SaintJacquesInfo

Un grand sanctuaire mentionné par le Guide du pèlerin
Saint-Gilles-du-Gard un grand lieu de pèlerinage médiéval.
Un sanctuaire absent des récits de pèlerins de Compostelle

Marcel Girault

Résumé

Au XIIe siècle, Saint-Gilles-du-Gard, abrite le port le plus oriental du royaume, port d’embarquement pour Rome et la Terre Sainte. Son sanctuaire est fréquenté par de nombreux pèlerins passants ou venus spécialement se recueillir sur le tombeau d’un saint Gilles légendaire. Le catharisme, la chute du comte de Toulouse, grand protecteur du lieu, et divers autres facteurs, ont entrainé progressivement le déclin du sanctuaire. La disparition du corps du saint pendant les guerres de religion, lui porta le coup de grâce. Mais depuis 1965, il reprend vie en même temps que le Chemin de Regordane qui passionne de nombreux pèlerins et touristes, français et étrangers.

Texte intégral

Le tombeau de saint Gilles

Saint-Gilles du Gard est une cité « provençale » qui fut, au moins pendant le XIIe siècle, le sanctuaire de pèlerinage le plus fréquenté de la France romane, si ce n'est de l'Occident. Il y avait là une abbaye bénédictine florissante qui possédait le corps de son fondateur, saint Gilles, un moine qui a vécu à une époque inconnue mais dont la Vie a fait le contemporain à la fois de saint Césaire d'Arles, au VIe siècle, et de Charlemagne, au IXe. Il n'y a pas lieu de crier à l'imposture. Nous avons montré ailleurs que si le récit peut nous sembler rempli d'invraisemblances, c'est parce que nous ne savons pas l'interpréter : le moine hagiographe écrivait comme parlait son Maître, en paraboles. Aucun autre saint ne bénéficie d'un tel éloge dans toute la littérature épique : c'est le saint qui ne manque jamais d’entendre l’homme qui le prie de tout coeur. Au XIIe siècle, l'auteur du Guide du pèlerin (Livre IV du Codex Calixtinus pourtant voué à saint Jacques), ne résiste pas à en faire un vibrant éloge : « après les prophètes et les apôtres, nul parmi les bienheureux n'est plus digne que lui, plus revêtu de gloire… C'est lui qui avant tous les autres saints a coutume de venir le plus vite au secours des malheureux qui l'invoquent ! »

Des foules de pèlerins

A Saint-Gilles, comme en témoignent les textes et des bulles pontificales, les pèlerins venaient en foules de toute l'Europe. Le couple royal polonaisi, dont l'union demeure stérile, n'hésite pas à envoyer une ambassade à Saint-Gilles, avec en offrande un enfant en or, demander aux moines de prier à leur intention et Boleslas III naîtra bientôt, en 1085. La foule est si importante que cent trente quatre changeurs de monnaies sont nécessaires pour répondre à la demande. Et, en 1116, l'église se révélant trop petite, les moines entreprennent de construire un nouvel édifice, plus vaste, de 93 mètres de long, à déambulatoire, au-dessus de l'église primitive qu'on appelle improprement crypte aujourd'hui. C'est là que reposait le corps du saint en sûreté, les pèlerins ne pouvant pas l'approcher.

  • i  Ladislas Ier Herman et Judith de Bohême, fille d(...)

Pèlerins de passage

Saint-Gilles est aussi un port de mer, sur le petit-Rhône. Ce port prospère jusqu'à la fondation d'Aigues-Mortes, en 1240. Ce fut longtemps le port le plus oriental du royaume, Marseille ne devenant français qu'au XVe siècle. Là, des pèlerins et des croisés viennent s'embarquer pour Rome et Jérusalem. Et si Saint-Gilles a été une étape, c'est bien en direction de ces deux villes saintes. Par contre, on n'y a pas vu passer les pèlerins de Saint-Jacques : nous n'en avons relevé que deux parmi 170 pèlerins ou groupes de pèlerins qui ont visité le sanctuaire, encore que ces deux-là se comportaient plus en touristesqu’en pèlerins.

