SaintJacquesInfo

Du Nouveau Testament à l’Itinéraire culturel européen
Le triomphe de Compostelle
Ou comment bâtir un patrimoine sur des postulats erronés

Louis Mollaret et Denise Péricard-Méa

Résumé

Devenus Itinéraire culturel européen en octobre 1987 et inscrits au Patrimoine Mondial de l’humanité, les chemins de Compostelle sont un symbole fort de la construction européenne. Sur quoi repose ce succès ? Quelle a été l’histoire de Compostelle ? Quels hommes, quelles initiatives, ont fait la renommée médiévale de Compostelle et ont sorti le sanctuaire galicien de l’oubli dans lequel il était tombé au XIXe siècle ?
Née au IXe siècle, Compostelle fut un pôle de la chrétienté médiévale luttant, à la suite de Charlemagne contre l’envahisseur sarrasin. Son histoire a été embellie et enrichie par les érudits de la fin du XIXe, parmi lesquels beaucoup de prêtres pensant avec nostalgie à son lustre qu'ils croyaient définitivement perdu. Léon XIII l'a sauvée en y reconnaissant la présence des restes de saint Jacques. Un siècle plus tard, Jean-Paul II lui donnait un nouvel élan alors que des pèlerins commençaient à la redécouvrir. Mais Compostelle est bien plus qu'un sanctuaire de pèlerinage. Sa place politique est importante. En Espagne, saint Jacques y est vénéré comme saint national, patron des Armées. Poussés par des associations dont certaines ont rêvé de la chrétienté médiévale, des hommes politiques s'en sont emparés pour en faire un symbole européen. Mais n'y avait-il pas contradiction entre la promotion d'un chemin symbolique et son exploitation touristique et économique ? Aujourd’hui ce pèlerinage contemporain répond à un besoin de la société que ses promoteurs n’avaient sans doute pas soupçonné. Son essor est réel mais au-delà des transformations individuelles, il soulève envies et passions.

Table des matières

Texte intégral

Naissance de Compostelle et du pèlerinage

Plus que de la réalité historique, les origines de Compostelle relèvent d’une légende tissée, aux premiers siècles du christianisme, à partir de quelques phrases du Nouveau Testament. Dans l’Espagne médiévale, l’apôtre Jacques le Majeur fut choisi comme patron de la Reconquista, longue série de luttes pour chasser l’envahisseur sarrasin. La découverte miraculeuse de son tombeau dans la première moitié du IXe siècle mobilisa les énergies pour la défense de la Chrétienté. La première dimension européenne du pèlerinage est apparue avec la Chronique de Turpin, légende du XIIe siècle considérée jusqu’au XVIIIe comme partie authentique de l’histoire de France. Cette légende est intégrée dans le Codex Calixtinus, manuscrit conservé à la cathédrale de Compostelle dont la première traduction intégrale en français ne date que de 20031. Après les chevaliers venus chasser l’envahisseur, des pèlerins, se sont rendus à Compostelle au cours des siècles. Il est souvent écrit que le pèlerinage a connu son apogée aux XIIe et XIIIe siècles ce qui est démenti par les recherches historiques.

  • 1  La légende de Compostelle, éd et trad. française(...)

Les Évangiles disent peu de chose de l’apôtre Jacques le Majeur. Ils montrent Jésus appelant les deux frères Jacques et Jean sur les bords du lac de Tibériade. Il leur donne le nom énigmatique de « Boanergès » qui signifie « Fils du Tonnerre » (Mc. 3, 13-19). S’agit-il d’évoquer leur tempérament de feu ? Sont-ils appelés à devenir des foudres de l’évangélisation ? Est-ce pour signifier que leur parole emplira le monde ? Un jour les deux frères proposent à Jésus de faire tomber le feu du ciel sur les Samaritains qui refusent de l’héberger, mais ceci est pour Jésus l’occasion de dire qu’il n’est pas venu apporter aux hommes la mort mais la vie (Luc 9, 51-56). Jacques et Jean se font réprimander lorsqu’ils demandent de siéger à la droite et à la gauche de Jésus dans sa gloire. Ils assistent à la Transfiguration (Mc.9, 1) et à l’agonie au Jardin des Oliviers (Mc.14, 33). Dès le Ier siècle, les Actes des apôtres ajoutent que le martyre de Jacques est dû à Hérode, qui « supprima par le glaive Jacques le frère de Jean » (12,2). C’est tout, mais, de siècle en siècle, de textes en textes, s’embellit « l’histoire ». Ecrits à une date incertaine (IVe, Ve siècle ?) les Actes de saint Jacques montrent l’apôtre propageant la foi dans les villes de Judée, pendant dix ans. Au VIe siècle, le pseudo-Abdias, dans son Histoire du combat apostolique raconte la conversion par l’apôtre Jacques du magicien Hermogène. Jusqu’au VIIe siècle, personne ne suppose que saint Jacques soit sorti de Judée. Le premier à émettre l’idée d’une mission en Hibernie, ou Hibérie (ce qui désigne aussi bien l’Irlande que l’Espagne) est précisément un Anglo-Saxon, Aldhem de Malmesbury qui, dans un poème, déclare que saint Jacques « convertit le premier les Espagnols à la foi » (Espagnols étant une traduction moderne de Ibères). Quel pays était-ce dans l’esprit d’Aldhem ? On ne sait.

    Au VIIIe siècle, deux ouvrages attribués (tout aussi faussement l’un que l’autre) à saint Jérôme et à Isidore de Séville, le Bréviaire des apôtres et Naissance et mort des Pères reprennent l’idée d’une prédication de saint Jacques à l’extrémité de la terre, qu’ils situent à l’extrême ouest du monde connu, que ce soit l’Irlande ou l’Espagne ne changeant rien à cette direction : « Jacques, fils de Zébédée, frère de Jean, prêcha l’Évangile en Espagne (Hibernie ou Hibérie) et dans les contrées occidentales et versa la lumière de la prédication au coucher du monde ». Dès la fin du VIIIe siècle circule dans les milieux chrétiens un poème qui donne saint Jacques comme saint patron à l’Espagne souffrante et le moine Beatus de Liebana, réfugié dans les montagnes des Asturies, le présente comme “ Chef resplendissant de l'Espagne, notre protecteur et patron de notre pays ”. C’est sans doute à partir du XIe siècle que se dessine l’image du saint cavalier descendant du ciel. Comme il est d’usage, les chroniques espagnoles lui bâtissent une légitimité remontant quelques siècles en arrière : le saint tueur de Maures serait né au cours de la bataille de Clavijo, sous le règne du roi Ramire I (842-850). Peut-être cette image, aussi prestigieuse que la croix des Croisés, n’est-elle née que pour retenir en Espagne les Galiciens qui partaient en foule à Jérusalem ? En 1099, le pape Pascal II somme le clergé et le roi Alphonse VI de remédier à cet exode. Il écrit :

       « nous avons interdit aux chevaliers de votre royaume et à ceux qui veillent sur les frontières des royaumes les plus proches des vôtres, de se rendre à Jérusalem… Que personne ne leur reproche ce retour comme une infamie ou ose les accuser par quelques calomnies. À vous tous, nous prescrivons derechef de combattre les Maures demeurant sur vos terres, de toutes vos forces »

        Jusqu'au XIIe siècle, Compostelle n'existe que pour d'étroits cercles s'intéressant à la politique internationale, indissociable de la politique religieuse. On parle beaucoup aujourd’hui de Godescalc, évêque du Puy parti à Compostelle en 951 (dans quel but autre que de dévotion ?). Le duc Guillaume d'Aquitaine y vient souvent au tournant de l'an Mil, et les moines de l'abbaye Saint-Jacques de Liège en 1056. A partir de 1078, les Bourguignons y sont présents tant à la tête du comté de Galice qu'à la cathédrale même de Compostelle.

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            Initiale historiée de la Chronique de Turpin

              La chronique qui fit en France la renommée de Compostelle, est vraisemblablement née à l'abbaye de Saint-Denis en 1119 d'une collaboration entre les tenants du roi de France, les chanoines de Compostelle et le pape bourguignon, Calixte II. Cette Chronique de Turpin (du nom d’un archevêque de Reims), raconte, quatre siècles après, l'histoire de Charlemagne, de Roland et des chevaliers français partis délivrer le tombeau de saint Jacques. Elle fut insérée dans l'histoire officielle de France et largement diffusée dans les milieux aristocratiques, ainsi qu'en témoignent les quelques trois cent manuscrits conservés. Reconnue fausse au XVIIIe siècle, elle est dénommée depuis Chronique du pseudo-Turpin. A Compostelle, vers 1150, elle fut incluse dans un volumineux manuscrit, le Codex Calixtinus ou Livre de Jacques. Sa popularité est venue de l'utilisation qui en fut faite, en 1165, lors du procès de canonisation de Charlemagne, suivie par la diffusion ultérieure d'autres manuscrits composés à des fins politiques.

                Vers 1146, un autre appel est lancé aux seigneurs d’outre-Pyrénées, pour qu’ils viennent participer à la lutte contre le péril musulman. Il figure dans la chronique de Turpin réécrite à ce moment, en se référant très explicitement à Charlemagne. Elle indique pour la première fois un chemin européen, au départ du palais d’Aix-la-Chapelle. La Voie Lactée est désormais le « chemin de Saint-Jacques ».

                  « Charlemagne vit dans le ciel une sorte de chemin formé d’étoiles qui commençait à la mer de Frise et, se dirigeant entre la Germanie et l’Italie, entre la Gaule et l’Aquitaine, passait tout droit à travers la Gascogne, le Pays basque, la Navarre et l’Espagne jusqu’en Galice, où reposait le corps du bienheureux saint Jacques »

                    La Chronique toute entière appelle les chevaliers à la croisade en Espagne. Ils doivent venger Roncevaux. Qu’importe si Charlemagne n’est jamais venu en Galice, le texte passe dorénavant pour vrai. Les images créées par cette fiction historique ont eu une telle force qu’elles se sont ancrées dans la mémoire collective. Ce très beau texte, souvent copié et remanié, a fait rêver dans les châteaux de l’Europe entière et a été source d’inspiration des poètes et des imagiers.

                      Le Codex Calixtinus, le manuscrit de Compostelle,

                      Ce manuscrit, conservé à Compostelle et très peu recopié, rassemble plusieurs éléments : Livre I, des sermons, Livre II le Livre des Miracles (composé loin de Compostelle vers 1130), Livre III l'histoire de la Translation de saint Jacques (d'après des textes antérieurs), Livre IV le Turpin et un Livre V, intitulé, au XXe siècle seulement, sous le nom de Guide du pèlerin. Le Codex Calixtinus a été composé, pense-t-on aujourd’hui, pour répondre à des menaces qui pesaient sur l’avenir de Compostelle et de la royauté de Castille-Léon-Galice : l’occupation berbère faisait craindre un recul de la Reconquête et l’avènement de deux rois mineurs (Alphonse VII et Alphonse VIII) avait fragilisé le trône. A cela s’ajoutaient la prétention de trois royaumes (France, Empire germanique, Castille) à la succession de Charlemagne, trois schismes pontificaux entre 1119 et 1160 ainsi que des tensions entre Augustins, Clunisiens et Cisterciens qui fragilisaient l’Eglise. Pendant ces années cruciales, la vassalité des grands seigneurs d’Aquitaine fut très recherchée, tant par la France que par l’Angleterre et la Castille. Qui va l’emporter ? Les rois de Castille aidés par les Bourguignons, les moines de Cluny et la cathédrale de Compostelle ne ménagent pas leurs efforts.

                        Le dernier Livre du Codex Calixtinus

                        Le dernier Livre, Livre IV, n’a pas de titre dans ce manuscrit mais, dès sa première version (1132-1135), il commence par ces mots « Quatre chemins vont à Saint-Jacques ; ils se réunissent à Puente-la-Reina ». Ensuite ces quatre chemins y sont décrits de façon sommaire par quelques étapes :

                          – le premier, par Saint-Gilles, Montpellier et Toulouse, va au port d’Aspe

                            – le deuxième passe par Notre-Dame du Puy, Sainte-Foy de Conques et Saint-Pierre de Moissac

                              – le troisième, par Sainte-Madeleine de Vézelay, Saint-Léonard en Limousin et Périgueux

                                – le quatrième, par Saint-Martin de Tours, Saint-Hilaire de Poitiers, Saint-Jean d’Angély, Saint-Eutrope de Saintes et Bordeaux ».

                                  Dans la suite du texte de ce Livre IV, on retrouve des descriptions plus ou moins longues de ces lieux, à l’exception de Montpellier, Notre-Dame du Puy et l’abbaye de Moissac dont il n’est dit mot. En revanche, sont ajoutées des descriptions de lieux non mentionnés au début : Arles, Saint-Guilhem, Saint-Thibéry, Orléans, Blaye et Belin.

