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Agir pour le climat : un acte de foi ?

Acting for climate: a matter of faith ?

Martin Kopp

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Résumé

Dans cet article sont explorés pour partie l’engagement pour le climat d’acteurs religieux et spirituels et ses fondements théologiques. La visibilité récente de cette action, notamment suite à la publication de l’encyclique Laudato Si du pape François et sa médiatisation planétaire, est inversement proportionnelle à la connaissance qu’en ont les sciences sociales. Du fait du caractère largement inexploré du champ, l’article s’interdit tout propos généralisateur et propose plutôt des coups de projecteurs dont l’orientation provient de la situation de l’auteur, lui-même un acteur de terrain, chargé de plaidoyer pour la justice climatique de la Fédération Luthérienne Mondiale. Il apparaît que, fondée dans la théologie propre à chaque tradition, l’action d’acteurs religieux et spirituels est multiforme. Pour la COP-21 en particulier, des pratiques spirituelles millénaires comme la prière, le jeûne, le pèlerinage et la méditation sont investies et adaptées au défi posé par les changements climatiques.

Abstract

This paper explores in part the commitment for the climate of religious and spiritual actors and its theological foundations. The most recent visibility of this action, mainly due to the publication of the encyclical of Pope Francis Laudato Si and its global media coverage, is inversely proportional to the knowledge gathered by social sciences. Because of the fact that this field remains largely to be explored, the paper refrains from any generalizing remarks and rather proposes focuses which orientation originates in the author’s situation, himself a field actor, as Climate Justice Advocacy Officer of the Lutheran World Federation. It appears that the action of religious and spiritual actors, founded in the theology of each tradition, is diverse. In the view of COP21 in particular, millennial spiritual practises like prayer, fasting, pilgrimage and meditation are called upon and adapted to the challenge posed by climate changes.

Texte intégral

Les changements climatiques relèveraient d’« une crise de civilisation qui ne dit pas son nom », d’une « crise du sens », dans « un monde caractérisé par une profusion de science et […] un déficit de conscience ». Ces mots n’ont été prononcés ni par un pasteur en chaire, ni par un maître de sagesse devant ses disciples. Ils furent au cœur de l’adresse du président de la République François Hollande à quelque 400 personnalités issues de nombreuses traditions religieuses et spirituelles au sens large – des « consciences », sinon à leur sommet, du moins rassemblées au « Sommet des consciences » sur le climat, accueilli par le Conseil économique, social et environnemental, le 21 juillet 2015. Comme cela fut relevé, les propos que firent résonner les personnalités chrétiennes, musulmanes, juives, bouddhistes, hindoues, sikhs... furent tout à fait inhabituels pour les travées de la troisième assemblée de la République. Et pourtant, ils y furent les bienvenus.

Cet événement illustre un développement constaté au niveau mondial : la parole d’acteurs religieux sur les changements climatiques se fait plus forte. Plus, elle est attendue, parfois encouragée, par des acteurs politiques. Certains s’expriment pour la première fois, ainsi la première Déclaration islamique sur le changement climatique mondial internationale publiée à Istanbul en août 2015 ; d’autres atteignent une profondeur et un impact médiatique sans précédent, ainsi la publication de l’encyclique du Pape François Laudato Si, au mois de juin de la même année. On ne saurait toutefois réduire l’engagement d’acteurs religieux à la prise de position publique et à l’interpellation des autorités politiques, pour importante et significative qu’elle soit. Leur action pour le climat est multiforme. Elle n’est d’ailleurs pas neuve ; rappelons à titre d’exemple que le Conseil Œcuménique des Églises (COE)1 est présent aux Conférences des parties (COP) de la Convention-Cadre des Nations Unies sur les Changements Climatiques (CCNUCC) depuis la première d’entre elles, à Berlin, en 1995.

