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Saint Jacques passeur des âmes
Une dévotion qui a son origine dans l’Epître de Jacques

Denise Péricard-Méa

Résumé

Le chemin de Compostelle attire aujourd’hui des pèlerins en deuil, comme si la mémoire collective avait conservé le souvenir de l’aide apportée par saint Jacques en pareil cas.
Dans les textes, saint Jacques se manifeste souvent comme étant présent à l’heure de la mort, présent pendant le temps du passage de l’âme de la terre vers le ciel, présent dans le royaume des morts et présent aussi lors de la Résurrection générale. L'étude de cette dévotion à saint Jacques montre qu'il faut principalement en chercher l'origine dans un passage de l'Epître de Jacques qui, sans que les chercheurs y aient prêté attention, a beaucoup influencé les fidèles au fil des siècles car il prescrit l’onction aux malades.
« L'un de vous est-il malade ? Qu'il fasse appeler les anciens de l'église et qu'ils prient après avoir fait sur lui une onction d'huile au nom du Seigneur. La prière de la Foi sauvera le patient : le Seigneur le relèvera et, s'il a des péchés à son actif, il sera pardonné. Confessez-vous donc vos péchés les uns aux autres et priez les uns pour les autres afin d'être guéris1 ».

Texte intégral

Les origines de la dévotion

Dès le temps de Charlemagne, lors de la réforme de l’Eglise carolingienne à laquelle il s’est beaucoup intéressé, l’évocation de l'onction de saint Jacques figure, dès avant la découverte du tombeau de Compostelle, dans le concile impérial de 813 de Châlon, canon 51. Ce texte se retrouve transcrit, avec des variantes, dans un grand nombre de manuscrits canoniques et liturgiques2 :

  • 1  Jc. V. 14

L’archevêque de Bourges en a sans doute connaissance et demande de donner cette onction aux infirmes dans l'un des canons de ses statuts synodaux :

    La réforme grégorienne s’approprie cette prescription. Sans doute dans ce cadre

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        Le Christ, dont on ne voit qu’un doigt, transmet à saint Jacques le pouvoir de guérison

        Au XIIe siècle, dans le cul-de-four de l'abside centrale de la crypte de Saint-Aignan-sur-Cher, le Christ en Majesté transmet à saint Jacques un phylactère sur lequel est écrite cette citation de l'Epître : [CONFITEMINI AL]TERUTRUM PEC[C]ATA. Au pied de la scène, des petits personnages implorants, infirmes, malades, pauvres ou pèlerins4.

        • 2  Amiet, R., “ Une admonitio synodalis de l’époque(...)

        Au XIIIe siècle Guillaume Durand dans son Rational des divins offices.

          « Huitièmement, nous devons parler de l’extrême-onction que…selon le précepte de l’apôtre saint Jacques, on donne à ceux qui combattent leur dernier combat … Cette onction remet les fautes vénielles, selon cette parole de saint Jacques : quelqu’un de vous est-il malade5? »

          • 3  Migne, Patrologie Latine, t CXIX, canon I4(...)

          En 1396, l’article CVI des statuts synodaux du diocèse de Tours continue de se référer à cette même épître :

            « De derniere unction est à dire, si comme saint Jacques dit, que par elle sont allegés et pardonnez les pechez veniaulx, et aucunes foiz est incité à vraye contriccion et consideracion de pardurable joye6 ».

            • 4  Bossebœuf, (Abbé), Saint-Aignan, Tésée et Montri(...)

            A l’heure de la mort, à l’heure de l’extrême-onction, l’invocation à l’Epître de Jacques semble en effet être la règle générale, venant à la bouche des rois comme à celle des condamnés à mort. Reprenant implicitement ce texte, le Turpin montre l’efficacité de ce pouvoir d’intercession de saint Jacques : il le montre présent lors de la mort de son premier pèlerin, Charlemagne, et sachant convaincre Dieu que les péchés de l’empereur avaient été largement rachetés par ses fondations d’églises Saint-Jacques. L’apôtre est capable d’enlever au démon l’âme de Charlemagne, ainsi que l’explique Satan à Turpin : « Saint Jacques m’enleva son âme et la remit aux mains du Roi Suprême. C’est lui qui a mis dans la balance tant de pierres et tant de bois qui ont servi aux églises élevées par lui que ses bonnes œuvres ont pesé plus que ses péchés7 »

            • 5  Guillaume Durand, Le racional des divins offices(...)

