SaintJacquesInfo

Une dévotion ancienne qui renaît au XIXe
La dévotion à saint Blaise dans l’église Saint-Eucaire de Metz
Des pains bénits pour guérir la gorge

Christine Aubé Barbazanges

Notes de la rédaction

Cet article est rédigé à partir d’un travail universitaire intitulé : Le culte de saint Blaise, pour une approche historique et anthropologique de la dévotion à Metz (XVe-XXIe siècle), Metz 2007, présenté par Christine Aubé Barbazanges pour l’obtention d’un diplôme de Master en théologie, spécialité « Fait religieux », à la faculté Paul Verlaine de Metz (Centre Autonome d’Enseignement et de Pédagogie Religieuse), sous la direction de madame Sylvie Barnay.

Résumé

Au Moyen-Âge, c’est sous l’impulsion d’une riche famille messine que la paroisse de Saint-Eucaire s’ouvre au culte de saint Blaise. Ce saint arménien jouit d’une réputation de thaumaturge qui le rend très populaire et son iconographie est très riche. A l’époque moderne, la paroisse, dotée d’une relique, voit s’organiser une confrérie Saint-Blaise, active pendant plus d’un siècle. La relique est perdue dans les remous de la Révolution puis sauvée. Et c’est au début du XIXème siècle que s’est mis en place le pèlerinage contemporain, celui qui attire toujours plus de 3000 personnes chaque 3 février.

Texte intégral

Il est à Metz, dans le quartier Outre-Seille (quartier autrefois formé par la traversée de la ville par la rivière Seille, détournée et comblée au début du XXe siècle), une petite église, dédiée à saint Eucaire1 (photo n°1), qui accueille, chaque année, le 3 février, un très important pèlerinage à saint Blaise.

  • 1  Saint Eucaire est le premier évêque de Trêves, u(...)

L’église Saint-Eucaire, rue des Allemands à Metz.

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      Photo n°1 

        Le Moyen-Âge, origine de la dévotion

        Cette dévotion est ancienne, puisqu’on peut la faire remonter à l’an 1400. C’est en effet cette année là que Collignon Desch, membre d’une importante famille2 patricienne, qui appartenait aux Paraiges3 de la ville de Metz, fonde dans l’église Saint-Eucaire l’autel de saint Blaise4. La famille Desch a ses sépultures dans le cimetière qui entoure la petite église et pour protéger celle de son épouse, Perette Desch (petite-nièce de Collignon), son mari Nicole Le Grougnait fit construire en 1423, une chapelle en bois qui sera voûtée de pierre et intégrée à l’église à la fin du XVe siècle. De nombreux membres de la famille y seront enterrés jusqu’à l’extinction de cette famille en 1604. Certaines de leurs épitaphes figurent encore dans la chapelle. La famille Desch voue un profond attachement à saint Blaise. En témoigne un manuscrit, conservé à Epinal5, dans lequel différents membres de la famille ont consigné le fruit de leurs lectures ou leurs propres textes. Dans ce livre de réflexion figure une oraison, attribuée à Philippe Desch, Maître-Echevin en 1461, mort en 1477, qui invoque saint Blaise dont l’intervention est préconisée contre les maux d’étranglement :

        • 2  Leur nom s’orthographie indifféremment Dex, d’Es(...)
        • 3  On appelle Paraiges, le regroupement de 118 rich(...)
        • 4  Nicolas DORVAUX, Anciens Pouillés du diocèse de(...)
        • 5  François BONNARDOT, « Notice du ms. 189 de la Bi(...)

        Sire sain Blaise glorieulx
        Evesque de Jhesus precieulx
        Vray confesseur de Dieu begnigne
        Que par tes merite tres digne
        Et par la bontez de ta vie,
        Que Dieu ait esteit prisie,
        En ton tempt ai mainte garis
        Et depeus ta mort jusque cy
        De la doleur d’estranglexon
        Ait donnez vrai garixon.
        Por tant prie devotement
        Si come je le croy fermement,
        De celle dolleur très ameire
        Te plesse, sire, mon corps guerder
        Et aussy tous les miens amins
        Nous en defaut jusqu'à la fin.
        Et sy prie au Roy de glore
        Que par sa grace me donnet sa gloire.
        Amen

          Qui est saint Blaise ?

          Evêque de Sébaste et martyr, il vécut fin IIIe, début IVe siècle, en Arménie mineure. Son culte est présent en Italie dès le IVe siècle, amené par des soldats romains suivis de moines arméniens. L’essor des bénédictins lui fera gagner la Suisse puis l’Allemagne de la Reichenau et du monastère Sankt Blasien, et au XIe siècle, Gorze dans l’actuelle Moselle. C’est par ce chemin que la vénération de saint Blaise serait arrivée jusqu’à Metz.

