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Des voyages de Comtois sous la bannière de saint Jacques

Gilberte Genevois

Résumé

Philibert de la Baume et Charles de Largilla proches de Charles Quint, empereur, roi d’Espagne et comte de Bourgogne (nom ancien de la Franche-Comté), ont été Chevaliers de l’Ordre de Saint-Jacques. Interrogeant les sources historiques sur l’Ordre de Saint-Jacques, cet article s’attache à montrer ce qu’il pouvait signifier pour des comtois du XVIe siècle. Elle y cherchera l’écho d’un lointain XIIe siècle où la famille comtale de Bourgogne, liée par stratégie matrimoniale au royaume d’Espagne, avait entraîné la chevalerie comtoise dans la Reconquista, l’un de ses fils, le pape Calixte II ayant, lui, assuré le prestige de Compostelle. Les vies de trois comtois de l’entourage de Charles Quint, étudiées à partir d’une biographie de Philibert de la Baume, du récit de la prise de Tunis en 1435, et des mémoires de Fery Guyon apportent des indications : Philibert de la Baume et Charles de Largilla ont été faits Chevaliers de Saint-Jacques, le premier par Charles Quint, le second par Philippe II, et Fery Guyon est allé en pèlerinage à Saint-Jacques par dévotion au cours d’un voyage en Espagne.

Texte intégral

Au XVIe siècle, deux chevaliers comtois, Philibert de La Baume puis Charles de Largilla ont été faits chevaliers de l’Ordre de Santiago, l’un par Charles Quint, l’autre par Philippe II. Quels mérites leur ont valu ces distinctions et quelle signification leur attacher ? Ces prestigieuses nominations ont-elles réveillé le souvenir des anciens liens avec Compostelle ? Ont-elles contribué à susciter de nouveaux pèlerinages ? En Bourgogne, les marques de dévotion à saint Jacques s’en sont-elles trouvées accrues ? Comment un historien contemporain des faits, Louis Gollut, auteur de l’Histoire du comté de Bourgogne dédiée à Philippe II, a-t-il perçu ces nominations ? Son témoignage est d’autant plus intéressant qu’après lui les historiens ne semblent pas s’être intéressés à ces deux nobles comtois et encore moins à leur qualité de chevaliers de Saint-Jacques. Seul Lucien Febvre en 1911, dans son ouvrage Philippe II et la Franche-Comté1 cite Philibert de La Baume comme l’un des éminents Bourguignons qui ont entouré Charles-Quint sans mentionner son appartenance à l’Ordre de Santiago.

  • 1  L. Febvre, Philippe II et la Franche-Comté, Pari(...)

Sans lien avec l’Ordre de Santiago, un document fait état du pèlerinage à Compostelle de quatre archers au cours d’un séjour de l’Empereur en Espagne. Compostelle est donc présent dans la vie des Bourguignons du XVIe siècle. Savent-ils pour autant qu’ils sont héritiers d’une histoire quadricentenaire ? La Franche-Comté, ancien comté de Bourgogne, semble avoir oublié depuis longtemps les liens qui l’ont, au XIIe siècle, rattachée à Compostelle par l’intermédiaire du pape Calixte II, fils du comte Guillaume de Bourgogne dont le rôle a été étudié par René Locatelli, dans les « Comtois et les Bourguignons dans la Reconquista, aux XIe-XIIe siècles2 ». Donner un sens à ces mentions éparses dans les sources, retrouver des traces ignorées de pèlerins comtois à Compostelle et d’éventuelles dévotions à saint Jacques de chevaliers qui ont combattu sous sa bannière fait l’objet du présent article.

  • 2  Mémoires de l’Académie de Besançon, vol. 185, 19(...)

Le comté de Bourgogne et le royaume d’Espagne unis dans l’empire des Habsbourg au XVIe siècle   

Rappelons d’abord que comté de Bourgogne (capitale Dole) et duché de Bourgogne (capitale Dijon) ne furent réunis qu’au XIVe siècle (de 1334 à 1361 puis de 1384 jusqu’à la mort de Charles le Téméraire en 1477). A cette date Louis XI et Maximilien se disputent le territoire. En 1482, par le traité d’Arras, le duché entre dans le royaume de France alors que le comté reste disputé jusqu’en 1493 où, par le traité de Senlis, il reste dans l’Empire. Il forme, avec les Pays-Bas, le Cercle de Bourgogne et le terme « bourguignons » désigne à cette époque aussi bien les Flamands que les Comtois (mais non plus les habitants de la région de Dijon, devenus « français »).

