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Editorial

Hommes et atmosphère

Philippe Richert

p. 321-324

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Texte intégral

L’humanité a ravagé son séjour.
Mais l’humanité n’est plus somnambule.
Elle se réveille, elle ouvre les yeux
et prend peu à peu conscience
de la catastrophe en marche.
Michel Deguy

Atmos et Ethos : un même défi, une même urgence

À l’aube de ce XXIe siècle, nos sociétés humaines multiples sont appelées à unir leurs matières grises et leurs forces vives pour affronter ensemble ce que d’aucuns appellent déjà une crise de civilisation. Dans un contexte mondial de transitions énergétique et démographique très contraintes, le changement climatique annoncé et la pollution de l’air persistante bouleversent tous les plans dressés sur la planète. Et cela pour une mince pellicule sphérique d’atmos capable de compromettre l’éthos, en tant que séjour des hommes façonné par nos comportements. C’est bien de ce séjour dont parle Michel Deguy dans la citation introductive. Verse-t-il dans un catastrophisme exagéré, ou bien avons-nous et allons-nous à ce point dévaster notre milieu de vie et, pour ce qui concerne notre propos, l’atmosphère ?

Les épidémiologistes qui ont écrit ces vingt dernières années l’une des plus belles pages de la science moderne au service de la gestion des risques, chiffrent encore en centaines de milliers de morts anticipées l’impact sanitaire des vapeurs délétères, même à des niveaux faibles, issues directement ou indirectement des activités humaines. Et ces mêmes activités humaines sont à l’origine d’une présence de gaz à effet de serre en excès dans l’atmosphère perturbant les équilibres climatiques. Les scientifiques internationaux colauréats du prix Nobel de la paix 2007 alertent depuis des années les politiques et l’opinion. À l’horizon de ce siècle, haute est la probabilité d’un risque, au pire d’emballement climatique funeste, au mieux d’un dérèglement climatique plus ou moins néfaste au séjour des êtres vivants.

Saura-t-on inverser les vapeurs de l’atmos par des comportements plus adaptés de l’éthos ? Au rythme où l’on va, rien n’est moins sûr. Pourtant le temps presse. Une course contre la montre est engagée entre d’une part le processus de dérèglement atmosphérique (air et climat) bien établi dans sa trajectoire et d’autre part la réponse des hommes pour la réduction impérative de gaz et particules rejetés en excès dans l’atmosphère.

Trois attitudes complémentaires aident à envisager une issue sinon favorable au moins honorable : la foi dans le futur par la prospective et l’innovation (non développée dans ce propos), les enseignements du présent à recevoir de toutes les parties prenantes (approchés que dans leurs principes) et les leçons du passé (cœur du propos de cet éditorial).

De nouveaux enjeux à prendre en compte

Nul besoin de rappeler les enjeux climatiques et énergétiques planétaires avec des défis immenses à relever et notamment, à l’horizon 2050, une réduction de moitié des gaz à effet de serre à l’échelle mondiale ce qui, rapporté par habitant, signifie pour la France un effort de réduction d’un facteur 4. Le Grenelle de l’environnement en a rendu compte. C’est toute la société française qui se prépare à être touchée dans ses modes de consommation, de production, d’habitation et de déplacement. Et c’est notre civilisation qui est mise à l’épreuve de sa capacité à relever un tel défi visant, à terme, un développement plus durable en équilibre sur ses trois piliers de l’économique, du social et de l’environnemental.

Engendré par ces nouveaux enjeux, le bouillonnement des protocoles internationaux, des directives continentales et des « Grenelle » nationaux a fort heureusement dépassé le stade de l’effervescence des idées pour se décliner en plans d’actions. Mais ces derniers se heurtent à la dispersion des efforts, la dilution des effets attendus et l’inertie des mises en œuvre voire des mentalités.

