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Saint Jacques, de l’apôtre au Matamore
Un mythe mobilisateur, une image choquante, un nom tardif et ironique

Denise Péricard-Méa

Résumé

L’étude des représentations de saint Jacques chevalier montre que la première est du XIIIe siècle, mais ce n’est pas un chevalier combattant. Les deux plus anciennes du chevalier combattant datent de 1326 et des alentours de 1330. La première est une illustration du Tumbo B de la cathédrale de Compostelle, saint Jacques y écrase des Chrétiens révoltés contre l’archevêque Béranger de Landore. La seconde est un tympan de l’église Santiago de Cacem, appartenant à l’Ordre de Santiago. Les autres représentations sont plus tardives. Le mot Matamore apparaît par dérision sous la plume de Cervantes. Cet article analyse cette évolution des représentations et de l’appellation du Matamore.

Texte intégral

Un apôtre galiléen, évangélisateur de l’Espagne

On entend souvent parler de « saint Jacques de Compostelle » comme on dirait François d’Assise ou Thérèse d’Avila. C’est faux. Saint-Jacques-de-Compostelle (Santiago de Compostela en espagnol) est une ville, pas un saint. On y vénère un saint qui n’est pas Galicien, mais Galiléen. Dans le Nouveau Testament il existe plusieurs saints Jacques dont les trois les plus connus sont le Majeur, le Mineur et l’auteur de l’Epître. S’y ajoutent le Jacques auteur de l’Evangile apocryphe de Jacques, le Protévangile, ainsi que quelques autres dont les légendes sont parfois proches de celles de Jacques le Majeur à Compostelle. Si les théologiens médiévaux ont eu souvent du mal à les distinguer les uns des autres, les fidèles, eux, n’en voyaient qu’un seul qu’ils appelaient « Jacques l’apôtre », celui qui les protégeait dans toutes les circonstances de la vie et les aidait à bien mourir, selon les préceptes de l’Epître. La statue de cet apôtre dans le collège des apôtres du portail de l’abbatiale de Saint-Gilles du Gard (XIIe siècle) en témoigne. Le Majeur présente un livre sur lequel est inscrit : « tout don excellent et tout cadeau parfait vient d’en haut, du Père des lumières » (Jc 1, 16-17).

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Saint Gilles du Gard, Jacques le Majeur auteur de l’Epître

Selon une légende formalisée au XIIe siècle, le saint vénéré à Compostelle a été l’apôtre évangélisateur de l’Espagne. Sa prédication n’aurait pas été couronnée de succès malgré des interventions légendaires de la Vierge venue le soutenir. Rentré à Jérusalem, il y fut martyrisé par le glaive (Ac, 12,2). Ses disciples auraient alors ramené son corps en Espagne et c’est son tombeau présumé, retrouvé sept siècles plus tard qui est à l’origine de la ville et du pèlerinage de Compostelle. Le développement de ce pèlerinage a donné naissance à l’image du saint pèlerin.

Mais une autre image bien différente, s’est également imposée, celle de l’apôtre pourfendeur d’Infidèles dit Santiago Matamoros, le tueur de Maures, le Matamore. Elle est souvent choquante pour les pèlerins étrangers qui la découvrent. C’est elle qui est le sujet de cette étude.

Du saint pèlerin au saint guerrier espagnol

Le passage de l’apôtre au chevalier du Christ, le miles Christi prôné par l’Eglise se fit progressivement, suivant en cela une évolution générale qui fit passer de saint Martin disant au IVe siècle : « Je ne peux pas servir par les armes, je suis chrétien » ou « Je suis le soldat du Christ, il ne m’est pas permis de combattre »1 au combattant au nom de la Foi et de la Guerre Sainte apparu dès le IXe siècle et répandu largement au moment des Croisades2.

  • 1  Sulpice Sévère, Vita sancti Martini, éd. et trad(...)
  • 2  Flori, Jean, Croisade et chevalerie, Bruxelles,(...)

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    Carrion de los Condes, musée de l’église Santiago

      En Espagne, saint Jacques apparaît ainsi dans une statuaire particulièrement agressive, visible entre autres sur le Camino francés, mais en d’autres lieux aussi. Aujourd’hui, cette image surprend bon nombre de pèlerins non Espagnols et leur étonnement le dispute à l’indignation.

        Il est donc nécessaire de comprendre comment cette image et née et s’est diffusée et de rechercher l’origine du nom qui est attaché à saint Jacques, celui de Matamore. C’est une entreprise difficile car il ne semble pas que les historiens ou philologues espagnols se soient vraiment penchés sur cette question épineuse. Allemands, Anglais, Français, Belges, Néerlandais ou Italiens, qui ont pourtant beaucoup glosé sur le Matamore, n’abordent pas non plus ce sujet qu’ils esquivent prudemment. Deux questions se posent pourtant. La première : de quand date la première de ces images guerrières ? La seconde : de quand date la première apparition dans un texte du terme Matamore appliqué à saint Jacques ? Première surprise, ces dates semblent assez tardives. Seconde surprise, si l’iconographie paraît émaner des nobles chevaliers de l’Ordre de Santiago, le mot serait, lui, d’origine populaire.

          L’iconographie du chevalier combattant

          Les images témoignent du passage progressif du Miles Christi combattant au nom de la Foi au tueur de Maures, puis d’Indiens, puis de Turcs.

            Le tueur de Maures

            C’est d’abord sur le Camino francés que cette iconographie s’offre à la vue du passant étranger, ornant plusieurs églises dédiées à saint Jacques, les statues extérieures les plus monumentales étant à Logroño et à León. A Compostelle sur la place de l’Obradoiro, une autre de ces statues surmonte la façade du palais Rajoy, ancien séminaire construit sur l'ordre de Bartolomé Rajoy y Losada, archevêque de 1751 à 1772.

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                Logrono, façade de l’église Santiago

                  A l’intérieur des églises ou chapelles Saint-Jacques, rares sont celles dont un retable ne s’orne pas de l’une de ces statues, tableau ou vitrail : Viana, Logroño, Navarette, Santo Domingo de la Calzada, Belorado, Burgos, Castrogeriz, Carrion de Los Condes, Leon, Villadangos del Paramo, Villar de Mazarife, Villares de Orbigo, Astorga, El Ganso, Villafranca del Bierzo, Boente de Riba, Arzua.

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                      Castrojeriz, collégiale Santa Maria del Manzano, musée

                        Sans aucune exception, on remarque que ces représentations datent des XVIIe et XVIIIe siècles, quelques unes même du XIXe siècle et ceci se confirme dans les autres images, espagnoles ou non. Si l’on remonte dans le temps, on en trouve quelques unes au XVe siècle ou au début du XVIe, rares et sous forme de peintures. L’une d’elles se trouve à Ségovie, dans la chapelle de l’Alcazar.

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                            Bulle Regis Aeterni, Compostelle, arch. cathédrale

                              Une autre, une lettrine illustrant une soi-disant copie du XVe siècle (sans doute l’original) de la fausse bulle Regis Aeterni rappelant la fondation de l’année jubilaire, montre saint Jacques à cheval, brandissant étendard et épée, piétinant avec entrain une armée de Maures en déroute.

                                La toute première de ces images qui soit connue date de 1330, dans un bas-relief de l’église Santiago de Santiago de Cacem, dans l'Alentejo portugais, On y voit trois musulmans fuyant à cheval tandis que le cheval de saint Jacques en piétine trois autres (voir ci-dessous).

                                  Avant le tueur de Maures

                                  Mais, avant d’écraser des Maures, saint Jacques a écrasé des chrétiens, sur une image datée de 1326 illustrant une page du Tumbo B (cartulaire) de la cathédrale de Compostelle. Plusieurs corps démantelés gisent aux pieds du cheval bondissant, guidé par un saint Jacques identifié par les mots Jacobus miles Christi, épée dans la main droite et gonfanon timbré de trois coquilles dans la main gauche. Devant lui, les tours d’un château, au-dessus, l’autel majeur de la cathédrale de Compostelle où l’on voit saint Jacques assis, déroulant un phylactère porteur de son nom, entouré de ses deux disciples Théodore et Anastase.

