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Vers une nouvelle géographie de l’expertise climatique ? BCAS et ICCCAD, des expertises « locales » au Bangladesh

Christophe Buffet

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Texte intégral

La soumission des contributions volontaires (INDCs) auprès de l’UNFCCC en vue de la COP-21 montre des situations très variables au sein des Pays les Moins Avancés (PMA). Certaines contributions témoignent d’une expertise qui reste limitée par les contraintes locales. D’autres ont pu bénéficier du soutien d’experts internationaux, sans nécessairement apporter les garanties d’une appropriation locale.

Cette situation reflète plus largement un déséquilibre géographique de l’expertise. Sur l’ensemble des quatre premiers rapports du GIEC, on comptait 75 % d’auteurs européens et nord-américains (Ho-Lem, Zerriffi et Kandlikar, 2011). Le cinquième rapport du GIEC constate un même déséquilibre, en notant que le nombre d’articles écrits par des chercheurs issus d’institutions situées en Afrique, Amérique centrale et Amérique latine ne constitue que 6 % du total des publications sur le changement climatique entre 2000 et 2010 (Burkett et al., 2014). Or ce déséquilibre de la géographie de l’expertise a des implications tant dans la construction des scénarios d’émission que dans le cadrage et la légitimité même des savoirs (Hulme, 2010).

Le Bangladesh relève en grande partie de ce tableau général : parmi les 72 auteurs principaux qui mentionnent le pays dans le cinquième rapport du GIEC, moins de 20 % sont issus d’institutions basées au Bangladesh1. Dans le même temps néanmoins, il se distingue parmi les autres Pays les Moins Avancés (PMA) puisqu’il est le PMA qui compte le plus d’auteurs du GIEC sur l’ensemble des cinq rapports, à égalité avec le Sénégal.

L’un des acteurs pivots de cette construction d’expertise « locale » a été le Bangladesh Center for Advanced Studies (BCAS). Fondé en 1984, le think tank attire l’attention dès la fin des années 1980 sur le risque que constitue une élévation du niveau des océans pour le Bangladesh (Ali et Huq, 1989). Il brise progressivement le cercle vicieux qui octroyait les activités d’expertise exclusivement à des organisations occidentales et bloquait l’émergence d’une expertise au Sud : au début des années 90, BCAS figure ainsi parmi les rares groupes d’expertise non occidentaux à participer aux travaux du GIEC concernant la gestion des côtes et les impacts et vulnérabilités (Smith, Huq, Lenhart, Mata, Nemesová, et Touré, 1996).

De plus, le think tank est mandaté à la même époque par la coalition Climate Action Network pour fonder sa section Asie du Sud (CANSA) dès les premières négociations climatiques. Il s’avère alors un atout précieux pour les délégations bangladaises dans les COP, pour lesquelles il rédige en partie les positionnements durant les négociations (Newell, 2000).

Enfin, BCAS fait figure de pionnier de l’approche bottom-up de l’adaptation, dont le concept de Community-based adaptation, esquissé à la fin des années 1990, est mis en œuvre avec l’ONG CARE dès 2003. Des liens forts sont établis avec le think tank britannique International Institute for Environment and Development (IIED), que l’un des fondateurs de BCAS, Saleemul Huq, rejoint en 2000. L’autre grande figure de BCAS, Atiq Rahman, en devient alors le président, et leur collaboration aboutit à la première conférence internationale « Community-based adaptation », devenue aujourd’hui l’une des arènes incontournables pour les chercheurs, praticiens, bailleurs et autorités locales.

Cette activité se traduit par de nombreuses publications, que ce soit pour des institutions (Banque mondiale, PNUD, OCDE, UNEP) ou dans des revues internationales (Climate Policy, Progress in Development Studies). Les travaux d’Atiq Rahman sont cités pas moins de quatorze fois dans différents chapitres du quatrième rapport du GIEC (2007), dont il est un auteur principal pour le chapitre « Assessing key vulnerabilities and the risk from climate change ». Distingué par le prix « Champion of the Earth » de l’UNEP en 2008, il participe également à l’élaboration du plan national d’adaptation du Bangladesh en 2007 et 2009.

De son côté, Saleemul Huq devient auteur principal du GIEC et, entre autres responsabilités, directeur du programme des Nations unies pour l’évaluation des impacts et des vulnérabilités (PROVIA). Surtout, tout en poursuivant sa fonction de senior fellow avec IIED, il multiplie les initiatives de recherche-action au Bangladesh. Il fonde notamment l’International Centre for Climate Change and Development (ICCCAD), basé à l’Independant University of Bangladesh, en partenariat avec BCAS et IIED. ICCCAD conduit des recherches, des formations de niveau Master, ainsi que des activités de renforcement de capacité pour les Pays les Moins Avancés. Saleemul Huq initie également le projet « Gobeshona » (« recherche » en bengali), qui a pour ambition de fédérer instituts de recherche publics et privés, ONG et agences gouvernementales qui travaillent sur le climat, d’organiser des conférences annuelles de haut niveau, mais également de soutenir les jeunes chercheurs locaux afin de publier leurs articles dans des revues internationales aussi prestigieuses que Science ou Nature.

