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Agriculteurs à l’ombre des forêts du monde. Agroforesteries vernaculaires par Geneviève Michon


Actes Sud, IRD éditions, 2015, 251 p.
Jean-Jacques Dubois

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Texte intégral

L’ouvrage se présente comme un plaidoyer en faveur des agroforesteries vernaculaires reposant sur l’analyse, autant agronomique que culturelle, de trois exemples privilégiés : l’agroforêt à damars indonésienne, l’arganeraie marocaine et la châtaigneraie corse.

C’est là l’intérêt essentiel de l’approche de Geneviève Michon, fondée d’abord sur la prise en compte de la qualité de vie de ces agriculteurs qui intègrent l’arbre et la forêt à leurs cultures, et proposent un développement respectueux de leur patrimoine agroforestier, notamment de ses diversités biologique et culturelle.

On peut certes regretter l’opposition trop systématique établie dans l’ouvrage entre deux conceptions qui trouveraient leur origine dans deux modèles historiques inconciliables, celui de l’ager, fondé sur la simplification des écosystèmes agraires, et celui de l’hortus, qui autorise au contraire une fluidité entre le sauvage et le domestique. L’un est marqué par l’obsession du court terme et de la production, l’autre s’exprime dans la longue durée, celle de l’évolution à la fois des écosystèmes naturels et, encore mieux, des « forêts domestiques », où chaque génération transmet à la génération suivante un patrimoine autorisant le partage des ressources.

En effet, les modèles d’agriculture et de sylviculture intensifs se rattachent à une conception techniciste et industrielle très récente (les plantations de palmiers à huile du Sud-Est de l’Asie, les immenses champs céréaliers remembrés et dépourvus d’arbres de la Beauce). Et on ne peut négliger les autres formes d’agriculture, en dehors de l’agroforesterie traditionnelle, moins polluantes et parfois même mieux adaptées que cette dernière aux conditions environnementales et socio-économiques des pays anciennement industrialisés. Citons parmi ces diverses formes visant le « développement durable », c’est-à-dire le maintien de sols vivants, l’agriculture sous couvert végétal, l’agriculture biologique et l’agriculture intégrée. Plus critiquable, à cause du recours aux intrants chimiques, l’agriculture raisonnée peut cependant représenter un progrès réel.

Les bocages organiques bretons anciens comportaient, au XIXe siècle, nombre de haies surexploitées pour les besoins locaux et surtout des îlots de champs ouverts, les méjous, pour la production des céréales. Ils se rattachaient donc aussi au modèle de l’ager où l’arbre était souvent maltraité. D’autres bocages français, plus récents, que Jean-Max Palierne1 a qualifié justement de « mimétiques », n’étaient pas liés à une économie rurale domestique, comme les agroforêts d’Indonésie, mais plutôt à une économie spéculative tournée vers les marchés urbains, pour la fourniture de viande et de produits laitiers aux industries agro-alimentaires.

Il apparaît donc malaisé d’établir simplement des comparaisons entre des exemples traduisant une aussi grande diversité de conditions naturelles, historiques, socio-culturelles. L’agroforêt à damars de Sumatra n’est pas plus exportable que l’arganeraie marocaine. C’est donc une gageure qu’a tenté de relever Geneviève Michon en montrant qu’existent dans d’autres parties du monde que notre petite Europe d’autres formes de relation entre forêt et agriculture et en essayant de relier ces exemples dans un unique système d’analyse.

Ager et hortus sont pour les ethnobotanistes deux modèles d’explication du monde. Mais le divorce entre arbres, forêt et agriculture est-il définitif ? Aujourd’hui, si les forestiers et les agriculteurs ne s’opposent plus, comme en témoignent les chartes forestières de territoire, la lecture des agronomes et des sylviculteurs, en Afrique, en Asie du Sud-Est et en Océanie, n’a pas encore vraiment remis en cause ce dogme de la ségrégation agriculture/forêt. Ainsi, dans l’Ouest de Java, la forêt « officielle » du haut des pentes est dénudée, alors que plus bas les terres agricoles sont couvertes d’arbres appartenant aux paysans. Et l’agroforesterie récente en Europe se réduit trop souvent à une « approche agronomique des arbres dans les champs de cultures annuelles ».