            L’efficacité reconnue de saint Blaise le fit compter au nombre des saints intercesseurs ou auxiliateurs6, (Nothelfer, en allemand), ceux que le Moyen Âge considérait comme les plus puissants et auxquels il avait le plus souvent recours. L’origine de ce regroupement de saints est allemande, et a gagné la Lorraine germanophone7, puis la France.

            • 6  Du latin auxilium : secours.
            • 7  C’est le cas à Hombourg Haut (57) où le chemin e(...)

            La vie de saint Blaise a été racontée par Jacques de Voragine, au chapitre 38 de la Légende dorée8. Les représentations iconographiques les plus fréquentes du saint découlent de ce récit. (photo n°2). On voit ainsi, présenté, en statue, peinture ou en vitrail : son statut d’évêque, avec crosse, mitre, sudarium ou sa vie érémitique, accompagnée de bêtes sauvages,

            • 8  Jacques VORAGINE, La légende dorée, Coll. La Plé(...)

            La statue de saint Blaise dans l’église Saint-Eucaire

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                Photo n° 2

                  Des miracles qu’il accomplit, le plus célèbre est celui de l’enfant menacé d’asphyxie à cause d’une arête de poisson fichée dans sa gorge. Dans la variante germanique de la représentation, il porte deux cierges mis en croix et apposés (ou non) sur la gorge de l’enfant. Ce miracle fit gagner au saint, dès l’Antiquité, une réputation universelle de thérapeute spécialisé dans les maux de gorge.

                    Un autre miracle implique un cochon qu’un loup est venu ravir à une vieille femme dont il était l’unique bien. Blaise assure le retour de l’animal à la femme qui, pour le remercier, lui en portera dans sa prison la tête et les pieds avec une chandelle et du pain. La statue de Blaise est ainsi parfois accompagnée de la tête du cochon. Dans la région messine la statue de Blaise porte des petits pains et nous verrons que cet élément a une grande importance. Enfin, il est aussi représenté avec un des instruments de son martyr, le peigne de fer servant à carder la laine avec lequel il a été écorché.

                      Epoque moderne, temps de confréries

                      En 1552, une église de Metz qui possède une relique importante de saint Blaise va faire les frais des travaux de défense de la ville imaginés par François de Guise lors du siège de Charles Quint et sera détruite. La relique est alors transférée à Saint-Eucaire, probablement grâce à la présence de l’autel Saint-Blaise. La paroisse Saint-Eucaire verra, en 1661, la constitution d’une « Confrérie du glorieux sainct Blaise, eveque & martyr » qui sera gratifiée en 1671 par le pape Clément X d’une indulgence plénière et perpétuelle (photo n°3).

                         La bulle de 1671

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                            Photo n°3

                              Les obligations des confrères sont assez légères : assister dévotement à la messe qui se tient chaque 3 février dans la chapelle Saint-Blaise, élire, à la fin de cette messe, le Maître de l’année, qui gèrera le produit des quêtes et aumônes et en rendra compte au bout de l’année, assister à la sépulture des défunts confrères et consœurs et faire dire des messes. Cette confrérie a eu de nombreux membres. On trouve aux Archives Départementales de la Moselle, le livre de la confrérie9 (photo n°4), avec des listes de membres, de Maîtres (photo n°5), des comptes, savoureux témoignage de la dévotion des artisans10 qui peuplaient ce quartier. Cette confrérie11 a été active tout au long des XVIIe et XVIIIe siècle et disparut dans la tourmente de la Révolution.

                              • 9 Livre de la confrairie de Saint Blaise érigée en(...)
                              • 10  Jocelyne Barthel, Economie et société à Metz sou(...)
                              • 11  Pour saisir la réalité des confréries à l’époque(...)

                              La couverture du livre de confrérie et la page des Maîtres de la confrérie

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                                  Photo n°4 et n°5

                                    La tourmente de la Révolution

                                    Au cours de la Révolution l’église fut vandalisée puis transformée en étable à bœufs. Les profanateurs s’en prirent à la relique ou plutôt au reliquaire en argent qui la contenait. Un père et son fils, Sébastien et Jean-Baptiste Barbé dit Saint-Martin, paroissiens fidèles de Saint-Eucaire, le père ayant même été Maître de la confrérie une trentaine d’années plus tôt, assistaient, atterrés, à la scène. Ils parvinrent à détourner l’attention des vandales le temps de soustraire la relique et de la mettre en lieu sûr. Le père, et à sa mort, le fils, la garderont plus de 20 ans, cachée, attachée au chevet de leur lit. Ce n’est qu’en 1820 qu’ils la restitueront à Monseigneur Jauffret, évêque de Metz, comme en témoigne le procès-verbal conservé aux Archives Départementales12.