                                    Le premier à avoir remarqué que cette scène correspond point pour point à celle qui est décrite dans les Hechos3 de l’archevêque français Béranger de Landore est l’éminent professeur d’histoire de l’art Serafin Moralejo. Béranger de Landore, nommé par le pape en 1318, fut refusé par les Galiciens qui prirent les armes et l’empêchèrent d’entrer en fonctions jusqu’en 1322. Il finit par l’emporter, au cours d’une dernière bataille où furent tués, dit le texte, « neuf hommes et bien d’autres. Parmi eux, on compta sept dignitaires importants ».

                                    • 3  Hechos de Don Berenguel De Landoria, Arzobispo d(...)

                                    « Cette vengeance se produisit en un instant […] Différents présages sont apparus à plusieurs personnes avant la mort atroce de ces félons. On comprendra aisément que la fin terrible de ces derniers eut lieu grâce à l’aide divine et, étonnamment, à la vertu du bienheureux apôtre Jacques […] Par exemple, l’un des gardes chargé de la surveillance des représentants des habitants de Compostelle, qui étaient encore emprisonnés, pendant qu’il dormait, eut une vision admirable : il vit le bienheureux apôtre Jacques sur son cheval blanc, suspendu dans les airs, au-dessus de la tour la plus haute du château de la Rocha Forte. L’apôtre tenait un bouclier avec son bras gauche et dans sa main droite une épée qu’il brandissait en menaçant la ville de Compostelle ».

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                                        Compostelle, arch. cathédrale, Tumbo B

                                          Sachant que le Tumbo B fut rédigé sous Béranger de Landore, on reconnaît sans peine l’inspiration de l’image qui lui sert de frontispice. Ce ne sont pas des Maures qui sont foulés aux pieds du cheval de saint Jacques, mais bien des chrétiens, les habitants « félons » de Compostelle.

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                                              Compostelle, tympan roman, Les Vierges de Clavijo remerciant saint Jacques

                                                Plus avant dans le temps, saint Jacques est déjà représenté en cavalier, mais sans écraser personne. Au XIIIe siècle, un tympan d’une porte de l’ancien cloître de la cathédrale de Compostelle le montre déjà l’épée au poing4. La bannière porte la mention SCS IACOBUS APLUS XRI (Sanctus Iacobus Apostolus Christi). Il est entouré de personnages dans lesquels les spécialistes s’accordent à voir les jeunes filles qu’il a sauvées à Clavijo de l’envoi annuel de 100 d’entre elles aux harems de Cordoue, agenouillées et rendant grâce (voir ci-dessous). Americo Castro, dans La Réalité historique de l'Espagne, publié en exil à Mexico en 1954 (chap. IX), y voyait des pèlerins rendant grâce à l’apparition céleste, sous le regard des anges surmontant la scène.

                                                • 4  Ce tympan est aujourd’hui placé au-dessus d’une(...)

                                                A l’origine de l’image, l’Ordre de Santiago

                                                L’image du saint à cheval semble apparaître pour la première fois sur la bannière de la donation de la forteresse d’Uclès à l’Ordre de Santiago, en 1175, ordre dont les statuts affirment que « les chevaliers doivent participer à la défense de la chrétienté et faire la guerre aux Sarrazins… »

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                                                    Depuis le XIVe siècle, l’église Santiago de Santiago de Cacem montre, nous l’avons évoqué plus haut, son saint patron à cheval, piétinant plusieurs Maures tandis que d’autres prennent la fuite. Il le fait d’une manière très calme, le visage impassible tourné vers les spectateurs, comme étranger au carnage. Une légende raconte que le château de la ville aurait été construit, au VIIIe siècle, par un Maure nommé Kassem. Il aurait été repris par une princesse guerrière un 25 juillet, jour de la fête de saint Jacques. La réalité semble être qu’il a été repris par les chevaliers de l’Ordre de Santiago5 une première fois à la fin du XIIe siècle, une seconde fois en 1217 et que la ville leur a été confiée à chaque fois. Depuis 1288 l’Ordre portugais avait pris son indépendance vis-à-vis de l’Ordre espagnol, nommant lui-même ses propres maîtres6.

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                                                      Santiago de Cacem, église Santiago, bas-relief XIVe siècle, (cl. M. Nanchen)

                                                        Cette indépendance lui fut contestée par le pape Célestin V qui replaça la grande commanderie du Portugal sous l’autorité du maître castillan d’Uclés7 ce qui n’empêcha pas, en 1314, l’élection indépendante d’un nouveau Maître. Une longue période de conflits s’ouvrit alors, qui se termina en 1440 et 1452 par la double reconnaissance de la branche portugaise de l’Ordre de Saint-Jacques par les papes Eugène IV et Nicolas V, signataires de la bulle Ex Apostolice Sedis. Daté des années 1330, le bas-relief de l’église de Santiago de Cacem peut alors se lire comme une volonté d’affirmer l’indépendance et la puissance de l’Ordre tout en rappelant que sa fonction essentielle restait la lutte contre les Maures. De fait, en 1340, lors de la bataille de Salado, les deux Ordres ont combattu ensemble pour empêcher un nouveau débarquement arabe. Il est très possible que l’image ait ensuite servi de modèle à l’Ordre espagnol, dans les siècles suivants. Car on remarque, et c’est essentiel, que de nombreuses représentations du saint écrasant les Maures sous son cheval sont marquées du signe de l’Ordre de Santiago, la croix-épée rouge tissée sur la poitrine de la tunique de chaque chevalier. Ainsi en est-il à Arzua, Boente, Carrion de los Condes, Cereixo, Elizondo, Leon, Segovie, Trobajo del Camino, Tui, Villanofar, Villar de Mazarife et sans doute dans beaucoup d’autres lieux. Reste à savoir si ces lieux ont appartenu à l’Ordre. Un autre signe de l’Ordre de Santiago marque souvent les images8 : la croix grecque cantonnée de quatre coquilles, premier signe de l’Ordre qui figurait sur les armes et les étendards (voir ci-dessus la statue de Castrojeriz). Aux siècles modernes, elle fut supplantée par la croix-épée. Elle subsista dans les armoiries de quelques grandes familles liées à l’Ordre de Santiago telles, en Castille les Daza, en Estrémadure les Ovando, en Galice les Ribadeneira9.

                                                        • 8  Steppe, J.K., « L’iconographie de saint Jacques(...)
                                                        • 9  Pardo de Guevara y Valdés, Eduardo, « Símbolos j(...)
                                                        • 10  Adémar de Chabannes, Chronique, éd. Jules Chavan(...)

                                                        Force est donc de constater que l’image de celui qu’on nomme communément saint Jacques Matamore ne date, dans l’état des connaissances actuelles, que du XIVe siècle et est ainsi postérieure de sept siècles à l’invasion musulmane et aux premiers textes qui font de saint Jacques le patron de l’Espagne.

                                                          Le saint guerrier dans les textes

                                                          Dès la fin du VIIIe siècle circulait dans les milieux chrétiens ce poème désignant saint Jacques comme le patron de l’Espagne

                                                            Ô Apôtre très saint, véritablement digne
                                                            Chef éclatant de l’Espagne,
                                                            Notre protecteur et patron dans la fleur de l’âge,
                                                            Évitant la peste, sois notre salut du ciel,
                                                            Éloigne la maladie, les plaies et le crime.

                                                              Il faut voir là les prémices de la récupération de l’apôtre au tempérament guerrier évoqué déjà dans le Nouveau Testament : « Et il appela Jacques, fils de Zébédée, et Jean frère de Jacques, auxquels il donna le nom de Boanergès, c’est-à-dire fils du tonnerre » (Mc 3, 17), celui-là même qui proposait de foudroyer les habitants de Samarie qui refusaient de recevoir Jésus : « Seigneur, veux-tu que nous disions que le feu tombe du ciel et les consume ? » (Luc 9, 51-56).