                                    Les « foules » de pèlerins médiévaux

                                    Le tombeau d’un apôtre ne pouvait manquer d’attirer les visiteurs qui pouvaient effectuer le voyage. Celui de saint Jacques devait d’abord être défendu et Compostelle était à la tête de la reconquête de l’Espagne sur les Sarrasins. Les premiers pèlerins furent les chevaliers, à la suite de Charlemagne. Vrais ou faux, réels ou imaginaires, d’autres après eux ont fréquenté les routes de Compostelle : ceux du Moyen Age vivent leur dévotion en même temps qu’ils guerroient, commercent ou s’amusent, ceux du XVIe siècle sont plus concentrés sur la démarche pénitentielle, pénétrés déjà des canons du Concile de Trente, ceux des XVIIe et XVIIIe siècles sont plutôt des gueux à la recherche de travail ou d’assistance. Que de fictions a engendré la légendaire Chronique de Turpin ! A son inspiration, juristes, biographes et romanciers ont lancé sur le chemin des meurtriers, des alchimistes, des compagnons bâtisseurs. Chaque époque ayant rajouté sa touche personnelle, tous ces pèlerins se croisent et s’entrecroisent sur un chemin devenu labyrinthe où il est délicieux de se cacher pour les voir surgir, bien vivants le temps d’un éclair.

                                      Charles V, à son avènement en 1365, s’affirme comme le descendant de Charlemagne et place sur son nouveau sceptre une statuette de Charlemagne assortie de trois scènes du Turpin, se présentant donc lui aussi comme le serviteur de saint Jacques. Concrètement, il marche sur les traces de Charlemagne en envoyant Bertrand du Guesclin et vingt à trente mille hommes soutenir le prétendant au trône de Castille, Henri Trastamare. Si Charles V est un nouveau Charlemagne, du Guesclin est un nouveau Roland, et tous ses chevaliers sont les compagnons valeureux qui vengent encore Roncevaux. En 1380, en reprenant le sceptre de son père, Charles VI se place encore sous la protection de saint Jacques et n’hésite pas à intervenir en Espagne lorsque, en 1386, l’ennemi anglais menace à nouveau le tombeau de saint Jacques à Compostelle. Il est soutenu par Jean de Montreuil qui, dans son traité À toute la chevalerie de France incitait à combattre les Anglais de la même façon que Charlemagne l’avait fait pour les Sarrasins. Dix-huit vaisseaux quittent la Rochelle pour aller garder Compostelle, mais, lorsque les troupes anglaises arrivent, en nombre supérieur, les Français prennent la fuite, peu soucieux de finir comme Roland à Roncevaux. Un traité d'éducation, L’imagination de vraie noblesse, rédigé au début du XVe siècle à l’intention des jeunes bourguignons explique encore qu'il est « bienséant que les jeunes de noble lignage fassent les pèlerinages de Jérusalem ou Saint-Jacques et qu'en même temps ils guerroient contre les Sarrasins et autres mécréants ». Ainsi fait un jeune savoyard, vers 1430, Jacques de Montmayeur. Accompagné de son père il va à Jérusalem, à Saint-Patrick en Irlande puis à Compostelle et de là, « monté sur la flotte du roi de Castille, il conduisit à ses frais un grand nombre de valeureux nobles combattre les Infidèles ».

                                        Barret et Gurgand, les premiers journalistes-pèlerins contemporains, ont ancré dans les esprits l’image de millions de pèlerins médiévaux, ces « pauvres pèlerins » dont parlent souvent les textes du XIXe et les ouvrages contemporains mais que les témoignages historiques montrent peu. Certes, les pauvres n’ont pas d’archives, mais s’ils avaient été nombreux, des documents existent qui le rapporteraient. Les chroniques ont assez parlé de la « croisade des paysans » vers Jérusalem et de certains mouvements de masse surprenants pour que, si des foules s’étaient vraiment pressées sur les chemins de Compostelle, elles nous l’aient laissé ignorer. Au Moyen Age, ce sont surtout des nobles et des marchands qui circulent. Comment imaginer que, sans une raison puissante, des foules de ruraux tenus par leurs terres, leur bétail, leurs familles, leur manque de temps soient parties sur les routes ? Il faut être soit bien irréaliste soit bien coupé de ses racines paysannes pour les imaginer. Pourtant, les estimations circulent. En 1954, sous la plume de Daniel Rops « Les chiffres qu’on connaît sont à peine croyables : un demi-million de personnes chaque année sur la route de Compostelle ». Ces estimations seront inlassablement reprises : « Le Camino francés était parcouru, au plus fort de la saison, par deux flots, jusqu’à deux mille pèlerins par jour se croisant en chacun des sept-cent-quarante-sept kilomètres séparant Roncevaux de Santiago ». Les historiens scrutent en vain les textes, les archives de confréries, les rapports de police, les registres de chancellerie. Là où l’imaginaire voit des millions ils en dénombrent quelques centaines.

                                          Qui aujourd’hui n’a pas lu que saint François d’Assise est allé à Compostelle ? Cela figure partout, même dans les discours de Jean-Paul II. Mais l’histoire n’en fournit pas trace. Les études franciscaines affirment qu’il n’y est jamais allé. Cependant, dès avant 1275, saint Bonaventure l'y envoie. Ceci souligne l'importance déjà prise par ce pèlerinage sur la route de la sainteté. Plusieurs biographes de saints incluent donc un pèlerinage à Compostelle comme un événement susceptible d’ajouter à leur sainteté. En 1125, une Vie de saint Evermare le fait ainsi aller en Galice… vers 695 ! Pour Pons de Léras, moine fondateur de l’abbaye de Silvanès en 1132, le pèlerinage se serait situé au moment où il pensait quitter sa vie agitée de laïc pour la vie monastique. Avant la fin de ce XIIe siècle, Godric de Norfolk serait allé à Rome et à Compostelle entre le moment où il a abandonné sa fonction de marchand et celui où il est devenu ermite.

                                            Au XIIIe siècle, les Dominicains ont repris la très ancienne formule du pèlerinage pénitentiel comme moyen de lutte contre l'hérésie cathare. Le concile de Béziers en 1246 fixe la liste des sanctuaires choisis, parmi lesquels figure Saint-Jacques-de-Galice. Quelques condamnations collectives ont été prononcées, mais sans que l’on sache si elles ont été exécutées. Souvent, les Inquisiteurs trop zélés ont été relevés de leurs fonctions. Les pèlerins pénitentiels apparaissent encore, mais en nombre très limité, dans les lettres de rémission par lesquelles le roi de France accorde grâce à certains condamnés. Cette grâce n'est donnée parfois que sous condition d'accomplissement d'un ou plusieurs pèlerinages. Aux XIVe ou XVe siècle, très peu de grâces sont soumises à l’accomplissement d’un pèlerinage à Compostelle, à peine 1 % des peines infligées, lesquelles ne concernent que 20 % des grâces accordées sans condition. Ces pèlerins ne sont jamais de dangereux meurtriers, ils ont tué par accident et leur éloignement a pour but d’apaiser la communauté de leur ville ou de leur village.

                                              Pèlerins des XVIe, XVIIe, XVIIIe siècles

                                              Contrairement à ce qui est souvent écrit dans de nombreux ouvrages, la Réforme n’a pas sonné le glas du pèlerinage à Compostelle. Au contraire, le sanctuaire, épargné par les troubles que connaissait l’Eglise était propice à tous ceux qui  recherchaient un réconfort face au Protestantisme. Dans son journal, Claude Haton, prêtre de Provins écrit en 1578 une page dans laquelle il analyse fort bien le phénomène qui poussa en Espagne nombre de catholiques effrayés de la montée du Protestantisme : »Les catholiques…s'entremirent à faire voyages et pèlerinages es lieux saints où reposent les reliques et corps des saints de Paradis… De la ville de Sens l'an dernier, y en alla plus de vingt personnes, et de la ville de Provins en cette présente année, bien autant et plus, en trois bandes ». Partout on parle des pèlerins de Galice, ainsi à Mâcon où il apparaît dans trois comptes tenus de 1578 à 1580 qu’à l’hôpital Saint-Jacques « il convient recevoir tous pèlerins ou pèlerines allant et revenant de Saint-Jacques de Galice». En juin 1580, lorsque Henri III donne la commanderie Saint-Jacques de l’Epée d’Etampes aux Capucins, il évoque également le passage de pèlerins bien que l’hospitalité, selon lui, ne soit plus exercée dans cette commanderie (si tant est qu’elle y ait jamais été) : « Saint-Jacques-de-l’Epée où anciennement logeaient ceux qui visitaient et allaient à Saint-Jacques en Galice… ». Les confréries patronnent nombre de ces voyages, et le nombre de leurs membres se gonfle de façon spectaculaire. De Limoges en 1595, Bardon de Brun signale que ses compagnons et lui ont fait partie de « mille et mille bandes ». De Cléry en 1592, seize confrères sont allés en Galice, de Chalon-sur-Saône en 1598 ils sont quatre-vingt-quinze dont quatorze femmes, d’Aire-sur-la-Lys en 1609 ils sont cent soixante-dix-sept.

                                                Mais tous ceux qui font le voyage de Compostelle ne sont pas à la recherche d’un réconfort spirituel. Dès le début du XVIIe siècle, Cervantes observe avec lucidité

                                                  « ces pèlerins, qui ont coutume de venir en grand nombre chaque année visiter les sanctuaires de l'Espagne, qu'ils regardent comme leurs Grandes-Indes, tant ils sont sûrs d'y faire leur profit. Ils la parcourent presque tout entière, et il n'y a pas un village d'où ils ne sortent, comme on dit, repus de boire et de manger, et avec un real pour le moins en argent. Au bout du voyage, ils s'en retournent avec une centaine d'écus de reste, qui, changés en or, et cachés, soit dans le creux de leurs bourdons, soit dans les pièces de leurs pèlerines, soit de toute autre manière, sortent du royaume et passent à leur pays, malgré les gardiens des ports et des passages où ils sont visités ».

                                                    En 1595, la confrérie Saint-Jacques d’Orléans, met à la disposition des confrères les notes prises par l’un d’entre eux, J. Gouyu, lors de son voyage en Galice en 1583. Elle commande à Robert Collot, libraire à Orléans un Guide du chemin qu’il faut prendre pour aller de la ville d’Orléans au voyage de Saint-Jacques-le-Grand en Compostelle, ville du royaume de Gallice aux Espagnes. Plusieurs autres villes font de même dans les années suivantes, ainsi Rouen ou Senlis. A l’extrême fin du XVIe siècle, deux confréries distinctes séparent à Aire-sur-la-Lys ceux qui sont allés à Compostelle de ceux qui honorent simplement saint Jacques dans la chapelle Saint-Jacques de la collégiale. Ils sont 58 membres à la « grande confrérie », 250 à la petite. On arrive même en 1609 aux chiffres respectifs de 177 et 500. Cette plus grande « affluence » n’est d’ailleurs pas du goût de tous les Espagnols. Les Cortès de Castille en 1523, 1525, 1528 introduisent des contraintes pour limiter le droit d’entrée des étrangers et en juin 1590, Philippe II exige des étrangers une autorisation des autorités civiles et religieuses, ainsi que le devoir de ne pas s’écarter du « droit chemin ». En 1598, Don Cristobal Perez de Herrera écrit vigoureusement son impression devant cette recrudescence de pèlerins qui ne lui convient pas du tout :

                                                      « On voit passer et on héberge chaque année à l’hospice de Burgos, où on leur donne à manger gratis deux ou trois jours, huit à dix mille Français et Gascons qui viennent dans nos royaumes à l’occasion du pèlerinage … En France, dit-on, ils promettent pour dot à leurs filles ce qu’ils auront amassé au cours d’un voyage aller et retour à Saint-Jacques, comme si c’était aux Indes, en venant en Espagne avec des pacotilles ».

                                                        Vint le temps des guerres d’Espagne avec Louis XIV et les réglementations des pèlerinages. Chaque trêve conclue ramène l’euphorie. Le 7 août 1660, 800 pèlerins de Saint-Jacques, dit le chroniqueur Loret, « montrent plus de réjouissances que jamais car la paix avec l’Espagne facilite le pèlerinage. Ils banquètent ». Mais peu après le roi constate que « plusieurs soi-disant pèlerins partent à Saint-Jacques en Galice, Notre-Dame de Lorette et autres lieux saints hors du royaume en quittant parents, femmes et enfants, en laissant leur apprentissage « tout cela dans un » esprit de libertinage ». Certains, dit-il, se font mendiants tandis que d’autres « s’établissent dans des pays étrangers où ils trompent des femmes qu’ils épousent au préjudice des femmes légitimes qu’ils ont laissées en France ». Il ne souhaite certainement pas voir partir des gens susceptibles d’être enrôlés dans une armée ennemie, ce qui se fait couramment. En conséquence de quoi il demande, dès 1665, que ces pèlerins ne sortent du royaume que dûment autorisés par des papiers officiels. Sans doute pas trop obéi, il renouvelle ces obligations en 1671 et 1686, tant ils sont nombreux. Ces réglementations sont renouvelées par le Régent en 1717 puis durcies encore par le Roi Louis XV en 1738. Certains ont maille avec la police qui pourchasse les errants, parfois même ceux qui sont munis de tous les papiers nécessaires. On colporte en effet partout que certains pèlerins, même munis de passeports « n’en sont pas moins de vrais brigands ». La peur du pauvre et de l’étranger grandit avec la dureté des temps. Quelle place occupent les pèlerins de Compostelle dans ces masses errantes ? De l’examen des comptabilités hospitalières de Dax ou Pau, il ressort que quantité de ces pèlerins ne savaient même pas donner le but de leur pèlerinage, le pourcentage des pèlerins déclarant aller à Saint-Jacques ne dépassant pas 15 %, presque toujours réunis en petits groupes et tous réduits à la mendicité.

