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Santiago, Santiago...
Le périple compostellan du psychologue zurichois Hans Aebli

Christophe JACQUES

Résumé

Edité par Klett/Cotta à Stuttgart, cet ouvrage de 252 pages est le récit plein de sensibilité du voyage effectué par un psychologue suisse renommé. Zurichois et protestant, il est parti du Puy-en-Velay pour Compostelle en 1989, au lendemain de sa retraite, pour « prendre le contrepied de toute activité quotidienne ».

Rien ne semblait prédestiner Hans Aebli à prendre un jour son bâton de pèlerin pour arpenter, en compagnie de son épouse Véréna, le chemin de Saint-Jacques de Compostelle. Zurichois et protestant, ce disciple de Piaget s'était jusqu'alors essentiellement signalé par ses recherches psychologiques dans le domaine de l'éducation et de la pédagogie. Il avait certes voyagé, mais pour répondre aux exigences d'une carrière universitaire bien remplie qui l'avait conduit du Minnesota à Berne, en passant par l'Université Libre de Berlin. Si son odyssée compostellane ne paraît motivée par aucune donnée biographique particulière, c'est parce que Hans Aebli l'a placée d'emblée sous le signe de la rupture et de la re-naissance. Avec la retraite s'ouvre une ère nouvelle : « Je n'ai pas eu de mal à vider mon bureau, à emballer mes livres et mes papiers. Le plus difficile fut de décrocher les cadres : tout parut si vide tout à coup. Une nouvelle vie commençait. Allais-je me lancer à corps perdu dans une nouvelle activité ou bien régler une fois pour toutes les affaires en suspens ? Je ne ferai ni l'un ni l'autre... Cette fois, le monde pouvait attendre. Aussi avons-nous décidé, Véréna et moi, de prendre le contrepied de toute activité quotidienne et de partir en randonnée à travers l'Europe, sur le chemin historique de Saint-Jacques, omnia nostra nobiscum portantes ». Il serait donc vain de chercher à ce « pèlerinage » d'autres motivations religieuses que l'humble désir de se fondre dans la procession anonyme des marcheurs de la foi et de se concentrer sur l'essentiel. Une aimable naïveté semble même avoir présidé à ce projet tributaire à la fois de l'engouement actuel pour « le » Moyen Age décrit dans Le nom de la rose et de la croyance toute citadine en une fusion idyllique du randonneur et du monde, à mi-chemin entre le romantisme germanique du Voyageur et la philosophie alternative des années 1980. Enfin, ce fut principalement l'intérêt touristique des contrées traversées qui gagna nos deux pèlerins modernes à la cause de saint Jacques le Majeur. Ce parti-pris délibéré de dilettantisme n'a pas empêché une rigoureuse préparation tant intellectuelle que logistique. Qu'il s'agisse des références aux guides de pèlerins (Aimery Picaud, Hermann Künig), des contacts à établir avec les sociétés françaises et allemandes des Amis de Saint-Jacques en passant par la confection scrupuleuse d'un sac à dos de moins de 6 kg, de nombreuses indications pratiques et bibliographiques donnent à ce journal de route l'attrait du vécu joint à l'utilité d'un guide de voyage.

Les soixante chapitres qui composent ce récit de pèlerinage touristique correspondent aux soixante jours de marche qui conduisirent Véréna et Hans Aebli de la gare du Puy-en-Velay, où le train les déposa le 21 juillet 1989, jusqu'au maître-autel de la Cathédrale de Saint-Jacques-de-Compostelle où ils se recueillirent par une belle journée d'automne. Le parcours choisi suit fidèlement jusqu'à Arthez-de-Béarn (26e jour de marche) la traditionnelle Via podensis par Conques, Cahors, Moissac et Aire-sur-l'Adour. Les pèlerins empruntèrent ensuite brièvement le chemin de Vézelay qui fusionne avec celui de Bordeaux peu avant Saint-Jean-Pied-de-Port. La frontière fut franchie le 32e jour. Alors, du Pays basque espagnol à la Galice, vingt-huit stations jalonnèrent la voie fameuse, constellée de toponymes lumineux et fiers, Logrono, Burgos, Leon, Ponferrada, Portomarin et enfin Santiago.

Le récit de Hans Aebli prouve que s'il existe une empreinte céleste déposée par le chemin de Saint-Jacques le long de la voie lactée, il est aussi une trace plus secrète laissée par cette route au coeur des hommes qui se laissent guider par elle. Ainsi se dessine au cours des pages, par-delà les vicissitudes matérielles et les accidents musculaires inhérents à toute longue randonnée pédestre, un itinéraire spirituel qui libère ces pèlerins du réseau fortuit des habitudes et des évidences pour les initier, chemin faisant, à un nouveau mode d'existence. En réapprenant le sentiment d'insécurité et de solitude qu'éprouve l'homme exposé aux périls du monde, Hans Aebli prend conscience du caractère foncièrement protecteur de la société occidentale contemporaine engagée dans un processus d'aseptisation que la Suisse applique résolument. Mais il se réjouit aussi de sentir naître en lui un élan de solidarité et de communion avec ses semblables, les pèlerins d'hier qu'il aime citer à chaque étape, mesurant par-delà l'inévitable usure des siècles une certaine pérennité des choses humaines, ou ceux qu'il rencontre hic et nunc au tournant du chemin. Il peut ainsi apprécier l'écart entre les marcheurs d'aujourd'hui et ceux dont ils foulent les traces. 