                                                                Textes invitant à combattre en Espagne

                                                                A partir du début du XIe siècle, la lutte contre les Sarrasins mobilise la chrétienté. Appelés à la rescousse par les papes, arrivent des chevaliers venus d’outre-Pyrénées. Le chroniqueur Adhémar de Chabannes (989-1034) s’en fait l’écho, dès le début du XIe siècle, bien avant la première Croisade. Il signale que, vers 1018, arrivèrent dans son abbaye Saint-Martial de Limoges une vingtaine de Maures de Cordoue qui avaient transité par Narbonne après avoir été, dit-il, « battus et capturés »10, selon des méthodes musclées. Si l’on en croit le même chroniqueur, le chevalier normand Roger de Toeni, connu après ses exploits comme Roger l’Espagnol, avait mis au point une technique aussi cruelle qu’efficace :

                                                                • 11  Id. Livre III, chap. LV, p. 177.(...)

                                                                « il égorgeait une partie de ses captifs, les coupait en morceaux comme des porcs et les faisait cuire dans des chaudières, comme s’il voulait les faire servir à ses repas. Les autres prisonniers assistaient à ces atrocités. Roger relâchait ensuite sa surveillance de manière à faciliter l’évasion des survivants qui allaient partout propager la sinistre renommée de ce Franc. Ceci produisit un effet prodigieux parmi ses adversaires, si bien qu’ils auraient sollicité la paix »11.

                                                                • 12  Mansi, Sacrorum conciliorum, nova et amplissima(...)

                                                                Peu avant 1063, le pape Alexandre II (pape de 1061 à 1073) avait transformé la Reconquête en guerre sainte en octroyant une indulgence plénière à tous ceux qui participeraient à la prise de Barbastro, en Aragon. De nombreux chevaliers normands et champenois répondirent à cet appel. Mais des abus furent commis et le pape ne voulut pas s’en faire le complice : il écrivit à tous les évêques d'Espagne et leur demanda de ne pas confondre Juifs et Sarrasins :

                                                                  « Comment avez-vous protégé les Juifs qui habitent parmi vous, afin qu'ils ne soient pas tués par ceux qui allaient en Espagne combattre les Sarrasins ? Ceux-ci, en effet, poussés par une sotte ignorance ou d'aventure par une cupidité aveugle, voulaient entraîner la mort de ceux que la bienveillance de Dieu a peut-être prédestinés au salut… Le cas des Juifs est fort différent de celui des Sarrasins. C'est à bon droit que l'on combat ceux qui persécutent les chrétiens et les chassent de leurs villes et des lieux qui leur appartiennent en propre »12.

                                                                  • 13  PL 163, n°25, col. 45 et ES t.20, p.29.(...)

                                                                  Cette distinction entre les Sarrasins, envahisseurs et persécuteurs et les Juifs paisibles que « Dieu a peut-être prédestinés au Salut » est très étonnante. Elle ne sera plus le fait des Rois Catholiques qui, eux, ne souhaitent que la disparition des uns et des autres. En 1099, au moment où s’ébranle la première croisade, le pape Pascal II s’émeut de voir la chevalerie espagnole partir pour Jérusalem, oubliant la Reconquête. Il somme le clergé et le roi Alphonse VI de remédier à cet état de fait. Il écrit :

                                                                    « nous avons interdit aux chevaliers de votre royaume et à ceux qui veillent sur les frontières des royaumes les plus proches des vôtres, de se rendre à Jérusalem… Que personne ne leur reproche ce retour comme une infamie ou ose les accuser par quelques calomnies. À vous tous, nous prescrivons derechef de combattre les Maures demeurant sur vos terres, de toutes vos forces »13.

                                                                    • 14 Chartularium prioratus B. M. de Paredio monachoru(...)

                                                                    A partir de 1078, d’autres Français étaient déjà arrivés, appelés par Alphonse VI devenu roi de Castille, Léon et Galice et décidé à envisager le siège de Tolède. A cette date, le jeune comte Hugues de Chalon, vassal des ducs de Bourgogne meurt en partant « visiter le tombeau de saint Jacques »14. Cette mort témoigne du début d’un grand va-et-vient de Bourguignons. Une alliance fut scellée durablement en 1080 par le mariage d’Alphonse VI avec Constance, nièce du saint abbé de Cluny, Hugues. Tolède enfin prise en 1085, une seconde alliance est conclue lorsque le duc de Bourgogne, Guillaume Ier Tête Hardie, donne son fils Raymond à la toute jeune Urraca, fille d’Alphonse VI, lequel offre la Galice aux nouveaux époux. De cette union naquit en 1105 Alphonse-Raymond, le futur roi de Castille, Alphonse VII. Voici donc un Bourguignon comte de Galice. Compostelle est à lui… et voit arriver nombre de Français, qui en pèlerinage, qui pour des séjours de longue durée. En 1107, part de Grenoble le comte Guignes III, lui aussi vassal des ducs de Bourgogne15.

                                                                    • 15 Cartulare monasterii beatorum Petri et Pauli de D(...)
                                                                    • 16  Gicquel, Bernard, La légende de Compostelle, Par(...)

                                                                    Textes incitant à suivre saint Jacques

                                                                    Pour attirer la chevalerie, il fallait utiliser des arguments propres à la motiver, légendaires à défaut d’être historiques. Combattre derrière saint Jacques patron de l’Espagne pouvait être un attrait mais, en préalable, il fallait que ce saint ait une existence officielle et incontestable. Au XIIe siècle, le Codex Calixtinus explique clairement comment s’est effectué le passage du pêcheur évoqué dans le Nouveau Testament par une ou deux phrases au chevalier combattant. Il fait « tonner » Dieu en personne, « tonnerre lui-même », digne successeur de Zeus :

                                                                      « Les deux frères, c’est-à-dire Jacques et Jean, le Seigneur les appelle fils du tonnerre parce que de même qu’un bon père instruit son fils au sujet de sa propre activité, de même le Père leur apprit à tonner quand, sur le mont Thabor pendant la Transfiguration, ils l’entendirent tonner, disant : Celui-ci est mon fils bien-aimé en qui j’ai mis tout mon amour (Mt 17, 5). Il ne faut donc pas s’étonner que tonnent ensuite ceux que le tonnerre lui-même avait enseignés… Jacques, quant à lui, tonna, sur l’ordre du Seigneur, dans toute la Judée et la Samarie, et jusqu’à la limite ultime de la terre, c’est-à-dire en Galice, il produit par son tonnerre des sons terrifiants, il irrigue la terre de pluies et émet une lumière éclatante. Pendant que leur voix a retenti par toute la terre, leurs paroles s’avancèrent jusqu’aux extrémités du monde (Ps 18, 5 ; Rm 10, 18) »16.

                                                                      • 17  Gicquel, Bernard, Id, Appendice du Codex, p.189.(...)

                                                                      Alors on fit de saint Jacques l’apôtre évangélisateur de l’Espagne. Il fallait davantage : un tombeau. Difficile puisque le Nouveau Testament précise bien qu’Hérode « fit périr par le glaive Jacques, frère de Jean » (Actes, 12, 2). Cette mort à Jérusalem sous-entendait un transport du corps, transport qui ne pouvait être que miraculeux. Ce fut la Translation : les deux disciples que saint Jacques avait ramenés d’Espagne ont recueilli son corps, l’ont placé sur une barque sans voiles ni gouvernail qui, guidée par la main de Dieu, arriva jusqu’en Galice. Mais tout ceci avait lieu au Ier siècle, et on n’avait jamais entendu parler de ce tombeau. Soit. Le tombeau avait été perdu car la Galice était redevenue païenne. Il fut retrouvé grâce à un second miracle qui le signala par l’apparition de lumières surnaturelles au-dessus de l’emplacement. Les textes qui relatent ce processus datent des Xe ou plutôt XIe siècles.