Cet engagement peut étonner, et on se demandera légitimement : pourquoi ces acteurs s’expriment-ils ? Et pour quoi s’expriment-ils ? À qui s’adressent-ils ? Au-delà des mots sur les maux, quelles actions concrètes de transformation mettent-ils en œuvre ? Quel est leur impact réel dans le cadre des négociations climat aux niveaux national et onusien, d’une part, en termes de réduction des émissions de gaz à effet de serre, de construction de la résilience des pays et communautés vulnérables, d’autre part ? Se situent-ils tous au même niveau d’engagement ? Adoptent-ils les mêmes stratégies ? Quels liens tissent-ils avec la société civile non confessionnelle ?

Nous ne saurions apporter de réponse complète et satisfaisante à ces questions, dans la mesure où les sciences sociales ne se sont pas encore réellement emparées de cet objet d’étude, qui est immense – qu’on songe à la diversité des traditions religieuses mais aussi à leur dispersion géographique planétaire – et pose des difficultés méthodologiques considérables, depuis la définition de la « religion » jusqu’à la collecte d’une base de données solides et l’établissement le cas échéant d’une critériologie évaluative. À tel point que, selon Randolph Hazula-DeLay, il nous faudrait faire le deuil des énoncés généralisant pour « parler plus spécifiquement de religions particulières dans des contextes particuliers » (Hazula-DeLay, 2014, p. 273).

Armé de cette prudence et dans le cadre ainsi posé, nous nous risquerons à proposer un parcours allant d’un exposé des fondements théologiques de l’engagement religieux sur le climat à la présentation de plusieurs initiatives spirituelles de mobilisation à l’occasion de la COP-21. Ce seront autant de coups de projecteurs sur quelques projets que nous jugeons significatifs et signifiants. Nous puiserons dans notre expérience d’acteur de terrain, comme chargé de plaidoyer pour la justice climatique pour la Fédération Luthérienne Mondiale (FLM)2, tout en nous efforçant de prendre de la distance. Nous aurons ainsi soin de ne pas nous limiter à la sphère protestante ou chrétienne, mais à refléter, autant que faire se peut, la diversité des acteurs religieux engagés.

1. La théologie, fondement de l’engagement religieux

1.1. Les théologies chrétiennes

Jusqu’à peu, les chrétiens engagés pour l’écologie devaient se justifier et se défendre face à l’accusation selon laquelle leur religion était porteuse d’un dualisme séparant l’humain de la nature, d’une vision anthropocentrique du monde et d’une anthropologie donnant blanc-seing et même mission à l’humain, image de Dieu, de dominer et d’exploiter une terre mise à son propre service. On connaît l’article célèbre du médiéviste Lynn White Jr. intitulé « Les racines historiques de la crise écologique » (White, 1967), dans lequel il soutint qu’un certain judéo-christianisme occidental avait en effet promu une telle compréhension et, ayant vaincu les visions animistes du monde, permis le développement médiéval puis moderne des sciences et des techniques. Ce que ce développement avait permis : la crise écologique actuelle.

Il est souvent omis cependant que dans son article de 1967, Lynn White Jr. lui-même relevait que le christianisme disposait des ressources pour une autre compréhension de l’humain et de son rapport à la nature et aux autres créatures. Son texte se finit d’ailleurs sur une proposition qui devait être réalisée quelques années plus tard par le pape Jean-Paul II qui, le 29 novembre 1979, propose François [d’Assise] comme « patron céleste des écologistes ». Dans le droit fil de cette intuition, des théologiens chrétiens se sont saisi de la question et ont retravaillé le témoignage biblique, dont notamment les deux récits de la création (Gn 1.1-2.4 et 2.4-2.25).