    Les foules qui se pressent à Saint-Gilles sont si nombreuses que 134 changeurs de monnaies trouvent à s’employer, un chiffre étonnant comparé à celui des plus grandes villes et ports d’Europe dans lesquels il n’y a guère plus de trente changeurs.

      Pèlerins venus pour saint Gilles

      Beaucoup viennent à Saint-Gilles, y font leurs dévotions et s'en retournent, comme le font, par exemple, le roi Robert le Pieux en 1030 ou l'archevêque de Rouen Eudes Rigaud en 1260. Les pèlerins sont si nombreux qu’en 1116 on décide de démolir l’église majeure et deux autres  églises pour bâtir une nouvelle abbatiale à déambulatoire au-dssus d’une église base monastique. Et tandis que l’église haute reste ouverte jour etnuit aux pèlerins, l’église basse qui abrite les reliques leur est interdite sauf en de rares circonstances, par exemple pour recueillir sous serment devant le corps du saint, le récit d’un miracle.

        Comme l'a constaté Gérard Jugnotii pour les pèlerins de Compostelle dont l'itinéraire est connu, aucun n'a visité ni Arles, ni Saint-Gilles, ni Saint-Guilhem-le-Désert mais tous joignent directement Avignon à Nîmes, Montpellier et Béziers. Et s'ils passent à Saint-Thibéry c'est moins par dévotion que parce qu'il y a là un des rares ponts qui enjambent l'Hérault.

        • ii  Autour de la via Podiensis du Guide du pèlerin d(...)

        La diffusion du culte

        Les pèlerins qui partent et qui arrivent au port de Saint-Gilles, ceux qui viennent là en pèlerinage, font connaître le saint à travers toute l'Europe : à ce jour, j'ai établi plus de 6.000 fiches pour les différents lieux dans lesquels saint Gilles est connu à divers titres dans le monde, dont 1 800 pour la France, mais, curieusement, ce saint du sud-est est surtout honoré dans le quart nord-ouest de notre pays. Autour de Paris, il est souvent associé à saint Leu, la fête des deux saints se célébrant le même jour, le 1er septembre. En Angleterre plus de 250 églises l'ont pour patron ; 50 paroisses lui sont consacrées en Belgique. En Allemagne, où il est souvent associé au groupe des Quatorze Saints Auxiliateursiii parmi lesquels il est le seul confesseur, il est vénéré dans plus de 2.000 églises et chapelles. On trouve des témoignages de son rayonnement jusqu'en Islande et jusqu'en Hongrie où se trouvait une puissante abbaye qui lui était consacrée.

        • iii  Intercesseurs réputés pour répondre plus efficac(...)

        Saint Gilles pèlerin

        La légende et les traditions font cheminer le saint lui-même sur les routes qui mènent à son tombeau. Saint Gilles arrive de Grèce par la mer, il séjourne dans les gorges du Gardon avant d’aller jusqu’à Nuria en Catalogne espagnole, revient sur le site de Saint-Gilles, puis il se rend à Orléans où il réconcilie Charlemagne, et va à Rome solliciter la protection du pape, avant de quitter cette terre. En cheminant ainsi, le saint montre aux pèlerins les routes qu'ils doivent suivre : les routes terrestres qui conduisent à son sanctuaire, les routes spirituelles dans lesquelles il a lui-même progressé jusqu'à Dieu.