            Joinville rapporte ainsi les dernières paroles de saint Louis, inspirées sans nul doute par l’un et l’autre de ces textes : “ car là où il mouroit, en ses darrenières paroles réclamoit-il Dieu et ses saints, et espécialement monsignour saint Jaque et madame sainte Geneviève ”. Une seconde citation de Joinville donne la raison précise de cette invocation :

              « Et oy conter monsignour le conte d’Alençon son fils que, quant il approchoit de la mort, il appela les sains pour li aidier et secourre, et meismement monsignour saint Jaque en disant s’oroison qui commence Esto Domine, c’est-à-dire “ Diex, soyez saintefierres et garde votre peuple8 ».

              • 6  Statuts synodaux du diocèse de Tours (1396), J. (...)

              De la même manière Jean de La Gogue, prieur de Saint-Gildas de Châteauroux décrit en 1422 la fin de Guy II de Chauvigny qui, après quinze jours de maladie demande l’extrême-onction qu’il appelle “ sacrement de saint Jacques ” ce qui semble tout naturel :

                « Il trespassa en 15 jours… et à la parfin, quand il vist qu’il fust temps, il demanda le sacrement de Monsieur saint Jacques et appela madame Anthonie et messeigneurs ses enfants et leur donna moult beaux enseignemens et puis il rendist son esprit à Dieu, ancien et plein de jours9 ».

                • 7  Chronique de Turpin, Grandes chroniques de Franc(...)

                A l'heure de la mort des criminels

                A l’heure de la mort des criminels, certains des mots de l’épître de Jacques prennent une singulière résonance : « Chacun est tenté par sa propre convoitise qui le pousse et le séduit. Quand la passion a conçu, elle donne le jour au péché et quant le péché a été consommé, il enfante la mort10 ». L’épître dit encore : « Vous vous êtes repus au jour de la tuerie11 ». Mais elle rappelle aussi « qu’un seul est législateur et juge : celui qui peut sauver et perdre. Qui es-tu, toi, pour juger le prochain12 ? ». Combien de prêtres ont lu cette épître aux condamnés ? Et au XIIIe siècle Guillaume Durand explique que ceux que saint Jacques ne put convertir pendant sa vie, par un miracle divin il les convertit après leur mort13. C’est ainsi que les condamnés espèrent en saint Jacques jusqu’au bout pour obtenir grâce, ainsi qu’en témoignent les deux exemples suivants. Le cartulaire de la cathédrale de Strasbourg14 rapporte qu’en 1365 on présentait l’hostie aux condamnés à la potence sur l’autel Saint-Jacques de la chapelle de la Croix-des-Etrangers. Et le terrible Gilles de Rais au moment de mourir, en octobre 1440 invoque saint Jacques avant saint Michel après avoir entendu la sentence :

                • 8  Jean de Joinville, Histoire de saint Louis, éd. (...)
                • 9  Jean de La Gougue, Histoire des princes de Déols(...)
                • 10  Jc, I, 15.(...)
                • 11  Jc, V, 5-6(...)
                • 12  Jc, IV, 12(...)

                « Mondit seigneur le président et commissaire du duc jugea et declara que led. Gilles de Rais devait estre pendu et brulé … Il se mit à genoux joignant les mains, demandant merci a Dieu, le priant bien de ne pas le punir selon ses mefaits, mais qu’étant misericordieux il le fasse beneficier de sa misericorde en laquelle il se confiait … et priant ceux auxquels estoient les enfants qu’il avait tué que … ils voulussent prier Dieu pour lui et le pardonner de bon cœur… Se recommandant a monseigneur saint Jacques que toujours il avait eu en sa singuliere affection et aussi a monseigneur saint Michel, les suppliant, en cette heure et en cette grande necessité, de bien vouloir le secourir, l’aider et prier Dieu pour lui en depit de ce qu’il ne leur avait pas obéi comme il le devait15 ».

                • 13  Guillaume Durand, Le racional des divins offices(...)

                Dans les siècles suivants

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                Décors de la chapelle Saint-Jacques

                L’église Saint-Pierre d’Aire-sur-la-Lys, la décoration murale de la chapelle Saint-Jacques offerte par un chanoine le montre en personne sur l’une des quinze scènes, d’abord agonisant et assisté de deux prêtres puis mort et porté en terre16. Une jolie manière de se recommander à saint Jacques. Elle est encore reprise dans le Pontifical Romain de 159617

                Au XIXe siècle Mgr. Duchesne pensait encore que c’est « Jacques, fils de Zébédée, frère de Jean, quatrième dans l'ordre, [qui] écrivit l'épître aux douze tribus qui sont dans la dispersion18 ».