Comme le souligne Geneviève Michon, le recours à l’agroforesterie n’est pas un acte technique. C’est la définition du rapport à la forêt qui importe si l’on veut intégrer les arbres et la sylviculture dans l’agriculture et le paysage rural. L’ouvrage propose donc une revue de multiples formes de domestication forestière entre nature et artifice. L’extrême diversité des pratiques traduit un gradient de la nature à l’artifice mais ne remet pas en cause la convergence vers le modèle de la « forêt domestique », où les transformations de l’écosystème sauvegardent une fluidité, qui n’exclut jamais totalement le sauvage, notamment parce que sont favorisées les visions patrimoniales où le pas de temps excède le siècle.

La domestication de l’arbre est un art multiforme. Le châtaignier est domestique et sauvage, sa culture ne démarre vraiment en Corse qu’au Moyen Age, mais sans les soins qu’apportaient les castanéiculteurs, il se laisse étouffer par les rejets, dégrader par les champignons, son architecture productive périclite. Même si les bastardu porte-greffes étaient considérés comme sauvages, il s’agit d’arbres humanisés, les seuls qui ont subsisté parmi les fruitiers plantés autour des villages désertés depuis plusieurs dizaines d’années.

L’arganier participe d’une domestication invisible, parce qu’il n’y a pas de variétés fixées et reproduites. Il imprègne la vie sociale de rites et de croyances. Il est modelé en un grand nombre de formes architecturales, le gros arganier de champ à tronc unique s’oppose à l’arganier de forêt dont les branches basses permettent aux chèvres d’atteindre les feuilles. Il y a même les arganiers rampants des pâturages collectifs.

À Sumatra, la domestication du durian joue aussi sur la socialisation, l’arbre organise la vie du village au moment de la récolte. Mais les arbres restent sauvages, il y a différents types de fruits plus ou moins réputés, mais pas de variétés sélectionnées. Les plus beaux sont des arbres de 47 mètres de haut et de 30 mètres d’envergure aux branches couvertes de fougères et d’orchidées. Dans le bocage et les arbres champêtres du centre de la France, il y a une grande variété de trognes, de l’émonde élancée à la plesse couchée, qui témoignent d’une lente et patiente domestication. Mais en aucun cas d’une volonté de contrôle total.

Domestiquer l’écosystème suppose une véritable ingénierie écologique. L’agroforêt à damar des paysans du Pesisir à Sumatra repose sur une sylviculture aboutie et le transfert d’un patrimoine entre générations : les agroforêts à damar succèdent à des espaces ouverts où alternaient jardins à caféiers et poivriers et jeunes jachères. Les plants de damars, qui ont besoin d’ombre, sont introduits entre 6 et 15 ans dans ces jardins, après une période de transition, au bout de 30-40 ans, l’agroforêt à damar entre dans un état de maturité.

On peut intensifier des productions en conservant leur environnement forestier. La forêt des Chagga sur les pentes du mont Kilimandjaro, où les bananiers et les caféiers prospèrent à l’ombre des grands arbres, fait vivre l’une des populations rurales les plus denses de Tanzanie (1 000 habitants au km²).

Dans d’autres cas, au contraire, l’objectif est le maintien de savoirs et de pratiques extensives permettant le maintien d’une production de qualité : le jambon iberico est le meilleur du monde dit-on en Espagne. À la différence des exemples tropicaux précédents, les dehesas sont une forêt instable qui repose sur une intervention constante de l’homme et de l’animal. Au départ des garrigues et des taillis de chênes avec des feux récurrents subissent une transformation progressive, processus long et complexe : nettoyage et élimination des arbres et arbustes gênants, sélection des arbres (chênes verts, chênes pubescents, chênes-lièges, chênes pédonculés), taille optimisant la triple production fruitière, foliaire et ligneuse. La forêt d’origine est totalement redessinée.

La domestication du paysage dans son ensemble permet d’aboutir à une synthèse de l’histoire des interactions entre un milieu, des pratiques, une culture, une représentation du monde.

La châtaigneraie corse, aujourd’hui à l’abandon, à l’exception de quelques renaissances, est d’abord un paysage culturel. Il a fallu aménager la montagne pour recevoir le châtaignier (banquettes, maîtrise de l’eau, petites maisons de pierre ou casette où sèchent les fruits). Il a fallu ensuite greffer sur ces structures paysagères des pratiques sociales permettant de bien circonscrire la place des arbres et celle des bêtes. On retrouve ces règles du furestu sous un autre nom (l’agdal) dans l’arganeraie. Ces règles édictées dans un contexte de forte densité de population et de concurrence dans les usages du sol se délitent avec le dépeuplement de la montagne, et la châtaigneraie comme l’arganeraie se dégradent.

