SaintJacquesInfo

Pauper et peregrinus
Un livre posthume d’Edmond-René Labande
Labande, Edmond-René, Paris, Brepols, 2004

Denise Péricard-Méa

Résumé

Edmond-René Labande fut archiviste paléographe (1931) puis membre de l'École française de Rome avant de devenir professeur à l'Université de Poitiers (1947-1975). En 1954, il fut le co-fondateur du Centre d'études supérieures de civilisation médiévale de Poitiers.Douze ans après sa mort, les proches et les élèves d’Edmond-René Labande (1908-1992) publient cette étude sur les « problèmes, comportements et mentalités du pèlerin chrétien ». Faite malgré le souhait de son auteur qui avait « demandé que son livre ne soit pas publié tant qu’il n’en aurait pas écrit la dernière ligne » cette publication rendra un grand service aux chercheurs, privés sans elle d’une partie importante des fruits du travail de cet infatigable chercheur dont on peut regretter que les idées n’aient pas été mieux connues.

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Alors que tous les travaux d’Edmond-René Labande ont porté uniquement sur la période médiévale (Guibert de Nogent, Clément V, Aliénor d’Aquitaine, l’abbaye Sainte-Foy de Poitiers, etc), il s’est essayé à une autre approche, pour comprendre le pèlerin chrétien, celle de balayer tous les siècles, de l’Antiquité à nos jours. Se faisant le disciple de Marc Bloch qui affirmait que « c’est toujours à nos expériences quotidiennes que nous empruntons les éléments qui nous servent à reconstituer le passé », il s’est fait pèlerin à pied (entre autres Poitiers-Compostelle) afin de comprendre dans son corps ce qu’était l’expérience pèlerine. Grâce à quoi il pourrait tirer toute la substance des textes historiques ou légendaires qui l’évoquaient. Son expérience étant celle d’un chrétien convaincu, lui qui annonçait dès 1958 : « notre intention est d’étudier les pèlerins authentiques… Nous tenterons de ne pas les confondre avec tous ceux pour qui le saint voyage recouvrait une réalité inavouée ou mal défendable… C’est à l’homme voyageant pour Dieu que je m’attache ». Il s’en est suivi un grand nombre d’articles qu’il a entrepris de synthétiser au soir de sa vie. C’est d’ailleurs seulement à ce moment qu’il s’est rendu compte de l’ampleur de la tâche, d’autant plus qu’il avait abordé tous les pèlerins de toutes destinations, proches ou lointaines et de toutes les époques. C’est sans doute pourquoi il multiplie les références et les suggestions de nouvelles pistes de recherches qu’il avait seulement entrevues : une étude sur les sanctuaires à répit (ce qui est déjà fait), une étude des graffiti avec des équipes pluri-disciplinaires et, à propos des Livres d’or des sanctuaires (qu’il juge écrits d’un manière artificielle et malhabile), un « florilège assemblant les textes les plus expressifs, y compris les crayonnages sauvages » ce qui serait très utile à la psychologie religieuse, etc.

L’auteur a construit son livre comme un chemin de pèlerinage, divisé en quatre parties : avant le départ, le voyage aller, le pèlerin au but, le retour, complété par une cinquième partie, qu’il n’a pas eu le temps de rédiger avant son propre départ : « autour du pèlerinage ».

La première partie (p. 9-77), sans jamais prendre en compte la longueur du déplacement, ni le fait d’être seul ou en groupe, tente de cerner les motivations du départ, classées en trois catégories : la pénitence, l’action de grâce, la recherche de Dieu. Néanmoins, dès ce début, l’auteur souligne bien que la foi pure n’anime pas tous les pèlerins : tel parle en 1480 de son « ambition de pouvoir dire, j’ai été là-bas », tels autres expliquent les foules dans un sanctuaire de Brandebourg par « l’instabilité sociale » de l’époque. Et de conclure sagement que les motivations sont des « secrets sous le voile des consciences » ou même de naïfs marchandages entre le saint et son pèlerin. Une typologie et une hiérarchie des sanctuaires amène Edmond-René Labande à constater que, parfois, Saint-Jacques et Saint-Hilaire de Poitiers sont sur le même plan. Si certains de ces lieux ont une longue vie, d’autres meurent définitivement ou resurgissent, certains sont des sanctuaires de substitution, d’autres des concurrents, parfois féroces. L’auteur remarque leur pullulement, dû souvent à la « dévotion impulsive des humbles ». Selon lui, la préparation morale du pèlerinage « s’assimile au noviciat du moine » car elle exige l’obéissance au confesseur, la  pauvreté et la chasteté, l’esprit de pèlerinage et l’état de grâce. Prosaïque, la préparation matérielle suppose l’établissement d’un budget. Parmi les obstacles au départ prennent place le temps, la guerre, l’insécurité mais aussi les pressions psychologiques, en particulier celles des moines ou des grands seigneurs.