                                                          Du Guide du pèlerin à l’Itinéraire culturel

                                                          Les apports des érudits et des chercheurs

                                                          Les curés du XIXe

                                                          De nombreux abbés se sont intéressés à l’histoire de Compostelle et du pèlerinage. L’abbé Pardiac est un de ceux-ci. Dans un ouvrage paru en 1863, publié à Bordeaux, il mentionne le souvenir d’un pèlerin vivant encore à Moissac en 1830. « Souvenirs […] comme les miettes précieuses qu’il faut recueillir, de précieux débris qui rappellent les festins du cœur et de l’esprit les plus suaves, pour quiconque ne vit pas seulement de pain.2 ». Pour lui, c’en est bien fini du pèlerinage, ce pèlerin moissagais était le dernier représentant d’une race à jamais disparue. Mais c’est l’abbé Daux, historiographe du diocèse de Montauban, qui est le plus connu des curés érudits du XIXe ayant diffusé la nostalgie du pèlerinage sans imaginer qu’il renaîtrait. En 1898, il récapitule des travaux antérieurs et rassemble des Souvenirs historiques, anecdotiques et légendaires sur les chemins de Compostelle, il établit une carte routière des quatre grandes voies déduites du dernier Livre du Codex. Son intention « n’est pas d’entraîner à ce lointain pèlerinage, même avec le confort d’un wagon capitonné » mais de « fixer les souvenirs du vieux monde qui s’en va3 »…comme il l’écrit dans la préface de l’édition de l’année 1909, une année de « grand Jubilé » à Compostelle. L’abbé Daux déplorait l’oubli dans lequel se trouvait ce pèlerinage malgré la « recognition des reliques » faite par Léon XIII en 1884. Sans doute a-t-il contribué au-delà de toutes ses espérances secrètes à faire naître le pèlerinage contemporain. En 1899, il publie Les chansons des pèlerins de Saint-Jacques, puis Le pèlerinage à Compostelle et la confrérie des pèlerins de Monseigneur Saint-jacques de Moissac en Quercy. Son œuvre comprend en fait beaucoup d’emprunts à ses prédécesseurs. Ceux qui lui rendent hommage englobent, sans le savoir, plusieurs de ses confrères curés et érudits de la fin du XIXe qu’il n’a malheureusement pas tous cités.

                                                          • 2   Abbé Pardiac, Histoire de saint Jacques le Maje(...)
                                                          • 3  Daux, (Camille, abbé), Sur les chemins de Compos(...)

                                                          Léopold Delisle

                                                          En 1866, Léopold Delisle, archiviste paléographe, découvre dans un manuscrit de la Bibliothèque Nationale la mention du voyage à Compostelle de l’évêque du Puy Godescalc en 951. Il publie cette découverte dans les annales de la société savante du Puy4. Elle contribuera plus d’un siècle plus tard à faire du Puy-en-Velay le point de départ privilégié des marcheurs qui prennent le chemin de Compostelle. Au moment de sa publication, l’information passe inaperçue. Le pèlerinage de Galice est tombé en désuétude et personne ne pense qu’il renaîtra et que le Puy puisse jouer un rôle dans son renouveau. Godescalc a été oublié de même que la place du Puy dans la légende de Compostelle.

                                                          • 4  L. Delisle, Recherches sur l’ancienne bibliothèq(...)

                                                          Comment est né le Guide du pèlerin ?

                                                          Aujourd’hui chacun connaît le livre de Jeanne Vielliard, intitulé par elle le Guide du pèlerin, sur lequel repose toute l’histoire contemporaine du pèlerinage à Compostelle. D’où vient-t-il ?

                                                            Un document redécouvert au XIXe sicle

                                                            Le Codex Calixtinus et son dernier Livre restèrent largement méconnus pendant sept siècles, contrairement aux récits de miracles, à la Translation et au Pseudo-Turpin qui, eux, furent très connus en Europe, souvent rassemblés dans des manuscrits intitulés Livre des miracles. Il fallut attendre 1882 pour que le Codex soit exhumé des archives de la cathédrale, dans le cadre des études entreprises au moment de la reconnaissance officielle du corps de saint Jacques à Compostelle. A ce moment, le père Fita édite (en latin) le Livre IV, dans le but évident de relancer les pèlerinages vers Compostelle. L’opération réussit fort bien car ce texte excite l’imagination et l’intérêt de tous les latinistes d’Espagne et de la France du Sud-Ouest, en particulier des ecclésiastiques. Ainsi, par exemple, l’évêque de Montpellier n’hésite-t-il pas à publier l’intégralité de la lettre Deus Omnipotens envoyée dans tous les diocèses par le pape Léon XIII5 par laquelle il authentifie les reliques de saint Jacques à Compostelle

                                                            • 5  La semaine religieuse du diocèse de Montpellier,(...)

                                                            D’emblée et sans la moindre hésitation, ce Livre IV fut considéré comme un guide écrit à l’intention des pèlerins, en particulier sur la foi de sa première phrase. Il est censé avoir été, dit l’abbé Daux6, un « guide officiel » utilisé par les » caravanes » de pèlerins. Personne ne cherche à comprendre ni sa diffusion ni la cause de son insertion dans le manuscrit de Compostelle. Dès sa parution, des cartes ont été dressées à partir des quelques indications qu’il donne. A ce propos, Alexandre Nicolaï écrit en 1897, après avoir présenté une carte des chemins en Aquitaine :

                                                            • 6  Les Chemins de Compostelle, souvenirs historique(...)

                                                            « au sujet des chemins de Saint-Jacques il sera peut-être oiseux pour l’avenir de chercher à compléter davantage le réseau … ce sera sans grand intérêt car on ne fera que reconstituer le réseau des communications pendant le moyen âge7 ».

                                                            • 7   A. Nicolaï, Monsieur saint Jacques de Compostel(...)

                                                            Ce sage conseil n’a pas été suivi.

                                                              A l’origine de postulats erronnés

                                                              Dès l’édition du dernier Livre du Codex Calixtinus et sans la moindre étude critique, sont posés les postulats suivants :

                                                                - Depuis le Moyen Age, des millions de pèlerins sont accourus pour vénérer le tombeau de saint Jacques à Compostelle

                                                                  - Ces pèlerins marchaient au long de quatre routes créées pour eux.

                                                                    - Ils étaient reçus dans des établissements charitables eux aussi créés pour eux.

                                                                      Un grand nombre d’érudits se mirent donc à chercher ces fameux « chemins » et à tracer des cartes qui, notons-le, ne dépassaient pas encore l’Aquitaine. Pour retrouver les lieux capables d’abriter ces millions de personnes, il a fallu balayer large et c’est ainsi que tout lieu d’hospitalité, hôpital, commanderie, abbaye recevant des pèlerins, ou même de simples voyageurs, balisait un chemin de Compostelle. Avec force, on affirma que tout établissement portant le vocable Saint-Jacques avait forcément été fondé pour les pèlerins de Compostelle et que toute confrérie Saint-Jacques était une confrérie d’anciens pèlerins de Compostelle.

                                                                        Ces postulats, n’ont pas été remis en cause après la publication de la traduction de Jeanne Vielliard et hélas, ont encore cours aujourd’hui. Ainsi, sur la foi des affirmations de Joseph Bédier, le savant professeur Pierre Tisset8, en 1933, ne douta pas un instant de la position de Saint-Guilhem-le-Désert sur le chemin de Compostelle.

                                                                        • 8  L'abbaye de Gellone au diocèse de Lodève, des or(...)

                                                                        En 1884, Léon XIII publie la lettre apostolique Deus Omnipotens

                                                                        Entre 1825 et 1885, 100 pèlerins par an en moyenne ont été reçus à l'Hôpital des Rois Catholiques9. Compostelle sombrait dans l’oubli et perdait sa place de capitale au profit de La Corogne qui s’industrialisait. En 1879, l’archevêque de Compostelle entreprit des fouilles pour retrouver les restes de saint Jacques dont on disait qu’ils avaient disparu en 1589. Il découvre des restes humains, rapidement  identifiés comme ceux de l'apôtre et de ses compagnons. Les précieuses reliques sont retrouvées. Le Vatican est aussitôt saisi pour une reconnaissance officielle. Après s’être entouré des précautions d’usage et avoir consulté le Sacré Collège, le pape Léon XIII publie en 1884 la Lettre Apostolique ou Bulle Deus Omnipotens dans laquelle Il répond par l’affirmative à la question : »[…]la sentence portée par le Cardinal archevêque de Compostelle sur l'identité des reliques […] qu'on dit être de saint Jacques le Majeur apôtre et de ses disciples Athanase et Théodore, doit-elle être confirmée dans le cas et pour le but dont il s'agit ? ». En 1886 la crypte de la cathédrale est ouverte et un reliquaire y est, pour la première fois dans l’histoire de Compostelle, proposé à la vénération des pèlerins. Dix ans plus tard le nombre de pèlerins a doublé. Léon XIII a sauvé Compostelle.

                                                                        • 9  Calculé à partir des informations de C. Pugliese(...)

                                                                        Dans la crypte de la cathédrale de Compostelle, urne contenant des ossements reconnus en 1879 comme ceux de saint Jacques et de ses compagnons

                                                                          La première erreur a consisté à tout vouloir expliquer par le chemin de Compostelle. Ce fut celle des débuts du XXe siècle dont Bédier et Mâle fournissent les exemples les plus célèbres. Après la parution du Guide du pèlerin vint la recherche des chemins à partir d’indices considérés a priori comme des balises des chemins. Ensuite, tout ce qui portait le vocable Saint-Jacques fut attribué à Compostelle et tout pèlerin fut compris comme pèlerin de Compostelle. C’est ainsi que la tour Saint-Jacques à Paris, fut considérée comme la première et la plus haute des bornes du chemin, sans égard pour son histoire propre.

                                                                            Un des fondateurs de la Société, professeur à la Sorbonne, fournit un modèle de l’enthousiasme coupable qui s’est emparé de bien des érudits qui se sont intéressés à Compostelle. En 1958, Elie Lambert constate que le Guide est incomplet et que beaucoup de sanctuaires importants n'ont pas été mentionnés

                                                                              « … comme pour Rome tous les chemins conduisaient à Compostelle. Il ne saurait y avoir de meilleure preuve de l’importance considérable du pèlerinage de Galice dans la vie générale de notre pays … les indications qu’on y trouve sont loin d’être complètes et ne sauraient suffire pour bien étudier l’extraordinaire mouvement qui conduisit vers la Galice la foule énorme des pèlerins » 

                                                                                Il s'emploie à compléter le Guide et publie, lui-aussi, une carte. Cet enthousiasme a ensuite quitté le camp des érudits pour se répandre dans celui beaucoup plus important, et encore moins critique, des pèlerins et des journalistes ce qui en a amplifié l’ampleur. Ceci faisait écrire, à un observateur sceptique : « les historiens dès qu’ils parlent de Compostelle s’enivrent d’hyperboles10 ». Mais il ne suffit pas de parler d’histoire pour être historien. Et il a manqué de vrais historiens pour s’intéresser à Compostelle toujours abordée sous l’angle de l’art, de la littérature ou du patrimoine. Il a fallu attendre 1996 pour qu’une thèse d’histoire soit consacrée à ce sujet dans l’université française11 mais dès le colloque organisé à Bamberg en 1988, des voix s’étaient élevées pour dénoncer ces erreurs. La plupart d’entre elles se sont tues, écrasées par le conformisme du discours politique convenu.

                                                                                • 10  O. Ricaud, op. cit.
                                                                                • 11  D. Péricard-Méa, Compostelle et cultes de saint(...)

                                                                                D’une liste de sanctuaires aux cartes des chemins

                                                                                Reprenant en 1900 la carte de Nicolaï, l’abbé Daux fait remonter jusqu’à Paris la route partant de Tours. Dans la région qu’il connaît bien, le sud de la Garonne, il multiplie les routes qu’il déclare principales ou secondaires. En 1937, Francis Salet reprend cette même technique pour l’ensemble de la France et fait peindre aux murs du Musée des Monuments Français à Paris une immense carte des « chemins de Saint-Jacques ».