                En 1930, l’abbé Aigrain rappellait que « le magistère ecclésiastique a formulé que la promulgation du sacrement de l’extrême-onction a été faite par l’apôtre saint Jacques19 ».

                Le chemin de Saint-Jacques mène au Paradis

                Les hommes dans la peine avaient besoin de suivre concrètement les défunts et d’imaginer le voyage de leurs âmes vers le Ciel au long de la Voie Lactée, baptisée « chemin de saint Jacques » dans le Turpin qui, s’il n’a pas inventé l’expression, a fait sa fortune. D’où vient cette idée ? Probablement de l’étoile de Jacob dans l’Ancien Testament, et des textes qui disent20 : « De Jacob monte une étoile ». Jacob vit en songe se « dresser sur terre une échelle dont le sommet touchait le ciel [sur laquelle] des anges de Dieu montaient et descendaient ». Dans l’un des sermons de Calixte II, naît l’image qui fait de la Voie Lactée le chemin des âmes :

                • 14  Almazan V., La quête du pardon, Strasbourg, bibl(...)
                • 15  Bataille G., Procès de Gilles de Rais, Paris, 19(...)
                • 16  Van Drival E., Histoire du chef de saint Jacques(...)
                • 17  Amiet, R., « Une admonitio synodalis de l’époque(...)
                • 18  Duchesne L., Les anciens recueils de légendes ap(...)

                « Et ainsi que la descendance d’Abraham grandira jusqu’au sommet de la terre et sera élevée jusqu’aux étoiles de la même façon les pèlerins de saint Jacques grandiront sur terre chaque jour et seront conduits, par-dessus les étoiles, à la Patrie céleste avec lui21 ».

                • 19  Aigrain, R., Liturgia, Paris, 1930, p.728(...)

                Au temps de Dante22 l’idée est unanimement adoptée du « ciel étoilé qui montre la Galaxie, c’est-à-dire ce cercle blanc que le vulgaire appelle Chemin de saint Jacques ». Puisque la Voie lactée est le lieu du grand rassemblement des âmes en route pour le royaume des morts et que saint Jacques est le meilleur guide, il n’est pas mieux qu’un pèlerin pour aider les vivants à accompagner le mort durant les premiers jours de séparation. Dans cette route vers la mort le pèlerin apparaît comme un personnage symbolique essentiel. Dans le Guide du pèlerin23, il doit prier pour les morts au cimetière des Alyscamps, et « intercéder pour les défunts suivant la coutume, tant par les prières et les psaumes que par les aumônes ». La prière du pèlerin, modeste intercesseur auprès de saint Jacques est recherchée. Un poème languedocien du XIIIe ou du XIVe siècle24 demande que les « pèlerins qui passeront / prendront de l’eau bénite … diront un Pater et un Ave / pour la pauvre Bernarde ». En 1448, l’hôpital Saint-Jacques de Mâcon a coutume d’avoir recours à des « pellerins qui vueillent pour enfouir les trespassés25. En ce même XVe siècle où l’on pleure dans les chaumières foréziennes sur le sort de Jeannette qui préfère mourir avec son Pierre plutôt que vivre sans lui, on ajoute ce couplet dans lequel la jeune fille demande à ce qu’ils soient tous les deux inhumés sur le chemin de Saint-Jacques, afin que les pèlerins prient pour le repos de leur âme :

                • 20  Nb 24, 17 / Gn 28, 12 / Plötz R., Via lactea : l(...)
                • 21  Migne, Patrologie latine, t. CLXIII col. 1407(...)
                • 22  Dante, Œuvres complètes, trad. et commentaires A(...)
                • 23  Guide du pèlerin, éd. et trad. fr. J. Vielliard,(...)

                « Se vous pendolas Pierre / Pendolas nos itot / Au chemin de saint Jacques / Enteras-no tos dos / Los pelerins que passent / En prendront quanque brot / Diront Dio aye l’âme / Dous povres amoros26 ».

                • 24  Nelli, René, Trois poèmes autour d'un pèlerinage(...)

                Mais la mort ne se réduit pas à un instant. Elle s’étend sur une longue durée, un « temps de la mort27 », sorte d’errance où l’âme est en attente de son devenir. Pour les vivants, cette période coïncide avec le temps qui succède au choc de la mort et amorce le travail de deuil. Le long voyage vers le Ciel des âmes récemment libérées exige des prières, dont on retrouve une trace dans plusieurs prières médiévales. Par exemple, une Commémoracion de sainct Jaque, au XVe siècle, s’adresse à saint Jacques en ces termes :

                • 25  Arch. dép. Saône-et-Loire, GG 149 / 12(...)

