SaintJacquesInfo

Pour comprendre le culte de saint Jacques à Perpignan
La Catalogne et saint Jacques
Ne pas confondre dévotion à l’apôtre et pèlerinage à Compostelle

Denise Péricard-Méa

Résumé

Grâce à Jacques Ier de Catalogne, la dévotion à saint Jacques s’est développée à Perpignan. Cette ville en conserve des traces vivantes avec une procession annuelle pour vénérer l’apôtre et avec une église Saint-Jacques remarquable.

Texte intégral

Pour les fidèles du Moyen Age, il n’y a qu’un seul saint Jacques « apôtre », auteur de l’Epître de Jacques. Cette Epître a une importance considérable car elle promet la guérison aux malades qui auront reçu l’onction sainte, à l’origine du sacrement de l’Extrême-Onction. En outre, elle diffuse cette parole sans cesse répétée pour contrer les théories de la prédestination et pour convaincre l’homme qu’il est responsable de son propre salut : « sans œuvres la foi est morte ». Par la vertu de ce texte, saint Jacques est ainsi le saint thaumaturge par excellence et le passeur des âmes au moment de la mort.

Même connu, le sanctuaire de Compostelle ne peut faire face à l’urgence devant la maladie ou la mort. Des sanctuaires existent un peu partout, où les fidèles se rendent volontiers surtout s’ils peuvent y vénérer une relique. Ces reliques se sont répandues en vertu de textes qui ont circulé dans tout l’Occident dès le VIIe siècle, avant d’être accaparés par Compostelle. On y mentionne « Jacques qui a prêché en Espagne et dans les régions occidentales ». Ainsi, de nombreuses régions en Europe peuvent se prévaloir de saint Jacques ; en témoignent des « pas de saint Jacques » imprimés dans la pierre, tel celui de Buxerolles à Poitiers et de nombreuses fontaines jaillies sous le bâton du saint. Les tombeaux et les reliques de l’apôtre fleurissent en toute sérénité. Un corps à Angers, un à Echirolles près de Grenoble, un à Vérone, deux à Toulouse : personne ne s’en étonne, pas plus que du nombre de têtes et autres reliques vénérées un peu partout.

Ces sanctuaires ont contribué puissamment à répandre la légende de saint Jacques et ont fait rêver du pèlerinage galicien. La gloire de Compostelle doit aussi beaucoup à la Chronique de Turpin, largement diffusée en Europe, qui relate comment Charlemagne est venu délivrer le tombeau de saint Jacques, en suivant la Voie Lactée. En Catalogne comme ailleurs, il est difficile de discerner les dévotions indépendantes de Compostelle de celles en lien avec ce sanctuaire. L’essentiel est de ne pas tout rapporter à Compostelle, de ne pas considérer que tout vocable Saint-Jacques balise un chemin pour y aller et de redonner à chaque lieu sa propre histoire.

En Catalogne, saint Jacques, apôtre et auteur de l’Epître

La dévotion à un saint dans une région peut s’évaluer au nombre d’attributions de son nom à des nouveaux-nés. Pour la Catalogne, Josep Moran Ocerinjauregui, professeur de philologie catalane à l’Université de Barcelone1, constate que l’attribution du prénom Jacques (Jaume en catalan) est assez tardive et limitée. Selon lui, la liturgie hispanisque d’époque wisigothique ignorait encore le culte de cet apôtre. Dans cette période, seule est notifiée l’existence de reliques de saint Jacques à l’église Santa-Maria de Mérida. Culte tout local semble-t-il, pas plus important que celui mis en place au IXe siècle à Compostelle. Quant aux prénoms, un Jacobus au VIIe sièce, un Iacob ebreo au Xe siècle ne signifient rien.

  • 1  Fréquence d’attribution en Catalogne du prénom J(...)

En Catalogne, l’attribution du prénom débute au XIIIe siècle, lorsque, pour la première fois, il est donné au roi Jaume Ier d’Aragon (1208-1276). Ceci incita les lignages royaux, puis les couches inférieures de la société à faire le même choix. Jaume Ier en personne donne des explications au choix de sa mère2 : « elle fit faire douze cierges chacun d’un poids et d’une taille semblables et les fit allumer en même temps, et à chacun fit mettre le nom d’un des apôtres et promit à Notre Seigneur que celui qui durerait le plus, celui-là donnerait mon nom. Et dura celui de saint Jacques trois travers de doigt de plus que les autres ». Cette manière de nommer un enfant était-elle courante ? La coutume se pratique encore parfois à l’autel des Saints-apôtres de l’église de Costuga, en Vallespir. Jaume Ier eut une véritable dévotion pour son saint patron. Pour lui aussi, saint Jacques est bien l’auteur de l’Epître : il intitule Livre des faits la chronique qu’il écrit en raison de ce que, « comme le dit mon seigneur sent Jacme, sans œuvres la foi est morte ».

