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Transcription du manuscrit de Jean de Tournai (2) Padoue - Jérusalem
Complément au récit de voyage publié aux éditions La Louve, Le Voyage de Jean de Tournai. De Valenciennes à Rome, Jérusalem et Compostelle (1488-1489), ISBN978-2-916488-50-9)

Fanny Blanchet-Broekaert

Résumé

Transcription du manuscrit, (folios 74v à 220r) réalisée par Fany Blanchet dans le cadre de ses travaux de maîtrise.

Table des matières

Texte intégral

Transcription

De la noble ville et anchienne cité de Padua, fondée jadys par Anthénor de Troyes.

Lendemain Xe dudict mois de may, je fus en l'église de Sainct Anthoine en ladicte ville de Pade, lequel en sont tampz fut cordelier et pour le présent en icelle église sont frères mineurs, une fort belle église et plaine de grandz apertz. Adcause des grandes miracles que faict journellement sainct Anthoine, car il a merite de réconforter tous cœurs désoletz et de recouvrer touttes choses, comme vous dires quand ung bon marchant a acrut le sien et ung aultre marcant vient et on luy vend de la marchandize et que on luy croid et puis ledict marchant lequel achapte la marchandise s'en fuit et l'aultre bon marchant réclame ledict sainct Anthoine il a quelque réconfort ou recouvrir car par les prières dudict sainct il en recoeuvre ce que che soit.

Le sabmedy XIe dudict mois, au matin, je fus en ladicte église laquelle est fort riche. Sur la nef d'icelle il y a VI rondes chaudières couvertes [fol.74 v.] de plomb comme celle de Hal et IIII sur la croisé et est faicte à la mo…sque. Dedens ladicte église, en une cappelle à la main gaulce, dedens l'autel là est enclos le corpz dudict sainct Anthoine et se monte on à VII degrés audict autel. Les formes du cœur sont fort belles car il samble à les veoir qu'elles sont faictes d'une pièce de laiton et de une pièce comme vous dires jaspre. Mais c'est tout bois lequel est crut tel. Oultre ledict autel dudict sainct Anthoine il y a ung autel de sainct Mathieu confes de l'ordre dudict sainct Franchois, lequel sainct repose audict autel. Ung petit oultre là, y a une ymaige de Nostre Dame, laquelle souloit estre à l'autel où ledict sainct Anthoine est à présent et quand on apporta le corpz dudict sainct en ladicte église, icelle ymaige se partit dudict autel et s'en vint en la place où elle est de présent. Ladicte église est vaulsée et va on autour du cœur comme on faict en l'église de Nostre Dame la Grande en la ville de Vallenciennes. En allant autour du cœur sur la bonne main, là est la trésorie en laquelle les frères se revestent pour dire messe et là sont les reliquaires où je vidz et baisy le hive de dessus atout les deux dudict sainct Anthoine et dedens ung aultre reliquaire la langue dudict sainct, et plusieurs aultres reliquaires. Devant l'église en ladicte ville de Pade [fol.75 r.] sur une fort haulte colonne y a ung homme tout à cheval comme il y a à Rome devant les degrés sainct Jehan de Latran, tout de cuivre lequel en son tampz fut porchier et par la vaillance de luy les vénitiens le firent capitaine de Venize et de toute la seigneurie et fut en l'an IIIIc XL. Ladicte ville est fort grande et beaucop plus anchienne que Venize. Le palaix dudict Pade est fort beau et long et est tout couvert de plomb et se plaide on et tienne on assez la manière au faict des procès comme on faict à Paris au palaix voire sanbien vendre de le merchere. Je fus en la grande église et sy oys vespres et à l'heure l'évesque y estoit lequel après les vespres dictes donna sa bénédiction. Ladicte église est fort anchienne et des rues on descend dedens icelle à plusieurs degrés et d'aultre part au cœur on y monte. Au fond de ladicte église y a une cappelle dont on dit qu'il y a à l'autel enclos le corpz de sainct Daniel martir. Il y a en ladicte ville une église de saincte Justine où le corpz de ladicte saincte giste et est en ung sarcus dedens le cœur dessoubz le grand autel. En ladicte église repose le corpz de sainct Luc évangéliste, le corpz de sainct Mathias apostle lequel fut mis au lieu de Judas, le corpz de sainct Regnault abbé de ladicte église et évesque d'icelle ville, les corpz de trois innocentz, le corpz de sainct Ursin lequel apporta illec les corpz de deux apostres, [fol. 75 v.] les corpz de sainct Maximin et sainct Prostat enffantz audict saint Ursin. Et y a ung puich là où on dict qu'il y a Xm martirs lequel puich est enclos de fer, et plusieurs aultres corpz sainctz dont je ne scay les noms, lesquelz sont toutz encassés dedens les autelz et en plusieurs sarcus aval ladicte église et ne void on nulz desdictz corpz sainctz. Hors de ladicte ville oultre une rivière au plus près du monastère des chartreux yl y a le corpz d'une saincte quy s'appelle saincte Laigne et fut fille de confession de sainct Anthoine laquelle saincte on void toutte entière. En ladicte ville y a une très belle église de Nostre Dame du mont des Carmes et l'appellent l'église des Hernattes.

Je me partis le lundy car nous reposasmes le dimence toutte jour audict Pade et fusmes ledict lundy XIIe dudict mois de may et partimes en une barque et fusmes environ une mille contremont eaue. Et puis X milles aval eaue. Après en une aultre eaue environ ung mille contremont et puis nous fumes ung bien peu à pied et puis nous vinsmes en ung lieu quy s'apelle les bains saincte Hélaine et nous cousta depuis ladicte cité pour chacun homme deux marques. Audict lieu nous y barquasmes et se y a [fol. 76 r.] trois places pour se baigner. Assez prèz y a une estuve dedens une roche, aussy quy vouldroit on y auroit les demoiselles. Et nous fit on très bonne chère et nous y aisasmes très bien et se y coucasmes pour ladicte nuictée mais il y faict fort périlleux car est une maison emmy les campz et pour conclusion c'est ung droict mourdrissoir.

Nous partismes le mardy XIIIe dudict mois desdictz bains et revinsmes audict Pade et là nous trouvasmes Charles de Reubempret, escuier ung seigneur de Picardie demy asses près d'Amiens. Auquel seigneur Willeme prebstre et curet d'empres Ronan avoit des lettres de recommandation adrescantes audict seigneur et quant ledict seigneur eult lut les lettres il dict au prebstre :

« Sire vous me soies le bienvenus.

Et adonc il demande de moy pource que j'estois emprès ledict prebstre :

« Sire, esse là vostre compaignon ?

Et ledict prebstre respondit :

« Oie depuis Romme, mais il ne veult point encoires prendre de compaignie tant qu'il soit à Venize et veult raviser en quelle compaignie il se mectra ».

Et adonc ledict seigneur me demanda :

« Mon amis d'out estes vous ?

- Je suis de Vallenchiennes, dis je

- De Vallenchiennes ? respondit messire Jacques de Minicourt escuier, et quy cognoissez vous en Vallenchiennes ?

- Je cognois, dis je, [fol.76 v.] une grande partie de ceulx de la ville.

- Et cognoissez vous Hector de Courouble ? dit il.

Et je respondis que ouy, et il me demanda où il demoroit et je luy dis qu'il demoroit tenant au pont sainct Jacques et là endroit que on alloit abuvrer les chevaulx et se luy donnay plusieurs ensaignes parquoy il cognoissoit bien que j'estois dudict Vallenchiennes, après il me demanda sy je n'y cognoissoie point monseigneur de Jenly et je luy dis que jamais ne m'estois meslé de la guerre mais je scavois bien que le seigneur de Jenly et son filz avoient esté admenés prisonniers en Vallenciennes en la maison dudict Hector après le parterment du père en la tere Sainct Gery en la maison de maistre Jehan de Sars prebstre et chanoine de la salle en Vallenciennes. Adonc ledict seigneur me dict qu'il estoit le filz dudict seigneur de Jenly et que c'estoit il quy avoit esté prisonnier audict Vallenciennes. Et me dict on pour recompense il me prendroit son prisonnier. Et je luy respondis :

« Monseigneur, en une aulmaire plaine de miches vous ne me poues mal faire.

Et ainssy nous nous devisasmes l'ung à l'aultre. Après monseigneur de Reubempret me demanda :

« Mon amis combien ia il que vous partistes de Vallenciennes ?

Et je luy respondis que j'en estois partys le jour Sainct Mathias.

« Comment est il possible, dit il, je suis partys [fol.77 r.] le jour sainct Pierre quy est deux jours plus tempre et je n'ay esté que ichy et vous este party depuis moy et dictes avoir esté à Romme et là jocque. Et de Romme revenir jusques à ichy.

- Pardonnes moy monsieur, dis je, car je vous monstreray bonnes ensaignes.

Et il dit :

- Monstres ».

Incontinent j'allay à ma tasse et luy montray mon congiet. Ledict seigneur ne scavoit point d'aultre quelle langaige sinon franchois il le donna à lire à ung abbé d'Auvergne noble homme et grand clerc, lequel luy dict mot après l'aultre la déclaration dudict congiet et adonc ledict seigneur considérant la grâce que j'avoie et aussy la puissance me pria et requist très affectueusement que je luy voulsisse donner le don c'estoit que d'estre l'ung des deux hommes pour aller au Sainct Voiaige de Hiérusalem et incontinent je luy respondis :

« Monseigneur, je vous l'ottroie mais ne m'en requeres point pour l'aultre car je le vous refusoie car j'attens ung compaignon lequel doibt venir de notre pais ».

Et adonc ledict abbé me requist très instament que je luy voulsisse accorder de estre le second en cas que mon compaignon ne vint point et je luy accorday à ceste condition, et alors ilz me promirent que sy je voulois venir en la gallé où ilz yroient, qu'ilz me feroient ottel comme à leur propre frère ou père, dont je les remerciay. Et ledict seigneur de Reubempret me demanda sy j'estois gentil homme et [fol.77 v.] je luy respondis que non. Et ledict seigneur dict que je n'estois gentil homme je n'entreprendrois point à faire telz voiaiges, alors je luy dis que j'estois ung petit marchant. Après ledict seigneur me demanda quand je m'en voulrois raller à Venize. Et je luy dis que je me partirois lendemain, et moy ossy dit il. Aussy me demanda là où j'estois logiet en Venize et je luy dis que j'estois logé au Lyon blanc et moy ossy dict il. Allons nous en toutz enssamble à vostre plaisir et prinsmes heure de partir.

Lendemain au matin merqredy XIIIIe dudict mois, nous partismes dudict Pade et vinsmes au giste à Venize et là fumes tous les jours allant de place à aultre, buvantz et mengeantz enssamble l'espace de XIII jours dont cy après sera retaictiet. Nous venus audict Venize, ledict seigneur au partir du bateau me dict que je laisasse point d'aller souper avec luy, je ne luy vouloys point escondire, néantmoins il convint que je luy promesisse, nous venus à l'hostel, incontinent il s'en alla luy et sa compaignie pour aller souper et il m'envoia quérir par son serviteur et me demanda pourquoy je ne venois point souper avec luy et je luy dis que ce n'estoit point mon estat d'estre aà table avec chevalerie, et ilz me dirent puisque j'estois [fol.78 r.] pèlerin, je poois bien avec eulx car j'avois gaignet par mon sens une partie de ce que j'avois et aussy c'estoit que je voulois bien despendre mon argent.

Au chief de XIII jours, je retournay dudict Venize en la ville de Pade et là y fus l'espace de VI jours dont l'ung des jours je me partis et allasmes nous VII en pèlerinage à Nostre Dame de Montrotonde où il y a ung très beau pèlerinage et y fumes à pied et se y a une très belle église. Assez près d'icelle y a de très beaux bains et plus chaultz que ne sont ceux de Saincte Hélaine et pour se baigner il couste deux marquetz et s'en y a ung fort beau et grand appertenant au commun et quy s'y veult baigner il ne paye riens. Aussy en plusieurs places il y a comme vous diries pardeca des fontenis aussy chaultz comme sont les aultres là où on se baigne et ne paye on riens et s'y baigne on en may par médecine. Aussy des ruisseaux procédantz desdictz bains, il y a ung mollin lequel en mieult et tourne beaucoup plus fort que ne sont ceulx de pardeca et ce adcause que l'eaue est beaucoup plus pesante adcause qu'elle est chaude.

Cedict jour nous revinsmes au giste en ladicte ville de Pade. Allant passer tampz avec ung cordelier aval ladicte ville, lequel cordelier estoit docteur en saincte [fol.78 v.] théologie, nous rencontrasmes ung homme lequel dit en bon franchois audict cordelier : « Dieu vous garde beau père, Dieu vous garde.

Et le cordelier respondit :

« Dieu te bénye

Et ledict homme luy dist :

« Beau père d'out est vous ?

- Je suis de France, dict le cordelier, qu'en as-tu à faire ?

- J'ay aultresfois esté en France, dict l'homme,

- Tu en as menty, respond le cordelier, tu es judens inimicus dei justi, se tu estoit en France et on te cogneusse on tarderoit, car en Paris il appert le miracle lequel advint de la saincte sacrée hostie que la femme en recupt deux dont l'une pour ravoir ses bagues elle le donna aux juidz de Paris et bon père en Paris l'allèrent mettre en une chauldière en l'eaue sur le feu dont ce devint ung beau petit enffant r…[?], dont tous vos pères furent bannis dudict reaulme de France.

Et respondit l'aultre :

« Et j'ay esté à Lyon, esse pas France?

- Oye pardeçà le pont, dict le cordelier, mais tu estois pardelà et tu y poois bien estre ».

Ledict juid s'en alla d'une part et nous de l'aultre. Et quand nous vinsmes à nos compaignons, nous leur racontasmes la manière dudict juid et après en nous nous délibérasmes d'aller sabmedy enssuivant en leur temple et ilz me dirent qu'ilz y avoient esté le sabmedy devant mais ilz n'en avoient point encoires assez car ilz voulloient raller encoires une [fol.79 r.] foys.

Le sabmedy enssuivant ledict cordelier, deux prebstres séculiers bachelers et trois maistres es ars, messire Guillaume et moy nous en allasmes au temple desdictz juidz à l'heure qu'ilz faisoient leur sacrifice. Et ceulx quy avoient en compaignie pour la nuictié avec leur femmes n'entroient pas dedens mais ilz se pourmenoient aval la place par dehors, cacquetant et bourdant enssamble. Et ont toutz desdictz juidz sur leurs testes comme vous dires che que les prebstres mettent sur leurs testes quand ilz vont pour chanter messe une amyt dont l'ung a le taseau de velour, l'aultre de cramoisy, l'aultre de verd, l'aultre de bleu, chacun à sa volenté et chacun selon son estat. La manière qu'ilz tiennent quand ilz font leur office: premiers ilz ne ont point de silence et ont en la moienne de leur temple une chose toutte ronde et se y a des longz bourdons aussy longz et aussy gros au plus comme vous diries les bastons de ung gonfanon. Et est rouge de painture et doré en deux ou trois lieux. Et larges et de la mesme fachon du baston du travers d'ung confanon je ne le scauroye à riens mieulx comparer sinon comme vous diries che quy est faict de bois par deseure ung chariot de dames aussy doré par dedens tout autour comme vous diries des bancz à coffre. Et à ceste place, ung autel et là endroit sied le prebstre de la loy en la [fol.79 v.] moienne de ladicte place revestu d'ung amyt d'une aulbe et d'ung tournicquet et d'une cappe mise sur ses espaules sans l'avoir affullée. Et tient au senestre bras deux bastons argentés plus longz que ne sont les bastons à tenir cœur en une église, et au debout desdictz deux bastons d'argent sont les deux tables de Moyse, là où sont contenus le XXXII commandements et touchant l'office qu'ilz font c'est une grande pitié et dérision que de les veoir car ilz cuident bien faire et acquérir le salut de leurs âmes car ilz ont une fachon de ruminer comme vous diriez de lire une bonne espace. Après de chanter comme nous chantons les psaulmes aux vespres, une espace après c'est de crier tant hault et en ce cry mesmes danser et saillir que c'est merveilles de les veoir. Lesdictz juidz en leurdict temple, ilz ont chacun une aulmerrette où ilz mettent leurs libvres pour dire leurs heures. Et l'escripture nous ne le scauriesmes lyre car ilz le m…[?] monstre et donne à lire et sont comme piedz de mouches et comme on faisoit en tampz passé les libvres de chant aux églises. Après les femmes desdictz juidz sont touttes enssamble hors des hommes et sy a une entrecastre d'asselles trouvées par où les femmes regardent faire ledict sacrifice. Les femmes quy ont eues compaignie de [fol.80 r.] leur maris pour la nuictié ne peuvent selon leur loy dedens le temple non plus que les hommes. Après que on a tout faict ledict sacrifice et que on en doibt aller, le filz du grand prebstre de la loy tout premier on le liève en hault pource que c'est celluy quy en tampz advenir doibt estre prebstre. Ilz mettent la main auxdictes tablettes comme en promettant que en tampz advenir ilz tiendront la loy de leurs pères anchiens comme Moyse et les aultres, et conséquamment tous les aultres hoirs mâles, et en che, ilz crient, huyent chantent et dansent, que c'est merveilles! Et menant ceste vie ilz renferment lesdictes tables en leur lieu. La place où on les met c'est ung aulmaire en ung mur, painte de rouge et de bleu et au devant de ladicte aulmère il y a des gourdmettes de rouge saie. Nous venus là dedens, lesdictz juidz nous firent place en leurs formes et vindrent tout autour de nous et nous dirent que nous seriesmes dampnez pource que nous ne gardiesmes point nostre sabat de nostre loy, aussy que en leurs temples il n'y avoit nul ydoles et que nous en adviesmes et que cela estoit contre le commandement. Et ce docteur leur respondit que il y a en nostre loy que touteffois et quanteffois que le pécheur viendra à miséricorde c'est selon nostre loy, tout luy est pardonné. L'ung de noz compaignons avoit amené [fol.80 v.] avec luy du pais ung fort beau chien deaulor fort grand et velu et nous avoit sievy lequel chien lesdictz juidz vouloient cachier dehors de leur temple et groulloit très fort ledict chien contre eulx et disoient lesdictz juidz que il n'appartenoit point que les chiens entrassent en leur temple. Respondit ledict docteur ausdictz juidz :

« Véez vous bien cedict chien, il est meilleur que vous n'estes et quand je parolle à toy, je parolle à vous toutz car comme je vous ay dict, le dict chien est meilleur que vous n'estes car c'est une beste brute et vous estes bestes raisonnables. Vous aves et voiez bien le bien et le mal et vous prendez le mal et se laissez le bien et pource je veulx dire que vous estes pires que ledict chien. Car nous avons qui dict qui crediderit et baptisatus fuerit salvus erit, c'est à dire en franchois qui croira et sera baptisé sera salvé. Et après qui non crediderit condemnabitur et qui point ne croira, il sera condamnez autant à dire qu'il sera damnés.

Et respondirent lesdictz juidz :

- Adam, sire, Abraham, Ysaac, Jacob et les patriarches sont toutz damnés ?

Dict ledict docteur de notre loy :

- Non sont dea car ilz sont toutz baptizés par le sainct sang que nostre Seigneur Jhésus Christ respendit en la croix le jour du vendredy sainct en Hiérusalem que voz pères firent mourir dont [fol.81 r.] vous en portez et porteres encoires tant que vous viverez et aussy que vous tiendres ceste loy la pugnition. Car dirent voz pères qu'ilz prendroient le sang sur eulx et sur toutz leurs enffantz. Et sy vous ne vous retournes je ne percoipz aultre choze que vous n'en alles toutz en enffer.

Lors respondit lesdictz juidz :

- Se nous croiesmes que messias fuist venu comme vous faictes nostre loy et la vostre ce seroit tout ung, car certes vous ou nous sommes abusés car quoy que vous dictes nous ne croions point que messias soit encoires venu. Et aussy nostre loy vault beaucoup mieulx que la vostre car nous avons la loy que Dieu le père proprement donna à Moyse en la montaigne d'Oreb quand il luy donna les tables.

Et respondit ledict docteur:

- N'avez vous point en vostre loy benedicte omnia opera domini du… ?

Et dict le juid:

- Oye

Et dict le docteur:

- De nostre loy, dont aves vous benedicte anama Azaria Misael du… sont ce point vos pères?

Repondit le juid :

- Oye

Et dit ledict docteur :

- Benedicamus patrem et filium cum sancto spiritum, et benedictus es d... in firmamento coeli.

Respondit ledict juid :

- Beau père ce ont adiousté et faict les docteurs de vostre loy.

Et dict derechief ledict docteur ausdictz juidz:

- Et Daniel, esse point des pères de vostre loy ?

Et dit ledict juid :

- Oye. [fol.81 v.]

- Et quelle choze vous dict il ? (respondit le docteur) Ne dict il point quando sanctus sanctorum venet cessabit vuctio vestra ? C'est à dire quand le sainct des sainctz viendra votre vuction sera faillie, que tenant samble il, est elle point faillie, voidz tu point comment en tout le monde tu n'as point de terre ».

Et à tant ledict juid ne sceut que respondre et nous en allasmes et fus fort joieulx quand fumes dehors et en revinsmes parmy la grande église et quand fus là dedens il me sambloit que je revenois d'enfer et que j'entrois en paradis. Et n'avois synon paour qu'il nous coppassentes a toutz les porpes.

Déclaration de la renommée ville et cité de Venize, des églises notables et somptueux pallaix et chozes dignes de mémoire estantz en icelle.

Moy revenu en la ville de Venize, je fus en la place sainct Marc en laquelle et devant icelle il y a ung clochier auquel on vous lairoit monter amont pour ung marquet. Et autour dudict clochier, ce sont petites maisons là où demeurent viewariers. Auquel clochier on y monte quy veult tout à cheval jusques à bien près des cloches, et de là dessus on peult voir [fol.82 r.] la ville et cité de Kyoze et d'aultre part la ville de Pade. Audict clocher il y a plusieurs cloches dont entre les aultres il y en a une quy est couverte d'une natte laquelle on sonne quand on va pour faire justice en ladicte ville de Venize. Et est ladicte cloche bien petitte. Sur le portal de l'église sainct Marc, il y a IIII chevaulx de cuivre toutz doréz toutz de une grosseur et de une haulteur et sont de diverses fachons les ungz aux aultres, car l'ung regarde de ung costé et l'aultre de l'aultre, l'ung liève le pied de devant et l'aultre de derière, lesquelz chevaulx estoient en Constantinoble. Dessoubz le portal d'icelle église y a une ymaige de Nostre Dame laquelle est faicte et taillée de la pierre où Moyse frappa de sa verge au désert d'out miraculeusement eaue en yssit, dont les enffantz d'Israël en furent rasasiés et yssoit ladicte eaue par IIII lieux. Et si void on à présent en ladicte ymaige les IIII trous par où ladicte eaue issit et est ladicte imaige dessoubz ledict portal à la bonne main et se y a ung autel auquel on dict messe. En l'église dudict sainct Marc sur la main gaulce y a ung autel de Nostre Dame où y a IIII pilliers que on tient en très grand révérence et derière ladicte ymaige de Nostre Dame y a ung crucifix sur ung tablet faict de painture lequel fut apporté de Constantinoble, lequel crucifix les sarrazins quant ilz eulrent gaignés la dicte ville ilz le crucifièrent au [fol.82 v.] despit de nostre Seigneur Jhésus Christ, et encoires aultre ilz luy donnèrent V coupz de coulteaux tant au visaige comme en la poictrine desquelles place ledict crucifix donna sang. La nuict de l'ascention assés matin adcause que les femmes n'ont que trois jours en l'an pour elles monstrer dont l'ung c'est la nuict de l'ascention nostre Seigneur, les serviteurs et meschemes de bourgeoises et femmes de marchans envoient en ladicte église sainct Marc leur maismes pour garder leur place et sy apportent de grandz tapis et leurs chaières dessus et le pluspart riens que chaières pour les damoiselles à l'après disner avoir leurs places et quant se vient à l'après disner lesdictes damoiselles viennent en ladicte église en merveilleux grand triumphe et se rogardent en ladicte église après leurs serviteurs ou mescines et ossy lesdictz servans ou servantes après leurs maistresses et quand ilz les voient venir ilz crient et font signe tant que leursdictes maistresses les percoipvent. Et quand ont veu leurs serviteurs il convient quelles passent, et au passer il y a telle vie que on ne oe goute en ladicte église. Lesdictes damoiselles ont les pantoufles fort haultes bien de ung pied de hault et ne scavent aller et samble que on les apprenne à aller. Et les fault tenir par deux [fol.83 r.] femmes par la main comme on feroit les enffantz de ung an. Et ont lesdictes pantoufles par deseure de drap d'or, de velour cramoisy, et ont en leur hatereaux des colletz tant d'argent doré comme d'aultre fachon de perles, de pierreries, les aultres de patenostres d'argent, qu'il samble que ce soient tous perles, les aultres à collers de soyes semés de perles et touttes les jeunes filles à marier ont les louppe de leur coeuvrechief et le tiennent on leur bouche avec une espingle, laquelle louppe muce l'oeil de ladicte fille adcause que ladicte louppe vient en la bouche de ladicte jeune fille comme dict est. La mode et coustume dudict Venize est que touttes les femmes vont avecq femmes et hommes avec hommes. Aussy vous ne voirés jamais lesdictz vénitiens allant par les rues tenant l'ung l'aultre par le bras car quand ilz voient les personnes allantz ainssy ilz les réputent pour meschantz quant lesdictz hommes tant bourgois comme marchans vont par les rues et qu'ilz rencontrent l'ung l'aultre ilz baisent l'ung l'aultre tant à ung costé comme à l'aultre en signe d'amitié. Aussy font les femmes les unes aux aultres. Il seroit reprochable audict Venize hommes baisasent femmes ne aussy femmes [fol.83 v.] baisassent hommes. Aussy ne voirés jamais aller à l'estat femmes avec hommes ne hommes avec femmes tant par terre comme par eaue. Car comme icy dit la coustume est que femmes vont tousjours ensamble et hommes aussy. Quand se bourgois et marchantz et aussy leurs femmes et que leur estat est d'avoir des serviteurs il leur fault avoir autant de servantes. La nuict de ladicte ascention les femmes sont assises assez hault sur haultes chaières et est pour elles monstrer plus grandes car lesdictz vénitiens ne font compte de petittes femmes et pour ceste cause les femmes font faire de haultes pantoufles et pour conclusion c'est une trés grand dérision que de les veoir car tout l'après disner il n'i a en ladicte église que plaiderie et aussy rierie et ne oe on goutte pour le murmure desdictes femmes. Le grand autel de ladicte église est fort somptueux et est ladicte table dudict autel toutte d'argent doret de perles et pierres précieuses. Sur ledict grand autel il y avoit X coronnes et XIIII afficquetz servant a casures d'église lesquelz sont tous chergiés de pierres et de perles, devant ledict grand autel il y a pendant la corne d'une licorne laquelle c'est plus longue que une aultre de long. Sur ledict [fol.84 r.] grand autel à chacun costé il y a IIII grandes croix d'argent dorés semées de perles et de pierreries lesquelles sont fort riches. Le nuict de ladicte ascention nostre Seigneur il y a pour ceulx de la ville dudict Venize depuis l'heure des vespres jusques à lendemain à vespres plaine remmission de tous péches, et par l'espace de l'octave de ladicte ascention il y a rémission de la tierche partie de toutz ses péchetz. Pour ladicte nuict et le jour de ladicte ascention c'est ung grand plaisir de oyr sonner les cloches de ladicte église sainct Marc.

La nuict de ladicte ascention je vidz venir le duc dudict Venize environ de deux à trois heures après disner pour venir à vespres lequel vint en grand pompe et fort grande magnificence, et venoient tout devant VIII bannières à fachon d'estandars car elles sont longues et quarrées. Après VII trompettes d'argent comme clairons. Après tout le clergiet de ladicte église sainct Marc, en après les gentilz hommes, après les menestreurs jouantz devant luy, droict devant sa personne on y porte le septre lequel est blanc. Et luy fut ordonné et à tous les ducz dudict Venize de part notre Père sainct en signe de victoire allencontre de l'empereur à la barbe rousse , contre lequel an tampz passé lesdictz vénitiens gaignèrent la journée et remirent ledict [fol.84 v.] Sainct Siège apostolique en son siège à Romme , dont ladicte histoire est en pourtraicture en icelle ville en une salle au palaix. Lequel septre ledict duc le tient aux vespres durant le magnificat, et lendemain à la grande messe l'espasse que on chante l'évangile. On porte devant ledict septre une chaière moult belle et riche et ung fort bel oreiller et ung drap d'or pour mettre par dessus ladicte chaière en laquelle ledict duc s'assiet en ladicte église. Après on porte devant luy ou desseure luy ung pasle lequel est tout de drap d'or, comme on faict en ce pais le jour du sacrement, dessus le corpus domini lequel est tout rond. Derière ledict duc on porte une espée laquelle est dedens son foureau quy est de drap d'or. Enssuivant derière ledict duc viennent deux à deux ceulx de son conseil et ceulx de la justice pareillement. Luy venu en ladicte église sainct Marc, lesdictes damoiselles dudict Venize lesquelles sont là endroit de X à XI heures du matin pour le regarder passer et aussy pour elles monstrer, la y a une très grande crierie et ung très grand desroy, lequel duc passe et s'en va dedens le cœur de ladicte église et monte au lettrin lequel est fait de moult belles pierres, et à chacun costé dudict lettrin y a à manière [fol.85 r.] de une chaière de prescheur, d'out de coustume en celle du droict costé, on y chante les épistres en la messe et en celle du senestre costé on y chante l'évangile, dont en celle où on chante l'épistre ledict duc y met sa chaière, son tapis et son oreiller et en après il s'assist et incontinent on va commencher les vespres. Ledict duc estoit vestu fort richement et par dessus d'ung manteau blanc et long à le mode du pais, et avoit sa barbe longue et fort blance, et estoit ung fort bel homme petit et estoit à mon advis eagiet bien de LXXII ans ou environ. Sur sa teste une barette à cocquelure, laquelle est sur le derière de ladicte barette, et est environ de une bonne paulme de hault. Sur sondict blanc manteau il y avoit 4 ou 5 croisettes de vermeil velours. Soubdayn les vespres commenches, sur l'ung des costez on chante comme on faict pardeca dixit [?], à l'aultre costé on chante à trois fois donec ponam inimicos tuos, et puis on joue touttes les antiennes sur les orgues et se chantent deux petitz enffantz dessus lesdictz orges et à l'himne et au magnificat c'est une mélodie que de oyr les chantres de ladicte église, on en lairroit le boire et le menger pour estre à ce l'heure là en ladicte église. Et se durent lesdictes vespres bien l'espace de III heures ou plus.

Le joeudy XVe dudict mois de may quy fut le jour [fol.85 v.] de l'ascention nostre Seigneur Jésuscrist, environ l'heure de X heures du matin quy est en nostre pais environ V heures, ledict duc entra en une gallée. À laquelle à la pointe de devant il y avoit une fort belle dame quy estoit taillié en bas, assise sur deux lyons laquelle estoit fort bien paincte d'or et d'azur et avoit les yeulx bendez tenant en l'une de ses mains une espée nue et en l'aultre une balance. Lesdictz yeulx bendez signifient que ung juge en doibt regarder ne parens, ne amys, ne povres, ne riches pour quelque don ne pour quelque promesse. L'espée nue signifie de faire justiche et la balance signifie de rendre à chacun che qu'il luy appartient, et estoit ladicte dame coronné de une coronne sur son chief. À chacun costé de ladicte dame, 4 estandars ce sont 8, et en la moienne y avoit 8 clairons d'argent. Avec che, 3 menestreurs et 2 trompettes de cuivre. Ladicte gallée estoit toutte couverte par dessus de drap vermeil escarlate et par dedens de la tapisserie, en la place auquel estoit le duc quy est au fons de ladicte gallée estoit couvert toutte de drap d'or. Ladicte gallé tout ainssy acoustrée, le duc assis au fons comme dict est accompaigné de V chanoines de l'église sainct Marc, les gentilz hommes dudict Venize aussy ceulx de son conseil, deux crestiens de la chanture. Se on void 4 ou 6 hommes [fol.86 r.] de bien pèlerins quy soient de par deçà on les appellera et les mectra on au plus près du duc pour tout voir, devant ledict duc on luy tient l'espée nue et le septre et chacun est assis en son ordre. Ledict duc estoit lors vestu dune robe de rouge velours cramoisy fourrée d'ermine à collet, et ouverte par derière jusques à bien près de la coroie à la mode d'Allemaigne par ledict collet car la robe estoit faicte à la manière de Venize, ladicte barrette de drap d'or sur son chief, et pooit avoir en ladict galée y comprins les galiotz environ bien IIc hommes ou plus. Au mast de ladicte gallée y avoit ung escu pendant auquel y avoit ung lyon taillié et tout doré lequel signifie saint Marc. Aussy ladicte gallée est tout autour par dedens taillié comme escrinerie de environ ung petit pied de large. En ceste estat s'en va ledict jour le duc et toutte la compaignie dedens la mer environ de X à XII milles de long pour l'espouser monstrant par ce que les vénitiens sont seigneurs de la mer, et quand il vient au lieu dict, il jecte ung anneau d'or dedens la mer lequel a touchet ung anneau lequel sainct Marc leur laissa quand il se partit dudict Venize, et cela se faict comme dict est, eulx monstrantz seigneurs de la mer, mais les turcz ne le dient mye. Et après se faict, il s'en retourne [fol.86 v.] dedens Venize, est environ bien de une à deux heures après disner. Avec ladicte gallée sont trois aultres petitz batteaux lesquelz sont aornés tout autour de tapisserie ausquelz y a plusieurs personnes et plusieurs bannières entre lesquelles il y en a une où est figurée l'ymaige de sainct Théodore . Le duc revenu au palaix s'en va tenir son disner en grant estat et en fort grande magnificence. Vous pouries pensser que le corpz en ladicte ville de Venize mais non est et on dict qu'il i a aultresfois esté. Et dict on que plusieurs personnes de par deçà allèrent demorer audict Venize par le grand gaignaige qu'il y avoient et devenoient tous riches. Lesdictz vénitiens furent fort envieulx sur les estrangers et alors bannirent lesdictz estrangers hors dudict Venise, la meismes nuictée le corpz sainct Marc s'apparut à aulcuns de l'église et se leur dict que en ce jour ilz avoient bannis hors de leur ville tout les estrangers et il dict qu'il estoit estranger et qu'il se partoit avecq les aultres, et en mémoire de luy ledict sainct y laissa ung anneau d'or lequel est encoires en ladicte église auquel on touche les anneaux dequoy le duc va espouser la mer audict jour de l'ascention comme dict est. Lendemain c'est la feste de ladicte ville laquelle dure jusques à la nuict de la pentecouste et est ung [fol.87 r.] grand plaisir de veoir les marchandises sicomme aux maisons des marchantz, aux bouticles de drapz de toutte sorte, tapisserie, sayes, toilettes et tout cela en ung seul bouticle ainssy. Pareillement les espiciers ont tant d'espiceries, des grandes ymaiges fort bien faictes de cucre, des scorpions en une fiolle et là dedens nageantz. Esdictes maisons y a des hommes mortz quy ont esté rapportés des desers et dont on faict de la mommye. Ens au marchiet que on dict la place de sainct Marc, il y a plusieurs haions et plusieurs hestaux ausquelz on vend les mercheries et ne fus de riens esbahy sinon de ce que je vidz tant de sy très beaux ouvraiges de voirres de touttes fachons, et mesme pour mettre des reliquaires de sainctz. Et me dict on que ung estal lequel on me monstra entre les aultres valoit bien XXm ducas d'or ou mieulx, dont j'en fus fort esbays. En ladicte place devant le portal de ladicte église y a une tour, les degrés de laquelle sont faictz de maniere d'abuvroir de chevaulx et monte on bien à cheval tout jusques aux cloches, et là dessus on void tout aval la ville dudict Venize et se void on d'une part la ville et cité de Kyose et d'aultre part la ville et cité de Pade. Tenant au portal d'icelle église sainct Marc et le palais dudict duc où il y a deux pilliers de pierre ausquelz [fol.87 v.] on pend le duc dudict Venise quand il la desservy. Asez près de là est le palais du duc auquel il y a une fenestre où on pend les chevaliers et gentilz hommes dudict Venise quand ilz le ont desservy. En ladicte place y a comme une pillorie et ung trou auquelles malfaicteurs y boutent leurs testes et est comme une doloire et puis le boureau frappe sus ladicte doloire et ainssy à fort grand doleur il tranche la teste audict malfaicteur, et ainssy par toutte la terre tant dudict Venise, Lombardye, Rommanie, Naples et Pouille. La coustume est audict Venise que quand il y a quelque prince quy va en Hiérusalem, qu'il face porter ses armes au palais dudict Venise. Aussy s'il y a quelque chevalier gentil homme, bourgois ou marchant quy va se audict sainct Voiaige vostre hoste vous priera que vous mettez vos armes en son hostel ou vostre marque mais je n'en fis riens ne pareillement je ne me mis point oncques par escript ne aussy je en fis oncques ne marque ne signe pour tout mon voiaige. En ladicte place dudict Venise là sont petitz bateaux lesquelz sont couvers de tapisserie et sont tous pretz pour mener les gens de rue à aultre et pareillement d'église en église et tout pour argent. La prison de ladicte ville est dessoubz le palaix d'icelle. À ladicte ville il n'y a point de [fol.88 r.] boureau et est la coustume que quand ung homme a desservy mort que on le garde en prison et dudict personaige on en faict le boureau, et quand on en trouve ung quy n'a point tant mesfait que l'aultre néantmoins il a mort desservie, on faict morir tousjours le plus pesant devant. Et puis on le remaine en prison et à l'heure qu'il faict la justice, il est tenu et enceppe parmy les gambes de deux cordes. Et le tiennent ung sergent à chacun costé. Et puis comme dict est on le remaine en ladicte prison. Pareillement quand il y a feu en quelque maison audict Venize, dont Dieu en vueille ung chacun garder, personne ne la va rescourre et tiendroit on à cocquin ceulx quy l'iroient rescourre. Et ceulx à cui il compete s'en vont comme on diroit en ceste ville à la croix pour trouver des cocquins et va on en la place et vont quérir des hommes nommés facquins et comme dict est on en tient comme on faict de cocquins et se leur donne on à VII ou à VIII à chacun VI ou VIII ducas d'or pour aller rescourrer le feu. Dont à mon advis ladicte coustume est telle que quand quelque personne est trespassé de peste, incontinent que le corpz est hors de la maison ung machon viendra et se machonnera [fol.88 v.] l'huis de bois en hault et se demora ainssy l'espace de VI sepmaines, et au chief desdictz VI sepmaines on le compera et se prendra on touttes les bagues quy auront servy entour le mallade comme lict, linceul couvretoir et tout che entièrement quy aura esté entour ledict malade et se sera prise et incontinent après on bruslera tout et après on paiera des deniers de ladicte ville au plus prochain et droict hoir du trespassé ce qu'il aura esté prize. En ladicte ville c'est une choze aussy nouvelle de veoir ung cheval comme ce seroit en ceste ville de veoir ung lyon privé allant par les rues.

En ladicte ville il n'y a que trois hostellerie. L'une c'est à l'Homme saulvaige, la IIe au Lyon Blanc, la IIIe au Sainct Jorge.

Il y a audict Venise une maison quy s'apelle le Fondicle et est comme une grande halle et en la moienne une grand cort et par dessus allée allant autour, en laquelle il y a plusieurs chambres et bouticles et est ledict lieu plain de touttes marchandises appartenant aux allemantz et boivent bien et malvisce, et se vendent touttes leurs marchandises sans paier quelque impos et paient pour cedict lieu à la Seigneurie de Venize C et ung ducat d'or par jour. Et en ce, lesdictz allemans gabellent tant leur marchandises comme leurs vins et leur [fol.89 r.] malvisée. En ladicte ville il y a ung lieu sur la fin d'icelle lequel s'appelle l'Arsenacle , lequel est aussy grand ou plus que la ville du Quesnoy . Auquel lieu on y forge les ducatz et la monnoie, et se ne renouvelle jamais leur pied de ladicte monnoie sinon en cent ans une fois, et quand ilz le renouvellent ilz amendent tousjours tant l'or comme la monnoie par quoy les sarrazins donnent tousjours cours à l'or et à la monnoie dudict Venize. Audict lieu il y a bien IIIIc ouvriers ou plus ouvrantz à tout ce qu'il appartient à la fortification de ladicte ville comme ouvriers faisantz galées, gripes et huves et toutte aultre manière de bateaux, ouvriers de crennequins de for de tout traict, ouvriers de canons, serpentines, de ancres, de cordes XV à XVI femmes ouvrantz aux voilles, ouvriers de brigandines et clauteurs et plusieurs aultres stilz, dont je n'ay point la mémoire. Et de tout ce que on y faict ne faict faire cy n'en vend jamais pour en ravoir ung seul denier de prouffit à ladicte ville. Audict lieu il y a une fort grande salle en laquelle il y a de toutz habillementz servans à la guerre, et dient les vénitiens qu'yl y a bien pour armer plus de C mil hommes, mais je ne le scauroit croire et selon mon advis il y en a bien pour [fol.89 v.] L milles, et sy avoit ce jour en la mer pour garder leur portz et leur terres XXXV bateaux plains de gens de guerre en la mer adcause que les turcz avoient faict une très grande assemblée et ne scavoient à quelle cause ne scay s'ylz comprendroient les armures des sauldoiers lesquelz estoient audictz bateaux. Quand les vénitiens font quelque armée et qu'ilz ont des sauldoiers, ilz les mainent en ladicte place et là endroit prendent telles armures qu'il leur plaise soient corset, crevice, brigandine ou haubergeon, pareillement le baston de quoy ilz se scaivent le mieulx aider, et telle est la coustume.

Aussy en ladicte ville les rues sont tant estoictes que nous ne scauriesmes aller parmy les rues trois de fronc. On tue toutte la chair que les bouchers vendent en ladicte ville hors d'icelle et puis on les amaine en batteau toutte appantie en point de vendre en ladicte ville. Le merqredy de la pentecouste on va sur l'ung des quartiers d'icelle pour aller veoir traire de l'arbalestre pour gaigner le palle, car pource qu'il n'i a nulz chevaulx audcit Venise on y tire dudict arc arbalestre et chacun quy veult tirer il donne environ ung patard [fol.90 r.] et sy tire bien C viretons pour ung cop et se y a une grande roie faicte d'ung louchet en terre et ne peult on passer ladicte roye et le plus prèz de la broche il gaigne dix aulnes de velours cramoisy et XX ducas d'or pour faire la feste, pour le 2e pris X aulnes de damas cramoisy et X ducas en or, et X aulnes de vermeille escarlate et V ducas en or, dont celluy quy a gaigné l'ung desdictz pris que ce soit il en despend bien encoires autant ou plus advesques, mais or et argent ne couste riens en ce quartier là. En la place que on dict le Real , c'est comme vous diries en Vallenciennes le marchiet ou en Bruges ou Anvers la bourse. C'est la place où les marchans tiennent l'ung l'aultre, dont on dict que sur le pont quy est de bois au plus près dudict Real venant de l'église sainct Bartholomeus il y passe que allant ou retournant pour chacun jour la somme de VIII à Xm hommes, et sont les retraictes par dessoubz ledict pont. Emmy la place dudict Real, la y a une église fondée en l'honneur de Dieu, de la vierge Marie et sainct Jacques laquelle fut la premiere église fondée en Venise .

Le jour de la pentecouste au disner les clairons de messire Augustin Conterin patron [fol.90 v.] de gallée vindrent jouer une chanson pour réveiller la compaignie, et cela fit faire ledict seigneur Augustin adcause que les chevaliers avoient marchandé à luy par le pris de XLII ducas en or chacun, dont quand monseigneur de Reubempret eult faict le marchiet il me demanda :

« Jehan mon amis, viendra tu pas en ma compaignie ?

- Oye, dis-je, monseigneur sy Dieu plaist, mais ia Dieu ne plaise que ung povre marchant se mect au lieu de chevalier.

- Dont, dict ledict seigneur de Reubempret, dont n'y viendras tu point ?

- Sy feraiy s'il m'est possible, dis-je.

