SaintJacquesInfo

Des idées nouvelles publiées à Compostelle
Compostelle : le mythe bibliographique
Avant sa parution en français, un extrait du livre « Los mitos del Apostol Santiago »

Ofelia Rey-Castelao

Résumé

Premier chapitre du livre « Los mitos del Apóstol Santiago », publié par l'historienne Ofelia Rey Castelao. Cet ouvrage, coédité par le Consorcio de Santiago, a été présenté à l'hôtel des Rois catholiques en décembre 2006. Ofelia Rey-Castelao y récapitule sous le nom de mythes, les insuffisances des publications jacquaires. Elle note qu'elles sont marquées de « très peu de rigueur dans la critique des sources, de mélange de croyances religieuses, d’absence de méthode et de manipulation des données historiques ». Madame Rey-Castelao met en valeur l’intérêt des recherches faites en France sur les thèmes jacquaires. Elle cite les travaux de Patrick Henriet sur le rôle de Cluny et Philippe Josserand sur l’ordre de Santiago et s'appuie, en particulier, sur les travaux de Denise Péricard-Méa dont les recherches font autorité pour tous ceux qui ne se contentent pas des discours convenus et des idées toutes faites sur Compostelle et les cultes à saint Jacques.
Les inter-titres, extraits du texte de l’auteur, sont de la rédaction de la revue.

Texte intégral

Une quantité de publications jacquaires insatisfaisantes

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Couverture du livre d’Ofelia Rey-Castelao

Au cours des dernières années, le traitement des thèmes relatifs à l’apôtre saint Jacques et aux pèlerinages s’est extraordinairement développé. Pour le démontrer il suffit de comparer le vide bibliographique révélé et dénoncé par l’imposant travail de Vazquez de Parga, Lacarra y Uría publié en 1948 sous le titre « Las peregrinaciones a Santiago de Compostela » avec les interminables listes qui composent la « Bibliografía del Camino de Santiago » (Madrid, 2002), publication « officielle » de laquelle on pourrait dire qu’elle a forgé un nouveau mythe : l’existence d’une inépuisable réserve documentaire. Ceci est sans doute l’avis de tous ceux qui, grâce à la complaisance des institutions, ont publié n’importe quel écrit dont le sujet est le monde jacquaire. La situation est certainement profitable pour les auteurs, les éditeurs ou les libraires mais elle est moins satisfaisante pour les lecteurs, car la plupart des produits de cet engouement ne passeraient pas avec succès le plus élémentaire contrôle de qualité. Ce qu’on trouve surtout ce sont des livres au format tape-à-l’œil, foisonnant d’illustrations aux couleurs criardes, financés par des administrations régionales autonomes, par des mairies, par des banques ou par des entreprises et divulgués avec enthousiasme par les médias grâce aux campagnes publicitaires des éditeurs ou au succès auprès des lecteurs trompés par la renommée d’un auteur ou par l’attrait d’un sujet « exotique ». Les macro-expositions organisées surtout à l’occasion des années jubilaires ont beaucoup contribué à cette prolifération. L’énorme quantité de publications existantes sur le thème jacquaire n’est pas satisfaisante. Elle est enfermée dans un cercle vicieux et elle n’a pas su éviter les anciens défauts : très peu de rigueur dans la critique des sources, mélange de croyances religieuses, d’absence de méthode et de manipulation des données historiques.