                                                                                  A partir de 1960, René de La Coste-Messelière assure la véritable promotion du Guide du pèlerin en lui consacrant des dizaines d’articles. Inspiré par les cartes précédentes, il en fait dessiner une autre, en 1965 qu’il complète en y plaçant une kyrielle d’hôpitaux, aumôneries, etc., tous les établissements charitables sous le vocable Saint-Jacques et même, emporté par son élan, tous ceux qui mentionnent qu’ils reçoivent des pèlerins. Il est à l’origine de la pose d’une plaque au bas de la tour Saint-Jacques à Paris, tour qu’il définit comme « la première borne haute de cinquante-huit mètres qui marque le point de départ vers Compostelle ». Première flèche jaune du balisage, bientôt suivie de millions d’autres, plus nombreuses que les pèlerins. Faisant fi du fait que le Guide fut inconnu en France au Moyen Age, les médias ont fini par imposer ces villes comme points de rassemblements en tête de chemins présentés comme historiques. Sur la base de ce travail, un artiste établit au début des années 1970 une fausse carte à l’aspect ancien, datée de 1648.

                                                                                    carte_1648

                                                                                      Cette carte est doublement fausse, elle n’est pas de 1648 mais de 1970, elle ne représente pas des chemins de Compostelle. Elle est néanmoins diffusée par tous les Musées nationaux.

                                                                                        Des initiatives politiques, individuelles et associatives

                                                                                        Saint Jacques apôtre est un saint ancré dans la conscience des Espagnols. Il est populaire mais aussi vénéré solennellement par les autorités publiques chaque année. Cette caractéristique de la vie espagnole a été utilisée à plusieurs reprises dans l’histoire pour créer ou renouer des liens entre la France et l’Espagne.

                                                                                          Des initiatives françaises

                                                                                          En 1934, des intellectuels français créent l’association France-Espagne, sous le haut patronage de M. Edouard Herriot et de M. l’ambassadeur d’Espagne. Elle a pour but, selon ses statuts,

                                                                                            « le développement des relations intellectuelles, artistiques et économiques entre la France et la République espagnole ainsi que l’étude, dans un esprit de concorde et d’amitié, de toutes les questions pouvant intéresser réciproquement les deux nations ».

                                                                                               Sa première action est l’organisation d’un pèlerinage à Compostelle avec le soutien du ministère des Affaires Etrangères. Voici un extrait du rapport du consulat de France à la Corogne :

                                                                                                « Excursion d’intellectuels français en Galice, …Excursion présidée par le sénateur ex-ministre Mario Roustan et Jean Camp, agrégé d’université, composée d’une quarantaine d’excursionnistes distingués … Les ayuntamiento se sont partout fait un plaisir de réserver aux visiteurs un accueil des plus chaleureux. Ils venaient en dernier lieu de Santiago de Compostelle après avoir parcouru les principales villes de la Galice12 » 

                                                                                                • 12  AMAE, Madrid, 1934

                                                                                                L’année 1938 voit l’organisation d’un autre grand pèlerinage à Compostelle Charles Pichon, journaliste à l’Echo de Paris, devenu président du comité France-Espagne organise un pèlerinage de 300 personnes à Compostelle. C’est le premier grand pèlerinage contemporain. Il raconte lui-même bien plus tard :

                                                                                                  «la guerre civile sévissait alors en Espagne, mais son issue ne faisait pas de doute … se détache soudain un nom prestigieux, auréolé de la brume dorée des plus anciennes histoires, Compostelle ! ».

                                                                                                    Dans les archives du ministère des Affaires étrangère, pour l’Ambassade de Madrid, figure une lettre manuscrite en date du 9 octobre 1939, signée Charles Pichon, sur papier à en-tête « Pèlerinage national Saint-Louis aux sanctuaires d’Espagne ». En exergue, une citation imprimée de S. Em. le Cardinal Verdier : 

                                                                                                      « Allez dans ces pays enchanteurs porter le baiser de la France Catholique à la Catholique Espagne. L’archevêque de Paris vous accompagne de ses souhaits les plus affectueux et, de toute son âme, il vous bénit  ».

                                                                                                        Le destinataire est inconnu. A cette époque l’ambassadeur de France en Espagne est le maréchal Pétain. C’est avec son successeur que la « propagande catholique » proposée par Charles Pichon s’organisera.

                                                                                                          1938, Pie XI accorde une année sainte exceptionnelle

                                                                                                          Compostelle est le lieu du grand pèlerinage annuel au saint patron du pays. La cérémonie traditionnelle du 25 juillet revêt toujours une grande importance mais le nombre de pèlerins reste modeste. Pendant le second Congrès national de 1932 des Jeunesses d’Action Catholique Espagnole fut prise la décision d’organiser le troisième Congrès de l’association à Compostelle pendant l’Année Sainte de 1937. En février 1936, Manuel Aparici, son président, est reçu par le Pape Pie XI auquel il expose le projet d’un pèlerinage de 100 000 jeunes à Compostelle pour l’année 1937, mais en juillet 1936 éclate la guerre civile espagnole. La revue Signo, organe de l’association, rapporte :

                                                                                                            « Sur l’Espagne pesait une menace. Les fils des ténèbres prétendaient lui arracher son esprit. Ils voulaient faire de l’Espagne une main ensanglantée qui, avec la Russie, prendrait en tenaille l’Europe et le monde entier et étranglerait la civilisation chrétienne13 ».

                                                                                                            • 13  Site Internet de l’association Signo

                                                                                                            1937 voit, malgré la guerre civile, la reprise de l'ancienne coutume de l'offrande à saint Jacques qui avait été supprimée par la République. A l’approche de la fête de saint Jacques, le 15 juillet 1937, Manuel Aparici publie une formule de vœu de pèlerinage adressée à tous les jeunes :

                                                                                                              « Je promets d’aller en pèlerinage jusqu’à ton tombeau en Compostelle quand dans la splendeur du triomphe de l’Espagne se lèvera le jour de la paix ».

                                                                                                                C’est dans ces circonstances que le Pape Pie XI décide de prolonger l’Année Sainte jusqu’à 1938 en espérant la fin de la guerre. La revue Signo relate :

                                                                                                                  « A la demande du Cardinal Gomá, de nos prélats et de la Jeunesse de l’Action Catholique Espagnole, Sa Sainteté le Pape Pie XI donne à l’Espagne une preuve d’amour exceptionnelle. Pour la première fois dans l’histoire se prolonge l’Année Sainte de Compostelle. C’est une remarquable distinction. C’est une réponse paternelle à une demande pleine de foi. Sa Sainteté élargit l’Année Sainte 1937 à 1938 afin que, si la guerre prend fin, les jeunes de l’Action Catholique Espagnole puissent réaliser leur souhait le plus cher, mais la paix n’est pas encore arrivée ».

                                                                                                                    La guerre civile ne prend fin qu’en 1939. Devant l’impossibilité de réaliser un véritable pèlerinage comme il était envisagé pour 1938, les journées du 24 et 25 juillet sont marquées par une simple veillée de prière. Toujours selon la revue Signo :

                                                                                                                      « Le président national de l’Action Catholique, Manuel Aparici, lance un appel aux jeunes catholiques hispano-américains pour qu’ils se joignent à la jeunesse espagnole dans cette marche de pénitence. Le jour de la fête de saint Jacques en 1938, avec les jeunes espagnols, étaient présents à la vigile de prière des jeunes d’El Salvador, du Guatemala et d’autres pays de l’Amérique latine».

                                                                                                                        La veillée aurait réuni environ cent cinquante participants. Le pèlerinage des jeunes a finalement eu lieu à l’occasion de l’année sainte 1948

                                                                                                                          1938, Saint Jacques au service de Franco et le Guide du pèlerin

                                                                                                                          Avec la guerre civile en Espagne, saint Jacques est enrôlé pour un nouveau combat contre des Infidèles. Il s’agit cette fois du communisme athée. Galicien, le général Franco fait ouvrir les archives de Compostelle et encourage leur étude ce qui devait raviver le sentiment national espagnol pour une lutte contre un nouvel ennemi de la Chrétienté, le communisme qui prenait la place de l’envahisseur sarrasin. La politique entre en jeu. Franco se fait représenter en vaillant chevalier médiéval, surmonté de saint Jacques Matamore.

                                                                                                                            Image1

                                                                                                                              Franco et saint Jacques Matamore, peinture murale de Reque Meruvia, Archives générales militaires, Madrid

                                                                                                                                C’est dans ce contexte qu’en 1938, intervient Jeanne Vielliard qui donne le titre de Guide du pèlerin à sa traduction du dernier Livre du Codex Calixtinus. Pourtant diplômée de l’Ecole des Chartes, elle ne pensa pas plus que les autres à étudier sa diffusion.

                                                                                                                                  Cette même année 1938, Compostelle prit une nouvelle dimension, des pèlerins songeant à y revenir pour recréer des liens entre deux nations européennes séparées par la guerre civile en Espagne. Charles Pichon, journaliste à l’Echo de Paris, obtient du gouvernement français l’autorisation d’emmener sept autocars, sous la conduite des autorités espagnoles. Vingt-cinq ansaprès, il se souvient14 :

                                                                                                                                  • 14  Compostelle, bulletin de la Société des amis de(...)

                                                                                                                                  « C’était l’été 1938. La guerre civile sévissait alors en Espagne, mais son issue ne faisait pas de doute pour ceux qui jetaient sur la carte des opérations un œil clair. Et parmi eux, les hispanisants, les amis de l’Espagne, se posaient des questions sur l’avenir des relations franco-espagnoles au lendemain de la décision militaire… se détache soudain un nom prestigieux, auréolé de la brume dorée des plus anciennes histoires, Compostelle ! ».

                                                                                                                                    Dans les années sombres

                                                                                                                                    Vint la guerre en France. Durant toutes les années de guerre, Charles Pichon s’est ensuite efforcé de promouvoir des pèlerinages comme symboles de Paix entre peuples européens en guerre. Il n’était pas le seul. Tous les intellectuels français qui avaient travaillé avec l’Institut français de Madrid se sentaient concernés.

                                                                                                                                      Les relations avec l’Eglise d’Espagne permettaient de contrer l’influence allemande auprès d’un corps social plus facile à sensibiliser à la critique du nazisme antichrétien. Compostelle ne fut pas le seul pèlerinage utilisé pour ces relations. Plusieurs projets délirants de  pèlerinage international pour la paix visitant divers sanctuaires en Italie, France et Espagne sont échafaudés par Charles Pichon. Dans la période de guerre que vit la France ils ne peuvent aboutir. Deux pèlerinages verront néanmoins le jour. Le premier, en mai 1940, un pèlerinage à Notre-Dame du Pilar, à Saragosse, conduit par le cardinal Suhard dont l’ambassade rend compte en ces termes :

                                                                                                                                        « [ …] les pèlerins qui ont défilé dans les principales artères de la ville ont reçu un accueil enthousiaste de toute la population. Des cris Vive la France et Vivent les Français fusaient de toute part [ …] le Cardinal Suhart, archevêque de Paris précédait la procession et bénissait la foule avec une telle majesté dans l’allure et une telle bonté dans le regard que la foule entière l’acclamait… La Phalange germanophile qui voulait saborder cette manifestation a été priée officiellement de se tenir tranquille et 800 gardes assuraient l’ordre. Deux personnalités de Saragosse n’ont pas craint de se compromettre [ …].Remerciements à l’abbé Boyer du Mas, du ministère de l’information et le maire de Pau. [ …]dès le lendemain, protestations officielles de l’Ambassade d’Italie et de celle d’Allemagne[ …]. Le Gouvernement espagnol décommande une seule réception officielle, celle de la fête de la jota. ».

                                                                                                                                          En 1941 un pèlerinage est organisé pour le 8 septembre à Notre-Dame de la Peña. Il est annoncé ainsi par l’Agence Havas, le 30 août 1941 :

                                                                                                                                            « Le Maréchal t procédera lundi à l’hôtel du Parc, à la remise d’un drapeau qui partira prochainement pour l’Espagne. Ce pèlerinage qui sera organisé par le comité de Saint Louis et Saint Ferdinand comprendra, outre les personnalités parmi lesquelles [ …] de l’Académie française et 30 jeunes gens et jeune filles, dirigeants des Mouvements de la Jeunesse de la Révolution Nationale. Ce drapeau reproduit l’image des deux rois Soldats qui étaient cousins germains, saint Louis et saint Ferdinand. » 

                                                                                                                                              Prévus parmi les personnalités, l’évêque coadjuteur de Toulouse et Charles Pichon sont refoulés à la frontière. L’ambassade rend compte en ces termes : « [ …]accueil inattendu par son empressement et sa cordialité que les formations des jeunesses phalangistes et catholiques ont fait à leurs camarades français. ».

                                                                                                                                                calice_Pétain

                                                                                                                                                  Le ciboire offert par le Maréchal Pétain

                                                                                                                                                    Enfin un dernier pèlerinage des années de guerre a été organisé en 1943 auquel ne participèrent que des français résidant en Espagne, conduits par l’ambassadeur de France. Depuis Vichy, le maréchal Pétain l’envoie porter à Compostelle un ciboire d’argent massif qu’il offrait à la cathédrale (ce ciboire, dû à la maison Puiforcat, est encore dans le Trésor de la cathédrale)15. Et l’Ambassadeur conclut :

                                                                                                                                                    • 15  » Ofrenda del Jefe del Estado francés al Apostol(...)