« Nous ne nous situons pas dans le paysage et la société comme faisait le pèlerin médiéval. A chaque instant, la carte nous indique l'endroit exact où nous sommes et nous connaissons le réseau entier des chemins ainsi que les variantes qui s'offrent à nous. Nous sommes très au fait de notre situation géographique. Il en va autrement de notre situation sociale. Nous nous en rendons compte lorsque les hôteliers nous demandent si nous sommes « des marcheurs »2.

Marcheurs, certes, mais de quelle nature ? Des marcheurs pour la paix ? Des marginaux ? Des pèlerins ? Le pèlerin médiéval se trouvait dans une situation diamétralement opposée à la nôtre. Géographiquement, il baignait dans l'inconnu, sans cesse étranger au monde dans lequel il se trouvait. Mais socialement, même s'il avait abandonné sa terre natale et son état de forgeron, de fourreur ou d'aubergiste, sa qualité de pèlerin lui assurait dans toute l'Europe une place bien définie signalée par son costume traditionnel et lui garantissait de la part de la population un traitement privilégié ».

A dire vrai, Hans Aebli se félicite bien plus qu'il ne se plaint de cette incertitude identitaire qui lui offre une connivence immédiate avec les êtres qu'il croise sur son chemin, itinérants ou sédentaires. Unis physiquement à une même terre, les pieds recouverts de la même poussière, marcheurs et paysans, dépassant le clivage traditionnel de la mobilité et de l'enracinement, seront plus naturellement enclins à communiquer entre eux qu'avec un touriste hélant l'autochtone depuis sa voiture. Aebli y voit le miracle unificateur de la marche à pied :

« Notre qualité de promeneurs facilite les contacts avec les hommes du pays. En allant à pied, nous nous sentons semblables à eux, ce mode de locomotion nous fait partager leurs problèmes, nous endurons la pluie et la canicule, nous avons froid et soif, nous devons trouver notre chemin et nous accueillons avec joie et gratitude le moindre mot aimable. Combien la chose serait différente si, comme les autres, nous ne faisions que descendre de notre véhicule pour prendre une photo à la hâte ! Nous serions des étrangers, purs produits des riches pays du nord, et la perfection de nos clichés ne dissimulerait pas la pauvreté de nos expériences ».

 Cette écoute constante favorisée par une bonne connaissance du français et de l'espagnol courants, cette soif insatiable de rencontre et de partage nous semblent le mieux caractériser l'approche choisie par le couple Aebli pour donner un sens plein à leur pèlerinage. A l'homme qui mène ses vaches au pré, le psychologue - il n'a pas oublié ses incursions d'enfant dans les alpages - adresse un compliment sur la fière allure de son cheptel.

« Mes paroles, si simples soient-elles, font plaisir au paysan. Il en conclut que nous le prenons au sérieux et que nous nous sentons liés à lui ».

Au catholique militant qui rejette la froideur protestante et y oppose une ferveur nourrie par la liturgie et le mystère de l'Eucharistie, Aebli adresse ce qu'il nomme « des propos œcuméniques » en rendant justice aussi bien à « une spiritualité intériorisée et contemplative » qu'à « une foi centrée sur l'action soucieuse d'édifier un monde en harmonie avec la volonté de son créateur ». Il s'emploie à montrer que l'activisme protestant est contrebalancé par une éthique humaniste enracinée dans l'amour du prochain. Mais de telles discussions répugnent à l'âme conciliatrice du pèlerin et il accueille avec d'autant plus de joie et d'émotion la boisson offerte par son interlocuteur qu'il la reçoit comme « un don d'une portée quasi eucharistique », comme « une action inspirée par l'esprit de charité dont parle la première Epître aux Corinthiens ». C'est sans doute au nom de tels instants de grâce qu'Aebli est conduit à défendre chaleureusement son entreprise face à un jeune protestant de l'héroïque communauté de Sauveterre, lorsque celui-ci désapprouve la pratique du pèlerinage où il ne voit que la manifestation d'un catholicisme superstitieux combattu depuis des siècles. Notre Zurichois se refuse à mépriser cette expression de fidélité aux ancêtres et à leur confession, dont il constate l'actuel recul au sein d'un de ses bastions historiques. Au contraire, le respect des affrontements passés débouche pour lui sur un oecuménisme à venir dont le pèlerinage lui permet de se faire un ardent porte-parole.

