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Transcription du manuscrit de Jean de Tournai (4), Rome-Compostelle-Valenciennes
Complément au récit de voyage publié aux éditions La Louve, Le Voyage de Jean de Tournai. De Valenciennes à Rome, Jérusalem et Compostelle (1488-1489), ISBN978-2-916488-50-9)

Fanny Blanchet-Broekaert

Résumé

Transcription du manuscrit, (folios 269v à 315r) réalisée par Fany Blanchet dans le cadre de ses travaux de maîtrise.

Table des matières

Texte intégral

Transcription

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Le chemin de ladicte saincte cité de Romme à la saincte Banliue, à Marchelles, à Tarrascon, à sainct Anchome, en Esturge et à sainct Jacques le Grand en Compostelle.

Après avoir prins congiet à monseigneur de Reubempret lequel fut moult dolant de mon partement car il me vouloit retenir pour avoir ma compaignie et sy me promettoit de en dedens ung an enssuivant me tenir compagnie audict sainct Jacques mais je m'excusay du mieulx que je peuz considérant que j'estois marchant et ung marchant ne peult faire mestier de peleonier. Aussy penssant que quant ung homme est mariet il a maintes variations avis quy ait contenté ung chacun, aussy sa femme et ses bons amis, et que de retourner en ma maison et puis dedens ung an repartir pour aller audict sainct Jacques, considérant que sy je retournois en madicte maison que jamais on a fort grand paine je poulrois aller audict sainct Jacques.

Je me partis dudict seigneur et vins à sire Willeme Blondre prebstre et curet de Ghiedenpret auquel je prommis tous ses despens s'il vouloit venir avec moy audict voiaige de sainct Jacques, lequel après plusieurs devises me prommit de s'en venir avec moy et nous partismes audict sabmedy XVe dudict mois de novembre an IIIIXX et huyt et vinsmes coucher au Bourghet.

Nous nous partismes du Bourget le dimence XVIe dudict mois, disner à Bacquan, recyner à Menteroze et coucher à Roussillon, c'est pour ce jour XX milles.

Nous nous

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partismes dudict Roussillon le lundy XVIIe dudict mois, disner à Viterbe et coucher à Montflascon dont pour ledict jour nous fumes merveilleusement mouillés et fumes pour cedict jour XVII milles.

Le mardy XVIIIe dudict mois nous nous partismes dudict Montflascon et passasmes parmy le bourg Sainct Laurent et coucher au Pontsentin et fumes pour ledict jour XXI milles.

Le merqredy XIXe dudict mois nous nous partismes dudict Pontsentin, disner à la Palle et coucher à Sainct Clérico, pour ledict jour XIX milles.

Nous nous partismes le joeudy XXe dudict mois dudict Sainct Clérico, disner en la ville de Boncouvent et coucher en la ville de Sennes la Vielle, pour ce jour XXI milles. À scavoir est que mondict seigneur de Reubempret et mons de Minicourt, filz de monseigneur de Genly me poursuivirent tousjours depuis Romme jusques en la ville de Sennes la Vielle pour moy tousjours rompre mondict voiaige de sainct Jacques et pour moy faire retourner avec eulx en France et estoient logéz dedens la ville à l'hostel à la Coronne et m'appella mondict seigneur de Reubempret et eusmes plusieurs devises. Et quand je percupz ce prins congiet de luy et m'en allay coucher hors de la porte de ladicte ville et me partis lendemain sy très fort matin que jamais je ne vidz plus mondict seigneur jusques à mon retour dudict sainct Jacques.

Nous nous partismes dudict Sennes le vendredy au matin XXIe dudict mois et pour ledict jour nous passasmes parmy plusieurs montaignes et aussy

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plusieurs vallées. Et vinsmes coucher en la ville de Sainct Cassan, c'est pour ce jour XII milles.

Nous nous partismes le sabmedy XXIIe dudict moys dudict Sainct Cassant et vinsmes disner en la ville de Florence et coucher en la ville de Scarprie, c'est pour ce jour XXII milles.

Nous nous partismes dudict Scarprie le dimence XXIIIe dudict mois et passasmes les montaignes dudict Scarprie, disner en la ville de Florencholle et passames la montaigne de Scargala et coucher au villaige dudict Scargala. Et pour ce jour nous fusmes tousjour en la neige ou la pluspart jusques aux genoulx, c'est pour ce jour XX milles.

Nous nous partismes le lundy XXIIIIe dudict mois dudict villaige de Scargalla et à l'yssir dudict villaige y a une porte par laquelle il convient passer et en passant parmy il convient paier ung quattrin et vinsmes disner au villaige de Plenore auquel villaige c'est la fin des montaignes et vinsmes coucher en la ville de Bouloigne la Crasse, c'est pour ce jour XX milles.

Nous nous partismes le mardy XXVe dudict mois de ladicte ville et vinsmes à ung pont après à une hostellerie laquelle est à une mille et demie venant par deçà ladicte ville de Bouloigne. À laquelle hostellerie on prend le chemin à la bonne main pour venir dudict Rome parmy les Allemaignes et pour venir parmy la montaigne de Sainct

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Bernard et parmy France on vient tout droict. Et vins parmy le chastel de Franc coeur. Au bac de Bon Port auquel bacq il convient paier pour chacun homme IIII quattrins et coucher en la ville de Mode. C'est pour ledict jour XX milles.

Nous nous partismes le merqredy XXVIe dudict mois dudict Mode et passasmes à marchay parmy ung bacq et nous cousta pour chacun homme IIII quattrins. Nous passames par le chasteau du rebelle et parmy la ville de Ryme et coucher au villaige. C'est pour cedict jour XX milles.

Nous nous partismes le joeudy XVIIe dudict mois dudict villaige et vinsmes à la rivière du Pau là où nous paiasmes pour chacun V quattrins et puis nous vinsmes en la ville de Palme laquelle est fort marchande. V milles enssuivant ladicte ville il convient encoires passer une rivière et là faut payer pour chacun homme IIII quattrins et vinsmes coucher au bourg Sainct Denis, ce fut pour ledict jour XX milles.

Nous nous partismes le vendredy XXVIIIe dudict mois dudict bourg Sainct Denis et passames une rivière laquelle ne nous cousta riens en marchiet faisant parmy paiant à nostre hoste nostre table. Nous passames parmy la ville de Plaisance, après nous passames ung bacq là où nous paiasmes pour chacun hommes V quattrins et vinsmes

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coucher en une maison environ demy mille oultre ledict bacq. C'est pour ledict jour XXIIII milles.

Nous nous partismes de ladicte maison le sabmedy XXIXe dudict mois et passames parmy la ville de Florencolle au pais de Lombardie en laquelle il convient paier pour chacun homme I denier et aussy pareillement à chasteau Sainct Jehan, en après à une cappelette là où il faillut paier pour chacun homme ung quattrin et vinsmes en la ville de Lestradelle et là endroict nous laissasmes le chemin de Sainct Bernard et vinsmes coucher en la ville de Chezeze, c'est pour ce jour XX milles.

Nous nous partismes le XXXe dudict mois de ladicte ville et vinsmes disner en la ville de Waugiers et passames parmy la ville de Tourtonne en laquelle il nous faillut paier pour chacun homme deux quattrins et après une mille oultre, il nous faillut passer ung bacq là où nous paiasmes pour chacun homme deux quattrins et vinsmes coucher au villaige de Sainct Julyen. Ce fut pour ledict jour XX milles.

Le lundy premier jour de décembre, nous nous partismes dudict villaige et après nous passames ung bacq là où il nous faillut paier pour chacun homme ung quattrin. Et vinsmes disner en la ville d'Alexandrie en laquelle en entrant dedens il fault payer pour chacun homme ung quattrin en de là en avant il ne

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plus prendre de bullette. Nous passames parmy la ville de Soulerie, parmy Frisart et coucher en la ville de Mon, ce fut pour ledict jour XX milles.