          D'autres routes ont existé, comme celle qu'empruntent les pèlerins que Rocamadour et Saint-Gilles s'échangent, par Conques et Saint-Guilhem-le-Désert. On ne saurait oublier celle qu'empruntent ces pèlerins du Poitou dont le Liber miraculorumiv rappelle l'aventure, par Aurillac et Saint-Guilhem. Celle-ci passe à Aubrac dont on connaît la célèbre dômerie placée sous le patronage de saint Gilles comme l'attestent divers documents d'origine ecclésiastique. Dans cette cathédrale de silence et d'espace, la cloche des égarés ne sonne pas que pour les jacquaires, mais pour tous ceux qui sillonnent l'immense plateau en marchant vers tous ces sanctuaires dont le prieur d'Aubrac nous a laissé la listev : Rocamadour, Le Puy-en-Velay, Notre-Dame de Quézac, Saint-Antoine en Viennois, Saint-Sauveur d'Oviedo, Saint-Dominique d'Estrémadure, Saint-Jacques de Compostelle, et, ajoutait-il, vers une multitude d'autres saints ; par Aubrac passent aussi ceux qui veulent visiter le Saint Sépulcre de Notre-Seigneur Jésus-Christ ou qui vont au pèlerinage des saints apôtres Pierre et Paul. Toute la chrétienté est en marche : Dieu est partout, mais l'homme doit partir à sa recherche. Et si chanter c'est prier deux fois, marcher c'est prier mille fois, confessait récemment une jeune mexicaine venue marcher avec nous vers Saint-Gilles.

          • iv  Livre des miracles de saint Gilles, éd. Girault,(...)
          • v  Arch. dép. Aveyron, G. 406, n° 9 et 11, copies X(...)

          Saint-Gilles aujourd’hui

          Il faut aujourd'hui raison garder. Certes, Saint-Jacques de Compostelle fut sans doute un grand sanctuaire, mais il en a existé bien d'autres qui risquent d'être occultés par la suprématie accordée au sanctuaire galicien. Celui de Saint-Gilles l'avait même d'abord devancé mais il a connu, entre autres choses, la Croisade albigeoise, les guerres de religions, la Révolution française aussi, qui l'ont dévasté ou lui ont porté tort.

            Victime de l'intolérance religieuse, il a retrouvé vie en 1965, peu de temps après que le concile Vatican II nous ait appelés à l'oecuménisme. Depuis, sa fréquentation croît lentement. Pourtant Saint-Gilles est facilement accessible, chacun pouvant choisir son lieu de départ en fonction du temps dont il dispose. Il n'est pas si loin qu'il ne soit possible au plus grand nombre de prendre le départ sur le seuil de leur maison, ce qui est la forme idéale du départ. Sur les chemins de Saint-Gillesvi, il n'y a pas de problèmes de langue, ni d'habitudes alimentaires à adopter. Plusieurs routes qui mènent à Saint-Gilles traversent le Massif Central, une région extrêmement variée et riche. Une des routes peut même être parcourue toute l'année au départ de Toulouse en suivant les canaux du Midi. Enfin, au bout de la route, il y a le sanctuaire et le saint.

            • vi  Dit parfois « Chemin de Regordane ». Ce nom lui(...)

            Saint-Gilles thérapeute

            Saint Gilles ayant protégé une biche, animal craintif, on l’invoque pour les enfants, contre la peur, et toutes ses conséquences, épilepsie, maladies nerveuses, terreurs nocturnes. C’est là son domaine et les témoignages abondent en ce sens. Comme l’avaient fait au XIe siècle les parents de Boleslas III, des couples stériles sont venus de Pologne pour demander au saint la naissance d’un fils. Dans la dernière décennie du vingtième siècle, par exemple, deux jeunes couples polonais sont encore venus déposer un ex-voto pour remercier saint Gilles pour l’enfant qu’ils avaient longtemps désiré. On le prie aussi pour de nombreuses maladies, dont le cancer.

              Le Livre des Miracles de saint Gilles contient une trentaine de récits de prodiges dont la plupart se sont déroulés à plusieurs centaines de kilomètres de son tombeau, corroborant ainsi sa puissance d’intercession. C’est pourquoi, au XIIe siècle, on affirmait  que saint Gilles est « le seul saint que nul n’invoque avec foi sans qu’il ne réponde aussitôt, même s’il est loin de son tombeau ». Je peux en témoigner à mon tour.