Quand la réalité fait face à la légende

Il nous faudrait définir ce qu’on peut clairement appeler un nouveau mythe et étudier la capacité inépuisable du phénomène jacquaire à générer de l’écrit. L’on peut déjà dire que les textes les plus nombreux sont œuvre de journalistes, d’écrivains, de politiciens, d’ecclésiastiques, d’anthropologues, etc. dont la plupart n’ont pas la formation méthodologique nécessaire pour critiquer les sources qui servent de fondement à l’histoire. Il suffit de jeter un coup d’œil sur les publications universitaires ou professionnelles, pour se rendre compte que les vrais historiens, et en particulier ceux qui sont en relation avec l’investigation universitaire, n’abordent pas ces thèmes ou bien d’une manière qui ne convient pas aux lecteurs conventionnels, car on peut difficilement éviter l’aride critique des sources et, encore moins, expliquer les méthodes de dépuration qui parfois amènent à des situations inconfortables obligeant à mettre en cause des croyances enracinées ou à les remplacer par des alternatives moins attirantes, comme c’est souvent le cas quand la réalité fait face à la légende. Si nous nous limitons à l’étude rigoureuse des thèmes jacquaires, force est de constater que Vázquez de Parga, Lacarra et Uría ont fait date à leur époque car ils se sont obligés à rassembler toutes les données existantes qui permettaient d’examiner la naissance du chemin de Saint-Jacques et son succès au Moyen Age et de diagnostiquer sa crise à l’époque Moderne. Ils ont ainsi facilité la tâche des historiens à venir qui ont synthétisé les travaux des premiers et ont fait des lectures distinctes et complémentaires d’une œuvre qui ne laissait pas beaucoup de lieux inexplorés concernant les sources documentaires et artistiques et les analyses historiques, iconographiques, juridiques et logistiques du thème. Malgré tout, c’est une œuvre problématique à cause du contexte idéologique du moment de sa parution et de la manière dont l’information fut rassemblée, car depuis 1948 les nouveaux courants historiographiques ont prit leurs distances par rapport à une vision érudite et pas du tout aseptisée des questions jacquaires.

Les mythes jacquaires développés au Moyen Age

A notre point de vue, seuls quelques historiens du Moyen Age se sont sérieusement occupés de ces questions, sans doute parce que pendant cette période l’ensemble des mythes jacquaires sont nés, se sont développés et ont atteint leur apogée. Ces médiévistes, conscients de travailler dans l’orageux milieu des croyances et des légendes et d’être obligés de se battre contre l’effarant manque de sources qui justement permet la pérennité des mythes médiévaux, ont fait une lecture différente et réconfortante du phénomène jacquaire ; lecture cohérente, conceptualisée et débarrassée de toutes les scories du merveilleux qui sera notre guide pour les prochaines pages. Quant aux historiens de l’Epoque Moderne, ils ne se sont rapprochés des thèmes jacquaires qu’accidentellement et sans beaucoup d’enthousiasme. Très peu d’entre eux ont traité la crise du phénomène jacquaire dans son ensemble et la grande majorité s’est limitée à l’étude des causes de la décadence des pèlerinages, bien qu’actuellement se soit produit un changement intéressant grâce à des travaux sur la culture et sur les comportements. Puis, les thèmes jacquaires ayant disparu de l’actualité, les historiens de l’Epoque Contemporaine ne se sont pas pressés de les dépoussiérer bien qu’au cours de la deuxième moitié du XIXe siècle et la première du XXe, ils aient eu une dimension politique qu’on ne peut ignorer.

Une documentation contaminée par les idéologies

Si les médiévistes sont confrontés à une dramatique absence de sources ou à des sources difficilement vérifiables, les historiens de la période contemporaine se trouvent devant une surabondance de données et, au moment de leur interprétation, face à des complications idéologiques majeures. Malgré l’énorme quantité de documents, l’Epoque Moderne n’est pas le paradis des études jacquaires car cette documentation est souvent contaminée par les idéologies et les informations transmises ne traitant pas les thèmes jacquaires classiques, rendant ainsi très complexe la relation avec la période médiévale. L’exemple le plus évident étant les pèlerinages que la différente typologie des sources nous oblige à étudier à partir de documents non homologués. L’historienne Denise Péricard-Méa, auteur d’une thèse sur le culte de saint Jacques au Moyen Age, fait assez inhabituel dans le monde universitaire français, explique dans un livre publié en 2000 qu’à la vue des sources existantes faisant référence à la France, on peut conclure que le pèlerinage à Compostelle est plus un phénomène de l’Epoque Moderne que du Moyen Age…, ce qui constitue un défi pour les historiens modernistes.

