SaintJacquesInfo

Contre l’art roman ? Essai sur un passé réinventé,
Barral Xavier, Ouvrage paru chez Fayard, Paris, 2006

Ferpel

Résumé

Cet ouvrage a pour objet de révéler la nature véritable de l’art roman et d’effacer beaucoup d’idées reçues à son sujet. Il y  parvient de façon brillante mais sa démonstration pèche lorsque,  sortant de son domaine de l’histoire de l’art, il retombe, sans esprit critique dans les poncifs à la mode concernant les chemins de Compostelle.

Image1

Xavier Barral est éblouissant par sa connaissance détaillée d’une multitude d’édifices romans. Malheureusement seules vingt-deux photos viennent illustrer ses longues descriptions assez rébarbatives. On ne peut que regretter le temps où Emile Mâle, même s’il s’est trompé parfois, faisait partager son savoir de manière beaucoup plus vivante en multipliant les illustrations noir et blanc. L’auteur met sa vaste érudition au service du projet de ce livre : « remettre en cause nombre d’idées reçues ancrées dans nos esprits depuis un siècle et demi » (p 14) pour dégager les aspects de ce que fut réellement l’art roman aux XIe et XIIe siècles. Il s’appuie, pour sa brillante démonstration, sur une quantité de textes récents de multiples auteurs (Français, Anglais, Allemands, Espagnols, Italiens). Il montre la difficulté de dater les monuments romans les uns par rapport aux autres, à cause de manque de documents et rappelle les critères subjectifs et peu sûrs d’historiens de l’art pour préciser certaines dates.

Idées nouvelles

Les principales idées qu’il souligne et souhaite renouveler sont les suivantes :

- Les églises romanes n’avaient pas l’aspect austère et nu qu’elles ont aujourd’hui : elles étaient somptueuses, les murs extérieurs et intérieurs étaient peints de riches couleurs, garnis parfois de tapisseries ou de broderies ; le sol était couvert de mosaïques ; un mobilier liturgique important les garnissait : ambon pour le lecteur, trône pour l’évêque ou l’abbé, chandeliers, baldaquin, devant d’autel, retable, orfèvrerie. Bien qu’il reste aujourd’hui une majorité d’églises romanes dépendant de monastère, les évêques avaient leurs cathédrales romanes, mais celles-ci ont été remplacées par des cathédrales gothiques : au XIIIe siècle, l’essor du commerce urbain a permis cette transformation. Xavier Barral aimerait que l’on s’intéresse davantage aux bâtiments civils urbains romans, dont il reste de nombreuses traces, malgré les destructions, les transformations ou les restaurations plus ou moins réussies.

- Les artistes n’étaient pas anonymes ; bien que seules quelques signatures gravées soient restées, il est évident pour lui que la plupart étaient peintes, sur les sculptures comme sur les peintures murales, et ont, de ce fait, disparu. Il demande de prendre en considération l’importance sociale de l’artiste roman.

- Le monde roman était très tourné vers l’Antiquité tardive et a beaucoup réemployé ou copié les sculptures de cette époque. Des empereurs, de riches personnages, des évêques et des abbés, futurs commanditaires voyaient, au cours de leurs pèlerinages à Rome, les ruines antiques et demandaient aux artistes de s’en inspirer : les premiers chapiteaux, les voûtes dites romanes, les coupoles sont d’inspiration antique. Pour lui les principales créations vraiment romanes sont les grands tympans décorés, et le début de la standardisation du travail pour la taille de la pierre, qui était jusque là considéré comme un apport gothique.

- Les influences islamiques et byzantines sur l’art roman ne seraient pas aussi importantes que le prétendaient les érudits du XIXe siècle, et par contre des formes artistiques occidentales se sont exportées vers l’Orient avec les croisades et la création de royaumes au Moyen-Orient.

- L’époque romane était une époque très misogyne, et l’auteur cite un texte de la première moitié du Xe siècle, écrit « par Odilon, abbé de Cluny, vénérable père de l’Eglise de l’époque » :

« La beauté de leur corps [féminin] réside tout entière dans leur peau. Si nous pouvions voir ce qui se trouve dessous, la seule vue des femmes nous serait nauséabonde. Pensez à ce qui se teint dans leurs narine, sous leur gorge, à l’intérieur de leur ventre, partout n’est que pourriture, et nous qui répugnons à toucher du bout des doigts le plus petit morceau de boue, comment pouvons-nous désirer tenir dans nos bras ces sacs remplis d’excréments ? » (p.276)1 

  • 1  Sans références plus précises.