La seconde partie (la plus longue, p. 87-201) pousse Edmond-René Labande à l’exercice hasardeux consistant à définir « la gent pèlerine ». Il n’est d’ailleurs pas dupe : « depuis les premières pages, nous nous obstinons à reconstituer… le prototype du pèlerin », qui est « peut-être peu fréquent au total » car il « constate pas mal d’anomalies » qu’il énumère fort justement. Il n’en dresse pas moins son portrait du pèlerin idéal, portrait physique d’après les statues, les attributs, ainsi qu’une tentative de typologie (sexe, âge, condition sociale). La manière de traiter toute cette partie est devenue classique : l’époque du départ, le cérémonial, le choix de la route et du mode de locomotion terrestre (là aussi, il souligne que le « cheval est beaucoup plus fréquent que ne le voudraient les conventions »), ou par voies d’eau. Puis viennent les privilèges qui protègent le pèlerin pendant son pèlerinage, l’évocation des rencontres, les difficultés de la route, malgré les guides, les hébergements. Là encore, l’auteur n’adopte pas les idées ambiantes de son époque et rappelle que les hôpitaux n’ont pas été fondés pour les pèlerins seuls, même s’il surestime encore le rôle de Cluny et des Ordres hospitaliers et s’il ignore la faible diffusion du Guide du pèlerin qu’il cite longuement. Suivent les difficultés du voyage, difficultés de transport et d’approvisionnement, périls naturels ou périls du fait des hommes, périls provenant du pèlerin lui-même, sorti de son milieu habituel. Comment résister aux épreuves ? En ne bavardant pas « avec le tiers ou le quart », en « gardant les yeux fixés sur la personne de son Rédempteur », en se fondant dans la masse.

La troisième partie (p. 227-301) est consacrée au séjour du pèlerin lorsqu’il est arrivé au but de son pèlerinage, en commençant par la joie causée par cette arrivée tant désirée. Elle est plus énumérative, traitant de l’hébergement dans de nombreux lieux, des tracasseries administratives ou financières, des bousculades pour accéder au sanctuaire, de la « nausée du pèlerin sincère » devant le commerce. Là encore, devant la difficulté de dresser un portrait du pèlerin chrétien Edmond-René Labande constate : « je ne me cache pas tout l’artifice qu’il peut y avoir à prétendre, dans ces pages comme précédemment, définir les lignes directrices de comportements multiformes ». Il traite des veillées, de l’entrée au sanctuaire, des comportements des gardiens, de la fièvre de l’accomplissement du vœu, des comportements (marche à genoux, prosternation, durée et conditions de la prière, pleurs et clameurs), de la communion, des dons d’ex-votos et de leurs multiples formes. Alors que l’ex-voto correspond à une promesse, l’offrande est un don, qui prend lui aussi de multiples formes, avec juste une question posée : qui récupère ces profits ? L’auteur aborde la question de ceux qui s’attardent au sanctuaire, de ceux qui ne reviennent jamais.

La quatrième partie enfin (p. 319-323), la plus courte, évoque le retour, les festivités et les souvenirs rapportés.

En conclusion, il faut se souvenir, en lisant ce livre, qu’à l’époque où travaillait Edmond-René Labande, le pèlerin médiéval était encore vu à travers le prisme déformant du XIXe siècle et on devine que la foi profonde de l’auteur lui a toujours interdit autre chose que la prière lorsqu’il était en chemin : ne dit-il pas, à la fin de son livre, que distinguer le pèlerinage du tourisme exige « un partage contraignant, pour ne pas dire héroïque » ? Son parti pris, très riche, de traiter toutes les époques simultanément a néanmoins montré ses limites car la spiritualité du pèlerin a évolué en même temps que l’Eglise, se transformant profondément après le concile de Trente, après la Révolution française et après la première Guerre Mondiale.

Ses travaux ont influencé les chercheurs européens qui ont travaillé sur Compostelle, dans les années 1960-1980, en particulier René de La Coste-Messelière, chartiste comme lui et de dix ans son cadet. Aurait-il été l’une des sources des excès auxquels a donné lieu ce sujet ? Si ce fut le cas, ce fut bien involontaire car il avait dénoncé, avant la grande explosion du pèlerinage à Compostelle en 1993 « certaine obsession jacobite ; pour beaucoup de nos contemporains, parler de pèlerinage, c’est parler de Saint-Jacques. Ils ne regardent guère ailleurs. C’est en partie la faute des médias ». Ayant lu beaucoup de textes (l’Historia Compostelana, le Codex Calixtinus et plusieurs chroniqueurs médiévaux), il n’a donc pas cautionné tous les discours sur Compostelle. Par exemple, il souligne le fait que l’énumération des foules qui arrivent à Compostelle au XIIe siècle n’est qu’un « souffle épique », copié d’une liste donnée dans les Actes des apôtres. Bien conscient que les investigations n’étaient pas terminées, il souhaitait des études complémentaires (il fit partie de ceux qui, avec René de La Coste-Messelière, m’ont incitée à travailler ce sujet) : « un atlas historique de la fréquentation serait une base précieuse », dit-il, ainsi qu’une recherche sur les Pas d’armes et un volume entier pour étudier la coquille Saint-Jacques. En bref, ce livre est indispensable à tous ceux qui, de près ou de loin, travaillent sur les pèlerins et les pèlerinages, de l’Antiquité à nos jours.

Pour citer ce document

Denise Péricard-Méa
«Pauper et peregrinus», SaintJacquesInfo [En ligne], Editions et Medias, mis à jour le : 01/04/2008,
URL : http://lodel.irevues.inist.fr/saintjacquesinfo/index.php?id=219