                « Apostre et amis de Dieu, je te prie par celluy que toy et ton nom fait essaucier et honoreir par tout le monde, que tu ne refuse à moy ton ayde, par quoy en corpz et en asme je m’en puisse apercevoir de ta grant pietié et especialement au jour de la mort… ».

                  Une autre prière en forme de ballade, datée du XVIe siècle demande à « saint Jaque apostre, Vray amy et parent prochain Du doux Jhesus le tout puissant, d’assister le suppliant quand sera au point de la mort ». Une autre du XVIe siècle s’exprime en ces termes :

                    « O glorieux apostre de Dieu, monseigneur sainct Jacques, qui pour suyvre Jhesucrist as voullu…/… et qu’il te plaise estre mon adjuvateur quant ce viendra à l’heure de la mort et me deffendre que l’annemy ne me puisse par temptacion faire descongnoistre mon createur28 ».

                    • 26  Eluard P., Anthologie du Moyen Age, Paris, Club (...)

                    Saint Jacques accueille les âmes au Royaume des Morts

                    La dévotion à saint Jacques va au-delà de l’aide qu’il peut apporter à l’heure de la mort. Pour nombre de fidèles, il est l’un des personnages majeurs qui règne au Ciel, au bout de la Voie Lactée. Une image de la fin du XVe siècle montre l’arrivée des âmes au Paradis, en deux longues files qui sont conduites chacune par un saint Jacques pèlerin. Ce Paradis est un jardin au centre duquel est une fontaine de Vie sous forme d’un Pressoir mystique29, alimentée du sang du Christ. Dans le miracle III du Codex on voit encore saint Jacques accueillant les âmes, décrit par un enfant ressuscité :

                    • 27  Chiffoleau J., Les confréries, la mort et la rel(...)

                    « l’enfant revenu à la vie [qui] se mit à raconter aux présents réunis de quelle manière le bienheureux Jacques avait accueilli son âme, sortie de son corps le dimanche à la 3e heure jusqu’au samedi à la 9e heure, dans son sein c’est-à-dire dans le repos éternel et de quelle manière il l’avait remise dans son corps. Il l’avait pris par le bras droit et l’avait sorti de la mort ».

                      Un texte du tout début du XIIIe siècle, la vision de Turkill, semble fondamental pour illustrer la croyance à la présence de saint Jacques accueillant les morts dans l’Au-delà. Cette vision est rapportée par Roger de Wendover et par Matthieu Paris, mais elle est attribuée à Ralph de Coggeshall. En voici le résumé.

                        Dans l’évêché de Londres, vivait un paysan nommé Turkill connu pour son sens de l’hospitalité. Un jour, alors qu’il travaillait dans son champ et qu’il commençait sa prière au Seigneur surgit près de lui un étranger qui lui demanda où il pourrait passer la nuit. Turkill lui propose sa maison. Jusque là rien que de très normal. L’irrationnel s’installe lorsque l’étranger se présente comme Julien l’Hospitalier et lui annonce qu’il va le conduire au “ seigneur saint James ”. La nuit venue, Turkill s’endort. Julien l’éveille et lui dit : —“ Laisse ton corps ici, ton âme seule part avec moi. Mais pour que tes amis ne te croient pas mort, je vais laisser un souffle de vie dans ton corps ”. Puis ils quittèrent la maison et se dirigèrent “ droit vers l’Est, jusqu’au milieu du monde ”. Au bout de deux jours et deux nuits, ils arrivèrent dans un cloître au centre duquel jaillissait une fontaine brillamment éclairée. Là, saint Jacques se présenta à eux avec une mitre sur la tête et les fit accompagner pour une visite des demeures des Mauvais et des Bons. Ayant dit cela, il disparut. Ce cloître est le lieu de rassemblement de tous les Esprits en partance. Vers le Nord se trouve l’Enfer, où les âmes agrippaient le mur afin de n’être pas emportées par les rafales d’un vent lugubre. Vers l’Est s’ouvre le Purgatoire. A l’Ouest le Paradis, à la porte duquel se trouve saint Michel accueillant les âmes pures et blanches. Côté Sud, les âmes fatiguées attendaient les prières de la foule.