Nous nous partismes le mardy IIe dudict mois dudict Mon appartenant au duc d'Orléans et vinsmes disner en la ville de d'Ast appartenant au duc d'Orléans. Ung petit oultre nous passames une eaue là où nous paiasmes pour chacun homme ung quattrin. Aussy nous passames parmy la ville de Bellote et Ville Noeuve et coucher en ung villaige dont pour ceste nuict nous fumes bien perdus plus d'une heure et fimes pour ledict jour bien XIIII lieues.

Nous nous partismes le merqredy IIIe dudict moys dudict villaige et vinsmes desjuner en la ville de Montcallier, à Rieulle, à Vilerne, coucher en la ville de Sainct Ambroze, est ledict jour XIIII milles.

Nous nous partismes dudict Sainct Ambroze le joeudy IIIIe duidct mois et vinsmes disner en la ville de Suze en laquelle nous laissasmes le chemin du mont Seris et entrant dedens ladict ville nous prinsmes nostre chemin sur la main gaulce parmy les terres de ladicte ville et prinsmes le chemin pour aller au pont de Jeneve et vinsmes au chastel de Chomont et puis au chasteau d'Arcillers et coucher au villaige de Sallebretin.

Nous partismes le vendredy Ve dudict moys dudict Sallebretin et vinsmes à

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chasteau de Chezene et puis nous montasmes le mont de Jeneve et vinsmes descendre en la ville de Brienchon et coucher au villaige de Sainct Martyn, c'est pour ledict jour VII lieues grandes. À scavoir est à tous que au partir de ladicte ville de Briençon pour avoir plus court chemin aussy pour eschever de monter sy hault, on nous enseigna de laisser le grand chemin et prinsmes le chemin à la bonne main dont nous fismes la plus grande follie que l'on scauroit faire, car cent mil contre ung que nous ne cheismes plus hault deux fois que le clocher sainct Géry n'est hault et pourtant je advise ung chacun.

Je me partis le sabmedy VIe dudict mois dudict Sainct Martin et vinsmes disner au dehors de la ville de Sainct Crispin et vinsmes coucher en la vile et archevesché de Ebron, c'est pour le dict jour VI lieues.

Nous nous partismes le dimence VIIe dudict mois dudict Ebron et vinsmes disner en la ville de Sorges et coucher en la ville de Vaullisserre. Pour ledict jour, nous nous perdismes allant à la lune plus de III heures. C'est pour ledict jour VI lieues. Ceste nuict je coucoye au plus près des portes de ladicte ville dont pourtant que nous vinsmes sy très tard au logis, nous fumes interrogués de nostre hoste dout nous venions

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dont quand nostredict hoste sceut que je revenoie de Hiérusalem, il y avoit un gentil homme lequel avoit dévotion d'aller au sainct Voiaige lequel demoroit asses près de son hostel auquel nostre hoste fit scavoir que j'estois venu en son hostel lequel gentil homme estoit couché car il estoit bien de VIII à IX heures en la nuict quand je vins audict hostel. Alors le gentil homme se leva et fit apporter deux potz de vin et s'en vint deviser avec moy. Après le département se fit, en allasmes coucer.

Nous nous partismes le lundy VIIIe dudict mois dudict Vaullisserre et passames parmy Tallart et coucher en la ville de Cestron, c'est pour ledict jour VII lieues.

Nous nous partismes le mardy IXe dudict mois de ladicte ville et passames parmy le villaige de Pépin Périel et passames au plus près de la ville de Monosque et coucher au villaige de Saincte Tieulle.

Nous nous partismes le merqredy Xe dudict mois dudict Saincte Tieulle et une lieue après ledict villaige nous passames ung bacq et paiasmes pour chacun III deniers. Et puis nous vinsmes à Sainct Pol, à Arriens, à Ourlers et coucher à Sainct Maximin dont pour ledict jour nous passames tant de bois que ce fut merveilles.

Le joeudy XIe dudict mois nous fumes, moy et mon compaignon en l'église des frères prescheurs en laquelle nous oysmes messe au propre autel où la glorieuse Magdaleine recupt par sainct Maximin, lequel en ce tampz estoit évesque de la terre, le corpus domini et y descend on par VII ou VIII degréz. Audict lieu, deux degréz oultre est le propre lieu où elle rendit son ame à Dieu. En cedict lieu, elle y fut enterrée auquel

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lieu y a plusieurs tombes d'aultres sainctz et sainctes. En cedict lieu me fut monstré le chief de ladicte Magdaleine lequel chief est moult riche à veoir. Et quand on le doibt monstrer, on va premiers sonner une clochette et adont viennent premiers les novices et le thésaurier de ladicte église tous revestus à tout torses et chandeilles allumées avec encens fort honnorablement et là chantent cest anthienne Maria ergo ... , aussy la collecte. Après on vous monstre ung chief quy est couvert d'ung viaire d'argent lequel est fort bien faict et ce osté, après il y a au devant du viaire de ladicte glorieuse Magdaleine ung fort beau bericle lequel se reste sicomme dict est. Et percoipt on tout à plain le sainct viaire de ladicte Magdeleine parmy ledict bericle, la partie où nostre Seigneur Jésucrist mist sa main après sa saincte résurrection et qu'il dict: « Mulier noli me tangere ». ceste partie est en chair et en os et comme elle estoit à la mesme heure qu'elle estoit en la présence de Jésucrist. Et la reste du viaire là où nostre Seigneur ne mist pas sa main, cela est tout descouvert comme seroit de une aultre personne. En ladicte église est le chief de sainct Maximin. Aussy y a ung reliquaire lequel on monstre et ne percoipt on sinon comme terre ou sablon et dict on que ce n'est aultre chose sinon le sang que nostre Seigneur Jésucrist respandit le jour du vendredy sainct à l'heure de sa doloreuse passion, lequel

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sang, la glorieuse Magdeleine rassambla et l'aporta par deçà avec elle quand elles et son frère le Lazare et les Maries furent cachiés des juidz hors de la Terre saincte. Et nous dirent les frères que tous les ans le jour du vendredy sainct on ne percoipt aultre choze fors que pur sang. En ung aultre reliquaire, là sont les cheveux de ladicte glorieuse Magdeleine, lequel reliquaire est fermet du signet du roy sur cyre blance. Le bras de ladicte Magdeleine lequel on baise, deseure le grand autel de ladicte église en une casse, là est le propre corpz de ladicte Magdaleine. En ladicte église giste le corpz de sainct Celydomus, le coprz de saincte Marcelle laquelle dict en son tampz à nostre Seigneur Jésus Beatus venter qui te portavit. Le corpz de saincte Suzanne laquelle fut des disciples de saincte Marthe, le corpz de sainct Blase confes, le corpz de sainct Safridus lequel fut disciple à sainct Maximin. En ladicte église y a plusieurs corpz des innocens et plusieurs aultres reliquaires.