Les auteurs critiques ne sont pas écoutés

L’on peut ajouter que les auteurs les plus critiques de ces dernières années n’ont pratiquement pas été écoutés. Leurs exposés et leurs publications n’empruntent pas les voies commerciales et, quand ils sont invités à participer à des congrès ou des expositions pour porter la contradiction ou dans le but de montrer une apparente objectivité, leurs opinions et leurs mises en garde restent sans suite. Ainsi, les erreurs divulguées par d’autres se multiplient au lieu de se corriger. Parfois sans mauvaise intention, simplement parce qu’ils se réfèrent à des siècles très peu documentés ou parce qu’ils touchent des chapitres populaires de la tradition. D’autres fois dans le but de manipuler et de tergiverser, comme dans le cas de faits basés sur des documents dont la fausseté n’a pas été particulièrement mise en évidence par les courants positivistes du XIXe siècle ou par les courants modernistes alors qu’elle avait déjà été démontrée plusieurs siècles plutôt.

En France, des liens entre milieux jacquaires et ultra-conservateurs, ou ésotériques

Les thèmes jacquaires se sont chargés d’idéologie au Moyen Age, à l’Epoque Moderne et plus que jamais aujourd’hui après avoir véhiculé de multiples significations au cours des XIXe et XXe siècles. Ils portent des valeurs et des contre-valeurs ; ils permettent des lectures et des relectures sans fin. Dans ce sens, l’étude sociologique des auteurs est un formidable moyen pour révéler des intérêts et des implications. Par exemple, en France on a trouvé des liens entre des milieux jacquaires et des secteurs ultra-conservateurs, ou ésotériques, qui profitent des associations consacrées à l’étude du monde jacquaire pour propager certaines idées et pratiques difficiles à démasquer sous leur apparence de modernisme.

N’importe quelle référence à l’apôtre Jacques est associée à Compostelle

Ceci pourrait constituer un cas intéressant d’appropriation illégitime si, en réalité, tout dans les thèmes jacquaires ne renvoyait pas à une gigantesque opération d’appropriation illégitime. Sans examiner pour l’instant leur signification au Moyen Age (les vols de reliques, les légendes et les traditions) ou à l’Epoque Moderne (l’utilisation de l’imprimerie) on peut déjà avancer que les auteurs les moins regardants se sont approprié avec désinvolture tous les thèmes proches du monde jacquaire. Nous ne ferons pas une analyse complexe, il nous suffira de mentionner le problème de la terminologie : n’importe quelle référence ou invocation de l’apôtre saint Jacques dans la toponymie, dans les prières paroissiales, dans la liturgie, etc. est, par un étrange phénomène d’osmose, indéfectiblement associée à Compostelle et à ses traditions, sans différencier le culte local de l’apôtre saint Jacques, du culte, d’une autre dimension, développé en Galice. Idem pour le mot pèlerin, qui est systématiquement associé à Compostelle même quand on le trouve dans des documents de zones où vraisemblablement n’existe pas une telle relation ; l’on fait comme s’il n’existait pas de pèlerins vers d’autres sanctuaires. L’on peut aussi citer la question des thèmes développés en spirale : le manque de documentation durant la période initiale du phénomène est l’épicentre d’une série de cercles concentriques sans issue.