Mais monseigneur vous n'y series mye couroucé sy je poois rabattre quelque chose pour se Dieu consent que nous retournons du Sainct Voiaige achapter ung petit cheval pour vous tenir compaignie jusques à vostre hostel,

Ung marcheant, dict-il, doibt tousjours perdre ou gaigner. »

Alors ledict seigneur se contenta très bien de moy. Et luy dis que se il me debvoit couster L ducas d'or se iroys-je en sa compaignie. Moy oiant cesdictz clairons je commenchay à plerer tant fondamment que merveilles et che adcause de la grande joie que j'avois au cœur de ce que nostre Seigneur Jhésus n'avoit faict tant de grâce que de m'inspirer d'aller audict Sainct Voiaige.

Moy estant audict [fol.91 r.] Venize touttes les festes et dimences allois disner et souper avec les marchantz de par deçà. Entre lesquelz Jan de Grouve serviteur à Cornille Van Bomberg, Gautier de Bruges, messire Raigof, serviteur de Pieter Diclz et a aultres Jehan Sars dudict Bruges, Jehan Marchelez lesquelz me firent plusieurs beaux banquetz car comme dict est nous estiesmes touttes les festes et dimences enssamble. Moy estant audict Venize allant à Pade et retourner audict Venize estoit fort dolant de ce que n'avois marchander, et m'en vins à Jehan de Grouve et luy dis que je vouldrois bien marchander au patron pour aller au Sainct Voiaige. Et il me dict comme il avoit faict par plusieurs fois c'estoit que de toutz les pèlerins je sceusse lequel paioit le moins et il le me feroit avoir pour le pris. Et avec ce, il me feroit avoir aussy bonne table que le plus noble de la compaignie voire de la despensse dudict patron. Le nuict du sacrement IIIe de juin, Jehan de Grouve, Jossequin Pourchin et moy allasmes par devers messire Augustin Conterin patron de la gallée des pèlerins nonobstant qu'il y avoit ung aultre patron nommé messire Bernard Bourdon patron de une aultre gallée et ung aultre grand bateau à huve, toutz trois à ce jour allantz en Hiérusalem dont pour le meilleur nous allasmes audict seigneur Augustin et marchanday à luy pour moy [fol.91 v.] mener en Hiérusalem et à tous les sainctz lieux et voiaiges de là entour, et par espetial les sainctz lieux que les pèlerins ont acoustume de visiter. Et marchanday pour le pris de XXXIII ducatz d'or et demy, à condition telle que sy je voulois aller à saincte Catherine du mont de Sinay je n'en serois que à XXV ducatz d'or et demy, et en levay une cédulle de mon marchiet quy me vint fort bien à point, comme cy après sera récité . Ce fut faict en la maison de la ville et me cousta ung quarelin, lequel patron me debvoit mener dudict Venize en Hiérusalem et en toutz les sainctz lieux comme dict est et ramener audict Venize se bon me sambloit pour ledict pris de XXXIII ducatz et demy en or, parmy tant qu'il me debvoit de mon tribut, des asnes, aussy des courtoisies grandes et petites acquités.

Copie de ladicte lettre de mon marchiet qui estoit comme il s'enssuit.

die 3 junii 1488

[en latin]

In Christi nomine amen. Anno nativitatis e……  quadringentesimo octuagesimo octavo die 3 junii ……. . Mag.. ... sutor una cum a... ... ..holo... peregrinorum ire volentum ad sanct.. sepulcrum in ..... cum signore dominus Augustino Contareno patrono u..us gallearus entr... ad S. Sepulcrum Joannes de Tournay de Valenciennes. Isto pacto videlicet .... .Idem patronus ipsum conducere debeat Jaffuz et ipsum redu... venam et tam endo facere sibi ? satis bonas et sufficientes in galea secum. Item ipsum associare debeat per omnia loca indulgentiarum constitua. Item tenratur patronus pro ipso peregrino solvere tributum? cortesias asmos et omnes alias augarias quascumque? occure..? salvo cortesias pervas quas ipse peregrinos solvem teneatur et ipse peregrinos pro praedictis?? omnibus dare promisit ipsi patrono ducatos trignita tres cum dumdio? De quibos dare teneatur de praedicamentis (praesentibus)? Ducatos 25 cum dividio? et alios ducatos octo nisi? merit? ad S. Catharinam ipsi dare teneatur cum ascenderit in galea inreversione sua. Quos quidem ducatos 25 cum di...dio. Ipse patronus et ..ecepit praesente talis?? clo...? a me notario. Item ipse patronus sigulo die in mane peregrino dare debeat unum cratum? bonum vini? mal..at..? pro collatione. Et promisit patronus recedere cum dictam?? sua galea ad sanct.. voiag.. s...m die 8 me..sis junii. ...alvo justo? impedimento et pacta omnia suprascripta ipse partes? sibi .....cem attendere promiserunt.

Ego varth...? al....? notis off...? de cathancre? istas .... ex libito peregrinorum? transcripst?

Et in quadem? me subscripst anno et die ...? supra.

Après avoir marchandé moy revenu à mon [fol. 92 v.] hostel moult joieulx, séant à table ledict seigneur de Reubempret avec ung abbé d'Auvergne et noble homme de la parenté de Ferrant , roy de Naples, monseigneur de la Trenchiere, Philibert dudict Auvergne marchant, Athiot serviteur audict seigneur de Reubempret et Adonnet serviteur dudict abbé d'Auvergne. Ledict seigneur sceut que j'avois marchandé audict Augustin Conterin luy esmeult de grand joie dict :

« Jehan tu as marchandé.

Et je luy respondit :

- Monseigneur quy le vous a dit ?

- Je le scay à la vérité, dict-il.

Alhors je requis audict seigneur et à la compaignie que leur grâce je leur pleust sy c'estoit leur gré que d'estre de leur compaignie, et leur dis que je partirois ung petit arrière et ilz se deviseroient enssamble. Adonc ledict seigneur de Reubempret et tous les aultres me respondirent que je ne me lèveroyes p[..]ait la place et que je leur estoye le bienvenu.

Le joeudy au matin IIIIe dudict mois de juin, je m'en allay en l'église de sainct Bartholomeus et se me confessay. Aussy je recupz le corpz de nostre Seigneur.

Après je m'en vins à l'église sainct Marc en laquelle église le duc de Venise estoit en une cappelle au plus près du cœur sur la bonne main. Pareillement le patriarche dudict Venise lequel chantoit la messe. En laquelle église il y avoit tant de peuple que c'estoit ung plaisir. Je estois assez [fol.93 r.] prèz dudict cœur regardant mais pource que j'estois estrangier aussy pour l'honneur dudict Sainct Voiaige,on me fit entrer dedens le cœur. Le patriarce comme dict est chantoit la messe. Lequel estoit ung fort vieulx homme et y avoit un jeune homme lequel tenoit une double croix emprès luy et comme il est de coustume quand ung patriarce va par les campz ou parmy une ville, se porte on tousjours une double croix devant luy. Et au lieu de une croche il y avoit ung baston d'argent lequel avoit par deseure comme une grosse pomme et sans dorure nulle. Avoit aussy ledict patriarce chantant la messe par deseure sa casuble, une estolle sur ses espaulles allant depuis sesdictes espaulles jusques embas tant devant comme derière et sambloit que ce fuist ung gorel. Après ladicte messe chantée le patriarce fit sa bénédiction et donna son autorité à touttes personnes quy accompaigneront à la procession le corpus domini, XL jours de pardons et enssuivant ledict patriarche s'assit en une chayère le dos contre le grand autel. Et estoient les gens d'église, tous ceulx de la justice et toutz les bourgois dudict Venize. En une cappelle hors dudict cœur à la bonne main, là estoit le duc de Venise assis en une chaière et estoit vestu d'une robe de drap d'or, en laquelle cappelle les chevaliers et les gentilz hommes dudict Venize l'accompaignoient.

[fol.93 v.]

S'enssuit la manière de la procession dudict jours

Et premiers, les confrairies lesquelles s'appelloit, selon leur langaige, les escolles.

Et premiers, l'escolle de sainct Marc et ont tous blances robes à fachon de frères mineurs sans trousser, et le capperon à cocqueluce comme les chartreux. Et caintz de une corde comme cordelliers et droict costé sur ladicte robe une droicte croix rouge et à l'aultre costé et à leur cocqueluche par dessus ung lyon rouge quy signiffie sainct Marc et portant devant eulx une XXnes torses. Devant la croix et confanons, ung ghinterneur et une mardonette. Et cestun ung blanc cyron en leurs mains et vindrent en cest estat par le senestre costé de ladicte église entrantz par le grand huis du cœur, tous deux à deux passantz devant le grand autel de ladicte église, faisant la révérence au corpus domini quy estoit assis comme vous diriez sur une civière à porter fiertres par deçà et sur ladicte rivière il y avoit ung fort grand calice et à la moienne d'icelluy à fachon de une grande brance, ausquelles brances il y a 4 assez gros cordons de soye, lesquelz viennent desdictes brances respondre à ladicte civière. Et au plushaut desdictes brances, là est mys le corpus domini. Et en passant comme dit [fol.94 r.] est devant le corpus domini toutz deux à deux (comme nous sommes tenus) chacun faict la révérence. Ung petit oultre, ilz passe devant le patriarce lequel est assis comme dict est et faict tant à eulx comme aux aultres la bénédiction. Après ilz sortent du cœur en une cappelle à la bonne main et passent par devant le duc dudict Venise et comme poez asses croire, ung chacun luy faict la révérence. Et va ladicte procession par ordonnance et passe par devant le pallais et devant la prison de ladicte ville et passe emprès le toncquet de ladicte église. Puis ilz vont du long du marchiet. Après ilz reviennent sur l'aultre costé dudict marchiet plain de brances d'arbres et joncquiet d'herbes d'une part et d'aultre. Aussy les damoiselles pour cestedicte heure sont aux fenestres fort bien parées. Et puis ladicte procession revient jusques à l'huis du costé d'icelle église. Puis on revient par l'allée de ladicte église et rentre on par le grand huys. Et dict on qu'ilz sont bien en ceste confrairie, le nombre de VIIc hommes mais à grand paine scay je s'ilz estoient IIIIc ne scay s'ilz estoient toutz.

Après suivent les frères de la carité Nostre Dame comme dessus avec torses, instrumentz, lesquelz vont en ordre après les aultres aussy plusieurs enffantz [fol.94 v.] quy sont acoustréz comme angeles, allant seul à seul portant chacun en sa main ung plat d'argent plain de fueilles de roze. Et avec lesdictes fueilles il y avoit du petit argent et jettent lesdictes fueilles et argent en passant sur les gens. Et par devant le corpus domini chacun desdictz angeles jectoit une poignié desdictes fueilles de roze sur le grand autel d'icelle église. Et puis vindrent 4 angeles devant le corpus domini et chantèrent à 4 voix O salutaris hostia. Et lesdictz confrères portoient chacun ung baston et au bout d'icelluy ung calice et hors dudict calice nostre Seigneur yssant monstrant ses V plaies comme il widast du Sainct Sépulcre. Et portant chacun confrère ung cyron rouge en sa main deux à deux faisant la révérence audict corpus domini, au patriarce et audict duc, dont en passant recepvoient la bénédiction dudict patriarche. Et portant chacun au droict costé une croix rouge droicte. Et à l'aultre costé une telle enseigne rouge et verde     et sont aussy bien de V a VIc.

Après suivent les confrères de sainct Jehan évangéliste, a tout blances robes comme les aultres portant torses. Aussy plusieurs enffantz habilletz en guise d'angeles et chantant à 4 voix comme dessus et [fol.95 r.] faisant la révérence et aussy recepvantz dudict patriarche la bénédiction, allant la procession et portant chacun en sa main ung cyron blanc. Et l'estime on à bien IXc confreres, mais je n'en vidz non plus de IIII a Vc.

Après vindrent les confrères de sainct Roch , vestus de blanc et caintz de une corde de frères mineurs comme les aultres portant en leur main chacun une chandelle brune. En leur compaignie des angeles lesquelz chantent comme les aultres et portant au droict costé une croix vermeille et sainct Rocget à l'aultre costé une telle ensaigne     .

Après vindrent les confrères de Nostre Dame de miséricorde, portant chacun au bout de ung baston une ymaige de la vierge Marie, portant chacun en leurs mains une chandeille verde, aussy la croix bleue au droict costé et au senestre une telle ensaigne    aussy dedens ledict     une coronne vermeille allantz à ladicte procession comme les aultres.

Après viennent les religieux et frères gris, vestus portantz caperons blancz sur leurs testes lesquelz s'appellent les hermytes et ne sont point prebstres, portantz chacun chandelles, passantz comme les aultres à la dicte procession.

Après s'enssuivent les religieux de sainct Sébastien les plusieurs revestus de casubles comme [fol.95 v.] pour chanter la messe, les aulcuns comme diacres comme pour chanter l'évangile ou l'épistre. Les aultres aiantz chappes portantz chacun en leurs mains les aulcuns des calices et les aultres des reliquaires. Les convers avec leurs habitz gris et comme vous diriez pardeca les willemins et tous ceulx quy n'estoient point revestu portoit chacun ung cyron en la main allantz à ladicte procession comme les aultres ilz recepvoient la bénédiction.

Après venoient les frères de saincte Marie de Grâce, aulcuns revestus comme dessus, aussy portans reliquaires les aultres avec leur habit lequel est gris et portoient chadeilles et avoient la bénédiction comme dessus.

Après vindrent les religieux des croisiers lesquelz sont bleu vestus et en leur compaignye plusieurs enffans appointiés comme angeles jectant des fueilles de roze sur les gens. Les prebstres revestus portantz reliques aussy portantz chandeilles et recepvantz la susdicte bénédiction.

Après, les frères de Nostre Dame du Mont du Carme, en leur compaignie y avoit plusieurs enffantz acoustréz en angeles, revestus chacun, portant en l'une des mains une fleur de lys blance et à l'aultre main ung cyron blanc allantz comme dessus.

[fol.96 r.] Suivoient après les hermytes que nous disons en notre pais les augustins mendiantz revestus portans cyrons.

Après trois manières de cordeliers lesquelz demeurent en trois couventz est assavoir les frères mineurs, les frères de l'observance et toutz frères de sainct Franchois quy sont frères toutz de gris. Tous fort bien chantantz la pluspart revestus portantz reliques et les aultres portantz cyrons allant comme dessus.

Après suivoient des couventz de frères prescheurs lesquelz devant le corpus domini fort bien chantèrent en discant et disans par V foys O divine Jhesu Christe adoro te. Le pluspart revestus et les aultres portantz chandeilles allantz à ladicte procession comme les aultres.

Puis les religieux de Sainct Salvation et de sainct Anthoine de l'ordre de sainct Augustin possessant dont ung abbé gouverne lesdictz deux couventz, revestus et les aultres portantz chandeilles allant allantz à ladicte procession comme dessus.

Après les frères du grand sainct George de l'ordre sainct Augustin possessantz, revestus et portantz chandeilles.

Après les frères de sainct Jorge d'Alliga lesquelz sont vestus de bleu comme les croisiers et allantz comme les aultres.

Après marchent touttes les [fol.96 v.] paroisces, revestus et portantz cyrons. Et ceulx de chacune paroisce en passant dedens le cœur par devant le corpus domini les coristes commencent tousjours Pange lingua gloriosi corporis mysterieum. Après plusieurs enffantz d'escolle quy sont acoustrés en guise d'angeles. Après vont les vicaires de ladicte église, puis les menestreurs et les bourgois de ladicte ville portantz chacun cyrons blancs, vermaulx, bleus en leurs mains et allant comme les aultres.

Enssuivant prennent IIII prebstres ladicte civière dont le calice est par dessus et le corpus domini au plus hault en une brance comme dit est. Et aussy tenant à 4 cordeaux de noire soie.

Après portent VI hommes le plus nobles de la ville le pasle par dessus le corpus domini.

Et lors sieult le patriarce dudict Venize et derière luy tous les chanoines de sainct Marc portantz cyrons.

Et puis sieult le duc en fort grand triumphe, chevaliers gentilz hommes, ceulx du conseil et aussy ceulx de l'hostel du duc ausquelz on donne à chacun ung cyron ardant en la main et aussy ilz vont à ladicte procession.

Après vont les pèlerins quy vont en Hiérusalem voire ceulx quy ont dévotion ausquelz par la seigneurie, c'est à dire aux despens de ladicte [fol.97 r.] ville, on donne à chacun ung cyron blanc en la main ardant et vont aussy à ladicte procession. Laquelle est à grand paine toutte hors de l'église quand elle commence à rentrer dedens car le tour est fort petit mais on ne peult faire plus grand ad cause des eaues.

Au retour de ladicte procession, chacun repporte son cyron à celluy quy leur a baillé. Je estaindy le mien et le reportay en faisant comme les aultres. Et alors les commis me dirent que ledict cyron estoit mien et que c'estoit le droict de donner ung cyron aux pèlerins de Hiérusalem allans pour ce jour à ladicte procession, dont j'en fis fort grand feste et le garday fort bien et le rapportay depuis par deça.

Ladicte procession est à grand paine passée quand les garcons de la ville tirent l'ung contre l'aultre pour avoir les mais quy sont sur le marchiet quy est très grande dérision.

Cedict jour à l'après disner, je fus pour oyr vespres en l'église des cordeliers, en laquelle pour ce jour il y avoit bien de C et VIXX cordeliers, et chantèrent unez fort sumptueuses vespres car il n'y eult que deux in advitorum, la collecte et l'oraison que tout ne fut discanté ou joé sur les orgues car touttes les psaulmes furent discantées. En ladicte église y a une croix de miracle à laquelle les vénitiens ont fort grande dévotion et aussy il y a plusieurs belles tombes et aussy les formes sont fort belles.

L'église [fol.97 v.] des croisiers où sont religieux bleu vestus et en ladicte église deseure l'autel est le corpz de saincte Barbe, et est ledict corpz en une cappelle où on monte à V degréz. Et monte on par de costé l'autel pour veoir ledict corpz quy est tout entier à la joincte près laquelle est pour le présent à Kiévrain entre Vallenciennes et Montz. En ladicte église, à la main dextre, dedens ung autel repose la cuisse de sainct Cristofre auquel autel on chante messe dessus. En une aultre église est le corpz de saincte Luce, et est une religion de dames. En ladicte ville y a une église de sainct Zacharie en laquelle repose le corpz dudict sainct père à sainct Jehan Baptiste et plusieurs aultres corpz sainctz. Et est une abbaye de dames quy sont comme chartreuses lesquelles chantent les épistres en la grand messe. Et chantent tant mélodieusement que on lairoit le boire et le menger. Aussy les hommes n'y pevent entrer mais pource que nous estiesmes pèlerins nous y entrasmes par le congiet de l'abbesse et fumes par toutte ladicte place. Nous fumes en l'église de saincte Hélaine où ladicte saincte est dedens ung autel et sont moines blancz. Nous fumes en l'église de sainct Jorge et sont religieux noirs. En laquelle église est le chief et le bras et la main droicte dudict sainct George, le chief de sainct Jacques le mineur, le bras et la main de sainct Luce.

En ladicte ville [fol.98 r.] est l'église de sainct Pierre, laquelle est cathédralle et siège du patriarche . L'église de sainct Anthoine et l'église de sainct Saulveur deux abbayes mais il n'y a que ung abbé lequel est mittres, pour paroisces, l'église de sainct Bartelemeus et l'église de sainct Jacques où il y a une noeufve cappelle de Nostre Dame.

Le vendredy Ve dudict mois de juin nous fumes à Merrant en l'église des Innocentz où nous vismes en une cappelle à la bonne main tout plain ung autel de sainctz Innocentz et nous dict le curet de ladicte église que on les nombroit à XL corpz sainctz. Après nous fumes par les maisons et fours où on faict les plus beaux ouvraiges de voire que jamais je vidz sicomme reliquaires, paternostres, potz, platz, bouchatz, petis et grandz voires fort de belle fachon, de une petite pièce aussy grosse que ung poch au bout d'une verge et buze de fer laquelle est dedens le four et n'est riens tant chault. L'ouvrier le tire dehors et puis il tourne deux ou trois tours son bras pour donner air et après vous voyres chela crut et enfflé comme se vous soufflies dedens une vessie et cela tourne on et le faict on de telle grosseur ou grandeur que on veult.

Je fus en la cappelle de sainct Roch mais on ne monstre que [fol.98 v.] deux ou trois fois l'an et est fermée la casse où il est de quattre clefz dont il y a 4 hommes quy les gardent. En ung seul lieu, sur l'ung des quartiers de ladicte ville lequel s'appelle Mestre , demeurent les juidz et vont et viennent tous les jours audict Venize et n'y pevent demorer plus hault des jours sur paine de bien grosse amende.

S'enssuit ce quy est de nécessité avoir de provision quand quelque ung veult aller de Venize en Hiérusalem.

Premierz, d'avoir esté ou envoié à Rome pour avoir le congiet de nostre Père sainct car aultrement celluy ou celle quy iroit sans congiet, il est en sentence de excommuniement. Aulcuns voeulent dire que le patriarche de Venize à la puissance de donner le congiet mais il n'en est riens. Aussy on dict que les patrons des gallées envoient à Rome pour avoir licence de une quantité de personnes et par l'auctorité du père sainct il a la puissance de donner le congiet à aulcuns pèlerins mais il n'en est riens.

Aussy pour vivre à meilleur marchiet et pour mieulx passer le tampz il est de nécessité de avoir compaignie car nous estions nous sept les personnes quy cy [fol.99 r.] devant on esté dictes. Et en oultre nous trouvasmes ung josne compaignon, orfèbvre de son mestier lequel estoit d'Amiens, povre et honeste, lequel donna audict patron pour le porter dudict Venize jusques en Hiérusalem et dudict lieu ramener à Venize, la somme de XXVI ducas d'or. Et le fict ledict patron à nostre requeste, lequel s'appelleoit Huguet, et nous le gouvernasmes tous enssamble ledict voiaige. Et en fismes nostre serviteur et nous vint fort bien à point et par ainssy nous fumes nous VIII de une compaignie. En oultre et au deseure dudict serviteur nous eusmes ung fort jolly compaignon lequel estoit souldoier de ladicte gallée de nostre dicte compaignie, lequel s'appelloit Jossequin Pourchin, lequel estoit mon parent auquel nous fimes plusieurs advantaiges et nous fit allans par le chemin du fort singulier adresce car il alloit tousjours à chacun port où nous descendions pour recouvrer des vivres avec nostre serviteur Huguet. Pour autant de sepmaines que nous fumes sur la gallée à telle fin que nostre serviteur Huguet fuist bien venu à la cuisine de ladicte gallée, nous ordonnasmes au cuisinier pour chacune sepmaine pour cause de le laisser cuire tant ung poullet ou aultre choze ledict Huguet, la somme de ung cartin.

Aussy je conseille de y porter tant d'argent que on en rapporte car on ne [fol.99 v.] scet de malladie ou choze.

Je paiaiy nostre patron pour aller au Sainct Voiaige, dedens ladicte ville de Venize, la somme pour devise de XXV ducas et demy en or à telle fin d'avoir meilleur marchiet. Et les aultres VIII ducas me demorèrent en la main adcause que je prétendoie d'aller à saincte Catherine dont je ne trouvay point de compaignie et aussy on ne pooit passer pour les guerres dont à mon retour je baillay à mon patron le reste que je debvoie, c'est VIII ducas d'or. Je cambgay trois ducas d'or audict Venize pour avoir des marquetz lesquelz je fis laver par les orfèbvres pour estre plus noeufz car les mores ont volentiers nouvelle monnoye. Je portay sur moy pour X ducas d'or de marcheaux tous nouveaux forgés. La reste c'estoient tous ducas d'or de secte lesquelz estoient fort pesans car ilz furent eslas hors plus de mil ducas. Aussy je vous conseille que par les portz ne sur les chemins, vous ne cambges riens sinon à voz galiotz car ceulx là vous donnent bon argent et sur les portz et aux villes il y a plusieurs juidz et plusieurs marraux lesquelz tiennent cambges lesquelz pipent tousjours les pèlerins. Vray est que en plusieurs lieux les ducatz valent ung marquet ou deux plus en ung lieu que en l'aultre mais on y convient [fol.100 r.] bien quand on recoipt une maulvaise pièce d'argent.

Je eus pour moy seul ung escrin à trois asselles, c'estoit une couche et se tenoit audict escrin. J'avoye ung mattra, ung bon lict de plumes, deux paires de linceux, ung oreiller et deux toies. Je eus ung caban, c'est une robe, une paire de candre de toille à la mode de chauces de maronnier mais se je y rallois jamais, je les vouldrois ravoir de drap car les nuictz sont trop froides. Je eus ung hanap voire d'estain une louche, une barette pour mettre sur ma teste.

Pour drogueries je eus pour ung quart de ducat de fin triacle, du raysin, des amandes, de le dragere, du pain biscuit comme grandes miches tailliés par trances et confites en cucre. Aussy des aultres confitures faictes de paste rondes en cucre et tout biscuit et cela pour conforter le cœur quand la mer est impétueuse. Aussy du brouet pour aller à chambre et de l'aultre pour restraindre.

Nous eusmes place en ladicte gallée pour nous VIII mais il n'y avoit place que pour VI mais les deux coucèrent aux piedz des aultres. Je eus ma place dont mes piedz estoient assez prèz du mast et avoie air par l'issue dont les pèlerins yssent de ladicte gallée pour aller en hault dont j'estoie fort bien logiet.

[fol.100 v.]

La provision pour nous enssamble.

Nous eusmes pour nous VIII pour ung ducat et demy en or de pain biscuit.

Nous eusmes pour nous VIII, VI barilz de vin vermeil et deux de blanc font VIII barilz, lequel vin estoit vin de parroise et ne peult on avoir de trop petit vin mais nous en eusmes peu et achaptasmes encoires depuis deux barilz.

Nous eusmes L libvres de bure et XXX libvres de fromage dont nous eusmes assez largement.

Nous eusmes ung quartier de porc, de langues de saulcicon de Bouloigne dont nous n'en mengeasmes gaires.

Nous eusmes ung huytel de houckaie pour donner à noz poulletz quand nous seresmes sur la mer.

Nous achaptasmes des chandeilles de cyre.

Nous achaptasmes du sel, du verjus, du vinaigre, de l'eaue roze.

Nous achaptasmes deux barilz pour mettre de l'eaue doulce

Nous achaptasmes deux cretins pour aller à la provision quand on est aux portz de mer descendus.

Nous achaptasmes à chacun deux bouteilles, l'une de fer pour mettre du vin et l'aultre pour mettre de l'eaue, pour quand on vient mettre pied en Terre Saincte.

Nous achaptasmes de le toille pour faire à chacun une besache pour quand on vient en Terre Saincte porter touttes noz [fol.101 r.] besoignes et noz vivres.

Nous achaptasmes ung feryeul, une paielle, une chaière à faire sa nécessité, ung plat de bois pour quand on est mallade pour mettre hors, des sausserons platz et escuelles de bois.

Aussy sy vous voules avoir quelque faitisceté de baguettes pour toucher aux sainctz lieux sy les achaptes avis que vous partes dudict Venise comme croisettes ou paternostres.

Le sabmedy XIIIIe dudict mois de juin, nous menasmes touttes noz bagues en la gallée laquelle estoit hors des chasteaux dudict Venise oultre lequel sainct Nicolas où sont religieux de sainct Benoist.

En ung puch quy est dedens le poupris de ladicte église on y prent la provision des pèlerins et galliotz d'eaue doulce, laquelle s'empritit au chief de III jours et après elle se pare et remet tout bien à point que on tempre son vin et en cuit on touttes choses.

Le dimence jour de sainct Landelain XVe dudict mois, après avoir disné avec plusieurs gens de bien de par deçà comme j'avois acoustume touttes les festes et les dimences allant jouer, nous rencontrasmes Atyot serviteur à monseigneur de Reubempret, lequel me dict que il nous failloit en aller coucher en la gallée, dont Jehan de Grouve [fol.101 v.] m'a dict que nous ne partiriesmes point jusques à merqredy et que je soupperoie avec luy. Mais je m'en excusay car j'estois tant joieulx et prins congiet à toutte la compaignie et puis me allay oir vespres. Et quand il fut tampz, nous tous enssamble entrasmes en une barque et allasmes souper et coucher en la gallée. Lendemain, nous revinsmes à Venize dont nous fusmes très mal contentz et pareillement sur le vespre en rallasmes coucher en la gallée.

Le mardy nous revinsmes à Venize et au soir nous couchasmes tous en la gallée.

La navigation des pèlerins de Venise en Hiérusalem. Passant les portz et villez de Parence, Candie, Ragonze, Rhodes, Cypre jusques à Jaffe.

Je fus et plusieurs de nostre compaignie, tant audict Venize comme audict Pade et là enthour depuis le Ve de may jusques au merqredy au matin XVIIIe de juin quy est l'espace de VI sepmaines et deux jours.

Et cedict merqredy quy estoit le jour de sainct Marcel et sainct Marcellin au matyn, environ [fol.102 r.] l'heure de 4 heures, adonc le patron et nous tous les pèlerins partismes de d'emprès le chasteau. Et y avoit les pillotes dudict Venize pour mettre la gallée en la grand mer, dont lesdictz pillottes avoient amené avec eulx V grosses scyffres. Et en chacun scyffes il y avoit XII hommes rymantz lesquelz scyffes estoient liez à la gallée et l'ung contre l'aultre comme les chevaulx des chars à hisses et le V devant et tenant aux deux de costé comme on met une hysse au timon de ung chariot. Tout ainssy estoient attelés lesdictz basteaux à ladcite gallée. Et s'estoit levé à ladicte gallée le treucquet lequel estoit devant, et le megenne quy estoit levée derière. Et quand nous fumes au parfond de la mer, on osta lesdictz petitz bateaux et se retournent lesdictz pillotes à Venize. Et incontinent le patron fit desploier le grand voille, et le clerc de ladicte gallée quy estoit en proube, lequel lieu est le derière en ladicte gallée, lequel clerc recommanda à Dieu, à la glorieuse Vierge Marie, à monseigneur sainct Jacques de Galice, à madame saincte Catherine, à sainct Marc, et alors tous les clarons commenchèrent enssamble à jouer dont la pluspart d'entre nous commenchasmes à plorer de la grand joie que nous aviesmes. Après ladicte chanson jouée desdictz clarons, fut ladicte compaignie [fol.102 v.] et la gallée recommandée au père et au filz et au benoist sainct esprit. Une espace après quand il fut tampz de disner les clarons commenchèrent à jouer comme la coustume est. Et quand les pèlerins ont disné derechief on sonne le disner du patron comme on a faict le nostre. Et pareillement au souper comme au disner. Aussy pour le patron comme au disner on sonne le souper. Après environ de VII à VIII heures en la nuict, tous les pèlerins viennent auprès du mast et là on chante le Salve regina et conséquamment touttes les nuictz que on est en gallée. Après ledict salve chanté, nous les pèlerins de par deçà allasmes en pouppe c'est à dire à la pointe de devant de ladicte gallée et là, nous chantasmes Ave maris stella, et puis nous eslisiesmes ung pour estre abbé lendemain, lequel estoit tenu de paier III ou IIII boucquas de vin. Et là on buvoit chacun ung cop et donnoit on à aulcuns des galliotz à boire. Et cela en tout le voiaige ne coustoit au plus hault à chacun non plus de ung marcheaux car nous estiesmes environ XL pèlerins. Aussy il est à savoir que touttesvoies et quanteffois que on vient à aulcunes villes ou à aulcuns portz, c'est que on ne chante point de Salve ne de Ave maris stella.

Aussy quant [fol.103 r.] on vient en quelque ville ou quelque port c'est que chacun s'en va en la ville ou en terre et est on adonc sur sa bourse c'est à dire à ses despens car le patron ne est pas tenu de vous gouverner et adons les clarons ne sonnent point. Puis quand vous venes en quelque ville ou port c'est que vous fachies tousjours achapter quelque choze de provision le plus appétissant et selon le pais d'out vous estes à telle fin de vous tenir le plus en santé que vous poez car de peu de choze on est mallade et est ung grand danger d'estre mallade quand on est hors de son pays.

Quand vous estes en quelque port et que vous estes descendus en terre on y est tout le moins environ trois jours en aulcuns VIII jours et cela se devize par le patron en marchiet faisant, mais quand ce vient que on sonne les trompettes de rue en rue acoustés bien car au IIIe cop que on les sonne, retires vous bientost en la gallée. Et après que les trompettes ont sonné par III fois, on jecte deux copz de ung engin a pouldre et à ladicte heure se vous n'estes dedens la gallée, vous demores et aurez perdu vostre argent car ledict patron ne vous attendoit point. Et aussy puisqu'il a faict ou faict faire les debvoires comme dict est, il n'est pas tenu de vous attendre et ay veu des pèlerins demorer par deux fois quy estoient au pays [fol.103 v.] de Hollande ou de Zéelande et pourtant sur che advys.

Environ de X heures en la nuict le committre de ladcite gallée s'en va au plus près de la corde sur la bonne main vers la pointe de la gallée et commence à chanter Dieu scet en quel chant O aude Maria virgo et puis le péron de ladicte gallée chante [?] emprès le mast et après le clerc de ladicte gallée dict ceste oraison à la benoiste vierge Marie, mère de Dieu.

Oremus

Omnipotens sumpitere deus qui beatus et .[..]

[latin]

Après l'oraison de ladicte vierge Marie dicte, ledict clerc en dict une aultre à sainct Jacques, à sainct Marc, à sainct Nicolas, à saincte Catherine et à chacune oraison dicte les galliotz respondent Amen. Après les galliotz de ladicte gallée vont dire aulcunes oraisons toute en ytalien comme vous diriesmes une létanie et en après on assiet le guet de la gallée et les appelle on toutz par leur noms et par ordonnance et s'en vont premiers en pouppe et les aultres en proube et les aultres sur les chasteaux derière tout hault tout pour regarder à gouverner ladicte gallée comme pour [fol.104 r.] regarder à la charte marine. Et ce faict les galliotz dient que Dieu donit bonne nuict à monseigneur le patron et à messeigneurs les pèlerins. En après chacun s'en va coucher et chacun pèlerin embas en son estanche et les galliotz sur son bancq, le parron emprès le mast, le patron en proube et le committre hault sur les chasteaux. Sur touttes choses gardez vous bien de vous coucher hault c'est à dire d'emprès les galliotz car la rousée y est fort grande et les matinées froides et de y demorer c'est la mort. Et est conseillé de coucher chacun en son estance car on porte plus aisé le chault que le froid.

Lendemain au matin, à soleil levant ou ung petit après le committre de ladicte gallée luy estant sur les chasteaux de derière comme dit est, il prent comme une paix et dict en italyen en huiant quelque oraison et monstre ladicte paix en trois lieux rendant grâces à Dieu de la nuictyé et aussy que Dieu vueille garder de mal et de fortune dedict patron, messieurs les pèlerins, ladicte gallée et toutte la compaignie. Et chela faict, lesdictz clarons jouent une chanson et ainssy tous les jours tant en allant comme en retournant.

Derechief en allant ladicte gallée sur la mer quand on peult percepvoir quelque lieu où il y ait pèlerinage comme on diroit [fol.104 v.] à sainct Druon , à l'église Nostre Dame du Hal, à sainct Blase ou à Nostre Dame au Bis et ainssy des aultres. Le perron de ladicte gallée s'en vient d'emprès le mast d'icelle et ciffle d'ung cifflet comme pour tendre aux alloez, en après par III fois les galliotz et les clarons jectent ung fort grand cry, et par après les clarons jouent une chansonnette, et les pèlerins dient quelque oraison à leur dévotion, et ainssy et la coustume de la mer.

Les dimences et les festes, les presbtres et religieux quy ont dévotion de dire messe ilz le vont dirent en proube mais c'est une secque messe et aussy ilz font l'eaue benoiste.

De touttes chozes gardes vous de dormir par trop, vous estant en ladicte gallée, car on y assamble du gros sang. Et est fort mal sain de trop dormir et ne dormays de XXIIII heure entre jour et nuict au plus que trois heures.

La manière que je triois moy estant en ladicte gallée c'estoit fort du matyn je regardois en ma chemise et aussy en mes habillemens de paour de la vermine. En après je servoie Dieu de ma dévotion laquelle estoit fort petitte. Mon lict je le lioye, mes linceulx, couvertoir mattra et tout enssamble. Et le pendoie en mon estance. Après je m'en allois desjuner, et puis je [fol.105 r.] passoys le tampz à escripre au mieulx que je poois tout che que je veois pour ledict jour. En après nous alliesmes disner, après disner escripre, aussy dire mes heures, passer le tampz autour des gallios et la pluspart emprès monseigneur de Reubempret, nous alliesmes souper. Après souper il me souvenoit de ma femme de mon frère et aussy de mes bons amys de pardeca. Et pour les mettre en oubly je m'en allois deviser avec anglois, lesquelz ne scavoient parler sinon leur angles ou latyn et lors pour deviser à eulx je parlois latin lequel langaige m'estoit fort pesant car je n'en scavois point gramment et ce j'oubliais ma femme et mes amis. Et avec che que je n'y voulois pour pensser car il m'estoit forcé de mettre mon entendement pour parler latyn. Après ce faict, les hollandois et zellandois s'en alloient à aulcuns galiotz lesquelz vendoient vin et buvoient jusques à fort tard. Fort souvent je les compagnoys et estois quicte pour ung marquet. En après je m'en venois coucher mais il estoit fort tart car le patron aussy les galliotz estoient tous couchetz et pour m'en aller coucher il me falloit esgamber bien souvent par deseure lesdictz galliotz et quand je venois sur l'eschelle pour descendre à mon estance il me falloit tenir ma main devant mon nez et de ma bouce [fol.105 v.] et adcause de la punaise desdictz pellerins quy estoit fort chaulde, puante et fort véhémente. Après je faisois mon lict sans chandeille du mieulx que je poois et par ainssy la journée se passoit.

En ladicte gallée il se fault garder de aucuns pipeurs lesquelz s'y boutent soubz umbre de marchantz comme pour aller de port à aultre et ilz cognoissent l'ung l'aultre et commenchent à jouer aux déz, en après aulcuns desdictz galliotz les compaignent puis aulcuns des pèlerins les vont regarder et commenchent à jouer avec eulx, dont les nostres il y en eult lesquelz dès le partement de Venize ilz avoient despendu tout leur argent et aultres en allant ilz jouent depuis environ VI heures au soir jusques au lendemain de VII à VIII heures du matin. Et par plusieurs fois sy que quand ilz vindrent au port à Jaffe ilz n'avoient point d'argent et sy n'euissent esté leurs compaignons ils ne fussent point aller plus avant et leur falloit prester argent, et sur cédulle voire quand ilz estoient bien car point aultrement, c'est ung très grand pitié et très grand honte aussy ung très grand péchiet aux pèlerins de ainssy faire. Et n'est point de leur estat car c'est ung jeux deffendu.

Nous wancquerans en la mer adcause du vent contraire nous ne peusmes arriver [fol.106 r.] en la ville de Parence quy est le pays de Esclanonie appartenant aux seigneurs dudict Venize. Et se compte on de Venize jusques à la ville de Parence, C milles deaue. Et vinsmes arriver adcause dudcit vent environ X milles plus avant que Parence en ung villaige et chasteau quy s'appelle Roimynes le vendredy XXe dudict moys environ l'heure de X heures, lequel chasteau est au pais d'Esclanonie.

Audict villaige en l'église laquelle est fort hault sur uneR haulte montaigne, là est le corpz de saincte Euphémye vierge et martire quy fut martirizée comme le fut saincte Catherine, lequel corpz est tout enthier dedens ung sarcus à creste et est ung bien povre villaige.

Nous partismes dudict Roimynes le sabmedy XXIe dudict mois environ à X heures devant disner et tantost après que nous fumes partis, nous print ung fort grand vent lequel nous estoit contraire et nous dura jusques à lundy au matyn quy estoit le XXIIIe ducict moys et estoit la nuict de la nativité de sainct Jehan Baptiste.

Cedict jour environ VIII heures devant disner se leva ung très bon vent lequel nous dura jusques à XII heures au disner et fus fort mallade et pooir jecter. Ce sont malladies que on a en la mer [fol.106 v.] et fumes pour ce jour tousjour tant de ung costé comme d'aultre assez près des montaignes environ à ung bon ject d'armes près voire à mon advys.

Cestedicte journée, au vespre, quy estoit comme dict est la nuict sainct Jehan Baptiste, noz galliotz allèrent parer nostre gallée bien honnestement et pooit estre environ X heures en la nuict. Lesdictz gallios mirent XL lanternes et en chacune une chandeille ardent et pareillement en proube sur chacun quartier II lanternes et aussy une chandeille ardant et pour vous dire lesdictes XL lanternes estoient pendantes à une corde et estoit tendue depuis le bout du mast jusques en proube quy est le chasteau sur le derière. Après ce faict les bombardeurs de ladicte gallée jectèrent deux copz de canons et ung cop de couluvrine. Et ce faict les clarons commencèrent à jouer. Les aulcuns de jecter fusées de feu gregois. Et en ce jecter ung fort grand cry dont toutte la mer en retentissoit. Enssuivant quand les clarons cessèrent, les aulcuns desdictz galliotz chantoient et dansoient dont l'ung chantoit en ytalien l'ung en esclanon, les aulcuns des pèlerins chantoient en flameng, en allemant, en breton, en franchois. En cestedciste nuictée nous poriesmes bien veoir dedens [fol.107 r.] la mer adcause des lumières quy estoient aux aultres batteaux l'espace de X à XII heures long. Aussy nous voiesmes le feu quy estoit sur les montaignes tant d'une part comme d'aultre que c'estoit merveilles. Mais cela n'est riens car che n'est que une choze acoustumée car les galliotz nous dirent que c'estoit tous les jours ainssy à faire par toute la coste de la mer tant en Turquye come en crestienneté Et nous dirent que c'estoit le guet ordinaire.

Lendemain mardy quy estoit le jour de la nativité sainct Jehan Baptiste quy est le XXIIIIe dudict mois, environ VIII heures du matyn, nous arrivasmes en la ville de Jarre quy est cité et archeveschiet au pays d'Ystrie, lequel est à deux journées près du pais de Honguerye , à demy journée du pais de Mourlacque, à deux journées près du pais de Turcquye.

En ladicte ville de Jarre fut logié nostre compaignie sur ung toucquet en l'hostel de ung allemant lequel estoit apoticaire. Et fumes en l'église oyr la messe en laquelle le corpz de sainct Syméon est tout enthier. Et est sainct Syméon le juste lequel composa le nunc dimittis et recupt nostre Seigneur au temple en Hiérusalem.

Environ trois [fol.107 v.] heures à l'après disner, après vespres chantées, nous tous les pèlerins nous tournasmes en ladicte église pour voir le corpz sainct. Et incontinent que ceulx de la ville perçuprent que les prebstres alloient pour le moins monstrer, incontinent le peuple de ladicte vallée y vint à sy très grand force que nous ne le poviesmes veoir. Et est une cappelle comme nous dirons en ceste ville de Vallenchiennes en l'église Nostre Dame la Grande la cappelle de Hal. Et a ainssy ung huis tant sur ladicte église comme sur la rue en ladicte ville, et y avoit une sy très grande presse de ceulx de la ville que c'estoit à voir grand merveilles. Mais nous les pèlerins nous tirasmes en ladicte cappelle d'ung costé et les laissasmes bouter du tout à leur manière. Après ce les prebstres voiantz et considérantz la dérision, ilz prindrent de longues escorries et se s'en vindrent frappans à tors et à travers tant parmy leur visaiges comme sur leurs testes encoires ilz n'y acomptèrent riens et nous fallit este là une très grande espace. Et adonc ce veant ilz se boutèrent jusques audict huis lequel estoit sur la rue et le fermèrent par vive force. Et après ilz s'en vindrent à l'huys de par dedens l'église et se boutèrent ceulx quy estoient [fol.108 r.] en ladicte cappelle à force dehors. Et quand nous vidmes ce, nous approchasmes et du mieulx que poviesmes nous les aidasmes à bouter hors et parliesme le plus beau à nostre entendement qu'il nous estoit possible et en après on ferma le second huis et le vidmes du tout à nostre aise.

Ledict corpz de sainct Syméon est en ung sépulchre assez hault et est couchiet comme on diroit ung dieu au sépulcre et estoit ung fort grand homme et beau et s'est tout enthier et sy a du cotton blanc en sa bouche et aussy sur le nez et sy le void on par une treille de fil d'ercault fort petitte et fort drue, et comme vous avez aux églises une treille devant les bairieres. Et parmy ladicte treille, les religieux et prebstres boutoient des chandeilles de cyre et dict on que quand on les a touchiet audict corpz et que on les touche après à ses yeulx le veue ne diminue point et dict on quelle demeure tousjours depuis en ung estat.