Le fruit de cette exploration fut une théologie de la création renouvelée3. L’être humain est aujourd’hui compris comme une créature en interdépendance, placée parmi d’autres créatures au sein de la très bonne-belle4 création, qui est un don, non un dû (Gn 1.1-2.25). Dieu seul, confessé Créateur, est le propriétaire de la création (Ps 24.1 ; Dt 10.14). Certes, l’humain est distinct des autres créatures, car créé à l’image et à la ressemblance de Dieu. Mais cette distinction le marque du sceau de la responsabilité ; il est l’intendant de la création dont il fait partie et qu’il a vocation à cultiver et à garder (Gn 2.15). Certes, mandat lui a été donné de croître et de se multiplier (Gn 1.28). Mais au même titre que les poissons et les oiseaux (Gn 1.22) ; ce verset célèbre donc la prolifique fécondité de la vie. Certes, il est demandé à l’humain de dominer la terre (Gn 1.28). Mais pour les chrétiens, la révélation dernière de l’image de Dieu est celle de Jésus Christ, qui a prêché en paroles et en actes que le Seigneur véritable se met au service de son prochain jusqu’au don de sa vie. Certes, il est ordonné à l’humain de soumettre les animaux (Gn 1.28) auxquels il donne leur nom dans le second récit (Gn 2.19-20). Mais l’idéal originel veut que l’humain soit végétalien (Gn 1.29), ne donnant donc pas droit de vie et de mort sur les autres êtres vivants, et les textes bibliques rendent compte d’un souci constant pour les créatures, ainsi lorsque le sabbat est justifié comme repos pour l’âne et le bœuf (Ex 23.12).

Aussi, les chrétiens sont interpellés par la crise climatique et plus généralement par la crise écologique, et c’est sur la base de cette théologie que des Églises se mettent en route.

Pourtant, il y a plus. Un accent fort de ces dernières années est de reconnaître que l’enjeu social et l’enjeu écologique ne peuvent être séparés, mais doivent être pensés ensemble et déclinés conjointement dans la pratique. « Tout est lié », répète l’encyclique Laudato Si, qui développe le concept de l’« écologie intégrale », articulant la question de la sauvegarde de la création, l’humain et le social. Nous ne reviendrons pas en détail sur la centralité pour la foi chrétienne de la justice et de la paix, le souci pour les plus vulnérables, les marginaux, les migrants, etc. Nous souhaitons simplement souligner que les fondements théologiques et éthiques de l’action chrétienne pour le climat s’enrichissent constamment de nouvelles perspectives, en particulier de la reconnaissance que les pauvres sont les plus vulnérables au changement climatique, que ce soit au Sud, dans des pays qui n’ont bien souvent qu’une responsabilité historique limitée voire quasi nulle, ou au Nord.

1.2. Les fondements théologiques d’autres religions

Bien entendu, le christianisme n’est pas le seul à penser l’enjeu écologique5.

D’abord, ayant des textes ou des traditions en commun avec le christianisme, des acteurs du judaïsme et l’islam articulent des discours très proches, centrés eux aussi sur la théologie de la création. Du côté du judaïsme, la proximité de la COP-21 a inspiré aux États-Unis l’écriture d’une Lettre rabbinique sur le climat6, signée alors que nous écrivons ces lignes, par 425 rabbins. Elle relève que l’hébreu de la Torah marque dans la langue même la proximité du terrien avec la terre – « terre » se disant adamah et « humain » adam7 – et rappelle l’importance de l’instauration de l’année sabbatique, du repos de la terre, de la remise des dettes (Lév 25-26 ; Dt 15). La perte de la conscience de notre qualité de « terrien » et le sur-travail imposé à la terre sont vus comme les causes profondes de la crise actuelle.

Du côté de l’islam, la Déclaration islamique sur le changement climatique mondial8susmentionnée adjoint également des arguments théologiques originaux. On notera en particulier la notion de parfait équilibre (mīzān) dans lequel la terre a été créée, dont le changement climatique est une perturbation qui trouve son origine dans la corruption (fasād) provoquée par les humains « par leur course effrénée à la croissance économique et à la consommation ». Ce verset du Coran est cité en appui : « La corruption est apparue sur la terre et dans la mer à cause de ce que les gens ont accompli de leurs propres mains ; afin qu’[Allah] leur fasse goûter une partie de ce qu’ils ont œuvré ; peut-être reviendront-ils (vers Allah). » (Coran 30,41).