  • 2  Les quatre grans croniques, (Jaume I, Ramon Munt(...)

Autre œuvre dans sa vie, la fondation en 1220 de l’hôpital Saint-Jacques de Montpellier, ville dont il est le seigneur. Il en confie la réalisation et le financement à Guillaume de Pierrefixe, en échange de maisons qu’il lui donne en lui demandant expressément « d’y vouloir mettre le nom de saint Jacques, à cause qu’il s’appelle Jacques, et le prend sous sa protection »3. La coïncidence de dates entre la naissance de son fils Jacques II en 1243 et le début de la construction de l’église Saint-Jacques del Puig à Perpignan4 en 1244 ne semble pas non plus fortuite.

  • 3  Arch. mun. Montpellier, Grand Chartrier, inventa(...)
  • 4  Alart, cart. Ms. VI-971 (Casès)

Le chef de saint Jacques à Perpignan

L’église Saint-Jacques de Perpignan a été un sanctuaire de pèlerinage au cœur du quartier marchand. D’abord située hors-les-murs dans le quartier du Puig, qui était, selon les auteurs, quartier des lépreux ou des juifs, en tout cas quartier de proscrits. La construction de l’église change la physionomie du lieu, qui devient le quartier Sant-Jaume où habitent des tisserands de laine5 et d’autres marchands. Bien d’autres villes possèdent ce type de quartier, mis sous la protection de saint Jacques, patron des voyageurs. Jaume Ier les y a-t-il attirés par ce vocable ? La vie de cette paroisse est mal connue. Elle est suffisamment importante pour être desservie par une communauté ecclésiastique, présente en 13876 et ne comptant pas moins de vingt-huit personnes en 14297. En 1450, un retable est construit, centré sur un saint Jacques vêtu d’or fin, de pourpre et d’azur8. Une relique insigne du saint y est enchâssée, dont on retrouve la trace dans un inventaire de 1482 : « un chef d’argent de Monsieur sant Jacme, avec son chapeau d’argent doré avec quatre coquilles d’argent fixées audit chapeau »9. Voilà qui signe un pèlerinage local dont on peut penser qu’il est ancien tant il fait partie des solennités de la ville et qui explique peut-être le nombre important de desservants.

  • 5  A.D. Pyrénées Orientales, G 513, fonds de la col(...)
  • 6  A.D. Pyrénées Orientales, G 514
  • 7  A.D. Pyrénées Orientales, G 511
  • 8  A.D. Pyrénées Orientales, G 542
  • 9  A.D. Pyrénées Orientales, G 543

Saint Jacques est invoqué en temps de peste. A Perpignan, on voit une procession organisée derrière le « chef » de saint Jacques en 148210 :

  • 10  Ruscino. Revue d'histoire et d'archéologie du Ro(...)

« Samedi, le 17 août, on fit une procession avec grandissime dévotion : Maître Jean Androu, syndic en chef, y fut pieds nus, et quelques autres chapelains ; les consuls de cette ville de même, pieds nus, et le viguier et bien d’autres personnes avec des lumières allumées, en bon ordre, tous les hommes deux par deux et les femmes de même, sans parler l’un avec l’autre sinon pour dire des oraisons ; et les enfants et les filles échevelées, et tous pieds nus, tous criant : « Seigneur, vrai Dieu, miséricorde ! » « Dieu veuille nous aider ! ».

    Dans cette région où la concurrence avec saint Roch doit être rude, l’aide de saint Jacques est encore demandée avec une grande ferveur, que la ville renforce par un pèlerinage à Compostelle effectué par deux hommes de la communauté. En 1488, le « chef » de saint Jacques est encore porté en procession lors d’un nouveau pèlerinage à Compostelle motivé par le retour de la peste, mais il ne semble pas que ce soit le cas en 1560 lors d’un autre départ pour la même destination11. Au début du XVIe siècle apparaissent les Pénitents de Saint-Jacques, une confrérie de flagellants qui sortent la nuit derrière le marguillier porteur de la verge et les diacres avec les croix des autres paroisses12. En 1534 est nommée la confrérie de Santa Sagrada passio, dite de la Sanch. Il semble qu’elle ait pris le relais de saint Jacques en organisant des prières et cérémonies publiques en temps d’épidémie, par exemple en 163113. Un autre de ses buts était de participer aux funérailles et d’assister les criminels qu’on conduisait au supplice, tâches également imparties à des confréries Saint-Jacques.