Aussy dict on que une royne de Honguerie vint en ladicte cité de Jarre et y fit apporter une très belle fiertre d'argent doré pour mettre les corpz dudict sainct Syméon mais ceulx de la ville s'appercurent que la reyne le vouloit desrober et incontinent ilz se [fol.108 v.] misrent sus à force et se le deffendirent et ne veulrent point consentir de l'emmener hors de la cité. Et la raine se contenta et promist qu'elle ne l'emporteroit point. Lendemain ladicte raine s'en vient à l'église faisant signe de prier et aussy de l'adorer et luy monstra on alors ledict corpz sainct et en faisant signe de le baiser elle print ung doigt de la main et s'en cuidoit retourner mais on dict qu'elle ne sceut wider hors d'icelle église. Et quand ladicte raine percupt le miracle et aussy que ce n'estoyt point la volonté du sainct elle prommist à Dieu et au sainct que si elle povoit sortir hors de ladicte église que elle remettroit ledict doigt et aussy quelle donneroit ladicte casse que elle avoit apporté à Dieu et au sainct et adonc elle revint à elle et donna ladicte fiertre laquelle est à présent deseure l'autel de ladicte cappelle à la main senestre. Au grand autel de ladicte église la est le corpz de sainct Zoilus prebstre, lequel est emmurés dedens ledict grand autel de ladicte église et nous monstra on le chief lequel est encassés. En ladicte ville en la grande église quy est fondée sur saincte Tecle vierge et martire, est le corpz de sainct Anastaze lequel on ne peult voir. Aussy en icelle ville y a une religion des moines possessans en laquelle est le corpz de sainct Grisogone, martir quy [fol.109 r.] est emmuré en ung autel quy est à la bonne main et n'en void on riens. En ladicte église deseure ledict sainct, là y a une pierre de laquelle les gens tant de la ville comme du pais sont entaschez de fiebvres ilz en prennent ung bien peu et l'estampent et le mestent avecq du vin et dient que incontinent ilz sont garis.

Le jour de sainct Siméon c'est le IIIe jour du mois de febvrier.

Ladicte ville de Jarre est assez forte, très beau pais, de bons vins, bonnes chairs et a bien bon marchiet, mais nous ne saviesmes fors que bien à grand paine boire des vins dudict pais car les blancz sont comme tous noirs et se sentent sy très fort le pais que à très grand paine on n'en scet boire.

Les fossetz de ladicte ville sur soleil levant sont toutz machonnés tant par devers ladicte ville comme sur les campz tout de mont aval et samble aveoir que icelle ville soit une petite isle car elle est toutte enclose de mer ou la pluspart.

Depuis la ville de Parence, où nous ne fusmes point, jusques à ladicte ville de Jarre, il y a C et L milles.

Nous nous partismes de ladicte ville et archeveschiet le joeudy XXVIe dudict mois environ à V heures du matin et estiesmes tousjours d'une part et d'aultre environ à ung petit ject d'arc des montaignes et passasmes par nuict par devant la ville de Lozene. Cette mesmes nuictié par devant la ville de Courselle laquelle siet sur une fort haulte montaigne, et arrivasmes en la ville de Ragonze le vendredy [fol.109 v.] XXVIIe dudict mois par le bon vent que nous eusmes environ à VI heures au vespre et se compte on depuis la ville de Jarre jusques à la ville et archeveschiet de Ragonze C et L milles.

Quand nous approchasmes ladicte ville, nous percupmes la gallée de messire Bernard Bourdon en laquelle nos frères pèlerins estoient et quand nous les percupmes adont on alla parer nostre gallée et quand nous fumes assez près d'eux pour nous et eulx resjouir en leur faisant feste car ilz estoient partis VIII jours devant nous. Le committre de ladicte gallée et les trompettes d'emprès luy à ung cop de ciflet tous enssamble par III fois jectèrent ung cry et avec che sonner les trompettes et après ce faict lesdictz clarons sonnèrent une grande espace.

En passant par devant quelque pèlerinage ou par devant quelque bonne ville, soit de nuict soit de jour, on jecte ainsy par trois fois ung cry et se sonne on tousjours les clarons, c'est la coustume de la mer.

Nous venus à ladicte ville de Ragonze, les chevaliers allèrent loger aux pères mineurs et nous les pèlerins en rallasmes loger chacun en nostre estance en nostre gallée car icelle estoit assez près dudict port.

Ragonze

Ladicte ville est merveilleusement forte et belle et est ung très beau port seitué sur la mer et d'aultre part contre une grande roche. Les rues très belles, et au plus près du port du costé allant en Hiérusalem il y a une [fol.110 r.] église des frères prescheurs laquelle est toutte nouvellement faicte. Au costé, oultre le marchiet allant aux frères mineurs les rues sont touttes tailliés aux ciseaux en ladicte roche et plusieurs aultres rues aussy. Mais par espetial audict reng des frères mineurs et convient monter ausdictes rues bien par IIc degrés de hault.

Et est ladicte cité du pais d'Esclanonnie et doibt obéissance aux vénitiens. Mais néantmoins ilz ne veulent obéir à personne et se disent seigneurs de eulx mesmes. Pour avoir paix à tout le monde, ilz donnent aux turcz XXVc ducatz d'or, au roy de Hongherie IIc ducas d'or, au roy de Naples adcause du chasteau rouge cent ducas et aux seigneurs de Venize IIIc ducatz d'or et ainssy d'an en an. Néantmoins quand les patrons viennent en ladicte ville pour monstrer que ceulx de Venize sont maistres de ladicte ville ilz vont assoir en banc emprès les seigneurs dudict Ragonze. L'église des frères mineurs n'est point trop belle mais il y a trop fortz beaux jardins, l'ung deseure l'aultre et de l'ung à l'aultre on y monte bien à XXX degréz de hault et sont lesdictz III gardins contre ladicte roche dont il y a de divers arbres l'ung à l'aultre dont entre les aultres y en a ung que on me monstra pour chose fort nouvelle et me dict on que c'estoit ung pommier pareil à celluy lequel estoit au paradis terrestre que Dieu avoit deffendu à Adam nostre premier père [fol.110 v.] qu'il n'en mengeast point. Lequel est de telles foeilles larges sentans et odorans comme font foeilles de lauriers. Et sont les fleurs telles comme ont par deçà les pommiers de paradis. À mon retour en Rhodes, je vidz la pomme toutte meure, laquelle avoit crut sur ung tel pommier et fut donnée par monseigneur le trésorier de Rhodes à ceste abbé d'Auvergne, duquel abbé de sa grâce j'estois de sa compagnie comme devant a esté dict. Mais ladicte pomme estoit longue et droicte et assez sur la fachon de une grosse poire de Myllan. Sinon que il estoit aux deux deboutz ung petit peu plus de longueur que sur la grosseur car poires sont sur l'ung des deboutz asses grosses. Audict gardyn il y a des pommiers d'orenges, des pommiers de grenade, des palmiers ce sont dadiers, figuiers et plusieurs aultres fruitcz et est ung fort plaisir que d'y estre.

Là tenant y a une très belle porte et merveilleusement fort et allencontre des murailles de ladicte ville par dedens la ville il y a ung mollyn lequel siet asses bas, lequel mollin tourne et mieult de la force de l'eaue laquelle procède de ladicte roche et d'out on ne les peult deffendre à mieulre. À ladicte porte il y a par dedens ladicte ville, comme nous diriesmes, par deçà les saillies, moisnes faulses braies, et se y a deux haultes tours lesquelles sont merveilleusement fortes. Et est une merveilleuse [fol.111 r.] ville de guerre mais aussy il est bien besoing car ilz sont par terre à une lieue près des turcz et les turcz y viennent tous les jours en marchandises. On dict en Italye, Romme la saincte, Florence la belle, Jennes l'orgueilleuse, Venize la riche et Ragonze la forte. Assez près et devant l'église des frères mineurs y a une assez belle fontaine. Par cestedicte porte on va quy en a dévotion, à ung pèlerinage que on dict Saincte Marye de Grâce, mais je n'y fus point pourche que les turcz sont par trop près de ladicte ville. La grande église d'icelle est fondée sur sainct Blase et maintiennent plusieurs de la ville et de là entour que le corpz dudict sainct y est car je le demanday à ung seigneur d'église. Et me dict qu'il y avoit le chief, le bras et le pied dudict sainct et aultre choze point.

Ladicte église et plusieurs aultres aussy la maison de ladicte ville sont touttes couvertes de plomb. La coustume de ladicte ville est que on faict le guet sur une fort haulte tour laquelle est sur la mer au plus près du port c'est que aultant de gallée quy viennent là arriver le guet faict ou faict faire autant de feux comm il y a de gallées quy sont la arrivées. Et cestedicte tour est scituée sur une haulte roche sur le soleil levant.

Tous les jours les turcz viennent à ladicte porte du port pour avoir tant du sel comme aultres marchandises. Mais quand ilz viennent il convient qu'ilz demeurent là, eulx et [fol.111 v.] leurs chevaulx tant et sy longuement que celluy quy pour le jour a le gouvernement et puissance de leur en donner y soit venu, il convient qu'ilz demeurent là mais néantmoins ilz y entrent mais c'est fort peu souvent.

Nous nous partismes dudict Ragonze le sabmedy au vespre de V à VI heures le XXVIIIe dudict mois quy estoit la nuict de sainct Pierre et sainct Pol apostles. Et allasmes tousjours selon les costes du pais de Turcquie quy sont tousjours en allant audict Sainct Voiaige à la main gaulce. Et pour ceste nuict, lesdictz turcz faisoient très grand guet car à tous costés nous voiesmes par toutte ladicte coste de Turcquie les feux. Et avions très bon vent, pareillement bon vent le dimence toutte jour et nuict. Et pour ledict bon vent que nous eusmes ceste nuictié, quy estoit entre ledict dimence et lundy, nous passames devant la ville de Corffo quy est une bonne ville appartenant aux vénitiens , laquelle ville en allans nous laissasmes sur la bonne main et tirasmes oultre et passames par devant le pais de Vélonne , lequel est sur la main gaulce et est entre le pays d'Ystrie et le pais de Grèce. Et ledict pais appartient au turc.

Et vinsmes arriver le jour de la visitation Nostre Dame quy est le IIe jour de jullet environ à VI heures du matin en la ville et cité de Modon quy est dudict [fol.112 r.] pais de Grèce. Et quand lesdictz grecz nous percuprent approcher les aulcuns s'en allèrent tout achapter che qu'il y avoit au marchiet à telle fin que nous n'y trouvissiesmes riens car ilz nous héent nous et nostre loy très fort. Et les aulcuns se jectoient nagant en la mer et viennent nagantz tout d'aultre fachon que nous ne faisons car ilz nagent comme faict une rame et se viennent nageant plus de une grosse mille de long. Et s'y venoient nageant tout en la haulte mer, et nageoient tout authour de nostre gallée. Et ne scet on parler à eulx car latin n'y vault riens, c'est que personne n'en scet parler depuis ceste ville en avant. Et nous disons par deçà que vin et latin va partout mais il est faulx car j'ay pourtant trouvé vin mais point à parler latin. Et ceulx quy vont ainssy nageant ce sont povres gens car il le font à telle fin que on leur donne quelque piece d'argent.

Modon

Depuis ladicte ville de Ragonze jusques à Corffo où nous ne fusmes point au passer, il y a IIIc milles. Ladicte ville et cité de Modon est une très forte ville, ung très bon port, bon pays et de toutz vivres à fort bon marchiet. Et quand vous ne feries provision de nulz vivres jusques à là il n'y avoit point trop [fol.112 v.] grand mal car vous en auriez beaucop meilleur marchiet audict Modon que nous n'avions eu en Venize.

Ladicte ville est fort ordé et se faict le marchiet hors de la porte oultre l'église des frères mineurs selon les murs de ladicte ville à la bonne main et est merveilleusement une orde place. Et d'aultre part hors de ladicte porte, il y a les plus povres gens les plus povres mesnaiges que je vidz jamais et aussy les plus povres maisons que les estables de pourceaux en nostre pais sont plus honnestes. Et sont les pluspart navieurs ou marisseaux. Ceulx quy sont marrisseaux sont assis par terre quand ilz veulent forger et ont leur englume quy est fort petite assise sur la terre devant eulx et ont ung souflet tel que ont les orfebvres en ce pais cy. Et se mettent lesdictz marisseaux leur soufflet par dessoubz leur cuisse et la soufflent tant et sy longuement que le fer est chault et puis qu'il est chault, la femme wide hors de la maison et prendent ung marteau et là forgent sur ladicte englume dont ledict marrisseau est tousjours assis sur la terre et la femme basse son dos tout en forgant et ont leur enffant en leur repos emprès eulx pendant entre deux bastons ou arbres. Et là, quand les enffans pleurent ilz boutent de leur pied une foys et par ainssy ledict repos se berce tout à part luy. Cestedicte [fol.113 r.] nation de gens s'appelle Stradios, et sont gens comme nous diriesmes par deçà anglois ou allemans, ilz ne ont cure qu'ilz servent mais qu'ilz aient argent.

Et me dict on que se aulcuns marchans vouloient aller par terre en marchandise fut à pied ou à cheval en Constantinoble ou par toutte la Turcquie, on me dict que c'estoient gens pour ce faire, mais néantmoins je ne m'y vouldroient fier fors à point. Ung bien petit oultre asses près de la mer y a une très belle fontaine. Là emprès il y a une petitte cappelle de sainct Nicolas auquel lieu il y a ung fort beau pèlerinage. Par dedens ladicte cité de Modon, en l'église de sainct Jehan est le corpz de sainct Lyon confes et y est tout entier lequel sainct en son tampz fut au voiaige de Hiérusalem et au retour dudict Sainct Voiaige il trespasse en la cité de Modon. Et avoit ledict sainct au jour que je le vidz en ses piedz des souliers de bois. En ladicte ville les égyptiens selon mon advis y demeurent et ont une rue à part eulx. Il y a aussy beaucop de juidz. Les femmes desquelz font de fort belles chaintures de soie à grandes houppes et sont faictes à ouvraiges de huves d'une demie douzaine de polz de large au plus et ne sont non plus grosses que ung bon gros doigt dont les aulcunes coustent bien ung ducat d'or, et deux pour ung ducat et bien VI pour ung ducat. Cescun en faict selon sa discrétion. Et je vous advertis que se vous en voules [fol.113 v.] avoir, alles y de bonne heure car les galliotz se taisent tous coys et les vont achapter et quand vous estes partis il les vous monstrent et se vous les vendent plus beaucop que vous ne les achapteres aux juidzes. En cestedicte ville je vidz les prebstres grecz quy sont mariés et sont vestus de long manteaux, les bras dehors par une fendure qu'il y a au costé et ont longues barbes et sur leur chief ung grand chappeau noir avec cordes de soie noire et houppes comme seroit ung chappeau de cardinal. Reservet que le chappeau du cardinal est rouge et celluy du prebstre grec est noir. Et quand ilz vont par les rues et qu'ilz ont ledict chappeau sur leurs testes il ia à la cordelle de soye ung beau gros bouton de soye par dessoubz le menton, lequel tient ledict chappeau fermé sur son chief. Et au regart de leur loy il en sera parlé par cy après. En ladicte ville il y a des frères de Nostre Dame des Carmes.

Aux forestz quy sont enthour ledict Modon, c'est d'où les lyon viennent car ilz faonnent en cedict pais. Quand c'est en quelque port que ce soit et que les gallées se doibvent partir et que tous les pèlerins sont rentrez en gallée s'il y a en la ville devant quelque hospital ou quelque povre monastère adonc chacun vient au partement pour demander [fol.114 r.] l'aumosne.

Devant ladicte ville de Modon y a à présent une petitte isle de mer et en cestedicte isle en tampz passé là estoit ung monastère de cordeliers dont les turcz y vindrent une nuictié et prindrent tous lesdictz cordeliers et les tuèrent et boutèrent le feu dedens la place et puis ilz s'en rallèrent. Oncques depuis il n'y demora religieux et est ladicte isle environ à demye lieue près de ladicte ville.

Nous estans audict Modon, on nous raporta que l'armée du Turc estoit partie pour aller en Surie contre le Souldan. Et nous dict on que caravelles, basteaux à humne, gallées, gallées soubtilles bien jusques à C et XXIIII batteaux dont nous fumes fort esmerveillés et ne saviesmes aultre choze que nous ne polriesmes aller plus avant et estoit nostre patron fort espouvanté.

Aussy enthour ledict Modon la mer est plus felle selon mon advis jusques en Hiérusalem que elle n'est depuis Venize jusques audict Modon.

Nous partismes le joeudy IIIe dudict mois de jullet environ à deux heures après disner dudict Modon et passames par entre deux roches. Après nous passames par devant la ville de Corron appartenant ausdictz vénitiens, laquelle ville est allant à la main gaulce et d'aultre part c'est la grand mer. Et est le pais de Cecille auquel réalme le corpz [fol.114 v.] de saincte Margueritte est.

Et quand ce vint le vendredy au matin nous percupmes de fort long ung basteau et nous sambla que c'estoient escumeurs ou larrons de mer, c'est tout ung. Adont on fit les préparatoires de che quy appartient, on tira des cailloux en le huve et se y mit on de dardz que il n'y en avoit, on appointa les arcz, tant ceulx à main comme arbalestres. Pareillement les engins à pouldre. Et quant ce vint à l'après disner et vint à l'aprocher adonc nous percupmes bien que c'estoient larrons et estoient biscains. Adonc il n'y avoit sy beau compain qu'il ne failloit qu'il se monstra bon homme. Alhors nous prinsmes chacun nostre espée en nostre main et monstrames manière de nous vouloir deffendre. Il y en eu aulcuns de noz souldoiers quy s'allèrent mucher. À ceste heure là, nostre gallée estoit parée des armes sainct Marc de Venize et estoit la bannière depuis la humne jusques en bas de ladicte gallée. Pareillement les armes de nostre patron. En espetial sur les chasteaux tant devant comme derière les estandartz, ausquelz les armes de Hiérusalem estoient telles comme pèlerins doibvent portée. Et après ce, lesdictz biscains estoient sur ung fort bon bateau à humne fort advant agensé comme vous diriez entre deux hommes d'armes, l'ung montet sur ung genêt et l'aultre sur ung cheval de Flandres. Ainssy lesdictz [fol.115 r.] biscains estoient sur ung genet et nous estiesmes sur ung cheval de Flandres. Alors lesdictz biscains quand ilz percuprent que nous estions pèlerins du Sainct Voiaige de Hiérusalem ilz s'en vinrent sur le costé dextre et se mirent tant que leur bateau estoit près que le chasteau de derière estoit à bien peu près de nostre gallée et après ce faict, ilz nous laissèrent passer et lors ilz retournèrent par derière nous et puis se misrent sur le costé à la main gaulce quy estoit au dessoub de nous. Et alors ilz sonnèrent leurs trompettes et s'y jectèrent par trois fois ung cry et levèrent les mains. Adonc les trompettes tant d'ung costé comme d'aultre sonnèrent et cela est la révérence que on doibt faire sur la mer l'ung à l'aultre quandt ilz se mirent en dessoubz de nous. Audict batteau il y avoit plus de IIc batteaux à pouldre. Alors lesdictz biscains lèverent derechief les mains et nous dirent que sy nous avions paour pour l'armée des turcz et aussy pour l'honneur du Sainct Voiaige ilz nous tiendront compagnie partout, dont nous les merciasmes. Et sy nous demandèrent sy nous allions en Candie et nous leur dismes que ouy et ilz nous prièrent que nous voulsissames prendre IIII ou VI marchans lesquelz ilz avoient pour les mener audict Candie. Et nostre patron respondit qu'il le feroit volontiers. Et la raison pourquoy ilz le demandèrent ce fut pource que, dudict Modon dont nous estions partis jusques en Rhodes sans aller à Candye, il n'y a que Vc milles d'eaue a passé et quant [fol.115 v.] on va de Modon en Candye et dudict Candie en Rhodes il y a VIc milles. Et par ainssy ilz gaignoient C milles d'eaue. Mais je ne scay pource que c'estoient robeurs de mer s'ilz pooient audict Candie et pour ma part je le croidz mieulx ainssy que aultrement. Et après ilz nous lyvrèrent lesdictz marchans.

Pour cedict vendredy, lesdictz biscains nous tindrent compagnie et alloient une fois devant et l'aultre fois derière et y avoyt audict batteau VII voilles. Allesfois il sambloit qu'il allast courant les allées et à l'aultre fois qu'ilz allassent le pas.

Cedict jour, la gallée de sire Bernard Bourdon alloit devant nous, et le vidmes à l'oeil et quand ce vint au vespre il s'alla lever une fort grand tempeste en la mer que c'estoit grand pitié à veoir, et nul encontre ung que lesdictz biscains, la gallée dudict sire Bernard et nous ne fumes tous noiéz. Et pour ceste nuict tous noz galliotz et nostre patron ne cessèrent de courir tant d'une corde à l'aultre aussy de crier tellement que à grand paine on ne les entendoit parler deux ou trois jours après. Et nous les pèlerins estions chacuns en nostre estance en bas car sy nous fussions monté en hault, ilz nous eussent bouté du hault embas car nous les eussions empeschiet et quant ce vint que je eus faict mes dévotions et aussy que je n'y veoie remède et que je ne les scavoye aider [fol.116 r.] et c'estoit fort noire nuict, plusieurs des pèlerins et moy mesmes allasmes coucher et bus premiers de la très bonne malvizée à telle fin de mieulx dormir et aussy s'il failloit estre noié que je n'en sceusse riens sinon le plus tard qu'il estoit possible, car je n'y scavois remède, et m'endormis par telle fachon que je ne oys plus riens. Et sy ne m'esvillay qu'il ne fut grand jour. Et quand m'esveillay toutte la tempeste estoit comme passée, reservet que l'eaue estoit encoires bien dangereuse mais non fors, car nostre gallée estoit forte et bonne et grande.

Et vinsmes arriver au port de Candye le sabmedy Ve dudict mois de jullet environ à VIII heures du matin et sy a comme dict est dudict Modon jusques audict Candie IIIc milles d'eaue.

Candye

La ville de Candye est une très bonne ville et est en une fort bonne isle de mer, fructueuse et fort marchande et par espetial pour les malvizées et viennent les gallées dedens le port et pour entrer et wider de ladicte gallée. Dedens ladicte ville il y a la grande église cathédralle car c'est éveschiet et est une très belle église laquelle est allans dudict port au marchiet à la main gaulce droict derière ledict marchiet. Et y repose le corpz de sainct Titus disciple de sainct Pol apostle. [fol.116 v.] Au plus près y a une église de cordeliers quy ne sont point réformés laquelle est assez belle mais il y a en icelle église le plus beau revestiaire que en place là où je fus jamais. Car quand lesdictz cordeliers se revestent pour dire messe, ilz pevent regarder en eulx revestant bien la longueur de deux ou trois lieues de long dedens la mer, partant de ladicte port pour aller au marchié à la bonne main avis que vous venes audict marchiet il y a une très bonne taverne. En ladicte ville il y a beaucop d'escriniers lesquelz font des coffres de cyprès, des laiettes à mettre des corporaulx, des paternostres et des croisettes de cyprès lesquelz appartiennent aux pèlerins de les achapter. Je passay tant oultre ladicte ville parmy le marchiet et oultre ladicte porte laquelle est oultre ledict marchiet et là endroit il y a une cappellette en laquelle il y a l'autel de devant quy est l'autel des latins une fort belle ymage de Nostre Dame laquelle en son tampz sainct Luc évangéliste paindit. Et là endroit nous tous les pèlerins y oismes messe. Après la messe je sortis hors de ladicte cappelle et là endroit il y avoit le plus beau marchiet de cabris, de pigeons, pourceletz, poulaillers, avec pesces, roisins, pommes de grenade, d'orenges, citrons, melon, olives et tous les biens qu'il est possible touchant chair et volailles, sicomme perdrix et cailles, et au regard du poisson, il est fort cher car ilz n'en ont point. Ne scay s'ilz ne scevent pescher [fol.117 r.] ou sy c'est pource que la mer est sy profonde, mais croidz mieux qu'il ne scavent pescher car les grecz ne le scevent pas et est à faulte de harnas. Car nous advons en nostre gallée ung homme de Venize quy estoit pescheur avec son harnas mais il prenoit tousjours du poisson assez et nous n'en povyons avoir sinon à bien grand paine pour nostre argent car ce qu'il en prendoit estoit tousjours pour nostre patron. Depuis que nous fumes partis de Venize et en tout le Sainct Voiaige les jours qu'il falloit menger poissons nous achaptiesmes par tous les portz là où nous fumes tousjours, III cabos refritz à l'huile d'olive, pour ung marcquet ledict poisson. Il me sambloit que ce n'est aultre chose fors que des cabos mais il y a des oeufz assez et à fort bon marchiet. Et aussy on a par tout le Sainct Voiaige. Et me samble que lesdictz oeufz sont beaucop de meilleur goust audict pais qu'ilz ne sont en nostre pais. Oultre ledict marchiet sont les boucheries et là assez près à la main gaulce i a ung très bonne tanerie. D'emmy celledicte place droict devant la boucherie, on void une très grosse montaigne et se y a bien de ladicte ville environ de X à XII milles d'Italie ainssy que on m'a dict et y furent à retour deux de noz frères mais je n'y fus point sur ladicte montaigne et dient qu'elle est fort roide et maulvaise à monter. Et là endroit demeure ung hermitte grec, et là endroit aussy sainct Pol y demora [fol.117 v.] et y composa plusieurs épistres et quand on chante aux églises lectio epistle b[...] pauli apostoli ad corinthios il vault autant à dire comme en Candie, car sainct Pol la pluspart de ses épistles il les composa en ladicte montaigne quy gist en ladicte isle de Candie. Et pourtant quand on dict aux corinthiens ou à Candie c'est tout ung.

À l'après disner je m'en retournay à ladicte cappelle de Nostre Dame. Et à l'aultre costé de ladicte ymage y a ung autel appartenant aux grecz et y a grande place assez et se sonnait ung grec vespres. Et je demanday à ung cordelier quy là estoit gardien de ladicte place, pourquoy il y avoit deux autelz l'ung contre l'aultre et il me respondit que c'estoit pour plusieurs raisons de hérésies quy seroient fort longues à déclarer et pour bref il me dict que en toutte la terre appartenant aux vénitiens qu'ilz n'ont nulles cappelles à eulx seulz et que partout les latins sont avec eulx. Ledict gardien me dict que quand les grecz baptisent ung enffant, nous disons par deçà:

«Enffans je te baptize au nom du père et du filz et du sainct Esprit.

Et le grec dict:

« Le serviteur de Dieu te baptize.

Et pareillement quand ilz confessent, ens au lieu que le prebstre de nostre pais dict:

« Ego absolve te,

Ledict grec dict:

« Le serviteur de Dieu te absolve ».

Et avec che, il leur donne fort grand pénitance. Et se sont lesdictz prebstres mariés. Néantmoins ledict [fol.118 r.] gardien m'a dict qu'il dict souvent ausdictz grecz qu'ilz viennent souvent à luy à confesse et qu'il leur donnera légère pénitance. Mais il n'en a point gramment car il ne les scet avoir.

Pareillement ledict gardien me dict que lesdictz grecz font le quaresme à trois foys. Le premier quaresme se faict ung mois devant le jour sainct Pierre et sainct Pol, l'espace de XV jours. Pour le IIe caresme depuis le premier jour d'aoust jusques au jour de Nostre Dame en my aoust. Pour le IIIe quaresme c'est depuis le jour Saincte Croix quy est le XIIIIe de septembre jusques à XV jours enssuivantz, c'est l'espace de VI sepmaines. Et nous le faisons VI sepmaines d'ung tenant, il y a grand différence. Et quand lesdictz grecz jeusnent ilz ne mengent choze quy peult porter vie. Et tout du long lannée ilz ne jeusnent pour jeusnes ne quaresmes que nous aions et menguent tous les vendredy et sabmedy char réservet le jour de leurs jeusnes.

Lesdictz grecz ne obéissent point à la saincte Église romaine et toutz les prebstres grecz se disent aussy puissans pour donner absolution comme est le pape. Et aussy pour ceste cause et pour aultres, le Sainct Siège apostolique les tient excommuniés.

Moy attendant les vespres desdictz grecz, je percupz ung grand gros villain grec lequel entra en passant son chemin dedens ladicte cappelle et fit [fol.118 v.] inclination du chief à l'autel auquel la glorieuse vierge Marie estoit prendant de l'eaue benoiste, faisant la croix à sa manière et mettoit ses doigtz tous enssamble à son fronc et jusques à sa poitrine et puis à l'espaulle droicte et puis derechief à sadicte poictrine. Et je m'en vins à luy et luy monstray comment nous faisont ladicte croix et mis ma main à mon fronc et jusques à mon ventre et puis de l'espaulle gaulce à la droicte. Et il me regarda car nous ne scavions parler l'ung à l'aultre et se recommenca à faire ladicte crois comme devant et quand je vidz ce je le laissay en paix. Lesdictz grecz ne croient pas au sainct Esprit quy est la tierce personne de la trinité .

Lesdictz grecz sonnèrent par trois fois lesdictes vespres et après ce ilz estoient assis en estace trois sur l'ung des costéz trois de l'aultre dont les trois estoient affullés comme de casubles et ung aultre de ung tunicle. Et se y a ung valleton comme vous diriez le petit clerc d'une église lequel tient tant sur ses mains comme sur ses bras ung libvre, et tousjours cedict libvre tenant il s'en va tant d'ung costé comme de l'aultre devant lesdictz prebstres lesquelz chantent comme nous diriesmes les psaulmes au vespres par deçà. Et ledict clerc dict ausdictz III prebstres et leur en dict tout autant et ainssy toutte l'espace desdictes [fol.119 r.] vespres au lieu des antiennes que nous disons par deçà ilz dirent par XI fois IX kirieleison et puis après entre deux oraisons par deux fois IX kirieleison sont enssamble XIII fois kirieleison. Entre les aultres ilz dirent une fois sans nombré de kirieleison et après entre aultres oraisons par deux fois trois kirieleison et se chantent bien et hault et très honnestement. Aussy le lendemain quy estoit dimence VIe dudict mois, après la messe oye, je m'en allay derechief oir la messe desdictz grecz en ladicte cappelle dont la nef est longue assez, dont il y avoit l'ung desdictz prebstres revestu de une aube sans estolle et sans amit et aussy sans fanon. Le second prebstre estoit revestu d'une aube, d'ung tunicquet avec une estolle sur la senestre espaulle jusques en bas. En ladicte cappelle il y en a une aultre fort petitte et cela est le coeur de ladicte église, auquel ia comme il me samble deux autelz dont l'ung desdictz prebstres est à l'ung des autelz quy est sur la main gaulce et l'aultre est à l'aultre et la ruminent l'ung contre l'aultre. Et sur le grand autel il y a ung fort grand plateau de bois lequel est painct de noir et de jaulne et dedens y a ung grand pain brun levé comme vous diries ung pain de mesiaige. Et dict on que ledict pain est faict d'orge. Et au commenchement de ladicte messe le prebstre tout revestu prend ledict pain et en liève une crouste de dessus de ung cousteau et après ce il en prent la [fol.119 v.] seconde et se le taille de telle fachon comme vous poez percepvoir le monstre     et se le liève ledict prebstre à tout une fourquette d'argent ladicte seconde pièce dudict pain, car cela il ne la touce point des doigtz, et de ceste IIe pièce il en faict son hostie. Et le reste du pain cela se coppe dudict coulteau par petitz morsceaux et se demeure dedens ledict plateau sur ledict autel. Et dient que ledict prebstre le consacre comme le sien et de cela pour accommunier ses parochiens après ladicte messe chantée. Après quant lesdictz prebstres ont esté une espace ruminant l'ung à l'ung desdictz autelz et l'aultre à l'aultre dedens ladicte cappellette après ce, ilz viennent une fois à l'huis dudict coeur et puis l'aultre et ainssy l'ung après l'aultre par plusieurs fois et puis à le fois tous deux enssamble. Et quand ilz y sont tous deux ilz sont le visaige l'ung contre l'aultre et sont fort près l'ung de l'aultre, car les huis des coeurs desdictz grecz sont fort petis. Lesdictz prebstres viennent par III fois emmy l'église et se monstent selon mon advis qu'ilz font grande révérence à Dieu, et ce enchensent tout leur autel comme tous ceulx quy sont à ladicte messe. Pareillement celluy quy est revestu de ung tunique est celluy qui chante l'épistle et l'évangile [fol.120 r.] car pour diacre et soubdiacre il n'y a que ung prebstre, et se chante l'épistle à l'entrée de l'huis dudict coeur. Ung petit derière, droict emmy la place devant l'huis dudict coeur, ledict diacre ou soubdiacre tout ainssy comme vous le voulez appeller car comme dict est il n'en y a que ung pour chanter l'évangile ou l'épistle. Ledict coeur est sy très petit qu'il n'y peult que lesdictz deux prebstres là dedens. Depuis ladicte évangille chantée, ledict diacre prend son estolle quy est sur son tourniquet sur son espaulle senestre tout du hault embas comme dit est il le prent et se le lie à ung neud et se le mect à son hastereau ung bien petit après et se regardes aussy près comme vous poves car sy vous ne regardes fort près vous ne scaures percepvoyr quand ledict prebstre lever à ladicte hostie. Ung bien petit après le prebstre et son diacre widèrent hors dudict coeur et se porte ledict diacre sur son chef la platine et dedens est la crouste de pain lequel ilz tiennent pour le corpus domini, et est ledict corpus domini couvert d'ung corporal. Le prebstre quy chante ladicte messe le sieult et portant entre les mains fort en hault comme ung calice et à ceste heure là ilz ont des torses ardantes lesquelles on porte [fol.120 v.] devant. Et aussy lesdictz prebstres chantent et s'en vont aval ladicte place lesdictz prebstres tant seullement et lesdictz grecz hommes et femmes y portent très grand révérence. Lesdictz grecz allument aussy lesdictes torses à lévangile et au consacrer ledict corpus domini. Et ainssy c'est qu'ilz allument par trois fois lesdictes torses à leurs messes. Après la messe dicte, lesdictz prebstres prennent le plateau là ou la reste du pain est dont il a consacré lequel est aussy sacré, et se s'en vient à son peuple, et à tous ceulx quy le veillent recepvoir, car je le recupz avec les aultres. Et se le recoipvent premiers les hommes et devant qu'il le recoipvent les prebstres baillent premiers leurs doigtz à baiser et tenant le morceau de pain en sa main. Et puis il le mect en la bouce desdictz homme mes en le recepvant ilz ne se mettent point à genoux sinon qu'ilz font une petitte inclination. En après les femmes viennent et se le recoipvent mais elles ne baisent point les doitz du prebstre comme les hommes. Lesdictz grecz en leurdict office faisant tant en ladicte messe comme aux vespres, ilz dient bien souvent O sa..., archeos, athanatos, jisua, eleyson et quand ilz dient [fol.121 r.] cesdictz motz ilz se deffulent et font très grand révérence à Dieu. Lesdictz grecz font tant leurs messes comme leurs vespres beaucop plus long service que nous ne faisons et se le font révéramment et fort honnestement.

Hors de ladicte porte il y a ung couvent de augustins mais à mon advis ilz sont très povres. Hors de ladicte porte il y a ung petit couvent de l'observance dont le patron de l'ordre est sainct Franchois mais le patron de ladicte église c'est sainct Anthoine et se y fus par plusieurs fois car les chevaliers y avoient faict porter leur lict et se y couchoient.

Au dehors de ladicte ville, sur soleil de nonne y a une religion de moisnes grecz et ne sont que IIII ou V religieux quy sont fort vieulx hommes. Et se m'a on dict que sont ceulx quy recoipvent les aulmosnes de pardeca pour les frères du Mont de Sinay. Et est ladicte église à V cimes telles comme est l'église sainct Marc en Venize. Enthour ledict Candie c'est le pais où on prend des sacres pour envoier aux roix et princes de par deçà. Entre nous quy allons par delà, gardons nous de menger que par raison des fruitz dudict Candie et en tout ledict voiaige car ilz sont fort appétissans et sy on ne s'en garde c'est pour prendre la mort et encoires nous plust ost que les aultres car n'en sommes point faictz.

Tous les trois ans les vénitiens envoient dudict Venize audict Candie pour gouverner ladicte terre des nouveaux officiers et aussy sont ilz par touttes les terres et seigneuries quy sont subjectes a eulx.

[fol.121 v.] Ladicte isle de Candie est allant audict Sainct Voiaige sur la bonne main.

Nous nous partismes dudict Candie le lundy VIIe dudict mois de jullet environ entre neuf et dix heures du matin dont nous eusmes ceste nuict et lendemain mardy VIIIe dudict mois toutte la journée très grand fortune de vent et d'eaue. Et passames devant l'isle de Pathmos où sainct Jehan l'évangéliste composa l'Apocalipse et saluasmes ladicte isle en nous recommandant à luy qu'il fuist nostre protecteur et intercesseur. Après nous passames devant le chasteau Sainct Pierre en Turquie et appartient aux chevaliers de Rhodes et est fort bien gardé desdictz chevaliers et est à environ C milles près dudict Rhodes . Audict chasteau, par oir dire, car je n'y ay pas esté mais les chevaliers le nous ont racompté qu'il y a des chiens lesquelz sont liez par jour et par nuict on les laisse aller. Et quant il advient qu'ilz rencontrent de sarrazins ou des turcz, ce n'est que une loy, ce lesdictz chiens pevent ilz les dévoront et destruiront et quand ilz treuvent des crestiens quy sont escappés des turcz se ilz sont desvoiés et hors du chemin dudict chasteau ilz leur font grand feste et les amainent audict chasteau et c'est la nature desdictz chiens.

Nous allans audict [fol.122 r.] Sainct Voiaige de Hiérusalem quand nous venons à environ LX milles près de Rhodes sur la main gauce, il y a le canal pour aller en la grand mer maiour quy est le chemin de Constantinoble. Et se passe on à environ à V ou VI journées près dudict Constantinoble.

Ung petit oultre ledict chasteau sainct Pierre, là est le pais de Sieul quy vault mieulx que le pais de Flandres et est le pais d'If quy est ung fort bon pais. Et fut cedict pais perdu quand Négrepont fut vendue et livrée par ceulx de Gennes lesquelz en recuprent comme aultresfois j'ay oy dire XXVm ducas d'or aux turcz et pource toutte Ytalie en sont appellés les noires blancz quy vault autant à dire comme les mammelus ou traistres à la foy car Constantinoble et tout le pais en fut perdu. Et à présent ce sont tous turcz.

Et gist cedict pais allans en Hiérusalem tout sur la main gaulce.

Cedict jour environ de deux à trois heures après disner, nous percupmes l'isle de Rhodes et passasmes par devant Saincte Marie de Philerme auquel lieu il y a ung bien dévot pèlerinage et scet sur une fort haulte montaigne et fut la bonne dame de nous saluée. Et puis nous percupmes les mollins, pareillement la tour de saint Nicolas quy s'appelle la tour de Bourgoigne. Et environ de IIII à V heures au vespre nous arrivasmes au port dudict [fol.122 v.] Rhodes.

Et se compte on dudict Candye jusques à Rhodes IIIc milles deaue.

Rhodes

Nous descendus audict Rhodes, je m'en allay faire grand chière à la maison de ung nommé Griffon Bombaduc dudict Rhodes et natif de Tournay et est ladicte maison à l'ensaigne du griffon.

Quand nous fumes arrivés, les chevaliers de Rhodes lesquelz estoient de par deçà, vindrent avec des bottequins et entrèrent dedens nostre gallée pour demander s'il y avoit personne de France, de Picardie, de Flandres, de Hainault, de Brabant et conséquament de tous aultres pais, car pèlerins portent souvent nouvelles et aussy pour tousjours trouver adresce, dont les aulcuns font fort grande feste et les aultres non.

Ladicte ville et cité de Rhodes scet sur ung pendant et asses samblable à la ville d'Avesnes au pais de Hainault. Et quand nous approcons ladicte ville, nous percepvons premiers trois moulins lesquelz sont asses près de la tour de sainct Nicolas. Et d'aultre part sur une petitte isle on en voit XII desdictz moulins au vent et sy a à chacun desdictz molins VI esles.

Nous fumes logiés en l'hospital dudict Rhodes fort honnestement et estoient couvertz les lictz bien et richement, tous couvers de pavillons au lieu de gourdines, et se estions tous logiés par chambrées. Et ceulx quy estoient cognus ou par rescription [fol.123 r.] ou aultrement lesdictz chevaliers les menoient logier avec eulx.

Lendemain nous fumes veoir la tour sainct Nicolas mais c'est la tour de Bourgoigne et aussy on le peult bien ainssy appeller car monseigneur Philipe duc de Bourgoigne à entretenu tant ledict chasteau comme plusieurs des povres frères chevalliers. Lesdictz frères prient tous les jours pour ledict duc Philipe pource qu'il a tousjours enthièrement entretenu ladicte tour d'artillerie et de pouldre. Et sy che n'euist esté nostre Seigneur Jésucrist et ladicte tour laquelle estoit tant fort plaine d'artillerie et de pouldre ladicte ville et cité de Rodes euist esté perdue. Néantmoins les turcz en abbatirent par deseure une partie mais non forcé car ilz abbatirent che qu'il empeschoit. Et maintenant lesdictz chevaliers sont délibérez de le laisser en cest estat, car à présent que le siège vint devant ladicte ville que Dieu ne vueille, on ne peult de nulz costés travaillir ladicte tour, laquelle est sur le gravier de la mer bien ung gect d'arc hors de ladicte cité de Rhodes. L'an 1479 le grand turc envoia ses capitaines et gens d'armes pour prendre ladicte ville de Rhodes et y fut le siège l'espace de XIIII sepmaines et en ceste espace il y eult plusieurs assaultz tant par mer comme par terre dont ce serait fort long à racompter l'histoire. Et pour venir au principal [fol.123 v.] il y eult ung grec crestien lequel s'en alla rendre au bassa c'est à dire au capitaine. Et se luy dict et demanda quelle choze il luy donroit et il reniroit la loy de Jhésus et se luy diroit telle choze dont il parviendroit à prendre ladicte ville et cité de Rhodes. Et adonc ledict capitaine luy dict:

« Demande et je te le donneray quand je seray parvenu.

Et ledict grec respondit:

« Je n'en vueil riens tant et sy longuement que vous ne l'aures prins.