La Déclaration bouddhiste sur le changement climatique à destination des dirigeants du monde 20159, publiée le 29 octobre, est historique au sens où jamais tant de représentants bouddhistes de haut niveau – dont le Dalaï Lama, le maître Zen Thich Nhat Hanh ou le président de l’Union bouddhiste de France Olivier Wang-genh – n’avaient été rassemblés. Il y est clairement rappelé que leur souci est fondé dans l’enseignement du Bouddha du caractère interconnecté de tous les êtres. Et selon Olivier Wang-genh, le climat « est certainement l’exemple idéal de cette interdépendance »(Wang-genh, 2014). Il poursuit : « Cette réalité de l’interdépendance implique que nous fonctionnons de façon globale, c’est-à-dire en unité avec toute chose. […] L’homme est UN avec la nature, avec l’air qu’il respire, avec l’eau et les aliments qu’il consomme, avec la totalité des minéraux, des plantes et bien sûr des animaux ; l’être humain est UN avec l’univers et donc avec la vie. » En découle une conscience aiguë des conséquences de nos actes, et un impératif de responsabilité et d’action sur le climat.

C’est ce même sillon de l’interdépendance que creusent les hindous qui s’expriment sur le sujet, comme le montre la Déclaration hindoue sur le changement climatique, présentée pour considération à des leaders au Parlement des religions du monde, à Melbourne en 2009. S’y ajoute une vision panthéiste comme source d’obligation morale à protéger la vie : « Sachant que le Divin est présent partout et en toute chose, les hindous s’efforcent de ne pas faire de mal. »10 La figure de Gandhi demeure une inspiration forte et son message est appliqué à la question climatique : « Le Mahatma Gandhi [nous] avait pressé : "Vous devez être le changement que vous voulez voir pour le monde." S’il était vivant aujourd’hui, il appellerait les hindous à montrer l’exemple, à changer notre mode de vie, à simplifier nos besoins et restreindre nos désirs. » Un écueil théologique est levé en fin de texte, où il est noté que la vision hindoue d’un temps cyclique, fait d’infinies destructions et recréations de l’univers, ne peut pas être prétexte à l’inaction.

Nous terminerons en rendant aussi compte du fait que certaines théologies, et par voie de conséquence, certains acteurs religieux, s’opposent à l’action. C’est le cas notamment mais non exclusivement de chrétiens, en particulier dans le monde protestant évangélique. Soit qu’ils prennent des positions ouvertement climato-sceptiques, niant le changement climatique ou son origine anthropogénique, soit que des considérations proprement théologiques viennent à délégitimer l’action, c’est le cas par exemple lorsque le changement climatique est compris comme relevant du plan de Dieu et des temps derniers – après tout, les textes apocalyptiques ne laissent pas moins présager des lendemains qui chantent.

2. La mobilisation des croyants pour la COP-21

Le travail théologique dont nous venons de rendre compte est en réalité la première étape – fondamentale – de la mobilisation d’acteurs religieux. Nulle adresse aux dirigeants et nulle mobilisation des communautés religieuses si la validité théologique et spirituelle d’un tel engagement n’a pas été établie. La théologie est le roc sur lequel se bâtit la maison mobilisation.

2.1. Le plaidoyer auprès des décideurs

Le 1er juillet dernier à l’Elysée, la Conférence des Responsables de Culte en France (CRCF) remit à François Hollande, Ségolène Royal et Nicolas Hulot une déclaration sur la crise climatique11. Publier un texte et le remettre en main propre aux autorités politiques, voire plus simplement l’envoyer par courrier, est une première façon pour des acteurs religieux d’effectuer du plaidoyer auprès des décideurs. C’était inédit en France, mais au niveau international, nombreuses furent ces initiatives par le passé, et cet engagement demeure, comme en témoigne la plus récente en date : lors de la dernière session de négociation avant la COP-21 à Bonn, un texte signé par plus de 150 personnalités religieuses des quatre coins du globe et de toutes traditions fut remis à Christiana Figueres, secrétaire exécutive de la CCNUCC. Cela peut se faire main dans la main avec d’autres religions, ou chacun par ses propres canaux, en fonction du contexte et des initiatives.