                          Turkill emprunta l’escalier menant vers l’extrême-Est dominé par le trône de Dieu. Là-haut, il trouva une vallée emplie de fleurs magnifiques et d’herbes, arrosée par une claire fontaine d’où jaillissaient quatre sources. Les ruisseaux qu’elles formaient se rejoignaient pour former une seule rivière. Et au-dessus de la fontaine poussait un arbre vigoureux, qui portait toutes sortes de fleurs et de fruits. A côté de la fontaine se tenait un géant de noble aspect, vêtu d’un costume chamaré de la poitrine jusqu’aux pieds. Il semblait rire d’un œil et pleurer de l’autre. — « Cet homme est le premier parent de la race humaine, Adam ». Toute cette description correspond point pour point à la description du Paradis, avec sa fontaine, ses quatre fleuves, l’arbre de la connaissance au centre et même, suprême détail, la présence d’Adam30.

                          • 28  Prières (Les) aux saints en français à la fin du(...)

                          Dans cette vision, l’extrême-Est rejoint donc l’Ouest dans une sorte de périple autour du Ciel. Quelle géographie du Paradis donne-t-on au début du XIIIe siècle ? Une certitude donnée par le texte, il est au haut d’une montagne, ce qui est logique puisque le Paradis est inaccessible depuis la chute d’Adam et Eve.

                            Pour ajouter un peu d’imaginaire à l’imaginaire, il est un lieu et une légende qui pourraient avoir inspiré l’auteur de la vision, une montagne d’Arménie réputée infranchissable jusqu’en 182931, le mont Ararat. Une légende y met en scène saint Jacques de Nisibe essayant d’aller se rendre compte par lui-même de l’existence de l’Arche sainte. A chaque tentative, il s’endormait de fatigue et se retrouvait plus bas qu’il n’était monté. A la fin, Dieu, pris de compassion, envoya un ange pendant son sommeil afin de lui expliquer que ses efforts étaient vains et que le sommet était inaccessible. Cependant, afin de récompenser son zèle et pour satisfaire sa curiosité, il lui envoya un morceau de l’arche de Noé qui était sur la montagne, pièce qui est conservée dans la cathédrale de Echmiadzin, attachée par une petite chaîne entre le pouce et la main de saint Jacques dans un reliquaire d’argent.

                            • 29  « La Fontaine de vie », Maître de la Fontaine de(...)

                            L’origine de cette légende32 de l’arche de Noé retrouvée par saint Jacques (de Nisibe) sur le mont Ararat remonte au IVe siècle est l’œuvre de Faustus de Byzance33 On la retrouve dans une chronique arménienne datée de 1162 conservée à la bibliothèque du couvent Saint-Lazare de Venise, ce qui prouve que, dès cette date, elle était connue du monde occidental34 :

                            • 30  Roger de Wendover, Flores historiarum, t.II, Lon(...)
                            • 31  Parrot F., Journey to Ararat, Londres, 1845(...)
                            • 32  Peteers P., La légende de saint Jacques de Nisib(...)

                            Mais, on l’aura compris en voyant le Turpin créer le « chemin de Saint-Jacques », Compostelle s’est reconnue également comme lieu du royaume des morts, au bout de la Voie Lactée. Le Guide du pèlerin décrit la fontaine Saint-Jacques, construite en 1122, comme il est classique de décrire la Fontaine du Paradis, « fontaine admirable qui n’a pas son pareil dans le monde entier », sur un socle surélevé de trois marches, une vasque immense au milieu de laquelle se dresse une colonne surmontée de quatre lions d’où s’échappent quatre jets d’eau. Les pèlerins ne s’y sont pas trompés puisqu’en 1173 le moine de Ripoll parle de la « fontaine dite du Paradis35 ». La ville elle-même est véritablement la Jérusalem céleste « pleine de toutes délices ».

                            • 33  Act.SS, Nov., t.II, p.91(...)

                            L’idée est si bien acceptée qu’en 1320, lorsque Raimonde Fauré dépose devant l’Inquisiteur Jacques Fournier à Pamiers, elle déclare : « Arnaud me dit que toutes les âmes des morts allaient à Saint-Jacques de Gallice et que l’âme de la susdite Barcelone avait mis cinq jours pour faire l’aller-retour de Saint-Jacques36 ». Sans qu’il le soit dit expressément, les âmes ont suivi le chemin de Saint-Jacques au bout duquel est le Paradis.

                            • 34  Grégoire le prêtre, Chronique (1162-1163), éd. R(...)