Adonc le grec luy dict que ceulx de Rhodes alloient au guet partie au matin à VI heures et là y estoient jusques à VI heures au soir. Et puis le IIe guet depuis VI heures au vespre jusques à minuict, le IIIe guet depuis minuict jusques à VI heures du matin. Et dict ledict grec que ceulx quy ont esté par tout le jour sont encoires a VII heures du matin en leurs lictz. Pareillement ceulx quy ont esté depuis VI heures au soir jusques a XII heures a minuict sont encoires a VII heures en leurs lictz, ceulx quy ont estés au guet depuis lesdictes XII heures à minuict ilz s'en vont coucher et une partie de ceulx quy sont audict guet, il y en a une partie à l'église et par ainssy sy vous voules emporter ladicte ville je vous conseille que vous donnes l'assault à icelle entre VI et VII heures du matin et je ne doubte point que vous ne l'emporteres. [fol.124 r.] Cela dict, ledict capitaine fit faire par nuict sesdictes approces. Et quand ce vint au matin le jour de sainct Pantaléon quy est le XXVIIIe de jullet, entre VI et VII heures du matin, on donna à ladicte ville l'assault sur ung cop de canon lequel fut fort terrible car tout à ung cop comme la conclusion avoit esté faicte ilz se jectèrent plus de IIIIm turcz sur les murailles. Hélas, ilz avoient beau faire car la pluspart tant des tours, portes et murailles estoient touttes abbatues par terre et mesme la tour sainct Pierre et le palaix aussy la grande salle de monseigneur le grand maistre et donnèrent lesdictz turcz l'assault sur le costé de la juifferie dudict Rhodes. Alhors comme il est de coustume, de tous costés on cria alarme et de touttes pars gens acoururent, dont entre les aultres s'y porta fort bien monseigneur le grand maistre dudict Rhodes lequel accourut celle part aiant une espée en sa main et se vint au milieu desdictz turcz et en bouta à l'ung l'espée au col dont il l'abatit tout roid mort. Et ay veu ledict espieu dont il tua le turc. Les juidz de ladicte ville s'y portèrent fort bien. Ledict assault fut fort grand mais nostre Seigneur Jésuscrist quy jamais ne veult ses bons amis oublier, en peu d'espace ilz reboutèrent [fol.124 v.] lesdictz turcz et en tuèrent tant que ce fut une grant merveilles. Et en prindrent tant de prisonniers que ce fut une merveilleuse chose. Et en celle mesme heure il leur fut forcé et par contrainte de lever le siège tant par terre comme par mer et de enfuir leur voie. Et ce faict, monseigneur le grand maistre fit interroguer les prisonniers comment sy très grande multitude de peuple qu'ilz estoient, aussy veu qu'ilz estoient sy très avant sur la muraille et aussy qu'il y avoit au commencement sy petitte deffence comment ilz n'ont emporté la ville. Lesdictz turcz respondirent et confessèrent que incontinent qu'ilz furent montés sur la muraille dudict Rhodes ilz voient ung très grand homme fort barbu lequel estoit en croix emmy la place de ladicte ville. Et emprès ledict crucifix il y avoit ung grand homme vestu de une peaue de camel et avoit sur sa main ung agneau blanc. Et quand lesdictz turcz percepvoient chela ilz ne voient goute et n'avoient ne force ne vertu. Et ne les voioient point lesdictz chevaliers et quand ceulx dudict Rhodes ont sceu ledict miracle que nostre Seigneur Jésucrist, la vierge Marie et sainct Jehan Baptiste et tous les benoistz sainctz de paradis ont faict pour eulx ilz ont faict faire emmy ladicte place une capelle [fol.125 r.] en l'honneur de nostre Seigneur Jésucrist, de la vierge Marie et de sainct Pantaléon dont il estoit le jour dudict sainct. Et s'appelle ledict lieu Nostre Dame de la Victoire ou la cappelle de sainct Pantaléon.

En cedict jour nostre père sainct a donné à tous confes et repentans l'espace de XXIIII heures pardons de paines et de coulpe dont en cedict jour monseigneur le grand maistre et tous les chevaliers vont à procession et tout à piedz descaultz. Quand le grand turcz vit ses capitaines et souldoiers ainssy revenir et aussy qu'ilz estoient villament reboutés il fit veu que à l'année enssuivante il iroit en personne et qu'il mettroit la ville et cité dudict Rhodes en feu et flamme et qu'yl feroit monseigneur le grand maistre et tous les chevaliers escorcés tous vifz. Et l'année enssuivant le IIe jour de may quy est la nuict Saincte Croix venant en personne pour destruire la ville de Rhodes luy estant assis à terre avecq ses deux filz pour aller disner, soubit sentit ung grand mal quy luy vint et vid bien qu'il estoit mort et dict à ses deux enffans:

« Enffans je vous renvoye tous deux en cas que vous ne me venges de la ville de Rhodes.

Et soubit il creva. Et à celledicte heure yl y eut une sy grande tempeste en la mer parmy les murailles de Rhodes et aussy ung sy terrible tramblement de terre que tous ceulx dudict Rhodes cuidoient que le monde deuist fuier. Et adonc monseigneur le grand maistre [fol.125 v.] et tous les chevaliers et aussy tout le peuple se miste en oraison et se fit on procession généralle, dont tous les chevaliers alloient tous à pied descaulx par grand dévotion et au chief de trois jours ilz eurent nouvelles que le grand turc estoit crevet ledict IIe de may comme dict est quy est la nuict de Saincte Croix. Depuis ce, les deux frères se prindrent à guerroier l'ung contre l'aultre dont le filz de mariaige lequel estoit fort laid et maulvais perdit la journée. Et après ce qu'il se cuida fuir pour aller quérir ayde au Cayre au Souldan dont les chevaliers dudict Rhodes le retrouvèrent et fut amenet audict Rhodes à monseigneur le grand maistre et quant son frère le sceut il en fut moult joieulx et a donné à monseigneur le grand maistre par an tout pour la réfection dudict Rhodes comme pour avoir payx à luy la somme de XLm ducas et pour l'estat de son frère XXm sont enssamble LXm ducas d'or par an et par ainssy il demeure seigneur paisible à présent de toutte la Turquye.

Et aussy lesdictz chevaliers dudict Rhodes sont avec lesdictz turcz bien paisiblement. Et à présent les turcz mainent et ramainent bled et aultres marchandises audict Rhodes. Et aussy font ceulx de Rhodes par tout le pais de ladicte Turquye.

Ledict grec quy avoit racuset [fol.126 r.] fut ramené par ledict capitaine et libvret audict grand turc en la ville de Constantinoble et là endroit il fut escorché tout vif. Monseigneur le grand maistre depuis ce envoia ledict nouveau grand turc à tout grand quantité de gens d'armes au pais d'Auvergne quy est au roiaulme de France tenir prison.

Nous venus audict Rhodes, les clarons de monseigneur le grand maistre vindrent jouer dedens nostre gallée tant mélodieusement que c'estoit le plus grand plaisir que jamais. Et pour le vin nostre patron leur donna ung ducat d'or. Au regard de ladicte ville et cité dudict Rhodes c'est merveilles de le veoir car nul ne le croioit s'il ne l'avoit veu, car de XLm ducas que ledict turc paie par an, il a tousjours depuis faict fortiffier. Et avec ce les turcz quy demorèrent à ladicte journée prisonniers, il fault qu'ilz portent terre pour faire l'espesseur des murailles et aussy pour faire les faulsés braies et les saillies et porter pierres, mortiers et tout che qu'il appartient en tel cas car aussy bien qu'ilz ont aidé à le desfaire, il convient qu'ilz les refacent et ces ouvriers là ne coustent riens sinon le gouverne, et Dieu scet quelle elle est c'est ung très grand pitié car ce sont créatures mais ce sont chiens. Aussy ilz font le labeur depuis le matin jusques au vespre, à tout [fol.126 v.] en leur jambes de grosses chaines et se tiennent lesdictes chaines depuis leurs piedz à leur conroie et au vespre on les renferme en une estable comme pourceaux.

Entrant dedens le pallais dudict Rhode à la bonne main, là est l'église de Nostre Dame où est le siège de l'évesque. D'aultre part à la main senestre est l'hospital dudict Rhodes auquel les povres y sont fort bien recuptz et entretenus et se sont tous servis en platz d'argent et se les sert monseigneur le grand hospitalier dudict Rhodes mesmes. Et se le cas advenoit que aulcuns desdictz chevaliers passassent parmy ledict hospital à l'heure que on sert lesdictz mallades et que celluy quy passeroit fuist plus viel entre en ladicte religion que ne seroit le grand hospitalier il convenroit que pour ceste espace du disner au souper qu'il servesist lesdictz povres. Et mesmes monseigneur le grand maistre y venoit à celle heure il fauldroit que luy mesme servit.

L'église de sainct Jehan Baptiste est ainssy tenant au plus hault en montant devers le pallais. Laquelle église est très belle et très bien aornée. Et est l'église là où tous les frères dudict Rhodes sont fondés, lesquelz frères sont fondés par toutte la région crestienne comme cescun scet.

Monseigneur le grand maistre et tous ceulx quy ont offices comme monseigneur le marrissal, monseigneur [fol.127 r.] de la morée, les baillifz et aussy toutz les grandz commandeurs, ceulx là portent grandes et longues barbes jusques à la poitrine. Et aussy ceulx là mesmes portent la croix sur leurs robes en la moienne de leur poitrine. Et au regard de tous les aultres ilz ne ont point la barbe longue et se portent ladicte croix sur le costé gaulce. Il y a trois manière de frères, c'est assavoir les frères chevaliers, les frères prebstres et les frères sergans, dont les frères prebstres servent à faire le service de Dieu, lesdictz frères chevaliers et les frères sergantz servent à deffendre la foy catolicque. Et sont lesdictz frères tant prebstres comme les chevaliers et aussy les sergans quand ilz prennent l'ordere de sainct Jehan dudict Rhodes les trois veux solennelz comme sont les religieux des frères prescheurs ou de l'observance ou aultres. Lesdictz frères se peullent bien mal entretenir de che que on d'ordinaire audict Rhodes sy che n'est qu'il aient par an de leur patrismoine de X a XII ducas d'or par an.

Le pallais de monseigneur le grant maistre et fort bel et honneste grand et magnificque.

Des noms des officiers estans en Rhodes vueil maintenant parler: monseigneur le grand maistre dudict Rhodes lequel s'appelle monseigneur maistre George de Chatelagne , monseigneur le chancelier, monseigneur le gouverneur de Lango, monseigneur le prieur de Lrgle [?] , monseigneur le baillif d'Allemaigne, monseigneur le marrissal, monseigneur l'hospitalier, monseigneur le thésaurier des guerres, [fol.127 v.] monseigneur l'admiral, monseigneur le thésaurier de l'église, monseigneur le commandeur de la marée, monseigneur le commandeur du chastel sainct Pierre, monseigneur le bailly de Négrepont.

S'enssuit les auberges de Rhodes:

Premiers, l'auberge de Provence, l'auberge d'Auvergne, l'auberge de France, l'auberge d'Ytalie, l'auberge d'Espaigne, l'auberge d'Allemaigne, l'auberge de Engleterre. Et pour scavoir que c'est desdictes auberges c'est le lieu où chacune nation se retire quand il est heure en ladicte place et est la coustume que le premier quy y vient s'assiet et le secont enssuivant, le tiers et le quart aussy car la coustume est de s'asseoir tout ainssy comme ilz viennent et ne se liève personne nul l'ung pour l'aultre, et mesmes quand monseigneur le grand maistre viendroit se ne lèveroit on point pour luy non plus que pour les aultres.

S'enssuivent les isles dépendantes de l'isle dudict Rhodes:

Et premiers l'ysle dudict Rhodes, l'isle de Lango, Leroe, le Calavio, Lizer, Trible, le Carhy, le Piscapio, le Lymonies, les Spius.

S'enssuivent les chasteaux quy sont en l'isle dudict Rhodes imprenables:

Le chasteau de Lindo, le chasteau Feracle, le chasteau de Manolete.

S'enssuivent aultres fors chasteaux quy sont en ladicte isle de Rhodes:

Le [fol.128 r.] chasteau de Philerme, Villa Nova, Danatrie, Alta logo, Sorrigny, Faines, Sallaca, Polona, Chastelnovo, Cata via, Lardo, Scorpion, Archangle, Psito, Freudo, Archipolinet, Costime, Trianda, Carniasto, Orrye, et beaucop de villaiges et aussy de maisons fortes dont cy n'est pas faicte de mention.

Pareillement quand on chante es églises et que on dict es épistres ad collocenses c'est à dire quelles ont esté faictes en l'isle de Rhodes car quand on dict en Rhodes c'est ad coloscenses .

Par avant que le siège vint devant ladicte ville les frères mineurs estoient es faulbourgz hors d'icelle et quand on vidt que ledict siège venoit adonc ladicte église et toutte l'habitation et les maisons d'aulthour de la ville furent par ceulx d'icelle abatus et desmolies et pour la fin mises en feu. Et à présent on leur faisoit ung très beau couvent. Et alors que je y fus il y avoit ung fort beau commenchement et de présent ledict couvent est dedens ladicte ville.

Dedens Rhodes y a ung couvent des Augustins en laquelle église il y a sépulcre de la forme et facon de celluy quy est en Hiérusalem mais je ne l'ay point veu.

En ladicte ville il y a plusieurs églises des grecz et le langaige du commun ilz parlent tous grec.

Et aussy c'est la maitresse ville du pais de Grèce. En [fol.128 v.] ladicte ville il y eult ung de noz sauldars lequel estoit parmentier natif de Lille et s'appelloit Guilame. Il avoit plaine une casse de fort beaux voirres, lequel s'en vint à tout ladicte casse et se l'ouvrit pour mettre avant il ne scavoit pas la manière du pais et incontinent les grecz s'en vinrent tout près l'ung de l'aultre et prindrent une grand partie desdictz voirres et tout en parlant à luy il perdit bien la moictié de ses voirres et encoires à byen grand paine peult il renfermer ladicte casse, car quand on veult vendre quelque choze par tout ledict pais de Grèce il convient tousjours tenir sadicte marchandise en sa main tant que on ayt recupt l'argent car selon leur loy ce n'est pas mal faict de desrober, quand c'est qu'il vient des naves, des gallées ou aultres batteaux soit pour venir en roder ou pour passer oultre en ladicte mer. Et par espetial enthour ladicte ville de Rhodes il y a tousjours des larrons lesquelz sont waucquerans aval ladicte mer et quand ilz voient proie pour eulx ilz s'en viennent et se saillent sur les bons marchans et quy plus fort est plus fort boute. Est adonc ceulx dudict Rhodes quand ilz oent les engins l'ung contre l'aultre ilz s'enfuient monter sur leur muraille [fol.129 r.] pour veoir le dédint quy est de la guerre de la mer lequel est fort estrange. C'est le passe tampz à ceulx dudict Rhodes que de les veoir main à main, et celluy lequel peult estre maistre de son compaignon avis que l'aultre se puist sauluer dedens ledict port dudict Rhodes s'il est pris l'aultre quy a conquis ledict batteau, l'aultre peult amener ledict batteau et toutte la marchandise dedens ladicte ville et le vendre et mesvendre, mettre aussy à rancon le patron, les marchantz et tous ceulx quy sont audict bateau comme ilz feroient de leurs propres biens. Quand il parte des naves, gallées ou aultres batteaux dudict port et que audict port il y a des batteaux appartenant aux larrons, la coustume est telle que lesdictz larrons ne pevent partir hors dudict port jusques à l'espace de XXIIII heures après che que les aultres batteaux soient partis. Aussy pour vous dire pourquoy c'est que lesdictz chevaliers de Rhodes permettent de ainssy rober et vendre en leur ville les butins. C'est pource que lesdictz frères sont fondés par tout le monde crestien et que sy on euist deffendu à ainssy piller ou rober, les aulcuns des frères dient que euist à le fois plus favorisé l'une des nations que l'aultre, parquoy ce euist esté à mettre les frères en rancune l'ung encontre l'aultre. Parquoy c'est mieulx de faire à ung comme à l'aultre [fol.129 v.] et vela la raison pourquoy, laquelle est vaine.

Et quand ce vint que nous deusmes partir dudict Rhodes, monseigneur le grand maistre et aussy tous les chevaliers faisoient grand doubte que nous ne peussons passer pour aller en Hiérusalem adcause de l'armée du turc laquelle ilz avoient veu passer pour aller guerroier le Souldan. Et nous prièrent et deffendirent que se il nous advenoit que nous parvenissions jusques Hiérusalem que ilz nous défendoient que pour riens nous n'allions aux fleve de Jourdain.

Vendredy XIe dudict moys, environ II heures après disner, nous nous partismes dudict Rhodes et eusmes asses bonne eaue. Et passames parmy le goulfe de Sathalye, passames devant le chasteau rouge appartenant au roy de Naples lequel casteau est une larronnerie. Après nous passames par devant le chasteau de Basse appartenant aux vénitiens et première entrée du roiaulme de Cypre et dudict chasteau nous fut envoié comme une petite grippe pour nous laisser scavoir comment le capitaine de Famagosse audict roalme de Cypre avoit fait scavoir audict capitaine dudict chasteau de Basse que quand il voiroit passer la gallée de Venize auquel [fol.130 r.] les pèlerins de Hiérusalem seroient qu'il leur mandast qu'ilz passassent hardiement et qu'ilz allassent avant et que le turc avoit bien perdu de III à IIIIm turcz. Et depuis quand nous fumes en Hiérusalem nous sceumes à le vérité comment il avoit en IIII journées de batailles et comment le Souldan avoit gaigné les journées et s'en revenoit confus le lieutenant du turc et aussy fort dollant et sy eult d'une part et d'aultre bien de LXm hommes de mortz sur le camp par lesdictes IIII journées et ce là firent les mammelus quy widèrent du Cayre car le Souldan constraindit les nations crestiennes quy sont audict Caire à faire le prest et de habiller deux mil hommes d'armes dont il fut ainssy faict et furent aussy bien enpoint que on vidt oncques milles nations de par deçà. Et cesdictz IIm hommes rompirent totallement ladicte armée du turc. Et quand nous sceumes les nouvelles nous en fumes fort joieulx et loames Dieu de che que nous avions espoire de parfaire ce que nous avions entreprins.

Le capitaine dudict Venize quy estoit à Famagosse pour la garde dudict roialme dudict Cipre et de touttes les terres appartenant vénitiens, il estoit audict Famagosse à tout XXXIII bateaux et VI gallées. Mais on nous avoit bien dict audict Rhodes [fol.130 v.] que le turc estoit passé avec bien C et XXX bateaux et se povoit bien avoir Xlm turcz mais non force quand nous sceumes qu'il estoit hors de nostre chemin et aussy qu'il avoit perdu lesdictes IIII journées.

Lymechon

Nous arrivasmes le mardy au matin entre VI et VII heures quy estoit le XVe dudict mois au port de Lymechon audict roiaulme de Cypre . Et sy à de Rhodes audict Lymecon IIIc milles d'eaue. Ladicte ville et cité est totallement destruicte et la cause pourquoy c'est pource que en tampz passé, la seur d'ung roy d'Engleterre meue de dévotion pour aller en Hiérusalem le roy de Cypre la prit et le viola dont mal luy en print et à tout le pais, car le roy d'Engleterre vint audict lieu à tout grand armée et se destruit toutte ladicte cité de Lymechon et le mit en feu et à l'espée. Et fumes là une espace de tampz que nous ne scaviesmes avoir à boire ne à menger pour nostre argent car il n'i a à ladicte ville et cité que III ou IIII maisonnettes et sont fort povres mesnaiges. À ladicte ville il y a deux églises, l'une c'est l'église des grecz et l'aultre c'est l'église de l'évesquet et est le patron de l'église sainct Lazare.

Nous venus audict lieu avec ung grec tenoit une asselle en sa main [fol.131 r.] et à l'aultre ung marteau sur l'asselle et estoit droict devant l'huis de ladicte église. Je demanday quy c'estoit et on me dict qu'il sonnoit messe dont je fus esbahy.

Après ce, les prebstres de nostre gallée s'en allèrent à l'aultre église, laquelle est de sainct Lazare et est l'église de l'éveschiet et sy à deux chanoines et l'évesque ainssy que on m'a dict là demorant. Et là nous oismes messe et après la messe oye, nous vinsmes à la maison d'ung prebstre grec, et à l'entrée de ladicte maison il y a ung puis. Dedens ladicte maison en la court y a ung figuier là où sont tailliés les armes de monseigneur Henry de Bergues, évesque de Cambray. Et là endroit tout faict à faict que ledict prebstre cuisoit le pain, nous le prendions l'ung devant l'aultre et le mengions à demy tout chault et ainssy ledict prebstre pour cedict jour ne faisoit que cuire pain. Et quand ce vint à l'après disner et que les paysans sceurent que nous estions là arrivés tantost, nous eusmes tant de vins et tant d'aultres biens que c'estoit ung grand plaisir. Et sy nous apportoit on ledict vin dedens une peaue de chevre.

À l'après disner noz galliotz misrent avant leur drapz et aultres marchandises et les paysans venoient là pour achapter leur marchandises et sambloit à veoir que ce fuist une petitte feste.

Aussy on me dict que l'évesché vault bien à l'évesque chacun an IIIm ducas.

En toutte ladicte ville il n'y a que trois ou quattre tours et sy a ung [fol.131 v.] chasteau lequel est à secque terre. En cedict pais on y a bon marchiet de tous vivres et principallement de chairs car vous aves XII moutons pour ung ducat. Lesdictz moutons ont larges queuves et se ne sont point chastrés et sont puans. Et au regard pour moy depuis Venize jusques en Hiérusalem je en vouldrois point menger de la chair de nulz moutons sinon poulles ou chièvres. Audict pais il se convient fort garder des fruictz aussy des eaues et principallement de l'air et se convient fort fermer sa poitrine et aussy depuis que le soleil est levé on ne peult aller par les rues. Aussy il se convient de boire vyn sans eaue et aussy eaue sans vin.

Cedict jour, nous estans audict Lymechon, on nous apporta nouvelles que les chevaliers de Rhodes avoient prins ung batteau de coursaires de morres lesquelz ilz menoient audict Rhodes. On nous dict que quand ung chevalier de Rhodes est prins des mores ou des turcz c'est qu'il n'a aultre ranchon sinon de renier la loy ou d'estre escorchiet tout vif. Et aussy quand lesdictz chevaliers tiennent ung turc ou ung more il font les cas pareil mais quand ledict turc ou more veult croire en nostre loy pourtant que on ne le croid point au premier cop qu'il dict vray et ne font point a croire.

Audict pays le cucre y croist et se y faict on du sel.

Toutz [fol.132 r.] les prévilèges dudict roiaulme de Cypre sont escriptz en franchois car le dernier roy dudict Cypre estoit ung des enffans de Savoie. Et ne laissa ledict roy nulz enffans sinon ung filz bastard lequel eult espousé une fille d'ung seigneur de Venize . Et se fit ledict bastard roy du pais car la roine retourna par deçà et morut à Romme l'an IIIIXX et IIII. Ledict bastard demora roy dudict pais paisible avec sa femme fille du frère de Sirre Pierre Laude dont ledict bastard n'eut nulz enffantz et quand ledict bastard fut mort, ladicte vesve vendit tel droict et action comme elle avoit audict roiaulme aux seigneurs de Venize et vela la manière comment ilz sont roix dudict Cypre.

Pour ceste nuict nous fismes apporter de nostre compaignie noz lictz dedens l'église dudict évesché, et là nous couchasmes pour ladicte nuict. En ladicte église et par tout le chemin plusieurs nobles et non nobles y mettent leurs armes. Mais ceulx quy ne sont pas nobles les mettent du vespre ou au moins à recoy.

Nous partismes dudict Lymechon le merqredy XVIe dudict mois et là nous vinsmes environ III milles oultre Lymechon en l'encontre de une église de grec et là nous séjournasmes par toutte la journée et lendemain jusques à environ de III à IIII heures après disner. [fol.132 v.] Cedict jour et lendemain, nous estions emmy les campz au plus près des montaignes et aussy des bois. Auquel lieu nostre patron fit prendre du bois pour mettre en nostre gallée, aussy de l'eaue doulce par les galliotz de nostredicte gallée pour aller à telle fin d'estre pourvus jusques à son retour car à jocquier devant Japphe l'espace qu'il luy convient tarder le bois et l'eaue doulce luy seroient fort chiers et ceste là ne luy couste riens.

En cedict lieu à ung demy ject de pierre près de la mer les mattrelos y fouioient et faisoient de ung louchet ou de ung hoiault des fosses de environ de deux piedz de profond et tout incontinent y sourdoit de l'eaue doulce de laquelle comme dict est on en fit nostre provision et là endroit on bua et lava tout ce quy estoit à nettoier.

Le XVIIe dudict moys entre les aultres avecques lesdictz gallios, monseigneur de Reubempret et moy demorasmes sy très longuement en terre et pour cedict jour le vent cent sy fort que quand ce vint pour rentrée en nostre gallée nous n'y scavions comment approcher car le scyffe euist hurté contre nostredicte gallée, ledict scyffe se fuist effondré dont nous eussions esté perdu et noiés, adonc monseigneur de Reubempret prommit à Dieu et à sainct Nicolas que s'il revenoit jamais par dechà il envoieroit ung pèlerin à sainct Nicolas de Narengenillo. [fol.133 r.] Et tantost après, deux hommes montèrent sur deux rimes et nous leviesmes la main en hault et en ce que la wague de la mer sailloit l'ung desdictz hommes nous prendoit par la main et nous tiroit dedens ladicte gallée. Et par ainssy, à l'aide de Dieu et de sainct Nicolas nous fumez saulvés, et aussy pour dire vray la mer est en cedict lieu fort felle. Car nous estans sur ladicte gallée et que nous regardions le dernier batteau revenir lequel partit de terre incontinent que nous fumes partis pour aussy rentrer en nostredicte gallée souventfois nous ne voiesmes ne batteau ne mattreloz adcause des wagues et s'estoient aussy près de nous que à ung ject de pierre.

Nous partismes dudict lieu le vendredy XVIIIe dudict moys environ IIII heures après disner et en passant nous vinsmes au costé dudict Lymecon audict roialme de Cypre lequel est allant au Sainct Voiaige sur la main gaulce et est le chemin pour aller à Salline là où on nous monstra une fort haulte montaigne et dessus ladicte montaigne il y a une petitte cappellette en laquelle on dict que la croix de Dismas le bon larron est.

Le sabmedy, dimence et lundy noz devises estoient tousjours de demander aux galliotz quand nous veuriesmes à Terre Saincte et que celluy quy le voiroit plus tost et le nous diroit qu'il auroit ung marcheaulx.

Le lundy environ minuict dont le mardy adjourna, le filz de l'ung de noz [fol.133 v.] galliotz le percupt premiers et adonc il commenca à crier et dire terra sancta par trois fois. Et Dieu quelle joie nous tous à saulter de nostre lict et chacun à le saluer à sa discrétion. Et alors je m'en vins à nostre patron et luy demanday que c'estoit car je ne scarois riens appercevoir sinon une lumière ou du feu. Et lors, il me dict que c'estoit le mont de Nostre Dame des Carmes . Et quand je le sceus derechief le salluay. Après nous en rallasmes tous coucher car il faisoit fort obscur. Car quand ce vint le jour, nostre joie fut toutte tournée en grand doleur car nous ne percepviesmes sinon ciel et eauve. Et fusmes ainssy par toutte la journée jusques environ une heure après disner. Et adonc nostre patron et les aultres du conseil percepvoient la mer fort orguilleuse et leur sambloit que nous allions par trop hault et adont on fit monter le plus espétial des galliotz au bout du mast pour regarder aval la mer pour voir s'il ne percepvroit riens de terre et y fut par une longue espace. Ung petit de temps après ledict mattelos dict que nous estions beaucop trop hault et que nous en allions devers Alixandrie et qu'il nous failloit retourner car il luy sambloit qu'il percepvoit beaucop derière nous les deux tours de Jaffe et dict que il luy sambloit que [fol.134 r.] nous estions bien XXV milles deseure Jaffe . Et incontinent nous retournasmes tout court. Mais certes la mer estoit en ceste endroit fort périlleuse et tantost après nous percupsmes la Terre Saincte dont très grandement nous loasmes Jhésus nostre père créateur et aussy nostre advocate la vierge Marie, la glorieuse Magdaline à laquelle je m'estoie de long tampz rendu luy priant et requérant qu'elle voulsist estre mon advocate par devant nostre Seigneur Jhésucrist, à sainct Jacques, à sainct Nicolas, à sainct Géry mon patron, à la glorieuse vierge et martire saincte Catherine et à tous les benoistz sainctz et sainctes de paradis, les louant et regratiant de ce que je percepvoie que brief j'auroie la plus part de mes désirs acomplis. Car dès ma josnesse de l'eaige de 16 ans, j'avois proposé, non point voué, que sy jamais je povois parvenir à aulcunes richesses, c'estoit que je ferois ledict Sainct Voiaige de Hiérusalem. Et par ainssy considérez sy j'estois joieulx ou non.

Nous approchantz ledict port de Jaffe lequel est le plus prochain port de Hiérusalem, premiers nous fut monstrée une pierre laquelle est ung bien petit dedens la mer et nous dict on que où la pierre est, c'est le lieu où nostre Seigneur Jhésus estoit après sa saincte résurection appellant sainct Pierre et les aultres apostles lesquelz estoient allés pescher auquel lieu, [dans la marge] ce fut à la mer de Galilée selon l'évangile, [fol.134 v.] il y a VIIc ans de pardons et saluasmes en passant ledict lieu lequel est à une petite mille dudict Jaffe. Et nous arrivasmes audict port le jour de la glorieuse Magdelaine environ VI heures au soir, quy estoit le XXIIe dudict moys de jullet et adonc on gecta l'ancre et quand on vid que nous estions fermés le patron de ladicte gallée fit venir tous les pèlerins emprès le mast et là endroit à très grand joie tous enssamble chantasmes Te deum laudamus [...]

Dudict Lymecon jusques audict Jaffe on y compte IIc LX milles.

La descente des pèlerins en Terre Saincte à Japphe et les pèlerinages de Hiérusalem, Bethléem, fleuve de Jourdain et aultres Sainctz Voiaiges à l'environ dudict Hiérusalem.

Jaffe a esté anchiennement très belle cité en beau port, séant sur une haulte roche d'ung des lez environnée de la mer et de l'aultre lez de terre ferme. Très bon pais et plaisante marce. Et fut aédiffiée par Jaffet filz de Noé, mais par plusieurs fois a esté totalement destruicte, que de présent on y percoipt fors seullement deux tours de pierre quy sont audessus de ladicte montaigne [fol.135 r.] au plus hault. Et au pied du rivaige sont encoires trois cavernes anchiennes esquelles on met la marchandise que on descarge, et bien souvent, on y boute les bestes et est le lieu où on nous boute pour nous loger quand nous descendons des bateaux.

Incontinent que le Te deum fut par nous chanté, nostre patron fit jecter le scyffre en la mer et y envoia le clerc de ladicte gallée accompaigné de ung crestien de la chainture nommé Hélyas demorant en Venize, aussy de ung chevalier de Bretaigne nommé monseigneur de Beaurobin pour prendre asseurance au capitaine de la tour, dont ledict capitaine est ung mammelut lequel nous donna asseurance incontinent et pour nous mieulx festoier il fit jecter deux cop d'engins et cela est la parfaicte asseurance. Après quand ledict clerc fut revenu de parler audicte capitaine desdictes tours il luy dict que quand il luy plairoit il pooit bien aller en Hiérusalem noncher à la seigneurie dudict Hiérusalem nostre venue et aussy au gardien du mont de Syon qu'il nous vint quérir. Et alors ledict clerc s'en vint recommander à messeigneurs les pèlerins et que on luy donnast quelque choze pour sondict voiaige, dont je luy donnay pour ma part comme il est de coustume ung marcel.

Le merqredy XXIIIe dudict moys, nostre clerc accompaigné de deux cordeliers, du matin se partit pour aller [fol.135 v.] audict Hiérusalem quérir l'admiral dudict lieu, aussy le gardien dudict Hiérusalem pour avoir nostre saulfconduit et tout ce qu'il nous appartenoit d'avoir.

Cedict jour, joeudy XXIIIIe et XXVe dudict mois, ces mores dudict pais aussy les crestiens de la chainture nous apportèrent des roisins, pain, eau fresche, des fighes, de le mercherie sicomme chaintures, paternostres, cornalines et plusieurs aultres meimes bagues. Le tampz pendant il y vint ung desdictz crestiens de la chainture lequel jouoit de une cymballe et de ung flagol quy estoit faict d'osseaux pour nous resjouir et principallement à telle fin que on luy donnast quelque choze. Cesdictz crestiens s'en viennent à nous et viennent baiser la croix que nous portons et ont sur leurs testes les cheveulx razés en croix. Cela est sicomme pour monstrer qu'ilz sont crestiens. Et nous dirent et principallement quand nous mangions:

« Moy crestien et toy crestien n'estre pas tout ung. Pourquoy ne me donne tu à boire et à menger, aussy de l'argent car je suis povre. ».

Et certes ilz dient vray car ce sont vrais povres gens.

Et pour cognoistre les III loix quy sont en Hiérusalem , vous les cognoitrez par la teste car les mores quy sont seigneurs dudict Hiérusalem sont blancz vestus et ont sur leurs testes tant de bien fine [fol.136 r.] toilette de Hollande ou de bien fin cotton comme vous diriez une bien grosse torcque couverte dudict linge entortinet et d'aultant qu'ilz se dient nobles d'autant ilz ont plus grosse torcque sur leur teste .

Les crestiens de la chainture sont vestus comme vous diriez de linge bleu et blanc tissu par petis carles comme vous dires ung tamys, et la teste grosse du linge comme l'aultre voire bleu et blanc. Le juid est vestu de jaulne et ladicte teste grosse et jaulne. Le mammelut est tout rouge vestu, le cappiel rouge, long poil et s'est ledict cappel liet d'une toille blance laquelle a au bout comme ont celles de par deçà deux parses roiés et est pareillement chaint d'une telle toille et sy ont tous robes longues jusques emmy jambes ou plus. Les arabes ont une petite barbette et ont leur teste logée derière de ung petit neud une large corroie et une bien courte daguette de trois doigtz de large laquelle est à manière de ung faulchion.

Cedict vendredy XXVe dudict moys de jullet, en attendant le gardien et la seigneurie dudict Hiérusalem, noz frères crestiens arrivèrent audict Jaffe lesquelz estoient en la gallée de sire Bernard Bourdon et mirent leur gallée à ung bon ject d'arc de nous et quant nous les vidmes nous en fumes très fort rescois et prenions consolation l'ung à l'aultre. Et allions par petis batteaux de l'une des gallée à l'aultre et ainssy [fol.136 v.] nous passions le tampz. Tout le tampz pendant que les batteaux ou gallées sont devant Jaffe il convient que les galliotz facent en petites barques le guet toutes les nuitz sur l'ancre pour cause que les mores venoient et ilz coppoient la corde, la gallée ou le bateau quy seroit trouvé waucquerant seroit confisqué et tout ce quy seroit dedens.

Le sabmedy XXVIe dudict mois, nostre clerc, les religieux et aussy le lieutenant du gardien de Hiérusalem revindrent audict Hiérusalem, ledict sabmedy au matin et incontinent qu'ilz furent revenus nostredict patron nous fit tous les pèlerins venir en proube pour nous faire instruire, par l'ung desdictz frère du mont de Syon de Hiérusalem, la conduite et la manière que nous avions à faire, aussy le saulfconduit comme il estoit et dudict saulfconduit deux pointz. Le premier est que sy ung more c'est à dire ung sarrazin vous faisoit quelque moleste de dire ou de vous frapper soit de vous jecter une piere aussy de vous frapper de baston ou de coulteaux il est forcé que vous aies patience et tout pour l'amour de Dieu. Car sy vous vous revengiez vous ne vous mettries pas tant seullement en danger, mais aussy toutte la compaignie. Mais celluy quy frappe, s'il est recognut il est cent mil fois en plus grand danger que nul aultre. Néantmoins en est toutte la compaignie [fol.137 r.] empescié et pourtant aies advis sur ce point.

Pour le IIe point dudict saulfconduit, c'est pour ce que nous avons souvent plusieurs choses, gardé vous de prendre compaignie à eulx, monstres vous tousjours joyeulx aussy muches tousjours vostre bouteille au vyn, vostre coulteau, vostre escriptoire, esguillettes et aussy esplungles et toutte ce à quoy ilz polroient prendre occasion de noise. Il est de nécessité de tout mucher et par espétial vostre argent car lesdictz mores ne quièrent fors que noise.

Ledict frère nous admonesta de VI aultres points:

Le premier est se nous estions en rancune l'ung contre l'aultre c'estoit pour acquérir les indulgences et pardons, il nous failloit tout pardonner l'ung à l'aultre.

Le IIe ce estoit qu'il nous failloit estre tous vrais confes et repentans.

Le IIIe c'estoit quand nous seriesmes en terre nous nous tenissiesmes enssamble sans courir dechà ne delà.

Le IIIIe que nul ne portast l'habit de sainct Franchois s'il n'estoit profes ou qu'il n'euist liscence du pape de la porter sur paine d'excommuniement.

Le Ve que nul ne descendit en terre s'il n'avoit de l'argent asses tant pour aller en Hiérusalem comme pour retourner.

Le VIe que chacun crut tousjours fermement en la foy de Jhésus et faire ce que les frères nous admonestent.

Aussy il nous fut dict que sy aulcuns estoient mallades ilz avoient grâce pour eulx recréer de descendre en terre.

Incontinent après ce que nous fumes admonestés, nostre patron descendit en terre pour bienvigner les frères, le lieutenant de [fol.137 v.] l'admiral de Hiérusalem et aussy toutte la seigneurie dudict lieu. Et incontinent que nostredict patron les eult bienveugné, ledict lieutenant de l'admiral et ladicte seigneurie, ilz entrèrent avec nostre patron au scyffe et s'en vindrent pour venir en nostre gallée et quand les gallios les vidrent partir dudict port, tant de nostre gallée comme de celle de sire Bernard Bourdon, on jecta VIII copz de canon et de l'une gallée et de l'aultre en huioit par III fois et se bondissoit on les clarons et puis ilz jouèrent tant et sy longuement qu'ilz furent en nostre gallée et y entrèrent en magnificence car ilz estoient eulx XII parmy ung mammelut lequel estoit lieutenant dudict admiral lequel alloit tout derrière et estoit rouge vestu. Et tous les aultres estoient blancz vestus dont ilz avoient tout devant deux portant chacun une mache en leur main et sy s'en vinrent en pouppe auquel lieu il y avoit des tapis de Turquie par terre et ilz s'assirent par dessus à gambes croisiées l'une des manches sur leur poitrine et l'aultre le point clos le poch en hault. Et là furent une espace fort mallades car là endroit adcause qu'il y convient fort tourpier pour les roches et des murailles quy sont ruées en la mer et quand on auroit esté tout ledict voiaige sain se dict on que on seroit là malade. Combien que je ne le fus point dont Dieu en soit loé.

Après on leur monstra les drapz [fol.138 r.] et me dict on que nulz marchans ne pevent riens vendre tant que ladicte seigneurie ait là esté et donné grâce de vendre. Incontinent après les marchans vindrent pour achapter. Là, le marchant à qui les drapz estoient, luy fit signe en monstrant les deux mains en hault, les doigtz ouvers et se leva encoires une fois sesdictes mains, c'estoit qu'il faisoit XV ducas d'or ladicte marchandise. Le more va en son sac et luy tire autant comme il en vouloit donner et l'aultre faict du dos de la main sans toucher à l'or et aussy le more compte ledict argent sur sa robe quy est longue sur son escourt et se ledict marchant void assez il prend argent et s'il n'en void asses il faict du dos de la main comme devant et conséquamment les aultres aussy.

Après ce faict, ladicte seigneurie s'en retourna en terre et nostre patron avecq et s'ammenèrent les clarons avec eulx et disnèrent ensamble et firent jouer lesdictz clarons la plus part du disner. Après ce faict nous en allasmes disner et comme il est de coustume, nostre maistre d'hostel se vint recommander à nous dont pour ma part je luy donnay ung marchel. Le bouteiller vint après quy en eult autant. Et cedict jour nous voiesmes les mores tendre leur pavillons. Aussy ce mesme jour nous fimes cuire pour nostre compaignie deux gambons en bon vyn pour chacun porter sa part quand nous partiriesmes de ladicte [fol.138 v.] gallée pour aller en Hiérusalem.

Cedict jour au vespre desdictes deux tours lesdictz mores jectèrent fort en hault à ung cop d'engien XXIIII fuzées de feu gregois et à ung aultre cop XVI. Et cela estoit signiffiance que pour ce jour ilz nous monstroient amour. L'entrée est fort belle mais il n'est sy maulvais à escorcher que le queuve.

Dimence XXVIIe dudict mois les clarons, les serviteurs quy nous servoient au disner et au souper le cuisinier pareillement, ceulx quy gardent ladicte gallée l'espace que nous sommes en terre eulrent chacun ung marcel. Cedict jour nous prinsmes chacun nostre part desdictz gambons, du sel, du frommaige, une bouteille de vin, une bouteille d'eaue doulce, mes estriés et tout cela fut mis dedens mes besaces. Aussy, dedens icelles touttes mes paternostres et chaintures que j'avoys achapté tant à Modon comme à Rhodes et sur tout le voiaige.

Lundy XXVIIIe dudict mois, au matin environ entre VI et VII heures que nous deviesmes sortir de la gallée, au perron je luy donnay ung marchel et au committre autant. Quand nous fumes dedens le scyffe aux gallios ung marchel et fumes de nostre compaignie la IIe partant hors de ladicte gallée. Avant ce vint que nous fumes partis arrière de nostre gallée les gallios nous dirent que c'estoit la manière de chanter [fol.139 r.] quelque oraison à Nostre Dame et alors le bon abbé monseigneur Anthoine de Rochefort, bachelier en saincte théologie, commencha à chanter Ave Maria stella et en chantasmes la pluspart quand nous vinsmes assez près du port et aussy à telle fin que les mores ne nous oissent point lesdictz mattrelos aussy bien que on nous avoit faict chanter quand ilz vidrent qu'il estoit heure ilz nous firent cesser.

Après quand ce vient au sortir hors dudict batteau ou scyffe lesdictz sarrazins sont au bort de la mer et deux cordeliers et plusieurs capitaines quy nous mettent par escript nostre propre nom et le propre nom de nostre père Et puis deux sarrazins nous prennent par les bras tous ung au cop et tout à traict et nous mainent dedens l'une des trois cavernes. L'ung des cordeliers va devant nous avec ung baston en sa main et quand nous sommes là dedens à tout (comme dict est) nostre bisacq ou bezache ainssy comme vous la vouldres nommer, ung aultre sarrazin vient quy apporte ung bien peu d'herbe quy est toutte bruslée du soleil comme foing. Jougz batenceaux environ plain une main et cela ilz mettent dessoubz vous et puis vous leur debves donner ung marquet mais il n'est point comptent et en veult avoir plus et ledict cordelier s'il ne s'en va arrière de vous luy donnerer ung cop de baston qu'il porte et se l'encacera [fol.139 v.] enssus de vous. Et se mettres emprès vous, aussy vostre bezace et se vous assires d'une compaignie sy vous voules luy emprès l'aultre et conséquamment tous les aultres. Ainssy Dieu scet quel arroy il y a. Et nous failloit menger tenant nostre pain et chair en nostre main. Et aussy coucher sur la terre et sy estions ens es deux gallées environ de IIc et X pèlerins.

S'enssuivent les sainctz Lieux, place quy sont oultre la mer en la Terre Saincte de Hiérusalem et là enthour, lesquelz les vrays catholiques crestiens doibvent visiter en grand dévotion ou au moins faire leur possible.

Car je crois que plusieurs lesquelz vont jusques là en visiteroient volontiers plus s'il leur estoit possible mais néantmoins puisqu'ilz ont dévotion d'y aller et qu'il n'est possible sicomme en Nazareth et souvent de fois au fleuve de Jourdain dont le plus du tampz les patrons en sont cause car cedict voiaige leur couste plus que tous les aultres et à tant paix. Mais à tourner le visaige par devers lesdictz lieux ou de y avoir mémoire en son coeur on y acquiert autant de pardons comme se on y alloit puisqu'il n'est possible d'y aller comme dict est. Aussy les oraisons servantes ausdictz lieux et à chacun lieu où vous voirez le signe de la croix          il [fol.140 r.] i a plaine rémission de paine et de coulpe. Et aux aultres lieux où il n'y a point de signe, on y acquiert VIIc ans et VII XLnes de indulgences et pardons lesquelz ont esté donnés par monseigneur sainct Silvestre pape à la prière et requeste de Constantyn, empereur de tout le monde et de saincte Héleine sa mère.

À descendre de ladicte gallée en terre, à tous confes et repentans il y a plainière rémission et s'y doibt on dire les psalmes quy s'enssuit. [latin] [fol.140 v.]

Ce mesme jour à l'après disner, ung jacopin du pais de Bretaigne m'appella pour venir veoir choze nouvelle. C'estoit de ces sarrazins comment ilz faisoient leurs cuisinaiges. Quand je fus emprès luy, plusieurs desdictz sarrazins estoient assis sur les pierres à l'entrée de ladicte caverne dont il me sambloit à voir que quand je voulois passer qu'il me deffendois d'ung baston qu'il tenoit. Et incontinent ledict frère jacopin me dit:

« Jehan, il vous appelle. ».

Et lors m'en allay près dudict more et montroit qu'il estoit homme de bien selon sa loy et estoient bien V ou VI dont ledict sarrazin print mon capeau lequel pendoit derrière mon dos à deux cordons de soie et au bout dudict cappeau il y avoit une croix de vermeil [fol.141 r.] velour et sur ladicte croix il y avoit cousut ung crucifix emmaillé lequel estoit de coquille de perle, dont ledict sarrazin le ravisa très fort et quand il eult par une bonne espace ravisé, me regarda car je ne scavois parler à luy ne luy à moi et après, dudict baston qu'il tenoit, il frappa au costé dudict crucifix comme fit longis à nostre Seigneur. Et adonc le sang m'enmua par telle fachon que à grand paine scavois je parler et m'en vins rasseoir en la place dont j'estois party quy estoit emprès monseigneur de Reubempret et luy racomptay le tout, mais il est forcé d'avoir patience et tout pour l'amour de Jhésus.