                Bibliographie

                   

                Girault, Marcel,

                - La Vie de saint Gilles, Nîmes, C. Lacour, 2e éd. 1998.

                - Les Chemins de Saint-Gilles, Nîmes, Lacour, 1990,

                - Le Chemin de Regordane (l’historique), Nîmes, Lacour, 4e éd. 2001.

                - Le Chemin de Regordane, guide à l'usage des pèlerins de Saint-Gilles, du Puy-en-Velay à Saint-Gilles du Gard, Nîmes, C. Lacour, 2e éd. 2002.

                Girault, Marcel en collaboration avec son fils, Pierre-Gilles,

                - Visages de Pèlerins au Moyen Age, Les pèlerinages européens dans l'art et l'épopée, Zodiaque, 2001

                - Livre des Miracles de saint Gilles, Orléans, Paradigme, 2007.

                Lire aussi : Oursel, Raymond, « Le grand hôpital d'Aubrac », Annales de l'Ecole des Hautes Etudes de Gand, t. IX, 1978. [Une éblouissante description du chemin d'Aubrac à Saint-Gilles].

                Un nouveau site pour la mise en valeur du Chemin de Regordane, en français et en anglais :

                http://www.regordane.info

                Notes

                Notes de bas de page littérales :

                i  Ladislas Ier Herman et Judith de Bohême, fille de l’empereur Henri III

                ii  Autour de la via Podiensis du Guide du pèlerin de Saint-Jacques-de-Compostelle, thèse pour le doctorat d’Etat en droit, Paris III, 1979

                iii  Intercesseurs réputés pour répondre plus efficacement que les autres à toutes les demandes qui leur sont adressées. Cette dévotion a son origine en Allemagne, à la fin du XIVe siècle, au couvent des Dominicains de Ratisbonne. D’Allemagne le culte s’est répandu dans l’Est de la France, en Belgique, en Suisse, en Autriche et en Italie. Il atteint son apogée vers la fin du XVe siècle, sans doute sous la menace des épidémies de peste. Il décline rapidement au XVIe siècle, tant par suite des attaques de la Réforme que du travail d'épuration du Concile de Trente. Il reprend au XVIIIe siècle. Il est peu répandu en France où on ne compte qu’en trentaine d’églises qui sont placées sous le vocable des Quatorze Auxiliateurs, principalement en Alsace. La dévotion a été véhiculée par les Dominicains. Ce groupe compte treize martyrs (dix hommes et trois femmes) et un seul confesseur, saint Gilles.

                iv  Livre des miracles de saint Gilles, éd. Girault, Marcel et Pierre-Gilles, Orléans, Paradigme, 2007     

                v  Arch. dép. Aveyron, G. 406, n° 9 et 11, copies XVIIe siècle d’un vidimus fait par l’official de Rodez en 1324 d’une bulle d’Honorius III (21 mai 1216 portant confirmation d’une bulle d’Innocent III (avril 1216) à Me Etienne, le second successeur d’Alard, éd. J.L. Rigal et P.A. Verlaguet, Documents sur l’ancien hôpital d’Aubrac, Rodez, 1913-1917, t.I doc. 17 p.24 et svtes.

                vi  Dit parfois « Chemin de Regordane ». Ce nom lui vient de la région qu’elle traverse, le pays de Regordane, voire même la province de Regordane (en Ardèche, autour de Portes, Le Pradel, Alès), tout comme, plus au nord le « Chemin de Forez » est l’axe routier majeur de cette région.

                Pour citer ce document

                Marcel Girault
                «Saint-Gilles-du-Gard un grand lieu de pèlerinage médiéval.», SaintJacquesInfo [En ligne], Autres saints et sanctuaires, mis à jour le : 01/04/2008,
                URL : http://lodel.irevues.inist.fr/saintjacquesinfo/index.php?id=268