                                                                        Image10

                                                                          Clavijo, église, missel XVIe (cl. Ensenat)

                                                                            Une fois bien ancrée dans la terre ibérique, il était facile de répandre pour saint Jacques l’image du chevalier venu du ciel. Là encore, les chroniques espagnoles lui bâtissent une légitimité remontant quelques siècles en arrière : il serait apparu la première fois au cours de la bataille de Clavijo près de Logroño, au milieu du IXe siècle, sous le règne du roi Ramire I (842-850) : le roi des Asturies Maurégat (783-789), fils du roi Alphonse Ier et d’une musulmane, avait obtenu l’aide de l’émir de Cordoue pour déjouer des complots destinés à le détrôner.

                                                                              En échange, il avait consenti à donner chaque année cent jeunes filles destinées aux harems d'Andalousie. Ce tribut était devenu tellement insupportable qu’enfin le roi Ramire Ier refusa de le payer. Une bataille s’ensuivit, au cours de laquelle saint Jacques apparut, monté sur un cheval blanc, déployant un grand étendard blanc lui aussi. Galvanisée, l’armée chrétienne remporta la victoire au cri de : Santiago y cierra Espana (« saint Jacques, et reste ferme Espagne »).

                                                                                Depuis ce temps, dit-on, saint Jacques apparaît périodiquement dans le ciel des armées chrétiennes au combat : en 938, sous le roi de Galice Ramire II il participe à l’élimination de huit mille mahométans du roi de Cordoue, tués à Simancas. Ce premier récit se trouve, vers 1120, dans une chronique espagnole, l’Historia Silense. Bermudo III (1027-1037) le nomme, en 1032, son plus puissant patron après Dieu. Vers 1130, dans le miracle XIX du Livre des miracles, saint Jacques lui-même se présente, annonçant la victoire de Coïmbra (1064) : « Je suis chevalier du Christ, secoureur de chrétiens… je marche en tête des armées chrétiennes contre les Sarrasins… ». Un poème ajouté au Codex Calixtinus montre saint Jacques intervenant lors de la première prise de Jérusalem.

                                                                                  « Lorsque les ennemis du Seigneur s’emparèrent du temple de Jérusalem,
                                                                                  On vit dans le ciel une armée admirable :
                                                                                  Une cavalcade de chevaux blancs, des armes d’or, un uniforme blanc,
                                                                                  Et des cavaliers, juste protection de la foi.
                                                                                  Ainsi la force du Seigneur et toute l’armée du ciel
                                                                                  Poursuivent les combats contre les ennemis de la foi.
                                                                                  De nombreux fidèles, ceux du moins qui le méritèrent,
                                                                                  Virent le grand saint Jacques servir de porte-enseigne…
                                                                                  C’est pourquoi il est donné à l’honnête chevalier de la justice divine,
                                                                                  Saint Jacques, de vivre toujours dans le Christ. Amen »17.

                                                                                  • 18  Hüffer, H., Sant'Jago, Munich, 1957, p. 28-29.(...)

                                                                                  Saint Jacques est encore présent, avant 1149, lors de la prise de Baëza et la conquête de l'Estramadure18, puis en 1212 à La Navas de Tolosa et en 1233 à Xérès.

                                                                                  • 19  Guenée, Bernard, « Les généalogies entre l’histo(...)

                                                                                  L’argument a été entendu bien au-delà des Pyrénées où l’image de l’apôtre auxiliaire précieux dans les combats contre les Infidèles est ancrée dans les esprits, par la grâce de la Chronique de Turpin, largement répandue en Europe. A la fin du XIIe siècle, les généalogies nobles cherchent à se rattacher à Charlemagne : en 1184 Baudoin V comte de Hainaut envoie à Frédéric Barberousse une luxueuse copie de cette Chronique de Turpin. Sa sœur Elisabeth ayant épousé Philippe-Auguste, il n’est pas étonnant que ce dernier s’intéresse à saint Jacques, lui qui se voulait le descendant de Charlemagne et se déclarait « empereur en son royaume », face à l’empereur d’Allemagne Othon IV qu’il combattait19. Pas étonnant donc qu’il ait reporté sur saint Jacques la gloire de sa victoire à Bouvines en 1214 :

                                                                                  • 20  L. Vázquez de Parga, J. M. Lacarra, Juan Uría, L(...)

                                                                                  « Par la lance de saint Jacques, disait-il aux prisonniers, ce n’est pas moi qui vous ai faits prisonniers, mais le saint Patron de Liège que vous avez offensé ».

                                                                                    Le saint Jacques qu’il a invoqué est le patron de Liège, l’abbaye Saint-Jacques prétendant posséder un os du bras de saint Jacques, obtenu au XIe siècle à Compostelle.

                                                                                      A la recherche du terme « Matamore »

                                                                                      On doit remarquer d’emblée que le mot Matamore n’est jamais écrit dans les textes précédents. Quelques sondages et questionnements divers s’avèrent particulièrement décevants. Aucune chanson de geste n’en fait mention, aucune chronique, espagnole ou française. Le mot ne figure pas non plus dans le Chronicon mundi de Lucas de Tui, du XIIe siècle, qui narre la victoire du roi Ramire Ier sur les musulmans lors de la bataille de Clavijo, bien qu’on y montre un saint Jacques monté sur son cheval blanc, défendant les chrétiens et tuant les Sarrasins. Rien non plus dans le Pseudo-Turpin.

                                                                                        La première grammaire castillane d’Antonio de Nebrija de la fin du XVe siècle, étudiant la formation des mots composés n’en souffle mot, pas plus que les suivantes. L’histoire de Mauro Castella Ferrer, en 1610, ne le mentionne pas. Qu’en est-il dans les archives de l’Ordre de Santiago ? Aucun historien les ayant étudiées n’en parle. La somme de Vasquez de Parga20, pourtant si riche, ne le montre pas davantage et n’emploie le mot que pour légender quelques images sans l’utiliser dans le texte, pas même lorsqu’il traite de l’iconographie de saint Jacques. Les dictionnaires espagnols ignorent Santiago matamoros tout comme ils ignorent le simple matamoros.

                                                                                        • 21  Beauvais de Préau, Charles-Théodore et Barbier,(...)

                                                                                        En France, le dictionnaire français d’Alain Rey mentionne le mot matador = tueur dès le XIIe siècle. Il est possible que, en changeant une lettre, on ait formé le matamoros, mot utilisé pour désigner l’un des combattants les plus efficaces dans les batailles : on signale par exemple l’existence d’un Fulgencio Matamoros ayant participé à la conquête de Grenade. Un dictionnaire français du XIXe siècle21 prétend qu’Alfonso Garcias y Matamoros, un savant ecclésiastique né à Cordoue en 1490, doit son nom aux prouesses chevaleresques d’un ancêtre. Il existe aussi, dans la province de Badajoz, un village nommé Valle de Matamoros. Deux hypothèses sont proposées sur l’origine du nom : il aurait perpétué le souvenir d’un massacre de Musulmans dans ce lieu par les chrétiens au milieu du XIIIe siècle, ou alors le fondateur portait ce nom (mais ce nom n’apparaît qu’au XIVe siècle). Il n’est ans doute pas anodin de constater qu’en 1370 le village fut donné à l’Ordre de Santiago par Henri II de Castille. Le mot Matamoros semble bien lié à la lutte contre les Maures. Il serait d’origine populaire et se rattacherait à un surnom donné à un valeureux soldat.

                                                                                        • 22  “La iconografia de Santiago Matamors”, Peregrino(...)

                                                                                        L’expression Santiago Matamoros dans Don Quichotte

                                                                                        Dès le XIVe siècle, le Galicien Alvarez Pelayo dans son De planctu Ecclesiae, reprochait aux chevaliers de se glorifier même dans la paix. Trois siècles plus tard, la superbe des chevaliers de l’Ordre de Santiago n’avait fait que croître alors que leur utilité avait disparu. La transformation du Matamore en Fanfaron devenait possible. En 1607 sont publiées en Espagne les Rodomontades espagnoles. Colligees des Commentaires des tres-espouventables, terribles et invincibles Capitaines, Matamores, Crocodille et Rajabroqueles. Le mot est bien là, mais désigne un faux brave de comédie qui se vante constamment de ses exploits contre les Maures. On n’en est pas encore au « Santiago Matamore ». On ne l’est pas davantage en 1610, lors de la publication d’une Historia del Apostol Santiago Zebedeo, Patron y Capitan general de las Espanas. Pas de Matamore, mais le rappel que saint Jacques est « Capitaine des Espagnes ».