La constante attention accordée par Hans Aebli aux êtres qu'il rencontre caractérise également le regard qu'il porte sur les choses. En décrivant minutieusement les lieux de sa pérégrination, il renoue avec la tradition du carnet de route, du récit de voyage, qui mêle indistinctement les observations d'un intérêt discutable à de véritables morceaux d'anthologie. Le lecteur serait tenté de manifester une certaine lassitude face à ces relevés scrupuleux des moindres détails du chemin, à ces enregistrements fidèles des propos tenus par les aubergistes. En tenir grief à l'auteur, serait manquer de générosité et de la capacité à goûter, au rythme de la marche, les joies tantôt modestes, tantôt célestes du chemin de Saint-Jacques. Prenant le temps de s'arrêter pour décrire la blondeur d'un champ, l'abri cherché sous une grange ou les ménagements envers des chevilles endolories, le récit invite à une autre compréhension du monde que celle des guides touristiques en général. Il oppose à l'esprit de compétition sous forme de rallye le placide contentement du marcheur qui ne cherche pas à « faire » un maximum de stations obligatoires mais se laisse émouvoir par l'immédiate beauté des lieux qu'il visite. Cette sérénité, Hans Aebli l'a acquise au fil des étapes :

« J'éprouve une sensation inédite qui n'est pas un sentiment de vide ni d'impatience et qui influe sur la qualité de mon attente. Dans la vie que je menais jusqu'à présent, je comblais chaque pause imprévue par une activité nouvelle, faute de quoi je recourais à la lecture. Comment peut-on ne rien faire ? »

Venu chercher refuge dans un manoir basque abandonné, il remarque :

« Nous nous trouvons dans un espace vide, entre les murs frustes et sur la terre battue ; il n'y a rien d'autre à faire qu'à écouter le bruit doux de la pluie et jeter de temps à autre un regard au dehors, à travers les lattes qui barricadent les fenêtres. A la question des Alternatifs : « Sens-tu que tu existes ? », je peux répondre : « Oui, je sens très bien que je me trouve ici en train d'attendre et cela m'emplit d'un sentiment de ravissement et de quiétude profonde ».

Le psychologue ajoute laconiquement, esquissant peut-être un nouveau thème de réflexion qui pourrait donner matière à quelque essai futur : « Réapprendre la faculté d'attendre ».

Grâce à ce savoir reconquis, le pèlerin aborde tout ce qui s'offre à son regard selon une perspective nouvelle empreinte de sagesse et d'intelligence. L'allure crâne d'un clocher surgissant au creux d'un vallon, le cheminement mystérieux et dévôt des ruelles qui se pressent autour du sanctuaire, la majesté d'un portail surmonté du Christ en gloire, noblement protecteur et accueillant, la fraîcheur lustrale des voûtes sont pour le marcheur un réconfort et une récompense. Aussi sera-t-il plus apte à percer le mystère de ces lieux qu'un visiteur tributaire du Guide Michelin et de l'horodateur. La moindre description des stations les plus fameuses du parcours prend, sous la plume d'Aebli, une saveur particulière, moins par l'érudition du propos que par sa sincérité et sa sympathique candeur. Un certain lyrisme saisit même le pèlerin lorsqu'à Moissac il est frappé par « l'insoutenable légèreté de la pierre ». Harassé, il puise une indicible sensation de repos et d'élévation dans la contemplation des deux graciles figures du trumeau qui soutiennent le célèbre Christ en majesté au regard byzantin.

« Leur attitude est humble, elles pressent un phylactère sur leur sein. Ce qui nous frappe le plus, c'est que toute leur expressivité réside dans la sinuosité souple des lignes qui parcourent leurs vêtements, conférant à leur silhouette un élan d'une irréelle apesanteur. Seuls les personnages du Gréco savent ainsi tendre leur corps comme on adresse une prière au Ciel. Au XXe siècle, l'Art Nouveau semble avoir redécouvert cette métaphysique des lignes ».

Un même bonheur accompagne la vision extatique des vitraux de la cathédrale de Léon qui colorent tantôt de teintes chaudes, tantôt de tons froids la lumière qu'ils laissent pénétrer dans les parties hautes de l'église, offrant ainsi une palette infinie de nuances qui insufflent à l'édifice vie et mouvement. Le marcheur se sent régénéré « par l'énergie qui émane des arcs et des voûtes » et par « l'audacieuse habileté des maîtres d'œuvre » qui mirent tant de science à répartir les poussées exercées par ces cieux de pierre afin que les vaillantes et élégantes colonnes qui les accueillent au sommet de leur chapiteau suggèrent plus la grâce et l'envol que l'écrasement et l'effort. Le miracle d'un tel équilibre plonge Hans Aebli dans une profonde méditation sur l'esprit omniscient qui y présida :

« Ici tout n'est encore qu'une intuition, qui n'est pas de nature irrationnelle mais relève, au contraire, d'une haute rationalité et d'un sens exacerbé de l'ordre. Construire fut ici l'affaire d'une volonté intuitivement ordonnée, d'une pensée agissante et d'une action pensante ».

Enfin l'émotion qui étreint tout pèlerin à l'instant sacré où il pénètre dans la cathédrale de Saint-Jacques arrache à Hans Aebli des accents d'une touchante ferveur sur lesquels se clôt le livre :

Pour citer ce document

Christophe JACQUES
«Santiago, Santiago...», SaintJacquesInfo [En ligne], Editions et Medias, mis à jour le : 20/12/2011,
URL : http://lodel.irevues.inist.fr/saintjacquesinfo/index.php?id=1122