SaintJacquesInfo

Un disciple de Jean Gerson
Jean Geiler de Kaysersberg, la passion de convaincre
32 ans de prédications à la cathédrale de Strasbourg

Francis RAPP

Notes de la rédaction

Le texte qui suit a été rédigé comme préface à l’édition d’une traduction du Peregrinus, recueil des sermons prononcés à Strasbourg par Jean Geiler de Kaysersberg pendant le Carême de l’année 1500, année jubilaire. Sans attendre la publication de cet ouvrage, la Fondation a jugé souhaitable de faire connaître cette préface.

Résumé

L’article rappelle d’abord les origines de Jean Geiler et montre la naissance de sa vocation de prédicateur. Convaincre un auditoire, était la passion de cet homme qui se sentait responsable des âmes auxquelles sa mission lui commandait de s'adresser pour les aider sur le chemin du Salut. Devenu prédicateur de la cathédrale de Strasbourg en 1478, Geiler n'eut pas d'autre ambition que de faire connaître à ses contemporains la pensée de Jean Gerson, prêchant qu’il n'y a de vraie vie religieuse qu'intérieure. Son enseignement du Carême 1500 est tout entier consacré au thème du fidèle pèlerinant à la suite du Christ. Gerson, l’avait traité, à sa façon, dans le Testament du Pèlerin. Que Geiler l'ait imité ne surprend pas. Il savait qu'en parlant du pèlerinage il traiterait d'un sujet porteur. Il avait déjà abordé ce thème dans les années 1480 en parlant des qualités du pèlerin. Dans le Peregrinus, paru en 1513, il développe en 50 sermons ce que devait être réellement la démarche pénitentielle, le pèlerinage, qu'il fût corporel ou spirituel, qui convertissait les cœurs. Nous avons des raisons de penser qu'aux yeux de Geiler cet aspect de son enseignement méritait d'être aussi largement connu que faire se pouvait. En effet, il facilita l'impression de ses prédications consacrées au pèlerinage, alors qu'en règle générale il ne se souciait pas de mettre noir sur blanc ce qu'il avait dit en chaire

Texte intégral

La chaire de Geiler

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Gravure de Isaac Brunn
Summum Argentoratensium Templum, 1617
cl. Inv. 70 67 2942 P

A Strasbourg, les visiteurs de la cathédrale sont nombreux à s'arrêter quelques instants devant la chaire. Très rares, sans doute, sont ceux qui pensent à Jean Geiler de Kaysersberg pour qui cette superbe tribune fut édifiée, il y a plus de cinq cents ans. Aujourd'hui bien oublié, cet orateur jouit de son vivant d'une renommée si considérable que l'empereur lui-même voulut s'entretenir avec lui, en tête à tête, presque d'égal à égal. Populaire, ce prédicateur l'était, bien qu'il n'eût rien fait pour l'être à bon marché. « Je suis le veilleur, disait-il, mon rôle est de donner l'alarme. Quand j'aperçois la flamme d'un incendie, je souffle dans ma trompe à pleins poumons ». Jamais il ne consentit à ménager son auditoire. C'était un lutteur. Cela se voit sur son visage, avec ses fortes mâchoires serrées, sa bouche en coup de sabre, son regard pénétrant. Cet homme dégageait une énergie que les blessures d'une sensibilité frémissante, loin d'user, avaient constamment renouvelée.

Les épreuves avaient trempé très tôt le caractère de Geiler. A trois ans, en 1449, il avait perdu son père, successivement greffier à Schaffhouse en Suisse et à Ammerschwihr, en Haute-Alsace, et qu'un ours égaré dans les vignobles de cette bourgade avait blessé mortellement. Un proche parent - le grand-père, assurent les uns, un oncle, pensent d'autres - prit l'orphelin chez lui à Kaysersberg. Le tuteur estima que la vive intelligence de son pupille méritait d'être pleinement développée, et il le fit immatriculer en 1460 à l'université de Fribourg-en-Brisgau qui venait d'ouvrir ses portes. Geiler y passa dix ans, étudia les arts libéraux, qu'il enseigna, la maîtrise une fois obtenue, tout en s'initiant à la théologie. Il se rendit ensuite à Bâle, où il obtint le doctorat en Sainte Ecriture, en 1476. Il avait alors trente ans. Ses maîtres et ses collègues de Fribourg l'appelèrent à siéger à leurs côtés.