    Le lien avec l’Espagne est établi par le mariage du fils de Maximilien, Philippe Ier le Beau, avec Jeanne la Folle, héritière des royaumes d’Espagne. Leur fils, futur Charles Quint, né à Gand en 1500, devient en 1506 archiduc d’Autriche, en 1516 roi des Espagnes, élu Empereur du Saint-Empire romain germanique en 1519, il est comte des états Bourguignons. La régence en est assurée en son nom par sa tante Marguerite d’Autriche depuis 1509 jusqu’à sa mort en 1530, puis par sa sœur Marie de Hongrie. Il règne sur ces territoires immenses, guerroyant tantôt contre le roi de France, son rival en Italie, tantôt en défenseur de la foi catholique face aux Ottomans dont la puissance s’affirme dès 1516 (établissement de leur protectorat sur Alger, après l’Egypte et la Syrie) puis face aux protestants allemands à partir de 1546.

      En 1556 Charles Quint abdique : il transmet à son fils Philippe II le royaume d’Espagne et le Cercle de Bourgogne. Son frère Ferdinand devient empereur. Philippe II, comme son père, continue la lutte contre les Ottomans en Méditerranée (bataille de Lépante 1571) et contre les protestants des Flandres dans les années 1566/1570.

        Deux Comtois de l’entourage des rois d’Espagne, faits chevaliers de Saint-Jacques

        Ces deux chevaliers sont connus surtout par l’histoire du Comté de Bourgogne écrite par Louis Gollut3 de 1575 à 1582 et publiée en 1592. Cette histoire connut en son temps un succès durable4.

        • 3  L. Gollut., Histoire de la république des Séquan(...)
        • 4  E. Clerc, « Réception de l’ouvrage de L.Gollut e(...)

        Louis Gollut et son temps

        Né en 1535, Louis Gollut fut titulaire de la chaire de littérature latine à l’Université de Dole et avocat au Parlement de Bourgogne. Il fait partie de ces grands juristes qui, à Toulouse, Angers ou Grenoble, ont écrit la première histoire de leur région à partir de documents originaux. Son épouse était issue d’une famille engagée depuis plusieurs générations au service de l’administration des deux Bourgognes, ce qui explique à la fois sa dédicace à Philippe II et la facilité avec laquelle il a eu accès aux sources. Son travail apparaît consciencieux et méthodique. Il indique ses sources, qui sont dit-il « les bons auteurs hespagnols, qui en ces matières en sçavent plus que les estrangers » et il cite entre autres « Roderich Ximenez, archevêque de Tolède, qui maniait tous les titres du trésor des chartres pour faire son histoire ». Roderic Ximenez de Rada, archevêque de Tolède, fut en effet historiographe du roi au XIIIe siècle, auteur d’une histoire officielle de l’Espagne, De Rebus Hispaniæ5

        • 5  Rodericus Ximenius de Rada, Opera, F.de Lorenzan(...)

        Il écrit au moment où le comté de Bourgogne est menacé par la Réforme qui a gagné le comté de Montbéliard et la Suisse. Son Livre XIV, consacré à la période des Habsbourg, permet une étude de la pensée politique des comtois de l’époque de Philippe II. Pour lui, il ne fait aucun doute que l’histoire dynastique des souverains espagnols rend légitime leur titre de comtes de Bourgogne. Le comté de Bourgogne et les royaumes d’Espagne, entités indépendantes mais unies sous les mêmes souverains, ont depuis toujours défendu la foi catholique.Il valorise donc tout particulièrement les actions de défense de la foi catholique aussi bien face aux musulmans que face au protestants. S’il mentionne les rôles que Philibert de La Baume et Charles de Largilla ont tenus, jamais n’apparaît leur qualité de chevaliers de l’Ordre de Saint Jacques. Ceci est d’autant plus surprenant qu’il insiste sur le fait que les comtois, bien que de culture française, sont traités par les souverains comme des espagnols. Comme Jean de Vandenesse dans les Voyages de Charles-Quint6 il parle beaucoup des chevaliers de la Toison d’Or mais ne s’intéresse pas outre mesure aux hommes faits chevaliers de l’Ordre de Saint-Jacques. Furent-t-ils si rares ?

