SaintJacquesInfo

Conserver les enluminures des manuscrits
Restitution ou restauration ?
Un exemple du Codex Calixtinus

Janine Michel

Résumé

Cet article montre, sur l’exemple concret de travaux effectués sur le plus célèbre des manuscrits de Compostelle, comment une tentative de restauration d’une illustration peut aboutir à un contre-sens. Il est un plaidoyer en faveur de la restauration

Texte intégral

Une restitution malheureuse

Restituer, c’est « remettre en son premier état » ; c’est ce qu’a voulu faire l’équipe qui, en 1966, a été chargée de remettre en état le manuscrit du Codex Calixtinus de Saint-Jacques de Compostelle, datant du XIIe siècle. Elle a réintégré le Pseudo-Turpin comme Livre IV dans l’ensemble qui ne comptait que quatre livres depuis 1609, et a voulu restituer, entre autres, le folio 162 auquel manquait, dans le tiers du bas, d’importants morceaux de parchemin..

Codex Calixtinus, folio 162,

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Le songe avant restauration

Ce folio est le dernier du Livre III, dont le texte se termine aux deux-tiers du recto. Le dernier tiers, comportait une enluminure très détériorée qui illustre le début du Pseudo-Turpin (fig. 1) représentant le Songe de Charlemagne pendant lequel saint Jacques lui apparaît

Le peintre chargé de la restitution de cette image a interprété les éléments qui subsistaient. Il a imaginé saint Jacques, assis, le dos rond, sur une longue banquette, montrant, à nous seuls spectateurs, le « Chemin » d’étoiles qui devait conduire Charlemagne à Compostelle. Il n’a pas vu que la banquette était le lit de Charlemagne, que saint Jacques était derrière le lit et qu’il parlait à Charlemagne dont la moitié de la couronne wisigothe, le début du front et la moitié de l’œil droit et de sa pupille ainsi que son épaule gauche étaient encore visibles à droite de l’image malgré les détériorations. Ces éléments sont représentés plus distinctement que sur la photo (fig. 1) par le dessin ci-dessous (fig 1b).

Dessin Janine Michel

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Dessin d’après la photographie du folio 162 détérioré

L’image suivante montre l’illustration résultant du travail de restitution de 1966.

Codex Calixtinus, folio 162

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Fig. 2, Le Songe mal restitué en 1966

Le restaurateur ignorait vraisemblablement la signification de l’image et il a supprimé les éléments gênants et incompréhensibles pour lui. Le visage de l’empereur a été remplacé par le fond bleu et rouge, le lit est devenu une banquette, ou, comme le suggère Bernard Gicquel, un catafalque. La restitution a trahi le message de l’image.

Une restitution virtuelle

L’étude préalable

Je me suis offert le plaisir de restituer à mon tour cette même image. Ce travail, qu’il serait tout aussi dangereux qu’abusif de faire sur un original, est cependant indispensable pour comprendre la volonté de l’enlumineur du XIIe siècle et imaginer son interprétation. Pour m’aider, j’ai utilisé trois enluminures :

- Une copie assez fidèle (fig. 3) de l’image, faite au XIVe siècle (folio 133 v° du Codex Calixtinus de la Bibliothèque vaticane, Archives de Saint-Pierre, manuscrit C 128). L’enlumineur du XIVe siècle a mis à Charlemagne la couronne royale de l’époque, sa tête est vue de trois-quarts et il ferme les yeux ; celle de l’original, étant donné le dessin de la couronne wisigothe et de l’œil gauche, ne pouvait être que de face. Mais nous retrouvons la composition symétrique du décor de l’original.

Vatican ms C128, f 133v

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Fig. 3, Copie du Codex Calixtinus, XIVe siècle

L’enluminure du folio 4 du Codex Calixtinus de Compostelle, qui est l’initiale « I » de Iacobus et représente saint Jacques (fig. 4). Celle-ci est dessinée avec beaucoup plus de soin et de recherche que le Songe (fig. 1), mais les saint Jacques des deux images se ressemblent trait pour trait : même visage, mêmes mains aux doigts longs et effilés, même galon perlé de la collerette, mêmes plis appuyés et mêmes lignes blanches de lumière. Etant donné ces similitudes, ces images sont de la même main.

Codex Calixtinus, cl. JM

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Fig. 4, saint Jacques initiale I du folio 4,

- Un ensemble de deux scènes (fig. 5) au verso du folio 162 objet de notre étude, où l’on voit le départ et le retour de l’armée de Charlemagne à Aix-la-Chapelle. Ces scènes, encore une fois, ne peuvent être que de la même main, (malgré l’avis contraire de plusieurs historiens de l’art, qui trouvent l’interprétation bâclée et surtout les visages « horribles ») : en effet, nous retrouvons le même dessin de la couronne wisigothe de Charlemagne, la même tourelle avec son toit conique et ses pierres apparentes et le même « Chemin », cette fois sans étoiles, sur lequel marche l’armée.

Crédit : Codex Calixtinus, folio 162

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Fig. 5, Départ et retour d’Aix-la-Chapelle

Une nouvelle proposition

Il ne restait plus qu’à reconstituer le visage de Charlemagne à partir des éléments restants, à compléter le costume de saint Jacques et le décor d’architecture en s’inspirant de ces trois enluminures (fig. 6).

Dessin Janine Michel

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Fig. 6, le Songe restitué par l’auteur, folio 162

L’image plus simple d’une autre copie du Codex, aujourd’hui à Salamanque, (Ms. 2631) confirme, par ses trois scènes, que la première était bien le songe de Charlemagne (fig. 7)

Codex Calixtinus, Salamanque, Ms. 2631

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Fig. 7, Les mêmes illustrations sur le manuscrit de Salamanque

L’analyse de ces illustrations et de leur « restauration » de 1966 montre pourquoi aujourd’hui on préfère restaurer plutôt que restituer. Restaurer signifie simplement « remettre en bon état », c’est-à-dire consolider, réparer, sans détruire des éléments encore visibles et sans réinterpréter des éléments d’image disparus et surtout, sans enlever les éléments qui gênent une nouvelle interprétation, base de la restitution. La « restauration » dite d’usage et de conservation est donc une solution de prudence nécessaire pour éviter des accidents graves comme celui qu’illustre cet article.

Pour citer ce document

Janine Michel
«Restitution ou restauration ?», SaintJacquesInfo [En ligne], Patrimoine, Sauvegarde et restauration, mis à jour le : 29/05/2009,
URL : http://lodel.irevues.inist.fr/saintjacquesinfo/index.php?id=1282

Quelques mots sur :  Janine Michel

Doctorante en histoire de l’art avec Michel Pastoureau. Membre de la Fondation