                                                                                                                                                    « Ces opérations resteront bien modestes au regard de l’ensemble des questions du ressort de cette ambassade mais elles ont sans doute marqué des esprits16.

                                                                                                                                                    • 16  AMAE, Madrid,

                                                                                                                                                    Succession et continuité

                                                                                                                                                    En 1948 qui est une année sainte, la réouverture des frontières permet de répondre à l’invitation de l’Action catholique espagnole qui souhaite y réunir 100 000 jeunes dans un pèlerinage pour la paix. Selon la revue SIGNO, plus de 60 000 jeunes pèlerins sont arrivés à Compostelle à pied ou dans les 900 camions qui les ont transportés. A partir de 1948, commémorations et pèlerinages se succèdent.

                                                                                                                                                      En 1950 est fondée à Paris, la « Société des amis de Saint-Jacques », qui regroupait ces intellectuels catholiques hispanisants. Le premier président est Jean Babelon, conservateur à la Bibliothèque Nationale. Jeanne Vielliard en fait également partie et Charles Pichon figure parmi les membres du Conseil d’Administration. L’action d’intellectuels catholiques français issus des milieux diplomatiques va donc se prolonger au sein de cette association en lien avec des universitaires. Parmi les membres d’honneur on peut noter la présence de Monseigneur Martin, l’ancien évêque du Puy, devenu archevêque de Rouen, Paul Guinard, directeur de l’Institut français de Madrid, Maurice Legendre, ancien conseiller culturel de l’ambassade jusqu’en 1943. L’année 1951 est celle du millénaire du voyage de Godescalc, évêque du Puy. Mgr Blanchet, recteur de l'Institut Catholique de Paris conduit un pèlerinage organisé par Charles Pichon. Il est parti de la tour Saint-Jacques dont on croyait à l’époque qu’elle était un point de départ de pèlerins. En 1954, à l’occasion de l’année sainte, le Mouvement international pour la paix Pax Christi organise un important pèlerinage auquel participe son président Mgr Feltin, archevêque de Paris, accompagné d’une importante délégation. La presse nationale française s’en fait l’écho en publiant des extraits des discours appelant à la lutte contre le communisme. En 1962, la célébration solennelle du millénaire de la consécration de la chapelle de Saint-Michel l’Aiguilhe est une occasion de resserrer les liens entre Compostelle et Le Puy. Le cardinal archevêque de Compostelle préside la cérémonie.

                                                                                                                                                        Avec René de La Coste-Messelière, l’emballement collectif

                                                                                                                                                        Les fondateurs de la Société sont rejoints quelques années après sa création, par le marquis René Frottier de La Coste-Messelière, qui devient président en 1978, à la mort de Jean Babelon. L’année sainte 1965 est celle d’une véritable explosion d’initiatives de la Société des amis de Saint-Jacques sous son impulsion. La principale manifestation est une grande exposition aux Archives Nationales, Pèlerins et chemins de Saint-Jacques en France et en Europe, pour laquelle tous les services d’archives départementales de France ont été mobilisés pour une enquête nationale. Elle montre pour la première fois au public plus de 700 objets des collections nationales et connaît un très grand succès. La même année sont organisées des chevauchées internationales vers Compostelle et la participation aux manifestations à Compostelle. L’Espagne s’associe aux cérémonies organisées à Paris et offre à la ville une plaque commémorative apposée sur la tour Saint-Jacques. Celle-ci devient la preuve qu’une erreur historique peut être durablement gravée dans le marbre car les historiens n’ont jamais pu prouver l’hypothèse de l’époque faisant de ce lieu un lieu de rassemblement de millions de pèlerins en partance vers Compostelle. Les pèlerins modernes s’y retrouvent pour le départ et le café restaurant le Saint-Jacques appose son cachet sur les carnets de pèlerins. De façon anecdotique on note, pour cette année 1965, que le bulletin de la Société annonce « qu’un membre de l’association part du Puy à pied ». Le pèlerinage à pied ne redeviendra vraiment d’actualité qu’un quart de siècle plus tard mais l’élan est lancé et son promoteur consacrera le reste de son existence à la promotion de Compostelle et à sa reconnaissance européenne. Il tentera, sans succès, de rassembler sous la houlette de la Société les associations de pèlerins qui se créent en France et engagera des actions de recherche en particulier en histoire pour valider ses hypothèses sur les chemins en France. C’est à lui que l’on doit la formalisation des journées de la France à Compostelle et l’idée de faire de Compostelle un symbole européen.

                                                                                                                                                          Il fut, jusqu’à sa mort, le personnage-clé de la promotion des chemins en France et en Europe. Dans un enthousiasme coupable, en 1967, il déclarait, lors d’une exposition commémorant le 300e anniversaire de l’hôpital de Cadillac-sur-Garonne17 :

                                                                                                                                                          • 17  Hôpitaux et confréries de pèlerins de Saint-Jacq(...)

                                                                                                                                                          « Depuis le Moyen Age, la dévotion à la tombe de saint Jacques a jeté sur les routes des millions d’hommes et de femmes… Il fallait pourvoir aux besoins de ces foules… Ainsi naquirent des établissements tenant de l’hospice, du gîte d’étape et de l’hôpital, formant un véritable réseau hospitalier et constituant des éléments fondamentaux de l’histoire des hôpitaux… Ce réseau hospitalier qui trouve son origine dans le pèlerinage de Compostelle couvre toutes les contrées qui forment aujourd’hui les pays occidentaux… Il devient particulièrement dense des pays de Loire jusqu’à la Galice »

                                                                                                                                                            Pas plus que Jeanne Vielliard, cet ancien élève de l’Ecole des Chartes n’a jamais songé à faire une étude critique du Guide du pèlerin qu’il a d’emblée accepté comme tel et dont il disait qu’il était « la source de tout ».

                                                                                                                                                              Les mouvements de 1968, avec les idées de retour aux racines, font redécouvrir les vertus de la campagne et de la marche à pied. La Fédération Française de Randonnée Pédestre publie en 1972 le premier fascicule Le Puy-Aubrac du sentier de Saint-Jacques. Là encore le tracé en a été défini non pas en retrouvant les routes médiévales mais en joignant d’un trait les chapelles Saint-Jacques, les statues, les coquilles… et les aubergistes qui acceptaient de recevoir des pèlerins (plutôt considérés comme des parasites à cette époque). Vinrent le choc pétrolier de 1973 et les premiers chômeurs, suivis par les premières mises à la retraite anticipée. Ils ont certainement contribué à grossir les rangs des marcheurs et des baliseurs de chemins… C’est ensuite une succession de dates qui mène directement à l’engouement actuel.

                                                                                                                                                                En 1977, deux journalistes Pierre Barret et Jean-Noël Gurgand entreprennent un pèlerinage à Compostelle depuis Vézelay. L’année suivante, leur livre Priez pour nous à Compostelle, est un succès qui lance la médiatisation du pèlerinage. La quatrième de couverture de cet ouvrage sera reprise par toute la presse, propageant des idées qui deviendront des certitudes.Ce livre reste un des meilleurs livres sur le pèlerinage bien qu’il ne soit pas à jour du point de vue historique. A partir de 1981, la Galice nouvellement autonome œuvre à la renaissance du pèlerinage

                                                                                                                                                                  En 1982, Jean-Paul II se fait pèlerin de Saint-Jacques

                                                                                                                                                                  En 1982, l’année suivant l’autonomie de la Galice, le pape Jean-Paul II se fait lui-même pèlerin de Compostelle. Dans le discours qu’il prononce à l’occasion de ce pèlerinage il souligne le caractère privilégié de Compostelle pour la jeune Europe et lui lance un vibrant appel pour qu’elle retrouve ses racines chrétiennes : 

                                                                                                                                                                    « … ô vieille Europe je te lance un cri plein d’amour : retrouve toi toi-même, sois toi-même, découvre tes origines, renouvelle la vigueur de tes racines, revit ces valeurs authentiques qui couvrirent de gloire ton histoire et firent bénéfique ta présence dans les autres continents. »

                                                                                                                                                                      En 1989, Jean-Paul II donne un nouvel élan au pèlerinage à Compostelle en y conviant les Jeunes pour les quatrièmes Journées Mondiales de la Jeunesse.

                                                                                                                                                                        Une initiative espagnole qui conduit au symbole européen

                                                                                                                                                                        L’idée de faire de Compostelle un symbole européen était dans les esprits, en particulier sous l’impulsion de René de la Coste-Messelière. Mais la dynamique européenne en faveur des chemins de Compostelle a été lancée en 1982 par l’association espagnole Amigos de los Pazos.

                                                                                                                                                                          La demande des Amis des châteaux

                                                                                                                                                                          Dans un projet de recommandation adressé au président de l’Assemblée Parlementaire du Conseil de l’Europe cette association propose de : reconnaître le Chemin de Saint-Jacques comme un « bien culturel commun de l'Europe » et d'élaborer un plan d'action en faveur du chemin de Compostelle. Voici le texte de la lettre du Président de l'Association Amigos de los Pazos au Président de l'Assemblée (10 mars 1982)

                                                                                                                                                                            « L'Association des Amigos de los Pazos (amis des châteaux) est un organe s'occupant de la défense du patrimoine artistique qui, en reconnaissance de ses activités, a été déclaré d'« utilité publique » par le Gouvernement espagnol. Depuis 1980, cette association a mené une campagne active en faveur de Saint-Jacques-de-Compostelle et de son chemin, ce qui a permis la mise en chantier de onze projets de restauration de monuments et la commande d'un plan d'urbanisme pour Saint-Jacques. Les Amigos de los Pazos, estimant que le Chemin de Saint-Jacques revêt une dimension internationale et constitue un bien commun à tous les Européens car il fait partie de leur patrimoine artistique et religieux, constitue un moyen de communication entre tous les peuples d'Europe et occupe même d'importantes pages de leur histoire, s'adressent à vous afin qu'en votre qualité de Président de l'Assemblée parlementaire du Conseil de l'Europe, vous portiez cette demande à la connaissance de la commission compétente, ce qui permettra après l'élaboration d’un rapport sur ce sujet, son examen en séance plénière par l'Assemblée. Nous demandons à cette Assemblée : de reconnaître le Chemin de Saint-Jacques comme un »bien culturel commun de l'Europe» en raison de la richesse de son patrimoine artistique des valeurs spirituelles qu'il incarne et du fait qu'il a constitue un des premiers éléments de communication entre les peuples d’Europe ; de recommander aux Etats membres de procéder à la restauration des monuments jalonnant le chemin qui le nécessitent ; de recommander aux Etats membres d'encourager la réalisation d'études et de recherches consacrées au Chemin de Saint-Jacques et la diffusion des valeurs qu'il incarne18. » 

                                                                                                                                                                            • 18  Assemblée Parlementaire du Conseil de l’Europe,(...)

                                                                                                                                                                            Un intérêt pour les itinéraires internationaux de pèlerinage

                                                                                                                                                                            L'Assemblée Parlementaire du Conseil de l'Europe soumit la question à la Commission de la culture et de l'éducation. Celle-ci présenta un projet de recommandation (doc. 5196) en mars 1984. Le 28 juin 1984, dans sa trente-sixième session ordinaire, la Commission Permanente agissant au nom de l'Assemblée, adopta la recommandation 987 relative aux itinéraires européens de pèlerinage. Ce document ne cite ni étude ni consultation d'historiens à l'appui des nombreuses affirmations qui ont orienté ses propositions. Il mit en évidence la place particulière du chemin de Saint-Jacques et recommanda de « s'inspirer de son exemple comme point de départ d'une action relative à d'autres itinéraires de pèlerinage ». L’exposé des motifs de cette recommandation montre le rôle important joué par les autorités espagnoles, relayées par la Société des amis de Saint Jacques de Paris, au profit des chemins de Compostelle. Mais elle souligne néanmoins l'intérêt de la Commission pour « d'autres lieux et d'autres routes de pèlerinage ». En voici des extraits :

                                                                                                                                                                              « [ …] en s'inspirant de l'exemple du chemin de Saint-Jacques-de-Compostelle, l’Assemblée recommande :
                                                                                                                                                                              d'encourager une coopération entre les Etats membres […] préserver les itinéraires internationaux de pèlerinage
                                                                                                                                                                              une action concertée en vue de faire figurer les itinéraires les plus significatifs et leurs monuments sur le répertoire du Patrimoine mondial de l'UNESCO
                                                                                                                                                                              de demander aux gouvernements des Etats membres d'encourager les villes situées sur des routes de pèlerinage à coopérer à des activités communes
                                                                                                                                                                              de promouvoir le tourisme culturel le long de ces itinéraires [ …]
                                                                                                                                                                              d’autoriser l'utilisation d'un emblème spécial du Conseil de l'Europe par les villes et les institutions qui participent à la sauvegarde et à la promotion des itinéraires de pèlerinage. »

                                                                                                                                                                                Il faudra attendre 1987 pour que soit précisée la notion d'Itinéraire culturel Européen dans une déclaration politique et 1989 pour qu’un premier congrès scientifique soit organisé sur le thème des Chemins de Saint-Jacques de Compostelle. Ce congrès arrivait trop tard pour que les voix des scientifiques soient écoutées. Entre temps une importante manifestation internationale en l’honneur de l’Espagne entrant dans l’Europe institutionnelle avait appelé l’attention sur Compostelle.