        • 6  Jean de Vandenesse, contrôleur de la Maison de l(...)

        Philibert de La Baume, seigneur de Monfalconnet 

        L’appartenance de Philibert de La Baume, seigneur de Monfalconnet à l’Ordre de Saint-Jacques est connue par un nobiliaire du XVIIIe siècle : « Guillaume de La Baume échanson du duc de Bourgogne Philipe le Bon, père de Philibert & de Louis de La Baume ; celui-ci eut pour fils Philibert, seigneur de Montfalconnet, grand écuyer & premier maître d'hôtel de l'empereur Charles Quint, chevalier de S.-Jacques & commandeur d'Orêgue. Charles Quint l'honora de son estime & de ses faveurs, lui confia le commandement de ses troupes & le chargea d'ambassades importantes. Il fut le premier de sa famille qui posséda la baronnie de S.-Amour en Franche-Comté7 ». Né au début du XVIe siècle, il est issu d’une familleoriginaire du Bugey connue depuis 1080, et que son grand-père Guillaume était échanson du duc de Bourgogne Philippe le Bon (1396-1467). Les relations étaient à, cette époque, fréquentes entre Bourgogne et Savoie. On suppose que le jeune Philibert est entré dans la carrière des armes dans l’entourage des Habsbourg.En 1517 et 1521 il est escuyer de l’Escurie8, en octobre 1530 il conduit le deuil de Philibert d’Orange, dernier descendant en ligne directe de la première famille comtale, portant « l’escu coroné aux armes du prince »9. En 1532 il a acquis la pleine confiance du souverain : Charles Quint prépare une expédition pour « le reboutement des ennemys de la chrétienté »10 alors que les Ottomans menacent Vienne et la Hongrie). Il figure parmi les trois comtois que le souverain envoie en ambassade auprès des puissants d’Europe pour les rallier à sa cause : Jean d’Andelot auprès du pape, Joachim de Rye auprès du roi de France et Philibert de la Baume en Angleterre auprès d’Henry VIII.

        • 7  F-I Dunod de Charnage, Histoire du Comté de Bour(...)
        • 8  Etats de la Maison de Charles Quint, publiés en(...)
        • 9  Louis Gollut, livre XIV
        • 10  Journal des voyages, p. 103

        Le 20 juillet 1539 lorsque Charles Quint quitte Valladolid pour rejoindre Gand, Philibert de la Baume figure parmi les grands officiers de la cour : « la maison partist après Sa Majesté conduite par le baron de Montfauconnet, maistre d’hostel de Sadite Majesté11 ». En 1543, il participe à une expédition lancée pour réprimer les adeptes de Luther aux pays-Bas : « en ces voïages de Düren et de Landrecy se treuvèrent de nostre Bourgougne les sieurs […]de Montfalconnet12 ». En 1556 à l’abdication de Charles Quint il figure toujours dans la Maison de l’empereur, comme majordome13. Il se retire alors dans sa baronnie de Saint-Amour, achetée en 1548 (aux confins S-O du comté), où il meurt en 1575. Quant à sa nomination de chevalier de l’Ordre de Santiago, Louis Gollut n’en souffle mot, elle n’est connue que par le nobiliaire mentionné ci-dessus

        • 11  Journal des voyages, p. 208
        • 12  Loys Gollut, livre XIV
        • 13  Relations des ambassadeurs vénitiens sous Charle(...)