                                                                                          C’est peut-être à Cervantes que l’on semble devoir la réunion des deux mots : dans la seconde partie de Don Quichotte (chap. 58) publié en 1615, lorsque son grand chevalier rencontre des paysans transportant quatre statues pour la fête de leur village, saint Martin, saint Jacques, saint Georges et saint Paul. Il éclate de rire, et prie qu’on enlevât une toile, sous laquelle on « découvrit le patron des Espagnes, à cheval, l’épée sanglante, culbutant des Maures et foulant leurs têtes aux pieds ». Quand il vit la statue, don Quichotte s’écria :

                                                                                            « Oh ! Pour celui-ci, il est chevalier, et des escadrons du Christ ; il s’appelle don Diego Matamoros ; c’est l’un des plus vaillants saints et chevaliers qu’ait possédé le monde et que possède à présent le ciel.

                                                                                              … Sancho : mais je voudrais que Votre Grâce me dît une chose : pourquoi les Espagnols, quand ils veulent livrer quelque bataille, invoquent Santiago Matamoros ?

                                                                                                – Ce grand chevalier de la Croix-Vermeille, Dieu l’a donné pour patron à l’Espagne, principalement dans les sanglantes rencontres qu’ont eues les Espagnols avec les Mores. Aussi l’invoquent-ils comme leur défenseur dans toutes les batailles qu’ils livrent, et bien des fois on l’a vu visiblement attaquer, enfoncer et détruire des escadrons sarrasins. C’est une vérité que je pourrais justifier par une foule d’exemples tirés des histoires espagnoles les plus véridiques ».

                                                                                                  Si Cervantes emploie cette expression Santiago Matamoros, c’est qu’elle était déjà connue et utilisée par le peuple. Donnait-on ce surnom à l’apôtre en un raccourci résumant ses exploits guerriers ? Ou bien le donnait-on par dérision aux « escadrons du Christ », l’Ordre de Santiago devenu à cette époque un Ordre simplement honorifique ? Cervantes n’aurait fait que passer l’expression dans le langage écrit en ironisant sur ces chevaliers qui se flattent d'être tueurs de Maures alors que ces derniers ne représentent plus aucun danger. A la fin du XVIIe siècle en France (1694), le Dictionnaire étymologique de la langue française de Gilles Ménage définit ainsi le Matamore : « vient des comédies espagnoles où on introduit un Capitan Matamoros, c’est-à-dire un Capitaine tue-mores ».

                                                                                                    Le mot Matamoros aurait-il signé la fin de la gloire des chevaliers de Santiago ?

                                                                                                    Au début du XVIIe siècle, la Reconquête est terminée depuis longtemps. Faut-il en conclure que, dès son apparition dans l’écriture, le terme Santiago Matamoros ne fut employé que pour marquer le caractère suranné de la représentation guerrière ? L’Ordre de Santiago n’a plus de raison d’être. Le Grand Maître en est le roi, depuis les Rois Catholiques. Le patronage de saint Jacques a été remis en question pour deux raisons qu’on peut résumer ainsi très brièvement : Rome a contesté la réalité de la venue de saint Jacques en Espagne et Thérèse d’Avila fut proposée comme son successeur. Les controverses furent vigoureuses et à l’origine de la rédaction de faux documents et même du revirement d’opinion de l’historiographe du roi Philippe III, Ambrosio Morales. Ce dernier, après avoir émis des doutes sur la participation de saint Jacques à la bataille de Clavijo, fut contraint de se rétracter en présentant ses excuses.

                                                                                                      Selon Antón Anxó Pombo22, de l’Université de Santiago, c’est aux XVIIe et XVIIIe siècles que la propagation de l’image de saint Jacques Matamore fut le reflet d’une Espagne de plus en plus repliée sur elle-même et fièrement accrochée à sa gloire passée. La statue équestre du cavalier sur son cheval fougueux, dit-il, dont celle de Gambino (dans la cathédrale de Compostelle) est un exemple de mise en scène baroque qui va irradier toute la Galice, le reste de l’Espagne puis l’Amérique, où le valeureux guerrier brandit son épée au-dessus des Sarrasins décapités ou sur le point de l’être. Il s’agit, assure-t-il, d’une composition difficile à réaliser et certainement la plus onéreuse dans le domaine de l’art sacré. Mais rien n’est trop beau pour que reste vivace l’image symbolique de l’Ordre, qui cultive l’amour du sang.

                                                                                                      • 23  Magnier, Grace, Pedro de Valencia and the cathol(...)

                                                                                                      A cet amour du sang, on peut ajouter l’amour de la pureté du sang soulignée par un soutien indéfectible à saint Jacques qui devient, à partir de 1609, année de la promulgation du décret d’expulsion des Morisques, le garant de la nécessité de cette expulsion. Plusieurs auteurs émettent l’hypothèse que cette image fut répandue à l’occasion de cet acte ultime de la Reconquête qui ne faisait pas l’unanimité : il s’agissait d’expulser des baptisés, authentiques membres de l’Eglise catholique. Mais parmi eux, combien étaient liés à des familles catholiques de souche, à la suite d’unions mixtes ?

                                                                                                        Image11

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                                                                                                          • 24  Garate, José Maria, La Huella militar en el cami(...)

                                                                                                          Image12

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                                                                                                              Un demi-siècle plus tard, en 1655, une Introduction à une Règle de l’Ordre24, rédigée en forme de poème, exalte les « fleuves de sang », « l’insigne dont l’épée est rouge », la « lame sanglante de la meilleure noblesse de Castille ». Un paragraphe met en scène « l’apôtre courageux qui met les Maures en déroute sous une lumière blanche et crue, la croix sanglante sur les bannières volant au vent ». La couverture de l’édition de cette Règle montre encore un Matamore descendu du ciel et piétinant chevaux et cavaliers ennemis. Une autre gravure de 1708 défend les privilèges de l’année sainte, encore sous l’égide du Matamore. Epée rouge ou croix grecque marquent toute cette imagerie et rappellent avec insistance la grandeur de l’Ordre.

                                                                                                              • 25  Compostelle, arch. cath.(...)

                                                                                                              Image13

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                                                                                                                  Un autre exemple est donné par un surtout de table en argent ayant appartenu à la duchesse d’Aveiro, daté de 1677aujourd’hui conservé au Trésor de la cathédrale :

                                                                                                                    Dans le même temps, à Burgos, les grands bourgeois qui, depuis le XIVe siècle imitent les prestigieux chevaliers, se prennent eux aussi pour des Matamores et commandent l’une de ces statues pour orner leur chapelle Saint-Jacques de la cathédrale de Burgos, aujourd’hui partie du musée.

                                                                                                                      Image14

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                                                                                                                          Bien plus tard, le Santiago Matamoros ironique de Don Quichotte a pris des lettres de noblesse : il désigne aujourd’hui le saint chevalier, auxiliaire des chevaliers de l’Ordre de Santiago lors des batailles contre les envahisseurs musulmans. Il est redevenu extrêmement sérieux, en même temps que s’effaçait du vocabulaire courant le mot Matamore, tout comme s’effaçait en Espagne l’image arrogante des chevaliers de Santiago, l’Ordre étant devenu purement honorifique. Vélasquez devenu membre de l’Ordre ne s’est jamais prévalu d’avoir combattu.

                                                                                                                            Le Matamore hors d’Espagne

                                                                                                                            Le Matamore aux Amériques, avec l’Ordre de Santiago

                                                                                                                            L’image et le mot traversent l’Atlantique avec les Conquistadors et donnent le Mataindios « tueur d’Indiens », terme là encore jamais employé dans les textes originaux (on ne doit guère le trouver avant le XXe siècle). Les adversaires n'étaient plus des infidèles, mais des païens ignorant la véritable religion. Les chroniques relatent une quinzaine d'apparitions du saint sur son coursier blanc arrivant à la rescousse des soldats espagnols en difficulté.