Cedict jour à l'après disner je me partis dudict Sainct Maximin et passay les désers montaignes et vallées bien l'espace de III lieues et puis ainssy comme à demie lieue tout au plus hault de ladict roce on percoipt sur la main gaulce en montant à mont une croisette laquelle est de bas, c'est le chemin pour monter au plus hault de ladicte montaigne et sur le costé à la bonne main c'est le chemin pour aller à l'église, en laquelle place je trouvay des

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frères ausquelz je donnay touttes mes choses pour porter en l'église, moy et mon compagnon nous montasmes tout au plus hault de ladicte montaigne laquelle est fort pénible à monter et quand nous vinsmes au dessus nous percupsmes la grand mer de Lyons adcause que la plus loingtaine rivière et la plus forte procède de la ville de Lyon, pour celle cause s'appelle elle la mer de Lyon. Et au plus hault de ladicte roce il y a une cappellette laquelle est fondée en l'honneur de Dieu, de la vierge Marie et de la glorieuse Magdaleine, auquel lieu on acquiert fort grandz pardons à y monter, car c'est le propre lieu que du plus bas de ladicte roche lequel estoit et est ung fort désert elle estoit des angeles VII fois par chacun jour eslevée. Et aussy desdictz angeles réfectionnée. À cui il plaist on va bien tout authour de ladicte cappelle mais je n'y fus pas car il y faict fort périlleux. Quant nous estions en bas de ladicte montaigne, il me sambloit que il ne faisoit point de vent mais quand nous fumes montéz là dessus, il sambloit que ledict vent nous deuist abbattre tout plat par terre. Après noz dévotions faictes, aussy par dévotion avoir prins des pierres dudict lieu, nous descendismes et fumes en l'église laquelle est toutte taillié en la roche, auquel lieu demeurent des frères de sainct Dominicque quy sont frères prescheurs, lesquelz sont du vestiaire de sainct Maximin et de III mois en III mois convient qu'ilz reviennent audict sainct Maximin

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car l'air est sy très fort et sy très corrumpu que on dict que s'il y demoroient plus de III mois qu'ilz y engendreroient une malladie quy les mèneroit à la mort. Audict lieu il y a VI ou VII frères lesquelz sont fort bien rentés des roix de Provence et chantent lesdictz frères tous les jours les heures du jour. En laquelle église et mesme au coeur on n'y void nesune goutte, car (comme dict) elle est toutte taillé en une roche. Dedens ladicte église en entrant au costé sur la main gaulce y a une capelle à laquelle y a ung huys de fer en laquelle place la Magdelaine estoit vivante faisant sa pénitance auquel lieu y a une fontaine et jamais en ladicte cappelle il n'y pleut. Et me donnèrent lesdictz frères des pierres de ladicte place lesquelles je prins en grand honneur et par dévotion. Audict lieu et pour mémoire en la mesme place où la glorieuse Magdalaine se tenoit y a une ymaige entaillé couché sur son costé et sa main droicte tenant sa macelle comme selle dormoit de la grandeur et grosseur comme quand elle estoit vivante. Après avoir visité ladicte église comme dict est, on me mena voir l'hospital lequel le roy a fondé audict lieu et pareillement celluy de la roine, auquel lieu nous fumes recuptz très aimablement et charitablement. Nous mengeasmes de la très bonne venoison, le feu sur deux chemineaux toutte la nuict. Et quand nous eusmes souppé je demanday quelle choze nous debvions et on me dict que nul ne paioit

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riens et que la fondation estoit telle. Et je respondis que nous n'estions pas povres gens et que l'aumosne estoit ordonnée pour les povres gens. Et on me respondit puisque je n'estois point povre c'estoit puisque je voulois donner quelque choze à celluy lequel m'avoit servy c'estoit la coustume et point aultrement. Adons j'allay à ma boursse et luy donnay une paire de pièces d'argent. Après je m'en allay coucher et fus asses bien couché mais ce fut comme les religieux couchent car je coucay en bancquetz au lieu de linceux.

Le vendredy XIIe dudict mois, après avoir oy la messe, je me partis de ladicte sainct Banliue et m'en vins parmy montaignes, vallées, bois et aussy désertz, coucher en la ville de Marseille.

Le sabmedy XIIIe dudict mois, je fus aval ladicte ville et y a ung très beau port et au plus près dudict port, il y a une église laquelle s'appelle sainct Victor laquelle église est merveilleusement forte et bien entourée, en laquelle y a plusieurs reliquaires dont entre les aultres, il y a la croix de sainct Andrieu apostle. Asses près de ladicte église y a une grosse tour laquelle est sur la dicque de la mer et en icelle on faict tousjours de guet. Je fus en la grande église où me fut monstré le chief de sainct Lazare frère à la glorieuse Magdalaine, lequel est moult richement aorné et est ladicte église sur le debout de la ville droict sur la rive de la mer.

Cedict jour je me partis dudict Marseille et costiay tousjours la mer et passay par devant Arle voire à environ à II lieues

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près car c'est toutte eaue tout alentour et y a beaucop à tourpier. Et dict on que c'est en ladicte ville comme on diroit en ce pais cy la ville d'Anvers c'est où la mer de Lyon commence. En ladicte ville d'Arle, ceulx du pais disent que le corpz de sainct Anthoine y repose mais je n'y ay pas esté parquoy je n'en scay à parler. Et dient que ceulx du monastère de sainct Anthoine en vienne donnent à ceulx de l'église d'Arle chacun an sy grosse somme de deniers que c'est merveilles à telle fin qu'ilz n'en parlent point.

Ladicte ville d'Arle est archeveschiet. Pour ledict jour je passay plusieurs bois lesquelz estoient plains de rommarins, lavende, cyprès et marjolaines rendent grandes odeurs, le chemin plain de pierres et de cailloux et vins coucher en la ville de Selon.

Nous nous partismes le dimence XIIIIe dudict moys dudict Selon et passasmes parmy la ville que on dict le bourg Sainct Rémy et coucher en la ville de Tarrascon.

Le lundy XVe dudict mois du matin je fus à l'église de saincte Marthe soeur à ladict Magdalaine et au Lazare laquelle église est fort belle et pour descendre à la sépulture où ladicte sainct Marthe fut enterrée, on y descend par deux montées dont à chacun y a XVIII degréz lesquelz sont de pierre et dient que nostre Seigneur Jésucrist ensepvelit ladicte saincte Marthe de ses propres mains. Et est ladicte tombe fort belle et toutte enclose d'une treille de fer et est ladicte tombe sur la main gaulce. Ung petit oultre il y a une cloisture de fer et puis en la moienne

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de ladicte place ung très bel autel et derière ledict autel une aultre tombe en laquelle fut translatée ladicte saincte Marthe laquelle tombe est toutte enclose de fer fort triumphamment. Devant ledict hostel là sont IIII lampes d'argent nuict et jour ardantes et en la moienne desdictes lampes, là est à deux genoulx le feu roy Loys lequel a fondé perpétuellement lesdictes lampes. Derière lesdictes IIII lampes y a encoires deux lampes, sont enssamble VI lampes. Après nous fut monstrée la trésorie de ladicte église en laquelle est le chief de ladicte saincte Marthe, ung annel d'or de laquelle nostre Seigneur Jésus l'espousa, ung tablet d'argent auquel nostre Seigneur Jésus avoit escript de sa propore main en disant c'est le corpz de saincte Marthe et fut ledict tablet trouvé au tombeau où le corpz de ladicte saincte estoit ensepvely. En tout le pays de Provence on ne peult voir nulz sanctuaires sans avoir avec les thésauriers des églises ung homme de la justice des villes car comme vous diries le prévost ou eschevin des villes ont une clef des thésaures et là où les sanctuaires sont car le thésaurier n'y peult sans celluy quy garde la clef sicomme comme dict est le prévost ou eschevin ne prévost ou eschevin sans thésaurier.

Ledict pais de Provence est ung fort bon pais plain de tous

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biens, il n'y gelle jamais. Au matin on vous donnera pour desjuner du vin cuit meilleur que claret, environ demie pinte pour chacun personne et pour or ne argent vous n'en arez non plus. Au disner riens que du vin blanc, au souper riens que du vin vermeil et aultre choze vous n'aurez et ainssy est on gouverné par tout ledict pais de Provence.

En ladicte ville de Tarrascon, en ung quartier d'icelle, il ya ung costé appellé Beauberre auquel lieu vont enssamble la rivière du Rosne et une aultre rivière venant des mons laquelle se nomme la Durance, c'est là endroit ainssy que une petitte mer. En ladicte ville se prend le chemyn pour aller à Sainct Jacques quy vouldroit aller parmy la route de Roussilon, par Perpignan, parmy Toulette et à Nostre Dame de la Barque. Je fus allé parmy lesdictz pais n'euist esté que je voulois aller à Sainct Anthoine en Vienne mais il y faict très dangereux pour le péril des gallées.