        Charles de Largilla

        Issu d’une famille comtoise liée à celle des premiers comtes de Bourgogne, Charles de Largilla est un proche du dernier descendant de ceux-ci, Philibert de Chalon, prince d’Orange tué à Florence pendant les guerres d’Italie contre François Ier. Louis Gollut14 rapporte qu’il a participé aux funérailles grandioses faites, en Comté, à ce jeune prince de vingt-huit ans. Dans la correspondance du cardinal Antoine de Granvelle15 se trouve la recommandation qu’il adressa à Marguerite de Parme en 1562 pour que Charles de Largilla soit nommé gouverneur de Landrecies en Hainaut alors qu’elle était régente des Flandres et comtesse de Bourgogne par délégation de Philippe II. Il dit de lui que « c’étaitun vaillant soldat qui avait accompagné Charles-Quint à Tunis et à Alger, dans ses guerres avec l’Allemagne, et qui avait pris part aux batailles de Saint-Quentin et de Gravelines ». Au moment où les Flandres entrèrent en révolte, un rapport militaire rend compte de son attitude : « celui qui s’est le plus distingué dans cette expédition (contre les saccageurs) c’est le sieur de Largilla, gouverneur de Landrecies ; il mérite récompense signalée ». C’est sans doute à ce moment que Philippe II en personne lui remet la cédule et l’habit de chevalier de Saint Jacques « sans qu’il fût astreint à présenter requête ». Au cours de notre recherche nous avons trouvé la trace de deux autres Bourguignons faits chevaliers de Saint-Jacques : Mercurin d’Arborio comte de Gattinara16 qui fût président du parlement de Dole en 1508, chancelier de Marguerite, puis de Charles Quint, et Jacques d’ Herbays17 rédacteur comme Jean de Vandenesse d’un Journal des Voyages de Charles Quint, dont il devait être un familier.

        • 14  Loys Gollut, livre XIV
        • 15  Correspondance du cardinal de Granvelle, éd. Pou(...)
        • 16  E. Girard, Mémoires de la Société d’Emulation du(...)
        • 17  Journal de Voyage de Jean de Vandenesse, présent(...)

        Il nous reste à procéder, à Madrid, à l’examen des listes des membres de cet Ordre qui rappellent scrupuleusement les quartiers de noblesse de chacun d’eux. Il est probable qu’elles en recèlent d’autres. En effet, les Comtois (dits aussi Bourguignons au même titre que les Bourguignons du duché, rappelons-le) furent très présents dans l’entourage de Charles Quint. Ce dernier écrit dans son testament18 à l’adresse de son fils Philippe que « cette Comté est le plus ancien patrimoine de la maison de Bourgogne […] les vassaux et sujets de ce pays ont toujours gardé et gardent une grande loyauté, et qu’ils se sont signalés par leurs services à nos devanciers et à nous ». Entre 1517 et 1521, l’ambassadeur vénitien Marino Cavalli rapportait que « la cour de l’empereur est organisée selon les us de la cour de Bourgogne [et que] les gentilshommes de sa Maison sont tenus de servir avec armes et chevaux en toute occasion, comme l’implique leur état19 ». Sur les rares états de la Maison qui ont été conservés et publiés (1517 et 1521) on constate que les Bourguignons sont en effet nombreux et proches de l’empereur20. Parmi sa garde personnelle les cent archers de corps sont choisis obligatoirement dans l’élite des Bourguignons21. Ils le suivent sur tous les champs de bataille : à Pavie en 1525 où ils font prisonniers le roi de France, à Tunis en 1535 et à Alger en 1541 contre les Turcs, à Mühlberg contre les protestants en 1547. L’un de ses archers de corps, le comtois Fery Guyon l’a minutieusement consigné dans ses Mémoires22. Cet homme a quitté sa ville natale de Bletterans à seize ans pour entrer dans le métier des armes, jusqu’à sa mort en 1567 il a consigné toutes ses campagnes. Il raconte qu’il a été présenté à Charles Quint à Madrid en 1541, et que celui-ci pour ses bons services l’a fait archer de corps et anobli. Pour les même raison, les nobles ont eu accès à la décoration de l’Ordre de Santiago, réservée à ceux qui présentaient quatre quartiers de noblesse.

        • 18  Commentaires de Charles Quint, éd. Kervyn de Let(...)
        • 19  Relations des Ambassadeurs vénitiens 1517 à 1792(...)
        • 20  Etats de la Maison de Charles Quint, publiés en(...)
        • 21  L. Febvre, Philippe II et la Franche-Comté, Pari(...)
        • 22  éd. Tournai, 1664

        L’Ordre de Santiago, un prestigieux ordre de chevalerie

        Pour mémoire, il convient de rappeler brièvement que l’Ordre de Santiago fut à l’origine une confrérie religieuse de chevaliers fondée en 1170 à Caceres en Estrémadure pour défendre la ville contre les Almohades. En 1171, à la suite d'un accord avec Pedro Gudesteiz, archevêque de Saint-Jacques-de-Compostelle, elle prit le nom « Ordre de Santiago » et reçut la bannière de saint Jacques Matamore comme emblème. Les frères s'engageaient à défendre les biens que la cathédrale compostellane détenait en Estrémadure et notamment Câceres, Albuquerque et Mérida.