                                                                                                                                                                                  Le festival Europalia de 1985

                                                                                                                                                                                  En 1985, à la veille de l’entrée de l’Espagne dans le Marché Commun, le festival Europalia qui a lieu tous les deux ans depuis 1969 est consacré à ce pays. Dans ce cadre, une importante exposition est organisée à Gand sous le titre : SANTIAGO de COMPOSTELA, 1000 ans de Pèlerinage Européen. Plus de 600 pièces y sont exposées couvrant tous les aspects du pèlerinage compostelan, depuis les recherches archéologiques jusqu’aux témoignages les plus divers du culte rendu à saint Jacques. Le catalogue de l’exposition, de près de 500 pages, présente de nombreuses illustrations et une abondante documentation. Il comprend également seize articles présentant l’état des connaissances dans les différents domaines relatifs au pèlerinage. Tout ce qui a été dit ou écrit sur le pèlerinage depuis 20 ans s’y trouve officialisé et des clichés se trouvent confirmées : Compostelle n’a cessé de drainer des nuées de fidèles, les villes du chemin organisèrent un réseau serré de refuges, Compostelle creuset de la civilisation européenne, Compostelle carrefour d’échanges et d’idées. Néanmoins des idées nouvelles apparaissent : il y a des reliques de saint Jacques ailleurs qu’à Compostelle ; l’histoire et de la légende sont intimement mêlées dans le discours sur Compostelle et son pèlerinage ; les transports par mer, débarquant à La Corogne leurs contingents de pèlerins ont eu de l’importance. Ce document amorce aussi une réflexion sur les chemins. En cette même année 1985, est mis en place par le Conseil de l'Europe un comité d'experts dont tout le travail, très influencé par René de La Coste-Messelière, est basé sur le Guide du pèlerin

                                                                                                                                                                                    Les chemins de Compostelle seul itinéraire de pèlerinage reconnu

                                                                                                                                                                                    Le 23 octobre 1987, les chemins de Compostelle sont solennellement déclarés « Premier Itinéraire Culturel Européen du Conseil de l'Europe ». Voici un extrait de la déclaration solennelle faite à cette occasion :

                                                                                                                                                                                      « L’identité culturelle est, aujourd'hui comme hier, le fruit de l'existence d'un espace européen chargé de la mémoire collective et parcouru de chemins qui surmontent les distances, les frontières et les incompréhensions.
                                                                                                                                                                                      Le Conseil de l'Europe propose la revitalisation de l'un de ces chemins, celui qui conduisait à Saint-Jacques de Compostelle. Ce chemin, hautement symbolique dans le processus de construction européenne, servira de référence et d'exemple pour des actions futures. »

                                                                                                                                                                                        Le Conseil fait appel aux autorités, institutions et citoyens pour :

                                                                                                                                                                                          « 1. Poursuivre le travail d'identification des chemins

                                                                                                                                                                                            2. Etablir un système de signalisation

                                                                                                                                                                                              3. Développer une action de restauration et de mise en valeur du patrimoine architectural et naturel situé à proximité de ces chemins.

                                                                                                                                                                                                4. Lancer des programmes d'animation culturelle afin de redécouvrir le patrimoine historique, littéraire, musical et artistique créé par les pèlerinages à Saint-Jacques de Compostelle

                                                                                                                                                                                                  5. Promouvoir l'établissement d'échanges permanents entre les villes et les régions situées le long de ces chemins

                                                                                                                                                                                                    6. Stimuler, dans le cadre de ces échanges, la création artistique culturelle contemporaine. »

                                                                                                                                                                                                      Là se trouve le point de départ de l'extension contemporaine du pèlerinage et le tracé de nombreux itinéraires en Europe. Les intentions exprimées en 1984 par la Commission de la culture et de l’éducation n'ont pas été pas suivies d'effet pour les itinéraires de pèlerinage autres que Compostelle. Entre 1984 à 1987, les chemins de pèlerinage ont été réduits au « tout Compostelle » qui sévit encore aujourd'hui. Les visées initiales ont été dénaturées mais, nous le verrons, les esprits évoluent, fut-ce lentement.

                                                                                                                                                                                                        De l´itinéraire symbolique aux chemins balisés

                                                                                                                                                                                                        Alors qu’en 1984, la Commission de la Culture s’intéressait à tous les itinéraires de pèlerinages, en faisant seulement des chemins de Compostelle un modèle, la décision de 1987 reconnaît ce modèle comme « hautement symbolique ». Et simultanément elle crée un emblème spécial pour baliser des itinéraires qu’il reste à définir.

                                                                                                                                                                                                          logo_europ

                                                                                                                                                                                                            Le logo européen de balisage des chemins de Compostelle

                                                                                                                                                                                                              Sans le moindre souci d'authenticité, de nouvelles cartes furent tracées. Elles prolongeaient arbitrairement les quatre routes de France en amont par huit ou neuf routes européennes. Le caractère illusoire des cartes reconnu pour l'Aquitaine par Alexandre Nicolaï et pour la France par Elie Lambert l'est encore plus pour l'Europe. Le Conseil de l'Europe avait vu le caractère symbolique de ces chemins en faisant d'eux un « Itinéraire Culturel » immatériel mais simultanément il a défini un logo pour le balisage et encouragé la publication d'un guide et d'une carte conduisant à des actions de terrain sans base historique sûre. Les historiens qui à l'époque ont plaidé pour une méthodologie sérieuse dans la recherche des itinéraires n'ont pas été écoutés. Des tronçons entiers de ces chemins sont maintenant classés au titre de patrimoine mondial de l'humanité, au prétexte qu'ils sont historiques. Cette reconnaissance officielle est une manifestation contemporaine d'un comportement tout médiéval, du passage d'un mythe à la réalité. En effet, rien ne prouve que les quatre routes ni leurs prolongements n'aient jamais vu passer plus de pèlerins que les autres. Certes, Vézelay, Tours, Arles ou Le Puy, ont vu converger vers elles, à certaines dates, des foules de pèlerins venus honorer spécialement ici Marie-Madeleine, là saint Martin, là saint Trophime ou saint Césaire, là enfin une merveilleuse Vierge Noire. Mais l'histoire n'a jusqu'à présent livré aucune trace de grands départs pour Compostelle à partir de ces villes. Considérant les itinéraires, l'Europe a oublié les pèlerins bien réels qui les ont parcourus. Elle aurait pu susciter une grande étude aboutissant à une base de données sur les pèlerins de Saint-Jacques de Galice qui l'ont parcourue. Elle a laissé poser sa marque de façon désordonnée sur quantité de chemins qui n'ont rien à voir avec Compostelle.

                                                                                                                                                                                                                La lente maturation du pèlerinage contemporain

                                                                                                                                                                                                                Malgré les regards tournés vers Compostelle par toutes ces initiatives, le pèlerinage reste affaire de petits nombres de personnes dans les premières années suivant cette déclaration. Il faudra attendre l’année sainte 1993 pour voir le nombre de pèlerins enregistrés à Compostelle croître de façon considérable et atteindre presque les 100 000, puis 1996 pour dépasser 10 000 pèlerins dans l’année. On assiste ensuite à une expansion imprévue et continue du pèlerinage. L’inflation du nombre de pèlerins sur le Camino francès conduit à la redécouverte d’anciens chemins en Espagne et au Portugal pour gagner la Galice.

                                                                                                                                                                                                                  Mais le discours reste encore très largement orienté par Compostelle. Les médias ne s’intéressent qu’à ce qui plaît à leur lectorat et répètent inlassablement les mêmes histoires et les mêmes clichés. Peu de sanctuaires de pèlerinage anciens n’osent s’affirmer comme tels sans référence à Compostelle. Rocamadour paraît faire exception qui se présente « comme Compostelle » et non pas comme une étape sur le chemin de Galice.

                                                                                                                                                                                                                    L’inscription au Patrimoine Mondial de l’UNESCO

                                                                                                                                                                                                                    Vingt sites ou villes de France ont l’insigne honneur de figurer dans le manuscrit du XIIe siècle, connu depuis 1938 sous le nom de Guide du pèlerin. Huit siècles plus tard, les noms de ces vingt lieux inscrits dans ce document historique ont été portés sur la liste du Patrimoine Mondial de l’UNESCO, au titre des chemins de Compostelle… à l’exclusion de six, parmi lesquels Montpellier, Saint-Thibéry Tours, Orléans, Blaye et Belin. Pourquoi cet ostracisme, alors que, dans l’Hérault fut inscrit le pont du Diable et, non loin de là, le dolmen de Pech-Laglaire à Gréalou, dans le Lot ?

                                                                                                                                                                                                                      Cette incohérence est la conclusion d’une histoire totalement mythique, écrite depuis un siècle, ayant abouti à la naissance, bien réelle, des chemins d’aujourd’hui. Il est intéressant et utile de comprendre la genèse de cette histoire pour sortir du discours stéréotypé et banal présenté en chacun de ces lieux et mettre en valeur la richesse d’histoires originales et de légendes locales liées à saint Jacques, voire même à Compostelle.

                                                                                                                                                                                                                        Contrairement au vœu exprimé par le Conseil de l’Europe d’une action concertée entre pays européens, les inscriptions au patrimoine mondial se sont faites en ordre dispersé. Le Camino francès a été classé au Patrimoine mondial de l’UNESCO dès 1993 grâce à une action vigoureuse des autorités espagnoles car 1993 était une année sainte. Les premières foules de pèlerins contemporains apparaissent réellement (près de 100 000 pèlerins).

                                                                                                                                                                                                                          En France l’enthousiasme de l’administration était moindre. Les raisons d’une inscription l’étaient sans doute encore moins. Si le pèlerinage de Compostelle est une réalité incontestable en Espagne, et le chemin qui y conduit historiquement attesté, l’existence de chemins de Saint-Jacques en France est loin d’être établie. Les nombreux sanctuaires mentionnés avaient des cultes et une existence propres. Néanmoins, en 1998 la France propose à son tour un dossier de classements au Patrimoine Mondial de l’UNESCO au titre des chemins de Compostelle. La manière dont se sont effectués les choix est assez surprenante : le ministère de la Culture avait déposé des dossiers de demandes en 1997, dossiers censés s’appuyer sur l’Histoire mais établis sans la participation d’aucun historien. Des inspecteurs de l’ICOMOS (International Council On Monuments and Sites) ont fait des enquêtes auprès des trois organismes choisis, pour vérifier si les demandes correspondaient bien aux critères fixés par l’UNESCO.

                                                                                                                                                                                                                            Ces trois organismes étaient :

                                                                                                                                                                                                                              - la Société des Amis de Saint-Jacques à Paris qui a délégué trois personnes : deux anciens pèlerins, l’un ancien ingénieur, l’autre marchand de chaussures et la secrétaire de René de La Coste-Messelière, décédé en 1996. Aucun n’a remis en cause quoi que ce soit.

                                                                                                                                                                                                                                - la Fédération Française de Randonnée Pédestre dont les membres délégués étaient des marcheurs (aucun de ne se doublant d’un historien professionnel)

                                                                                                                                                                                                                                  - l’Association interrégionale des chemins de Saint-Jacques, organisme politique qui n’avait aucune connaissance historique propre à être mise en perspective touristique.

                                                                                                                                                                                                                                    Il en est résulté une liste de soixante-et-onze monuments et sept tronçons du chemin du Puy, inscrits au Patrimoine Mondial « au titre des chemins de Compostelle ». Leur choix est rien moins que discutable eu égard à la relation avec Compostelle : outre le Pont du Diable et le dolmen déjà cités, la ville du Puy : fournit un autre exemple. Là, pour satisfaire aux critères de l’ICOMOS, l’hôtel-Dieu fut baptisé Saint-Jacques, affirmation fausse, doublée de celle qui le prétendit fondé pour les pèlerins de Compostelle, alors qu’il était sous le vocable Notre-Dame et qu’il fut fondé pour accueillir les pèlerins du Puy. Pourquoi Montpellier, par exemple, capitale languedocienne, fut-elle oubliée dans cette liste surabondante ? Est-ce par ignorance de son patrimoine jacquaire ? Est-ce à cause de l’absence d’un monument sur lequel apposer une plaque ? Est-ce la trace de quelque conflit politique contemporain ? Aucun document ne permet d’en juger. Mais il y a pire que ces erreurs ou approximations. Depuis 10 ans des plaques sont apposées sur les monuments, avec l’assentiment de l’UNESCO, affirmant que « les chemins de Compostelle en France sont inscrits par l’UNESCO au Patrimoine Mondial de l’humanité. Voila comment est menée une action prétendument culturelle. Et tout le monde trouve normal qu’un fois de plus le public soit trompé. Peut-être parce que chacun sait que de toute façon rien n’est vrai s’agissant de Compostelle et que les touristes « ont besoin de bons gros mythes » comme nous le disait récemment un responsable culturel local passablement désabusé par toutes ces actions soit disant culturelles qui servent des intérêts tout autres. Cette inscription annoncée comme globale alors qu’elle n’est que partielle s’inscrit bien dans la tradition des légendes de Compostelle.