Jean Geiler de Kaysersberg

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Tableau de Lucas Cranach l’Ancien, vers 1526-1530
Staatsgemäldesammlungen, Munich, Inv.N° 9363

Sa carrière universitaire s'annonçait brillante, mais il l'interrompit, deux ans à peine après l'avoir entamée. La cause de cette rupture était d'ordre spirituel. A Bâle, Geiler avait découvert l'école de pensée que certains historiens qualifient de « nominalisme pastoral ». Ceux qui s'y rattachaient plaçaient au coeur de leurs réflexions leur doctrine de la justification. Dieu, affirmaient-ils, ne refuse pas sa grâce aux hommes qui, pour aller vers lui, déploient toutes les ressources dont ils sont pourvus. Ils sont justifiés et sauvés. Rien de plus urgent que de le dire à tout le monde afin que chacun, le sachant, assure son salut et fasse plein usage de ses forces. Encore faut-il que quelqu'un lui apprenne comment il doit s'y prendre. A celui qui le sait incombe le devoir d'instruire les ignorants. Ne pas s'acquitter de cette mission serait se rendre coupable de non-assistance à personne en danger, en danger de perdition. Ses lectures avaient permis à Geiler de faire la connaissance d'une personnalité dont il fit son modèle, Jean Gerson, mort en 1429, de son vivant chancelier de l'université de Paris. D'origine modeste, ce théologien de haut vol s'était toujours préoccupé du sort des « simples gens ». Il avait beaucoup prêché, pris en charge une paroisse et rédigé, dans une langue claire et chaleureuse, de nombreux ouvrages en français. Geiler n'eut pas d'autre ambition que de faire connaître à ses contemporains la pensée de Gerson. Il comprit très vite qu'en restant professeur, il n'établirait pas le lien entre la théorie et la pratique, d'une part, et que, d'autre part, il ne s'adressait qu'à quelques dizaines d'étudiants. Il ne devint pas curé, non qu'il tînt pour indigne de lui ce ministère, mais parce qu'il en avait tenté l'expérience et que celle-ci s'était avérée malheureuse. A Bâle, remplaçant l’archiprêtre de la cathédrale, il avait eu à confesser ses ouailles et souffert le martyre : sa sensibilité trop vive l'inclinait à l'excès de scrupule. En revanche, elle le prédisposait à la prédication car elle lui permettait d'animer la masse de ses connaissances et d'éviter la sécheresse qui guette le savant perdu dans ses idées. Convaincre un auditoire, c'était la passion de cet homme qui se sentait responsable des âmes auxquelles sa mission lui commandait de s'adresser. Souvent les êtres sensibles pratiquent volontiers l'humour parce qu'en eux se heurtent les exigences parfois opposées de la bienveillance et de la sévérité et que le trait d'esprit peut adoucir la critique sans pour autant l'affaiblir. Geiler possédait à fond l'art de faire sourire et de rendre aimables les propos les plus sérieux. Homme de coeur, il avait le don de toucher. Rien, ni personne ne lui était indifférent.