          Il s’agissait donc d’un ordre militaire allié à l’archevêché de Compostelle. Pour cette raison, on a pu penser que les membres de l’Ordre ont eu au Moyen Age un rôle de protection des pèlerins se rendant à Compostelle comme cela avait été le cas pour les chevaliers de l’Ordre du Temple créé pour la protection des pèlerins de Jérusalem. En 1965, le professeur Derek W. Lomax, suivi depuis par d’autres universitaires, a fait justice de cette supposition dans sa thèse23. Il répétait encore en 1989 « ni les statuts de l’Ordre, ni son histoire, ne permettent d’accréditer l’idée parfois émise qu’il aurait eu un rôle de protection des pèlerins [… en revanche, les chevaliers doivent se consacrer] à la défense de la chrétienté et faire la guerre aux Sarrazins ni par amour de la louange, ni pour verser le sang, ni pour accumuler des biens [...] mais pour inciter ceux-ci à la foi [...] »24. Il ajoute que la tenue d’hôpitaux relève des missions annexes de l’Ordre. Pour ceux situés en Espagne, il note qu’ils ont peut-être hébergé quelques pèlerins en route pour Compostelle, mais qu’il n’a trouvé dans les textes aucune trace de leur passage. Quant aux hôpitaux français, il avoue n’avoir aucun document attestant de leur rôle dans les « étapes françaises du pèlerinage ».

          • 23  La Orden de Santiago, 1170-1275, Madrid, 1965
          • 24  Les traces du pèlerinage à Saint-Jacques-de-Comp(...)

          Même si on ne sait que peu de choses sur les modalités d’entrée dans l’Ordre des deux chevaliers Philibert de La Baume et Charles Laguilla, il paraît au vu de leur parcours qu’ils ont largement contribué à la « défense de la chrétienté et la guerre aux Sarrazins25 », comme l’exigeaient déjà les statuts de 1175. Depuis le règne d’Isabelle la Catholique, les rois d’Espagne se sont déclarés Grands Maîtres de l’Ordre de Santiago afin de contenir sa puissance. Charles-Quint et Philippe II ont élargi sa mission de défense de la foi catholique à la dimension de l’ensemble de leurs possessions et contre tous ses ennemis. Les chevaliers ont ainsi vaillamment combattu sous la bannière du Matamore, contre les Protestants et contre tous les ennemis de leurs Princes, même s’ils étaient catholiques, comme le roi de France en Italie ou en Provence. L’entrée dans l’Ordre qui, à sa création devait être l’engagement d’un moine-chevalier, est progressivement devenue « une récompense » pour services rendus qui n’implique même plus au XVIe siècle une quelconque mission en Espagne. Seuls sont exigés les quartiers de noblesse, qui parfois peuvent se prouver à l’aide de bons généalogistes.

          • 25  id. note 22

          Quatre archers comtois en pèlerinage à Compostelle

          Rien n’indique que Philibert de La Baume ou Charles de Largilla soient allés à Compostelle au cours de leurs séjours en Espagne, comme l’ont fait Antoine de Lalaing et ses compagnons quelques années plus tôt. En revanche, d’autres comtois en ont profité pour faire le pèlerinage de Galice. Ils faisaient partie de ce corps d’élite qu’étaient les archers de corps de Charles Quint. Dans ses Mémoires26 Fery Guyon raconte qu’après l’expédition d’Alger à l’automne 1541, il a accompagné l’empereur à Valladolid où se tenaient les Cortès de Castille. Libre de service pendant ce temps, dit-il « je partis avec trois de mes compagnons pour aller à Saint-Jacques à pied par dévotion, s’étaient : Ponterlier, Cano, Claude Cuquet et moi. Nous primes donc le chemin de Bentesse du long de la marine, et retournâmes par Benévent là où nous vismes plusieurs belles dévotions ». Il est laconique sur l’itinéraire suivi, mais ils sont bien partis en pèlerinage. Dans le Comté de Bourgogne on savait donc faire un pèlerinage « par dévotion ». Ces hommes avaient-ils gardé une quelconque mémoire des liens noués entre Bourgogne et Castille quatre siècles auparavant, au XIIe siècle ?