Il est nécéssité à toutz pèlerins de porter la croix rouge de drap à la poitrine et non point de velour car ilz vous diroient que vous seres chevalier, combien que celle de mon cappeau estoit de velour, aussy de porter longue barbe et tout pour ung mieulx.

Quand ce vint à l'après disner, il vint des merchiers tant dudict Hiérusalem, de Rames sicomme juidz, sarrazins, crestiens de la chainture apportans mercherie et se les estendoient emmy ladicte place. Aussy des aultres lesquelz apportoient des oeufz, raisins, figues, eaue doulce et aultres victuailles. L'ung crye: « Oa cotte », l'aultre crie: « Raisin de cucqua ». Et tout pour avoir argent.

Cedict jour au vespre, il demora IIII mammelus à lentrée de ladicte caverne lesquelz nous firent dire que s'il y avoyt [fol.141 v.] personne quy voulsist sortir pour faire sa nécéssité c'estoit que on les lairoit wider parmy tant qu'ilz paieroient deux marcquetz.

Les gallios quy nous vendoient du vin, quand ce vint sur le vespre, ilz apportèrent leur baril de vin dedens ladicte caverne. Et quand ce vint vers XI à XII heures il vint dedens ladicte caverne des glous, garchons sarrazins lesquelz demandèrent du vin à boire pour néant et en la fin pour leur argent. Et se mettoient emprès ledict baril à gambes croisiés et là on leur donna ung voire de vin lequel leur coustoit ung marquet car quand on est hors de ladicte gallée le vin est fort chier et encoires plus en Hiérusalem car nul sarrazin selon leur loy ne peult boire de vin car c'est contre leurdicte loy mais néantmoins ilz en boivent à l'ecelée, dont lesdictz galans en burent chacun tout de route et sans menger V à VI voires. Et trestant en buvant qu'ilz chéirent tout ivres et chéirent et tous à revers par derière. Et après nous les cachasmes au mieulx que nous peusmes dehors ladicte croutte. Les mammelus quy faisoient le guet pour ladicte nuict à l'entrée de la caverne s'en percuprent et adonc ilz les prindrent prisonniers et les livrèrent à la justice de Hiérusalem et furent condamnés à recepvoir LX copz de baston, la moitié parmy la plance des piedz et l'aultre moitié sur le [fol.142 r.] ventre.

Audict Jaffe il y a deux pèlerinages, là où nous n'allons point, dont l'ung nous le saluons comme dict on en venant nous estans dedens la gallée. Et l'aultre est assez près de là et est le lieu où sainct Pierre ressucita une femme nommée Tabita laquelle avoit esté en son tampz servitresse aux apostles et à chacun comme dict est il y a, à les saluer, VIIc ans et VII XLnes de pardons.

Nous nous partismes dudict Jaffe le mardy après disner, XXIIIe dudict mois et environ III heures après disner, entre ladicte mer et une roche, portant mes bezaces sur mes espaules. Là, lesdictz seigneurs et ceulx de Hiérusalem estoient au plus près dudict passaige, aussy les patrons et les cordeliers. Et là on nous appeloit par nostre propre nom et le nom de nostre père comme on me l'avoit demandé et aussy comme nous estions escriptz. Et là on nous donna à chacun ung asne ou mulles et s'est on tenu de bien retenir le nom de son asnier et se nous fut défendu que nous ne leur donnissiesmes riens, mais je fis tout le contraire car je luy donnois tousjours et au monter et au descendre IIII ou V marquetz. Et aussy je fus fort bien traictié, estoit ung crestien de la chainture et s'appelloit Allys Moncque et avoit ung josne enffant de environ de X à XII ans avec luy. Et quand nous passiesmes parmy aulcuns villaiges ou par les [fol.142 v.] campz et qu'il veoit qu'ilz venoit des maulvais garcons pour nous ruer des pierres ou frapper s'il leur estoit possible, ledict Allys mettoit son filz sur mon asne derière moy et pour l'amour dudict enffant, lesdictz mores ne me faisoient riens, et par ainssy je passois paisiblement.

Incontinent que mon asne me fut délivré, je montay dessus et s'en alla bouter au plus près des pavillons et ne le scavois ravoir arrière de là. Et quand je l'euz retiré arrière il ne alla ghaires long qu'il ne trésbucha parmy les cordes desdictes tentes de pavillons. Sy ches moy et mon asne par terre et en chéant mon pied entra dedens des trous quy estoient des drappoulles lesquelles estoient sur le bas dudict asne. Adonc ces garcons sarrazins s'en vindrent à tout leurs bastons à picotz et picquoient mondict asne lequel estoit couché sur moy et le tenoys par force sur moy l'espace que je reusse mon pied hors dudict trou. Et quand je le reus je layssay relever ledict asne mais je le tenois tousjours et avois cesdictz garchons authour de moy. Incontinent après je remis mesdictz estriés sur mondict asne et fit signe à l'ung de ces mores tout en riant qu'il tenist l'estrier. Dieu scet quelz estriers car c'est une cordelette avec deux plancquettes, dont l'ung desdictz mores s'advanca de le tenir et quand je eus le pied dedens l'estrier et que je cuiday sallir sur mon asne il laissa [fol.143 r.] aller les estriers et se recommencèrent à poindre ledict asne devant et derière comme devant, mon asnier n'estoit point près de moy car il avoit encoires à entendre aux sarrazins et à nostre patron pour avoir des aultres pèlerins car il y avoit plusieurs asniers aussy les mammelus et ceulx quy nous debvoient garder ilz entendoient à leur compte car ilz nous comptoient car nous sommes plusieurs fois comptés. Adonc au mieulx que je peulx j'emmenay mon asne emprès une petite montaigne et sy sallis dessus et tousjours ces gallans autour de moy et ce m'en vins emprès les aultres pèlerins et adonc ilz me laisseront en paix.

Quand nous fumes tous assamblés et que chacun fut monté sur son asne, adonc trois cordeliers, le clerc et le cappelain de ladicte gallée accompaignés de deux ou trois mammelus lesquelz estoient montés sur des chevaulx commencèrent à chevaulcer devant et après les trussemans nous dirent:

« Seigneurs pèlerins, quewalca! »

C'est à dire seigneurs pèlerins chevaulchies et adonc nous commenchasmes à chevaulcher et Dieu scet quel arroy. L'ung tomboit, luy et son asne et Cortes son compagnon ne l'attendoit mye. À grant paine scay je sy le père y attendroit son enffant ne aussy l'enffant le père. Aussy les aulcuns ne pooient [fol.143 v.] aller avant car plusieurs asnes ne veullent aller et quiconques eschet à en avoir ung tel il vaulroyt beaucop mieulx d'estre à pied quy polroit que d'estre mal monté. La cause pourquoy nous montons sur les asnes c'est pource que les sarrazins ont de nous tant plus d'argent et aussy ilz dient que nous ne sommes pas bons assez pour marcher sur leur terre. Aussy cest après disner lesdictz mammelus coroient par les campz et par espétial quand nous venons près des villaiges pour nous garder des sarrazins qu'ilz ne nous fissent injures. Dont en leur compaignie il y avoit environ de XLIIII jumentz et IIII chevaulx, dont lesdictes jumens estoient tant belles que c'estoit merveil, dont entre les aultres il y en avoit une de laquelle monseigneur de Ghomynes s'il euist peu avoir en son pays en heuist donné jusques à IIc ducas d'or. Lesdictes jumens estoient touttes sellées et aussy enharnaschiés comme sy euissent estés chevaulx et se teniesmes de long lieu environ l'espace de Vallentiennes jusques au villaige de Kiévraing , voire quand ce venoy que nous passiesmes les destroictz car nous estiesmes que de crestiens pèlerins que de marchantz de ladicte gallée, que de noz bombardiers, archiers aussy arbalestriers voire sans porter baston fors comme nous c'est la croix rouge comme dict est . Aussy que de [fol.144 r.] sarrazins, crestiens de la chainture, arabes et juidz et mammelus, nous estiesmes bien près de Vc personnes, dont les frères cordeliers et les patrons aussy, aulcuns des capitaines et aulcuns desdictz seigneurs de Hiérusalem chevaulcoient tout derière. En nostre compaignie, les mammelus firent tant à nostre patron que ung de noz clarons vint avec nous, lequel claron, lesdictz mammelus et sarrazins faisoient jouer par plusieurs foys. Il ne pooit jouer sans grâce mais ilz le ooyent fort volontiers.

En nostre compaignie il y avoit ung nommé Jop, natif du pays d'Escoche, lequel estoit lacquay à monseigneur d'Escoche et pourche qu'il estoit tant mignon et tant honneste, lesdictz sarrazins furent comptens qu'il allast à pied parmy tant qu'il paieroit autant comme les aultres. Lequel lacquayt, tout en allant, il jectoit la pierre et saultoit. Aussy il estoit vestu d'ung pourpoint d'ostarde, verdes cauches, bigarrées de blanc et de rouge. Lesdictz mores et mammelus le regardoient à grand merveilles en luy faisant fort grand feste.

Nous passasmes cedict après disner par devant ung villaige quy s'appelle Jaffet où il y a ung temple de mores à IX cimes par deseure à la fachon du pays et droict devant ledict temple, il y a ung moulyn d'eaue doulce, dont ledict moulin en tournant jette eaue à tout des potz de terre, lesquelz sont lyés authour de le roe dudict [fol.144 v.] mollyn et en passant, ceulx quy avoient soif, lesdictz sarrazins nous en portoient et se le nous vendoient ung marcquet. Et vinsmes pour cest après disner descendre à ung demy gect d'arc près de la ville de Rame et se compte on dudict Jaffe à Rame environ X milles lombardes. Et c'est ung fort beau pays et fort bon s'il estoit bien labouré.

Nous entrasmes dedens ladicte ville de Rame et environ le ject dune pierre, portant touttes noz bezaces sur noz espaulles et entrasmes en l'hospital, auquel il y a plusieurs chambres bas et hault dont chacune compaignie se loge là où il luy plaist. Et en entrant dedens ledict hospital nous sommes tous comptés par lesdictz sarrazins. Et en entrant dedens ce samble une tour ou une prison mais selon le lieu et le pais c'est ung très beau lieu car il y a ung très beau puich et fort bon. Une place comme une bien grande fontaine, voire sans eauve pour nettoier chemizes et prent on l'eaue audict puich quy est là emprès. Oultre une allée, là où on a grand paine on n'y void goutte encoires une grande court et s'y sont à la bonne main les retraictés.

Et fut ledict hospital acaptet par les frères du mont de Syon, des deniers du bon duc Philipe duc de Bourgoigne, comte de Flandres etc, pour y loger les pellerins allantz en Hiérusalem .

Cedict jour, moy venu [fol.145 r.] dedens ledict hospital, je m'en allay acapter pour moy IIe une natte pour moy coucher dessus. Et se le paiay contant dont je fis follie car il me le fallut paier encoire une fois au partir. Et pourtant je vous conseille de l'acapter et de le prendre et ne le paies point sinon quand vous debves partir. Et me cousta V marcquetz.

Quand nous fumes là dedens, les crestiens de la chainture et le mores nous apportèrent pains, rys, oeufz, poulles tous cuitz, roysins et tous les biens du monde et à fort bon marchiet mais lesdictz mores ne nous vouloient point prester la corde pour tirer de l'eaue car ilz le nous vouloient vendre. Et adonc nous trouvasmes la manière d'avoir une corde et quand ilz percuprent que nous en aviesmes une, ilz allèrent par despit faire leur nécessité dedens le puich et alors il nous failloit acapter de l'eaue car il le failloit aller quérir dehors et nous n'y povions aller.

Ladicte ville de Rames est asses belle ville et principallement, elle siet en fort bon pais. Le cucre y croist comme on diroit en grandz glagios, le rys y croist comme vous diries oignelette en long bourdon. Aussy le cotton croist comme une ancelye.

Cedict jour, nous fumes merveilleusement bien traictiés et byen gardés tant de gardes quy nous debvoient garder, comme des mammelus, ce n'est point grand choze de commencer mais à la queuve gist le venin. Nous couchasmes en la place au plus près du puich dont monseigneur de Rohen coucha en l'anghelet, monseigneur de Reubempret et moy après et pour autant comme nous fumes là nous [fol.145 v.] couchasmes sur nattes en prendant la patience.

Le merqredy XXXe dudict mois une heure devant le jour, le frère gardien voire nous le menions avec nous car l'année de devant ledict gardien et la pluspart des frères du mont de Syon estoient trespassés, parquoy on y avoit de ung aultre pourveu, lequel estoit de Plaisance et s'estoit sa soeur avec luy pour demorer en une église au plus près dudict mont de Syon et estoit fort grand clerc. Et avoit bien de LVI à LX ans, lequel père gardyen s'apointa pour chanter la messe et quand il fut tout prest il fit encoires ung cop par les frères aller de place en place hault et bas pour chacun frère abreger. Et lors qu'il fut appresté pour commencher la messe, la chasuble affublée, il se retourna par devers nous et dict:

« Pax vobis, Jésus de Nazareth voit soit en ayde et vous me soies les biens venus. La saincte Passion de Jhésuscrist vous soit en ayde. »

Et adonc il commenca la messe jusques à l'offrande et puis il nous fit ung sermon et prist son themne :

« Expedit quam vinis home moriatur pro populo ».

Cayphe prophétiza qu'il estoit nécessité que ung homme morut pour le peuple et adonc il nous remonstra comment nostre Seigneur Jhésus eult la plus grande patience que jamais eult homme vivant sur la terre. Et pourtant Jésucrist c'est nostre estandart il le nous convient ensuivir. Et aussy quelque choze que les mores nous [fol.146 r.] facent, tousjours nous fault avoir patience et tout pour l'amour de Jhésus. Après à tout ceulx quy estoient là venus sans avoir licence de nostre père sainct , c'estoit qu'ilz estoient en sentence d'excommuniement dont il leur donnoit absolution car il avoit et ont la puissance du pappe. Il nous admonestoit comme dict est qu'il nous failloit visiter les sainctz lieux simplement et dévotement. Et aussy croire parfaictement ce que on nous diroit. Aussy il nous failloit estre vrais confes et repentans de tous noz péchietz et de pardonner à aultruy ainssy comme vous vouldries que Dieu vous pardonnast. Qu'il donna à tous prebstres quy là estoient venus, sa puissance à telle condition qu'il vouloit confesser tous les prebstres, lesquelz avoient acaptés ou vendus bénéfices, aussy tous les prebstres tenans plus d'ung bénéfice sans licence de pape, aussy tous les hommicides. Et pour tous les aultres chescun prebstre avoit la puissance dudict gardien laquelle est puissance de pape. Et ainssy, chacun homme peult prendre tel confesseur que mieulx luy plaisoit. Aussy c'estoit que se aulcuns avoient riens de aultruy c'estoit que lesdictz prebstres ne donnassent point absolution synon à condition qu'il leur failloit restituer. Après il recommanda le frère lequel gardoit ledict hospital et dict que c'estoit son droict d'avoir à chacun pèlerin III marquetz [fol.146 v.] quy vouloit on luy en povoit bien donner plus mais nyent moins. Et de plus c'estoit aulmosne. Aussy que nous nous gardissions de marcher sur les sépultures des mores ne aussy de faire choze déshonneste. Et après il commenca le Veni creator spiritus et puis il parfit sadicte messe.

Entruez, que on chantoit ladicte messe, lesdictz mores quy nous gardoient et aussy quy faisoient le guet sur la terrasse dudict hospital, nous veans un chacun faisant sa prière, servant Dieu chacun sa dévotion, ilz ne faisoient que rire et se mocquer de nous et mesme à l'heure que on levoit Dieu et que nous estions en plus grande dévotion et d'aultant plus hault crioient et braioient.

Lesdictz mores et sarrazins font leurs prières 7 fois pour chacun jour et mesmes en allant par les campz car en venant dudict Jaffe audict Rame, pource qu'ilz estoient montés sur les chevaulx, ilz nous avoient tantost ratains, quand ilz voioient une petitte hurée ilz descendirent du cheval et se descaucoient leurs souliers et se tournoient leurs visaiges vers soleil de nonne, les mains joinctes faisans par plusieurs fois des inclinations et ont ung couvrechief sur leur col et cedict couvrechief ilz le mettent sur la terre devant eulx après se mettent à jambes croisiés regardant au ciel tant que leur veuve leur tourble. Et puis ilz se couchent par [fol.147 r.] terre, leur visaige dedens ledict couvrechief et font ainssy dès le point du jour et se crient aussy. Il y a ung homme quy est gaigiet et s'ilz sont en ung villaige il s'en va en une tour et là il crie et dict on que chacun ayt compaignie à sa femme à telle fin pour avoir génération. Et au vespre, à la première estoille, pareillement ilz recommencent à crier que chacun loue Dieu de ce qu'il les a préservet la journée. Et quand ilz jeusnent ilz ne boivent ne mengent, aussy en leurs jeusnes faisant, ilz mengent chare et se est leur sabbat le vendredy et ne dure l'office non plus hault de deux heures et en ceste espace, les crestiens ne pevent aller par les rues. Et après ledict office cescun s'en va faire sa labeur et sans marchandise. Aussy, selon la loy de Mahommet, ung prince peult avoir autant de femmes comme il veult, ung chevalier VI, ung gentilhomme IIII et ung villain deux.

Cedict jour nous demorasmes audict Rames en devisant l'ung avec l'aultre et aussy ravisant toutte la manière et fachon desdictz mores, laquelle est fort misérable et aussy détestable. Et quand ce vint au soir chacun s'en alla coucher comme la nuict précédente.

Le jeudy XXXIe dudict mois quy estoit la nuict sainct Pierre, du matin au point du jour, la messe fut chantée audict hospital et comme l'aultre jour précédent dudict gardien. Et quand ce vint à l'offertoire, comme l'aultre jour, il print son thèmne (comme dict est) que Cayphe avoit prophétisé qu'il [fol.147 v.] estoit expedient que ung homme morut pour le peuple et en nous remonstrant comment nostre Seigneur Jésucrist c'est nostre estandart car il a porté sur ses espaulles la croix. Et en mémoire de che, nous crestiens, le portons à nostre poitrine. Et aussy, il nous remonstra comment il avoit esté batu, flagellet aussy recupt mort pour nous en l'arbre de la         . Aussy comment à ceste heure il ne scavoit où reposer son chief. Aussy il nous remonstra comment il estoit mort quand à l'humanité mais quand à la divinité il labouroit tousjours pour nous. C'est à dire que nous quy sommes les membres de Dieu debvons enssievir nostre estandart quy est Jhésucrist mais nous avons nostre corpz et nostre âme. Le corpz demande de délices du monde et nostre sang demande vengeance, nostre âme demande que nous servons Dieu et aussy que nous faisons charité à nostre prochain et pourtant, se nous poons souffrir et endurer nous aurons paradis en la fin et aussy la coronne des cieulx. Et nous remonstra comment sainct Estienne quand il vid les cieulx ouvertz et que on le lapidoit il commenca à prier Dieu pour ses ennemis. Et aussy vous tous mes frères, je cognois que vous aves laissé voz femmes et voz enffans, voz terres, voz seigneuries, vos marchandizes [fol.148 r.] et mesme vous aves adventuré vostre propre corpz et vostre vie pour Dieu servir et pourtant, s'il advenoit (que ia Dieu ne plaise combien que che que n'est riens de nouveau) que à vous tous ou à aultruis on donnast des copz de bastons ou une pierre parmy la teste ou ailleurs, ou ung cop de daghe ou d'espée tant que la mort s'enssievit que ia Dieu ne plaise il est de nécessité de tout porter patiamment et tout pour l'amour de Dieu, car quy n'auroit patience on labouroit en vain et pourtant il vous souviegne tousjours de la doloreuse passion de Jhésus. Aussy il nous remonstra comment sy nous povions parvenir d'aller au fleuve de Jourdain, c'estoit qu'il nous deffendoit que nous ne nous boutissions point par trop profond car ladicte rivière est par trop périlleuse et profonde.

Cedict jour environ deux heures après disner, nous nous partismes dudict hospital, chacun portant ses bezaches sur ses espaulles allant à pied environ une mille et faisoit fort chault, emprès ung temple des mores et droict devant environ ung ject de pierre, la est la sépulture desdictz mores et emprès ledict temple là estoient les asnes. Et au sortir hors dudict hospital nous estions tous comptés ung au cop, nous estions bien bons à compter à l'issir hors dudict hospital car l'huys et sy très petit et l'apas sy hault que on ne peult hors fors que ung [fol.148 v.] au cop. Et aussy audict Rames, en passant, nous adviesmes achapté des palmes pour les touchés aux sainctz lieux. Et au passer parmy les rues et protes dudict Rames, les enffans et les garchons nous ruoient des rucques de terre et des pierres parmy noz testes, car en ladicte ville le peuple y est fort maulvais. Et nous venus audict lieu, nous montasmes incontinent mais ceulx à cuy les asnes estoient pourche que on ne leur donnoit point la courtoisie, ilz bouttoient jus desdictz asnes les pèlerins et les aulcuns quy estoient partis et estoient allés environ de demy mille de long arrière de ladicte compaignie, on les boutoit jus desdictz asnes et puis ilz tiroient contre les asniers, fussent crestiens de la chainture ou mores. Là y avoit d'une part et d'aultre grand plaincte et crierie. Apres ilz acouroient aux frères et aux patrons, les aulcuns desdictz pèlerins ne scavoient comment faire car comme dict est, on ne les oze frapper ne battre. Les mores disoient que celluy quy leur avoit délivré leurs asnes que ce n'estoit point à luy. Aussy le pèlerin maintenoit qu'il avoit donné la courtoisie et qu'il debvoit avoir l'asne. Le patron tenchoit ledict pèlerin pource qu'il avoit donné quelque choze. C'est ung desroy de veoir telles choses, car ilz crieront et brairont plus hault par III deniers que nous ne ferions pour ung ducat. Quand il nous ont vendu du pain [fol.149 r.] du roysin ou aultre choze et qu'ilz ont recupt l'argent, incontinent ilz le gectent dedens leur bourche ou dedens ung petit trou lequel est faict à la robe devant au plus près de le chevesche et vient tomber tout en bas car aultrement, s'ilz le gardoient fort bien il le desroboroient l'ung à l'aultre car en ce pais là, ce n'est pas mal fait de desrober. Et pourtant chacun doibt garder son argent et touttes ses bagues. Et pour conclusion, on trouva audictz pèlerins des nouveaux asnes et donnèrent de l'argent et puis nous marchasmes avant. Mais s'il euissent bien retenu le nom de leur asnier et qu'ilz euissent peu recognoistre leurs asniers ilz euissent eu leurs propres asnes mais ne seroit fort à faire que de les recognoistre.

Depuis ledict Rames environ deux lieues, c'est fort beau pais.

En chevaulchant il y eult ung chanoine de la saincte Cappelle de Bourges, de la calleur, laquelle estoit sy très fort véhémente fut pénétré du soleil et fondit de dessus sondict asne, tant qu'il chéit par terre. Les arabes le recueillèrent et le mirent sur le ventre sur sondict asne, dont l'ung tenoit la teste et l'aultre le tenoit par les piedz. Il n'alla ghaires loing qu'il ne trespassa, Dieu luy face merchy. Lesdictz arabes, ung bien peu de tampz, le despouillèrent et se trouvèrent de l'argent sur luy, lequel fut perdus et fut près cause de nostre destruction, comme vous orres oy après.

Ung petit après, nous trouvasmes deux chasteaux et nous entrasmes en désers en [fol.149 v.] roches et montaignes et ne povions chevaulcher sinon ung au cop, par ce qu'il y faict sy estroict. Nous ne fumes gaires loing quand ung zélandoit, lequel avoit fort but car il avoit la bouteille au vin à son col et je faisois le contraire car mes bouteilles estoient dedens mes bezaces laquelle estoit sur le bas de mon asne et estois assis dessus et quand j'avois soif, tout en chavaulchant, je levois ung peu la jambe et prenois mesdictes bezaces et puis je buvois secrètement, à grand paine s'en scavoit on percepvoir. Ledict zélandois, tout en chevaulchant, le soleil luy monta au chief, avec ce qu'il avoit but, il chéit pasmé, les chameaux quy portoient le vin de noz mattreloz sieuvoient ledict zélandois, l'ung des chameaulx passa sur la poitrine d'icelluy et le tua tout mort, Dieu luy face merchy. Dont lesdictz arabes quy avoient despouillé ledict chanoine et avoient trouvé sur luy de l'argent, ilz furent encoires plus engrand de despouiller ledict zélandois adcause de trouver encoires du nouvel argent et fut en peu d'espace despouillé. Et quand nous tous enssamble precupmes la manière il n'y avoit sy beau varlet quy n'euist voulu estre asseuré pour C ducas de sa vie.

Ce jour nous sambla fort estrange et chevaulchasmes bien jusques à X ou XI heures en la nuict et s'estoit le tampz assez obscur car il n'estoit point de lune.

Quand nous vinsmes assez prèz [fol.150 r.] du lieu où nous debvons descendre, nous ouymes jecter ung sy très grand cry, dont ung nommé Jacques natif de Tours en Touraine, serviteur à ung des escuiers d'escuirie du roy de France, dont ledict Jacques s'arresta tout court et jura ung grand cop et dit que on murdrissoit tout noz compaignons, lequel Jacques chavaulchoit droit devant moy. Et estoit bien près de X heures et demie nous ne voiesmes nulle goutte et adonc je luy dis:

« Jacques, chevaulchies, vostre maistre est devant.

-Par ma foy, respondit il, j'aime autant mamie que faict le roy de France la sienne.

Et alors je luy dis:

-Et comment Jacques, vostre maistre vous a cy admenet à des despens et comment le voules vous ainssy habandonner! Esse ainssy à faire? Nous sommes oultre la mer, nous ne scavons parler aux gens et se sommes en désert et avons une bonne ville au dos.

-Voez vous point comment on murdry nos gens? dict il, sainct Anthoine je m'en vas. »

Et adonc, une partie de noz gens se rassemblèrent mais il n'y eult personne quy voulsisse aller avant, nous oyesmes bien le cris mais nous ne les entendions pas. Et alors je me recommanday à la garde de Dieu et m'en allay tout seul plus de ung ject d'arc et tousjours acoustant et estions ainssy comme en haye et en bois, en pierres et cailloux et en allant je ne veoye qoute ne mon asne. Aussy mon asne monta sur une petitte montaigne et tomba et moy aussy [fol.150 v.] du hault en bas. Quand je fus à terre je oys ces mores et ces arabes acourans et huians, au mieulx que je peus je me relevay et mon asne aussy, et le plus hastement que oncques je peus. Et se fis remonter mondict asne et m'en revins en la place dont j'estois partis. La compaignie des allemans se rassambla et plusieurs de noz pèlerins et se me demandèrent quelles nouvelles et je leur comptay mon adventure. Mais je ne scavois quelle choze il y avoit, et leur dis que s'ilz vouloient marchier avant j'estois comptent d'aller devant. Et adonc chacun sy accorda. Je chevaulchay tout le premier et chacun me sievit et comme dict est plus alliesmes avant et d'autant plus oyesmes a plain le cry et cestoit pourche quil estoit fort tard car il estoit plus de XI heures en la nuict. Lesdictz asniers crioient chacun son nom ainssy comme ilz s'estoient dénommés à nous à telle fin que chacun pèlerin remenast son asne à sondict asnier. Et se le crit n'euist esté tel on n'euist sceu à cui rendre les asnes car on n'euist sceu percepvoir ne recognoistre car on ne voioit nesune goutte. Et quand nous eusmes rendus noz asnes chacun à son asnier, nous nous rassamblasmes chacun en sa compaignie et se estions en une très belle plaine. Et là endroit il y avoit une très belle fontaine et en ladicte place il sambloit qu'il y euist ung chasteau abbatu. Et prinsmes chacun une pierre et cela c'est nostre oreiller, et couchasmes par dessus [fol.151 r.] ung olivier emmy ladicte place. Et en chacune compaignie les deux faisoient le guet quand les aultres dormoient car nous crennions fort les mores et en espetial les arabes. Et en celle mesme nuict il y eult ung fort grand débat entre les patrons, les seigneurs de Hiérusalem et aussy aux compaignons pour les deux quy pour ce jour estoient trespassés, car les patrons vouloient avoir ce que lesdictz pèlerins avoient sur eulx, le seigneur de Rame et le lieutenant de l'admiral dudict Hiérusalem le vouloient avoir, les compaignons aux trespassés les vouloient ravoir pour rapporter par deçà aux plus prochains et droictz hoirs, ceulx dudict Rame et Jérusalem disoient que c'estoit leur droict, pourtant qu'ilz estoient mors oultre la mer et sur leurs terres. Ilz estoient fort esnuis, pour le dernier tout fut perdu. Les pèlerins prièrent que ce fuist leur plaisir que pour bien paier on alla quérir les deux pèlerins quy estoient mors ce jour pour les rapporter enterrer en Hiérusalem dont ilz respondirent qu'ilz n'en feroient riens et que on les laisseroit menger des chiens et des corbaux. Et quand nous oismes ceste responce nous en fumes fort dollans. Environ à une heure après minuict l'admiral de Hiérusalem, le seigneur de Rame, et toutte la seigneurie dudict Hiérusalem allèrent audict Jérusalem adcause de leur sabbat et aussy que la femme du trusseman dudict Hiérusalem estoit ajutte d'ung filz et estoit le VIIIe jour dont il le failloit circoncir et pourtant ilz s'en [fol.151 v.] allèrent et nous laissèrent ainssy comme povres brebis en la moienne de loupz ravissans car les principaulx quy nous debvoient garder s'en rallèrent. Dedens environ II heures après le cry se leva comme il avoit esté la vesprée devant c'estoit que on se levoit pour parvenir chacun à son intention car de là nous vinsmes en Hiérusalem. Nous nous levasmes environ une heure devant le jour, à grand paine scavions nous où nous allions. Je m'en allay vers mon asnier lequel je cognoissoie à bien grand paine mais pource que je luy donnois à chacune fois tant au monter comme au descendre V marcques il me cognoissoit très bien et me donna mon asne. Je m'en vins ung petit arrière et m'en allay pour saillir dessus mondict asne. Et en saultant il accourut deux arabes lesquelz estoient derière une haie, et me tirèrent par mon capeau lequel estoit sur ma teste fort liet dessoubz ma gorge et par force de tirer tout en ung cop, ilz tirèrent ledict cappeau et mon bonnet jus de ma teste et fut perdu. Je l'eusse bien réut mais je n'osay aller après de paour de perdre plus grand choze. Incontinent après je trouvay ung cordelier quy m'en presta ung. Puis peu de tampz après nous chevaulchasmes et en chevaulcant avis qu'il fuist deux heures après on perdit plus de XXX à XL que cappeaux que bonnetz que lesdictz arabes desrobèrent.

Nous chevaulchasmes une espace de tampz et vinsmes en la place où estoit en tampz [fol.152 r.] passé le chasteau de Emaus là où les pèlerins cognurent nostre Seigneur Jhésus le jour de Pasques en la fraction du pain et sy a audict lieu VIIc ans et VII XLnes de pardons.

L'oraison servante audict lieu

Incupiens autem Jhesus a Moyse [...]

[latin]

Après nous passasmes sur une montaigne et là nous fut dict que là emprès en tampz passé estoit la cité d'Arimathie et de ceste cité estoit né Joseph d'Arimathie à cui estoit le sépulcre où Jésus fut ensepvely. Après nous trouvasmes ung chasteau et une grande vallée auquel y a ung petit ruisseau et dict on que en ceste vallée est le lieu où David destruict Goliad. Et puis après nous montasmes la montaigne et là nous vismes premiers la montaigne Dolmet. Et incontinent après en bas nous [fol.152 v.] vidmes la saincte cité de Hiérusalem et là adonc c'estoit plaisir que de voir les coeurs dévotz. Quand nous fumes asses près de ladicte montaigne les capitaines se tirèrent ung ject d'arc sur la main gaulce et là tous les gens d'armes vindrent prendre congiet à leurs capitaines, et les capitaines levoient la main droicte vers le ciel et les aultres venoient ung au cop et se mettoient leur main droicte asses près de la main de leurdict capitaine, en tournant asses à demy tour de la mayn dudict capitaine, et sans toucher ne à le mains ny à riens dudict capitaine.

Nous vinsmes tout sur noz asnes jusques à la porte de Hiérusalem et là nous descendismes et estoit le jour sainct Pierre premier jour d'aoust vendredy environ VIII à IX heures du matyn et en entrant en ladicte cité vous dires ceste oraison.

HIÉRUSALEM

Lauda Hierusalem [...]

[latin]

[fol.153 r.]

En entrant dedens ladicte saincte cité comme dit est, vray confes et repentans on y acquiert pardons de paine et de coulpe. Ce mesme jour devant ce que nous entrissions audict Hiérusalem je vis battre ung more de morianne lequel estoit sarrazin, droict devant la porte dudict Hiérusalem et par justice et recupt parmy le ventre et parmy les piedz bien IIIIXX copz de baston.

Incontinent les frères du Mont de Syon nous amenèrent tous enssamble devant l'église du sainct Sépulcre pour le salluer chacun à sa dévotion. Et droict devant ladicte église à X pas près, là y a une pierre quarrée de environ ung pied en quarure sur laquelle y a plusieurs croisettes. Et dict on que nostre Seigneur Jhésus quand il vid et percupt le lieu où il debvoit morir quy est le mont de calvaire, de l'angoisse, sueur et paine il fondit en ladicte place. Et en la salluant on y acquiert VIIc ans et VII XLnes de indulgences et pardons. Incontinent on nous admena [fol.153 v.] dedens l'hospital quy est montant à mont de ladicte église allant à la main gaulce et c'est une estroicte ruelle ung peu en tournant et là vous trouveres ledict hospital et là on vous comptera l'ung au cop et là vous demeures sy vous voules car c'est la place commune à tous pèlerins. Et là on vous apportera pain, vin, char, nattes pour vous coucher dessus. Mais néantmoins je n'y demoray point et m'en allay loger avec monseigneur de Ghenimes et avec monseigneur de Reubempret et de toutte la chevalerie, rapassames par devant ladicte église et y a une prison et passasmes parmy une porte puis nous tournasmes à la première rue à la bonne main, et montasmes tout amont de ladicte rue à une petitte portelette et fumes logés à la maison d'ung crestien de la chainture nommé Abrahin. Et en nostre chambre où nous estions, il y avoit une très belle natte de blances ozieres. Les allemans furent logiés en la maison de ung mammelus plus hault en ladicte rue. Et là nous nous reposames pour ledict jour et se nous apporta on de touttes provisions à boire et à menger pour nostre argent. Et à l'après disner nous allasmes quérir des tapis de Turquie et ung coussyn de cuir rouge quy sont au mont de Syon lesquelz ont esté donnés par monseigneur le grand maistre de Rhodes pour servir aux pèlerins quy vont en Hiérusalem et à chacun pèlerin ung tant qu'ilz durent, et se les [fol.154 r.] retient on tant que on se parte dudict Hiérusalem et quand on se parte on est tenu de les raporter. À l'après disner ce meisme jour lesdictz frères nous firent dire que nous préparissions pour lendemain aller aux sainctz lieux bien matin autour de Hiérusalem pour au vespre entrer dedens l'église du sainct Sépulcre. Aussy cedict jour incontinent que nous fumes arrivés et comptés nous aviesmes tant du pays de Bretaigne, France, Hollande, Espaigne et d'Ytalye la somme de XVIII femmes fort femmes de bien lesquelles on mena loger en ung monastère de femmes au plus près du Mont de Syon.

Le sabmedy IIe d'aoust les frères dudict Mont de Syon nous vindrent appeller chacun en son logis pour nous mener oir la messe audict Mont de Syon et aussy pour nous mener aux pèlerinages authour de Hiérusalem mais quand nous vinsmes là, la messe estoit chantée et néantmoins on ne veoit encoires goutte et quand nous fumes tous assamblés nous nous partismes et vinsmes premiers parmy la ville dudict Hiérusalem et sortismes par la porte par où sainct Estienne wida quand il fut lapidé, auquel lieu il y a VIIc ans et VII quarantaines de pardons.

C'est le commencement du val de Josaphat et premiers au lieu où ledict sainct Estienne fut lapidé

Oraison

[latin]

[fol.154 v.]

Ung peu plus avant, là est le lieu où sainct Pol gardoit les vestemens de ceulx quy lapidèrent sainct Estienne auquel lieu y a VIIc ans et VII XLnes de pardons. De là ung peu plus avant on void la porte dorée mais nulz crestiens n'y pevent approcer et de quelque lieu que on soit et que on le peult percepvoir on y acquiert à la saluer pardon de paine et de coulpe.

Oraison audict lieu.

Hierusalem ecce rex tuus venit tibi [...]

[latin]

Ceste est la porte par où nostre Seigneur entra en Hiérusalem le jour de Pasques flores. Et de là on nous amena au Val de Josaphat. En descendant du lieu où sainct Estienne fut martirizet nous vinsmes au torrent de Cedron où à présent n'y a point d'eaue. Synon en yver [fol.155 r.] tampz et sy a ung pont de pierre en la place où au tampz passé fut mise le fust de la croix lequel fut cognut par la royne de Saba laquelle ne volut pas passer par dessus auquel lieu y a VIIc ans et VII quarantaines de pardons. Au plus près est l'église où la vierge Marie mère à Jhésus fut enterrée par les apostles de Dieu et descend on en ladicte église par XXLVIII degrés, et au plus près desdictz degrés les sépultures de Joachim et de saincte Anne y sont. Emmy ladicte place embas là y a ung fort beau puich. Et emmy ladicte place les crestiens de la chainture, juidz et sarrazins vous vendent de la mercherie et des chirons aussy des chandeilles. Ung petit oultre vous entres par une petitte porte et se sortes par l'aultre, là est le sainct sépulcre de la vierge Marie mère à Jhésus lequel est de marbre blanc ung peu plus hault que n'est le sainct sépulcre de Jhésus, et dit on messe dessus. À le salluer on y acquiert plain pardon de paine et de coulpe. Et dudict lieu elle fut ravié en corpz et en âme en paradis.

Oraison audict lieu

Quam glorifica [...]

[fol.155 v.]

Sortant hors de ladicte église à la main senestre y a une estroicte ruelle et au fons y descendres de X degrés et est asses ronde, en ce lyeu y a ung autel où nostre Seigneur pria à son père quand il sua sang et eaue dont l'angele le vint conforter et ledict lieu est desoubz terre et sy a pardons de paine et de coulpe.

Deus Jesus christus mundi redemptor facta cum [...]

[latin]

[fol.156 r.]

En retournant dudict lieu environ ung petit ject de pierre est le lieu où nostre Seigneur Jhésus avoit dict à sainct Pierre, sainct Jehan et sainct Jacques: « Séez vous droit cy ». Et quand il se retourna il les trouva dormans. Et audict lieu il y a VIIc et VII XLnes de pardons et est le lieu où il dict qu'ilz veillassent et priassent.

Oraison servante audict lieu  

[latin]

Sur l'aultre costé là est le lieu où sainct Thomas [fol.156 v.] recupt de l'angele la chainture de la vierge Marie mère de Dieu. Auquel lieu il y a VIIc ans et VII XLnes de pardons et dudict lieu il le vid monter au ciel. Après est le lieu où nostre Seigneur Jhésus fut prins des juidz et audict lieu il chéurent par derière quant il leur demanda:

« Que quéres vous?

Et ilz respondirent:

« Jésus de Nazareth

- Ce suis-je. »

Audict lieu est où Judas le baisa et à environ V ou VI pas c'est le lieu où sainct Pierre abbaty l'oreille à Malcus et audict lieu il y a VIIc ans et VII XLnes de pardons.

Oraison servante audict lieu

[latin]

Ung peu plus hault vous viendres en la place là où [fol.157 r.] nostre Seigneur plora sur la saincte cité de Hiérusalem le jour de Pasques flories devant ce qu'il entra audict Hiérusalem et à le salluer il y a VIIc ans et VII XLnes de pardons.

Oraison servante audict lieu

[latin]

Le lieu où l'angele apporta la saincte palme à la vierge Marie mère à Jhésus en luy annoncant le jour de son trespas auquel lieu ya VIIc et VII XLnes de pardons.

Oraison

[latin]

[fol.157 v.]

Ung peu plus hault en ladicte montaigne est le lieu qui s'appelle la petitte Galilée et estoit le lieu quand nostre Seigneur dict aux apostles après sa saincte résurection Precedam vos in Galileam. Auquel lieu y a VIIc ans et VII XLnes de pardons.

Au plus hault d'icelle montaigne y a une très belle église laquelle est toutte ronde. Et dedens icelle nostre Seigneur Jésuscrist estant sur une pierre quy est samblablement ronde en la présence de la glorieuse vierge Marie et de tous les apostles une nuée vint laquelle le print en la présence deux tous comme dict est, et monta au ciel et demora l'emprainte de son pied dextre en ladicte pierre. Auquel lieu on y acquiert plaine rémission de paine et de coulpe.

Hymne servant audict lieu

Jesu nostra redemptio amor et [...]

[latin]

[fol.158 r.]

Dudict lieu on void la Mer morte et comme dict est, de là endroit oultre ladicte Mer morte est le fleuve de Jourdain. Quan on y peult aller le salluer on y acquiert plaine rémission de paine et de coulpe.

De ladicte place les frères font tourner les pèlerins vers Nazareth adcause que on n'y peult aller et à le salluer on y acquiert plaine rémission de paine et de coulpe. Sur ladicte montaigne nous prinsmes ung petit nostre réfection.

Des aultres lieux sainctz retournant dudict mont.

Nous retournasmes par ung aultre chemin et descendismes dudict mont et vinsmes en une grande croutte profonde où sainct Pélage fit sa pénitence. Auquel lieu à le visiter on y acquiert VIIc et VII XLnes de pardons. Et là l'yssir hors dudict lieu il fault donner aux mores deux marques.

Asses près de là est le lieu où nostre Seigneur Jhésus révéla à ses apostles secres le jour du jugement final, auquel lieu il y a VIIc ans et VII XLnes de pardons.

Oraison servante audict lieu.

[latin]

[fol.158 v.]

Ung peu plus bas est l'église sainct Marc, auquel lieu les XII apostles composèrent le grand credo et le petit quy contient les XII articles de nostre foy, auquel lieu on y acquiert VIIc et VII XLnes de pardons.

Après nous vinsmes ainssy comme en une masure auquel lieu il y avoit en tampz passé une église, auquel lieu nostre saulveur apprint à prier ses apostles et y composa la paternostre.

Oraison pour ledict lieu.

Pater noster qui es in coeli [...]

[latin]

Et audict lieu il y a VIIc et VII XLnes de pardons comme dessus.

Après on nous amena à une pierre en mémoire que c'est le lieu où la vierge Marie reposat quand elle venoit de visiter les sainctz lieux de Hiérusalem et de là entour, auquel lieu il y a VIIc et VII XLnes de pardons. [fol.159 r.]

Oraison servante audict lieu.

Quae est ista que ascendit sicut aurora [...]  

[latin]

Au pied de ladicte montaigne est l'église sainct Jacques le mineur laquelle est totallement destruicte, auquel lieu il fu nés et après son trespas ensepvely. Et fut ledict sainct Jacques évesque de Hiérusalem, le premier après ce que nostre Seigneur fut ressuscité, auquel lieu ledict sainct, après que nostre Seigneur fut prins des juidz et fut crucifié et mis à mort, s'en vint mucher, et délibéra en son coraige de jamais ne boire ne menger tant que nostre Seigneur seroit résuscité. Auquel lieu Jésuscrist s'apparut audict sainct Jacques le jour de grant Pasques après sa benoiste résurrection. Audict lieu il y a VIIc et VII XLnes de pardons.

Au plus près de là est le lieu quy s'appelle Gethsémanie , et est la sépulture du sainct prophète Zacharie . Là tenant y a une sépulture taillié à pointe de diamant et dict on que Absalon filz de David est là enterré, mais pourche qu'il morut en menant guerre à son père, tous sarrazins où rapassantz [fol.159 v.] par là, gectent des pierres allencontre de ladicte sépulture, pour la malédiction de l'irévérence qu'il fit à son père.