Le XVe siècle a été l'âge d'or de la prédication. Nombreuses étaient les villes où les autorités créaient des offices dont les titulaires devaient donner régulièrement des sermons de qualité. Geiler faillit se fixer à Wurzbourg qui l'y avait invité. Le maire de Strasbourg, Pierre Schott, l'en empêcha au dernier moment et le fit venir dans sa ville. Non sans peine, Schott parvint à surmonter tous les obstacles administratifs qui s'opposaient à la création d'un poste de prédicateur à la cathédrale. Geiler put en prendre possession en 1478. Il devait le conserver jusqu'à sa mort, trente-deux ans plus tard, en 1510. Sa tâche était lourde ; il montait en chaire tous les dimanches, les jours de fêtes carillonnées, et quotidiennement pendant l'Avent et le Carême. Il parlait tôt le matin, entre six et sept. De longues heures durant, il avait rassemblé ses idées et mis noir sur blanc, en latin, le canevas de son discours, un discours qu'il prononçait dans la langue de son public, le haut-allemand. L'exercice intellectuel que représentait le passage d'un langage savant au parler populaire devait être épuisant. Que le sermon ne durât jamais plus d'une heure s'explique donc fort bien. De retour chez lui, l'orateur remettait ses notes au point, en y faisant figurer ce qui lui était venu à l'esprit pendant qu'il parlait. Il constituait ainsi le fonds dans lequel il puiserait par la suite la matière de ses prédications.

Théologien dûment formé, Geiler ne récusait pas les règles du métier que les artes praedicandi avaient élaborées dès le XIIIe siècle. La péricope du jour lui fournissait le passage de l'Ecriture qu'il commentait méthodiquement comme il avait appris à le faire ; il se servait pour cela des données qu'il avait trouvées dans un ouvrage dont le contenu lui avait semblé d'excellente qualité, que ce fût un traité de théologie ou quelque livre en apparence profane tel que la fameuse Nef des fous de l'humaniste strasbourgeois Sébastien Brant. Tout cela était classique. Ce qui était original, c'était sa façon d'apprêter la matière. L'imagination continuellement effervescente de Geiler découvrait les comparaisons qui jetaient des passerelles entre le domaine de la spéculation et celui de la vie quotidienne. Un sens très sûr de la langue lui permettait de trouver le mot juste qui était aussi, de surcroît, le plus évocateur, le plus savoureux. Qu'il appartînt au genre cru, pour ne pas dire grossier, ne gênait pas notre prédicateur ; les hommes et les femmes de cette époque n'étaient pas choqués par ce qui nous surprendrait aujourd'hui. L'essentiel, après tout, était de retenir l'attention de l'auditoire. Tous les procédés facilitant la mémorisation étaient systématiquement utilisés. Geiler affectionnait particulièrement la méthode dite emblématique. Il choisissait une allégorie dont il faisait le fil conducteur de toute une série de sermons. Le cycle du civet de lièvre, der Has im Pfeffer, est à cet égard très significatif. Geiler y compare l'existence du chrétien à celle de cet animal. L'un et l'autre dressent l'oreille pour guetter ce qui doit régler leur conduite ; l'homme écoute la Parole et l'applique afin d'échapper à la mort éternelle. Il est craintif comme le lièvre parce qu'il sait que la crainte de Dieu est le commencement de la sagesse. Comme le lièvre est dépouillé de sa peau avant d'être cuisiné, le chrétien doit être débarrassé du vieil homme. Geiler suit ainsi les étapes qui aboutissent au banquet. Il décrit l'assaisonnement et la cuisson qui sont pour la préparation de 1'âme les épreuves nécessaires à qui veut gagner le Paradis. Les séquences d'images sont ainsi déroulées, tour à tour émouvantes ou surprenantes, mais toujours éclairantes et frappantes.

Après la forme des sermons, tentons d'en présenter le fond. Comme le lui prescrivait l’ars praedicandi, Geiler enseignait et la vérité à laquelle le chrétien doit adhérer et la vie que la foi lui commandait de mener. Aucun dogme n'était passé sous silence mais la question de la justification était au coeur de la prédication. Conformément à la doctrine nominaliste qu'il avait faite sienne, Geiler ne se lassait pas de répéter que la Passion du Christ avait ouvert aux hommes les portes du Royaume et qu'un chemin bien tracé y conduisait. Il faut le suivre résolument et si par malheur on s'en est éloigné, le retrouver et reprendre sa route. Le pécheur repenti peut compter sur la miséricorde du Seigneur. Sa grâce est acquise à quiconque agit dans toute la mesure de ses forces selon les préceptes de Dieu transmis par l'Eglise aux fidèles. Encore ne faut-il pas se contenter d'accomplir les rites prescrits. Ceux-ci doivent être l'expression des sentiments profonds de l'orant car il n'y a de vraie vie religieuse qu'intérieure.