          • 26  Mémoires de Ferry Guyon, Tournay 1664 p. 88

          Au XVIe siècle, la mémoire des voyages de la Bourgogne vers l’Espagne

          Aux XIe et XIIe siècles en effet, par une politique d’alliances matrimoniales, la noblesse comtoise a été amenée à apporter son concours militaire dans la lutte contre les Musulmans. Le futur pape Calixte II, né à Quingey en 1056, était fils du comte de Bourgogne. Son frère Raymond avait épousé la fille du roi de Castille Alphonse VI. A la suite de la mort prématurée de ce frère, héritier du royaume de Castille, il est devenu tuteur de son neveu, futur Alphonse VII et il a défendu en son nom son héritage qui menaçait d’échoir au roi d’Aragon. Mais ces alliances n’ont pas laissé de traces concrètes dansles mémoires comtoises.Il ne faitnéanmoins aucun doute que Charles Quint et Philippe II, par leur éducation de princes aient eu connaissance de ces liens du XIIe siècle. Charles Quint se considérait d’abord comme Bourguignon. Il ne parlait que français, langue de Bourgogne (ni l’allemand, ni l’espagnol et mal le flamand) et, nous l’avons vu, vivait selon les usages de la cour de Bourgogne. Philippe II qui, lui, ne parle qu’espagnol, reçut certainement quelques rudiments de l’histoire des pays qu’il gouvernait. Il est peu probable en revanche que les vaillants combattants aient eu des connaissances historiques sur le sujet. Louis Gollut déclare lui-même qu’il a appris beaucoup de la lecture des auteurs Espagnols.

            C’est donc seulement à la fin du XVIe siècle que les Comtois retrouvèrent la mémoire des relations qui les avaient unis à la Castille. Dans son Livre V, chapitre XI intitulé Comme don Remond de Bourgougne, chevalier, fut faict comte de Galice haïant espousé dona Urraca, fille de don Alonso el Bravo, empereur des Hespagnes, Louis Gollut évoque les premières alliances, au XIIe siècle et décrit comment des chevaliers étrangers dont Raymond et son cousin Henry « accompagnés de bon nombre de gentilhommes et soldats se mehurent pour servir Dieu en guerre tant saincte et pour secourir la paovre Hespagne laquelle havoit assiduement l’espée sanglante au point contre les infidèles ». Henry de Bourgogne épouse ensuite « dogna Thérésa, bastarde, avec le comté de Portugal en dote ». Il introduit le future pape Calixte II, frère de Raymond au chapitre XXXVIl du même Livre V : « il aimait la Galice merveilleusement parce que son frère Rémon en havoit esté seigneur, et y estoit enterré en l’ecclise S. Jaques en la chapelle… et pour ce, ayant érigé en evesché l’ecclise de Zamora, il feit métropolitaine celle de S. Jaques. Il escripvit la vie et les miracles de S. Jaques, la vie de Charlemagne en prose, et quelques autres livres ».

              Il n’est dit mot à propos de Compostelle en tant que lieu de pèlerinage. Ceci n’est guère surprenant : Rodrigue Ximenez de Rada a mis très fortement en doute la venue de saint Jacques en Espagne et contesté la tradition compostellane, en 1215 au concile de Latran IV27. Au moment où Gollut rédige son Histoire la polémique sur l’authenticité des déclarations de Ximénez de Rada fait rage en Espagne. Adhère-t-il à la position de ce dernier, ou ne veut-il pas prendre parti ? (contrairement à Nicolas Chorier en Dauphiné qui, lui, un peu plus tard, crie à l’imposture)28. En revanche il connaît « l’ordre de Sainct Jacques »dont il mentionne la création au Livre VI chap. XXIX. Comme l’ordre de Calatrava, dit-il, il combat les Maures, mais « il est plus riche et fait 1000 lances complettes ». Au livre XIII chap XXVIII il rappelle comment le roi d’Espagne Ferdinand devint « maître de l’ordre » en 1476, et comment les chevaliers ont participé aux dernières campagnes dans le sud de l’Espagne pour chasser les Maures du royaume de Grenade dans les deux dernières décennies du XVe siècle. Il précise même que dans les villes reconquises ont été hissés trois étendards : le premier de la Croix, le deuxième de saint Jacques et le troisième des armes royales de Castille, ce qui correspond pratiquement à la description laissée par un témoin, Bernardo del Roi : « Et, la Croix levée très haut, tous chantèrent à pleine voix 0 crux ave spes unica. Le frère du comte de Cifuentes tenait dans ses mains l'étendard de Saint-Jacques et l'étendard royal, et trois fois les étendards furent inclinés devant la Croix29. »

              • 27  D. Péricard-Méa, Compostelle et cultes de saint(...)
              • 28  Id. p. 30
              • 29  B. Vincent, 1492 : L'année admirable, Paris, Aub(...)