Non solum in memoriam, sed etiam in spem

« Se pencher sur l’histoire certes, mais au service de l’espoir », c’était la devise de Michelet. Il reste donc à tirer les enseignements1 du passé en les transformant en atouts pour la définition et la mise en œuvre des stratégies d’amélioration de la qualité de l’atmosphère pour les générations futures.

Une action coordonnée…

Le premier constat est que les politiques publiques sont trop longtemps restées cloisonnées sans véritable coordination des actions dispersées dans les ministères. La mise en place d’un ministère du Développement durable regroupant l’environnement, les transports et l’aménagement du territoire ainsi que la réforme associée des services déconcentrés de l’état traduisent un changement de paradigme prometteur.

…fondée sur une vision intégrée…

le second constat est que la mise en œuvre d’une politique coordonnée a besoin d’une vision politique d’approche intégrée sollicitant l’ensemble des maillons du cycle de gestion de la qualité de l’air, à savoir les différentes échelles géographiques d’évaluation sans les confondre avec les échelles territoriales imbriquées de gestion. Il s’agit de promouvoir une vue d’ensemble sur l’atmosphère intégrant l’air, le climat et l’énergie, tous trois intimement liés à des sources communes avec des synergies à construire et des antagonismes à éviter.

À ce sujet, les propositions2 d’approche intégrée air-climat-énergie faites lors du Grenelle de l’environnement ont à ce jour encore bien du mal à passer. Le climat et l’énergie ont bien rejoint la qualité de l’air dans le projet de loi Grenelle II à travers l’évolution de la partie législative du code permanent de l’environnement substituant aux Plans régionaux de la qualité de l’air des schémas régionaux climat-air-énergie. Mais la qualité de l’air n’a pas encore rejoint le climat et l’énergie dans les plans territoriaux climat énergie de la loi Grenelle I.

…interrogeant avec transparence l’ensemble des activités humaines…

Le troisième constat est qu’une vision intégrée devient globale quand elle interroge l’ensemble des activités humaines directement ou indirectement polluantes et même l’impact des programmes de dépollution. Elle invite alors à une transparence et, a fortiori, une évaluation, des choix sanitaires, environnementaux, économiques et sociaux liés directement ou indirectement à la pollution de l’atmosphère locale et globale. le rapport du vice-président de la banque mondiale, Sir Nicholas Stern, sur le réchauffement climatique est à ce titre exemplaire dans la prise en compte économique et sociale en chiffrant notamment l’effort financier à consentir rapidement pour éviter des coûts d’impact, avec des moyens d’autant plus importants à mettre en œuvre que l’action serait repoussée dans le temps. Le Grenelle de l’environnement n’a à cet égard pas encore statué sur ce besoin d’évaluation intégrée de la qualité de l’atmosphère qui va bien au-delà de la surveillance.

…socialement construite…

Le quatrième constat est que la complexité des phénomènes, l’ampleur et l’urgence de la tâche nécessitent la mobilisation générale des acteurs publics et privés et ne pourra se faire sans lieux de gouvernance nationaux et territoriaux. À cet égard, la proposition3 du chantier 33 du Grenelle, à savoir les Conseils économiques et sociaux régionaux, évoluant en Conseils du développement durable régionaux, a été pour une part réalisée, en attendant qu’en leur sein soit créée une commission air-climat-énergie dotée de tous les attributs permettant l’instauration d’un véritable lieu de gouvernance territoriale et profitant des expertises des agences d’évaluation. Il en est de même au niveau national où le Conseil national de l’air gagnerait à devenir Conseil national de l’atmosphère.

…innervant les forces vives au plus près.