                                    • 12  Arch. Dep. Mos. 61J467B/1A1

                                    Le reliquaire de saint Blaise

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                                        Le pèlerinage contemporain

                                        C’est sans doute au cours du XIXe siècle13 que se met en place le pèlerinage contemporain, celui que nous connaissons encore aujourd’hui. En particulier en ce qui concerne les petits pains dont il sera question plus loin. Jusque là, pas de trace de pain dans le pèlerinage messin à saint Blaise. Pourtant quelques témoignages iconographiques datés du XVe-XVIe siècles, entre autre une statue du musée diocésain et un vitrail de la cathédrale où saint Blaise porte des petits pains sont la preuve que l’association du pain à saint Blaise est ancienne.

                                        • 13  Le premier témoignage de ce pèlerinage se trouve(...)

                                        Plusieurs textes du XIXe et du début du XXe siècle racontent le pittoresque pèlerinage contemporain, l’affluence de pèlerins venus de la campagne dès le petit matin, « les marchandes ambulantes qui vous assourdissent de leur traînante chanson : Pain béni de Saint Blaise !... chacune crie sur un ton différent plus ou moins lamentable14 »

                                        • 14  L’Austrasie, 1905-06, p. 478. Quelques usages me(...)

                                        « Dès cinq heures du matin, règne aux alentours, un bruit insolite : les marchands forains attendent avec impatience que le sacristain ouvre les portes de fer de la cour donnant, l’une rue des Allemands, l’autre sur la rue Saint Eucaire ; c’est à qui aura la meilleure place… Bientôt des coups de sonnette redoublés se font entendre à la maison curiale. On vient appeler MM. les vicaires car il va être 6 heures, et c’est à 6 heures précises que commencent les diverses bénédictions. L’affluence devient de plus en plus considérable. Cette procession durera jusqu’à midi et demi… ! 15»

                                        • 15  L’Austrasie 1910, p. 101 à 105. Nos traditions :(...)

                                        Et aujourd’hui ?

                                        Dans les grandes lignes le pèlerinage demeure comme décrit précédemment. C’est un temps fort de la vie messine, 3 à 4000 personnes visitant l’église dans la journée du 3 février. Chaque année, depuis 1931, les journaux locaux de l’agglomération messine, tant Le Lorrain16 que Le Républicain Lorrain17, se font l’écho du pèlerinage.

                                        • 16  Traditionnellement Le Lorrain était le journal c(...)
                                        • 17  Qui parait depuis 1919, mais sa première allusio(...)

                                        Une enquête réalisée sur 244 personnes au cours de l’édition 2007 du pèlerinage permet d’en préciser le fonctionnement. C’est un pèlerinage d’habitués : 64% des personnes interrogées déclarent venir régulièrement, mais qui se renouvelle : 18% viennent pour la première fois. De recrutement local, 50% des participants parcourent moins de 5 km et seuls 2% plus de 50 km. Participer au pèlerinage de saint Blaise est une habitude de famille et un lieu de solidarité intergénérationnelle, les nouveaux pèlerins prenant la place des anciens. On vient acheter des petits pains (photo n°7) et les faire bénir. Ces petits pains (il s’en vend environ 40 à 50 000 ce jour-là) sont hérissés de petites piques de pâte qui figurent les dents du peigne à carder, objet de supplice de saint Blaise. Ils sont bénis et offerts à famille et amis. Ils ne sont pas destinés à être mangés, sauf un par personne, consommé immédiatement ou au cours de l’année, en cas de nécessité. On en conserve toujours un pendant un an dans le buffet ou sur l’armoire, signe de protection pour la maisonnée. A la fin de l’année il sera brûlé ou donné aux bêtes ou encore trempé dans le café et mangé.

                                          Un étal de petits pains le jour de la saint Blaise

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                                              Photo n°7

                                                Il est essentiel (91% des réponses) que ces petits pains soient bénis et on attend d’eux des bienfaits, au niveau de la gorge, de la santé en général, mais aussi de la foi. On n’emmène plus les enfants au pèlerinage pour les guérir de leur poltronnerie comme autrefois, mais à 17h une messe avec bénédiction des enfants regroupe de nombreuses familles avec poussettes, accompagnées de parents et grands-parents.