              Gollut devient moins objectif lorsqu’il retrace les généalogies des rois espagnols et portugais. Il reconstitue l’histoire pour qu’elle corresponde à ses souhaits d’un comté de Bourgogne, entité quasi autonome dans un Empire qu’on dirait aujourd’hui fédéral. Selon lui, les dynasties castillanes en ligne directe remontent à Guillaume de Bourgogne, le père de Raymond jusqu’à Jeanne la Folle : « cette auguste et roïale lignée, venüe de Guillaume, surnommé le Grand, et rassemblée en Philippe, l’un des plus grands, plus victorieux et catholique qui soit30 ». Selon lui, cela explique la présence importante des comtois dans les armées espagnoles du XVIe siècle et justifie qu’ils y soient traités « comme s’ils étaient espagnols ».

              • 30  Louis Gollut Livre XIV

              Il apparaît donc qu’à quatre siècles de distance des Comtois se sont engagés sous l’autorité de leur souverain le roi d’Espagne dans un combat pour la foi catholique, sous la bannière de saint Jacques. Deux d’entre eux ont été récompensés du prestigieux Ordre de Santiago, distinction non mentionnée par les historiens contemporains. D’autres eurent la satisfaction de pouvoir faire un voyage de dévotion à Compostelle. Eurent-ils le souvenir plus ou moins diffus des périodes antérieures déjà vécues au combat avec des Espagnols ? Il ne le semble pas. Gollut, appartenant à l’élite intellectuelle de la deuxième moitié du XVIe siècle a retrouvé des documents permettant de renouer ces liens distendus, et il l’a fait savoir puisque son œuvre a été lue, mais à partir de la fin du XVIe et pendant le XVIIe siècle, qui connut une seconde édition.

                En tout cas comme leurs ancêtres, les six Comtois retrouvés ont accepté de combattre l’ennemi, qu’il soit Maure, Ottoman ou Turc, suivant qu’il se trouve en Espagne, à l’est de l’Europe ou au sud de la Méditerranée. Puis à partir du milieu du XVIe siècle, contre les protestants des Flandres et d’Allemagne menaçant à leur tour la sainte foi catholique, toujours fidèles à leur souverain, ils ont tiré l’épée contre eux. Reste à savoir si leurs exploits ont suscité d’autres pèlerinages ou des marques de dévotion à saint Jacques : à Boussières, près de Besançon, la tradition orale rapporte que la statue de saint Jacques en pèlerin placée dans l’église a été rapportée par le fils du seigneur du lieu qui aurait accompli le pèlerinage à Compostelle à l’époque de Charles-Quint. Trouvera-t-on un lien avec nos chevaliers ou avec les quatre archers pèlerins ? Si les Comtois du XIIe siècle étaient connus, ceux du XVIe siècle ont été retrouvés récemment à l’occasion de recherches sur le pèlerinage à Compostelle en Franche-Comté. Ces premiers résultats concernant cette région confortent les observations faites ailleurs conduisant à prouver la permanence du culte à saint Jacques au XVIe siècle.

                  Castan (Auguste), « La conquête de Tunis en 1535, racontée par deux écrivains franc-comtois », Mémoires Société d’Emulation du Doubs, 1890, p.257-320

                    Dunod de Charnage (François Ignace), Histoire du Comté de Bourgogne, 1750.

                      Febvre (Lucien), Philippe II et la Franche-Comté, Paris, 1911

                        Fiétier (Robert) dir. Histoire de la Franche-Comté, Toulouse, Privat, 1978

                          Gollut (Louis), Les Mémoires historiques de la république séquanaise et des princes de la Franche-Comté de Bourgogne, Dole, 1592, rééd. Ch. Duvernoy, Arbois, 1846

                            Guyon (Fery), Mémoires, éd. Tournay 1664.

                              Locatelli (René), « Comtois et les Bourguignons dans la Reconquista, aux XIe-XIIe siècles », Académie des Sciences Belles lettres et Arts de Besançon, vol 185, 1982-83, p. 85-120.