                            A une date postérieure, se perçoit comme une volonté de construire le décor du royaume des Morts sur les rives océanes, au cap Fisterra, pointe terrestre la plus extrême en direction de l’ouest, éloignée de Compostelle de plus de quatre-vingt kilomètres. En 1418, le seigneur de Caumont37 décrit Fisterrra comme « l’un des chief du monde qui est sur rive de mer en une haulte roche de montaigne ». Saint Jacques n’est pas nommé, seulement une chapelle « Nostre Dame de Finibus terre » et « l’hermitage de saint Guilhaume du désert ». Il semble qu’il n’y ait rien d’autre à contempler que l’infini de la mer et la beauté du soleil couchant… En 1446, le voyageur allemand Sébastien Ilsung y trouve un prieuré dépendant de Compostelle, et là on lui raconte une histoire beaucoup plus élaborée qu’il est le seul à rapporter. La présence de la chapelle Notre-Dame y est expliquée par le fait que la Vierge est venue en personne en ce lieu, accompagnée du Christ vivant et de ses trois compagnons préférés, Jean, Jacques et Pierre :

                            • 35  Guide du pèlerin, éd. et trad. fr. J. Vielliard,(...)

                            « Après quoi j’arrivai au Finisterre, à deux journées de route de Saint-Jacques, par le plus mauvais chemin qu’on puisse trouver… Il y a là une haute montagne et la grande mer sauvage fouette de tous côtés quand on y va. Et il est haut d’une bonne demi-lieue. On y voit la trace du pied de Notre-Seigneur dans la pierre dure et un puits qu’il a fait. Et le rocher s’est incliné comme un fauteuil. Notre-Dame a aussi un fauteuil, et de même saint Jean, saint Jacques et saint Pierre. Et devant ce promontoire la mer est si haute et si violente, que celui que le vent y pousse, n’en revient pas et trouve là sa fin sur l’eau et sur la terre38 ».

                            • 36  Baby F., Toponomastique du pèlerinage en Langued(...)

                            ­

                              Saint Jacques à l’heure du Jugement Dernier

                              Les fidèles sont tellement persuadés de la présence de saint Jacques à l’autre extrémité de la Voie Lactée qu’ils ne ménagent pas les fondations pour obtenir son intercession jusqu’à la Résurrection finale. A ce titre, saint Jacques figure sur des scènes de Jugement dernier, elles-mêmes placées sur des tombeaux. L’un des plus beaux exemples est celui offert par une stèle funéraire découverte en 1877 dans l’église Saint-Martin-de-la-Gaillarde. Il s’agit d’une pierre rectangulaire datant du XIIIe siècle, sculptée sur deux registres qui figurent le temps qui sépare l'heure de la mort de celle du Jugement dernier. Saint Jacques est présent lors de la pesée des âmes et lors de la Résurrection des Morts. Les images sont complétées par une inscription de trois lignes, disposée au-dessous du programme iconographique :

                                « Biraud Mareschalc, bourgeois de Brive mourut —qu’il vous en souvienne— le 15e jour du mois de septembre et le millésime était, quand il trépassa, 1257. Il était grand bourgeois de Brive et de Turenne. Que Dieu lui donne un bon repos. Amen39 ».

                                • 37  éd. et trad. fr. J. Vielliard, Le voyage de Nomp(...)

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                                  Tombeau Biraud (Brive)

                                  Sur le registre supérieur, le mort se tient debout, vêtu en pèlerin. Il porte à la ceinture la traditionnelle besace, sur laquelle est fixée la coquille, surchargée d’une croix. Un personnage en robe longue drapée, vêtu à la manière des apôtres et porteur d’un livre présente le défunt à une Vierge à l’Enfant assise en majesté et tenant une fleur à la main. Sur ses genoux, l’Enfant Jésus est un Christ bénissant le bourgeois de sa main aux doigts levés. La stèle est incomplète : tous les personnages sont décapités et il est difficile d’affirmer que l’intercesseur auprès de la Vierge, elle-même ultime avocate auprès de Dieu, soit saint Jacques. C’est cependant probable, à cause du costume de pèlerin du défunt et parce qu’il n’est pas possible que ce soit le Christ, déjà présent sur les genoux de sa mère. Sur le registre inférieur, l’accent est mis sur la résurrection du bourgeois, qui sort de son tombeau de pierre au couvercle marqué d’une croix. Il est nu et passe une jambe par-dessus la cuve en s’aidant d’une main sur le rebord, dans un geste très réaliste, tandis que le même personnage lui tend une main secourable et l’aide à sortir du tombeau.