Nous nous partismes dudict Tarrascon le lundy XVe dudict mois pour aller aux Trois Maries , à Sainct Loys d'Alle et à Sainct Gilles lesquelz corpz sainctz je fusse volontiers allé servir mais je n'y osay aller pourtant qu'il failloit paier comme la coustume est de X pièces d'or l'une et aussy je ne le laissay point tant pour la despensse de la perte de l'or ou argent mais je le fis pourtant que souvent on est espluquiés et ne scait on de quy, il n'est nul besoing

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que estrangiers sachent quelle choze on porte et sy on a argent ou non. La coustume est fort maulvaise et ossy dangereuse, c'est asses pour mourdrir les gens et m'en allay par devant la porte de la ville d'Avignon et coucher en la ville et chasteau de Ferraige.

Nous nous partismes le mardy XVIe dudict mois dudict Ferraige et passames parmy le villaige de Saincte Marie des Plancques asses près du pais d'Auvergne et coucher à Pierrelate.

Nous nous partismes le merqredy XVIIe dudict mois dudict lieu et passames parmy la ville de Neufchasteau et passames à Montlymartre et passame ung bac et passant ledict pais nous voions la ville et chasteau d'Orenge et vinsmes coucher en une maison quy s'appelle la Palle.

Le joeudy XVIIIe dudict mois nous nous partismes dudict Palle et vinsmes desjuner en la ville de Vallence et passames en la ville de Romman et coucher à Sainct Anthoine en la ville de Vianne. Et pour cedict jour ce fut mil encontre ung que nous ne nous perdismes es bois adcause qu'il neigoit très fort que c'estoit une grand merveilles. La ville dudict Vianne est sy très profond en bosquaiges et en fossés que c'est merveilles. Et aussy sont tous les hospitaulx de sainct Anthoine par tout en quelque pais qu'ilz soient.

Le vendredy XIXe dudict mois, nous fumes en l'église dudict sainct Anthoine et nous monstra on deseure le grand autel une fiertre

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d'argent doré en laquelle ilz maintiennent que le corpz de sainct Anthoine est. Audict grand autel, là y avoit ung frère prebstre lequel nous donna à baiser une croix laquelle estoit d'argent. Au costé senestre dudict coeur, là est la cappelle où on donne à baiser le bras dudict sainct Anthoine, quand on a le plus fort vin de Beaulne ou aultre et que on le jecte parmy le bras dudict sainct, buvez en devant ce que on l'aict jecté et buves en après que on l'aura gecté par ledict bras vous l'aures beu bon et délitieux et après vous le trouverez fort aigre et comme le plus fort vin aigre qu'il seroit possible de trouver. Les moisnes de l'église dudict sainct après ce qu'ilz ont faict leurs services en ladicte église, ilz vont vestus comme prebstres séculiers et vont le plus du tampz à la chasce.

Ce mesme jour nous nous partismes dudict sainct Anthoine et vinsmes rapasser ladicte ville de Romman et coucher en la ville de Vallence et comme à l'aller audict Sainct Anthoine.

Nous nous partismes le sabmedy XXe dudict mois dudict Vallence, passer parmy le villaige de la Palle et parmy la ville de Montlymartre et coucher au chasteau de Chasteauneuf.

Je me partis le dimence XXIe dudict chasteau et passames à Palluve parmy la ville du Pont Sainct Esprit lequel pont contient XXII arcures et coucher en la ville de Banosse.

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Nous nous partismes le lundy XXIIe dudict moys dudict Banosse et coucher en la ville de Nymes.

Nous nous partismes le mardy XXIIIe dudict moys dudict Nimes qu'yl estoit la nuict du Noël et vinsmes disner en la ville de Lucquel, coucher en la ville et cité de Bezies. Ceste nuict je eus très tant de maulx qu'il n'est possible pour autant d'espace d'en plus porter car pour ce jour nous nous partismes environ entre III et IIII heures du matin pourtant que la lune luysoit tant clere et aussy pourtant que je prétendois d'estre (comme je fus) en une bonne ville pour moy reposer le jour du Noël. Mais le vent estoit sy très grand pour ledict jour que nullement je ne poois aller avant et sambloit que je tirasse une charue après moy. Et quand nous eusmes cheminé bien l'espace de deux lieues ou mieulx, nostre compaignon me demanda :

« Et Jehan, où est vostre palme ?

Je luy respondis :

-Et sire, ne l'aves vous point ? Vous scaves bien que je ne porte riens et aussy que je vous ay prins avec moy pour porter touttes mes baghes. »

Adonc nous retournasmes tous deux et quand nous vinsmes à l'hostel il estoit encoires nuict et sy ne voioit on sinon de la lune. Et adonc nous bucquasmes et ilz nous ouvrirent l'huys car ilz se commenchoient à lever. Je montay avant

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et je trouvay derière nostre lict ma palme dont j'en fus moult joieulx. Je fis apporter ung pot de vin car je n'avois ne feu nallame et n'en povois plus. Nous desjunasmes, Dieu nous le vueille pardonner. Derechief nous nous partismes de ladicte hostellerie qu'il n'estoit point encoires jour, nous ne fumes gaires loing quant ledict sire me dict:

« Ay Jehan, j'ay laissé cheoir vostre caperon ! ».

Lequel contenoit plus d'une aulne de drap quy estoit de X quartiers de larges et estoit de ces grandz caperons d'Allemaigne. Adonc, je dis :

« Sire, c'est peu de choze, nous ne retournerons point pour chela. »

Combien que le drap estoit fort bien bon car il m'avoit cousté en la ville d'Anvers LIIII solz tournois l'aulne.

Nous en allasmes ung petit, nous rencontrasmes ung homme quy avoit tué ung aultre homme. Et tousjours ce vent souffloit et ne scavois comment aller avant. Ung petit de tampz après nous rencontrasmes le capitaine de Parpignan dont en sa compaignie il y avoit que de chevaulx que de mulletz bien XXXII à XXXVI dont environ ung ject de pierre après ladicte compaignie passée, nous rencontrasmes ung pallefrenier portant ung josne chien lequel s'aborda à moy et me demanda d'où j'estois pourtant qu'il estoit franchois je luy respondis que j'estoys de la ville de

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Tournay. Dont il respondit :

« Entre vous traistres dient pais de par delà quand vous estes au pais de France vous dictes tousjours que vous estes de Tournay. »

Et je luy respondis :

-Et mon amys, que vous compete il d'où je suis ? Le chemin n'est il pas aussy bien pour les pèlerins comme il est pour vous ? »

Et quand il nioit ainssy respondre il s'en allant tout groullant. En ce pais là, quand vous partes des logis demandes tousjours là où vous ires loger es ville, où vous voulles aller et derechief quand vous venes à deux lieues près de la ville vous demanderes où est la meilleure hostellerie. Demandes le encoires quand vous viendres prèz des portes et ilz vous appelleront en leurs maisons mais vous dires que vous voulles aller loger dedens la ville ilz le vous diront et sy vous trouves que par deux fois on vous assene tousjours ung logis allez y hardiment car vous y seres bien logez.