    • 11  A.D. Pyrénées Orientales, G 239
    • 12  A.D. Pyrénées Orientales, G 545
    • 13  G 504

    Le sanctuaire de Saint-Jacques de Calahons

    Il existait bien d’autres sanctuaires de pèlerinage à saint Jacques. Ainsi, à Catllà, dans le canton de Prades, la chapelle Saint-Jacques de Calahons14 est un petit sanctuaire perdu au milieu d’une combe à 531 m. d’altitude, placé au bord d’un « torrent de Saint-Jacques », à la frontière entre Catalogne et Occitanie puis entre Espagne et France, aux limites de quatre paroisses. Dédié à un « bienheureux Jacques de Calaons » il n’apparaît qu’au XIIIe siècle, mais il était sans doute plus ancien. Une statue-reliquaire datée du début du XIVe siècle, plusieurs fois remaniée, invite à penser qu’elle renferma une relique de saint Jacques. Trois grands pèlerinages y avaient lieu, le 1er mai, le 25 juillet et le lundi de Pâques. Les deux premières dates sont fréquentes, on fête sans état d’âme Majeur et Mineur. La fête du lundi de Pâques serait celle du martyre du Majeur, selon un passage du Livre de saint Jacques (Livre II, chap. 3)15 : « En ce même temps le grand roi Hérode fit périr Jacques, frère de Jean, par le glaive… Il a été jugé vers la troisième heure et vers la neuvième heure, comme le Christ, il a trépassé. Le maître et le disciple ont subi la passion le même jour et à la même heure ». Malgré ces deux anniversaires confondus : on fête saint Jacques après le Christ, le lundi de Pâques. Comme un peu partout, ces fêtes entraînaient parfois des débordements. S’ils étaient bien acceptés au Moyen Age, il n’en fut plus de même après la Contre-Réforme. En 1775 par exemple, l’abbé de Cuixa menace de supprimer les processions « si elles ne sont pas faites avec respect et décence »16. Hormis ces grands jours, ne vivait à la chapelle qu’un desservant, ou un fermier cultivant les terres alentour puis, au XVIIe siècle un ermite. De temps en temps, quelque âme en peine venait faire une pieuse supplique. Un cantique composé pour Calahons en 1899 rappelle que saint Jacques a vocation à retenir l’orage sur les hauteurs. Une tradition orale prétend que le saint pouvait détourner ces orages vers la France !

    • 14  Yvan, Marquié, En Catalogne, dans le Conflent, u(...)
    • 15  Trad. Bernard Gicquel, La légende de Compostelle(...)
    • 16  Arch. dép. Pyrénées-Orientales

    Les premiers textes qui mentionnent Compostelle dans les relations de la Catalogne datent du XIe siècle : en 1063, une clause du serment qu’un vicomte catalan prête au comte de Barcelone stipule : « Udalgard s’engage à ne pas se rendre au Saint-Sépulcre, ni à Rome, ni à Saint-Jacques, sans l’autorisation desdits comte et comtesse »17. En 1082, Arnau Bernat, chevalier de la région d’Urgell, fait un legs à Saint-Jacques de Galice18. Pas de pèlerinage effectif, mais l’indice de liens. Après 1137, l’union de la couronne d’Aragon à celle de Catalogne, et après 1172, l’acquisition du Roussillon, enrichissent les relations : en 1131, Alphonse Ier d’Aragon avait donné à la Galice, par testament, trois villes aragonaises, Calahorra, Cerbera et Tutillon19. Ecrit dans les années 1130-1135, le dernier des vingt-deux miracles du Livre de saint Jacques concerne un habitant de Barcelone, ancien pèlerin de Compostelle :

    • 17  Liber feudorum Maior, éd. F. Miquel Rosell, t.I,(...)
    • 18  C., Barraut, Doc. Del segle XI, Urgellia, VII, 1(...)
    • 19  Pierre, Ponsich, Roussillonnais, Cerdans et Cata(...)