                                                                                                                              Image15

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                                                                                                                                  En 1626, D. Diego Flores de León, chevalier de l'Ordre de saint Jacques se rendit, dit-il, à Saint-Jacques-de-Compostelle pour rendre grâce au saint qui l'avait aidé dans la défense de la forteresse de Los Maques, au Chili, en 1607. Le Mataindios est encore présent dans l’église Santiago de Tlatelolco, sur la Place des Trois Cultures à Mexico. Il est sur un cheval ailé.

                                                                                                                                    Les Matacaribeños (originaires des Caraïbes) furent à la source de mystifications comme la Fête des Tastoanes (fête des chefs), célébrée dans plusieurs villages de Guadalajara, au cours de laquelle saint- Jacques se mesure à Satan. A Nestipac, tous les ans, les villageois dansent costumés et masqués. La statue est promenée dans la ville et la marche se termine par le lynchage et la mise à mort de Santiago par le bourreau. Mais il est ensuite ressuscité.

                                                                                                                                      A Tacoltan, au Mexique, on raconte qu’au moment d’une attaque, les Espagnols ont fait de nombreux morts. Un groupe d’autochtones a cherché refuge dans l’église. Là, terrifiés, ils y ont vu un homme impressionnant, énorme, barbu avec une épée dans sa main droite. Il est reparti sur un cheval blanc monstrueux dont les pieds ne touchent pas le sol. Il existe de très nombreuses statues en Amérique du Sud, dont une bonne proportion est marquée de l’épée de l’Ordre.

                                                                                                                                        Dès 1315, les Suisses ont fait de saint Jacques l’apôtre de leur indépendance après leur victoire sur les Autrichiens à Morgarten, où ils érigèrent une chapelle Saint-Jacques en témoignage de leur reconnaissance. Mais cette chapelle ne comporte pas de représentation du saint guerrier.

                                                                                                                                          Bien plus tard, on retrouve les représentations de saint Jacques à cheval piétinant des combattants là où les Espagnols ont combattu, dans les Flandres, en Italie, en Autriche et jusqu’en Pologne. Sans nul doute, on les doit à Charles Quint, héritier du royaume d’Espagne en 1516 ; obligé de faire face à plusieurs soulèvements, il adopte comme patron le saint Jacques combattant. C’est ainsi qu’on le trouve, là encore timbré de l’insigne de l’Ordre de Santiago dont il est le grand Maître, sur une lettre initiale figurant sur un acte signé de lui en 153025 ou sur l’une de ses bannières dessinée dans le livre illustré de son cortège funèbre26. Au XIXe siècle, quelques historiens de l’art ont voulu croire que Charles Quint s’était lui-même fait représenter en saint Jacques, ou lui aurait prêté ses traits, mais l’hypothèse est aujourd’hui abandonnée27. Ces représentations sont tout naturellement reprises en Flandres28 : un retable à Chimay, en Belgique, dans la collégiale Saints-Pierre-et-Paul (XVIIe siècle), un tableau à l’église Saint-Jacques de Bruges (XVIIe siècle), etc. Les représentations peintes ou gravées sont plus nombreuses que les statues, car moins coûteuses.

                                                                                                                                          • 26  Besançon, bibl. mun. impr. 53522.(...)
                                                                                                                                          • 27  Martens, Didier, « Une énigme iconographique dan(...)
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                                                                                                                                          En Allemagne, Autriche et Pologne saint Jacques combattant est encore présent, sans doute amené par Charles Quint, empereur du Saint-Empire germanique depuis 1519, lors du siège de Vienne contre les Turcs en 1529. Il y est resté, souvent armé de l’épée de l’Ordre de Santiago, pour continuer la défense mais, là non plus, aucun texte de ces époques ne le présente comme un Mataturcos.

                                                                                                                                            Image17

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                                                                                                                                              • 30  Paris, bibliothèque polonaise.(...)

                                                                                                                                               « Grâces rendues au grand apôtre, le patron polonais, pendant la guerre turque. Saint Jacques n'est plus pour les Polonais un étranger, mais leur patron et concitoyen ».

                                                                                                                                                L’image de couverture présente au premier plan un saint Jacques bien paisible, mais il semble que son intervention militaire soit évoquée par le ciel tourmenté visible par la fenêtre, évoquant le « feu du ciel » tombant sur les ennemis. Cette guerre contre les Turcs s’est soldée par une victoire de Jean Sobieski, qui les a écrasés à Chocim en 1673 (les deux lieux sont distants de 200 km) dont le souvenir est gardé dans cette église Saint-Jacques qui abritait une relique de saint Jacques. Sobieski devait avoir une grande dévotion léguée par son père Jacques, qui était allé jusqu’à Compostelle. Lui sont dédiées dix-sept gravures destinées à orner une Vie de saint Jacques30.

                                                                                                                                                • 31  Graf, Bernhard, Oberdeutsche Jakobsliteratur, Mü(...)

                                                                                                                                                Au XVIIIe siècle, commémorant la fameuse bataille de Vienne de 1683 à laquelle ont participé les armées de Charles V de Lorraine et de Jean Sobieski, le Mataturcos apparaît encore sur une gravure représentant l'abbaye de Melk, sans cheval, planant dans les airs, l'épée à la main pour venir en aide à l'abbaye encerclée par les Ottomans. Moins nettement visible, il exerce la même fonction dans les retables des églises Saint-Jacques de Pottendorf (1714/17) et de Kaltenleutgeben (1729/32), respectivement au sud et au sud-ouest de Vienne31.

                                                                                                                                                • 32  Inzerillo, Giuseppe, “Tra Mazara e san Giacomo d(...)

                                                                                                                                                Image18

                                                                                                                                                  Kaltenleutgeben, tableau de l’autel principal. Le siège de Vienne en 1683

                                                                                                                                                    Image19

                                                                                                                                                      En Italie sont répertoriés quelques rares Matamores. Dès le XVe siècle, on en trouve un à Montegrazie, en Ligurie, dans l’arrière-pays de la Riviera di Ponente, sur une fresque datée de 1498. Il est bien saint Jacques car la fresque fait partie d’un ensemble où se trouve la légende du pendu-dépendu et un autre miracle de saint Jacques, celui du mort transporté en une nuit à Compostelle. Ici ne figure aucun blason de l’Ordre de Santiago. Le cavalier porte le chapeau du pèlerin, marqué d’une coquille et deux petits bourdons. Quelle peut en être l’origine ? Andrea Doria, seigneur de la ville d’Imperia dont dépendait Montegrazie fut un temps au service de Ferdinand Ier d’Aragon. En Méditerranée, il fut lui-même un pourfendeur de Maures et de Turcs.

                                                                                                                                                        Un autre Matamore se situe à Camaro (Messina), du XVIIe siècle, lui aussi marqué de la croix de Santiago. Il figure sur un chariot portant la statue de saint Jacques, dans la chapelle Saint-Jacques de l’église de Santa Maria Incoronata. En Sicile, l’église de Capizzi possède deux statues de ce type. A Chiavari (Genova), c’est une fresque de 1854, peinte dans l’église San Giacomo di Rupinaro.

                                                                                                                                                          Image20

                                                                                                                                                            Du XVIe siècle est le relief qui orne la façade principale de l’ancienne cathédrale de Mazara del Vallo en Sicile. Il représente non pas saint Jacques mais Roger le Normand terrassant un Sarrasin. Si Roger le Normand, en 1075, enleva la ville aux Sarrasins, il semble plutôt que la sculpture soit un hommage à la victoire de Lépante contre les Turcs en 1571. L’originalité consiste dans le fait que le libérateur n’est pas ici saint Jacques venu du ciel, mais l’ancien vainqueur venu de Normandie, constructeur de la cathédrale à la place de la mosquée et bienfaiteur de tout le diocèse. Bel hommage32. De 1570 à 1588 l’évêque du lieu, Bernard Gasch, fut un Espagnol originaire de Tolède, nommé par le roi Philippe II d’Espagne. Rien d’étonnant donc que le thème choisi soit celui-ci. Il faut ajouter que cette œuvre, sans doute inachevée, n’est pas là à sa place originelle, mais y a été mise à l’époque baroque.