Le jour du Noël je demoray par toutte la journée en la ville dudict Besiez et oys la messe de l'archevesque et ainssy je me reposay par tout le jour et fis avec mon hoste très bonne chière. Aussy cedict jour je me confessay et recupz mon créateur. Je me partis dudict Besies le vendredy jour de sainct Estienne et passer parmy la ville de Lomptant et coucher

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en la ville de Peschery. Cedict jour il estoit bien de IX à X heures en la nuict quand nous arrivasmes à la porte de ladicte ville et ainssy comme environ de VI à VII heures nous perdismes nostre chemin et ne voions sinon de la lune et eusmes fort grand paour car en vue estroicte voie à travers du chemin nous trouvasmes ainssy comme une javeline et oismes ciffler tant d'une part du chemin comme d'aultre dont mon compaignon s'espouvanta et commença à plorer, adont je luy dis :

« Plorer n'y vault riens, et pour luy rendre couraige je luy dis, alles avant ! De par le diable de quoy vous espouvantes vous ? »

Après nous cheminasmes et luy tousjours devant et ne percupsmes riens. Et nous arrivés à la porte de ladicte ville, je frappay d'ung baston parmy la porte et huiay tant que le portier vint et me demanda quelle choze je voulois et je luy dis que que je luy priois qu'il me voulsisse ouvrir la porte et que je luy donnerois une pièce d'argent. Et il me demanda quelz gens nous estions et je luy dis que estions pèlerins et que nous allions à Sainct Jacques mais avis que nous peussions parler audict portier les chiens nous estranglèrent près et sy ce n'eust esté pour la paour desdictz chiens, pour ladicte nuict nous nous fussions couchés la teste sur une pierre et contre la porte car il n'y avoit

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nulles maisons à plus de lieues près de ladicte ville. Après plusieurs devises, ledict portier me dit :

« Venes tout en bas et selon les fossés jusques à l'aultre porte et je le vous ouvriray car je ne vous puis ouvrir ceste porte adcause de la mortalité quy est es villaige contre ce quartier car il le m'est deffendu. »

Adonc m'en allasmes en bas et ledict portier nous ouvrit la porte et nous demanda se nous voulions aller coucher à l'hospital et je luy respondis que non et que je voulois aller loger à la meilleure hostellerie de la ville et il nous y mena dont l'hoste et toutte la maisonnié estoient couchetz, ilz se relevèrent et nous firent très bonne chière. Je m'en allay à ma bourse et et donnay audict portier ung ouzain mais il me rendit ung demi et n'en veult non plus avoir. Pour ledict jour je fus très bien logiés dont fus eureulx et loay Dieu.

Je me partis dudict Peschery le sabmedy jour de sainct Jehan l'évangéliste et vinsmes desjuner en la ville de Carcassonne et coucher en la ville d'Anssomne.

Je me partis dudict Anssomne le dimence jour des innocens et disner en une villette et coucher en la ville de Villefrance.

Je me partis le lundy jour de sainct Thomas de Cantorbie de ladicte Villefrance et en passant par les champz nous rencontrasmes ung parfaict belittre adont je dis à sire Guillame mon compaignon :

« Sire, achapter à ce pèlerin cy son

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bourdon car il est tampz que je monstre que je suis pèlerin. »

Car depuis la saincte cité de Romme jusques audict jour je ne portay bourdon ny en ma main ny sur sur ma robe synon tousjours le premier baston que je trouvois je le prenoys et ainsy nostre sire m'achapta ledict bourdon. Et vinsmes coucher en la ville de Thoulouze. Incontinent que je fus arrivé en mon hostel, je m'en allay sur ma chambre escripre. Il y eult ung chanoine de l'église Sainct Cerny lequel me regarda par sa chambre. Incontinent il envoia à mon hoste demander s'il y avoit en sa maison logiés des pèlerins lesquelz retournoient de Hiérusalem dont l'hoste dict :

« J'ay des pèlerins mais je ne scay quy ilz sont ne d'où ilz viennent. Je leur iray demander. »

Et adrescèrent à mon compaignon lequel respondit qu'il revenoit de Romme mais mon compagnon en vient, dont ledict chanoine me fit requeste qu'il puist venir parler à moy et je dis que on le fist venir. Dont quand il fut venu, il maquestionna de plusieurs choses et aussy des parties quy sont en Hiérusalem. Après plusieurs devises je luy demanday s'il y avoit esté ou s'il y vouloit aller. Et il me respondit que par plusieurs fois il avoit eu bien grand volonté d'y aller et que tousjours il avoit interrogué les pèlerins quy avoient esté audict Sainct Voiaige et mesmes mis par escript au plus près de ce que

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on luy avoit racompté et commença à plorer à moy de ce qu'il n'y avoit point esté en sa josnesse. Je le priay au souper avec moy et il me remercia. Et je luy priay que mon argent il me fist avoir plain ung sacquelet de pouldre de duc pour la valleur de demi ducat d'or car on le m'avoit ainssy conseillé pour le mieulx, laquelle pouldre me vint fort bien à point. Quand mon hoste et mon hostesse sceurent que je revenois de Hiérusalem ilz ne scavoient quelle choze ilz polroient faire de moy.

Ce mesme jour, nostre hoste me mena en la maistresse église de ladicte ville laquelle s'appelle sainct Cerny. En ladicte église de costé le coeur à la bonne main, droict deseure une petitte montée de pierre en une casse, là est le corpz de sainct George le martir. Après nous descendismes par V degrés et là endroict y a une fort triomphante cappelle, ainssy comme ung petit coeur à demy rond droict dessoubz le coeur de ladicte église et cescun en son sarcus à part luy le corpz dudict sainct Carny évesque, le corpz de sainct Papulle pape, le corpz de sainct Hylaire évesque de la terre saincte, les quattre coronnés, sainct Sillicius et Juliette martirs. Depuis ladicte place on descend encoires plus bas V degréz auquel lieu y a une très belle cappelle et plusieurs beaux autelz où reposent les benoistz

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apostles dont les noms s'enssuivent. Premiers le corpz sainct Jacques le Grand en une fiertre d'argent, en une aultre fiertre les corpz de sainct Symon et sainct Jude, en une aultre fiertre les corpz de sainct Philipe et sainct Jacques le mineur. Emmy ladicte église dessoubz ung pillier quy est à la bonne main repose le corpz de sainct Barnabé apostle. Et ainssy appert que des XII apostles de nostre Seigneur Jésucrist il en repose en ladicte église les VI. En aulcuns lieux des Espaignes pour l'amour du nombres des glorieux apostles et sainctz, ilz l'appellent Thoulouze la saincte. Devant ladicte église y a ung très bel hospital.

Le mardy pénultien dudict moys, sire Guillame mon compaignon chanta la messe en ladicte église devant le corpz de sainct Jacques le grand. Cedict jour, par ung parmentier, je fis mettre tant sur ma robe comme sur la robe de mon compaignon pour monstrer de ce jour en avant que nous estions pèlerins. Nous fumes en l'église des frères prescheurs en laquelle repose le corpz de sainct Thomas d'Acquin. En l'église sainct Jehan là repose le corpz de sainct Remondus. Ladicte ville est belle et bonne, assez marchande et très grosse rivière. Mais ung petit de tampz auparavant elle avoit esté par deux fois de feu de meschef bruslée mais à présent elle estoit très bien refaicte.

Cedict mardy pénultime, après avoir regardé ladicte ville je me

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partis dudict Thoulouze. Mon hoste me vint conduire bien demie lieueloing hors de ladicte ville et prins congé à luy et vins coucher en la ville de Laille. À scavoir est que ladicte ville de Monpellier et Carcassonne et tout le pais depuis le Pont Sainct Esprit jusques à ladicte ville de Thoulouze est le pais de Languedoc. Ladicte ville de Thoulouze est le commencement du pais de Gascoigne.

Je me partis le merqredy nuict de l'an dudict Laille et passames parmy la ville d'Angemont et coucher en la ville d'Anst.

Je me partis le joeudy premier jour de l'an an 1488 dudict Anst et passames parmy Baran et coucher en la ville de Montequy.

Je me partis le vendredy IIe du mois de jenvier de ladicte ville et passames parmy Malciac, disner à Malbourghet et coucher en la ville de Morlens.

Nous nous partismes le sabmedy IIIe dudict mois dudict Morlens et vinsmes coucher en la ville Dupont, nous fumes pour ledict jour VII lieues lesquelles vallent bien X. à scavoir est que quand vous demandes quantes lieues il y a depuis cy ou là, on vous dit ce langaige de leghes pour lieues et pocque pocque c'est que ou on vous parolle ainssy tousjours les VII lieues ou a [illisible] VII et demi vallent trop bien X lieues de nostre pais.