    « En l’an 1100, un habitant de Barcelone se rendit en pèlerinage à l’église de saint Jacques en Galice. Il demanda à l’apôtre de le délivrer de ses ennemis, s’il venait à tomber entre leurs mains. Une fois rentré chez lui, il fit un voyage d’affaires en Sicile et fut pris en mer par les Sarrasins. Il fut vendu et acheté treize fois dans les marchés et dans les foires. Ceux qui l’achetaient ne pouvaient le garder, parce que le bienheureux apôtre Jacques brisait ses chaînes… »

      S’ils connaissent Compostelle, les pèlerins catalans ne se bousculent pas sur les routes. En 1173 Arnaud du Mont, moine de Ripoll, va à Compostelle d’où il rapporte une copie du Codex Calixtinus. Il raconte :

        « Me trouvant dans l’église de Saint-Jacques à Compostelle… je découvris un volume contenant les cinq livres des miracles de cet Apôtre… J’ai résolu de transcrire ce volume avec le désir de doter notre église d’une plus vaste collection de miracles de saint Jacques dont elle ressentait le besoin depuis longtemps… Mais j’ai rapporté seulement la transcription de trois… dans lesquels sont contenus les miracles, la Translation de l’Apôtre de Jérusalem en Espagne et comment Charlemagne a dominé l’Espagne et l’a soumise au joug du Christ. Le cinquième livre du susdit volume traite de divers usages et mœurs des gens, des routes par lesquelles on vient à Saint-Jacques». Si le monastère de Ripoll a éprouvé le besoin de réunir ces données, c’était pour son usage personnel, mais peu lui chaut le chemin de Saint-Jacques qu’Arnaud ne prit pas la peine de recopier.

          Au XIIIe siècle, à la cour de Jaume Ier d’Aragon vivait Raymond Lulle (1233-1315). Entre 1262 et 1265, il renonce à la vie de cour et décide de se rendre à Rocamadour et Saint-Jacques en Galice20. Tout en étudiant, il mène ensuite une vie d’ermite et entreprend des croisades intellectuelles destinées à provoquer l’unification religieuse du monde. En 1311, il dicte sa vie dans laquelle il raconte ses pèlerinages. Dès la fin de sa vie et pendant plusieurs siècles, ses écrits philosophiques sont adoptés par les alchimistes qui les diffusent largement ainsi que le récit de sa conversion. N’aurait-il pas «transmuté» six millions de « nobles à la rose » pour le roi d’Angleterre ? Les suppositions vont bon train… N’aurait-il pas trouvé la recette sur le chemin de Compostelle ?

          • 20  Vie de Raymond Lulle, 1311, Chap. I, § 9, trad.R(...)

          Qant à Jeanne Vielliard21, qui a étudié les registres de chancellerie de la couronne d’Aragon entre 1379 et 1422, elle n’a relevé que cent quinze « pèlerins de Saint-Jacques » qui sont passés par l’Aragon, dont une dizaine de Catalans seulement.

          • 21  Vielliard, Jeanne, Pèlerins d'Espagne à la fin d(...)

          Les cérémonies de Perpignan organisées pour le départ des pèlerins à Compostelle sont particulièrement pompeuses, ce qui souligne le caractère exceptionnel de la démarche. La tête de « monseigneur saint Jacques » participe à ce départ, sans que personne ne s’en étonne encore.

            Le 17 août 148222 « … furent investis de la charge de porter une offrande à monseigneur saint Jacques de Galice, deux pèlerins : Michel le Cotoner et un peaussier, Barthélémy Pons. En grande cérémonie, la procession partit de monseigneur saint Jean (l’église) avec lesdits pèlerins, les consuls devant, l’hebdomadier (le curé de semaine) derrière, allant vers [l’église] Saint-Jacques. Là, ils écoutèrent l’office de la 5e joie de la Bienheureuse Marie (l’Ascension), lesdits pèlerins tous deux à genoux devant l’autel de monseigneur saint Jacques, avec des lumières allumées. Quand le prêtre eut reçu le corps du Seigneur, avant la fin de la messe, les pèlerins communièrent et ensuite le prêtre finit la messe. Et dès que la messe fut terminée, ils se mirent ensemble côte à côte, et le prêtre leur donna la bénédiction et signa la besace, le bourdon, manteau, chapeau, après bien des bénédictions. Cela fait, la procession s’en alla avec la Vraie Croix de Saint-Jean avec la tête de monseigneur saint Jacques, jusqu’au portail du Poids, et lorsque les pèlerins furent hors du portail, ils prirent congé de tout le peuple de cette ville et baisèrent la Vraie Croix, à genoux, puis s’en allèrent dîner au verger de monseigneur Corbos puisqu’il était midi, et la procession s’en retourna vers Saint-Jean avec Te Deum Laudamus, et les pèlerins prirent le chemin de Puigcerdà »

            • 22  Sources narratives locales de l’histoire du Rous(...)