Une vie qui est un combat. Le mal attaque sans relâche le chrétien de bonne volonté. Il s'insinue partout et personne n'est à l'abri de la tentation. Mais il est des vices qui s'installent dans les sociétés ; ils les rongent et finissent par user les forces des individus. Aussi Geiler estimait-il que sa mission lui commandait de dénoncer les défauts largement répandus qui finissaient par banaliser les défaillances et les erreurs. Il ne fallait pas que, trompé par de mauvais exemples, le chrétien trainât ou pire encore s'arrêtât sur la voie qui mène au Salut. Avec une fougue guerrière, le prédicateur s'en prenait d'abord à ce que le langage de cette époque appelait les « abus », les travers qui déformaient l'Eglise. Il n'épargnait ni les prélats, ni les simples prêtres, stigmatisant ces évêques plus attachés à leur bourse qu'aux âmes de leurs ouailles, ces pontifes incapables de bâtir autre chose que des passerelles vermoulues, occasions de chute, ces curés qui ont été oints avec du cambouis, qui ne sont pas des bergers mais des tondeurs. Les plus malmenés étaient les religieux, dont les couvents, lorsqu'ils ne sont pas de stricte observance, sont ouverts comme des maisons de passe. Au lieu d'être le sel de la terre, moines et nonnes n'aiment que la superbe, l'avarice et la luxure, dont les initiales composent le mot SAL, l'antithèse du « sel » véritable, l'assaisonnement de la vie chrétienne. Mais que les laïcs ne s'érigent pas en juges des clercs. Ils ont le clergé qu'ils méritent. Les institutions ecclésiastiques leur servent à se débarrasser à bon compte des filles qu'ils ont du mal à marier et des fils dont ils ne peuvent rien faire d'autre que des calotins. Egoïstes, les riches dévalisent les pauvres qu'ils devraient soutenir. Quant aux gouvernants, la puissance les préoccupe plus que la justice. Certes, Geiler n'était pas le seul à formuler ces critiques avec véhémence. Ni le cordelier Olivier Maillard en France, ni Savonarole à Florence ne parlaient autrement que lui. Comme eux, il était un prophète, et les prophètes tonnent.

Geiler crut de longues années durant que les autorités ecclésiastiques s'emploieraient avec persévérance et succès à réformer les institutions dont elles avaient la charge. Suivant l'exemple de Gerson, son maître, il invita les évêques à diriger les prêtres qui étaient leurs coopérateurs en leur communiquant la ferveur attentive sans laquelle toutes les dispositions des statuts synodaux étaient condamnées à rester lettre morte. Mais force lui fut de constater que les prélats étaient le plus souvent indifférents et que les meilleurs ne réussissaient pas à faire passer leurs devoirs de pasteurs avant leurs soucis politiques et financiers. Ses déceptions répétées finirent par éteindre les espérances qu'il avait longtemps entretenues. En 1508, Geiler affirma du haut de la chaire qu'il n'était pas possible de réformer la chrétienté tout entière. Pour autant, ni les fidèles, ni les clercs ne devaient baisser les bras.