Nous nous partismes le dimence IIIIe dudict mois dudict Pont et vinsmes coucher en la ville de Salveterre. À ung quart

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de lieue près de la ville il convient passer deux bacz lesquelz sont à ung quart de lieue l'ung près de l'aultre et convient payer pour chacun homme à chacun bac III solz tournoy.

Nous nous partismes le lundy Ve dudict mois de ladicte ville quy est pais de Berne appartenant au comte de Foix, en laquelle il convient payer pour chacune pièce d'or ung

hardy. Et passames parmy le chasteau de Saint Pallaix en laquelle il convient paier pour chacune pièce d'or ung jacquet quy vaut de nostre monnoie III solz tournoy. En la ville d'Ostreval en laquelle il convient paier pour chacun florin la valleur de IIII solz tournoy. Et vinsmes coucher en la ville de Sainct Jehan Pied de Port quy est le pied de la montagne de Reintenal. À scavoir est que à chacun lieu où on faict paier ces impoz pour chacune pièce d'or il y a l'entrée des villes des garçons quy attendent les pèlerins et passans lesquelz vous prennent par la mance et les mainent es maisons de ceulx quy tiennent lesdictz impoz, lesquelz font jurer les pèlerins, marchans et aultres passans sur leur serment par leur pèlerinaige et par leur part de paradis qu'ilz diront combien ilz ont de pièces d'or sur eulx et se on ment de une seulle pièce et on soit trouvé en bourde car il est en eulx de vous faire esplucher ou de eulx mesme vous esplucer. Tout l'or et l'argent que vous portez sur vous est perdu, combien que je fusse oppresser de jurer, jamais je ne juray mais je

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donnois bien autant que je debvois ou plus, la manière est fort maulvaise. Car à cela on scet sy une personne a argent ou non et combien. Et aussy on le peult aller esplucer sur les campz soubz umbre de celluy quy tient lesdictz impoz et se sont en tout ledict pais tant dudict Gascogne comme de Berne tant povres et sy mourdreurs que c'est une grande pitié. Cedict jour nous fimes une petite nuict des roix car audict pais il n'est nouvelle de faire nulz roiaulmes.

Je me partis le VIe dudict mois quy estoit le jour des roix et montay ladicte montaigne de Rainceval quy dure V lieues long mais pour les premières IIII lieues elle est asses bonnes à monter et la Ve est tant forte et roide que c'est merveilles. Mais quand je vins à la fin de ladicte montaigne, il nia nulles portes mais y a ung chasteau sur la bonne main en montant à mont quy s'appelle Les portes. Là endroict y avoit de le neige beaucop. Je passay après toutte la plaine où la bataille avoit esté et se m'en vins à l'église laquelle est asses belle et toutte vaulsée de pierre, le table d'autel est d'argent. On me monstra le cor de Rollant dont il corna après le roy Charlemaine aussy le cornet d'Olivier, lesquelz sont d'ivoire. Pareillement l'estrier de l'archevesque Turpin. Hors dudict coeur y a deux tombes encloses de treilles de fer esquelles sont ensepvelis plusieurs chevaliers et enthour ladicte place, quy sont vrais martirs car ilz sont mors en soustenant la foy catholique.

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Cedict jour j'oys les vespres en ladicte église et chantent les prebstres hault au fond de ladicte église en une place comme on diroit en une chaiere d'orgues et ne les void on point, et ainssy par tout le pais tant du roiaulme d'Espaigne, de Navarre, de Gallice, Bisquaye et aussy en toutte latalie. En ladicte église y a IX lampes et une devant une ymaige de la vierge Marie laquelle est sur la main gaulche. Je fus veoir l'hospital, auquel lieu y a pour passans quy le veulent prendre assez bonne réfection. Et quand il faict fort grandes neiges on y peult bien demorer par l'espace de III jours.

Après avoir ouy vespres, je me partis et vins coucher au petit Rainceval auquel lieu nous fimes très bonne chière et est ledict villaige à demie lieue prèz dudict hospital.

Nous nous partismes le VIIe dudict mois dudict petit Rainceval et passames parmy la ville de Pampelune laquelle siet assez hault et est la maistresse ville du royaulme de Navarre et est assez bonne et bien marchande et en allasmes coucher deux lieues oultre ladicte ville en ung villaige.

Nous nous partismes le joeudy VIIIe dudict mois dudict villaige et passames parmy la ville de lestoille laquelle estoit toutte arse et bruslée par les guerres et vinsmes coucher en la ville de Lesargue, pour ledict jour nous fimes XII lieues. Cedict jour nous fimes ung très maulvais chemin plain de pierres et aussy de montaignes et vallées. En cedict roiaulme et par tout le pais d'Esapigne il n'y a point de bois par quoy le pain

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et touttes viandes y sont mail cuictes. Depuis Sainct Jehan Pied de Porc jusques à Sainct Jacques et depuis ledict Sainct Jacques jusques à Bayonne il n'y a à paine milles hostelleries ne aussy nulles retraictes car en cedict pais il font leur nécessité par tout, cela est fort infame. Et mesmes es hostelleries on y est logés comme par deçà es Bourdeaux car là où la femme vendra son vin à l'huis, les garces seront dedens la maison et là endoict devant tout ceulx quy seront là, lesdictes garces prendront l'homme par son humanité et l'homme prendra la femme pareillement et baiseront l'ung l'aultre et appelleront l'ung l'aultre seignour. Aussy vous estant en vostre chambre, sy la garce a sa chambre oultre la vostre, c'est la coustume quand ladicte garce et l'homme vouldront coucher enssamble soit de nuict ou de jour, ilz passeront et rapasseront parmy vostre chambre. Pareillement par tout ledict pais, quand vous estes venus au logis et que vous voules avoir soit pain, vin ou chair ne quelque choze il le vous convient aller quérir vous mesmes car vous n'aures au logis sinon le lict pour vous coucher dessus et encoires bien venu sy vous aves ung lict car la plus part ilz n'en ont nulz. Et aussy il vous convient en tout cedict pais acoustrer vostre viande mais pour donner deux ou trois deniers on le vous appointera voire tellement quellement. Par tout ledict pais là où on vend de

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vin blanc pour enseigne on y met de l'estrain et pour enseigne de vin vermeil on y mect ung couvertoir rouge. Par tout ledict pais on mect le vin tant le blanc comme le rouge en peaues de chièvre quy sont cousues et les mect on sur un grand bloc comme à despiecher de la chair et par la gambette de derière laquelle est liée d'une lanière on tire le vin dedens le pot. Par tout ledict pais c'est la coutume de mettre ledict vin en peaulx de chièvre pourtant que la chaleur y est par trop grande et aussy pourtant qu'il convient que ledict vin se porte tant sur asnes, mulletz et sur chevaulx et aussy faict il touttes marchandises car on n'y peult charier pource que audict pais y a tant de montaignes. Audict pais s'il y avoit en une taverne XL ou L escotz se n'aurez vous pour vous tous sinon ung voire ou ung hanap et quand vous avez but ung aultre d'ung aultre costé attend tant que vous ayez but et puis il prent ledict hanap et s'il y a encoires du vin dedens et que vous n'aiez point tout but et aussy que ledict hanap soit sur la table et que comme dict est il y ait du vin dedens, celluy quy prend ledict hanap versse la reste du vin quy est dedens ledict hanap dedens vostre pot et ainssy faictes vous aux aultres sy vous voulez, la coustume est très orde et très maulvaise et pourtant je conseille que cescun porte son plateau ou son voire ou ung gobelet.

Nous nous partismes le vendredy IXe

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dudict mois dudict Lesarque et vinsmes à la Grogne première ville du roiaulme d'Espaigne ens au pais de Castille, laquelle est fort grande et samble estre bien forte et siet en une vallée. En laquelle ville adcause que c'est frontière le roi y tient tousjours garnison, ossy nous passames parmy Auret, coucher en la ville de Nazareth, c'est pour ledict jour X lieues. Depuis le pied de la montaigne dudict Raincheval jusques à ladicte ville de la Grogne, c'est tout du roiaulme de Navarre. Depuis ledict ville de la Grogne jusques à Sainct Jacques au pais de Galice et encoires beaucoup par delà retournant jusques à ung bac quy est par delà Sainct Jehan de Luce en retournant par deçà, c'est tout du roiaulme d'Espaigne.