            Le 25 mai 148823 la ville organise un nouveau départ pour Compostelle  qui donne lieu à une cérémonie semblable. En revanche, le retour n’est relaté qu’en 148224où toute la ville est en fête : « samedi 19 octobre, les pèlerins qui étaient allés à monseigneur saint Jacques de Galice arrivèrent sains et saufs… Ils n’entrèrent pas dans la ville de Perpinyà parce qu’il était nuit. Ils avertirent le portail du Pes et s’en allèrent à Sainte-Marie de Malloles, et là ils accueillirent les honorables seigneurs consuls et monseigneur Pierre Corbos, négociant de la présente ville, qui ouïrent la messe avec les pèlerins. Et messe ouïe, ils partirent de Sainte-Marie de Malloles et s’en allèrent à la ville de Perpinyà, et demeurèrent à l’hôpital, parce que c’était dimanche. La procession avec les honorables seigneurs consuls, selon la coutume, sortant de la dite église de monseigneur saint Jean, accueillit les pèlerins avec grand honneur et se rendit aux cloîtres (cimetière Saint-Jean) faire la station accoutumée avec les deux pèlerins ; Puis on entre dans l’église pour la grand messe, rendant grâces à Notre-Seigneur Dieu de la grande grâce qu’il a faite à la ville au sujet des mortalités, et du fait que les pèlerins sont arrivés sains et saufs.»

            • 23  CXIX G. 238, fol. 1
            • 24  CXIII, fol. 171v°

            Saint Jacques d’hier à aujourd’hui

            Hormis en Aquitaine où la mention  « chemin de Saint-Jacques » apparaît parfois (au XIIe siècle, plusieurs seigneurs aquitains sont devenus vassaux de l’Empereur Alphonse VII de Castille), il n’en est jamais question, sauf pour indiquer la direction d’une chapelle.

              Les pèlerins venant de Perpignan choisissaient l’une des deux routes qui s’offraient à eux. En août 1482, ils prenent per la via de Puigcerda, praticable seulement en été. En 1495, le pèlerin allemand Jérôme Münzer passe par le Perthus :

                « Le 19 septembre après avoir quitté Perpignan, nous arrivâmes au bout de trois lieues au pied des Pyrénées, à un château nommé Le Boulou. Nous nous engageâmes dans une passe qui s’appelle le Perthus ce qui veut dire précisément « porte des montagnes » et, en suivant un chemin très escarpé, abrupt et difficile, après avoir laissé sur notre droite une belle citadelle située sur un très haut sommet, que l’on appelle Guardian25, nous franchîmes les cols et arrivâmes en Catalogne, au château de La Junquera, puis à Figueras». De Barcelone, les voyageurs se dirigeaient vraisemblablement vers le sud pour remonter ensuite la vallée de l’Ebre jusqu’à Logroño et piquer vers l’ouest, vers Burgos et Leon.

                • 25  toponyme non identifié

                Aujourd’hui chacun veut son propre chemin de Saint-Jacques. Mais comment le tracer là où il n’y a pas de références historiques ? Relier tous les éléments du patrimoine26 jacquaire n’est pas plus satisfaisant que d’en choisir certains seulement, d’autant que des collectivités lient abusivement au pèlerinage des monuments qui n’ont jamais eu aucun lien avec Compostelle. Ce patrimoine a un intérêt en lui même et des chemins de visite de la Catalogne jacquaire vaudraient mieux que des chemins de Compostelle.

                • 26  Pierre, Ponsich, Limites historiques et répertoi(...)