Ces deux centres de recherches participent donc à un rééquilibrage de l’expertise climatique vers le Sud. Ils s’inscrivent par ailleurs dans un champ scientifique et politique plus large, qui dépasse l’expertise « locale » de l’adaptation à double titre. Tout d’abord, BCAS et ICCCAD relèvent de la notion d’organisations frontières (Cash et al., 2006), quijouent un rôle d’intermédiaires entre différentes arènes, niveaux ou échelles, et facilitent la co-production de savoirs. Elles opèrent en effet à toutes les échelles, depuis les « communautés » affectées par le changement climatique jusqu’aux arènes globales (COP, conférences internationales, présentations dans des instances de l’UNFCCC), en passant par l’échelle nationale (participation au plan national d’adaptation). Fortement inscrites dans les réseaux de recherches internationaux, ces deux organisations occupent donc un espace géographique et épistémique spécifique, qui se situe à l’interface des sciences et du politique.

Ensuite, ces deux organisations construisent non seulement des capacités de recherches locales mais attirent également de nombreux étudiants et chercheurs des pays développés, comme l’indique Saleemul Huq : « L’une des caractéristiques de l’adaptation en tant que science est le fait que les riches n’ont aucun avantage. Les pauvres ont un avantage comparatif car nous sommes assis sur le problème, nous avons à y faire face. Nous déterminerons les solutions au fur et à mesure, plus qu’à Oxford, Harvard ou Yale. Ils ont les modèles informatiques qui peuvent tout simuler, mais ils n’ont pas le problème. Ils devront venir à nous »2.

Autrement dit, figurer parmi les pays les plus vulnérables est devenu un atout pour la production scientifique. BCAS et ICCCAD participent ainsi au weak power du Bangladesh que souligne Alice Baillat (à paraître), et ce d’autant plus que leurs recherches peuvent alimenter la diplomatie climatique du gouvernement qui met à la fois en avant la vulnérabilité extrême du pays et les capacités d’adaptation locales.

Références

Ali S., Huq S. (1989). International Sea Level Rise: National Assessment of Effects and Possible Response for Bangladesh. College Park, MD, États-Unis, University of Maryland, Center for Global Change.

Baillat A. (à paraître). La diplomatie du « weak power ». Quand le Bangladesh met en scène les migrations climatiques. Paris : thèse de doctorat en Sciences Politiques, sous la direction de Guillaume Devin, Sciences Po.

Burkett V., Suarez A.G., Bindi M. et al. (2014). Chapter 1. Point of departure. Dans Field, C.B., Barros V., Dokken D. et al. (dir.), Climate Change 2014: Impacts; Adaptation; and Vulnerability. Part A: Global and Sectoral Aspects. Contribution of Working Group II to the Fifth Assessment Report of the Intergovernmental Panel on Climate Change. Cambridge, New-York, Cambridge University Press.

Cash D.W., Adger W.N., Berkes F. et al. (2006). Scale and Cross-Scale Dynamics: Governance and Information in a Multi-level World. Ecology and Society, n° 11 (2), p. 8.

Ho-Lem C., Zerriffi H., Kandlikar M. (2011). Who participates in the Intergovernmental Panel on Climate Change and why: A quantitative assessment of the national representation of authors in the Intergovernmental Panel on Climate Change. Global Environmental Change, n° 21, p. 1308-1317.

Hulme M. (2010). Problems with making and govering global kind of knowledge. Global Environmental Change, n° 20 (10), p. 558-564.

Newell P. (2000). Climate for change: Non-State Actors And The Global Politics Of The Greenhouse, Cambridge University Press.

Smith J.B., Huq S., Lenhart S. et al. (dir.). (1996). Vulnerability and Adaptation Assessments: An International Guidebook. Dordrecht, Pays-Bas, Kluwer Academic Publishers.

Notes

1  Voir Huq S. et Stott C. (2014). Why countries like Bangladesh must invest in climate change research, publié le 29/05/2014. [En ligne] : http://www.eldis.org/go/latest-news/news/why-countries-like-bangladesh-must-invest-in-climate-change-research, consulté le 13/11/2015.

2  Entretien réalisé par D. Nelson, Climate change adaptation as a new academic discipline, publié le 16/03/2013, sur University World News. [En ligne] : http://www.universityworldnews.com/article.php?story=20130313132048380, consulté le15/06/2014.

Pour citer ce document

Référence électronique : Christophe Buffet « Vers une nouvelle géographie de l’expertise climatique ? BCAS et ICCCAD, des expertises « locales » au Bangladesh », Pollution atmosphérique [En ligne], N°227, mis à jour le : 29/11/2015, URL : http://lodel.irevues.inist.fr/pollution-atmospherique/index.php?id=5279

Auteur(s)

Christophe Buffet

Centre Alexandre Koyré, christophe.buffet@ehess.fr