L’arganeraie juxtapose plusieurs types de paysages : le fond plat et fertile de la vallée dédié aux céréales où se trouvent les beaux arganiers, la forêt d’arganiers des versants structurée par une répartition minutieuse des droits de pâturage et où s’opposent des zones mises en défens (agdal) et des zones de pâturage collectif surexploitées situées sur les confins, en bordure des forêts de thuyas gérées par l’État. Geneviève Michon décrit l’agro-sylvosystème dans son apogée tel qu’il subsiste encore localement dans la vallée d’Imintlit, dans la région d’Essaouira. Mais depuis les années 1980, deux formes de dégradation majeures ont détruit parfois ces paysages de l’arganeraie. L’accentuation des prélèvements pastoraux en montagne, liée à la constitution de grands troupeaux d’ovins à partir de capitaux rapatriés (Anti-Atlas, région de Tafraoute), a élargi les zones marginales surexploitées. L’intensification de l’agriculture en plaine s’est traduite par la colonisation de l’arganeraie par le maraîchage, le recours massif à l’irrigation et le dépérissement des arbres, à cause de la salinisation des sols irrigués. L’évolution de l’agriculture a donc remis en cause la présence des arbres au milieu des parcelles cultivées, et la reconstitution des peuplements exige désormais des plantations artificielles.

Le paysage des Bentian, dans la province de Kalimantan-Est, apparaît pour les Européens, comme une « grande étendue de forêt verte et uniforme, à peine trouée çà et là par les abattis ». En fait, il s’agit d’un assemblage complexe de jachères (de 2-3 ans à 40-70 ans), que la mémoire des familles qui ont établi les abattis permet de dater, et où les complexes associant durians, ramboutans et jacquiers dans les faciès les plus anciens indiquent l’origine anthropique. À cette catégorisation des jachères s’ajoutent les agroforêts à rotins et les agroforêts fruitières près des villages. Pour les Bentian, « il n’y a besoin ni de titres ni de bornes de propriété, les signes sont lisibles dans la végétation aussi sûrement qu’une haie chez nous vient délimiter les propriétés... ».

Ces agroforêts, souvent qualifiées de traditionnelles, ne remontent pas plus loin souvent que le XIXe siècle. L’agroforêt à damar du Pesisir, plus récente encore, est née de la transformation industrielle des produits forestiers du tropique. En Europe, l’apogée démographique des campagnes coïncide avec la plus forte intensification des bocages ou des dehesas, la crise de l’agriculture a ensuite amené des évolutions divergentes selon les régions. Dans certaines régions, la disparition rapide du bocage, qui avait mis plusieurs siècles à s’établir, oblige de repartir à zéro. On peut replanter des haies. Mais, questionne Geneviève Michon, « qui prendra soin de ces haies si les besoins, les usages et les pratiques sociales qui les entretenaient ont disparu ? » 

Geneviève Michon retient deux arguments supplémentaires en faveur des forêts domestiques, envisagées non plus dans leurs particularismes locaux mais à l’échelle du monde globalisé et de la protection de la biodiversité.

La plupart des sols cultivés dans le monde se sont formés dans les milieux forestiers. C’est une ressource difficilement renouvelable, qui correspond à une biodiversité souterraine et invisible, celle du champignon, le mycelium, associé aux racines. Ces mycorhizes sont très fragiles et ne supportent pas les tassements, l’apport d’azote chimique ou de fongicides de l’agriculture intensive. En agroforesterie, la présence de l’arbre permet de protéger et de reproduire des sols vivants, maintenant que la rupture entre forêt et culture de champ ouvert s’est établie en Europe, faisant des sols des déserts biologiques.

Le deuxième argument joue un grand rôle dans les agroforêts du monde tropical, où la fonction de régulation des eaux par les forêts comportant plusieurs strates d’arbres et d’arbustes, ainsi qu’une épaisse litière de feuilles mortes et d’humus, sont fondamentales. Dans les montagnes du Pesisir, avec la coupe de la forêt pour cultiver le riz en terrasses et planter les caféiers, la rivière en furie charriait toute la terre et la roche de la montagne. La forêt revenue, avec le damar et d’autres arbres, la rivière redevenue claire ne déborde plus que lors des très fortes saisons des pluies.