Le cinquième constat est la dilution des effets dans la mise en œuvre des actions. Par exemple, le plan particules intégré dans le deuxième plan national santé environnement issu du Grenelle de l’environnement encourage le renouvellement des chaudières en favorisant l’acquisition de nouvelles plus performantes au plan énergétique voire environnemental. Mais pour passer d’une efficience nominale d’une chaudière à une effectivité fonctionnelle, il y a un monde : qualité du combustible, régime de la chaudière, ballon tampon, entretien, etc. Sans volonté de performance effective, plus de la moitié des effets attendus peuvent être perdus en cours de route. C’est d’ailleurs pour cela que seul le suivi d’indicateurs territoriaux d’émissions et d’impact, et non les seuls bilans carbone dispersés, est en mesure de rendre compte du bénéfice obtenu par rapport au bénéfice attendu. Cette perte en ligne est générale dans nos activités humaines et souffre en partie de remise en question, parfois par les entrepreneurs, de choix initiaux faits par les maîtres d’ouvrage conseillés par les maîtres d’œuvre.

De l’éthos à l’éthique, il n’y a qu’un pas, mais de valeur

Ce sont bien les comportements de toutes les chaînes d’acteurs qui nous ont conduits à ces déboires atmosphériques. Et ce sont aussi eux qui, réciproquement et à condition de les changer, nous permettront d’y remédier. Changer de comportements demande des moyens, et la France y travaille. Mais changer de comportements demande aussi des motivations.

L’une des recherches sociologiques du programme national PRIMEQUAL de recherche finalisée sur la qualité de l’air donne des préconisations opérationnelles comportant notamment un référentiel à trois dimensions pour la mobilisation des acteurs collectifs ou individuels. Ce référentiel se décline en une échelle de perception de leur propre responsabilité, une échelle de valeur accordée à l’enjeu et un degré de « concernement ».

Tous les travaux et consultations engagés personnellement dans les différentes missions parlementaires, au sein du Grenelle, du Conseil national de l’air et dans les lieux de gouvernance, visent consciemment, comme cet article, à une meilleure représentation collective Hommes et Atmosphère. L’échelle en filigrane est celle des valeurs qui motivent les actions : car si l’éthos se trouve à l’origine d’un besoin d’éthique (et de sa racine étymologique), c’est l’éthique vécue par des motivations élevées qui se trouve à la racine de l’éthos renouvelé par d’autres comportements.

Au plus haut sommet de ces valeurs collectives et individuelles se trouvent certainement une préférence pour le bien commun sur les intérêts partisans, une préférence pour le dialogue sur des décisions unilatérales et une préférence à tenir compte des enseignements de l’histoire. Ce sont ces trois mêmes valeurs que les humanistes rhénans, les Erasme de Rotterdam, Beatus Rhenanus et autres, avaient ensemencé aux débuts du XVIe siècle et qui ont fortement contribué à la réussite du Congrès de Münster au milieu du XVIIe siècle, aboutissant au traité de Westphalie qui allait mettre fin à une longue période d’Europe en crise.

Atmos et Ethos réconciliés

De telles valeurs profondément humanistes fondent aussi les valeurs républicaines et démocratiques. Elles se doivent de sous-tendre les trois étapes fondamentales de toute action collective : une concertation efficace demandant des réponses claires, une collégialité efficiente exigeant des réponses courageuses et une coopération effective nécessitant des réponses durables. « Après tout, concertation, collégialité et coopération ne sont rien d’autre que l’expression collective des trois facultés fondamentales de l’esprit humain que sont l’intelligence, la liberté et la volonté4 ».

Et les femmes et hommes qui auront, au prix d’efforts et d’inconforts, ainsi consacré leur temps, leur énergie et leur enthousiasme à la reconquête de l’atmosphère, auront par là-même œuvré pour ce qui m’est cher : le « mieux-vivre ensemble ». Au-delà de l’éthos et de l’éthique, ils auront alors accédé à une certaine esthétique de l’existence qui consiste en définitive à faire en sorte que, malgré tout, la vie soit belle. C’est tout le sens et le bonheur5 d’un engagement politique au service de l’homme et de son milieu de vie.