De la France vient le changement radical dans les études jacquaires

Si, comme nous l’écrivons plus loin, au début du XIXe siècle la France s’est appropriée des parties essentielles du mythe jacquaire, en particulier en ce qui concerne le chemin de saint Jacques (Camino francés, ne l’oublions pas) il est vrai aussi que, depuis plusieurs années, nous parviennent de ce pays les propositions les plus intéressantes et les mieux développées, qu’on devrait examiner de ce côté-ci des Pyrénées. Les études françaises nous ont ouvert une porte de sortie du cercle vicieux dans lequel nous nous trouvions. Déjà au XIXe siècle, la France a fait des propositions significatives qu’en Espagne on a négligées, voire ignorées. En 1864, devant la grande quantité de matériel rassemblée par les érudits, Francisque Michel a essayé d’entreprendre l’ambitieuse tâche d’une étude générale des pèlerinages dans leur dimension pieuse et des mouvements des populations véhiculant des influences littéraires, artistiques et culturelles. En 1898, Camille Daux publia à Paris une œuvre capitale sur les confréries jacquaires : « Le pèlerinage à Compostelle et la confrérie de Mgr saint Jacques de Moissac ». Durant le XIXe siècle ont eu lieu en France des débats importants qui ont développé différentes théories plus ou moins controversées : les liens entres le monastère de Cluny et le chemin de Saint-Jacques, la dimension de croisade contre l’Islam du pèlerinage à Compostelle, la rédaction du Liber Sancti Iacobi et de la Historia Compostelana comme œuvres de propagande française. Toujours en France est paru en 1900, juste après la redécouverte des restes de l’Apôtre, le fameux article de Louis Duchesne, maintes fois réédité, qui est sans doute la réaction la mieux élaborée et l’attaque la plus sophistiquée des mythes et du culte jacquaire.

L’on peut donc affirmer que de la France vient le changement radical dans les études jacquaires parues à l’intérieur d’un ancien contexte général d’investigation sur le phénomène moderne des pèlerinages et leur caractère spécifique de religion populaire. Les historiens français sont ceux qui ont le mieux posé le problème gardant une perspective critique et élaborant les travaux les mieux fondés. Leur méthode essentielle consiste à séparer le culte jacquaire de la tradition compostellane, à signaler le caractère littéraire de celle-ci et à révéler sa dimension onirique et mythique loin de la réalité. Pour donner quelques exemples : dès 1993, Humbert Jacomet établissait la meilleure présentation des publications faites depuis les années 1950 ; Denis Bruna étudiait les insignes de pèlerins ; Jean-Michel Matz étudiait la confrérie Saint-Jacques d’Angers, Denise Péricard-Méa, déjà citée, appliquait à la terminologie et à l’iconographie une critique sans concessions. Les analyses locales de Georges Provost, en Bretagne, ont placé la recherche jacquaire à sa véritable place, c’est à dire, soumise à la méthodologie exigée de toute étude historique quant aux moyens et aux systèmes comparatifs. Plus récemment Patrick Henriet et Philippe Josserand ont reconsidéré respectivement le rôle de Cluny et celui de l’ordre de Santiago. C’est en suivant ce chemin que nous pouvons dépasser les perspectives élaborées par des auteurs réputés qui ont traité les traditions jacquaires à partir de leur propre spiritualité et qui, grâce à leur renom, ont fait oublier pendant longtemps l’œuvre des historiens et des sociologues.

Ce processus d’autocritique et de reconversion reste encore à faire et il ne pourra se réaliser qu’en séparant les différentes facettes qu’on ne doit pas mélanger dans toute investigation historique. La ligne à suivre a déjà été indiquée dans des études récentes : celles du professeur M. Diaz y Diaz, pour la période médiévale, et celles de F. Marquez Villanueva, pour la période moderne ; deux noms généralement connus jouissant de l’autorité de leur magistère.

Traduction de Carlos Montenegro, revue par l'auteur, publiée avec son autorisation

Pour citer ce document

Ofelia Rey-Castelao
«Compostelle : le mythe bibliographique», SaintJacquesInfo [En ligne], Histoire du pèlerinage à Compostelle, mis à jour le : 29/05/2009,
URL : http://lodel.irevues.inist.fr/saintjacquesinfo/index.php?id=217