                                                  « Le Christ seul par la main de l’évêque thaumaturge guérit. Si on ne croit pas à cela, c’est de la superstition. C’est ce qui se perpétue dans la bénédiction spéciale de saint Blaise que l’on apporte à ceux qui ne peuvent la recevoir sur place par des petits pains bénis et que l’on garde parfois chez soi comme le prolongement de cette bénédiction »

                                                    L’abbé Piovesan, curé de saint Eucaire depuis 2000 martèle avec conviction ce message qui semble être bien perçu par les pèlerins. Depuis 7 ans, il réforme, avec douceur et fermeté, le pèlerinage. Il choisit chaque année pour cette « route de saint Blaise » un thème particulier, invitant un prêtre compétent sur ce thème, qui prêche tout au long de la journée18. Il a mis fin à des dérives peu spirituelles qui avaient envahi le pèlerinage, par exemple les bénédictions qui se prolongeaient pendant les messes ou la vente à l’extérieur de petits pains déjà bénis. Le public, un temps désemparé, n’a pas cessé de venir et les commentaires recueillis prouvent que c’est pour beaucoup un appui spirituel important.

                                                    • 18  Charité, Guérison avec un prêcheur médecin ; en(...)

                                                    Notes

                                                    1  Saint Eucaire est le premier évêque de Trêves, une des capitales de l’empire romain située à une centaine de kilomètres de Metz.

                                                    2  Leur nom s’orthographie indifféremment Dex, d’Esch, Daix, Desch. Ils sont originaires d’Esch-sur-Sûre, au Luxembourg, arrivés à Metz au XIIIe siècle dans la suite de l’évêque Jean d’Apremont et ont intégré les Paraiges aristocratiques par alliance.

                                                    3  On appelle Paraiges, le regroupement de 118 riches et puissantes familles de la ville parmi lesquelles on élisait les principaux magistrats, Maître-Echevin, Echevins, etc. à l’époque de la République messine (1234-1552).

                                                    4  Nicolas DORVAUX, Anciens Pouillés du diocèse de Metz. Nancy, Crépin-Leblond, 1902.

                                                    5  François BONNARDOT, « Notice du ms. 189 de la Bibliothèque d’Epinal, contenant des mélanges latins et français en vers et en prose », in Bulletin de la Société des Anciens Textes Français pour l’année 1876. Paris, Georges Chamerot, 1877.

                                                    6  Du latin auxilium : secours.

                                                    7  C’est le cas à Hombourg Haut (57) où le chemin entre les deux églises est bordé des quatorze statues des saints intercesseurs.

                                                    8  Jacques VORAGINE, La légende dorée, Coll. La Pléiade, Paris, Gallimard, 2004

                                                    9 Livre de la confrairie de Saint Blaise érigée en l’église S. Euchaire à Metz MDCLXI, Arch. Dép. Mos 61J467B/4CC1.

                                                    10  Jocelyne Barthel, Economie et société à Metz sous l’Ancien Régime répartition socioprofessionnelle des habitants. L’exemple du quartier Outre-Seille au XVIIème siècle. DEA en Histoire-Géographie-Aménagement du territoire, Université de Metz, septembre 1994. Le quartier Outre-Seille est celui des cordonniers, tanneurs et peaussiers.

                                                    11  Pour saisir la réalité des confréries à l’époque moderne, lire : Marie-Hélène FROESCHLÉ-CHOPARD, Dieu pour tous et Dieu pour soi, histoire des confréries et de leurs images à l’époque moderne, Paris, L’Harmattan, 2006.

                                                    12  Arch. Dep. Mos. 61J467B/1A1

                                                    13  Le premier témoignage de ce pèlerinage se trouve dans François Michel CHABERT, Les rues de Metz, Metz, Rousseau-Pallez éditeurs, 1858

                                                    14  L’Austrasie, 1905-06, p. 478. Quelques usages messins il y a 40 ans.

                                                    15  L’Austrasie 1910, p. 101 à 105. Nos traditions : la saint Blaise à Saint-Eucaire.

                                                    16  Traditionnellement Le Lorrain était le journal catholique. Il parait jusqu’en 1966.

                                                    17  Qui parait depuis 1919, mais sa première allusion au pèlerinage date de 1956.

                                                    18  Charité, Guérison avec un prêcheur médecin ; en 2007 : la Réconciliation ; En 2008 : la Parole avec un exégète.

                                                    Pour citer ce document

                                                    Christine Aubé Barbazanges
                                                    «La dévotion à saint Blaise dans l’église Saint-Eucaire de Metz», SaintJacquesInfo [En ligne], Autres saints et sanctuaires, mis à jour le : 29/05/2009,
                                                    URL : http://lodel.irevues.inist.fr/saintjacquesinfo/index.php?id=1137