                                Péricard-Méa ( Denise), Compostelle et cultes de saint Jacques au Moyen-Age, Paris, PUF, 2000

                                  Pernot (François), Sources espagnoles pour une histoire de la Franche-Comté aux XVIe et XVIIe siècles, Besançon, Presses universitaires, 2000

                                    Perrod (Maurice), « Philibert de la Baume », Mémoires de l’Académie de Besançon, 1906, p. 163 -178

                                      Saint-Marc (Corneille), « Tablettes historiques, biographiques et statistiques de la ville de Saint-Amour », Mémoires Société d’Emulation du Jura, 1868,

                                        Solnon (Jean-François), Quand la Franche-Comté était espagnole, Paris, Fayard, 1994

                                          Bibliographie

                                          Bibliographie

                                          Notes

                                          1  L. Febvre, Philippe II et la Franche-Comté, Paris, 1912

                                          2  Mémoires de l’Académie de Besançon, vol. 185, 1982 – 1983, p. 85- 120

                                          3  L. Gollut., Histoire de la république des Séquanes et des princes de la Franche-Comté, 1e édition à Dole 1592, 2e éd. 1647, 3e éd. Ch. Duvernoy, Arbois, 1846

                                          4  E. Clerc, « Réception de l’ouvrage de L.Gollut en Franche-Comté », Mémoire de l’Académie de Besançon, 1872 p. 21-179

                                          5  Rodericus Ximenius de Rada, Opera, F.de Lorenzana, Madrid, 1793 ; fac-similé Valence, 1968, p. 83-88

                                          6  Jean de Vandenesse, contrôleur de la Maison de l’empereur, éd. M. Gachard, Bruxelles, 1874 (Collection des Chroniques belges)

                                          7  F-I Dunod de Charnage, Histoire du Comté de Bourgogne, éd. 1750, t. II, p. 535-540

                                          8  Etats de la Maison de Charles Quint, publiés en pièces annexes au Journal des voyages

                                          9  Louis Gollut, livre XIV

                                          10  Journal des voyages, p. 103

                                          11  Journal des voyages, p. 208

                                          12  Loys Gollut, livre XIV

                                          13  Relations des ambassadeurs vénitiens sous Charles Quint et Philippe II, éd. L.P. Gachard, Bruxelles, 1855, t. II, p. 71

                                          14  Loys Gollut, livre XIV

                                          15  Correspondance du cardinal de Granvelle, éd. Poulet et Piot, Bruxelles, 1877-1880, t. I, p. 49

                                          16  E. Girard, Mémoires de la Société d’Emulation du Jura, 1871-72 p.190

                                          17  Journal de Voyage de Jean de Vandenesse, présentation par M.Gachard

                                          18  Commentaires de Charles Quint, éd. Kervyn de Lettenhove, Bruxelles, 1862, p. IX

                                          19  Relations des Ambassadeurs vénitiens 1517 à 1792, éditions Le Promeneur, 1989

                                          20  Etats de la Maison de Charles Quint, publiés en pièces annexes au Journal des voyages

                                          21  L. Febvre, Philippe II et la Franche-Comté, Paris 1912, p. 165

                                          22  éd. Tournai, 1664

                                          23  La Orden de Santiago, 1170-1275, Madrid, 1965

                                          24  Les traces du pèlerinage à Saint-Jacques-de-Compostelle dans la culture européenne, Actes du Colloque de Viterbe, publiés dans la revue du Conseil de l’Europe, Patrimoine culturel, n°20, 1992

                                          25  id. note 22

                                          26  Mémoires de Ferry Guyon, Tournay 1664 p. 88

                                          27  D. Péricard-Méa, Compostelle et cultes de saint Jacques au Moyen Age, Paris, PUF, 2000, p. 31-33.

                                          28  Id. p. 30

                                          29  B. Vincent, 1492 : L'année admirable, Paris, Aubier, 1991, trad. p. 20-22

                                          30  Louis Gollut Livre XIV

                                          Pour citer ce document

                                          Gilberte Genevois
                                          «Des voyages de Comtois sous la bannière de saint Jacques», SaintJacquesInfo [En ligne], Pèlerinage et société, Portraits de pèlerins, mis à jour le : 24/10/2008,
                                          URL : http://lodel.irevues.inist.fr/saintjacquesinfo/index.php?id=326

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