Ces textes sont toujours ancrés dans la théologie ; ils s’ouvrent généralement sur une partie où la lecture théologique et spirituelle de la crise climatique est exposée, comme l’illustre cet extrait de la déclaration remise aux autorités françaises : « Nous sommes mis au défi de repenser et d'habiter autrement notre rapport à la création et à la nature. Nous faisons un. En détruisant l’environnement, l'humanité se détruit elle-même ; en le préservant, nous nous préservons nous-mêmes, nous préservons notre prochain et les générations futures ». Puis est proposée une traduction en demandes politiques plus ou moins détaillées de ce souci spirituel ; ainsi, la première demande de ce même texte, qui en appelle durant la COP-21 à « l’adoption d’un accord contraignant et applicable à tous qui […] engage à sortir à temps des énergies fossiles et vise un ensemble d’objectifs de réduction des émissions de gaz à effet de serre qui garde le réchauffement moyen global bien en-deçà de +2 °C ». En général figurent également, plutôt en fin de texte, une liste d’engagements pris par les signataires qui entendent aussi prêcher par l’exemple et, en miroir, un appel aux membres à faire évoluer leurs comportements individuels et collectifs ; cette fois-ci, citons le texte remis à Christiana Figueres : « Nous, responsables religieux et spirituels, nous engageons à […] évaluer nos modèles de consommation, et progresser vers des pratiques et styles de vie durables, prendre en compte l’empreinte carbone de nos organismes et institutions et trouver les moyens de la réduire, explorer et mettre en pratique des stratégies zéro carbone, et, autant que possible, renoncer aux énergies fossiles ».

Une autre façon de s’adresser au politique, plus classique, est de rassembler des signatures. Sur la route vers la COP-21, en particulier quatre grandes pétitions initiées par des religieux récoltent ces voix : celles de la campagne Act Now for Climate Justice12, du Mouvement catholique mondial pour le climat13, de Nos Voix14 et celle lancée par Desmond Tutu et soutenue par Religions pour la paix15. Le cœur de leur message est commun, insistant sur la justice climatique et la protection des plus vulnérables. Quelques différences les singularisent, ainsi la barre limite de 1,5 °C de réchauffement moyen global soutenu par la pétition catholique ou l’objectif de long terme de 100 % renouvelables dans la pétition de l’archevêque anglican prix Nobel de la Paix. Elles sont adressées aux autorités politiques, et il est prévu qu’elles soient remises ensemble à des représentants de l’Onu et du gouvernement français (qui préside la COP-21) lors d’un événement public à Saint-Denis.

2.2. La mobilisation spirituelle des croyants

« Bien que la COP-21 soit une étape clé, nous sommes convaincus que les défis posés par les changements climatiques ne peuvent être relevés de façon effective par les États seuls, mais surtout par une mobilisation individuelle et collective, aujourd’hui et dans les années à venir », souligne la déclaration de la CRCF. C’est pourquoi, en complément de l’adresse aux décideurs, des institutions et organisations religieuses mobilisent leurs membres. Nous souhaitons mettre l’accent sur la mobilisation spécifique à ces agents, soit l’investissement de pratiques spirituelles millénaires qui sont appliquées – au besoin adaptées – au défi climatique : la prière, le jeûne, le pèlerinage, la méditation.

La prière accompagne les croyants au quotidien, elle est au cœur de la vie de foi. Leur route vers la COP-21 se vit donc d’abord en prière, dans ce qu’ils estiment être le dialogue avec Dieu, soit que l’enjeu climatique soit inclus dans la prière ritualisée et instituée, comme les prières d’intercession (pour les autres et pour le monde) lors d’une célébration chrétienne, soit que des prières soient tenues exprès. Un bon exemple est l’initiative du Mouvement catholique mondial pour le climat, qui tient une chaîne de prière jusqu’à la conférence de Paris, les croyants pouvant s’inscrire sur le site et choisir une date et une heure. Par-delà la prière, ce sont des célébrations entières qui peuvent être consacrées à la sauvegarde de la création ou le soin pour la nature dans le contexte de la COP-21 ; ainsi, l’organisation par le Conseil d’Églises Chrétiennes En France (CECEF) d’une grande célébration œcuménique à Notre-Dame de Paris lors de la première semaine de la COP, le 3 décembre.