Puisque la réforme du tout s'avérait impossible, il fallait réformer l'un après l'autre, patiemment, les éléments qui composent l'ensemble, non pas les institutions mais les personnes qu'elles comprennent, « leur apprendre à faire ce qui est juste pour parvenir à la béatitude ». Tout autant, et sans doute davantage qu'un pourfendeur d'abus, Geiler était un maître spirituel. Il partageait le souci de la pédagogie avec ses amis les humanistes, Jacques Wimpheling et Sébastien Brant, des professeurs qui croyaient passionnément aux vertus de l'éducation. Mais, une fois de plus, nous constatons l'influence décisive de Gerson sur notre prédicateur. Le chancelier de l'université de Paris avait toute sa vie durant voulu montrer à ses contemporains comment atteindre la « Montagne de contemplation » et pratiquer la « Mendicité spirituelle ». Ce modèle, Geiler de Kaysersberg le suivit de près. Il s'efforça de démontrer à ses auditeurs l'absolue nécessité de la vie intérieure et de leur prouver qu'il n'était pas seulement indispensable mais possible de la cultiver. A l'appui de ses affirmations, il développait avec une évidente prédilection deux thèmes de démarche spirituelle. Le premier, qui répondait aux préoccupations des religieuses auxquelles il était souvent invité à prêcher, comparait les couvents aux paradis de l'âme parce que tout y favorisait l'éclosion et 1'efflorescence des vertus évangéliques. Du second, les laïcs aussi bien que les moines et les moniales pouvaient tirer profit. Il faisait de la vie du chrétien, dans l'apparente banalité du quotidien, un pèlerinage, une marche vers la Jérusalem céleste. Au XIVe siècle déjà, le cistercien Guillaume de Digulleville avait décrit dans son Roman des trois pèlerinages le fidèle pèlerinant à la suite du Christ. Gerson, toujours lui, reprit à sa façon la même idée dans le Testament du Pèlerin. Que Geiler l'ait imité ne nous surprendra pas. Il savait qu'en parlant du pèlerinage il traiterait d'un sujet porteur.