                                                                                                                                                                                                                                      unesco

                                                                                                                                                                                                                                        Modèle de plaque de marbre trompeuse affirmant que les chemins de Compostelle en France ont été inscrits sur la liste du Patrimoine Mondial

                                                                                                                                                                                                                                          Des études historiques sérieuses qui arrivent trop tard,

                                                                                                                                                                                                                                          Dans tout ce qui précède, aucune mention d’un travail historique obligatoirement basé sur l’étude des textes. Quelques voix, sans doute trop discrètes, s’étaient cependant élevées en leur faveur : en 1965, René de La Coste-Messelière lui-même évoquait la nécessité de réaliser une étude d’ensemble des « milliers d’hôpitaux pour voyageurs parmi lesquels les pèlerins étaient tenus pour privilégiés » afin d’y comptabiliser les pèlerins de Compostelle. En 1978 il témoignait encore d’une certaine clairvoyance : « il ne nous échappe pas, écrivait-il, que le vocable Saint-Jacques ne suffisait pas à décerner une vocation pèlerine aux établissements en question, mais il a cependant valeur indicative ». Enfin, en 1983, il me recommandait d’entreprendre des études universitaires : - « nous avons besoin de scientifiques pour étudier toutes ces questions ». C’était trop tard : ma thèse n’a été soutenue qu’en 1996, l’année de sa mort. Mais en aurait-il supporté les conclusions ? Car lui-même, on l’a vu, s’est laissé emporter par le succès.

                                                                                                                                                                                                                                            Certains auteurs ont eu également quelques presciences, sans pour autant aller jusqu’au bout, ou sans oser émettre une critique : Alexandre Nicolaï, tout en publiant sa carte d’Aquitaine, écrivait en 1897 dans Monsieur saint Jacques de Compostelle :

                                                                                                                                                                                                                                              « au sujet des chemins de Saint-Jacques il sera peut-être oiseux pour l’avenir de chercher à compléter davantage le réseau … ce sera sans grand intérêt car on ne fera que reconstituer le réseau des communications pendant le Moyen Age ».

                                                                                                                                                                                                                                                Et l’abbé Daux, tout en parlant des caravanes de pèlerins passant à Moissac observait cependant au détour d’une phrase que « guides et chansons se taisent sur le parcours entre le Puy et Moissac ».

                                                                                                                                                                                                                                                  A partir des années 1970, les médiévistes commencent à s’intéresser au sujet et émettent des doutes. En 1969 Charles Higounet19 pense qu’ « on se complait peut-être un peu trop dans les mini-enquêtes locales qui, après la phase des itinéraires stéréotypés du Guide du pèlerin, nous plongent dans un chevelu de chemins dans lesquels on risque de se perdre. L’heure d’une synthèse devrait bientôt venir ». En 1980, le conservateur des Archives départementales de l’Aude, une région considérée comme riche en chemins de Saint-Jacques, constatait pourtant que, pour la période XIIe-XIIIe siècles, « la médiocrité des sources concernant les pèlerinages dans l’Aude a le mérite d’attirer l’attention sur le danger des généralisations qui auraient tendance à surestimer les itinéraires liés aux anciennes voies romaines comme les sites consacrés à saint Jacques, ou tout simplement l’accueil réservé aux pèlerins… »20.

                                                                                                                                                                                                                                                  • 19  Higounet C., » Les relations franco-ibériques au(...)
                                                                                                                                                                                                                                                  • 20  Ramière de Fortanier A., » Pèlerins et pèlerinag(...)

                                                                                                                                                                                                                                                  En 1985 une exposition internationale à Gand donne l’occasion de la rédaction d’un catalogue où percent quelques nouvelles pistes de recherche, en particulier à propos des reliquaires de saint Jacques, ce qui sous-entendait qu’il existait des reliques en dehors de Compostelle, et mettait en doute l’une des affirmations du Guide. En 1988, deux médiévistes allemands estimaient à leur tour « exagéré d'assimiler toute trace d'un culte à saint Jacques à un point du chemin menant à Compostelle. À trop chercher les routes de Saint-Jacques, on risque de perdre le pèlerin, le vrai protagoniste de l'échange culturel… » et ajoutaient : « jusqu’ici nous n’avons pas trouvé [en Haute-Rhénanie] de preuves d’un nombre remarquablement important de pèlerins, du pays ou de passage, ni dans les documents, ni dans les chroniques diverses ». Ils refusent donc la recherche systématique d’« un réseau européen de prétendues routes de Saint-Jacques [qui leur] semble plutôt être un camouflage des données »21. En 1993, les études d’Alison Stones22 montrent enfin que le Guide du pèlerin au titre trompeur n’a pas été connu en France, ni ailleurs, avant la fin du XIXe siècle.

                                                                                                                                                                                                                                                  • 21 Röckelein H. et Wendling G., » Chemins et traces(...)
                                                                                                                                                                                                                                                  • 22  A. Stones et J. Krochalis, » Qui a lu le Guide d(...)

                                                                                                                                                                                                                                                  En 1996, mes directeurs de thèse me conduisent à contester les postulats de base sur lesquels je m’étais naturellement appuyée au début de mes recherches. Les premiers doutes des scientifiques sont alors confirmés et transformés en nouvelles certitudes. Mon travail ouvre sur une autre histoire, celle des cultes et pèlerinages médiévaux à saint Jacques parmi lesquels Compostelle a une place majeure. Des textes m’ont permis de montrer comment les nombreux sanctuaires où étaient vénéré saint Jacques (souvent même avec des reliques) on contribué à faire connaître le sanctuaire galicien. L’étude des documents de fondation d’hôpitaux m’a permis de confirmer qu’aucun d’eux (sauf La Rochelle au XIVe siècle) n’a été construit pour les pèlerins de Galice. L’étude des registres des hôpitaux, y compris les hôpitaux Saint-Jacques n’a livré que quelques rares pèlerins de Compostelle. L’étude des statuts de confréries a mis en évidence le fait que la moitié seulement faisait référence à un pèlerinage à Compostelle et que ce n’est guère avant le XVIIe siècle qu’elles furent composées d’anciens pèlerins, devenus plus nombreux à ces époques.

                                                                                                                                                                                                                                                    Plus qu’aux chemins, je me suis intéressée aux pèlerins, à leurs récits, à ce qu’en disent les documents historiques (registres paroissiaux, procès-verbaux de police, jugements des tribunaux, registres des confréries et des hôpitaux …). A l’évidence, aucune route n’était plus historique que l’autre, à l’exception de la route atlantique à partir de la Loire, mentionnée parfois comme « chemin de Saint-Jacques » par des guides et des pèlerins, au XVe siècle. Jamais aucun texte ne fait état de « regroupements » de pèlerins en tels ou tels points. Les pèlerinages à Compostelle ont été plus nombreux à partir des XVIe-XVIIe et XVIIIe siècles, en témoignent surtout les mentions plus nombreuses dans les archives et les réglementations royales.

                                                                                                                                                                                                                                                      La recherche historique aujourd’hui

                                                                                                                                                                                                                                                      Ces recherches demandaient à l’évidence à être continuées, ce qui fut fait avec la création de la Fondation David Parou Saint-Jacques, et à être diffusées, ce qui fut commencé avec le site Internet et des publications de livres.

                                                                                                                                                                                                                                                        On doit à Bernard Gicquel d’avoir présenté la première traduction intégrale en français de ce manuscrit dans son ouvrage La légende de Compostelle23 . Il l’a accompagnée d’une « vision globale des origines et des développements de la légende de saint Jacques ». Cette compilation, figée dans sa forme définitive vers 1160, « ne reproduit pas toutes les composantes de la légende de l’apôtre ». Sa constitution à partir de textes antérieurs explique que cette légende ait pu être connue et diffusée alors que le manuscrit lui-même est resté confiné à Compostelle et très peu copié. Ce manuscrit comporte un dernier Livre qui opère la synthèse de plusieurs documents dont le Pèlerinage de Saint-Jacques, apparu dans une première version vers 1130. On doit  à l’initiative du père Fita, directeur de la Real Academia de Historia à Madrid, l’édition, en 1882, de ce dernier Livre. Il n’a pas d’autre titre que «  Ici commence le IVe Livre de l’apôtre saint Jacques ». Son premier chapitre « Les chemins de saint Jacques commence par ces mots « Quatuor vie sunt que ad Sanctum jacobum tendentes ». Ces quatre routes y sont sommairement indiquées en Aquitaine par la mention des principaux sanctuaires que doivent visiter les pèlerins. L’itinéraire en Espagne, par la principale route reliant la Navarre à la Galice y est décrit avec plus de détail et seul qualifié de « chemin de Saint-Jacques »24. Ce Livre donne en outre des indications pratiques pour ceux qui se rendent à Compostelle, des descriptions pittoresques des régions traversées et une présentation de la cathédrale de Compostelle. En 1938, Jeanne Vielliard en publiant sous le nom de Guide du pèlerin25 une traduction de ce dernier Livre du Codex Calixtinus renouvela l’intérêt pour les « chemins de Saint-Jacques ». Avant qu’ait été entreprise son étude critique, ce texte qui se trouvait dorénavant à la portée de tous devint le socle de la recherche sur saint Jacques et Compostelle. Il ouvrit la voie à toute une école de pensée et favorisa le développement d’une approche trop exclusivement centrée sur la recherche géographique de chemins de Compostelle.

                                                                                                                                                                                                                                                        • 23  B. Gicquel, La légende de Compostelle, Paris, Ta(...)
                                                                                                                                                                                                                                                        • 24  voir B. Gicquel p.108
                                                                                                                                                                                                                                                        • 25  J. Vielliard, Le guide du pèlerin de Saint-Jacqu(...)

                                                                                                                                                                                                                                                        Dès 2003 les études de Bernard Gicquel26 confirmaient que le Guide du pèlerin n’a pas été diffusé dans toute l’Europe. La traduction qu’il fît de la totalité du Codex Calixtinus a mis en évidence l’origine du mythe des millions de pèlerins. Nos études conjointes ont permis enfin de comprendre le pourquoi de cette croyance qui n’est rien d’autre que le désir d’assurer la promotion du sanctuaire : le Veneranda dies, ce long sermon inclus dans la première partie du Codex donne une longue liste de ces peuples venus à Compostelle. C’est effectivement impressionnant :

                                                                                                                                                                                                                                                        • 26  Gicquel Bernard, La légende de Compostelle, Pari(...)

                                                                                                                                                                                                                                                        « Là viennent les peuples barbares et civilisés des régions du globe, à savoir les Francs, les Normands, les Écossais, les Irlandais, les Gaulois, les Teutons, les Ibères, les Gascons, les Bavarois, les Navarrais impies, les Basques, les Provençaux, les Garasques (tarasque ?), les Lorrains, les Goths, les Angles, les Bretons, les Cornouaillais, les Flamands, les Frisons, les Allobroges, les Italiens, les Pouilleux, les Poitevins, les Aquitains, les Grecs, les Arméniens, les Daces, les Norvégiens, les Russes, les Georgiens, les Nubiens, les Parthes, les Romains, les Galates, les Éphésiens, les Mèdes, les Toscans, les Calabrais, les Saxons, les Siciliens, les Asiates, les Pontiques (Pont-Euxin, la mer Noire), les Bithyniens, les Indiens, les Crétois, les Jérusalemois, les Antiochiens, les Galiléens, les Sardes, les Chypriotes, les Hongrois, les Bulgares, les Esclavons (slaves), les Africains, les Perses, les Alexandrins, les Égyptiens, les Syriens, les Arabes, les Coloséens (colossiens), les Maures, les Éthiopiens, les Philippiens, les Cappadociens, les Corinthiens, les Élamites, les Mésopotamiens, les Libanais, les Cyrrhénéens, les Pamphiliens, les Ciliciens, les Juifs et d’autres peuples innombrables. Toutes les langues, tribus et nations tendent vers lui ».

                                                                                                                                                                                                                                                          Ce l’est beaucoup moins quand on constate que les bons chanoines de Compostelle n’ont fait que recopier une liste figurant dans les Actes des Apôtres (2, 7-11) auxquels ils ont ajouté les noms des peuples destinataires des épîtres bibliques et quelques noms de pays connus au XIIe siècle. Procédé courant au Moyen Age que de puiser dans la Bible sans pour autant la citer.