De la ville de Syloé.

Assez près de ladicte montaigne, à la senestre main, on void le lieu où Judas se pendit et creva. Au dessus ung tret d'arc est le lieu où Salomon adora les ydolles. En descendant au long de ladicte vallée on treuve comme une caverne et fault decendre fort embas auquel lieu y a une fontaine de laquelle nous bumes tous par grand dévotion, en laquelle la vierge Marie lavoit les drapeaux de nostre Seigneur Jhésus quand il estoit enffant. Auquel lieu il y a VIIc ans et VII XLnes de pardons.

Après on nous mena au lieu quy s'appelle Natatoria Syloe , c'est le lieu où nostre Seigneur Jhésus illumina l'aveugle, lequel jamais n'avoit veut car il avoit esté néz aveugle. Auquel lieu il y a trois fontaines et dict on que de celle du fond c'est celle dequoy ledict aveugle fut illuminé.

À l'heure que nous y fumes il y avoit ung sarrazin lequel estoit dedens celle de la moienne avec des gros houseaux et lavoit des peaux de moutons à tout la laine. Et quand il nous vid venir à ladicte fontaine il commenca à tellement fouller de ses piedz et aussy tellement eswacquer sesdictes peaux qu'il fit ladicte eaue toutte trouble. Ladicte fontaine est toutte pavée. Cescung moulloit de ladicte eaue ses yeulx. Je m'en allay à la fontaine de deseure et m'en lavay très bien et adonc les damoiselles me prièrent que je prenisse mes mains plaines de ladicte eaue et que je leur en jectasse parmy leurs visaiges, ce je fis et adont ledict sarrazin quand il vid ce il me commenca à mouiller [fol.160 r.] et les aultres aussy. Et adonc je boutay mes deux mains enssamble dedens ladicte fontaine et luy ruay tout parmy les yeulx et le visaige. Et puis je saultay oultre. Il tira après mes piedz pour me tirer dedens et il faillit dont je fus heureux. Auquel lieu il y a VIIc et VII quarantaines de pardons.

Oraison

[latin]

Après on passe sur ung pont et puis on vient à ung fort bel arbre et en ladicte place quy scet entre deux montaignes, là fut le prophète Yzaye foyes en deux parmy le corpz et sy fut aussy pendu. Auquel lieu il y a VIIc ans et VII XLnes de pardons.

Oraison audict lieu.

[latin]

[fol.160 v.]

Après nous montasmes la montaigne pour aller au sainct Camp quy fut à ung pottier lequel fut acapté des XXX deniers dequoy nostre Seigneur Jhésus fut vendu par Judas, lequel camp s'appelle Acheldemach et au dessoubz dudict sainct Camp, là y a plusieurs cavernes obscures, où se retirèrent les apostles dura la passion de Jhésus. Auquel lieu il y a VIIc ans et VII XLnes de pardons.

Oraison audict lieu.

[latin]

[fol.161 r.]

Tout à mont ladicte montaigne est Acheldemach lequel fut acapté pour faire la sépulture des povres pèlerins et y a VII grandz trous et y a grand profondeur et y vidz deux personnes mores, lesquelz estoient estampes tout ainssy comme ilz estoient ensepvely et estoient armeniens.

Oraison servante audict lieu.

[latin]

Après ces sainctz lieus visités lesdictz frères nous ramenèrent au mont de Syon fort travaillés et lassés car il faisoit [fol.161 v.] fort chault. Et nous dirent que nous nous préparissions pour cedict jour au vespre entrer en l'église du Sainct Sépulcre. Les aulcuns demorèrent là, les aultres se retirèrent à l'hospital et les aultres à leur logis. Et au regard des aultres pèlerinages ilz vous seront dictz au jour que on les fera.

Ce mesme jour quy estoit sabmedy IIe jour d'aoust environ IIII à V heures du soir tout les pèlerins se assamblèrent au mont de Syon et vinsmes tous enssamble devant l'église du Sainct Sépulcre et là endroit nous fumes comptés par les sarrazins ou par les mores, ainssy comme vous les voules appeller. Et là endroit ilz sont assis d'une part et d'aultre et et là nous passons à la moienne d'eux. Et quand nous sommes tous dedens, plusieurs desdictz sarrazins, crestiens de la chainture, juidz et ceulx quy nous vendent à boire et à menger, qui veult avoir chandeilles, chirons, chaintures, palmes et là endroit on nous enferme dedens ladicte église. Et a entrer dedens par dévotion, on y acquiert plaine rémission de tous péchés et de paine de coulpe.

Oraison audict lieu.

[latin]

[fol.162 r.]

Puis quand l'huis de ladicte église fut fermé chacun print des chandeilles ou chirons ardans en ses mains à sa dévotion. Les frères se revestirent et nous fit on tous venir en la cappelle de Nostre Dame pour la cause que nostre Seigneur Jésuscrist s'apparut le jour de grand Pasques après sa saincte résurrection devant ce qu'il s'apparut ne à la glorieuse Magdelaine ne à sainct Pierre ne à nulz de ses apostles et disciples, à la glorieuse vierge Marie mère à Jésus et aussy c'estoit bien raison. Et pour ceste cause se commence la procession en celle cappelle en laquelle y a plaine rémission de paine et de coulpe.

En ladicte capelle, à l'autel à la senestre main, s'apelle l'autel de la vraie croix pource que en tampz passé il y eult une grand partie de la vraie croix. En l'honnorant on y acquiert VIIc ans et VII XLnes de pardons. Emmy ladicte cappelle y a une pierre ronde sur laquelle pour cognoistre laquelle estoit la vraye croix on mit une femme quy estoit trespassée. Et à celle quy estoit la vraye croix la femme résusita de mort à vie. À saluer cedict lieu on y acquiert VIIc ans et VII XLnes de pardons.

S'enssuit l'office de la procession de l'église du Sainct Sépulcre en Hiérusalem commencant en ladicte capelle de nostre Dame.

Et premiers [latin]

[fol.162 v.]

À la bonne main dedens ladicte cappelle y a aussy come une petitte aulmaire de machonnerie dedens laquelle il y a une partie de la saincte Colonne, là où nostre Seigneur Jésuscrist fut batu à la maison de Pylate et sy à une treille de fer au devant et ung baston lequel est envelopé de soye lequel on touche à ses yeulx où à son visaige et à le salluer on acquiert VIIc ans et VII XLnes de pardons.

Oraison servante.

[latin]

[fol.163 r.]

De là, on s'en vient chantant la létanie jusques à pro [...]

Sancta Maria ora pro nobis [...]

[fol.163 v.]

Et puis on s'en vient jusques au lieu où nostre Seigneur s'apparut en forme de jardynier à la glorieuse vierge Magdelaine auquel lieu il y a deux rondes pierres de blanc marbre dont nostre Seigneur Jhésus estoit sur l'une des pierres et la glorieuse Magdelaine sur l'aultre. Auquel lieu il y a VIIc ans et VII XLnes de pardons.

Oraison.

[latin]

[fol.164 r.]

Tout en allant à ladicte procession on reprent ladicte létanie et s'en vient on à ung autel et dessoubz icelluy fut nostre Seigneur Jésuscrist mis en prison l'espace de tampz que on préparoit la croix, lequel lieu s'appelle la prison de Christi et plus hault sur la bonne main y a une pierre platte où il y a II trous où furent boutés les piedz de nostre Seigneur Jhésus comme vous diries en ung cop. Auquel lieu il y a VIIc ans et VII XLnes de pardons.

[latin]

[fol.164 v.]

Après on se parte de ladicte cappelle et reprent on la reste de ladicte létanie et s'en vient on à ung aultre autel où on monte à IIII ou V degrés et est le lieu où les vestemens de nostre Seigneur Jésuscrist furent départis et jouèrent aux déz par dessus lesdictz vestemens quy s'appelloit la robe incousetible. Auquel lieu y a VIIc ans et VII XLnes de pardons.

[latin]

[fol.165 r.]

[latin]

[fol.165 v.]

Après nous descendismes XXIX degrés de pierre et à la senestre main, là est la cappelle de saincte Hélaine et y faict fort brun. Auquel lieu y a VIIc ans et VII XLnes de pardons.

Oraison pour ledict lieu.

[latin]

[fol.166 r.]

Après on descend encoires XII degrés à la bonne main et là on entre en la cappelle de l'invention saincte croix pource que c'est le lieu là où la vraye croix fut trouvée, où il y a plaine rémission de tous péchetz donné par le pape Sixt car auparavant n'y avoit que VIIc ans et VII XLnes de pardons.

Ung petit plus bas droict dessoubz ung autel, là fut trouvé en ladicte roce, la lance et les cloux et la coronne auquel lieu y a plaine rémission de tous péchetz et furent trouvés après la passion nostre Seigneur lespace de IIIc et VII ans.

Oraison audict lieu.

[latin]

On remonte tous lesdictz degrés à mont et vient on à ung autel à la main gaulce et dessoubz ledict autel, il y a une colonne fort grosse mais elle est de la couleur de celle quy est emmurée en la cappelle de Nostre Dame sur laquelle colonne nostre Seigneur Jésus estoit assis en la maison de Pilate en tampz que les faulx juidz luy coronnoient son précieulx et digne chief de la coronne d'espines. [fol.166 v.] Laquelle colonne on touche bien aise. Auquel lieu y a VIIc ans et VII XLnes de pardons.

Oraison.

[latin]

Cedict lieu visité, vous viendres au mont de Calvaire auquel lieu nous montasmes par XII degréz et aultres VI sont enssamble XVIII degréz par deux montées tant de piere comme de bois et puis IIII appas sur icelle montaigne quy est toutte d'une vive roche sur laquelle il y a ung plus hault appas que nul aultre, là est le lieu où la croix où nostre Seigneur Jésus fut mis estoit fichié. Lequel est de profond de environ ung pied et demy et de longueur environ de quartier et demy. Lequel est tout rond et couvert de laiton pour cause que les pèlerins le rompoient. O Dieu quelle joie aux coeurs dévotz de contempler cedict lieu! Je boutay mes deux bras l'ung après l'aultre là dedens.

Sur cestedicte place, là sont aulcuns crestiens armemens qui font l'office et recoivent les prouffis et offrandes que on y donne. [fol.167 r.] À IIII ou V piedz près de là où ladicte croix fut myse appart encoires à la main droicte une fendure en la roche quy ainssy se fendit à l'heure de la passion de nostre Seigneur Jhésus, laquelle est de ung pied de long et bien deux piedz de profond quy est choze miraculeuse à le veoir. Et est vray que de ces lieux procède une très c[...] et souefve oudeur. Et y a tousjours continuellement XVII lampes ardant. Aussy est que les deux plus prochains autelz dudict lieu sicomme celluy quy est à la main droicte et l'aultre quy est à la main senestre sont scitués droict au milieu où moururent les deux larrons avec nostre Seigneur Jhésus, car le trou de la croix dont dessus est parlet, est ainssy que en la moienne de ces deux autelz. Environ à VIII ou à IX piedz près de chacun costé dudict trou où ladicte croix de Jhésus fut posée. Auquel lieu il y a plaine rémissyon de payne et de coulpe.

L'office servant audict lieu.

[latin]

[fol.167 v.]

Assavoir est que dessoubz ledict mont de Calvaire y a une cappelle laquelle s'apelle Golgotas en laquelle le ray de la fendure quy est sur ledict mont de Calvaire appart encoires. Et en la fin de ladicte fendure après la passion de Jésus fut trouvé le chief de nostre premier père Adam. Dedens ladicte cappelle à la main dextre est la sépulture de Melcisedech . Derière ladicte tombe est la [fol.168 r.] sépulture de Godefroy de Buillon lequel en son tampz acquist toutte la Terre Saincte dont dessus sa tombe est par escript en graveure che quy s'enssuyt:

Hic jacet juclitus dux Godefridus de Buillon qui totam terram istam acquis [...]

[latin]

En ladicte cappelle à la main senestre d'aultre part ledict Godeffroy gist le corpz de Baulduin de Buillon frère audict Godeffroy lequel après le décès dudict Godeffroy fut roy de Hiérusalem et de toutte le Terre Saincte et y a gravé et escript sur sa tombe che qu'il s'enssuyt:

Rex Balduinus alter Judas machabeus [...]

[latin]

Pour tenir ordre de procession descandant dudict mont de Calvaire, on s'en vient tout chantant et passant par devant ladicte cappelle dudict Golgotas et s'en vient on au lieu où nostre Seigneur Jésuscrist quand il fut mis jus de l'arbre de la croix lequel lieu est par dedens ladicte église droit devant le portail d'icelle, au lieu par où nous entrons dedens, auquel lieu nostre Seigneur fut oingt de précieulx onguens par la glorieuse mère aussy des Maries et aussy ensepvely par elles, et Joseph d'Arymathie et Nicodémus . Auquel lieu il y a plusieurs lampes et s'y acquiert on VIIc ans et VII XLnes de pardons.

Hymne servant.

[latin]

[fol.168 v.]

Après on nous amena tout chantant ung hymne devant le Sainct Sépulcre de nostre Seigneur Jésucrist et pour entrer dedens le premier huis on le ferme très bien quand on voeiult. Et emmy ladicte place il y a une pierre de jaspe de environ d'ung pied de hault assez grosse [fol.169 r.] droit devant l'huis dudict Sainct Sépulcre. Et là, en ce propre lieu estoient les Maries quand elles percuprent le jour de Pasques les angeles. Sur la pierre quy estoit mise devant l'huis dudict Sainct Sépulcre, dont ladicte pierre c'est la taille de l'autel quy est à présent en la maison de Cayphe au plus près du mont de Syon. Après nous vinsmes au second huis lequel ne se ferme point et est environ de IIII piedz de hault et d'environ deux de large, auquel huys les juidz mirent et sellèrent ladicte pierre dont je vous ay parlé. Auquel lieu on n'y peult non plus de III ou de IIII au plus hault et là est le sainct sépulcre où nostre Seigneur Jésucrist fut ensepvely. On ne le percoipt point audict mid . De présent les frères mineurs quy ce lieu gardent ont icelluy sainct Sépulcre faict couvrir de une pierre de marbre blanc par deseure pource que anciennement les pèlerins en prendoient chacun une piece et est ledict lieu fort solennel car c'est le lieu où il fut ensepvely, duquel il résuscita de mort à vie et dict on sur cedict lieu messe. Et sy a pendant devant ledict sainct Sépulcre XIII lampes qui sont continuellement ardantes, nuict et jour. Au visiter dévotement che très sainct lyeu, on y acquiert plaine rémission de tous péchetz.

Office servant audict lieu.

[latin] (1 fol.)

[fol.169 v.]

Quand la procession fut faicte les aulcuns et la [fol.170 r.] plus part s'en allèrent coucher aval ladicte église sur lesdictz tapis, les ungs en ung quartier, les aultres à l'aultre, chacun par compaignie, les aultres allèrent visiter lesdictz sainctz lieux, et aussy toucher leurs baghettes, et les aulcuns toutte la nuict en oraison. Et quand ce vint à l'heure de minuict ou environ, vous eussies esté esbahys de oir chanter ainssy comme on y chantoit, car les grecz y chantoient en grec au coeur de ladicte église et conséquamment touttes les nations faisoient leurs debvoirs chacun en leurs lieux. Est assavoir que les grecz par toutte la Terre Saincte tiennent tousjours les grandz autels des églises. Mémoire que ainssy comme en la moienne du coeur de ladicte église du Sainct Sépulcre en la vaulsure d'icelle il y a ung trou et droict dessus ledict trou et par terre ainssy comme en la moienne dudict coeur il y a une pierre laquelle est ronde de environ ung pied et demy de hault. En laquelle pierre il y a ung trou et dict on que c'est le milieu du monde. Aussy quiconques vouldroit avoir de l'eaue fort bonne il fault passer parmy la cappelle de Nostre Dame et entrer dedens la trésorie de ladicte église et là endroit il y a ung très bon puich. Ung petit oultre, là sont les retraictes servantes à ceulx quy en ont affaire. Mémoire que au clocer de ladicte église ne sont nulles cloches car les sarrazins ne le veullent point souffrir de l'anchien tampz. Ledict clochier est coronné de machonnerie par deseure comme est la coronne d'ung empereur. Icelledicte église est très belle et se deschiet très fort car les sarrazins [fol.170 v.] ne veullent point souffrir que on y rediffie, aussy elle est couverte de plomb.

En celledicte église demeurent plusieurs nations de crestiens autour du Sainct Sépulcre et es aultres lieux quy là font leurs services et servent Dieu chacun selon sa coustume et sa loy.

S'enssuivent les nations lesquelles demeurent dedens ladicte église du Sainct Sépulcre et aussy des autelz que tient chacune nation.

Et est assavoir que che que vous donnes à chacun autel et le mettes sur l'autel appartient à la nation gardant l'autel. Et premiers des latins.

Les latins tiennent IIII autelz c'est assavoir le premier le Sainct Sépulcre, le IIe le grand autel en la cappelle de la glorieuse vierge Marie, le IIIe lautel quy est en la cappelle quy s'appelle la prison de nostre Seigneur, le IIIIe c'est ung autel lequel on faict sur le mont de Calvaire au costé de la main droicte.

Les grecz tiennent deux autelz, c'est assavoir le grand autel de ladicte église et le IIe c'est l'autel de la glorieuse Magdelaine hors de ladicte église.

Les arméniens tiennent deux autel sur le mont de Calvaire à la senestre main. Et le IIe en la cappelle où furent départis les vestemens nostre Seigneur Jhésus.

Les albasins c'est assavoir les indiens ceulx de Inde et sont morennes noirs, lesquelz sont baptizez de feu lequel feu est à leur joe, lesquelz sont fort dévotz plus que nulles générations et font beaucop plus d'abstinences que nul des aultres. Aussy ilz font ung fort long service et tiennent III autelz. Le premier est la place quand nostre Seigneur fut mis jus de la croix pour [fol.171 r.] l'ensepvelir. Le IIe c'est l'autel où est l'estache de nostre Seigneur sur laquelle il seoit en la maison de Pilate en tampz que on luy coronnoit son chief. Et le IIIe est lautel de la capelle là où la vierge Marie estoit en tampz que on mettoit à mat nostre Seigneur Jhésucrist, laquelle capelle est hors de ladicte église.

Les géorgiens tiennent deux autelz. Le premier est l'autel en la capelle de Golgotas dessoubz le mont de Calvaire, là ou Godefroy de Buillon est enterré. Et le IIe c'est l'autel de Saincte Croix en en la cappelle de Nostre Dame.

Les syriens ou jaccopittres ainssy comme vous les voules appeller tiennent deux cappelles. La première c'est la cappelle derière le sainct Sépulcre. Le IIe c'est la cappelle des angeles laquelle est hors de ladicte église.

Les nestoriens tiennent l'autel lequel est à la main dextre en entrant à la cappelle de Nostre Dame. Lesdictz nestoriens tiennent l'autel sainct Jan l'évangéliste hors ladicte église.

Mémoire que les prebstres quand nous sommes tous entrez en ladicte église, ilz se retirent à présent et sy jectent loz pour à telle fin de chanter l'ung après l'aultre tant sur l'autel du Sainct Sépulcre comme sur l'autel du mont de Calvaire et aussy font ilz quand on va de Hiérusalem en Bethléem.

En celledicte nuict je m'en allay confesser, après je m'en vins bouter de très bonne heure au plus près du Sainct Sépulcre et là endroit je aiday à dire plusieurs messes et en après quand ce vint sur le jour en ce très sainct et sacré lieu, indigne je recupz le sainct sacrement de l'autel. Dyeu donit que ce ayt esté au salut de mon âme aussy de mes bons amis vivans aussy des trespassés.

Che dimence [fol.171 v.] IIIe d'aoust, environ de VII à VIII heures du matyn, ladicte église fut ouverte par lesdictz mores. Nous allasmes visiter quattre cappelles lesquelles sont à l'enthour et par dehors ladicte église. La première est la cappelle de la vierge Marie et de sainct Jehan l'évangéliste à la main dextre et en celle cappelle estoit la bonne dame avec ledict sainct Jehan quand nostre Seigneur morut en la croix quy estoit aussy près du lieu où il morut sur le mont de Calvaire comme le gect d'une pierre. Se tiennent icelle cappelle les indois quy sont crestiens du pais du prebstre Jan . À le visiter, on acquiert VIIc ans et VII XLnes de pardons.

Oraison audict lieu.

[latin]

La seconde cappelle est là tenant à ladicte main droicte laquelle est dédiée en l'honneur de Dieu, de sainct Michel archangele et aussy de tous les angeles de paradis. Au visiter ladicte cappelle, il y a VIIc ans et VII XLnes de pardons.

Oraison servante audict lieu.

[latin]

[fol.172 r.]

La IIIe cappelle est dédiée en l'honneur de Dieu et sainct Jehan Baptiste et est ung petit en reculant de ladicte église à la main droicte. Et à le visiter on y acquiert VIIc ans et VII XLnes de pardons.

Oraison audict lieu.

[latin]

La IIIIe cappelle est à la main senestre au dehors de ladicte église laquelle est dédiée en l'honneur de Dieu et de Marie Magdelaine et le destienent les crestiens de la chainture. À le visiter il y a VIIc ans et VII XLnes de pardons.

Oraison pour ledict lieu.

[latin]

[fol.172 v.]

Sur le mont de Calvaire et en la cappelle de Nostre Dame tout y estoit tendu de tapisserie, laquelle le bon duc Philipe duc de Bourgoigne y avoit donné en son tampz.

Aussy est assavoir que les mores ou sarrazins ont les clefz de ladicte église. Mais il ne seroit nul mestier quy ne volroit car au tampz que je y fus je eusse bien passé parmy les trous de l'huis du portal. Mais il est deffendu de y passer sur la vye.

Cedict dimence IIIe d'aoust environ VIII heures du matin ladicte église nous fut ouverte par lesdictz mores. Et quand touttes les messes furent chantées, lesdictz frères du mont de Syon nous emmenèrent hors de ladicte église et droit devant icelle y a une prison et sy avoyt des prisonniers sarrazins. Oultre sur la bonne main nous passames par dessoubz une arcure et puis nous tirasmes sur la main gaulce au long d'une rue. Et aussy comme au bout de ladicte rue il y a une grande arcure ou une porte et en celle mesme place sur ladicte main gaulce est le lieu où sainct Jehan l'évangéliste fut nés. Et y eult en tampz passé une très belle église. Et à saluer cedict lieu on y acquiert VIIc ans et VII XLnes de pardons.

L'oraison pour ce lieu.

[latin]

[fol.173 r.]

Pour aller au mont de Syon.

Nous passames oultre ladicte place et puis nous montasmes XII ou XIIII degrés lesquelz sont de pierres et puis nous vinsmes sur les terres au dehors de ladicte ville dont il y avoit sur la bonne main une grosse tour laquelle s'appelle la tour de David, où il y avoit des prisonniers. Et d'aultre part à la main gaulce il y a une grosse pierre quarrée et en cedict lieu s'apparut nostre Seigneur Jhésus aux trois Maries et à la Magdalaine la seconde fois, aussy aux femmes de Hiérusalem quand il leur dict A[...]. A saluer cedict lieu on y acquiert VIIc ans et VII XLnes de pardons.

Oraison servante.

[latin]

Ung petit oultre y a une église où demeurent les crestiens quy s'appellent jacopitres, auquel lieu y a une petite capelette, ens au coeur à la main gaulce il y a une pierre ronde et dient que c'est le lieu où sainct Jacques le grand fut decollé. À saluer ledict lieu on y acquiert VIIc ans et VII XLnes de pardons.

Oremus pour ledict lieu.

[latin]

[fol.173 v.]

Ung petit oultre tousjours allant vers ledict mont de Syon et tousjours tout droict sur ladicte senestre main, là y a ung cloistre des Indois lesquelz sont morennes crestiens du pais de prebstre Jan, auquel cloistre je fus tout seul avec des chandeilles ardantes. Et y a audict lieu une grande caverne et profonde et fort dangereuse à descendre. Et est le lieu où David fit la pénitence pour le mort de Urye et y faict fort froid. Auquel lieu David y composa les sept psaulmes par la révélation divine. Et sy a là dedens des fors beaux pommiers de grenade. Et sont lesdictz religieux fort povres.

Ung petit oultre est la maison de Cayphe en laquelle est de présent une église laquelle s'appelle Sainct Saulveur, en laquelle nostre Seigneur Jhésus recupt par les juidz tant d'injures, sa face frappée et décracié. En ceste cappelle au grand autel est la grande pierre de l'huis du Sainct Sépulcre de nostre seigneur que l'angele en osta. Et au costé dudict autel à la bonne main y a ung estroict lieu et fort obscur où fut emprisonné nostre Seigneur Jhésus par toutte la nuict et à saluer cedict lieu on a plaine rémission de paine et de coulpel.

Oraison servante audict lieu.

[latin]

[fol.174 r.]

En ladicte église emmy une court, y a ung arbre lequel est aurronné de pierres et dict on que c'est le lieu ou sainct Pierre renia Jésucrist par III fois et environ à VI dextres près dudict lieu est la place où le coq chanta. Au coing de ladicte maison embas là estoit la glorieuse vierge Marie mère à Jésus attendant les doloreuses nouvelles de son cher enffant. À saluer ladicte place on y acquiert VIIc ans et VII XLnes de pardons. Et les arméniens gardent ceste place. Au coing de ladicte maison fort embas est le lieu où sainct Pierre plora après avoir reniet nostre Seigneur Jhésus. À saluer cedict lieu, on y acquiert VIIc ans et VII XLnes de pardons.

Oraison pour ledict lieu.

[latin]

[fol.174 v.]

Sur la place du mont de Syon on void la mayson qui s'appelle domus mali consilii c'est à dire la maison de maulvais conseil car les juidz conclurent enssamble de faire morir nostre Seigneur Jhésus, mais on n'y peult car les sarrazins y demeurent.

Le mont de Syon

[latin]

Au grand autel de ladicte église du mont de Syon c'est le lieu où nostre Seigneur Jhésus fit la Cène et aussy où il consacra tous les apostles et disciples prebstres le jour du [fol.175 r.] joedy absolut. À saluer che très digne lieu, on y acquiert plaine rémission de paine et de coulpe.

L'office servant audict lieu avec l'himne.

[latin]

[fol.175 v.]

Au costé dudict autel à la main dextre, est le lieu où nostre Seigneur Jésus lava les piedz à ses disciples et apostles. À saluer icelluy lieu on y acquiert VIIc ans et VII XLnes de pardons.

Oraison audict lieu.

[latin]

Après vous tourneres le dos audict grand autel et wideres hors de ladicte église à ung huis lequel est à la main gaulce et adonc vous seres sur une arcure et tourneres le visaige vers orient. Vous voires des degrés, vous les monteres tout amont et en ladicte place, laquelle est droict derière le grand autel de ladicte église c'est le lieu où le Sainct Esprit descendit le jour de la Pentecouste. À le saluer on y acquiert plain pardon de paine et de coulpe. Et en [fol.176 r.] tampz passé, le bon duc Philipe duc de Bourgoigne à cui Dieu pardonnit il fit faire une cappelle par le congiet du Souldan quy lors estoit et quand elle fut toute faicte, il le veult faire abbatre et adonc les frères dudict mont de Syon luy remonstrèrent comment il avoit donné congé de le faire. Il respondit qu'il estoit en luy de le faire abbatre comme il avoit esté en luy de le faire. Et adonc ilz prièrent que eulx mesmes le peuissent deffaire adcause que sy les sarrazins le venoit abbatre ilz despesceroient touttes les pierres. Et à cela, ledict Souldan s'y consentit dont les frères en furent bien joieulx car ilz avoient espoir que ung aultre consentiroit de le refaire. Et adonc les frères allèrent deffaire et se mirent les pierres par lys et par beaux tas. Et à présent, j'ay ouy dire qu'elle fut refaicte l'année 1490 dont j'en fus fort joieulx et loé en soit Dieu.

Oraison et hymne servant audict lieu.

[latin]

[fol.176 v.]

Après nous descendismes embas et au bout du cloistre de ladicte église y a une cappelle où nostre Seigneur Jhésus s'apparut le jour de Pasques aux apostles et disciples et VIII jours après à sainct Thomas lequel y estoit présent, auquel lieu ledict sainct Thomas bouta ses mains aux plaies de nostre Seigneur Jhésus. Auquel lieu on y acquiert VIIc ans et VII XLnes de pardons.

Oraison pour cedict lieu.

[latin]

[fol.177 r.]

Au dessoubz de ladicte église y a une cappelle en laquelle y a une partie de la colonne où nostre Seigneur fut batu. À le saluer on y acquiert VIIc ans et VII XLnes de pardons.

Tout che quy est devant déclaré est dedens ladicte église et maintenant parleray du dehors d'icelle. En yssant hors d'icelle à la main gaulce, c'est le lieu où le sort cheit sur sainct Mathias pour estre apostle au lieu de Judas et pour ensaigne il y a une pierre rouge et à saluer cedict lieu il y a VIIc ans et VII XLnes de pardons.

Oraison sevrante audict lieu.

Statuerunt duos Joseph qui voca [...]

[latin]

[fol.177 v.]

Après est le lieu où sainct Jacques le mineur fut esleu pour estre évesque de Hiérusalem. À saluer ce lieu on y acquiert comme dessus.

Ung petit oultre tousjours en tournant sur la bonne main et devant ladicte église là est la maison et la chambre de la glorieuse vierge Marie mère à Jhésus, auquel lieu elle demora par l'espace de 14 ans après la passion de son filz. Et en ce mesme lieu elle rendit son esprit à Dieu. Et audict lieu elle fut ensepvely, auquel lieu on y acquiert rémission de paine et de coulpe.

Oraison pour cedict lieu.

[latin]

Ceste oraison est pour le mesme lieu quant [fol.178 r.] on ne faict point de procession.

Assumpta est Maria [...]

Oremus

[latin]

Assez près de là, tirant tousjours à la bonne main est le lieu où sainct Jehan l'évangéliste disoit messe devant la glorieuse vierge Marie mère à Jhésus. Et audict lieu il y a VIIc ans et VII XLnes de pardons.

Oraison pour ledict lieu.

[latin]

Assez près de là est la place où tous les apostles estoient quand ilz se départient pour aller prescher par tout le monde universel dont en nostre langaige nous l'apelons la division des apostles. Auquel lieu il y a VIIc ans et VII [fol.178 v.] XLnes de pardons.

Oraison pour cedict lieu.

[latin]

L'oratoire de la glorieuse vierge Marie laquelle est à la bonne main en yssant hors de ladicte grande église. En saluant cedict lieu on y acquiert VIIc ans et VII XLnes de pardons.

Oraison servante.

[latin]

Assez près dudict lieu pour aller derière ladicte église [fol.179 r.] il y a deux pierres rondes ung petit plus hault que la terrée où quand nostre Seigneur preschoit s'asseoit sur l'une et la vierge Marie sur l'aultre en l'acoustant prescher. À saluer cedict lieu on y acquiert VIIc ans et VII XLnes de pardons.

Oraison pour cedict lieu.

Cum autem hic sedisset Jhesus accesserunt ad eum discipuli eius et aperiens ob suum docebat eos. [...]

[latin]

Assez près de là, tenant à ladicte église allencontre du grand autel d'icelle par dehors l'église il y a ainssy que ung petit attre où sont enterrés, partye dedens ladicte église, partie dehors, les prophètes et roix d'Israël sicomme David , Salomon , Roboam , Abia et plusieurs aultres. Et ainssy les sarrazins ou mores tiennent cedict lieu en très grand révérence et ont faict une musquette que nous appellons en nostre langaige ung oratoire ou lieu d'oraison et le tiennent pour ung très sainct lieu comme il est. Quiconques crestiens y entreroit est en danger de perdre la vie. J'eus par deseure le passaige dudict lieu, une de mes jambes, moy sachant que ce fuist ung lieu deffendu, d'adventure ung de mes compaignons me percupt lequel cognoissoit ledict lieu et m'appella et me dict ce que c'estoit et incontinent je widday dehors. Et tant de bien y eut que nul sarrazin ne me percupt dont Dieu en soit loé et en fus bien heureux. Chacun y prenne garde. [fol.179 v.] Ung petit oultre cedict lieu est la place où sainct Estienne fut ensepvely la IIe fois. À saluer cedict lieu, on y acquiert VIIc ans et VII XLnes de pardons. Et est cedict lieu du costé l'église à la main gaulce.

Oraison servante.

[latin]

Enssuivant à la bonne main contre ladicte église est la place où l'aigneau pascal fut rosty. À le saluer on a VIIc ans et VII XLnes de pardons.

Oraison pour ledict lieu.

[latin]

Plus avant pour descendre au val de Josephat, le lieu où les juidz voeulrent prendre le corpz de la [fol.180 r.] glorieuse vierge Marie mère à Jhésus. Auquel lieu on y acquiert VIIc ans et VII XLnes de pardons.

L'oraison.

[latin]

Après ceste partie debveroit estre l'office de sainct Pierre après avoir reniet nostre Seigneur Jhésus, laquelle est après la maison de Cayphe, folio 174.

Plus bas après est le temple où nostre Seigneur Jhésus fut porté par la glorieuse vierge Marie avec les parens et amis le jour de le chandeler. Auquel lieu sainct Syméon le recupt joieusement et chantant nunc dimitis [...]. Et en cedict la glorieuse vierge y fut présentée. Ledict temple est contre les murs de ladicte ville, on n'y entre point et sy ne le void on par le vallée de Josaphat. À salluer cedict lieu on y acquiert plaine rémission de paine et de coulpe.

Oraison pour ce sainct lieu.

[latin]

[fol.180 v.]

La maison de Anne laquelle est assez près de la cytet en laquelle nostre Seigneur Jhésus recupt par le serviteur dudict Anne et en sa présence une grande buffe, et est la place où il fut premier menés, et de présent il y a une église laquelle s'appelle l'église des angeles. Et y a encoires ung bien viel olivier et gros auquel nostre Seigneur Jhésus fut liet sicomme ilz dient.

Cedict dymence IIIe d'aoust comme dict est, après avoir veu tous ches sainctz lieux, les frères nous menèrent tous et touttes disner en leur gardin comme il est de coustume. Et m'a on dict que c'est une fondation que le bon duc Philipe y a faict par ci-devant, mais il n'en fut nulle nouvelle. Lesdictz frères nous servirent très humblement et très largement de vins et de tous bien et estions que pèlerins que pèlerines comme dict est sur le point de IIc XXX ou XL. Certes nous fumes par lesdictz frères honnestement servis. Et après que on eult rendu grâces à Dieu on nous dict que nous préparissions pour derechief aller en l'église du Sainct Sépulcre pour la IIe fois. Aussy audict lieu audict gardyn, là sont les tentes tendues tout du long ledict gardin et là vont les pèlerins pour eulx reposer et rafrescir car comme vous percepves le traveil est fort grand à porter, néantmoins [fol.181 r.] on le doibt volontiers faire et tout pour l'amour de Jhésus. Touttes les fo[...] et la plus part de ladicte église estoit tendue de tapisserie pour l'amour de nostre venue, laquelle le bon duc Philipe duc de Bourgoigne avoit donné en son tampz et nous dict on que tous les ans il donnoit tant en aornemens d'église que en or ou en argent pour la sustentation des frères en la valleur de mil ducas d'or par an. Le coeur dudict duc fut porté après sa mort par ung nommé Jacquemin Ferret, en Hiérusalem et enterré audict mont de Syon et a fondé audict lieu à ung autel à la main gaulce une messe pour chacun jour perpétuellement, Dieu luy face merchy. Tout le remanant des saintz lieux vous sera racompté et aussy les offices par les journées comme nous les avons faictes.

Cedict jour se passa pour les aulcuns en oraison, les aultres s'en allèrent reposer en leur logis ou aux tentes. Les nobles hommes aussy ceulx lesquelz vouloient estre chevaliers allèrent comme à l'examen. Combien que ainssy comme dient tous ceulx quy vont jusques audict lieu et quy veulent requérir d'estre chevalier, on ne leur peult ne doibt refuser. Mais c'est présumption à ceulx quy le recoipvent et quy ne le pevent entretenir. Car pour plusieurs je le dis et en ay veu faire et donner ordre de chevalerie que certes ce n'estoit point leur estat.

Cedict jour sur le soir, environ de V à VI heures, nous nous rassemblames au mont de Syon et de là endroit nous vinsmes tous entrer dedens l'église du Sainct Sépulcre et lors fumes nous comptés à ceste [fol.181 v.] IIe fois comme nous avions esté à la première et aussy nous apportasmes chacun nostre tapis et coussin. Aussy nous prinsmes chacun nostre lieu pour dormir et reposer pour jusques environ à minuict, les aulcuns ne dormoient gaires car ilz alloient visiter les sainctz lieux et les aulcuns estoient en oraisons. Moy estant asses près de monseigneur de Reubempret et il me dict:

« Jehan mon amy, pries pour moy.

Et je respondis:

« Dieu men doingt la grâce monseigneur. »

Adonc, j'enquis audict seigneur pourquoy il me disoit chela et c'estoit pource que en celle nuict il prétendoit à estre chevalier . Et quand je sceus que on debvoit ceste nuictié faire les chevaliers je m'en allay me mettre et prendre ma place à la première cappelle au plus près de la cappelle du Sainct Sépulcre au costé à la main gaulce. Et y avoit dedens ladicte cappelle ung arménin dont on eult beaucop de mal de le faire sortir de ladicte cappelle et pour la fin il le faillut bouter hors par force car il se fault garder tant desdictz arménins comme des jacopitres et crestiens de la chainture et aussy de touttes les nations des crestiens de Hiérusalem comme ilz feroit des sarrazins car s'ilz veoient faire ung chevalier ilz seroient tous joieulx de le raporter ausdictz sarrazins et s'ilz le scavoient ilz nous ranchonneroient et toutte la compaignie et néantmoins il fut bouté dehors et puis on ferma le premier huis. Et se entrèrent une partie de ceulx quy debvoient estre chevaliers dedens ladicte cappelle dont ung frère dudict mont de Syon avoit apporté dessoubz sa robe secrètement l'espée aussy les esperons dorés et [fol.182 r.] tout ce qu'il failloit. Quand ce vint environ l'heure de minuict, ung allemant procureur des frères dudict mont de Syon, noble homme et chevalier lieutenant de l'empereur de Rome et d'Allemaigne, portant l'habit de sainct Franchois s'en vint en ladicte cappelle et ung aultre frère d'empres luy, aussy noble homme, natif de Bruxelles au pais de Brabant, dont ledict frère Jehan s'en vint au plus noble homme de la compaignie comme il est de coustume, lequel frère Jehan a une estolle blance sur la gaulce espaulle, à laquelle estolle il y a une croix rouge sur ladicte espaulle. Et ainssy s'en vat à ung nommé Loys de Rohen seigneur de Ghemines lequel estoit le premier baron du pais de Bretaigne, auquel il cancha les esperons dorés et se, luy caingdit l’espée de laquelle la croisure et pommiel estoient dorés. Et en après ledict frère Jehan le fit mettre à deux genoulx devant le sainct Sépulchre, les mains joinctes sur ledict sainct Sépulcre et après ledict frère Jehan tire ladicte espée hors du feutre et la tient toutte nue et demande ledict frère Jehan à celluy quy veult estre chevalier:

« Mon amis que estes vous icy venu faire?

Et il respond:

-Je suis cy venus pour l'honneur de Jésucrist, pour visiter le Sainct Sépulcre et les sainctz lieux, aussy pour recepvoir l'ordre de chevalerie.

Adonc, ledict frère Jehan luy fit tendre le col en disant:

-En l'honneur de Dieu omnipotant et de la vierge Marie, tu garderas la saincte églize romaine, partielement la foy catholicque, les vesves et les orphenins. Chevalier je te fais en l'honneur de Dieu et de [fol.182 v.] monseigneur sainct George ».

Et en chela disant, il frappa du plat de ladicte espée sur le col dudict seigneur de Ghemines. Et puis ledict frère Jehan luy donna l'espée en sa main, en après il baise le sainct Sépulcre. Et sy se reliève et puis il reboute ladicte espée dedens le foureau et puis après il prend dedens sa bourse IIII ducas et plus s'il veult mains néantmoins et sy le mect sur le sainct Sépulcre. Et cedict argent appartient ausdictz frères du mont de Syon et le prennent pour Dieu et en aulmosne. Aussy c'est la coustume que on faict le plus noble de la compaignie tousjours le premier chevalier et cestuy là faict tous les aultres chevaliers. Cestuy seigneur de Ghemines fit chevalier monseigneur de Bron, monseigneur de Beaurobin, monseigneur du Plessy et plusieurs aultres tous du pays de Bretaigne, et du pais de France monseigneur de Reubempret, monseigneur l'escuier d'escuirie du feu roy Loys, monseigneur de la Trenche et en après, l'espée fut rendue audict frère Jehan car la coustume du pais de France est et aussy de toutte la crestienneté, que on ne doibt faire nulz chevalier sy on ne les cognoist et qu'il aient asses pour entretenir l'ordre de chevalerie, voire sy on ne les veult pourveoir. Après comme j'ay récité par ci-devant, ledict frère Jehan fit chevalier ung des allemans et ledict allemant en fit XI de sa compaignie. Et pour ceste nuict je vidz faire XXV chevaliers, c'estoit une belle compaignie. Et après ce faict, on alla chanter et faire l'office divin comme il est de coustume. [fol.183 r.]

Aussy avis que je partis de la gallée par moien d'amys et aussy d'argent je trouvay les fachons d'avoir mon espée dedens ladicte église aportée. Et se le me fut donnée en mes mains dedens le coeur de ladicte église en celle mesme nuict. On ne l'y osa apporter la première nuict pour l'amour de ce qu'il y avoit par trop de celle mesgnye enragié, adonc quand je l'eus je l'allay toucher tant d'ung costé et d'aultre sur le Sainct Sépulcre. Je le touchay au baston qui touce à l'estace où nostre Seigneur fut battu à la mayson de Pylate. Aussy à l'estace où nostre Seigneur estoit assis en tampz que on luy coronnoit son chief, sur le mont de calvaire et le je boutay tant la croisure comme la pointe dedens le trou où la croix de nostre Seigneur Jhésus fut mise et conséquamment je le portay tout le tour de la procession. Et puis je le reportay dans le coeur de ladicte église et le rendis à celluy quy me l'avoit donnée et ne le vidz plus jusques à che que on me le rendit dedens nostre gallée.

Après avoir faict noz dévotions et qu'il fut jour, ladicte église comme il est de coustume, nous fut ouverte, partant d'icelle église lesdictz frères nous dirent qu'il nous failloit aller aux pèlerinaiges d'aval la saincte cité de Hiérusalem.

Le lundy IIIIe dudict mois d'aoust, nous nous partismes de ladicte église environ de VIII heures du matin, et nous monstra en la maison de Simon le pharisien où nostre Seigneur pardonna à la glorieuse Magdalaine tous ses péchetz quand elle luy lava ses piedz de ses larmes. À le saluer on y acquiert VIIc ans et VII XLnes de pardons.

Là emprès est la maison du maulvais riche quy refusa au povre ladre de la mie de son pain. Tenant à la porte pour venir au mont de Calvaire est la maison [fol.183 v.] de saincte Véronique dont nostre Seigneur imprima sa saincte face et y a à ladicte maison des chevilles de fer. À le saluer il y a VIIc ans et VII XLnes de pardons.

Plus avant dedens la ville il y a ung chemin de trois rues où nostre Seigneur Jhésus se retourna sur les femmes de Hiérusalem en dysant:

« Femmes de Hiérusalem, ne plores point pour moy mais ploures sur vous et sur voz enffans. ».

À saluer cedict lieu on y a VIIc ans et VII XLnes de pardons.

Assez près de là est le lieu où les faulx juidz chergèrent la croix à Symon cyrénens lequel estoit ung homme venant du villaige. À saluer cedict lieu on y acquiert VIIc ans et VII XLnes de pardons.

Ung bien peu oultre tousjours en allant sur la bonne main, au plus bas de une grande rue, il y souldoit avoir une église en l'honneur de Dieu et de la vierge Marie laquelle s'apelloit l'église Nostre Dame pasmée et che adcause que la glorieuse vierge Marie, mère à Jhésus, quand elle rencontra son cher enffant portant la croix fort travaillé et lassés tout desréant de son précieulx sang et quand elle le percupt, elle chéit toutte pasmée, Dieu quel doleur! Auquel lieu on n'y peult riens édiffier et se n'y peult personne demorer et quand aultres foys on y a voulu faire quelque édifice, lendemain on trouvoit tout rompu et chéut par terre. Auquel lieu à le saluer, il y a plaine rémission de tous péchetz.