                                                                                                                                                            • 33  Compostelle, Bulletin de la Société des Amis de(...)

                                                                                                                                                            Le Matamore en France est très peu représenté. Le musée Unterlinden à Colmar conserve une gravure de Martin Schongauer, datée des années 1480, représentant, croit-on, Clavijo. Un vitrail de l’église Notre-Dame-en-Vaux à Châlons-en-Champagne, daté des environs de 1525, le représente aidant Charlemagne lors de la bataille de Pampelune et non pas à Clavijo, comme on l’a cru longtemps. Il est au centre de la composition, à cheval, brandissant son épée et son étendard marqué d’une croix blanche. Si l’on connaît l’identité des donateurs, on ignore la raison du choix du sujet. Peut-être encore un lien avec Charles Quint car Charlemagne, lui, porte l’étendard de l’empereur germanique ? Saint Jacques en cavalier guerrier est également sur un vitrail du XIXe siècle de l’église Saint-Jacques de Perpignan.

                                                                                                                                                              L’utilisation contemporaine du saint guerrier

                                                                                                                                                              Ces images ne sont pas uniquement les témoins d’une époque particulière. Elles marquent aussi le besoin constant d’implorer saint Jacques et d’avoir recours à sa puissance pour défendre la foi ou soutenir d’autres causes.

                                                                                                                                                                Image21

                                                                                                                                                                  Le 25 juillet 1923, le chapitre de Compostelle laissait éclater ses foudres à la vue d’un dessin paru dans le journal Galicia, de Vigo : d’un côté, on y voyait saint Jacques l’évangélisateur à l’air accueillant, avec une reproduction de la statue du Portique de la Gloire ; et de l’autre le Matamore transformé en matapersonas indefensas (tueurs de personnes sans défense). Ce dessin était l’œuvre d’Alfonse Rodriguez Castelao (1886-1950), celui qui est considéré le père du nationalisme galicien, partisan de l’autonomie dès avant 1936, ce qui lui a d’ailleurs valu l’exil. Selon lui, l’image du Matamore était celle d’une Espagne violente, conquérante, centralisatrice ; cette image était celle du parti des carlistes, conservateurs et opposés à l’idée de république, de nationalisme, incarnée par le paisible apôtre de la Galice. Le chapitre de Compostelle était bien évidemment opposé à tout changement pouvant entraîner un bouleversement dans leur situation, en particulier face à la perception du Voto de Santiago.

                                                                                                                                                                    La guerre civile en Espagne a donné l’occasion d’un nouvel enrôlement de saint Jacques dont les traces n’ont pas été effacées. Evoquer cette époque est particulièrement épineux, encore aujourd’hui. Difficile pourtant de la passer sous silence.

                                                                                                                                                                      Du temps de Franco, le « tueur de rouges »

                                                                                                                                                                      Anton Anxo Pombo déjà cité rappelle que, pendant la Guerre Civile, « un esprit de croisade malvenu lança à nouveau saint Jacques contre ses propres enfants et ses fidèles dans sa dernière apparition en qualité de matarrojos (tueurs de rouges, de républicains) ». Dès 1936, la presse invoque le « patron invaincu des Espagnes, irrésistible vainqueur de Clavijo » dont les victoires « proclament la supériorité de l’étendard sur les bannières rouges du marxisme ». Dans un de ses premiers Décrets en date du 21 juillet 1937 Franco ordonnait dans l’article I :

                                                                                                                                                                        « L’Apôtre saint Jacques est reconnu comme étant le saint Patron de l’Espagne, et le 25 juillet de chaque année devient un jour de fête où un tribut lui sera versé au moyen d’offrandes dont les proportions et les formes furent fixées en leur temps par le Brevet Royal du 7 juillet 1643 et le décret du 28 janvier 1875 ».

                                                                                                                                                                          Mais Franco a aussi enrôlé des Supplétifs marocains pour combattre aux côtés de saint Jacques ! Il en était parfois gêné. Pour l’anecdote, à Compostelle, on couvrait en catastrophe le saint Jacques Matamore de Rajoi à chaque visite du Capitán General Mohamed ben Mizzian, ami de Franco. A la fin de la guerre un journaliste raconte : pendant le défilé militaire auquel participaient les Regulares de Franco, originaires du Maroc :

                                                                                                                                                                            « on devait exhiber le Matamore de Gambino, ce qui pouvait constituer un affront pour ces troupes islamiques qui avaient tant fait pour la religion catholique en Espagne, on décida de couvrir de fleurs l’armée mauresque en déroute au pied de la statue. Restait toutefois l’Apôtre brandissant inutilement son épée. Cela ne posa aucun problème, elle fut tout bonnement soustraite. Quand on sortit la statue, beaucoup s’étonnèrent de cette transformation subite : le chevalier saint Jacques, le poing levé, « un saint Jacques communiste !… »

                                                                                                                                                                              Image22

                                                                                                                                                                                A Elizondo, au Pays basque espagnol, sur une peinture murale de l’église paroissiale représentant le Matamore, les Maures piétinés furent pudiquement cachés par un nuage repeint par dessus eux, à l’occasion de l’arrivée d’une troupe de marocains de Franco, venue pour stationner au village.

                                                                                                                                                                                  Si saint Jacques a beaucoup combattu, on doit aussi se souvenir qu’il a aussi réuni la France et l’Espagne après la Guerre civile : en 1938, le président du Comité France-Espagne, Charles Pichon, journaliste à l’Echo de Paris, organise un pèlerinage à Compostelle. Vingt-cinq après, il raconte33 :

                                                                                                                                                                                    « C’était l’été 1938. Parmi les hispanisants, certains se posaient des questions sur l’avenir des relations franco-espagnoles au lendemain de la décision militaire… se détache soudain un nom prestigieux, auréolé de la brume dorée des plus anciennes histoires, Compostelle ! ».

                                                                                                                                                                                      En 1943, saint Jacques est encore « le capitaine de la grande Croisade qui se prépare dans le monde… ».

                                                                                                                                                                                        Aujourd’hui saint Jacques est encore politisé

                                                                                                                                                                                        Aujourd’hui, si certains pèlerins sont soucieux de comprendre ces représentations choquantes, d’autres ne veulent rien voir ni rien savoir, au prétexte que « ce sont des affaires espagnoles très anciennes qui ne nous regardent pas, nous Français ». C’est oublier que le Matamore n’est pas « mort » si l’on veut bien se souvenir des paroles du Premier ministre espagnol prononcées en 2003, selon El Mundo des 24-25 juillet :

                                                                                                                                                                                           « Les troupes que le gouvernement espagnol a envoyées en Irak défileront en Terre Sainte, avec la croix de saint Jacques matamore, visible sur leurs bannières et drapeaux ».

                                                                                                                                                                                            Les plaies de la Guerre civile espagnole ne sont pas toutes pansées. Certes, le gros des troupes de pèlerins de Compostelle est composé d’Espagnols qui, eux, veulent aussi oublier. Mais, d’autre part, des héritiers des Républicains martyrs, longtemps soumis à l’opprobre, associent saint Jacques aux responsables de leurs malheurs, et n’aiment pas en entendre parler. Ils sont de plus en plus entendus. Dans les Asturies, la paroisse du quartier de Sama de la ville de Langreo n'a pas utilisé cette année 2010, pour sa procession, l'effigie de Santiago Matamoros. Et, en Galice, la confrérie Saint-Jacques de Pontevedra a défilé avec une bannière neuve sur laquelle l'apôtre est désarmé et ne piétine personne.