Le jeûne est une pratique partagée par quasiment toutes les traditions religieuses qui, bien qu’il ait des accents et des significations différents suivant les confessions, porte le symbolisme fort de la vie simple, de la capacité et du besoin de l’être humain à ne pas être centré uniquement sur ses besoins physiques, mais à être porté et de s’épanouir par une recherche spirituelle, au sens large du terme. Ce n’est pas un hasard si, en solidarité avec son peuple qui venait d’être frappé par le super-typhon Hayian, Yeb Saño, chef négociateur climat des Philippines, tint un jeûne personnel durant la conférence de l’Onu de Varsovie, la COP-19. Un mouvement interreligieux et même interconvictionnel naquit de son initiative : le « Jeûne pour le Climat », qui rassemble aujourd’hui des milliers de personnes de tous horizons dans plus de 90 pays du monde, qui jeûnent le premier jour de chaque mois. En France, ce sont 40 groupes qui se retrouvent dans tout le pays ; le 1er juillet 2015, lors de la remise de la déclaration sur la crise climatique à François Hollande, ce sont les représentants religieux, les membres de la CRCF, qui prirent part à ce jeûne. L’originalité de l’initiative est d’ouvrir cette pratique spirituelle à une dimension politique et à une thématique contextualisée.

Le pèlerinage est traditionnellement lié à un lieu saint. Il est pratique et métaphore de la mise en route, du chemin, des stations, des arrêts, de la persévérance, de la destination, de l’arrivée, du retour. Ces éléments symboliques, qui une fois de plus n’épuisent pas la richesse de sens du pèlerinage dans les différentes religions, sont convoqués aussi pour le défi des changements climatiques et la COP-21, l’originalité tenant dans sa destination. Ainsi, de nombreux pèlerinages vers Paris, qui n’est pas un lieu saint, ou pour la justice climatique, qui n’est pas un lieu du tout, sont organisés autour du globe. En Europe, les trois principaux proviennent d’Allemagne – et au-delà du Danemark, de Suède, de Norvège et de Finlande –, du Royaume-Uni et d’Italie – et, au-delà, des Philippines. Le pèlerinage allemand s’arrête dans ce qu’il voit comme des points d’espoir ou des points de souffrance vis-à-vis des changements climatiques. Mais il y en a aussi ailleurs, du Mozambique au Kenya, en Inde, aux États-Unis, etc. La majorité de ces pèlerinages sont chrétiens, mais certains comprennent une dimension interreligieuse, voire sont organisés par des membres d’autres religions.

La méditation est la dernière forme de pratique religieuse que nous souhaitons aborder. Rapportons deux exemples de méditations organisées à Paris. À l’occasion du premier temps commun de mobilisation de la Coalition Climat 2116, les 30-31 mai 2015, ont été organisées des « médmobs » à l’image des « flashmobs », c’est-à-dire des rassemblements dans un lieu public, en l’occurrence pour un temps de méditation pour le climat. Un mois avant l’ouverture de la COP-21 furent organisées au cinéma Grand Rex « 24 heures de méditation pour la Terre », durant lesquelles se sont succédé 24 figures spirituelles, qui ont chacune animé une heure de méditation.

2.3. La collaboration croissante avec la société civile non confessionnelle

Cette mobilisation religieuse ne se pense, ni ne se vit dans l’ignorance du reste de la société civile, de sa perception de l’enjeu climatique, des récits qu’elle développe, des temps forts qu’elle planifie. Au contraire, depuis plusieurs années et de façon croissante depuis deux ans, des acteurs religieux rejoignent des coalitions rassemblées autour de la thématique du climat et/ou prennent leurs décisions en compte dans leurs propres stratégies. Une mobilisation conjointe qui marqua les esprits fut la People’s Climate March de New York, à l’occasion de l’assemblée générale des Nations unies, le 21 septembre 2014, plus grande marche pour le climat de l’histoire, où les organisateurs avaient fait le choix de la constitution d’un bloc interreligieux qui rassembla 15 000 croyants de toutes religions.