L’histoire des pèlerinages

Bien qu’historien de l’art, il s’intéresse aux textes historiques récents relatifs à l’histoire des pèlerinages mais, dans ce domaine, il a bien du mal à abandonner « les idées reçues ancrées dans nos esprits depuis un siècle et demi » qu’il a dénoncées plutôt dans son domaine. C’est ainsi qu’il va, tout au long du livre, presque malgré lui, imposer l’idée des « chemins de Saint-Jacques de Compostelle » décrits par le Guide du pèlerin, ignorant le travail d’Alison Stone2, qui en 1980 avait démontré que ce document était resté ignoré tout au long du Moyen Âge, et que sa première traduction en français n’a été faite par Jeanne Vieilliard qu’en 1938. Dès l’introduction, il s’était pourtant dit persuadé que Rome et Jérusalem étaient les véritables pèlerinages majeurs du Moyen Age, et non Saint-Jacques de Compostelle, malgré ce Guide du pèlerin devenu célèbre après avoir été ignoré pendant des siècles.

  • 2  Stone Alison,

Dans le chapitre intitulé : Tous les chemins ne mènent pas à Compostelle : le rêve de Rome et de Jérusalem (p115-133) il écrit : « Au Moyen age, des milliers d’hommes et de femmes quittèrent une ou plusieurs fois leur foyer pour effectuer au moins un pèlerinage ; ils partirent ainsi à travers le monde pour se rendre sur des lieux saints » (p.115), autre « idée reçue » qu’il propage en privilégiant les grands sanctuaires. Quand il évoque « les pèlerinages locaux », il ne cite que de grands pèlerinages : saint Michel au mont Gargan, saint Hilaire à Poitiers, saint Martial à Limoges… Il ne semble pas connaître les petits pèlerinages vraiment locaux des églises Saint-Jacques, Saint-Martin ou autres, les seuls auxquels les petites gens avaient les moyens et le temps de se rendre, sans doute en grand nombre, au moment de la fête du saint. En parlant du pèlerinage à Jérusalem, il écrit : « …celui-ci est particulièrement long, coûteux et périlleux, si bien que ceux qui tentent l’aventure ne sont en fin de compte qu’une minorité » (p.116). Il devrait en conclure que, les pèlerins de Saint-Jacques de Compostelle, étant moins nombreux que ceux de Jérusalem, sont une encore plus petite minorité…mais (p.119), il écrit : « Le pèlerinage vers Saint-Jacques de Compostelle était toutefois très fréquenté et populaire », l’idée reçue est la plus forte, vaincue quelques lignes plus loin, quand il compare Rome et Saint-Jacques de Compostelle : « Pourtant, vu l’importance hors du commun de Rome, il semble que la comparaison entre les deux centres de pèlerinagene puisse exister que dans notre imagination : elle n’avait probablement pas lieu au Moyen Âge. ». Mais l’idée reçue revient en force (p.120) : « Même si l’ampleur du pèlerinage vers Compostelle a été très exagérée par l’historiographie médiévale, celui-ci a réellement existé (page121) et a eu une certaine importance dans le sens où il a permis le fonctionnement de différents systèmes économiques, sociaux et religieux de cette période. ». Il avait pourtant expliqué plus haut l’importance de l’essor économique du pays dû au commerce très actif (p.134) : l’amélioration des routes, la construction de ponts. Il donne un texte, (page 333) relatant la construction du pont d’Albi, utile aux habitants, les pèlerins n’étant pas mentionnés, la multiplication d’auberges, pourraient en être des conséquences directes et même des nécessités ; la création d’hôpitaux « pour les pauvres et les pèlerins » comme le disent les textes, découle aussi de cette nouvelle richesse. Oubliant tous les échanges commerciaux nécessaires au commerce, l’auteur prétend même que : « Premier mode de voyage de l’époque, le pèlerinage développe tout un réseau d’itinéraires établis pour faciliter le trajet » (p.127).

    Ceci démontre qu’il est difficile, même pour quelqu’un qui s’intéresse aux idées nouvelles et qui veut faire œuvre d’historien, de faire abstraction du conformisme de la mode et de la pression médiatique. Si tous les chemins vont à Rome, comme le prétend le vieux dicton, aujourd’hui Compostelle semble être devenue l’unique clé de lecture.

      Notes

      1  Sans références plus précises.

      2  Stone Alison,

      Pour citer ce document

      Ferpel
      «Contre l’art roman ? Essai sur un passé réinventé,», SaintJacquesInfo [En ligne], Editions et Medias, mis à jour le : 01/04/2008,
      URL : http://lodel.irevues.inist.fr/saintjacquesinfo/index.php?id=63