Mais Geneviève Michon regrette que les objectifs environnementaux prennent le pas sur les aspects humains de ces anthropo-écosystèmes, « conséquence d’un mode particulier du rapport entre socialité et naturalité. » Elle met notamment en évidence la confrontation persistante entre des visions de l’extérieur, notamment celles des experts de l’encadrement technique du développement, et des visions locales, celles des populations paysannes concernées. Au Nord-Ouest de la Thaïlande, les Karen ont montré qu’ils avaient protégé la forêt, mais ils ont été obligés de quitter leur territoire, faisant place libre à une « nature » désormais dissociée de leurs pratiques.

Elle prend donc parti en faveur d’une « écologie politique de la forêt domestique ». À Sumatra, le benjoin est cultivé sur les hautes terres du pays batak sans que l’on dépouille à un moment quelconque la parcelle de ses arbres. Les habitants ont su revendiquer une tradition de « paysans du benjoin » pour tenter de résister, en partie avec succès, à la destruction de leur forêt naturelle, remplacée par des plantations d’arbres à croissance rapide capables d’alimenter en fibres une production massive de pâte à papier. En revanche, dans le Kalimantan-Est, les populations locales ont perdu la guerre des palmiers dans les années 1990. Elles se sont heurtées aux grands planteurs de palmiers à huile, de graves épisodes de sécheresse et de feux de forêt, imputés à la pratique traditionnelle de l’abattis-brûlis, ont permis fort opportunément pour ces compagnies commerciales de montrer la supériorité du palmier à huile sur le rotin. Les rotins à moitié brûlés étaient inutilisables pour l’artisanat, alors que les palmiers à huile restaient verts. Une collection de faux arguments écologiques (sur les forêts fruitières réservoirs de parasites, sur la menace que le rotin faisait peser sur la pollinisation du palmier à huile) eut raison des dernières résistances.

L’apport fondamental de l’ouvrage est de récuser l’opposition entre deux rives, celle du « modernisme productiviste » bien représenté par les milliers d’hectares de palmiers à huile de Bornéo et celle de la forêt primaire, vierge et sauvage avec laquelle seraient seules capables de cohabiter harmonieusement quelques populations exemplaires en Amazonie ou en Colombie britannique. Geneviève Michon parvient à nous faire explorer une « troisième rive », en décalage par rapport au mode de pensée « naturaliste », tel que l’a défini Philippe Descola2. Elle tisse des scénarios au cœur de l’archipel indonésien, dans le monde méditerranéen et dans l’ancien bocage du Morvan où « le monde paysan dans sa façon de domestiquer la nature n’introduit pas de différence fondamentale entre forêt et agriculture ».

De ce fait, Geneviève Michon récuse une agroforesterie qui se limiterait « à (des) alignements d’arbres dans les cultures, (des) plantations en carré, en quinconce... » ou même à l’étagement des agroforêts tropicales. Elle s’oppose au discours négatif et caricatural largement partagé au niveau mondial sur la déforestation, qui voit dans la forêt gérée par les activités humaines comme un pis-aller. Certes, en valeur monétaire absolue, ce qui arrive dans la poche du paysan qui exploite un hectare d’agroforêt à damars ne « tient pas la route », d’autant que les coûts environnementaux et sociaux des plantations industrielles sont externalisés. Mais les forêts domestiques sont-elles condamnées à devenir des modèles de l’ancien temps ? Ou au contraire leur conservation, modeste par rapport à de dithyrambiques projets de préservation d’immenses surfaces de forêt dite « naturelle » ne permettra-t-elle pas d’amorcer une réflexion où « les élus, les scientifiques, les experts, les décideurs et les responsables du développement repensent en profondeur l’encadrement normatif, politique et réglementaire de la gestion du vivant... » ?

Notes

1  Palierne JM. (1983). Les paysages fondamentaux dans le Sud du massif armoricain. Sylve, forêt et savane boisée, Bull. Ass. Géog. Fr., n° 496, p. 205-213.

2  Descola Philippe. (2005). Par-delà nature et culture, Paris, Gallimard.

Pour citer ce document

Référence électronique : Jean-Jacques Dubois « Agriculteurs à l’ombre des forêts du monde. Agroforesteries vernaculaires par Geneviève Michon », Pollution atmosphérique [En ligne], N°229 - 230, mis à jour le : 28/11/2016, URL : http://lodel.irevues.inist.fr/pollution-atmospherique/index.php?id=5610

Auteur(s)

Jean-Jacques Dubois