                Chacune des églises Saint-Jacques encore vivantes aujourd’hui a son histoire. Les faire visiter en s’y intéressant est plus constructif que répéter obstinément qu’elles se trouvent sur un chemin de Saint-Jacques. Ainsi, l’abbé Cazes, curé de Saint-Jacques de Villefranche-de-Conflent (c. Prades)27, prouve que son église n’a pas été fondée pour les pèlerins en route vers la Galice. Il rappelle que c’est céder à la mode que de tracer des «chemins de Compostelle» en reliant entre eux des éléments du patrimoine jacquaire. Cette mode n’est pas récente : déjà en 1855, un érudit28 expliquait que l’hôpital Saint-Jacques de Montpellier (dont on a vu la raison de son vocable) avait été « fondé par un pieux bourgeois revenu de Compostelle, en faveur des fidèles qui entreprendraient à l’avenir ce pèlerinage ».

                • 27  G 956-957
                • 28 Germain. A., De la charité publique et hospitalil(...)

                Plusieurs églises Saint-Jacques méritent d’être signalées, celle de Canet-en-Roussillon (ar. Perpignan) mentionnée en 132229, celle de Canet de Rossello construite en 1962, celle de Cornellà, en Conflent (c. Prades). Saint-Jacques de Nyer, en Conflent (c. Olette), mentionnée au XIIe siècle à 720 m d'altitude, dans la haute vallée de la Têt, au confluent du ruisseau de Mantet, à la sortie d’impressionnantes gorges n’a-t-elle pas été but de pèlerinage avant de devenir paroisse ? Tout comme ce village nommé Saint-Jaume de Llierca (Gérone), près de Besalu ?

                • 29  G 742-756

                En Roussillon, à Elne au XIVe siècle, l’église Saint-Jacques semble au cœur d’un quartier Saint-Jacques, proche du marché aux grains30. Comme à Perpignan, l’étude de la vie de ce quartier reste à faire. Pourquoi les marchands se sont-ils placés sous la protection de saint Jacques ?

                • 30  Alart, cart. Ms XX-473 (Cazès)

                Plusieurs hôpitaux Saint-Jacques ont choisi ce vocable sans lien non plus avec Compostelle mais en le reliant à la vocation de saint Jacques à guérir. Parmi eux citons en Roussillon, à Thuir31 (ar. Perpignan), le vocable de l’hôpital Saint-Jacques supplanté en 1678 par Nostra Senyora de les neus, ou l’hôpital Saint-Jacques à Ille-sur-Têt32, en Conflent. Une fontaine Saint-Jacques attirait encore des buveurs d’eau au début du XXe siècle. Ne fut-elle pas un lieu où des pèlerins venaient chercher une guérison ?

                • 31  GG122
                • 32  Alart, cart. Ms.IX-64

                Parmi un riche patrimoine mobilier trois œuvres majeures se détachent, un panneau de retable de saint Dominique au musée diocésain de Vich33, un devant d’autel au musée diocésain de Solsona et deux panneaux du retable de l’église Saint-Jacques de Nahuja (canton Saillagouse-Llo) en Roussillon.

                • 33  Vicaire, H., Histoire de saint Dominique, vol. 1(...)

                La vogue des pèlerinages locaux, dits aplecs n’est pas morte en Catalogne, tout particulièrement ceux qui fêtent le printemps. Jeanne Camps34 évoque ces pèlerinages populaires et festifs dans les ermitages où l’on se rend le lundi de Pâques. Après les quarante jours de Carême ils étaient des occasions de se défouler. La joie de vivre des Catalans, dit-elle, explose en chansons, en grillades et bagarres comme celle qui eut lieu à Notre-Dame de la Roca à Nyer en 1843 : « on s’y réunit pour Pâques, c’est la mort aux chevreaux, on les mange par douzaines, et puis quand on a mangé, bu, la danse et beaucoup de coups de poings ». Au XIXe siècle à Calahons, le pèlerinage du 1er mai est remplacé par celui du lundi de Pentecôte, sans qu’on en connaisse la raison. Quatre communes y participaient : Catllar, Eus, Marquixanes et Molitg. On dansait encore à Saint-Jacques après la fin de la deuxième guerre mondiale mais, au fil des ans, les catllanais montaient de moins en moins nombreux à l’ermitage. A partir de 1984, les aplecs ont repris à Calahons. Récemment, un sentier de randonnée, le chemin des cabanes, a été créé par els Amics de Catllà, qui passe par Saint-Jacques de Calahons et attire de nombreux marcheurs. Ces dernières années, l’aplec de Catllà rassemble près d’un millier de personnes et attire des gens qui viennent des villages des alentours.

                • 34  Camps, Jeanne, Semaine sainte et tradition pasca(...)