                                                                                                                                                                                              Une autre préoccupation est apparue, ne pas choquer les pays musulmans en particulier Marocains. C’est ainsi qu’à la cathédrale de Compostelle, depuis l’année sainte 2004, le Matamore de Gambino est fleuri en permanence pour cacher les Maures écrasés.

                                                                                                                                                                                                Image23

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                                                                                                                                                                                                  Au terme de cette recherche, il est surprenant de constater que le terme « Matamore », couramment employé aujourd’hui est d’invention récente puisque même Vasquez de Parga, en 1940, ne l’utilise pas. Sa seule utilisation traditionnelle attestée, le « Matamore » vantard et fanfaron du XVIIe siècle, est tombée en désuétude. On le trouve sous la plume d’érudits en France au début du XXe siècle ; il ont vu dans le mot un raccourci commode pour désigner le concept porté à la fois par les textes et par les images. On peut se demander si son emploi ne s’est pas généralisé avec l’augmentation du nombre de pèlerins qui y ont trouvé une façon commode et imagée de décrire ces représentations de saint Jacques chevalier croisées sur leurs chemins. Mais la plupart des pèlerins ne sont pas conscients que saint Jacques est encore parfois enrôlé dans d’autres combats. Si le mot est lié à des représentations iconographiques baroques, l’esprit qu’il recouvre est de tous temps. Faire appel aux foudres du ciel comme le faisait celui que Jésus avait surnommé Boanerges, fils du tonnerre, est une tentation permanente. Il n’est pas certain que le XXIe siècle débutant en soit exorcisé.

                                                                                                                                                                                                    Notes

                                                                                                                                                                                                    1  Sulpice Sévère, Vita sancti Martini, éd. et trad. J. Fontaine, Paris, 1967, t.I, livre II, 3, p. 260.

                                                                                                                                                                                                    2  Flori, Jean, Croisade et chevalerie, Bruxelles, Boeck université, 1998, p. 166 et svtes.

                                                                                                                                                                                                    3  Hechos de Don Berenguel De Landoria, Arzobispo de Santiago : Introduccion, Edicion Critica y Traduccion, Manuel C. Díaz y Díaz, traduction de la chronique Archiepiscopi Compostellani de Gesta Berengarii de Landoria, Santiago, 1983.

                                                                                                                                                                                                    4  Ce tympan est aujourd’hui placé au-dessus d’une porte du bras sud du transept de la cathédrale.

                                                                                                                                                                                                    5  L’Ordre est apparu au Portugal dès 1172 afin d’aider les rois du Portugal dans la Reconquête qui, en remerciement, donne aux chevaliers de nombreux domaines. A cette époque, il dépend du Grand Maître de Castille.

                                                                                                                                                                                                    6  Constitution du pape Nicolas IV, Pastoralis Officii.

                                                                                                                                                                                                    7 http://lorl.free.fr/santiago.htm

                                                                                                                                                                                                    8  Steppe, J.K., « L’iconographie de saint Jacques le Majeur », catalogue de l’exposition de Gand Santiago de Compostela, Gand, 1985, p. 143-145.

                                                                                                                                                                                                    9  Pardo de Guevara y Valdés, Eduardo, « Símbolos jacobeos y emblemas compostelanos. Anotaciones y comentarios”, Actes du Ve Congrès internacional de Estudios Jacobeos Santiago de Compostela: ciudad y peregrino, Santiago de Compostela, 2000, p. 385-401.

                                                                                                                                                                                                    10  Adémar de Chabannes, Chronique, éd. Jules Chavanon, Paris, 1897, Livre III, chap. LII, p. 175.

                                                                                                                                                                                                    11  Id. Livre III, chap. LV, p. 177.

                                                                                                                                                                                                    12  Mansi, Sacrorum conciliorum, nova et amplissima collectio, Florence, 1759-1799, t. 19, col. 964.

                                                                                                                                                                                                    13  PL 163, n°25, col. 45 et ES t.20, p.29.

                                                                                                                                                                                                    14 Chartularium prioratus B. M. de Paredio monachorum, éd. U. Chevalier, Montbéliard, 1891, n°10-11.

                                                                                                                                                                                                    15 Cartulare monasterii beatorum Petri et Pauli de Domina Cluniacensis ordinis Gratianopolitane diocesis, éd. Ch. de Monteynard, Lyon, 1859, charte 33, 1107, p.37.

                                                                                                                                                                                                    16  Gicquel, Bernard, La légende de Compostelle, Paris, Tallandier, 2003, partie I, chap. II, p. 236.

                                                                                                                                                                                                    17  Gicquel, Bernard, Id, Appendice du Codex, p.189.

                                                                                                                                                                                                    18  Hüffer, H., Sant'Jago, Munich, 1957, p. 28-29.

                                                                                                                                                                                                    19  Guenée, Bernard, « Les généalogies entre l’histoire et la politique : la fierté d’être Capétien, en France, au Moyen Age », Annales, économie, sociétés, civilisations, 1978, vol. 33, p. 464-466.

                                                                                                                                                                                                    20  L. Vázquez de Parga, J. M. Lacarra, Juan Uría, Las Peregrinaciones a Santiago de Compostela, Madrid, 1949, 3 vol.

                                                                                                                                                                                                    21  Beauvais de Préau, Charles-Théodore et Barbier, Antoine-Alexandre, Biographie universelle classique ou Dictionnaire historique portatif, vol.1, Paris, 1829.

                                                                                                                                                                                                    22  “La iconografia de Santiago Matamors”, Peregrino, bulletin de la Federacion de asociaciones Jacobeas Espanolas, 1990, I et II.

                                                                                                                                                                                                    23  Magnier, Grace, Pedro de Valencia and the catholic apologists of the expulsion of the Moriscos, éd. Brill, Leiden, 2010.

                                                                                                                                                                                                    24  Garate, José Maria, La Huella militar en el camino de Santiago, Madrid, 1971, p. 129-131.

                                                                                                                                                                                                    25  Compostelle, arch. cath.

                                                                                                                                                                                                    26  Besançon, bibl. mun. impr. 53522.

                                                                                                                                                                                                    27  Martens, Didier, « Une énigme iconographique dans la peinture des anciens Pays-Bas au XVIe siècle : Charles Quint, Shâhpuhr Ier ou saint Sébastien ? », Zeitschrift für Kunstgeschichte, 60, 1997, p. 352-376 ; Graf, Bernhard, Oberdeutsche Jakobsliteratur, München, 1991, p. 169.

                                                                                                                                                                                                    28  Georges A., Le pèlerinage à Compostelle en Belgique et dans le Nord de la France, Mémoires de l'Académie royale de Belgique, Bruxelles, 1971, t. XIII.

                                                                                                                                                                                                    29  Cracovie, bibliothèque des Czartoryski, inv. N°5404, 16 pages.

                                                                                                                                                                                                    30  Paris, bibliothèque polonaise.

                                                                                                                                                                                                    31  Graf, Bernhard, Oberdeutsche Jakobsliteratur, München, 1991, p. 166.

                                                                                                                                                                                                    32  Inzerillo, Giuseppe, “Tra Mazara e san Giacomo di Compostela. Da Ruggero il Normanno a Santiago Matamoros. Analogie ed accostamenti tra l'altorilievo del prospetto della Cattedrale e le innumerevoli rappresentazioni spagnole di Santiago Matamoros”, in www.mararaonline.it.

                                                                                                                                                                                                    33  Compostelle, Bulletin de la Société des Amis de Saint-Jacques, n °10, 2e tr. 1962.

                                                                                                                                                                                                    Pour citer ce document

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                                                                                                                                                                                                    «Saint Jacques, de l’apôtre au Matamore», SaintJacquesInfo [En ligne], Saint Jacques un et multiple, Le saint politique, mis à jour le : 21/12/2011,
                                                                                                                                                                                                    URL : http://lodel.irevues.inist.fr/saintjacquesinfo/index.php?id=1334

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                                                                                                                                                                                                    Responsable de la recherche à la Fondation David Parou Saint-Jacques, pericard@vjf.cnrs.fr, http://www.saint-jacques.info