Dans la piété populaire, la place de la peregrinatio reliqiosa n'avait rien perdu de son importance, mais pour beaucoup de fidèles partir loin et longtemps était quasiment impossible. Le désir de pèleriner était bridé par le devoir d'état du père ou de la mère de famille, sans parler de la religieuse cloîtrée. Cette contradiction pouvait être particulièrement pénible lorsqu'elle s'opposait à la réalisation d'une démarche jugée particulièrement salutaire, en l'occurrence le jubilé. Pour en bénéficier, c'est-à-dire obtenir l'indulgence plénière, il fallait se rendre à Rome, un déplacement long, pénible et coûteux. Mais quel gain au bout de la route ! Le rôle de la confession dans l'existence des fidèles s'était considérablement accru depuis qu'en 1215 le IVe concile du Latran en avait fait une obligation. L'action pastorale des religieux mendiants n'en avait pas seulement largement répandu la pratique mais en avait approfondi la signification. Les pénitents n'ignoraient pas que l'aveu de ses fautes vaut à celui qui se repent de les avoir commises le pardon et la réintégration dans la communauté ecclésiale dont ses péchés l'avaient séparé. Mais le bon chrétien dûment instruit savait également qu'il ne serait admis au Paradis qu'après avoir accompli des oeuvres de pénitence. S'il ne l'avait pas fait ici-bas, dans l'Au-Delà, il séjournerait au Purgatoire afin d'y compléter ce qu'il avait insuffisamment réalisé en ce bas monde. Certes la damnation était évitée mais l'image que certains prédicateurs donnaient du Purgatoire le faisait ressembler à un Enfer « de durée déterminée ». Une durée dont celui qui y serait astreint ne connaissait pas l'importance. La prudence la plus élémentaire conseillait d'abréger d'avance ce redoutable séjour. L'Eglise en offrait la possibilité : elle en remettait tout ou partie à ceux qui avaient donné de leur temps, de leurs forces ou de leur argent pour une entreprise pieuse ou qui s'étaient appliqués à prier et à fortifier leur dévotion. Partielles, ces remises de peine, appelées indulgences, n'étaient pas négligeables, mais combien plus précieuse était 1'indulgence plénière puisqu'elle remettait l'intégralité de la dette ! Initialement, elle n'était accordée qu'aux croisés, mais la chute de Saint-Jean-d'Acre en 1291 avait marqué la fin des grandes opérations destinées à reconquérir les Lieux Saints. Les occasions de gagner le grand pardon de cette manière s'étaient faites très rares. Cependant le besoin de s'assurer la remise intégrale des peines se fit si pressant qu'il donna naissance en 1299 à de folles rumeurs : le pape ferait grâce de leur séjour en Purgatoire à tous ceux qui se rendraient à Rome en 1300. Les chrétiens furent si nombreux à donner créance à ce bruit que Boniface VIII en eut pitié et, le 22 février 1300, institua le premier « jubilé » : puisque les pèlerins se rendaient à Rome comme naguère les croisés en Terre Sainte et que saint Bernard avait comparé en son temps les croisades au jubilé de l'Ancienne Alliance, il était naturel de qualifier ce nouveau pèlerinage de démarche jubilaire. Mais elle n'était possible que tous les cent ans. Lorsqu'on 1343 Clément VI décida d'avancer d'un demi-siècle la date du deuxième jubilé, il se référa précisément au jubilé juif célébré tous les cinquante ans. En 1386 Urbain VI raccourcit encore ce délai; il choisit de le réduire à 33 ans, le temps qu'avait vécu le Christ ici-bas. En 1450 Nicolas V revint à la fréquence retenue par Clément VI et en 1470 Paul II divisa par deux cet intervalle. Le 22 décembre 1499 Alexandre VI publia la bulle Inter curas multiplices qui annonçait l'ouverture de l'année jubilaire et les conditions dans lesquelles le grand pardon pourrait être obtenu en 1500. Nous ne savons pas exactement à quelle date ce texte parvint à Saverne, où résidait 1'évêque de Strasbourg, ni quand il fut porté à la connaissance du clergé diocésain et des fidèles, mais il est certain que Geiler en avait été informé bien avant le 1er mars 1500, le jour où il donna le sermon d'ouverture du Carême. Il avait eu le temps de réfléchir sur l'opportunité d'un enseignement consacré tout entier au pèlerinage. Très nombreux assurément étaient les fidèles assidus à ses prédications qui souhaitaient acquérir l'indulgence plénière. A ceux qui prendraient la route, il fallait rappeler que fatiguer le corps ne suffisait pas ; il était indispensable de s'endimancher l'âme, de la maintenir constamment tournée vers Dieu. Aux autres, de beaucoup les plus nombreux, il convenait de montrer que le pèlerinage pouvait se faire en esprit, sans quitter la maison, ni cesser de vaquer aux humbles tâches de tous les jours. Geiler, d'ailleurs, savait très probablement que l'indulgence jubilaire viendrait à la rencontre des Strasbourgeois et que, pour l'acquérir, il ne serait plus nécessaire de partir. En effet, dès la fin du XIVe siècle, Boniface IX avait offert l'indulgence ad instar jubilei à des lieux et même à de vastes territoires souvent très éloignés de Rome. Les raisons pour lesquelles les papes, Boniface IX et ses successeurs, pratiquèrent cette politique de « décentralisation » étaient pour une large part d'ordre temporel. Les soucis financiers du Saint-Siège étaient écrasants. Or les offrandes des fidèles qui avaient gagné sans se déplacer le grand pardon étaient en totalité ou en partie transmises à la Chambre apostolique. A plusieurs reprises déjà ce que le langage populaire qualifiait de « grâce romaine » avait été proposé par des légats pontificaux aux chrétiens de Strasbourg et, comme le désir d'Alexandre VI de financer une croisade contre les Turcs le laissait prévoir, avant même que l'année 1500 prît fin, le 5 octobre, le cardinal Raymond Péraud fut délégué par le souverain pontife en Allemagne et dans les pays Scandinaves et chargé d'y prêcher l'indulgence plénière. Il devait se rendre à Strasbourg en 1502, y séjourner quelques semaines et y recueillir 2300 florins. On peut estimer qu'il y eut quelque 7000 Strasbourgeois à acquérir ainsi le grand pardon, puisqu'il était entendu qu'un tiers de florin était le don qu'il convenait de faire. Il n'échappait pas au maître sprirituel qu'était Geiler que les papes en faisant pleuvoir les grâces sur la chrétienté risquaient de les banaliser et d'en faire une sorte d'assurance acquise bon marché. Il n'en était que plus important de dire et de redire ce que devait être réellement la démarche pénitentielle, le pèlerinage, qu'il fût corporel ou spirituel, qui convertissait les coeurs.