Plus proche de nous dans le temps et l’espace, des acteurs religieux comme le CCFD-Terre Solidaire, le Secours catholique ou la Fédération Luthérienne Mondiale furent présents dès la constitution de la Coalition Climat 21, en janvier 2014 ; entre-temps, parmi les 140 organisations membres de la coalition, figurent également la Fédération protestante de France, Justice et Paix (de la Conférence des évêques de France), les Éclaireuses et éclaireurs unionistes de France, les Scouts et guides de France, Brahma Kumaris, le Grand Orient de France. Cette participation s’inscrit dans une dynamique plus large qui marque l’ensemble du mouvement social pour la justice climatique en construction : de nouveaux « secteurs » de la société civile rejoignent les acteurs classiques que sont les ONG environnementales ; on mentionnera, en sus des acteurs religieux, des associations de solidarité internationale, des syndicats, des ONG défendant les droits humains, des mouvements sociaux.

Cette participation est enracinée dans une double prise de conscience et conviction. D’abord, si le processus politique a sa valeur et encore sa légitimité, nul ne saurait attendre des seules négociations internationales entre États une réponse à la mesure de l’enjeu. Et ce n’est pas simplement une question de stratégie – ce qui pourrait correspondre à une lecture étriquée du slogan de la coalition « Pour tout changer, il faut tout le monde » – ; bien plus, chaque individu (chaque croyant) et collectif (chaque paroisse ou Église) est appelé à assumer sa responsabilité morale et collaborer à la protection de la maison commune. D’autre part, chaque membre apporte son point de vue et enrichit la réflexion et l’action du mouvement. Proposons une illustration issue de notre propre travail : du fait de ses objectifs et de sa culture, le Réseau Action Climat publie des notes détaillées sur les enjeux techniques et politiques des négociations et porte des demandes très précises et chiffrées, lorsque cela s’y prête ; inversement, des acteurs religieux interpellent leurs lecteurs en situant le fondement de la crise climatique dans une compréhension dévoyée du rapport de l’humain à la création et à la nature, à une perte de repères moraux, finalement à une crise de sens d’une modernité qui ne se demande plus « pour quoi » elle œuvre. Des acteurs religieux, comme nous, se laissent interpeller par les publications du RAC ou d’autres acteurs de ce type et essayent de transcrire leurs discours en demandes politiques précises ; inversement, certains acteurs séculiers entendent qu’en amont des problématiques (géo)politiques, économiques, financières, technologiques, la crise climatique relève d’une sortie de route philosophique, éthique, et d’un imaginaire social néfaste et mortifère.

Ces exemples montrent que des communautés religieuses sont en marche, mais cela demeure insatisfaisant aux yeux de beaucoup. Selon les traditions religieuses et les lieux, la mobilisation et l’action sont en effet soit au point mort, soit engagées, soit, parfois, avancées – mais de notre point de vue, pour grande part, les religions et spiritualités sont au début de leur cheminement. Le défi pour ces acteurs est identique à celui posé à la société civile plus largement, dont la mobilisation à l’occasion de la COP-21 est bien sans précédent : étendre et approfondir l’engagement, s’installer dans le temps long, changer d’échelle, soit passer des marges au centre. Et du côté religieux et spirituel, il y a du potentiel : selon le Pew Research Centre, 80 % de la population mondiale se réclamerait d’une religion (Pew Research Center’s Forum on Religious Life, 2012). De quoi, peut-être, garder foi dans la possibilité de la transformation à temps de nos imaginaires sociaux, modes de vie, économies et sociétés.

Références

Haluza-DeLay R. (2014). Religion and climate change, varieties in viewpoints and practices. WIREs Climate Change, n° 5.