                                                                                                                                                                                                                                                            Ces études ont également permis de comprendre le pourquoi de la rédaction du Guide : il n’est rien moins qu’un guide écrit pour tous les seigneurs aquitains conviés (parmi eux, Guillaume de Montpellier), en 1135, au couronnement d’Alphonse VII comme empereur. Ce dernier se voulait l’héritier de Charlemagne et voulait attirer dans sa vassalité tous les seigneurs de la grande Aquitaine : à cette date, Aliénor27, héritière de Guillaume X duc d’Aquitaine, n’était pas encore mariée et la Castille pouvait espérer une alliance matrimoniale lui permettant une mainmise sur cette grande principauté. Encore en 1137 ces espoirs étaient permis : Guillaume X, duc d’Aquitaine, part pour Compostelle où il est sûr d’être accueilli (il a des ennuis graves avec quelques uns de ses vassaux). Malheureusement, il y meurt, le Vendredi Saint 9 avril, à 38 ans. Les espérances d’Alphonse VII ont été détruites puisque les chroniqueurs du temps, Geoffroy de Vigeois28, Suger29, Orderic Vital30 soulignent qu’avant de partir le duc avait confié sa fille Aliénor au roi de France Louis VI, lui-même agonisant, qui la donna aussitôt à son fils. On connaît la suite…

                                                                                                                                                                                                                                                            • 27  (1122-1204). En 1137 elle épouse le roi de Franc(...)
                                                                                                                                                                                                                                                            • 28  Chronique de Geoffroy de Vigeois, XIIe siècle, é(...)
                                                                                                                                                                                                                                                            • 29  Suger, Vie de Louis VI le Gros, XIIe siècle, éd.(...)
                                                                                                                                                                                                                                                            • 30  Orderic Vital, Historiæ ecclesiasticæ, avt. 1147(...)

                                                                                                                                                                                                                                                            Vers 1157, au moment de la minorité menacée du jeune Alphonse VIII, la Chronique d’Alphonse VII31 se fait l’écho de ces espoirs et de ces projets nés aux alentours de 1135  et rappelle la légitimité du jeune héritier. Elle donne une liste de lieux et de personnes ayant assisté au couronnement de 1135 qui avait fait de lui « le chef de l’Empire de tous… semblable à Charlemagne dont il a suivi les faits. Ils furent égaux par la race, identiques par la force des armes ».

                                                                                                                                                                                                                                                            • 31  Chronicon Adefonsi imperatoris, Tournai, Brepols(...)

                                                                                                                                                                                                                                                            « tous les seigneurs de toute la Gascogne et de toutes les régions qui s’étendent jusqu’au Rhône, ainsi que Guillaume de Montpellier, vinrent ensemble trouver le roi, reçurent de lui de l’argent et de l’or, de nombreux cadeaux, divers et précieux, beaucoup de chevaux, se reconnurent comme ses sujets et promirent de lui obéir en toute chose. Et beaucoup de fils de comtes, de ducs et de seigneurs de France, ainsi que des Poitevins en grand nombre vinrent à lui, et reçurent des armes ainsi que d’autres présents en grande quantité. Ainsi les frontières du royaume d’Alphonse, roi de Léon, s’étendirent-elles désormais des rives de l’Océan, c’est-à-dire du rocher de Saint-Jacques, jusqu’au cours du Rhône ».

                                                                                                                                                                                                                                                              Cette cartographie coïncide avec celle du dernier Livre du manuscrit qui donne la liste des sanctuaires favoris des seigneurs aquitains en citant néanmoins, en frontière, Orléans, en hommage aux « ducs et seigneurs de France ». Comment ne pas voir que ce schéma se superpose exactement avec les indications du Guide rédigé lui aussi vers ces années 1132-1135 ?

                                                                                                                                                                                                                                                                Les études continuent. Chaque fois qu’un chercheur compulse les registres d’hôpitaux ou d’autres documents d’archives, il y trouve mention de quelques pèlerins dont la majorité n’indique pas sa destination. Que ce soit à Manosque, à Issoudun, à Lyon, à Prague, à Nîmes, à Lodève (ainsi qu’en témoigne Francis Moreau dans ce même numéro) les documents sont muets sur Compostelle. Enfin en 2006 Ofelia Rey-Castelao, universitaire, professeur à Santiago, n’hésite plus à s’attaquer aux Mythes de Santiago : elle sait de quoi elle parle, elle a travaillé sa thèse durant quatre années dans les archives de la cathédrale.

                                                                                                                                                                                                                                                                  Toute cette histoire mythique de Compostelle peut avantageusement être remplacée par des éléments spécifiques à chaque lieu ou région, ce qui aura pour avantage d’offrir aux pèlerins, aux touristes, aux curieux de toute espèce un florilège de textes historiques ou légendaires propres à alimenter leur imaginaire. Et chaque guide de chaque région, au lieu de recopier une ou deux pages soi-disant historiques, toujours les mêmes et toujours fausses, pourra s’en inspirer pour donner envie d’en savoir plus et de revenir afin de découvrir un patrimoine original. L’Hérault en est un exemple, même si l’on peut considérer comme très exagérée l’opinion de Marie Mauron32 qui s’exclamait en 1955 que « la ville de Montpellier doit tout aux Saint-Jacquaires » !

                                                                                                                                                                                                                                                                  • 32  Une Marie Mauron républicaine, Vers Saint-Jacque(...)

                                                                                                                                                                                                                                                                  L’Europe c’est le chemin

                                                                                                                                                                                                                                                                  Vingt ans sont passés depuis la définition des chemins de Compostelle comme premier Itinéraire culturel du Conseil de l’Europe. Les erreurs faites il y a vingt ans commencent à être reconnues. Les leçons en sont tirées, sans publicité car il ne faut pas tuer cette espèce de « poule aux œufs d’or » qu’est devenu le pèlerinage, ni décevoir tous ceux qui s’engagent sur un chemin de Saint-Jacques, le cœur plein de rêves et mélangeant allègrement légendes, mythes et histoire. Compostelle n’est plus le seul pèlerinage dont les chemins sont Itinéraire Culturel. La création de la via Francigena due à la ténacité d’une initiative privée a apporté une première diversification. D’autres ont vu le jour ensuite, comme les chemins du Mont Saint-Michel ou ceux de Saint-Martin de Tours. Les éléments sont en place pour que les pèlerins de Galice puissent « croiser ceux qui se rendent à Chartres », ou Aix-la-Chapelle et que l’Europe soit sillonnée de marcheurs sur des chemins de pèlerinages, reconnus comme porteurs de culture européenne comme ils l’étaient au Moyen Age. Alors, se réalisera ce beau slogan adopté à Santiago à l’occasion du 20ème anniversaire du premier Itinéraire Culturel du Conseil de l’Europe : L’Europe c’est le chemin.

                                                                                                                                                                                                                                                                    Notes

                                                                                                                                                                                                                                                                    1  La légende de Compostelle, éd et trad. française intégrale du Codex Calixtinus, XIIe siècle (dont la traduction modernisée du Guide du pèlerin), Bernard Gicquel, Paris, Tallandier, 2003

                                                                                                                                                                                                                                                                    2   Abbé Pardiac, Histoire de saint Jacques le Majeur et du pèlerinage de Compostelle, Bordeaux, 1863

                                                                                                                                                                                                                                                                    3  Daux, (Camille, abbé), Sur les chemins de Compostelle, Tours, Mame, 1898

                                                                                                                                                                                                                                                                    4  L. Delisle, Recherches sur l’ancienne bibliothèque de la cathédrale du Pu, Annales de la société d’agriculture, sciences, arts et commerce du Puy, t. XXVIII, 1866-67, p. 439-459,

                                                                                                                                                                                                                                                                    5  La semaine religieuse du diocèse de Montpellier, août 1884, n° 3, p. 41-42 ; novembre 1884, p. 259-265. La 1ere donne l’information, la seconde publie la lettre

                                                                                                                                                                                                                                                                    6  Les Chemins de Compostelle, souvenirs historiques, anecdotiques et légendaires, Tours, 1909, rééd. Altantica-Séguier & Fondation David Parou, 2006

                                                                                                                                                                                                                                                                    7   A. Nicolaï, Monsieur saint Jacques de Compostelle, Bordeaux, 1897

                                                                                                                                                                                                                                                                    8  L'abbaye de Gellone au diocèse de Lodève, des origines au XIIIe siècle, thèse pour le doctorat (ès sciences économiques), Paris, 1933

                                                                                                                                                                                                                                                                    9  Calculé à partir des informations de C. Pugliese, El camino de Santiago en el siglo XIX, Xunta de Galicia, Santiago, 1998

                                                                                                                                                                                                                                                                    10  O. Ricaud, op. cit.

                                                                                                                                                                                                                                                                    11  D. Péricard-Méa, Compostelle et cultes de saint jacques au Moyen Age, Paris, PUF, 2000

                                                                                                                                                                                                                                                                    12  AMAE, Madrid, 1934

                                                                                                                                                                                                                                                                    13  Site Internet de l’association Signo

                                                                                                                                                                                                                                                                    14  Compostelle, bulletin de la Société des amis de saint Jacques, n °10, 2e tr. 1962

                                                                                                                                                                                                                                                                    15  » Ofrenda del Jefe del Estado francés al Apostol Santiago », El Diario, 26 juillet 1943 (arch. du ministère des affaires étrangères, Nantes, dossier Madrid)

                                                                                                                                                                                                                                                                    16  AMAE, Madrid,

                                                                                                                                                                                                                                                                    17  Hôpitaux et confréries de pèlerins de Saint-Jacques, exposition à l’occasion du 350e anniversaire de la fondation de l’hôpital de Cadillac, 1967

                                                                                                                                                                                                                                                                    18  Assemblée Parlementaire du Conseil de l’Europe, doc. 5196, Annexe

                                                                                                                                                                                                                                                                    19  Higounet C., » Les relations franco-ibériques au Moyen Age », Bulletin philologique et historique jusqu’à 1610, C.T.H.S., Pau, 1969 Paris, 1972, vol.1, p.3-16

                                                                                                                                                                                                                                                                    20  Ramière de Fortanier A., » Pèlerins et pèlerinages dans l’Aude », Le pèlerinage, Cahiers de Fanjeaux n°15, 1980, p.238

                                                                                                                                                                                                                                                                    21 Röckelein H. et Wendling G., » Chemins et traces des pèlerins de Saint-Jacques dans la Haute-Rhénanie », Les chemins de Saint-Jacques-de-Compostelle, Strasbourg, Conseil de l'Europe, Patrimoine architectural, Rapports et études n°16, 1989, p.36-39

                                                                                                                                                                                                                                                                    22  A. Stones et J. Krochalis, » Qui a lu le Guide du pèlerin ? », Pèlerinages et croisades, Actes du 118e colloque de Pau, 1993, Paris, C.T.H.S., 1995, p.11-36

                                                                                                                                                                                                                                                                    23  B. Gicquel, La légende de Compostelle, Paris, Tallandier, 2003, p. 18

                                                                                                                                                                                                                                                                    24  voir B. Gicquel p.108

                                                                                                                                                                                                                                                                    25  J. Vielliard, Le guide du pèlerin de Saint-Jacques de Compostelle, Macon, Protat, 1938

                                                                                                                                                                                                                                                                    26  Gicquel Bernard, La légende de Compostelle, Paris, Tallandier, 2003

                                                                                                                                                                                                                                                                    27  (1122-1204). En 1137 elle épouse le roi de France Louis VII. Répudiée en 1154 elle épouse, la même année, Henri II Plantagenêt

                                                                                                                                                                                                                                                                    28  Chronique de Geoffroy de Vigeois, XIIe siècle, éd. père Philippe Labbé, Novæ bibliothecæ manuscriptorum… Paris, 1657, 2 vol., t.II, p.279, chap. XLI et XLVIII, trad. F. Bonnélye, Tulle, s.d.

                                                                                                                                                                                                                                                                    29  Suger, Vie de Louis VI le Gros, XIIe siècle, éd. et trad. M. Guizot, Paris, 1825, chap. XXI, pp. 156.

                                                                                                                                                                                                                                                                    30  Orderic Vital, Historiæ ecclesiasticæ, avt. 1147, éd. A. Le Prévost, Paris, 1855, 5 vol. t. V, liv. tertius decimus, chap. XXX, p.81

                                                                                                                                                                                                                                                                    31  Chronicon Adefonsi imperatoris, Tournai, Brepols, 1990, chronique écrite vers 1157, au moment de la minorité menacée d’Alphonse VIII, pour justifier sa légitimité

                                                                                                                                                                                                                                                                    32  Une Marie Mauron républicaine, Vers Saint-Jacques-de-Compostelle

                                                                                                                                                                                                                                                                    Pour citer ce document

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                                                                                                                                                                                                                                                                    «Le triomphe de Compostelle», SaintJacquesInfo [En ligne], Histoire du pèlerinage à Compostelle, mis à jour le : 29/05/2009,
                                                                                                                                                                                                                                                                    URL : http://lodel.irevues.inist.fr/saintjacquesinfo/index.php?id=113

                                                                                                                                                                                                                                                                    Quelques mots sur :  Louis Mollaret

                                                                                                                                                                                                                                                                    Président de la FondationFondation David Parou Saint-Jacqueslouis.mollaret@m4x.orghttp://www.parou-saint-jacques.info

                                                                                                                                                                                                                                                                    Quelques mots sur :  Denise Péricard-Méa

                                                                                                                                                                                                                                                                    Docteur es-Lettres,Responsable de la recherche à la Fondation David Parou Saint-Jacquespericard@vjf.cnrs.frhttp://www.saint-jacques.info