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                                      Bas-relief  de l’église Saint-Pierre de Pomponne

                                        On retrouve un autre exemple dans l’église Saint-Pierre de Pomponne (Seine-et-Marne) où fut fixée en 1462 une table de pierre au mur occidental, près de la porte de la nef. Cette table porte un texte de fondation40 surmonté d’un bas-relief représentant la mise au tombeau des donateurs. A droite est le Christ assis sur un arc-en-ciel. A ses pieds s’ouvrent deux sépulcres dont l’un a déjà reçu une femme que l’on voit nue et agenouillée. Près du second sépulcre, le donateur, Thibault Bugealeau est agenouillé devant le juge suprême. Ses armes portent coquilles et bourdons et il est présenté par saint Jacques. Sur un phylactère on lit Surgite mortui venite ad judicium. Cette fondation à perpétuité est faite explicitement pour le repos des âmes du couple. L’image précise que l’attente du Jugement dernier s’effectue sous la protection de saint Jacques, seul présent ici aux pieds du Christ.

                                        • 38  Sebastian Ilsung als Spanienreisender und Santia(...)

                                        Quelques années plus tard et comme en écho, le livre de la confrérie Saint-Jacques de Toulouse érigée en l’église Saint-Jacques proche de la cathédrale, en 1513 s’ouvre sur une image pleine page représentant un Jugement dernier portant en légende :

                                          « Le grand Jugement qu’attendre nous devons / Lors duquel le Sauveur jugera nos offances / Ses mains, le costé, le piés nous montran / Ses souffrances, prions-le d’estre lors / Mis au nombre des bons41 ».

                                          • 39  Greil L., Essai sur une inscription du XIIIe siè(...)

                                          On ne saurait mieux exprimer l’espoir que saint Jacques aidera ses confrères à être mis parmi les élus.

                                            Notes

                                            1  Jc. V. 14

                                            2  Amiet, R., “ Une admonitio synodalis de l’époque carolingienne : étude critique et édition ”, Mediaeval Studies, t. 26, 1964, p. 12-82.

                                            3  Migne, Patrologie Latine, t CXIX, canon I4

                                            4  Bossebœuf, (Abbé), Saint-Aignan, Tésée et Montrichard, histoire et archéologie, Tours, 1890, p.27.

                                            5  Guillaume Durand, Le racional des divins offices à l’onneur de N.S. Jesuchrist…, Paris, 1503, rééd. Paris, 1854, 2 vol.

                                            6  Statuts synodaux du diocèse de Tours (1396), J. Fougeron éd., Mémoires de la Société archéologique de Touraine, t.XXIII, Tours, 1873, p.113.

                                            7  Chronique de Turpin, Grandes chroniques de France, éd. J. Viard, soc. de l’Histoire de France, Paris, 1923, t.III, p.204-301, chap. XXXIII.

                                            8  Jean de Joinville, Histoire de saint Louis, éd. N. de Wailly, Paris, 1848, § XV, p.25-26 et § CXLVI, p. 266.

                                            9  Jean de La Gougue, Histoire des princes de Déols et seigneurs de Chasteauroux, éd. Grillon des Chapelles, Esquisses biographiques du département de l’Indre, t.III, p.382.

                                            10  Jc, I, 15.

                                            11  Jc, V, 5-6

                                            12  Jc, IV, 12

                                            13  Guillaume Durand, Le racional des divins offices à l’onneur de N.S. Jesuchrist…, Paris, 1503, rééd. Paris, 1854, 5 vol. , vol. I, p. 67.

                                            14  Almazan V., La quête du pardon, Strasbourg, bibl. alsacienne, 1993, p. 51

                                            15  Bataille G., Procès de Gilles de Rais, Paris, 1955, p. 333-334.

                                            16  Van Drival E., Histoire du chef de saint Jacques le Majeur, relique insigne conservée dans l’église cathédrale d’Arras, Bulletin de la commission des Antiquités départementales, t.IV, Arras, 1857, p.380

                                            17  Amiet, R., « Une admonitio synodalis de l’époque carolingienne : étude critique et édition », Mediaeval Studies, t. 26, 1964, p. 12-82.

                                            18  Duchesne L., Les anciens recueils de légendes apostoliques, Actes du IIIe congrès scientifique international catholique (1894), Bruxelles, 1895, p. 8

                                            19  Aigrain, R., Liturgia, Paris, 1930, p.728

                                            20  Nb 24, 17 / Gn 28, 12 / Plötz R., Via lactea : la voie lactée, trad. Ultreïa, Bulletin de l'association des amis de Saint-Jacques suisses, n°9, mai 1992, p.32-33.