Ung peu plus avant sur l'arcure de une porte hault sont deux pierres de marbre blanc et sont quarrées [fol.184 r.] sur l'une desquelles nostre Seigneur estoit assis et sur l'autre estoit assis Pilate à l'heure qu'il condamna Jésucrist. À saluer cedict lieu on y acquiert VIIc ans et VII XLnes de pardons.

Ung petit oultre est la maison de Pilate sur la main gaulce, auquel lieu nostre Seigneur fut batu, flagellé, son chief coronné. Aussy audict lieu il fut mené dedens le prétoire, auquel lieu nulz des pèlerins n'y pevent entrer sinon secrètement et par force d'argent. Aussy la porte de ladicte maison par où nostre Seigneur wida depuis qu'il fut juges à mort est emmurrée. Et dict on que jamais personne n'y passa depuis que nostre Seigneur Jhésus y passa portant la croix, allant morir pour nostre rédemption, au mont de Calvaire. Auquel lieu y a plaine rémission de tous péchetz.

Oraison servante a ce lieu.

[latin]

Là tenant au fons de ladicte rue, nous n'y allons point mais on le nous monstre de long, est la maison de Hérode où nostre Seigneur fut vestu de blancz habillementz [fol.184 v.] le reputant comme fol. Auquel lieu il y a plusieurs degrés et à présent, les enffans de sarrazins y vont à l'escolle. À salluer cedict lieu on y a VIIc ans et VII XLnes de pardons.

Assez près de là est la maison de saincte Anne et est une très belle église quy s'appelle l'église dorée. Mais à présent les sarrazins en on faict une musquette, c'est à dire ung de leurs temples, nul crestien n'y entre fors secrètement. Et à saluer cedict lieu on y a VIIc ans et VII XLnes de pardons.

L'orayson

[latin]

Là dedens est le lieu où ladicte saincte Anne trespassa et à le saluer on y acquiert VIIc ans et VII XLnes de pardons.

Dedens ladicte église est le lieu où la glorieuse vierge Marie, mère à Jhésus, fut née. À saluer cedict lieu, soit par dedens ou par dehors voire quand on n'y peult entrer, on y acquiert plaine rémission de tous péchet.

Oraison servante audict lieu.

Nativitas tua dei genitrix virgo [...]

[latin]

[fol.185 r.]

Ung petit oultre vers le temple de Salomon est le temple où la glorieuse vierge Marie alloit à l'escolle. À le salluer on y acquiert VIIc ans et VII XLnes de pardons.

Assez près de là est la piscine probaticque à laquelle il y a V portes. À le saluer il y a VIIc ans et VII XLnes de pardons.

Oraison audict lieu.

[latin]

Assez près de là est le lieu où on lavoit les bestes pour immoler et sacrifier à Dieu le père du tampz de l'ancien Testament.

Cedict jour allant ausdictz pèlerinaiges, nous rencontrasmes ung povre homme sarrazin demandant son aulmosne lequel homme alloit à quattre piedz et estoit tout nud et n'avoit sur luy [fol.185 v.] fors ainssy comme une peaue de brebis ou de chièvre lachié ou cousue sur son dos et ne parloit pas mais en demandant son aulmosne il sambloit qu'il abaioit comme font ces loupz de Rame et nous demanda l'aumosne et aulcuns de nous luy donnèrent et le tenoient les sarrazins pour sainct.

Au plus près de là est le sainct temple de Salomon mais je le vous ay mis au lieu propre là où les frères du mont de Sion et l'oraison, mais les sarrazins ne l'appellent pas le temple de Salomon mais la nomment la Saincte Roche et ne seuffrent jamays d'y entrer sarrazins ne mammelus se premiers ne sont à piedz descautz. Aussy ilz ne seuffrent personne approcher ladicte roche qu'on grand maistre que ce soit ne de quelque longue terre qu'il vienne ne de toucer aussy ladicte pierre et on en dict merveilles. Premièrement Melcisedech, le premier prebstre offrit pain et vin à Abraham. Jacob là s'endormit et les angeles vit par l'escelle du ciel descendans et montans. David aussy vidt l'angele quy tenoit pour vengeance le glaive et le bransloit. Ce seroit une merveilles de racompter les chozes divines quy y sont advenues. Aussy il y a très tant de lampes ardantes là dedens ce dient les mammelus que c'est une grand merveilles. Tout autour dudict lieu il y a plusieurs portes et entrées et à chacune entrée il y a plusieurs lampes, lesquelles sont jour et nuict continuellement [fol.186 r.] ardantes.

Après ces sainctz lieux visités, chacun s'en vient reposer, les aulcuns à l'hospital, les aultres au mont de Syon et les aultres à leur logis. Et nous fut dict desdictz frères que nous nous préparissions pour lendemain aller en Béthléem.

S'enssuivent les pèlerinaiges allant de Hiérusalem en Bethléem et dudict Bethléem retournant par les montaignes de Judée et en Hiérusalem. Aussy les oraisons et suffraiges y servantz.

Le mardy Ve dudict mois, nous nous rassemblasmes au mont de Syon, environ l'heure de IIII heures après disner pour aller audict Bethléem et là nous montasmes chacun sur noz asnes. Et y a dudict Hiérusalem jusques audict Bethléem environ III lieues et avalasmes parmy le val de Josaphat et quand nous fumes devallés ladicte montaigne, les frères du mont de Syon nous firent tous arrester et nous vouloient faire retourner audict mont de Syon pource qu'yl s'esleva une noise entre le trusseman de Rame et noz mammelus contre les arrabes et rompirent à ung destroict de vignobles au bout d'une montaigne des javelines l'ung sur l'aultre. Et nous faillit jocquier bien l'espace de demie heure, ne scay de la querelle mais il battirent asses bien l'ung l'aultre voire de bons bastons car je ne precupz point qu'il y en eult des navrez. Néantmoins ilz se racordèrent et chevaulchasmes bien l'espace d'une lieue, tout parmy les vignobles. Et ainssy que une demie lieue oultre dudict [fol.186 v.] Hiérusalem à la main dextre, on nous monstra la maison de Simon le juste quy recupt nostre Seigneur Jésucrist, et estoit ladicte maison comme ung chasteau. Environ une lieue oultre cedict lieu, droict emmy le chemin, il y a une grande pierre de marbre blanc. Et auprès de ladicte pierre, il y a III pierres quy sont cavées à la maniere de trois fontaines dont il en sourt eaue fort en grand randon. Et ont esté faicte en mémoire que c'est le propre lieu où l'estoille s'apparut aux trois rois et à présent les bestes y boivent en passant ledict chemin. Ung bien peu oultre on nous monstra la maison de Abacuc le prophète lequel fut porté par l'angele à Daniel le prophète en Babilonne . D'aultre part i a une église là où fut néz le prophète Helyzée . Ung bien peu oultre à la main dextre est la maison de Jacob. Oultre cedict lieu emmy le chemin environ une mille lombarde oultre, est le sépulcre de Rachel femme audict Jacob et mère à Joseph quy fut vendu par ses freres XXX deniers, lequel sépulcre est fort triumphant. Au plus près dudict sépulcre sont les sépulcres des sarrazins. Après nous arrivasmes en Bethléem à l'heure de VII heures ou environ au soir.

Oraison laquelle on doibt dire en entrant sur le terroir dudict Béthléem ou au moins en entrant en l'église dudict lieu.

[latin]

[fol.187 r.]

Après nous entrasmes dedens la grande église quy est fondée en l'honneur de Dieu, de la vierge Marie, de saincte Catherine et de saincte Hélaine , passasmes tout parmy et vinsmes au cloistre lequel est petit. Là, nous prismes chacun nostre place pour reposer, Dieu scet comment et en quel arroy.

Ung petit après les frères s'allèrent revestir pour faire la procession et nous pèlerins prismes des chirons et les aulcuns des chandeilles, cescun selon sa vocation ou dévotion et se commenca ladicte procession audict cloistre et vinsmes descendre en la cappelle ou caverne de sainct Hiérome, auquel lieu il translata la bible de grec en latyn et aussy il fut enterré audict lieu . À laquelle place il y a VIIc ans et VII XLnes de vrays pardons.

L'office servant audict lieu.

Iste confessor domini sacratus festa [...]

[latin]

[fol.187 v.]

En remontant lesdictz degrés de ladicte cappelle ou caverne, on commence à chanter le Salve Regina et se s'en vient on tout au long du cloistre en entrant dedens ladicte église et s'en vient on à l'autel où nostre Seigneur fut circoncis. Auquel lieu il y a plaine rémission de tous péchetz.

Oraison servante audict lieu.

Postquam impletisunt dies octo [...]

[latin]

[fol.188 r.]

Dudict lieu nous vinsmes à ung autel, lequel est sur la main gaulce, sur lequel les trois roix préparèrent leurs chozes pour offrir à nostre Seigneur Jhésus, sicomme il est notoire à tous: or, myrrhe et encens. Auquel lieu il y a VIIc ans et VII XLnes de pardons.

Oraison pour ledict lieu.

Stella quam viderant magi in [...]

[latin]

De là nous descendismes XVI degrés de pierre et nous amenèrent tout chantant à l'autel auquel les trois roix offrirent à nostre Seigneur Jhésus or, myrrhe et encens, lequel lieu est fort dévot à contempler. Auquel autel je recupz le corpus domini. Dieu scet quelle joye et consolation! Auquel autel il y a rémission de tous péchetz.

Office servant aud lieu.

[fol.188 v.]

Hostis herodes impie christum venisse quid times [...]

[latin]

[fol.189 r.]

Oront devant ledict autel est le lieu où la grebe estoit où nostre Seigneur fut mis pour estre reschauffé tant du beuf comme de l'asne, lequel lieu est entaillé dedens ung marbre blanc. Auquel lieu il y a rémission de tous péchetz.

Oraison.

[latin]

Dudict lieu et tousjours en la voulte et croutte embas on nous amena au sainct lieu de consolation et de toute joie. C'est le lieu où nostre Seigneur Jhésucrist fut néz et au propre lieu lequel est dessoubz ung autel comme dict est où il fut nés, il y a une estoille quy est entaillé en pierre laquelle on baise par très grand dévotion. Et est vray que quiconques seroit aussy troublé qu'il seroit possible et qu'il fuist audict lieu, on dit qu'il se trouveroit tout resjouy. Auquel lieu il y a plaine rémission de tous péchetz. Cedict lieu on l'appelle Bethléem et vault autant à dire comme maison de pain et de toutte joye.

L'office servant audict lieu.

[fol.189 v.]

[latin]

[fol.190 r.]

Assez près de ladicte grèbe, là est le lieu où une grande partie des innocens furent ensepvelis. Auquel lieu il y a VIIc ans et VII XLnes de pardons.

Oraison.

Innocentes pro christo infantes occisi sunt, ab [...]

[latin]

Assez près de là est le lieu où l'estoille chéit quand les trois roix furent audict lieu adreschiés. Auquel lieu, à le saluer on y acquiert VIIc ans et VII XLnes de pardons.

Oraison pour ledict lieu.

Stella ista sicut flamma corustat et regem regum [...]

[latin]

Cedict lieu est fort triumphant car il est pavé de fort belles pierres et d'ung costé et d'aultre il est fait [fol.190v.] de longues pierres à toucher or de environ de III à IIII piedz de long et par deseure de paincture tout d'or et d'azur et longue et tournée comme vous dires à estre dedens une place quand elle est couverte. Pour wider hors dudict lieu, à la main dextre il y a XIII degrés quy sont de pierres. Ladicte église dudict Bethléem est fort triumphante et fort longue et s'y a les plus beaux pilliers et longz et aussy de plus belle pierre que jamais je vidz. Les grecz tiennent le coeur de ladicte église comme ilz font en Hiérusalem.

Après la procession faict et aussy ces sainctz lieux visités, nous retournasmes audict cloistre chacun en nostre place et allasmes souper.

Audict cloistre il y a une très belle fontaine et très bonne. Après ce que nous eusmes souppé, les frères de sainct Franchois dudict couvent de Bethléem nous apportèrent à chacun pèlerin ung voire de vin. Et est fondé par les duc Franchois, duc de Bretaigne, Dieu luy face merchy. Après ce faict et rendu grâces à Dieu, nous en allasmes coucher audict cloistre comme dict est, en laquelle nuict je eus très grand froid et me print ung flux de ventre dont je eus très grand peur mais grâce à Dieu il ne me dura point longuement. Et pourtant je vous adverty que ung chacun se coeuvire bien car il fait très froid. Quand ce vint vers la minuict chescun se leva et les prebstres commencèrent à dire messe. Je oys la [fol.191 r.] messe à l'autel où les III roix offrirent à nostre Seigneur, lequel est au plus près de la grèbe, auquel autel je recupz comme dict est le corpus domini. Et quand il fut jour les frères du mont de Syon quy estoient venus avecq nous, avec les frères dudict Bethléem chantèrent une messe de la nativité à l'autel où nostre Seigneur Jésucrist fut né. Et ainssy ladicte nuictié se passa.

Lendemain merqredy VIe dudict mois d'aoust, le patron nous fit tous venir dedens le coeur de ladicte église pour nous demander se nous voulions aller au fleuve de Jourdain où nostre Seigneur Jésucrist avoit esté baptizet. Les aulcuns disoient qu'il faisoit fort périlleux adcause de la gherre, les aultres disoient adcause des arrabes et avec ce nostre patron sire Augustyn Contarin nous espouvantoit tout autant qu'il luy estoit possible. Néantmoins, il dict que sy nous nous povions trouver jusques à XL pèlerins en dévotion d'y aller il nous y feroit mener, car il n'iroit point mais il nous fauldroit donner chacun demy ducat d'or et aussy il n'y vouloit mener nulles femmes. Après ce nous ne nous trouvasmes pour aller audict lieu que le nombre de XXXVIII pèlerins. Et par ainssy la conclusion porta de nous tous enssamble retourner en Hiérusalem. Cedict jour environ l'heure de VIII heures du matin, nous nous partismes dudict Bethléem et passasmes par devant une cappelle de Nostre Dame, laquelle est asses près dudict Bethléem. Et est le lieu où l'angele [fol.191 v.] annunca la joieuse nativité de Jésucrist aux pastoureaux, auquel lieu à le saluer il y a VIIc ans et VII XLnes de pardons. La place est fort belle et sy a à l'entré plusieurs grandz oliviers.

Oraison

Gloria in excelisis deo et il terra pax homnibus [...]

[latin]

Et est ladicte cappelle fondée en l'honneur de Dieu, de la vierge Marie et aussy des sainctz angeles.

Cheminantz cedict jour pour aller aux montaignes de Judée par très maulvais chemin et passasmes par devant ung villaige quy s'appelle Betheze auquel il demeure [fol.192 r.] des crestiens par tribut et n'y peult demorer nul sarrazin plus hault d'ung mois qu'il ne meure. Nous arrivasmes à une fontaine asses près de la maison de Zacharie et venant de ladicte fontaine à la maison dudict Zacarie, là se fit la rencontre de la glorieuse vierge Marie mère de Dieu et de saincte Elizabeth, auquel lieu la glorieuse vierge composa le Magnificat.

Oraison.

Magnificat anima mea [...]

[latin]

[fol.192 v.]

Nous entrasmes dedens ladicte maison laquelle est fort vielle et y a ung grand mur auquel y a ung pertuys ou ung trou et dict on que à l'heure que Hérode faisoit destruire les Innocens que ledict mur s'ouvrit et alors saincte Elizabeth entra dedens ledict mur tenant sainct Jehan Baptiste entre ses bras et quand elle fut dedens, le mur se referma. Et là demora tant et sy longuement que les tirantz furent passés. Et en après ledict mur se rouvrit miraculeusement comme devant. Auquel lieu il y a VIIc ans et VII XLnes de pardons.

Là d'emprès il y a ung autel sur lequel sainct Jehan Baptiste fut circoncis. Auquel autel il y a VIIc ans et VII XLnes de pardons.

Dedens cedict lieu en entrant à la main dextre y a une grande montée fort maulvaise et haulte et là dessus y a une cappelle, auquel lieu sainct Zacharie se tenoit et composa le Benedictus dominus deus Israel quand il peult parler car il fut muet l'espace de IX mois adcause de son incrédulité. Auquel lieu il y a VIIc ans et VII XLnes de pardons.

Oraison servante audict lieu.

Benedictus dominus deus Israel [...]

[latin]

[fol.193 r.]

[latin]

[fol.193 v.]

Ung petit oultre de environ une petitte mille est une asses belle église et très forte mais elle est toutte plaine dordure adcause des bestes que on y mect et pour sortir dehors dudict lieu, il convient paier ung marquet. Audict lieu, au coeur de ladicte église à la main senestre, il convient descendre par III ou IIII degrés et n'y void on goutte. C'est le propre lieu où sainct Jehan Baptiste fut néz. Auquel lieu il y a plaine rémission de tous péchetz.

Oraison servante.

[latin]

[fol.194 r.]

Dudict lieu nous en vinsmes en rapprochant Hiérusalem et passasmes parmy une montaigne, laquelle dure bien une lieu de France. Et vinsmes en une très belle [fol.194 v.] église de grecz, laquelle est fondée en l'honneur de Dieu, de la vierge Marie, de la vraie croix et s'appelle l'église Saincte Croix. Et encoires de présent il y a ung pertuis, là où on boutte ses mains, lequel est dessoubz le grand autel de ladicte église et dict on que ce fut le travers de ladicte croix, dont les aulcuns dient que c'estoit ung palmier et les aultres maintiennent que c'estoit ung olivier. En laquelle église il y a plaine rémission de tous péchetz.

En ladicte église, les grecz y monstrent une main de saincte Barbe.

Après avoir visité che très sainct lieu on se repose et se desjune on droict là car on vous vendra du roysin et aultres victuailles asses. Dudict lieu vous pores revenir en Hiérusalem sans monter sur vos asnes.

Oraison.

[latin]

Après avoir prins noz réfections nous nous partismes [fol.195 r.] dudict lieu et passames une grande vallée où il y avoit en tampz passé une grande abbaye quy s'appelloit sainct Sabbe et contenoit soubz luy IIIIm moines et religieux par certains tampz. Et puis nous retournasmes en Hiérusalem.

Le joeudy VIIe dudict mois nous ne faisions fors que deviser d'aller au fleuve de Jourdain. Les aulcuns dysoient voire que ferons nous là, nous ne voirons que une rivière. Les aultres disoient nous sommes partis de sy très loing pais et se ne ferons point ce pourquoy nous sommes ychy venus. Pour conclusion, pour cedict jour, nous ne nous trouvasmes pour aller audict lieu que XXII pèlerins, pource que nostre patron nous disoit que nous yrons en l'église du Sainct Sépulcre par IIII fois au lieu que quand on va audict fleuve, on n'y va que trois fois. Et ainssy nostre patron nous apaisa, avec ce qu'il nous espouvantoit très fort. Et aussy que les aulcuns n'y vouloient pas aller. Et par ainssy d'estre lasche et peu dévot et aussy de s'espouvanter de son umbre car les patrons vous espouvanteront aultant qu'il leur sera possible, car ledict voiaige du fleuve leur couste autant ou plus que tous les aultres débités qu'il doibvent paier pour nous. Et pourtant on ne les doibt ghaires croire. Mais bien souvent ceulx quy doibvent mener l'oeuvre ce sont ceulx quy plus s'espouvantent. Car c'est affaire aux grandz maistres de dire nous y voulons aller car cescun les ensuivroit. Et alors tous les plus grandz maistres ce furent ceulx quy point n'y vouloient aller. Et par ainssy faire, le jour viendra que on n'y polra aller non plus que on faict à présent en Nazareth car ledict voiaige de Nazareth a esté [fol.195 v.] perdu par deffault desponantement et de lasche couraige, et à tant paix.

Cedict jour passé en telles devises comme dict est, nous fut dict de logis en logis par les frères que chacun se préparast pour aller sur le vespre en l'église du Sainct Sépulcre. Et quand il fut environ de V à VI heures du soir, on nous mist trestoutz là dedens. Et là endroit, ladicte nuictié se passa en dévotyon. Et quand ce vint sur le matin, les frères chantèrent une très belle grande messe sur le mont de Calvaire, laquelle messe fut de la Passion de Jésucrist.

Le vendredy VIIIe dudict mois, après avoir ouy ladicte messe, nous vinsmes les aulcuns à l'hospital, les aulcuns en leur logis et fumes par tout le jour en dévotion et les aulcuns au mont de Syon et ainssy le jour se passa.

Cedict jour, au vespre, il vint en nostre logis, ung juyd lequel nous demanda se nul n'avoit affaire de vin, car lendemain adcause de leur sabbat ilz dirent que nul n'en auroit. Je regarday après Huguet, nostre serviteur mais à l'heure il n'estoit pas là. Je luy dis que je m'en yrois avec luy et prins ma bouteille. Et adonc, ledict juyd me dict que je le sievisse de long et quand se viendroit qu'il faudroit tourner en quelque rue qu'il jocqueroit et me dict que je perdisse point la veue de luy et adonc je m'en allay et le sievys tousjours de long comme il m'avoit dict et ledict juid me mena, comme vous diries se vous esties logés en Vallenchiennes envers l'église de sainct Géry et on vous meneroit par devant le mollyn sainct Géry, par [fol.196 r.] l'hospital de l'hostellerie, au chasteau sainct Jehan, par la place en l'isle, par devant l'église Nostre Dame la grande, l'église et rue de saincte Catherine, devant l'église de Nostre Dame de la caulcie, vers la porte cambrisienne, au mollyn de le sanch, au long du beghinaige, devant Beaumont et passay par devant ung masiau et asses près dudict maseau là endroit il se rassembla des sarrazins, lesquelz me vidrent entrer dedens la maison dudict juid. Laquelle maison estoit ainssy comme vous diries asses près de l'yssue de ladicte rue dudict Beaumont. Adonc, dudict lieu je veoys mes frères crestiens, lesquelz estoient devant l'hospital de Hiérusalem. Moy estant en la maison dudict juid créniant lesdictz sarrazins comme dict est que j'avoys veu, lesquelz estoient rassamblés asses près dudict maseau, je demanday audict juid s'il n'y avoit point d'issue en sa maison car lesdictz sarrazins n'estoient point loing de sadicte mayson. Il mit une grande perche et asses ung gros baston pour estocquer son huys car il les avoit bien veus. Après ce, ledict juid print ung tapis sy le jecta par terre et s'assit par dessus et me fit asseoir d'emprès luy et me dict qu'il nous failloit deviser enssamble car il parloit très bon franchois car il avoit en sa josnesse demoré à Lyon sur le Rhosne. Pour faire brief, je luy priay qu'il me donna du vin pour mon argent et que je m'en vouloye aller car je crénioies lesdictz sarrazins que j'avoys veu [fol.196 v.] et aussy qu'yl estoit fort tard. Car lesdictz sarrazins dient asses bonne raison, car ilz dient que nous confessons que lesdictz juydz ont mis nostre Seigneur à mort et se prenons compaignie à eulx. Et avec ce, nous permettons qu'ilz demeurent avec nous au pays de par deçà. Ilz dient que sy les juidz avoient ainssy fait morir leur dieu comme ilz ont faict le nostre, jamays ilz ne demoroient en leur pays ne aussy ilz ne volroient avoir jamais compaignie avec eulx. Mais on ne le faict point pour l'amour d'eulx mais pour avoir de leur vin car lesdictz juidz en ont et les sarrazins n'en ont point. Et vela la raison pourquoy on prend leur compaignie. Quand ledict juid percupt que je ne voulois point deviser longuement et aussy que je m'en voulois raller, il me demanda pour combien les aultres juidz m'avoient emply ma bouteille et je luy dis la vérité et adonc cuidant que je ne disse point vray:

-L'aves vous, dict il, en pour aultant comme vous dites, par vostre loy.

Je luy respondis que ouy et aussy je ne luy mentois point et adonc il dict à sa femme:

-Donnes luy à boire et se luy tires du vin tout plain sa bouteille.

Et incontinent il me mit hors de sa maison par l'yssue de derière. Et m'en revins à mon hostel car de ladicte maison au juid je voyoies bien mes frères crestiens combien qu'il m'avoyt faict tourpier. Et quand je fus à mon logis je [fol.197 r.] fus bien joieulx.

Cedict jour à l'après disner, les frères du mont de Syon nous firent scavoir que nous nous préparissions pour lendemain aller en Béthanie.

Le sabmedy IXe dudict mois, environ l'heure de V heures du matyn, comme les frères nous avoient dict, nous fumes tous assamblés audict mont de Syon et montasmes cescun sur noz asnes et partismes pour aller audict Béthanie. Et descendismes ledict mont de Syon, passames d'emprès là où les juidz voeulrent prendre le corpz de la vierge Marie et vient on jusques au val de Josaphat et va on à la main droicte en laissant le mont d'oliviet à la senestre main et s'en vient on où fut le grand chasteau de Marthe. Et y a une grande muraille où estoit la mayson de Symon le lépreux, où la Magdalaine respandit longuement sur le chief de nostre Seigneur Jésucrist. Auquel lieu il y a VIIc ans et VII XLnes de pardons.

Oraison.

Cum autem esset Jhesus in Bethania in domo [...]

[latin]

[fol.197 v.]

Dudict lieu on nous amena à la maison où en tampz passé demoroit la glorieuse Magdelaine. Auquel lieu il y avoit une église laquelle est totallement destruicte et de présent il y a encoires des très beaux murs et fort haultz. Auquel lieu il y a VIIc ans et VII XLnes de pardons.

L'oraison dudict lieu.

[latin]

Allencontre de ladicte maison de la Magdalaine, il y a une pierre, c'est le lieu où nostre Seigneur estoit quand Marthe , soeur à ladicte Magdelaine, rencontra Jésucrist et que elle luy dict: « Domine si fuisses hic frater meus non fuisset mortivis. » Et venoit en Béthanie pour résusciter [fol.198 r.] le Lazare , frère ausdictes deux soeurs. Auquel lieu il y a VIIc ans et VII XLnes de pardons.

Oraison.

Domine si fuisses hic frater meus non fuisset mortivis [...]

[latin]

Dudict lieu on nous amaine dedens Béthanie et vient on en ung lieu fort bas auquel il y a des fort beaux édiffices, auquel lieu souloit estre en tampz passé, une abbaye. Et vient on au lieu où le Lazare estoit enterré, frère à ladicte Magdelaine et Marthe. Auquel lieu il y a ung marbre blanc, lequel nostre Seigneur Jhésus oster par les juidz et est le propre lieu où nostre Seigneur résuscita le Lazare dont nostre Seigneur Jésus estoit ung petit derière, environ de X à XII piedz près de là où ledict Lazare estoit enterré. Auquel lieu il y a rémission de tous péchetz.

L'himne et l'office servant trouvères en Betléhem, de sainct Hiérome, folio 187, iste confessor [...]

[latin]

[fol.198 v.]

Dudict lieu on nous amena vers Hiérusalem en retournant et là nous fut monstrée la mayson de saincte Marthe en laquelle par plusieurs foys nostre Seigneur Jhésucrist y prist sa réfection, laquelle de présent est totallement destruicte. À le saluer on y acquiert VIIc ans et VII XLnes de pardons.

Oraison.

[latin]

[fol.199 r.]

Dudict lieu nous vinsmes asses près du mont d'oliviet quy s'appelle Bethfage , auquel lieu nostre Seigneur Jhésus, le jour de Pasques flories, monta sur l'asne luy voulant monstrer comme roy. Auquel lieu on y acquiert en le saluant VIIc ans et VII XLnes de pardons.

Oraison servante audict lieu.

Cum appropuiquasset Jhesus hierosol[...] et venisset Bethfage [...]

[latin]

Cedict jour en retournant dudict Béthanie en Hiérusalem, plusieurs devises furent et principallement entre ung frère cordelier, lequel s'appelloit frère Jehan du vestiaire de Bourgoigne, natif de Bruxelles, lequel [fol.199 v.] avoit esté en son tampz, page à monseigneur le duc Charles de Valois, duc de Bourgoigne . Et depuis estoit devenu frère de sainct Franchois et avec ung escochoys nommé Jop, à ce jour lacquay à monseigneur des cordes dont les devises furent telles que ledict cordellier et ledict lacquay vouloient aller au fleuve de Jourdain. Et n'y deuissent ilz aller que eulx deux. Moy quand je oys leurs parolles, je leur priay très affectueusement que ilz n'y allassent point sans moy et que quoy qu'il coustast je en paieroie tout autant comme ilz vouldroient. Dont lesdictz me dirent sur l'après disner qu'ilz avoient marchandé et pour nous trois à telle condition que ledict frère mineur n'avoit point d'argent et ledict lacquay n'avoit que trois ducas. Et sy avoient marchandé pour nous trois à XVI ducas, y comprins ung ducat que on debvoit donner au trusseman, lequel avoit aydé à marchander, y comprises les cortoisies grandes et petittes, aussy les asnes et les chevaulx s'ilz estoient perdus ou desrobés, c'estoit que nous n'en paierions riens, voire à telle condition que sy je n'estoys comptent dudict marchiet pourtant que je n'estoys point présent et aussy que pour ma part il me failloit paier XIII ducas c'estoit marchiet nul. Et sur telle condition, ledict marchiet fut affirmet. Et quand il me fut rapporté, je l'accorday volontiers et de coeur. Et encoires j'en fus bien joieulx et ne [fol.200 r.] voulois point que monseigneur de Reubempret ne nulz des pèlerins en sceuist à parler. Et la raison pource que ledict seigneur et aultres me l'euissent destourné et pourtant je ne vouloye que personne en seuist riens. Et fut cedict marchiet faict au mont de Syon et se le fit frère Jehan, procureur dudict mont, lequel frère Jan avoit faict les chevaliers en Hiérusalem sur le Sainct Sépulcre. Et avec ledict frère Jehan y estoit le trusseman dudict Hiérusalem et de Rame dont celluy dudict Rame debvoit venir avec nous audict fleuve.

Incontinent ledict marchiet faict et affermet, il failloit délivrer comptant la moictié de l'argent et l'aultre moictié au retour dudict voiaige. Et par ainssy je délivray VIII ducas d'or. Tout ce faict et accomply je demanday à quelle heure il nous failloit estre prest pour aller audict voiaige. Il nous firent dire qu'il nous failloit estre toutz prestz à deux heures après disner ou environ. Et se s'en debvoit aller avec eulx ledict laquay nommé Jop, pour et à telle fin de tout abrégier, et frère Jehan cordelier du vestiaire de Bourgoigne, lequel avoit esté paige à monseigneur le duc Charles duc de Bourgoigne et moy, nous debvons tenir embas dudict mont de Syon sur le costé et asses près de la place où sainct Estienne fut ensepvely la IIe foys, pour et à telle fin que nul des pèlerins n'en seuist riens. Et en cedict lieu, ledict trusseman et aultres a tout asnes et chevaulx nous debvoient venir quérir. Nous fimes provision de deux bouteilles de vin et d'une bouteille d'eaue aussy plaine, [fol.200 v.] une bezache de pain et de frommaige, aussy des chandeilles de cyre. Aussy je portay mon argent à garder à messeigneurs Anthoine de Rochefort noble homme et abbé du pays d'Auvergne au roiaulme de France, lequel me le garda bien et léallement.

Cestuy jour à l'après disner, l'ung de noz frères, lequel estoit filz d'ung comte au pais d'Allemaigne eagiet de XX ans ou environ trespassa audict mont de Syon. Et le porta on en terre en ung gardyn à porrées droict devant l'église dudict mont de Syon et appartenant ledict gardyn audictz frères. Et en le portant en terre, les frères et nous toutz avions cescun une chandeille de cyre ardantes en noz mains. Dieu luy face merchy et aussy à toutz les aultres.

Après ledict enterrement faict, ledict frère Jan, cordelier du vestiaire de Bourgoigne comme dict est, lequel debvoit venir avec moy, adcause qu'il avoit couché par trois journées audict mont de Syon il estoit subject au beau père gardien dudict lieu. Mais se il n'euist point couchié il n'euist point esté subject audict père gardien. Dont, pource qu'il estoit subject s'en alla par devant ledict beau père et comme son subject et obédient luy priant et requérant très humblement que en l'honneur de la très doloreuse et très saincte Passion de Jésus il luy voulsisse donner sa bénédiction et aussy le congiet d'aller au fleuve de Jourdain. Ledict beau père regarda ledict religieux et luy dict que ens au lieu de la bénédiction qu'il demandoit c'estoit qu'il luy donnoit sa malédiction en cas qu'yl y allast.

[fol.201 r.] Ledict religieux luy respondit:

-Et comment beau père? Pourquoy me faictes vous cecy? Et pourquoy le me refuses vous? Je suis de très loingtaine terre et ay fort travaillé mes parens et amis pour parvenir à ce sainct voiaige et aussy à intention à faire les voiaiges ausquelz pèlerins sont tenus d'aller. Ou au moins dictes moy les raisons pourquoy vous me le deffendes.

Ledict beau père gardien respondit audict religieux:

-Mon filz, la rayson pourquoy je ne veulx point que tu y voise c'est pource qu'il y a à présent deux ans que il y eult ung de noz frères lequel allant audict voiaige fut tué des arrabes. Et à présent y a ung an que aussy il y eult ung de noz frères lequel en retournant dudict sainct voiaige, recupt desdictz arrabes XVII plaies mortelles et pourtant je le te deffendz. Et en cas que tu y voise, jecte là l'habit de sainct Franchois et ainssy je te tiendray pour apostat et inobédient. Toy et ton compaignon je vous avois esleu pour demorer en ce très sainct et sacré lieu et je percoipz que tu es rebelle et de grand couraige, tu os ce que je te dys.

Ledict religieux fut fort troublé en son couraige et sy se repentoit beaucop de che qu'il avoit jamais esté logés audict mont de Syon mais il l'avoit faict pour et à telle fin que de audict Sainct Voiaige avoir plus grand mérite et pardon. Et sy s'en vint à moy tout en plorant et me dict tout ce que vous aves oy et après il me requist et dict que j'estois fort bien aimé de monseigneur de Ghemines, aussy de monseigneur de Reubempret et des aultres chevaliers, que je voulsisse requérir lesdictz chevaliers qu'il leur pleuist requérir ledict beau père gardien que ce fuist [fol.201 v.] son plaisir que de sa grâce le laisser aller audict Sainct Voiaige du fleuve de Jourdain. Et aussy à ladicte requeste faire je y fusse présent laquelle choze je luy accorday car à ung tel chemin c'est bien la raison d'avoir ung cordelier avec luy. Et m'en vins ausdictz chevaliers et leur fis ladicte requeste lesquelz me l'accorderent très humblement et me prommirent tant pour moy comme en faveur dudict religieux qu'ilz en feroient leur puissance.

Après ladicte requeste de par moy faicte ausdictz chevaliers, ledict seigneur de Ghemine, monseigneur de Reubempret et aultres s'en vindrent bucquier à la chambre dudict gardien et firent la requeste et moy présent audict gardien, lequel fort furieusement respondit ausdictz chevaliers que le religieux scavoit bien quelle choze il luy avoit respondu et dict et aussy che quy estoit dict demouroit dict.

-Et vous pèlerin quy faictes la requeste avecq les chevaliers, si vous voules croire mon conseil vous n'ires pas. Mais néantmoins, en cas que vous y alles et que mal vous en vienne, je vous deffendz la mayson de choeus.

Adonc, je fus fort troublé et ne peux avoir patience et luy respondit:

-Beau père je suis bien heureux de ce que pour le présent j'ay apporté assez de l'argent en ce pais cy.

Et m'en retournay audict religieux luy portant les nouvelles lesquelles luy firent moult doloreuzes. Néantmoins il les porta patiamment. Ledict religieux quand il percupt que de nul tour il ne pooit aller audict Sainct Voiaige, il m'amena ung espaignol gentil compaignon et rade et me dit que [fol.202 r.] ledict espaignol feroit le Sainct Voiaige pour et au nom de luy, et que nous allissions au lieu comme la conclusion avoit esté faicte tant de luy comme du lacquay et aussy de moy pour attendre ledict lacquay chevaulx et asnes et aussy le trusseman et les arrabes lesquelz nous debvoient conduire. Et demorasmes audict lieu comme nous avions prommis à tout noz baghes et che qu'il nous estoit propice.

Cedict sabmedy IXe dudict moys d'aoust, au retour dudict voiaige, avoit esté dit par les frères que nous yrions tous coucher à l'église du Sainct Sépulcre pour la IIIIe et dernière foys. Et pource quand ce vint environ VI heures du soir tous les pèlerins s'assamblèrent audict mont de Syon pour tous enssamble aller coucher en ladicte église. Ledict espaignol et moy estions en ung val et nous absconsiesmes et muchions de paour que on ne nous veist et laissasmes aller tous noz frères dedens Hiérusalem en ladicte grande église et estions fort dollans de ce que nous n'y oions nulles nouvelles de noz gens ne de noz chevaulx et s'approchoit le vespre, dont nous estions fort dollans. Ung petit de tampz après, ledict espaignol commenca à plorer et quand ce vint une demye heure après ce que noz frères avoient esté partis, il yssit ung convers hors dudict mont de Syon et ferma la porte dudict mont de Syon et regarda ledict convers aval les champz et nous appercupt très bien. Et incontinent il s'en vint à nous et nous demanda quelle choze nous faisions là endroict. Je luy respondis que j'attendois [fol.202 v.] ung de mes frères et compaignon et aultres pour nous mener au fleuve de Jourdain, lequel frère me respondit:

-Advises de deux chemins. L'ung c'est que je vous enfermeray dedens l'église du mont de Syon ou que vous en viendres avec moy dedens la ville de Hiérusalem et entreres avec moy dedens l'église du Sainct Sépulcre.

Considérant qu'il estoit nuict et aussy que nous ne oyons nulles nouvelles de nostre lacquay, nous en allasmes avec ledict convers dedens Hiérusalem en la très saincte église avec noz frères. Et quand je vins devant ladicte église du Sainct Sépulcre, je percupz avec les sarrazins le trusseman de Rames lequel trusseman avoit esté présent à faire mon marchiet pour aller audict fleuve de Jourdain, auquel j'avois délibvret VII ducas d'or pour la moictié dudict voiaige sans ung ducat qu'il debvoit avoir pour sa paine. Et ainssy ledict trusseman debvoit venir avec moy en mon marchiet faisant, quand je le percupz je m'en vins à luy et luy dis en itallyen du mieulx que je peulx:

-Et viens ça traistre a tu une loy ou nom? Tu n'es que ung chyen! Pourquoy ne me tiens tu le marchiet que tu as faict à moy et à mes compaignons? Tu as prins mon argent, pourquoy ne fais tu ce à quoy tu es tenu de faire? Et sy tu ne le veulx faire, se me rendz mon argent !

Lequel trusseman me respondis:

-Christien, demeure emprès moy et tu partyras incontinent pour raller audict voiaige.

Ledict convers me ravisoit et acoustoit et me prins par le bras et me tira dedens l'église. Incontinent je saillys [fol.203 r.] dehors ladicte église et vins d'emprès ledict trusseman et luy demanday après mon compaignon Jop. Il me respondit et me dict qu'il estoit d'emprès les chevaulx. Adonc les crestiens de la chainture et aultres crestiens là demorans me disoient tousjours:

-Seigneur pèlerin, ne vous fies que bien à point à ces sarrazins droict cy car ce ne sont que menteurs et ne tenes non plus d'eux que on ne feroit de beaux chiens.

Et tant me dirent de blanc et de noires, aussy les frères mineurs quy vindrent quy me tirèrent dedens ladicte église. Et incontinent que je fus dedens, ilz fermèrent ladicte église et fus fort marry et ne penssoys de jamais faire ledict voiaige. Mais nostre Seigneur Jhésus quy est par dessus toutz y previent comme cy après sera retraictiet.

Incontinent après que ladicte église fut fermé, les frères religieux nous rassamblèrent tous dedens la cappelle de Nostre Dame comme dict est, et là endroict, lesdictz frères nous départirent chacun des reliquaires de sainctz lieux de la Terre Saincte.

Asscavoir est que de coustume on ne va que par III fois en ladicte église du Sainct Sépulcre mais pource que nous n'allions pas au fleuve de Jourdain nous y fumes la IIIIe foys. Incontinent que on nous eult départis lesdictz sainctz reliquaires, monseigneur de Reubempret s'en vint à moy et me dict:

-A mon amys Jehan, tu es le plus heureux homme que jamais je vidz et je dis ce pour cause que tu n'es point aller au fleuve de Jourdain. Et je ne percupz jamais que tu fusse fol et que tu veulx jouer de ta vie au fol. Quand tu [fol.203 v.] viendra laquelle choze sera ce quand tu voiras une rivière ce sera tout.

D'aultre part, monseigneur de Ghemines me disoit:

-Comment Jehan pensses vous que sy vous alles audict fleuve nous doyons attendre après vous? Nennye.

Quand j'eus tout oy, je leur respondis pour les contenter que je n'yrois point. Incontinent après je m'en allay asseoir sur ung bancq quy est machonnet de pierres par dedens ladicte église au plus près du portail par où nous estions entres en icelle. Je n'y fus ghaires longuement que vechy ledict lacquay nommé Jop, lequel venoit après moy pour moy emmener audict fleuve et me dict que tout estoit prest et aussy que les chevaulx et les asnes estoient sellés et aussy que les arrabes estoient tous prestz pour nous mener audict fleuve. Adonc je fus moult dollant et ledict lacquay me dict :

-Jehan se vous me voulies croire certes vous vous contenteries et se n'iries point car vous estes ung homme mariés et moy je suys ung homme à marier. Quand je demoray V ou VI ans en ce pays cy, c'est tout ung. Autant ay je en ce pays chy comme j'ay en France. Et c'est aultre choze de vous car le trusseman n'y oseroit aller et se combattent l'ung contre l'aultre pource qu'ilz n'y vuellent point aller. Et tout ainssy se sont ilz démenes tout cest après disner.

-Et comment, dis je, Jop je n'ay ouy de vous quelque nouvelle tout cest après disner et [fol.204 r.] ne scavois quelle choze j'avois à faire.

-Certes Jehan, dict il, je n'en scavois comment faire.

Ledict lacquay me demanda s'il entreroit dedens car les trous estoient asses grandz à l'huys dudict portail pour y passer ledict lacquay ou moy. Mais je luy priay qu'il n'y estrast point car s'il euist esté sceut, luy et toutte la compaignie euissent esté en très grand danger, et principallement c'estoit pour sa vye. Adonc je luy donnay la clef de nostre logis et luy dis que pour ceste nuict il s'en allast coucher en nostre logis et qu'il se levast de bon matin et venist pour ouir la première messe après ce que les huis dudict portal de ladicte église seroient ouvertz et aussy que le nuictié porteroit consseil. Et alors ledict lacquay s'en alla coucer.

Je me partis dudict lieu et se m'en vins coucher sur le mont de Calvaire là où pour la nuict je ne dormys ghaires. Et quand ce vint vers minuict, je m'en allay confesser sur ledict mont et pour la nuict, je y oys plusieurs messes. Et quand ce vint sur le matin, après la messe ouye, je me disposay et allay sur ledict lieu recepvoir le corpz de nostre Seigneur Jhésus. Dieu donit que ce ayt esté à son honneur et au salut de mon âme et aussy de tous mes bons amis vivans et des trespassés. Et quand ce vint au matyn environ l'heure acoustumée de VII heures du matyn et que ladicte église fut ouverte, ledict lacquay revint en icelledicte [fol.204 v.] église et comme la conclusion avoit esté porté du vespre tant de luy comme de moy, il s'en alla oir la messe. Je percupz ledict trusseman de Rame et mon patron, messire Augustin Contarin, au plus près du portal, hors de ladicte église, lesquelz se devisoient enssamble. Je m'en vins à eulx et s'y demanday audict trusseman qu'il me rendisse mon argent ou qu'il me fist mener ou me menast audict fleuve. Lequel me respondit que au regard de mon argent que je ne le raurois point. Aussy d'y aller il me dict qu'il n'yroit point mais il m'y feroit mener par sy gens de bien selon leur loy et aussy qu'il y auroit honneur et que je demorasse là emprès luy. Ainssy je dis à messire Augustin Contarin nostre patron:

-Comment seigneur patron, par le marchiet que j'ay faict à vous dedens Venize (et dont je luy monstray la lettre de mon marchiet) comment en espétial il me debvoit mener ou faire mener audict voiaige dudict fleuve?