                Notes

                1  Fréquence d’attribution en Catalogne du prénom Jacques et de ses dérivés, du Moyen Age à nos jours, Estudis d’onomàstica catalana, Publicacions de l’Abadia de Montserrat, p. 145-153)

                2  Les quatre grans croniques, (Jaume I, Ramon Muntaner…), éd. Ferran Soldevila, Barcelone, 1971, Llibre des Fets ou Chronica, chap. II

                3  Arch. mun. Montpellier, Grand Chartrier, inventaire de Louvet, 1662, armoire A, cassette 7, n° 5

                4  Alart, cart. Ms. VI-971 (Casès)

                5  A.D. Pyrénées Orientales, G 513, fonds de la collégiale Saint-Jean de Perpignan

                6  A.D. Pyrénées Orientales, G 514

                7  A.D. Pyrénées Orientales, G 511

                8  A.D. Pyrénées Orientales, G 542

                9  A.D. Pyrénées Orientales, G 543

                10  Ruscino. Revue d'histoire et d'archéologie du Roussillon et des autres pays catalans, Perpignan, 1912, « Sources narratives locales de l’histoire du Roussillon en langue catalane », p. 267-334, p. 309 et 321

                11  A.D. Pyrénées Orientales, G 239

                12  A.D. Pyrénées Orientales, G 545

                13  G 504

                14  Yvan, Marquié, En Catalogne, dans le Conflent, un sanctuaire de pèlerinage à saint Jacques, Saint-Jacques de Calahons, Sanctuaires locaux, www.saint-jacques.info, juillet 2003

                15  Trad. Bernard Gicquel, La légende de Compostelle, Paris, Tallandier, 2003

                16  Arch. dép. Pyrénées-Orientales

                17  Liber feudorum Maior, éd. F. Miquel Rosell, t.I, Barcelone, 1945, doc. 337, p. 358-360.

                18  C., Barraut, Doc. Del segle XI, Urgellia, VII, 1981, n°966

                19  Pierre, Ponsich, Roussillonnais, Cerdans et Catalans du haut Moyen-Age sur les routes des grands pèlerinages, Les cahiers de Saint-Michel de Cuxa, t. XXXI, 2000, p. 85-94

                20  Vie de Raymond Lulle, 1311, Chap. I, § 9, trad.R. Sugranes de Franch, Raymond Lulle, Christianisme, Judaïsme, Islam, Actes du colloque sur Raymond Lulle,Université de Fribourg, 1984, p. 93-116

                21  Vielliard, Jeanne, Pèlerins d'Espagne à la fin du Moyen Age. Ce que nous apprennent les sauf-conduits délivrés aux pèlerins par la chancellerie des rois d’Aragon entre 1379 et 1422, Homenatge a Antoni Rubio et Lluch, Barcelone, 1936, t. II

                22  Sources narratives locales de l’histoire du Roussillon en langue catalane, Ruscino, revue d'histoire et d'archéologie du Roussillon et des autres pays catalans, Perpignan, 1912, p. 267-334, p. 309 et 321

                23  CXIX G. 238, fol. 1

                24  CXIII, fol. 171v°

                25  toponyme non identifié

                26  Pierre, Ponsich, Limites historiques et répertoire toponymique des lieux habités de ces anciens Pays, Terra Nostra, n°37, 1980 ; Cazès, Albert, Le Roussillon sacré, Conflent, 1990

                27  G 956-957

                28 Germain. A., De la charité publique et hospitalilère à Montpellier au Moyen Age, Mémoires de la société archéologique de Montpellier, t.IV, 1855, p. 481-552

                29  G 742-756

                30  Alart, cart. Ms XX-473 (Cazès)

                31  GG122

                32  Alart, cart. Ms.IX-64

                33  Vicaire, H., Histoire de saint Dominique, vol. 1, Paris, 1957, p. 298

                34  Camps, Jeanne, Semaine sainte et tradition pascale en Roussillon,  Bulletin municipal de Prades, n° 5, mars 2003, p. 31-32

                Pour citer ce document

                Denise Péricard-Méa
                «La Catalogne et saint Jacques», SaintJacquesInfo [En ligne], Patrimoine, Variété du patrimoine, mis à jour le : 05/09/2009,
                URL : http://lodel.irevues.inist.fr/saintjacquesinfo/index.php?id=1302

                Quelques mots sur :  Denise Péricard-Méa

                Chercheur associé au LAMOPpericard@vjf.cnrs.fr