration du scientifique qui a démontré les enjeux et qui se heurte à l’inertie de la machine politique mondiale. Les moyens politiques existent mais, selon lui : « ce qui fait défaut, c’est la volonté de les mettre en œuvre avec ambition et à une grande échelle géographique », car il sait que : « le climat se moque du droit ou des effets d’annonce. Il ne voit que la réalité physique, c’est-à-dire les gaz à effet de serre dans l’atmosphère. » Il s’attriste de voir que ce ne sont pas les coûts qui freinent la mise en œuvre des politiques mais « la résistance psychologique et sociale au changement ». C’est simplement dans les dernières pages que Jean-Pascal van Ypersele essaie d’apporter quelques solutions qui restent bien vagues et conventionnelles. C’est Brice Lalonde, dans la postface, qui pose la question de la difficile situation du GIEC quand la question scientifique, traitée par le groupe 1, a beaucoup avancé dans le domaine de la connaissance, mais les groupes 2 et 3 sont beaucoup plus démunis quand il s’agit de suggérer des actions. Quelle validation apporter à un projet dit « bon pour le climat » ? C’est pourquoi Brice Lalonde souligne le rôle croissant joué par le savant dans la gestion de l’environnement et en même temps les contours flous de l’espace scientifique qui doit respecter la légitimité du politique : « aujourd’hui, quand la société civile, les entreprises, les collectivités locales deviennent à leur tour des acteurs importants, le rôle des scientifiques est appelé à évoluer. Après nous avoir alertés, ne conviendrait-il pas qu’ils participent davantage à la mise en œuvre des accords ? Au moins qu’ils aident à intégrer la préoccupation du climat dans tous les domaines couverts par les sciences. »

1 http://www.appa.asso.fr/_docs/1/fckeditor/file/Revues/PollutionAtmospherique/Hors-serie-climat-juin-2013/Morel.pdf

Pour citer ce document

Référence électronique : Isabelle Roussel « Une vie au cœur des turbulences climatiques, par Jean-Pascal van Ypersele », Pollution atmosphérique [En ligne], N°227, mis à jour le : 21/11/2015, URL : http://lodel.irevues.inist.fr/pollution-atmospherique/index.php?id=5250

Auteur(s)

Isabelle Roussel