Et il me respondit qu'il ne m'y debvoit point mener ne faire mener sy toutte la compaignie ou la plus part n'y alloit. Et alors je luy priay qu'il m'y voulsisse faire mener sans ses despens et s'il ne le faisoit je luy dis que ly auroit blasme et dommaige. Et il me respondit que quand ce viendroit que tous les pèlerins partiroient de ladicte église, je vuisse tout derière les aultres et je yrois audict voiaige. Et quand Jop eult oy la messe, je luy racomptay le tout. Et quand ce vint à partir de ladicte église, ledict Jop, [fol.205 r.] l'espaignol et moy nous fismes ainssy comme nostre patron et le trusseman m'avoient conseillé de faire.

Le Voiaige du fleuve de Jourdain.

Le dimence Xe dudict mois d'aoust quy estoit le jour sainct Laurent martir, partant hors de l'église devantdict comme dict est nous demorasmes derrière au plus près de nostre patron et dudict trusseman aussy des mores ou sarrazins, comme vous les voules appeler dont noz frères pèlerins les aulcuns s'en allèrent les ung à l'hospital, les aultres à leur logis au mont de Syon. Nostre patron, ledict trusseman et nous trois allasme à l'hostel de l'admiral de Hiérusalem auquel lieu nous trouvasmes plusieurs sarrazins entre lesquelz ledict admiral estoit assis sur ung tapis de Turquie et povoit estre eagiet de environ LXV ans. Lequel admiral manda et fit venir incontinent ceulx quy nous debvoient mener audict voiaige, lesquelz se mirent emprès luy en ung genoul à teste nue et les mains joinctes. Et se mirent leursdictes mains touttes joinctes entre les mains dudict admiral et faisoient le serment audict admiral de nous mener et ramener saulvement. Et advoient le visaige en faisant ledict serment vers soleil de nonne et après ce faict, ledict admiral nous fist dire que nous ne portissions avec nous non plus hault que nous ne voulions perdre et aussy que quand nous viendrions audict fleuve de Jourdain, c'estoit que nous ne nous boutissions non plus profond au plus hault jusques à mygambe car plusieurs par cidevant s'y sont [fol.205 v.] noyés. Et aussy nous le promismes et là endroit nous fumes libvretz en la main d'eulx. Après nous en vinsmes avec plusieurs sarrazins et vinsmes dedens ladicte ville de Hiérusalem en une rue laquelle seoit fort hault. Là nous trouvasmes les chevaulx et les asnes tout sellés. Le trusseman me fit monter sur ung très beau cheval, lequel appartenoit au trusseman et clerc dudict Hiérusalem et quand il me vit monté dessus ledict cheval, il me donna ung bon baston comme de picavet et me fit dire que s'il venoit aulcuns maulvais garchons que je me revengasse hardiement. Ledict lacquay et ledict espaignol montèrent sur ung asne cescun et trois arrabes à cheval et quattre sarrazins à pied lesquelz nous conduisoient. Ung sarrazin sur ung asne lequel scavoit bien parler très bon ytalien lequel venoit avec nous pour parler à nous comme pour garder les chevaulx et aussy les asnes. Et ainssy estions XI personnes. Et widasmes dudict Hiérusalem par la porte dont Symon entra, lequel ayda à porter la croix à nostre Seigneur Jhésus. Et est le porte où sainct Estienne sortit dudict Hiérusalem quand il fut lapidé. Et pour yssir de ladicte porte il convient monter par degrés comme sont ceulx d'ung abruvoir de chevaulx. Et quand nous fumes hors de ladicte porte, nosdictz arrabes nous firent tous assambler enssamble et nous firent dire que quandt l'ung deux trois faisoit signe de sa main, c'estoyt signe que nous le sievyssiemes. Ung petit après [fol.206 r.] ce dict, l'ung nous fist ledict signe de la main et nous menoit comme partant de Vallenchiennes par la porte Montoize parmy Sainct Saulve à Vy et comme parmy Crespin et les deux aultres quy estoient à cheval s'en alloient comme à Rombies, à Kiévrechyn, Marcipont à Basieux et là s'en alloient aux grandes censses ausquelles y avoit beaucop de gensdarmes lesquelz venoient des 4 journées, lesquelles avoient esté gaigniés de ceulx de Surie alencontre des turcz. Lesquelz suriens et arrabes estoient par ce tampz espars parmy le pays parquoy il y faisoit fort périlleux. Dont nosdictz conducteurs, en tampz que nous passions parmy ledict bas pays faisoient du mieulx qu'ilz pooient et se les tenoient de bourdes et entretant nous passions tousjours car à le foys je voiois bien les chevaulx sellés lesquelz alloient paistre aval les campz tous selletz, les brides pendantes au selles, les aultres penssans des chièvres, camelz et aultres bestes. Et quand nous estions passez oultre de le trouée il nous menoient dessoubz des figuiers et se cueilloient des figues et nous en donnoient touttes les fois qu'ilz en cueilloient. Et en ce tampz nosdictz deux arrabes revenoient à nous. Ung petit de tampz après, lesdictz arrabes donnèrent congiet aux quattre sarrazins, lesquelz estoient à pied et s'en retournèrent en Hiérusalem dont nous estions partis. En allant par ledict chemyn, lesdictz arrabes estoient fort dévotz et par 7 fois ou plus pour cescun jour, c'estoit une grande admiration [fol.206 v.] de leur veoir faire leur dévotion car autant de fois qu'ilz trouvoient une grande pierre ilz descendoient de leur cheval et se mettoient sur ladicte pierre à pied nud, le visaige vers le soleil de nonne, là faisoient leurs dévotions très humblement. C'estoit dommaige qu'ilz n'estoient crestiens car ilz estoient très beaux compaignons et entruez qu'ilz faisoient leur dévotion nous allions tousjours avant car il n'y avoit jamais que ung à le fois faisant son orayson. Nous chevaulchasmes par montaignes et par vallées et ne tenions point de chemin et mesmes en montant lesdictes montaignes et pour ce que nous n'alliesmes point le chemin celluy quy chevaulcoit le IIe ou le IIIe il failloit qu'il se gardast des pierres lesquelles souvent cheoient desdictes montaignes. Néantmoins nous revenions tousjours en nostre chemyn et mesmes quand il y avoit quelque choze sur ledict chemyn laquelle estoit de mémoire celluy quy gardoit noz chevaulx nous déclaret que c'estoit en ytallien. Nous trouvasmes premiers oultre Hiérusalem IIII mille, une fontaine nommée fons solis, séant en une fort grand vallée et y avoit à l'heure que je y passay, des enffans quy s'y baignoient et nageoient. Et sont touttes pierres là enthour et mesmes tout jusques à bien près de Hiérico c'est ung très mauvais chemin et très dangereux. Plus avant environ IIII milles à la main dextre là nous fut monstrée la montaigne nommée Hérodinin sur laquelle est ensepvely le roy Hérode quy fit occyr les [fol.207 r.] innocentz et fit icelluy roy, là endroit, faire sa sépulture pource que en tampz passé il vainqist les rommains en ce lieu. Laquelle sépulture on percoipt bien du droict chemin dudict fleuve car elle est très haulte et est séante icelle montaigne emprès les montz d'engady. Ung petit oultre dont on appercoipt ladicte montaigne, là est le lieu lequel s'appelle Terre Rouge, auquel lieu en tampz passé y eult ung cloistre. C'est le lieu où Joachim s'en alla quand Abyatar luy eult reprouvé sa stérilité et fut la grande quantité de jours tant que l'angele luy annunca la sacrée conception de la glorieuse vierge Marie mère de Dieu. Lequel lieu est totallement destruict et est inhabité mais s'y percoipt on encoires aulcunes masures. Après nous chevaulcasmes une très grande espace d'ung costé sur la bonne main et vinsmes sy très près de la mer morte que en ung lieu entre les aultres à ung ject d'arbalestre près de ladicte mer et ne croidz point que on le puisse approcher de plus près car ce sont touttes roches et me samble que ladicte mer morte est comme on diroit ung flacquier emmy les champz ou ce seroit comme eaue et marle enssamble comme boe widant hors de une fisture et par dessus ung peu d'eaue clere passant laquelle procède du fleuve de Jourdain et en cestedicte mer est le propre lieu où les 7 cités fondirent sicomme Sodom, Gomor et aultres et contient de long LX milles et [fol.207 v.] de large IX milles.

D'aultre part sur la main gauce, nous vismes sur une fort haulte roche sur laquelle il y avoit une assez belle plaine sur laquelle nous trouvasmes ung arrabe seul, tenant en sa main ung arc turquois, la corde dudict arc loyée d'ung bendiel de toille de environ deux doigtz de large, à pied deschault, nous vidsmes tous les os de sa poitrine tant poure une robe de canevach, une petitte barbette, une corroye fort large de environ quattre doigtz, une daghette large et crombe à manière de ung faulcion, lequel s'aborda à celluy quy nous menoit. Je pensse asses bien qu'il venoit quérir la courtoisie et embas de ladicte montaigne sur la bonne main à ung petit chastiel auquel il y avoit ainssy comme une gallerie de bos et y avoit de XV à XVIII arrabes tous à cheval lesquelz nous regardèrent mais oncques ilz ne se muèrent.

D'aultre part sur la main gaulce nous fut monstrée une croix de fer laquelle est sur ladicte montaigne et dit on que sur icelle les enffans d'Israel se devisèrent quand ilz passèrent la Mer Rouge et au pied d'icelle montaigne est le lieu où nostre Seigneur Jhésus jeusna 40 jours et XL nuictz, auquel lieu il y a encoires une cappelle à présent toutte destruicte. Et se fut nostre Seigneur au plus hault d'icelle montaigne porté du diable quand il fut tempté [...] filius dei es. Laquelle montaigne est la plus ronde et la plus périlleuse que on peult monter car à chacune foys qui faulroit [fol.208 r.] c'est sur le péril de sa vie. Et pource j'en advertis ung chacun combien que je n'ay point esté audict lieu adcause qu'il estoit ung peu trop tard mais nous fumes à ung petit ject d'arc près et le salluasmes pour acquérir les pardons. Et à visiter cedict lieu il y a plaine rémission de tous péchetz.

Oraison audict lieu.

Ductus est Jesus in desertum a spiritu [...]

[latin]

Entre ladicte montaigne et la Mer Morte ledict abbé Sabba dont dessus a esté parlé y fit sa pénitence.

Nostres arrabes descendirent et nous tous des chevaulx et puis nous descendismes de ladicte montaigne laquelle est horriblement dangereuse et fort périlleuse car de ung pas à l'aultre il y auroit bien trois bien grandz degrés ou plus. Néantmoins nous descendismes sans quelque danger. [fol.208 v.] Dont Dieu en soit loez.

Embas de ladicte montaigne c'estoit ung grand plaisir que d'y estre car c'estoit une très belle prairie en laquelle il y avoit plusieurs beufz et vaches pasturans. Aussy chevaulx et aultres bestes. À l'environ de ladicte montaigne sont plusieurs vielles cavernes dedens ladicte roche esquelles les anchiens hermytes souloient faire leurs pénitences là demoroient et là vivoient des rachines dudict lieu.

Au pied d'icelle montaigne il y a une très belle fontaine laquelle procède de ladicte roce laquelle en tampz passé estoit amère mais à la requeste et prière de Hélizée le prophète et du peuple, ladicte eaue fut muée d'amertume en doulceur et en y mettant du sel par ledict prophète.

Après noz dévotions faictes, nous remontasmes sur noz chevaulx et aussy sur noz asnes et vinsmes à ung rieu lequel procède de ladicte fontaine dont le lacquay descendit à pied et nous donna de ladicte eaue à boire mais selon mon advis je ne bus jamais meilleure eaue. Nous en bumes et aussy firent noz arabes à volonté. Ladicte eaue ceurt parmy ung bois aussy parmy la cité de Hiérico et mesmes il n'y a maison ne gardin où il n'y ait ung petit rieu procédant de ladicte fontaine tant pour arrouser leurs gardins comme pour boire ou pour laver.

Cedict jour nous chevaulcasmes oultre ladicte eaue, passasmes ledict bois et en passant, ung de nosdictz arabes eult sa robe descirée d'ung [fol.209 r.] rommaryn, laquelle robe estoit noeufve de fyn cotton et quand il percupt quelle estoit descirée il commenca à rire car aultrement nous ne scavions parler l'ung à l'aultre. Par plusieurs fois nous leur présentasmes à eulx tous du vin à boire mais c'estoit pour néant car pour riens ilz n'euissent beu car c'estoit contre leur loy. Et selon leur loy c'estoient fort gens de grand fachon.

Après ledict bois passé, incontinent nous vinsmes en Hiérico , laquelle cité est sur la bonne main et est fort destruicte mais encoires il y demeure des gens assez. En laquelle cité nostre Seigneur Jhésus ralumma l'aveugle lequel crioit: Jesu preceptor miserere mei. Audict Hiérico est le lieu où Zachée habitoit quy désiroit fort à veoir nostre Seigneur, lequel crut et recupt vraiment son salut. Et en faict on mention aux évangiles des églises au jours des dédicasses. Passant parmy ladicte cité l'ung de noz arrabes y mit en garde aulcune choze, ne scay sy c'estoit sa maison ou non car nous revinsmes là endroit à le giste.

Oultre ledict Hiérico, près de II lieues, là est le lieu où sainct Hiérosme fit sa pénitanche et est une grande plaine et y appert encoires l'église. Auquel lieu il y a VIIc ans et VII XLnes de pardons. Laquelle église est sur la bonne main.

Orayson.

Quotiens ego ipse in [...]

[latin]

[fol.209 v.]

Il fault requérir l'oraison folio 187.

Ung petitt peu plus oultre, là nous trouvasmes ung anchien monastère de grecz fondé sur sainct Jehan Baptiste quy de présent est destruict et là en tampz passé fut le propre lieu sicomme on dict là où sainct Jehan Baptiste baptiza nostre Seigneur, car en icelluy tampz, le fleuve de Jourdain venoit là endroit mais par espace de tampz ledict fleuve est retraict environ une grande mille oultre. Après, Dieu en soyt loé, nous arrivasmes audict fleuve de Jourdain comme à soleil couchant et y a environ depuis ledict Hiérico jusques audict fleuve, l'espace de III lieues de ce pais ou ainssy comme il y a de Vallenchiennes jusques au Quesnoit. Depuis ledict Hiérico jusques audict fleuve ce sont tous désertz. C'est ung pais comme sy vous allies à travers camp depuis Putte au pais de Brabant jusques à Berghes sur le zoo[...].

L'oraison servante. Hymnus.

[latin]

[fol.210 r.]

Nous venus audict lieu pour acquérir les pardons lesquelz sont de paine et de coulpe, nous nous despouillasmes tous troix tous nudz à tout noz familières et nous baignasmes et me souvenoit trop bien de la deffence laquelle avoit esté faicte tant à moy comme à mes compaignons car je ne me boutay pas plus profond que jusques emmy gambe et la me couchay tout plat tant que ladicte eaue me couvroit tout par dessus le visaige et aussy le corpz. Ledict lacquay nommé Jop me dict:

-Jehan, il convient que je sois vostre parin et vous le mien.

Et adonc il se mist à deux genoulx et je luy jectay de l'eaue sur sa teste et aussy luy à moy pareillement et en bumes par dévotion.

Après ce faict, l'ung de nosdictz arabes me dict:

-Crestien, donne moy de ceste eaue à boire.

Et je prins mon plateau auquel nous avions but et luy donnay de ladicte eaue. Et quand il tint ledict plateau, il se mist à deux genoulx sur la dicque dudict fleuve, laquelle estoit à [fol.210 v.] l'heure que nous y fumes de environ de III piedz de hault. Et ledict arrabe tenant ledict plateau à deux mains dict ses oraisons une très grande espace et puis il but ladicte eaue et me rendit mon plateau. Quand nous nous bagnions ledict espaignol se print à nager oultre ledict fleuve lequel est fort rade courant et est trouble sur le blond comme venant de marbre et quand il fut oultre il s'assist sur la dicque comme pour dire en tampz advenir j'ay esté en terre d'Arabie car oultre ledict fleuve c'est Arabie car ledict fleuve faict le dessoivre de la terre de promission et d'Arabie. Et incontinent que nos arrabes le percuprent ilz prindrent des belles pierres et grosses et se ruèrent apres luy. Et incontinent ledict espaignol à se ruer dedens ledict fleuve et à retourner et se n'euist esté pour l'amour de nous il euist esté très bien battu car il avoit faict oultre le commandement qu'il nous avoit esté faict et aussy s'il euist esté noiés ilz en euissent eu blasme et n'en euissent poumes. Et incontinent ilz nous firent revestirent et montasmes sur noz chevaulx et aussy sur noz asnes.

Au costé dextre de là où nous baignasmes estoit ung petit bois et sur la bonne main il me sambloit que en tampz passé il y avoit en ung pont de pierres lequel avoit esté destruict.

Nous partismes dudict fleuve ung peu devant jour failly et ne fumes ghaires long dudict fleuve quand il fut nuict. Et en ce quartier là, ilz mettent deux fources emmy les campz et par dessus ainssy comme ung peu de jenettre et sy se couchent là par dessus [fol.211 r.] adcause des bestes venimeuzes. Et quand nous approcasmes Hiérico, les garcons nous oioient venir adcause du ton de noz chevaulx. Et puis ilz venoient sur les chemins et quand ilz nous pooient percepvoir ilz nous ruoient d'une pierre après nos testes. Et quand noz arrabes les pooient entrechevaulcer, ilz leur donnoient 3 ou 4 copz de lances ou javelines que c'estoit merveilles. Et quand nous vinsmes près dudict Hiérico pour le peuple quy venoit pour nous veoir hors dudict Hiérico, nosdictz arabes nous menoient par derière. Et sy descendirent de leurs chevaulx et de leurs espée ilz coppèrent les haies des gardins et passions tout oultre, aussy parmy leur rieu dont ilz arrousent leursdictz gardins, lesquelz procèdent de ladicte fontaine laquelle est soubz la montaigne de la saincte quarantaine et vinsmes loger environ à X ou XI heures en la nuict en ladicte cité de Jérico, dedens une grande censse. Et fusmes logés emmy la court laquelle estoit plus grande que n'est la court de Becquereaulx et fumes sur ung quartier de ladicte court en une place laquelle estoit plus haulte que ladicte court de environ deux piedz de hault et estoit faicte de plattre ou comme de cendre de cauffours et là estions soubz une vigne. Les asnes et noz chevaulx estoient liez aux estaces de la vigne. Nous descendus en ladicte place ceulx de ladicte cité sicomme hommes, femmes et enffans nous venoient veoir et là endroict ilz nous regardoient et nous gaboient et en espetial les enffans huioioient et aussy ilz nous jectoient que c'estoit une grande merveille. Incontinent nous prinsmes [fol.211 v.] noz bezaches et aussy noz trois bouteilles dont les deux estoient plaines d'eaue dudict fleuve et l'aultre estoit plaine de vin. Nous fimes allumer noz chandeilles de cyre et les atachasmes allencontre d'ung mur et après nous départismes une partie de nostre pain par petittes pièces et en donnasmes ausdictz enffantz et incontinent ilz s'acoisèrent tout coy. Et puis nous commençasmes une partie à soupper et lesdictz enffans s'assirent enthour de nous et nous regardoient, entre lesquelz enffans il y eult une femme laquelle se vint bouter au plus près de moy et me regardoit et luy donnay du pain et du frommaige et le mangeoit fort volontiers. Je luy donnay à boirre en mon hanap quy estoit d'estain mais elle fit une sy laide moe que c'estoit grand merveille. Ung petit après je luy donnay encoires du pain et du frommaige comme j'avois faict auparavant et aussy du vin à boire dont elle fit une moe comme elle avoit faict à la première fois. Ung petit après ladicte femme s'en alla et puis s'en revint bouter encoires plus près de moy qu'elle n'avoit faict auparavant et me print par la main le plus secrètement qu'elle peult et sy me mit dedens la mance de ma robe quy estoit faicte à la mode d'Allemaigne à fort larges mances, troys fort belles pommes de grenades dont je m'esmerveillay fort. Je luy en sceus bon gré, derecief je luy donnay du pain, du frommaige et aussy du vin à boire et puis [fol.212 r.] elle s'en alla et ne le vidz jamais plus, Dieu luy donit sa grâce. Ung petit après nous rendismes grâces à Dieu et se estaindismes noz chandeilles et mismes noz testes sur noz bezaces pour nous reposer ung petit. Aussy nosdictz arrabes lesquelz estoient fort loing de nous, lesquelz avoient souppé sur ung tapis, après ce qu'ilz eulrent souppé fort long de nous par terre sur ung tapis à le mode dudict pays, ilz rendirent grâces à Dieu car je les vidz et ne dormois point. Ilz estoient fort dévotz à les regarder. Et en ce jour nous fumes bien X heures ou plus à cheval et fumes fort lassés mais non force. Après nous nous reposasmes ung petit. Et quand ce vint ainssy comme à une heure après minuict, nosdictz arrabes nous firent demander s'il nous sambloit point par trop trempre de monter à cheval dont nous leur respondismes que nennil et quand ilz estoient pretz nous estions pretz car nous ne désirions riens tant que d'estre en Hiérusalem. Incontinent après ce dict, nous montasmes sur noz chevaulx et aussy sur noz asnes quy ne furent oncques dessellés depuis nostre partement de Hiérusalem tant que nous fumes retournés dudict voiaige en Hiérusalem et se firent monter à cheval plusieurs hommes dudict Hiérico pour nous garder en retournant dudict Hiérusalem et fumes une très grande espace que nous ne voions goute car la lune ne luisoit point et ne voions fors que des estoilles. Et quand il fut jour nosdictz arabes reverèrent les sarrazins lesquelz estoient partis [fol.212 v.] avec nous dudict Hiérico et à ceste heure je regarday tout enthour de moy car c'estoit ung fort beau plain pais plain de pierres.

Et quand nous vinsmes ainssy comme à trois heures de Hiérusalem nous rencontrasmes ung juyd lequel estoit marchant et demoroit en Hiérusalem et s'en alloit en marchandise. Et quand noz arrabes le percuprent incontinent ilz s'en vindrent audict juyd et le battirent très fort d'ung baston et luy ostèrent tout ce qu'il avoit et puis se le laissèrent aller et quand nous vinsmes à demie lieu dudict Hiérusalem nosdictz arabes s'en allèrent en une grande censse laquelle est sur la bonne main et se nous laissèrent revenir en Hiérusalem avec nostre asnier lequel avoit en garde tant les chevaulx comme les asnes. Et en passant parmy la saincte cité de Hiérusalem, les enffans quy nous voioient passer nous faisoient fort grande feste car ilz tiennent ledict voiaige dudict fleuve de Jourdain en fort grand dévotion et ainssy chevaulcant nous amena ledict asnier descendre au mont de Syon.

Le lundy XIe dudict mois d'aoust qu'il estoit le jour sainct Géry mon bon patron car j'estois son paroischien, moy descendu du cheval, monseigneur de Ghemines aussy monseigneur de Reubempret et plusieurs aultres chevaliers aussy plusieurs des frères dudict mont de Syon et aulcunes des dames et damoiselles me requirent que ce fuist choze que de leur donner [fol.213 r.] de l'eaue dudict fleuve Jourdain laquelle choze je leur accorday et leur en donnay très volontiers et aulcuns des frères me donnèrent de très belles pierres quy venoient des très sainctz lieux pource que je leur avois donné de ladicte eaue.

À ladicte heure, mondict seigneur de Ghemines aussy ledict seigneur de Reubempret avoit disné et me firent aller disner avec les chevaliers aussy les escuiers lesquelz estoient assis à table dedens le mont de Syon et incontinent que je fus assis à table vecy le trusseman lequel avoit faict mon marchiet avec frère Jehan, procureur dudict mont de Syon, demanda à avoir la reste du marchiet dudict sainct voiaige. Je luy respondit que pour ce jour je n'avois encoires ne but ne mengé et aussy que je n'avois point mon argent sur moy et que incontinent que j'aurois disné je luy délivrerois la reste que je luy debvois. Et il respondit que il luy failloit avoir incontinent et en cela disant il se partit. Lesdictz chevaliers et aultres me dirent:

-Jehan ne partes point encoires, il vous convient menger.

Ledict trusseman n'arresta gaires qu'il ne revint et s'amena avec luy ledict frère Jehan procureur dudict mont de Syon et ung arabe lequel estoit serviteur au prévost ou admiral de Hiérusalem. Et quand ledict trusseman me percupt encoires à table il s'en vint à moy ainssy comme enragiet [fol.213 v.] et me vouloit frapper d'ung baston et en demandant sy je n'avois point en bonne compaignie de ceulx lesquelz avoient esté avec moy et je luy dis que oye et :

-Pourquoy ne me donne tu mon argent?

Derecief je luy dis que je l'avois laissé à ung de mes frères pèlerins à mon partement, lequel estoit en Hiérusalem. Adonc ledict frère Jehan me dict que j'allasse requérir et que je donnasse III ducas audict arabe lequel estoit serviteur à ladmiral de Hiérusalem et me dict qu'il estoit de bonne cognoissance à tant moins du rest que je debvois. Je respondis audict frère Jehan que je luy apporterois toutte la reste et qu'il paiasse et aussy qu'il me descergasse partout. Et me partis d'eulx. Néantmoins ledict arabe me sievyt et s'en vint avec moy en Hiérusalem et se m'en vins à l'hospital auquel lieu je trouvay monseigneur maistre Anthoine abbé du pais d'Auvergne et quand il me percupt il me vint accoller et baiser. Je luy demanday à ravoir mon argent et luy donnay de l'eaue dudict fleuve de Jourdain. Et quand je reus mon argent lequel ledict abbé incontinent que luy eus demandé me rendit, adonc je me partis de luy pour revenir au mont de Syon. Quand je vins devant l'église du Sainct Sépulcre embas devant ledict hospital, ledict arrabe me demanda à avoir les III ducas. Je luy dis qu'il ne les auroit point et qu'il retournast avec moy au mont de Sion et que je donroie ce que je debvois de reste audict procureur. Et quand [fol.214 r.] il percupt que je ne luy vouloit pas donner d'argent il s'en vint à moy comme pour m'embrascer et me tollir tout mon argent lequel j'avois hastment bouter en ma tasse et y avoit bien C ducas ou mieulx et n'avois point en le loisir de le mettre aultrement. Et quand je vidz ce, je prins mon poing et luy frappay parmy la poitrine et fut tout esbahy de ce qu'il avoit sy très peu de force car je le boutay prèz tout jus nulllencontre ung qu'il ne cheit tout plat par terre. Et quand je percupz je croisay ma robe et aussy mes bras enssamble et à part moy je réclamois nostre Seigneur Jhésus et s'attendois III ou IIII copz de coulteaux car pour bien faire je ne me poois revenger et quand nous vinsmes asses près du lieu où sainct Jan l'évangéliste fut né, ledict arrabe s'en vint derechief à moy et me demanda que je luy donasse la courtoizie. Adonc je tiray ung petit sacquelay lequel pendoit à ma poitrine environ III marquetz et luy donnay, adonc il bouta ma main laval et ne vouloit point mon argent pource qu'il y en avoit sy peu et me dict que je luy donnasse deux mardincq lesquelz valloient environ V solz VI deniers et je luy présentay encoires une fois lesdictz III marcques dont il me dict qu'il y en avoit peu et quand je vidz ce et aussy que je n'y estoyes riens tenu je reprins mon argent et le reiectay dedens mondict sacquelet et en allasmes tout groullant l'ung contre l'aultre et quand nous fumes hors de la ville et que nous fumes allencontre de une pierre [fol.214 v.] laquelle est au lieu où nostre Seigneur Jhésus s'aparut aux III Maries après sa saincte résurrection. Je prins V ou VI pierres lesquelles estoient en ung anghelet en faisant signe de laisser de l'eaue de paour que ledict arrabe ne m'apercut et les boutay dedens ma mance. Mais ung prisonnier lequel estoit d'aultre part les terres enfermé dedens la Tour de David me percupt bien et commença à huyer audict arrabe en son langaige. Ledict arrabe se retourna mais il ne dict mot. Et ainssy nous en allasmes tout groullant l'ung contre l'aultre jusques audict mont de Syon. Et quand je peus percepvoir mes frères et compaignons, tout secrètement je jectay lesdictes pierres dehors à terre. Ce n'est pas sens d'aller avec telles canailles aultrement par les rues ne aussy par les campz tout seul et par ainssy jen adverty chacun.

Moy venu audict mont de Syon, je m'en vins audict procureur et audict trusseman et leur donnay les VII ducas lesquelz je leur debvois de reste pour les donner à ceulx à cui il appartenoit.

Après ce faict, je me partys d'eulx et se m'en allay ung petit reposer et esbatre tant aval les gardins et aussy aval ladicte église, ung petit après je m'en vins aval le cloistre de ladicte église lequel est asses près de le porte pour yssir hors du pourpris de ladicte église et estoit ung [fol.215 r.] petit huicquet de la porte ouverte. Quand ledict trusseman me percupt lequel estoit accompaigné de plusieurs des seigneurs dudict Hiérusalem, mammelus et aultres, ilz s'en vinrent à moy derechief et sy me demandèrent pour les chevaux et asnes la somme de III ducatz d'or, dont je leur respondis en italien au mieulx que je peuz que j'avois marchandé à eulx pour asnes, chevaulx aussy pour touttes courtoisies, grandes et petittes, pour la somme comme dict est de XVI ducatz d'or, dont l'ung desdictz ducas comme dict est appartenoit audict trusseman de Rames. Mais les aultres ne scavoient riens et aussy il ne l'avoit point encoires délibvret audict trusseman dont il m'en vint fort grant bien. Et se leur dis que je n'entendois à leur riens debvoir et aussy que je ne leur en paieroye riens. Et quand ilz me oyrent ainssy parler, il y en eult deux lesquelz me prindrent par les bras et les aultres par les espaulles et me cuidèrent emporter et tirer hors du pourpris dudict mont de Syon, le convers quy estoit portier dudict mont de Syon s'en percupt de leur maniere et incontinent il tira ses clefz de sa corroie et les gecta dedens sa maison laquelle estoit au plus près de ladicte porte et se ferma l'huys et de son derière il ferma luicquet de ladicte porte dont il me vint fort bien car sans ledict frère ilz me euissent emmené prisonnier en Hiérusalem en prison fermée. Dieu me ayda. Et quand ilz percuprent que ladicte porte estoit fermée, ilz m'assirent sur ung banc au plus près de ladicte porte et eulx emprès moy dont il y eult plusieurs devises et tousjours moy tenant prisonnier [fol.215 v.] et fus en leurs main bien l'espace d'une petite heure, dont entre aultres devises, je leur demanday :

-Estes vous chiens? Aves vous une loy? Pourquoy me tenes vous?

Et se dis au trusseman que s'il failloit que tirasse quelque choze c'estoit le ducat que je luy avois prommis que ce seroit le premier quy seroit donné et aussy que jamais il nen auroit riens. Et quand il oyt ce il me deffendit tresfort. Je ne les entendois pas mais je percepvois bien au maintien qu'il tenoit. Et en ceste espace ledict lacquay passoit parmy ladicte place et tantost qu'ilz le percuprent ilz l'appellèrent et se le prinrent prisonnier comme moy. Et quand il se vidt tenu il leur dict en ytalien comme j'avois faict :

-Et canailles, que nous demandes vous? Avis que vous eussies ung denier de moy (en faisant signe de sa main sur son col) vous me abbatries plustost la teste que je porte.

Et quand ilz percuprent ce tous enssamble ilz se commencèrent à deviser et puis l'ung tendit la main et dict :

-Touches droict là tous deux.

Et l'ung après l'aultre nous touchasmes en leurs mains, et dict en son langaige :

-Vous estes gentilz compaignons.

Et adonc me dict ledict trusseman que je donnasse audict arabe lequel avoit esté avec moy dedens Hiérusalem et mesmes il m'avoit tousjours tenu dedens le mont de Syon prisonnier, une petite pièce d'argent. Et quand je vidz ce je luy donnay ung maindcucq lequel vault environ II solz IX deniers et ung petit après quand je penssay que j'avois touché et moy et ledict Jop en la main dudict sarrazin j'en fus bien fort esmerveillé car les [fol.216 r.] sarrazins l'ung à l'aultre n'y touchent mie et mesmes par nulles fachons ilz ne veullent point souffrir que nulz crestiens les touchent et mesmes à leurs robes.

Ung petit après je vidz ledict trusseman, je luy fis signe et l'appellay à part et luy donnay le ducat d'or que luy avois prommis. Et vray, Dieu que j'estoys troublet à cedict jour de ce que je ne peulx trouver homme quy me voulsit accompaigner pour aller en la montaigne de Sinay et d'Oreb pour visiter le corpz de saincte Catherine vierge et martyre, à cuy tousjours je me recommande.

Est ascavoir que en Hiérusalem y a XI nations de gens.

Et premiers les juidz, les grecz, ceulx de Surye, les Jacopitres, les nestoriens, les arméniens, les géorgiens, les indiens, les maraux, ceulx d'Albanie, nous les latins quy obéissons au sainct Siège apostolicque.

S'enssuivent les nations résidentes en l'église du Sainct Sépulcre.

Premiers les crestiens latyns, ce sont ce (comme dict est) quy obéissent au Sainct Siège apostolicque, comme les frères mineurs. Le IIe les grecz, la IIIe les albaniens ce sont ceulx des Indes, la IIIIe les arméniens, la Ve les géorgiens dont ceulx ont plus d'auctorité que n'ont nulles aultres nations car ilz pevent aller visiter le Sainct Sépulcre sans paier quelque tribut et quand ilz ont affaire d'envers le Souldan, ledict Souldan est tenu de les expédier. Mais ne scay pourquoy ilz ont ce previlège lequel est fort grand. Le VIe sont les jacopitres, la VIIe sont [fol.216 v.] nestoriens.

S'enssuyt le title triumphant lequel fut imposé à nostre Seigneur Jhésus en trois langaiges au tablet deseure la croix sicomme hébreux, grec et latin.

En l'hébreux : A nazare Jhesu malchi juden. En grec : Sother vasileos exomos so[...]ln. En latyn : Jesus nazarenus rex judeore. C'est à dire en françois, Jésus de Nazareth, roy des Juidz.

S'enssuivent six vers latyns lesquelz sont excriptz en lettre d'or sur le pinacle du Sainct Sépulcre nostre seigneur Jhésucrist.

Vita mori volunt et in hoc tumulo requie...

Mors quia vita [...]

[latin]

La saincte cité dudict Hiérusalem est située en fort bon pais et d'ung des costés vers la marine elle est fort haulte et d'aultre part fort basse asses sur la fachon et formé aussy de grandeur comme on diroit au pais de Haynault la ville d'Avesnes.

Au plus près de ladicte église du Sainct Sépulcre yl y a deux tours esquelles y a des garittes de bois selon mon advis, esquelles tours quand ce vint sur le vespre et que la première estoille est levée, ilz monte plusieurs hommes sarrazins hault esdictes tours et des enffans aussy pareillement lesquelz montent encoires plus hault et crient tant lesdictz hommes comme les enffans l'ung contre l'aultre et premiers avis qu'ilz crient ilz allument plusieurs lampes et dient que ung cescun rende grâce à Dieu. Et aussy quand ce vient au [fol.217 r.] matyn, ilz crient comme ilz ont faict à vespre. Et dient que c'est que chacun ayt compaignie à sa femme pour et à telle fin d'avoir génération.

Aussy je fus aval ladicte saincte cité et passay oultre ladicte église du Sainct Sépulcre et passay oultre la grand boucherie et vins au lieu où on vendt la marchandise, auquel lieu y a III ou IIII rues et sont accouvertes et sont les femmes quy vendent ladicte marchandise assises en leurs escoppes hault sur une estable comme sont les parmentiers. Selon mon advis ce sont fort povres gens et sont la plus part tisserans de toilles, lesquelles sont faictes de fin cotton car ledict cotton croist enthour Hiérusalem. Et s'en font beaucop de fort fine comme on diroit une bien fine toille à laver et sy à beaucop de roies lesquelles sont de soye rouge et parsse noire et verde, lesquelles servent en ce pais ychy es églises cathédralles et aussy es monastères à tenir les platines tant devant ce que on ayt levé nostre Seigneur en la messe comme après. Aussy de cesdictes pièces on en faict de soye aussy bien comme de cotton de plusieurs coulleurs sicomme de verdes, de rouges, de blances et aussy en cambgant car j'en ay raporté.

Aussy plus avant en ladicte ville, il me samble on y forge des paielles de fer où il convient que ce soient marchans de ladicte marchandize car j'en vidz une rue dont ens es maisons c'estoient touttes paieilles de fer et est ladicte rue fort en pendant.

En ladicte ville de Hiérusalem il y a VIII portes dont la première s'appelle la porte de David laquelle est scituée sur le costé du mont de Syon et aussy elle s'appelle la porte des poissons pource que de ladicte porte on s'en peult aller [fol.217 v.] vers Japhe dont vient le poisson de mer et est scituée sur soleil couchant. Et aussy de ladicte porte l'on s'en va en Bethléem, en Ethiope, en Ebron et en Egypte.

La seconde porte est asses près de là et sur le mesmes soleil d'occident et s'appelle la porte de la Justice pource que en tampz passé on a acoustume de ainssy appeler lesdictes portes audict pais adcause des povres pecheurs widans par ladicte porte quand on les va faire morir. Et entrasmes par ladicte porte quant nous vinsmes en Hiérusalem.

La IIIe porte est contre le vent d'Escoce quy est contre les parties d'Acquilon et se nomme la porte de Effraim car par ladicte porte on s'en va audict Effraim, en Samarie et en Galilée.

La IIIIe porte est sur le costé d'orient et s'appelle la porte de Langhelet pource quelle est scituée en ung cullot et par cestedicte porte on va en Bethléem et en la cité de Bemancin.

La Ve porte est appellée Sterquilmaria laquelle est scituée allencontre du torrent Cedron et en tampz de pluye ceulx du pais venoient par dessus le pont dudict torrent Cedron en la saincte cité de Hiérusalem.

La VIe porte s'appelle la porte des troppeaux c'est gregis pource que du viel testament les troppeaux de moutons et agniaux venoient en Hiérusalem par ceste porte et aussy pource que ladicte porte estoit la plus prochaine pour venir à la probaticque piscine à laquelle piscine on lavoit les bestes quand on vouloit sacrifier ou immoler à Dieu le père. Aussy on l'appelle la porte du Val car par ladicte porte on s'en va au val de Josaphat [fol.218 r.] auquel est le sépulcre de la glorieuse vierge Marye. Aussy par ladicte porte wida sainct Estienne quand il fut lapidé. Et par icelledicte porte on va au mont Dolmet en Bétanie et au fleuve de Jourdain.

La VIIe porte sappelle la porte dorée laquelle est scituée droict allencontre d'orient. Aussy contre ledict torrent de Cedron et par icelle porte entra nostre Seigneur Jhésus en Hiérusalem le jour de Pasques flories, auquel jour les juidz luy firent grant honneur. Laquelle porte est tousjours fermée pour plusieurs raisons et par espétial pour ce quelle est au plus prèz du temple de Salomon. Aussy on l'appelle la porte du temple pour la cause de ce qu'elle est sy très belle. Et aussy comme dict est, à le saluer il y a pardons de tous péchetz.

La VIIIe porte est aussy contre ledict torrent de Cedron et s'appelle la porte de la fontaine pource que par celle porte on s'en va à la fontaine quy s'appelle Natatoria Syloe. Aussy par icelle porte on va au Sainct Camp lequel fut achapté des XXX deniers et s'appelle Acheldemach et aussy au Gardin du Roy. Auquel gardin le roy David y fut oingt comme roy de Judée.

S'enssuivent les noms de toutes les nations quy repairent et demeurent en Hiérusalem, aussy de quelle loy ilz sont et s'ilz sont héréticques ou non .

Premiers les latins, c'est assavoir ceulx quy obéissent à l'église romaine, à la saincte foy catholicque, l'empereur de Romme et touttes les Allemaignes, tout le reaulme de France, d'Espaigne, d'Engleterre, d'Escoce, de Navarre, Portugal, Naples, de Bourgoigne, Flandres, Brabant Haynault, Italye et plusieurs aultres que ne scavois [fol.218 v.] nommer. Lesquelz on tient pour bons crestiens et vrays catholicques .

Les grecz, ceulx du pais de Siervie , du pais de Boussie , du pays de Burgalle , du pays de l'Azy, une partie de ceulx du pais d'Albanye , dont les plusieurs sont bons crestiens et obéissent a la saincte Eglise romaine.

Les géorgiens, ceulx du pais de Magelle, ceulx du pays d'Aguanesy, ceulx du royaulme de d'Arche et d'Arcaze aussy les crestiens de la chainture. Tous ces reaulmes et pais tiennent une foy et une loy et sont tous reprouvés héréticques.

Les jacopitres, les indois, les albazins, les éthyopiens. Ilz tiennent les s[...] des grecz et avec che ilz sont circoncis et sont baptizéz de feu comme dict est devant.

Les arménins c'est à dire ceulx d'Arménie sont encoires pieurs que nulz des aultres et sont à par eulx car totallement ilz errent contre la saincte foy catholicque.

Encoires pieurs ceulx du pays de Nestorie car ilz sont scismaticques et marraux. Néantmoins ilz obéissent au sainct Siège apostolicque.

Encoires deux aultres nations, c'est asscavoir ceulx du pays de Drucie et du pays de Raffedie. Ches deux nations ne sont ne sarrazins ne crestiens néantmoins ilz sont tous héréticques. Toutes ces nations croient en Jésucrist mais ilz ont merveilleusement de maulvaise erreurs quy sont contre la foy catholicque.

S'enssuivent ceulx quy tiennent la loy de Machomet, les mores blancz et une partie des noirs c'est asscavoir ceulx que nous appellons les sarrazins [fol.219 r.] les arrabes, une partie des Indois, une grande partie de la Turquie, la plus part de Grèce et aussy une partie de ceulx du pays quy s'appelle de Ma[...] et ceulx du pays de Agui, ceulx du pais de Tartarre et Barbarie et les mammelus quy sont crestiens reniés.

S'enssuivent ceulx quy croient en la loy de Moyse. Les juidz, les rabazins, les alarins et les sammaritains. Ces IIII nations sont comme dict de la loy de Moise. Néantmoins ilz sont fort différentz en la foy et aussy fidélité et sy sont fort durs en couraige. Et ont aussy la bible et plusieurs sainctes escriptures. Et servent Dieu mais quoy qu'ilz facent ilz servent le diable. Et s'ilz pourssuivent jusques à la fin, ilz ne pevent faillir d'aller en enffer avec tous les faulx héréticques et scismaticques et avec ce aussy tous les faulx crestiens, dont Dieu nous en veuille tous garder. Toutz lesquelz sans quelque doubte seront damnés selon ce que le t[...] de nostre mère saincte Église [illisible] tient car à ce on ne peult errer.

Pource que j'ay oublié à parler des crestiens de sainct George lesquelz est aus prebstres ont leurs coronnes rasées comme ont les prebstres par deçà. Et les gens lais quy sont comme dict est crestiens de sainct George sont josnes et vieulx ont tous leurs testes razées en croix car ilz ont ung toupet de cheveulx devant et ung derière, ung toupet à l'ung des temples et à l'aultre en signe de la croix. Et aussy en démonstrant qu'ilz sont bons cerstiens mais n'en sont et à tant fin.

[fol.219 v.] S'enssuivent deux oraisons lesquelles ont doibt dire quand on parte de Hiérusalem, et non point tant seullement de Hiérusalem mais elles se doibvent dire à cescune fois que on parte de cescun lieu sainct et laquelle oraison s'appelle les grâces ou louanges.

Gloria tibis trinitas equalis una deitas ante [...]

[latin]

Pour citer ce document

Fanny Blanchet-Broekaert«Transcription du manuscrit de Jean de Tournai (2) Padoue - Jérusalem», SaintJacquesInfo [En ligne], Transcription du manuscrit de Jean de Tournai, Témoignages et récits, Textes, mis à jour le : 31/08/2016,
URL : http://lodel.irevues.inist.fr/saintjacquesinfo/index.php?id=1568