Nous avons des raisons de penser qu'aux yeux de Geiler cet aspect de son enseignement méritait d'être aussi largement connu que faire se pouvait. En effet, il facilita l'impression des prédications qu'il avait consacrées au pèlerinage, alors qu'en règle générale il ne se souciait pas de mettre noir sur blanc ce qu'il avait dit en chaire. Il ne se chargea lui-même que de la seule publication de certaines oeuvres de Gerson. Ceux de ses sermons qui ont été imprimés l'ont été par des personnes auxquelles il avait remis ses notes et qu'il avait autorisées à les faire paraître. En 1508 sortit des presses d'un éditeur Strasbourgeois un volume de Deutsche Predigten (Sermons en langue allemande) parmi lesquels figuraient « les 18 qualités du pèlerin ». L'édition du Peregrinus, dont Monsieur le chanoine Robbe a choisi et traduit en excellent français de très substantiels extraits, fut procurée par Jacques Other en 1513. Elle suivait d'un an celle de la Christliche Pilgerschaft, la version allemande des prédications données par Geiler en 1500. Other avait été pendant les trois années précédant la mort du prédicateur son secrétaire particulier. Du vivant de Geiler, il avait publié, en 1508, des Fragmenta passionis, une Oratio dominica en 1509, une Navicula fatuorum en 1510 et en 1510 encore le Seelenparadies. Sans doute conserva-t-il les notes que le prédicateur avait mises au net comme il en avait l'habitude. Dans l'avant-propos de l'édition allemande il dit que Geiler l'avait encouragé vivement à procurer l'édition de ces sermons. Il lui sembla souhaitable d'en faire paraître d'abord la traduction allemande : c'est le Christliche Pilgerschaft de 1512. Puis il s'efforça de donner la forme convenable à ce que Geiler avait noté sans autre souci que celui du fond - dans son avant-propos il la qualifie de forma débita -, et, ce travail accompli, il remit sa copie à l'imprimeur strabourgeois Mathias Schürer, lequel mit en vente le Peregrinus en 1513.

Ce que Jacques Other nous apprend lui-même nous montre que ni la Christliche Pilgerschaft, ni le Peregrinus ne nous transmettent mot pour mot ce que Geiler avait dit. Il faut que nous nous y résignions. Nous ne pourrons jamais retrouver exactement ce qui déterminait le rayonnement d'un orateur ; jamais nous n'entendrons les inflexions de sa voix, nous ne verrons ses gestes ; jamais surtout nous ne sentirons son regard ; en un mot, sa présence - car à sa manière Geiler était un acteur – nous échappera toujours. Contentons-nous de ce qu'il a pris la peine de mettre noir sur blanc et dont les éditeurs se sont bornés à polir la présentation sans en modifier le contenu. C'est l'essentiel qu'ils nous ont livré, la pensée de cet universitaire que sa passion des âmes poussait à prêcher sans se lasser. Les ouvrages qu'avec son autorisation ses amis et ses collaborateurs ont fait imprimer nous permettent de profiter de son enseignement près de cinq cents ans après sa mort. Defunctus adhuc loquitur. Il est mort, mais il nous parle toujours.

Pour citer ce document

Francis RAPP
«Jean Geiler de Kaysersberg, la passion de convaincre», SaintJacquesInfo [En ligne], Textes, Littérature, légendes et contes, mis à jour le : 29/05/2009,
URL : http://lodel.irevues.inist.fr/saintjacquesinfo/index.php?id=1177

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