                                            21  Migne, Patrologie latine, t. CLXIII col. 1407

                                            22  Dante, Œuvres complètes, trad. et commentaires A. Pézard, Paris, bibl. Pléiade, 1965, Banquet, II, XIV, 1

                                            23  Guide du pèlerin, éd. et trad. fr. J. Vielliard, Paris, 1938, rééd. Paris, Vrin, 1984, p. 37

                                            24  Nelli, René, Trois poèmes autour d'un pèlerinage, Cahiers de Fanjeaux n°15, 1980, p. 79-91, p. 85.

                                            25  Arch. dép. Saône-et-Loire, GG 149 / 12

                                            26  Eluard P., Anthologie du Moyen Age, Paris, Club français du Livre, 1954, p. 250.

                                            27  Chiffoleau J., Les confréries, la mort et la religion en comtat Venaissin à la fin du Moyen Age, Mélanges de l’école française de Rome, section médiévale, n°91 t.II, 1979, p.792

                                            28  Prières (Les) aux saints en français à la fin du Moyen Age, éd. P. Rézeau, Droz, Genève, 3 vol., 1982-1985-1986, t.III, p.379, t.II, p.267, 269.

                                            29  « La Fontaine de vie », Maître de la Fontaine de Vie, v.1500, Prague, Galerie Nationale./ Alexandre-Bidon D., dir., Le pressoir mystique, Actes du colloque de Recloses, Paris, Cerf, 1990.

                                            30  Roger de Wendover, Flores historiarum, t.II, Londres 1887, p.16-35 /Matthieu Paris, Grande chronique, A. Huillard-Bréholles trad., Paris, 1840, 9 vol., t.II, p.377-400 /Ward H.L.D., Vision of Turkill, Journal of the British Archæological Association, t.XXXI, 1878, p.420-459 / King G., The way of saint James, New-York, 1920, 3 vol., t.III, p. 543-552 / Le Goff J., La naissance du Purgatoire, Paris, Gallimard,1981, p.397 et 500-501

                                            31  Parrot F., Journey to Ararat, Londres, 1845

                                            32  Peteers P., La légende de saint Jacques de Nisibe, Analecta Bollandiana, t.XXXVIII, 1920, p.285-373

                                            33  Act.SS, Nov., t.II, p.91

                                            34  Grégoire le prêtre, Chronique (1162-1163), éd. Recueil des historiens des Croisades, Documents arméniens, 2 vol., Paris, 1869, t.I, p.173

                                            35  Guide du pèlerin, éd. et trad. fr. J. Vielliard, Paris, 1938, rééd. Paris, Vrin, 1984, appendice I, p.129

                                            36  Baby F., Toponomastique du pèlerinage en Languedoc, cahiers de Fanjeaux, n° 5, 1980, p. 72.

                                            37  éd. et trad. fr. J. Vielliard, Le voyage de Nompar de Caumont, Guide du pèlerin, Paris, 1938, rééd. Paris, Vrin, 1984, p.133 et 138.

                                            38  Sebastian Ilsung als Spanienreisender und Santiagopilger, 1446-1448, V. Honemann éd., Jakobus Studien, Deutsche Jakobspilger und ihre Berishte, herausgegeben von Klaus Herbers, Tübingen, 1988, p. 61-96, chap. XVI

                                            39  Greil L., Essai sur une inscription du XIIIe siècle découverte à Brive, Bulletin de la société scientifique, historique et archéologique de la Corrèze, t. I, 1879, p. 695 Bec P., Anthologie de la prose occitane du Moyen Age, Valdarias, éd. Vent Terral, 1987. Que soient remerciés ici Mr. et Mme. Moser, archéologue et conservateur du musée, de m’avoir communiqué le document et la bibliographie.

                                            40  Classé M.H. en 1979, inscription relevée dans M. F. Guilhermy, Inscriptions de la France, anc. dioc. de Paris, t.III, 1877, n° DCCCCI, p.48-49 Jacomet H., A propos d’une statue de saint Jacques échouée à l’église de Saint-Aspais de Melun, Monuments et sites de Seine-et-Marne, n°23, 1992, p.34-47

                                            41  Arch. dép. Haute-Garonne, E 1604, fol.7

                                            Pour citer ce document

                                            Denise Péricard-Méa«Saint Jacques passeur des âmes», SaintJacquesInfo [En ligne], Saint Jacques un et multiple, mis à jour le : 29/02/2016,
                                            URL : http://lodel.irevues.inist.fr/saintjacquesinfo/index.php?id=1448

                                            Quelques mots sur :  Denise Péricard-Méa

                                            Docteur en histoire, Chercheur associé au LAMOP (LAboratoire de Médiévistique Occidentale de Paris), Responsable de la recherche à la Fondation David Parou Saint-Jacques, pericard@vjf.cnrs.fr, http://www.saint-jacques.info