C’est dans cette perspective que la revue Pollution Atmosphérique, climat, santé, société apporte sa pierre à l’édifice à travers une éthique de la connaissance indépendante, transparente et scientifiquement validée. Avec son projet de passage à un format numérique en libre accès dès 2013, elle met à la disposition de tous des informations sur l’air et le climat. Si la connaissance seule est insuffisante pour donner du sens à la société, elle est néanmoins nécessaire pour contribuer à la quête d’une vérité partagée.

Et lorsqu’à la fin de ce siècle les sociologues se pencheront sur les lois édictées à la suite du Grenelle de l’environnement et sur les engagements du protocole de Copenhague et des travaux de la conférence de Doha sur le climat révisant le protocole de Kyoto, puissent-ils trouver à chaque article et exposé des motifs, la marque d’une société humaine unie et solidaire au chevet de son atmosphère, la trace écrite de l’aspiration d’un peuple à un séjour réconcilié avec une atmosphère retrouvée.

Notes de l'auteur

Au moment où nous mettons sous presse ce dernier numéro de la revue en format « papier », nous apprenons la disparition, le 11 décembre 2012, du Dr. Michel Sommer, ancien médecin chef d’électricité de France et Gaz de France, ancien président de l’APPA de 1981 à 1986, ancien président de l’union Internationale des APPA (IUAPPA) en 1983. Aux côtés de R. Journieux puis de J.G. Bartaire, il a beaucoup contribué à donner à la revue Pollution Atmosphérique le prestige et l’audience qu’elle a acquis au fil des ans. Il a toujours eu à cœur d’en faire sa promotion, notamment dans le monde de l’industrie et dans les milieux médicaux. Homme de grande intelligence et de large culture, esprit fin et curieux, il fut un ardent défenseur de la pluridisciplinarité, notamment au service de la revue. Il avait un sens aigu des relations humaines, attentif et bienveillant, il faisait preuve à la fois de rigueur, de simplicité et d’un grand humour.
La disparition du Dr. Sommer attriste toutes celles et ceux qui ont eu la chance de le côtoyer. Nous exprimons à ses proches nos condoléances émues et notre profonde sympathie. Avec le concours de sa famille, nous espérons pouvoir publier ultérieurement une contribution plus étoffée consacrée à notre ancien président et ami très cher.

Notes

1  Enseignements évoqués dans les missions parlementaires comme s’intéresser en priorité aux populations les plus exposées et les plus fragiles ou encore l’éducation à l’environnement.

2  Rapport « Air et Atmosphère » du chantier 33 du Grenelle de l’Environnement. Philippe Richert, vice-président du Sénat, président du Conseil National de l’Air, mars 2008.

3  Rapport « Air et Atmosphère » du chantier 33 du Grenelle de l’Environnement déjà cité(2)

4  Intervention de Philippe Richert « Pollution de l’air dans les agglomérations. quels risques ? quels enjeux ? » Colloque Euroforum, 14 mars 1995.

5  « Passion d’Alsace, pour une région audacieuse et unie », Philippe Richert, édition la nuée bleue, février 2009.

Pour citer ce document

Référence papier : Philippe Richert « Hommes et atmosphère », Pollution atmosphérique, N° 216, 2012, p. 321-324.

Référence électronique : Philippe Richert « Hommes et atmosphère », Pollution atmosphérique [En ligne], N° 216, mis à jour le : 04/06/2013, URL : http://lodel.irevues.inist.fr/pollution-atmospherique/index.php?id=588

Auteur(s)

Philippe Richert

Président du Conseil Régional d’Alsace. Il a été président de l’ASPA (Atmo-Alsace), président du Conseil National de l’Air, parlementaire en mission sur la surveillance de la qualité de l’air et sur l’approche intégrée air et climat, président du chantier 33 du Grenelle de l’Environnement à l’origine des schémas régionaux air-climat-énergie. Il a également été vice-président du Sénat et ministre chargé des Collectivités territoriales.