Nous nous partismes dudict Nazareth le sabmedy Xe dudict mois et passames en la ville de Sainct Dominico en laquelle ville est dedens l'église l'enge du cocq et aussy de la géline quy rotissoient devant le feu dedens la broche lequel miraculeusement par le vouloir de Jésucrist et de sainct Jacques chanta sur ladicte broche lesquelz sont derière le grand autel tout hault en une cave et sont tous deux blancz et vinsmes coucher en la ville de Grignon. Ce jour il me fut forcé de demorer en ladicte ville pour tant que le vent estoit sy très grand et sy très fort qu'il me sambloit que je tirasse une esclenne après moy et par

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plusieurs fois pour ledict jour il me faillut coucher en terre adcause que ledict vent me recachoit dout je venois.

Nous nous partismes dudict Grignon le dimence XIe dudict mois et passames parmy Villefrance et coucher en ung villaige à IIII lieues près de la ville de Burgues.

Nous nous partismes dudict villaige le lundy XIIe dudict mois et vinsmes disner en la ville de Burgues laquelle est bonne grosse ville et bien marcheande en laquelle sicomme on m'a dict y a ung crucifix lequel est de la forme et grandeur de nostre Seigneur Jésucrist mais lors que je y estoie je n'en eus pas de mémoire et pour ledict jour il faisoit des très grandes neiges. Au plus prèz des portes à yssir hors de ladicte ville y a ung très bel hospital et bien aorné et y donne on bonne prébende et le me dict on je n'y fus point. Et en allasmes coucher au villaige IIII lieues oultre de ladicte ville de Burgues. Ce fut pour ledict jour VIII lieues.

Nous nous partismes le mardy XIIIe dudict mois dudict villaige et passer à quattre soirs aussy parmy une bien grosse montaigne, passer parmy Fermentesta et coucher en une bien petitte villette quy s'appelle Pollastion. C'est pour ledict jour IX lieues et demie.

Nous nous partismes le merqredy XIIIIe dudict mois dudict Pollastion appartenant aux seigneurs de Rhodes et vinsmes disner en la ville de Kenryon et coucher en la ville de Safagon , c'est pour ledict jour IX lieues.

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nous nous partismes dudict Safagon le joeudy XVe dudict mois, disner en une petitte villette et coucher en la ville de Lyons audict pais d'Espaigne, c'est pour cedict jour XI lieues. En ladicte ville de Lyons je y trouvay ung chevalier du pais de France seul de sa compaignie deux lombardz des gens quy furent le tampz passé par le tampz de la guerre en garnison en Vallentiennes soubz sire Jacques Galliot, et trois auvergnois et tous à beaulx piedz lesquelz s'en alloient à Sainct Jacques. Je leur demanday s'ilz vouloient aller audict Sainct Jacques par Esturge et ilz me respondirent que non et qu'ilz iroient le droict chemin et je leur respondis que Dieu les vueille conduire et nous aussy car nous en yrons par le pais d'Esturge. Nous nous rabillasmes en ladicte ville dont nostre sire m'alla achapter une paire de cauchons lesquelz quand il les apporta il me dict :

« Adviser filz mon amis je croid que on ne scet riens acapter quy soit bon à vostre hait. Je pensse que cela est bon et fort assez. »

Et quand je les percupz je dis :

« Ha sire et que pensses vous que ce soit ? »

Et lors je vidz qu'il se troubloit adonc je dis que je m'estois abusez pour l'amour de liy complaire. Néantmoins lesdictz cauchons estoient de blanc bloucles (sic) gros roide et fortz.

Nous nous partismes le vendredy XVIe dudict mois de ladicte ville de Lyons et vins coucher au villaige de Polle,

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c'est pour ledict jour VI lieues. Et quand ce vint au vespre et que je descaucay mes soulers, je ne me scavois comment soustenir adcause des coustures desdictz chauchons et du drap quy estoit dur et ruyde, on euist ledemain couché sur les copz de mes deux piedz à cescun costé ung doigt dedens les plaies que lesdictes coustures avoient faict, lesquelles plaies me durèrent depuis ledict jour jusques à ce que je fus retourné en Vallentiennes et encoires depuis néantmoins je ne laissay point à cheminer et quand mon compaignon percupt mes piedz il fut fort esbahy.

Nous nous partismes le sabmedy XVIIe dudict mois dudict Polle quy estoit le jour sainct Anthoine et montasmes la montaigne dudict sainct et puis nous montasmes la montaigne de saincte Marie. Après ung petit en descendant nous trouvasmes une tour, j'allay bucquer parmy l'huis car je y oys parler des gens dont l'ung accourut parler à moy et quand je l'appercuz je fus à moitié espouvanté car c'estoient gens d'armes. Néantmoins je luy demanday au mieulx que je peuz :

« Mon amys esse cy le chemin pour aller à Sainct Jacques ? »

Il dit oye et quand il appercupt sur mon dos ma palme il me demanda de quelle choze je portois et je luys dis que c'estoit ung cyron que je portois à Sainct Jacques et il me dict qu'il me failloit paier quelque gabelle pour ledict cyron. Je fis signe que je ne l'entendoys point. Il rentra dedens ladicte tour et je m'en allay tousjours. Incontinent après il racourut hors d'icelle tour et avoit affullé sur sa teste une sallade aussy noir qu'il estoit possible et commencha

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à huier après moy et je ne respondis point ung mot et m'en allay tousjours et tantost après je commencay à descendre lesdictes deux montaignes et passames parmy le villaige de Pallarres et puis nous descendismes encoires deux lieues et vinsmes coucher au villaige de Le Pont de le Ferre. C'est pour cedict jour VII lieues.

Nous nous partsimes le dimence XVIIIe dudict mois dudict villaige et passames parmy le villaige de la Polle de Luve et vinsmes coucher en ung villaige lequel siet entre deux montaignes à une lieue près de la ville de Sainct Salvatour. Cestedicte nuictié nous avions très bien à menger mais nous n'avions aultre choze que de l'eaue pour nous boire car en tout ledict villaige il n'y avoit point de vin et aussy se fallut passer le povres frères ladicte nuictyé.

Lendemain lundy XIXe dudict mois au matin, nous nous partismes dudict villaige et vinsmes ouir messe en l'église de Sainct Salvatour là où nous furent monstrer en la saincte cappelle les reliquaires de ladicte église, ung crucifix lequel respondit au prebstre chantant messe, une vraie croix laquelle fut faicte par les angeles de paradis. Aulcuns pèlerins maintiennent que c'est la croix dequoy nostre Seigneur Jhésus rompit les portes d'enffer après la saincte résurrection, mais il n'en est ryens. Une ualtre cappelle là est le pot en quoy

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nostre SeigneurJésus aux noepces de Larcitriclin fit muer l'eaue en vin. Je prins une lettre et comme font plusieurs pèlerins dont on maintient qu'elles servent à mettre sur les femmes quand elle traveillent d'enfant et que cestedicte lettre leur faict grand allègement. La foy fait tout mais ce n'est aultre choze qu'il y a escript en ladicte lettre les reliquaires quy sont en celle église. Ladicte ville est assez belle et honneste selon la mode du pais.

Ce lundy XIXe dudict mois nous partismes dudict Sainct Salvatour et vinsmes passer au Pont de la Rome et vins tout en bas sur la main gaulce et passay par le ville de Grane et coucher au villaige de Cornillaigne. Notez que quant je vins audict Pont de Rome, je debvois prendre ung aultre chemin sur la bonne main et se debvoys demander le chemin à Condelies. Je le demanday mais ce fut par trop tard par quoy j'avois plus fort chemin de montaignes et allois le droict chemin du thymon et du thymonnet lesquelz je creniois adcause des neiges et aussy de ce que lesdictes monatignes sont fortes à monter mais on m'adrescha par ung assez bon chemin et se me dict on que j'avois racourché mon chemin de trois lieues.