Pew Research Center’s Forum on Religious Life. (2012). The Global Religious Landscape: A Report on the Size and Distribution of the World’s Major Religious Groups as of 2010. Washington DC: Pew Research Center’s Forum on Religious Life.

Wang-genh O. (2015). Discours prononcé durant le colloque au Sénat sur la COP-21. [En ligne] sur le site de l’UBF : www.bouddhisme-france.org, consulté le 30 octobre 2015.

White L. Jr. (1967). The Historical Roots of Our Ecological Crisis. Science, n° 155. Traduction française : Les origines historiques de notre crise écologique, dans : Bourg D., Roch Ph. (dir.). (2010). Crise écologique, crise des valeurs ? Défis pour l'anthropologie et la spiritualité, Genève, Labor et Fides.

Notes

1  Le Conseil Œcuménique des Églises est une fraternité de plus de 340 Églises protestantes et orthodoxes tout autour du globe, représentant plus de 500 millions de chrétiens. Voir le site officiel : www.oikoumene.org, consulté le 28 octobre 2015.

2  La Fédération Luthérienne Mondiale est une communion de 145 Églises protestantes de tradition luthérienne situées dans 98 pays, rassemblant plus de 72 millions de croyants. Voir le site officiel : www.lutheranworld.org, consulté le 28 octobre 2015.

3  On pourra se tourner vers des classiques comme : Moltmann J. (1988). Dieu dans la création. Traité écologique de la création, Paris, Cerf. Boff L. (1997). Cry of the Earth, Cry of the Poor, New York, Orbis Books. En théologie française, on pourra lire notamment Siegwalt G. (1996). Dogmatique pour la catholicité évangélique. Système mystagogique de la foi chrétienne. III. L’affirmation de la foi – 1. Cosmologie théologique : Sciences et philosophie de la nature, Paris, Cerf. Bastaire H., Bastaire. J. (2004). Pour une écologie chrétienne, Paris, Cerf.

4  L’hébreu tob peut être traduit des deux manières.

5  On consultera avec profit la base de données tenue à jour par le Forum sur la religion et l’écologie de l’université de Yale. [En ligne] : http://fore.yale.edu, consulté le 28 octobre 2015.

6  [En ligne] : https://theshalomcenter.org/RabbinicLetterClimate, consulté le 30 octobre 2015.

7  Une consonance malheureusement perdue en français, que la traduction de la Bible d’André Chouraqui essaie de rendre en nommant Adam « le glébeux ».

8  [En ligne] : www.islamicclimatedeclaration.org, consulté le 30 octobre 2015.

9  [En ligne] : www.gbccc.org, consulté le 30 octobre 2015. On concédera que pour le bouddhisme, il n’est pas adéquat de parler de conception « théologique ».

10  [En ligne] : http://www.hinduismtoday.com/pdf_downloads/hindu-climate-change-declaration.pdf, consulté le 30 octobre 2015.

11  [En ligne] : http://lacrcf.fr/upload/20150701-declarationCRCF.pdf, consulté le 30 octobre 2015.

12  [En ligne] : http://actclimate.org, consulté le 28 octobre 2015.

13  [En ligne] : http://catholicclimatemovement.global/petition/, consulté le 28 octobre 2015.

14  [En ligne] : http://faithsforearth.org, consulté le 28 octobre 2015.

15  [En ligne] : http://ourvoices.net, consulté le 28 octobre 2015.

16  [En ligne] : http://coalitionclimat21.org/

Pour citer ce document

Référence électronique : Martin Kopp « Agir pour le climat : un acte de foi ? », Pollution atmosphérique [En ligne], N°227, mis à jour le : 23/05/2017, URL : http://lodel.irevues.inist.fr/pollution-atmospherique/index.php?id=5286, https://doi.org/10.4267/pollution-atmospherique.5286

Auteur(s)

Martin Kopp

Chargé de plaidoyer pour la justice climatique - Fédération Luthérienne Mondiale, 35 rue des Bouchers, 67000 Strasbourg, France