Je me partis le mardy XXe dudict moy dudict Cornillaigne et passay parmy le villaige de Mongars et fus bien l'espasse de V lieues que je ne trouvay nulles maisons et pour ledict jour je passay les montaignes quy s'appellent les

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Sept Soeurs et puis en bas je passay une eaue et vins coucher en la ville de Bercrocque. Nota que la ville de Betensse doibt estre après les montaignes des Sept Soeurs.

Nous nous partismes le merqredy XXIe dudict mois de ladicte ville et vinsmes passer parmy la ville de Nave auquel lieu je paiay ung denier. Encoires ung aultre bacq à l'entrée du chasteau et ville quy s'appelle Rynedieu auquel lieu nous couchasmes.

Nous nous partismes le joeudy XXIIe dudict mois dudict Rynedieu au pais de Gallice et passames parmy ung villaige nommé Ville Noeufve et vinsmes coucher en une maison seulle nommée Ville maj.... . Cest nuict je demandois à mon hostesse comme j'avois acoustume de faire, selle avoit ung bon lict de plume c'estoit que pour mon argent je le peusse avoir car nous estions très fort travaillez et espetiallement adcause de mes piedz pouche comme dict est il y avoit deux profondz trous pour mesdictz cauchons lesquelz mon compaignon m'avoit achapter en la ville de Lyons. Et adonc madicte hostesse en moy gabant et raillant me respondit :

« On vous en trouvera tantost. »

Pour qu'il estoit fort tard et qu'il n'y avoit villaige ne maison à plus de deux lieues près, il nous fut forcé de demorer. Nous ravisames comment ladicte

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maison fermoit et aussy là où nostre chemin estoit pour partir bien matin adcause que la lune luisoit du matyn. Après nous allasmes souper et après coucher et pour monter en nostre chambre la montée estoit comme vous diriez l'ung des costés d'une cloie à ourdyr des sayez lequel seroit attaché contre une paroit et là nous montasmes de cheville en cheville et vinsmes en la champbre pour coucher dont nostre lict n'estoit que estrain et noz linceux n'estoient fors ainssy que couvertoirs de hayons. Et quand nous percupmes ce, nous nous couchasmes et ne dismes mot. Et les aultres hostes quy estoient venus depuis nous, ceulx se couchèrent à la paillasse autour du feu et comme est la coustume audict pays. Entour minuict mon compaignon eult affaire de laisser son eaue, nous n'avions point de vasselet car ce n'est pas la coustume, mondict compaignon leva le couvertoir surquoy nous estions couchetz et par despit pource que nous estions sy très mal couchez et aussy pourche que nostre hostesse comme dict est nous avoit ainssy gabet, il pissa dedens le lict. Nostre hoste et nostre hostesse estoient couchez en une chambre droict dessoubz nous, l'esclat de mon compaignon courut audict lict de nostre hoste et hostesse et quand ilz percuprent ce, mon hoste saillit hors de son lict et prins une torcque d'estrain et sy l'aluma. Je couchoys devant je percepvois bien

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tout. Mon compaignon se pausmoit de rire adcause qu'il entendoit et comme il estoit vray comme dict est, il avoit pisset en la moienne de l'hoste et de l'hostesse. Et quand je percupz que nostredict hoste venoit à tout sa torse d'estrain ainssy allumée et aussy que mondict compaignon ne se povoit abstenir de tousjours rire, je m'advisay de le prendre de l'une de mes mains par la cuisse et l'estraindis sy très fort que de doleur je lacoisoie et luy fut forcé de cesser de ryre. Nostredict hoste vint comme dict est avec ladicte torcque d'estrain allumée en nostre lict et nous ravisa chacun au visaige mais nous faisions sy bien les dormeurs qu'il estoit possible et ne sceult aultre choze dire quand il vint à sa femme sinon que nous dormions et ainssy nostre hoste se recoucha. Environ une bonne heure après que nostre hoste et hostesse estoient endormis et comme mon compaignon avoit faict, je levay ledict drap et pissay au lict et courut comme devant au lict de nostre hoste tellement qu'ilz se levèrent et comme nostre hoste avoit faict par devant, il allumé une torcque d'estrain et nous vint lumer au visaige et quand nous appercupmes ce, se nous avuons bien faict la première foys des dormeurs encoires le fimes nous mieulx la IIe foys parquoy il s'en ralla coucher tout en groullant et quand ce vint environ deux heures après et que la lune fut levée, nous nous levasmes tout bellement et quand nous fumes toutz

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prestz et nous eusmes ouvert l'huys de devant nous dimes de bon jour, nostre hoste se leva et nous appella mais nous fimes signe que nous ne l'avions point entendu et en allasmes.

Comme dict est nous partismes le vendredy XXIIIe dudict mois bien matin de ladicte maison et passames parmy la ville de Belle et coucher en ung villaige.

Nous nous partismes le sabmedy XXIIIIe dudict mois dudict villaige et passames en la ville de Cassan et coucher en ung villaige deux lieues oultre lequel Cassan et en ung bois. Cedict jour, la nuict nous print nous estans dedens ledict bois et commenca très fort à tonner et pleuvoir dont nous priasmes à ung bocquillon qu'il nous menast au premier villaige pour nous loger lequel descendit de l'arbre et nous mena loger en sa mayson. Je luy demanday au mieulx que je peuz sy nous aurions ung lict de plumes pour nous coucher et il dict que ouyl car nous estions tout mouillez. Ledict bocquillon nous fit très bonne chière de ce qu'il avoit. Et quand nous eusmes souppé, il ne voulut riens avoir de plusieurs menutez et après je demanday après le lict où nous debvions coucher, dont ledict bocquillon print une fourche et se print de l'estrain au plus près de deux beufz lesquelz estoient au plus près de nous et là endroict il nous fit nostre lict comme on feroit une litière d'ung cheval.

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Et puis il mist ung couvertoir rouge sur ladicte litière et puis nous nous couchasmes sur ledict couvertoir. Après il mit une baille entre les beufz et nous, dont par nuict lesdictz beufz se deslièrent et nous venoient flairer et ainssy se passa la nuictié.

Nous nous partismes le dimence XXVe dudict mois qu'il estoit le jour de la conversion sainct Pol et se pleut et venta et tonna et fuz tout mouillet. Et par toutte la journée je ne faisoie que pescher en eaue jusques à my gambe et vins coucher en la ville et archevesché de Compostelle que on dict la ville de Sainct Jacques le grand filz de Zébédée.

Le lundy XXVIe dudict mois par tout le jour nous fumes en ladict ville de Sainct Jacques et me confessay derrière le grand autel de ladicte église au plus prèz d'ung petit autel sur lequel je fis dire messe et là endroict je recupz le corpz de nostre Seigneur Jésucrist en le loant et regratiant des bénéfices et grâces qu'il m'avoit faict d'avoir accomply les trois sainctz voiaiges comme dict est c'est à scavoir Rome, Sainct Jacques et Hiérusalem. Après ce, je montay à une eschelle de bois derière le grand autel et là endroict j'accolay une ymaige quy est taillié en bois quy est faicte à l'honneur de sainct Jacques et à ladicte ymaige sur son chief, une coronne laquelle

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je prins en mes mains et le mis sur mon chief. En après je descendis en bas et vins devant le grant autel et ragarday ladicte ymaige tenant en ses mains ung rollet auquel y a escript en lettres romanes et avec ce il ensaigne de son doigt et dict Hic jacet corpus sancti Jacobi filii Zebedei, c'est à dire, translaté de latyn en franchoys : Cy repose le corpz de sainct Jacques filz de Zébédé. Après on me monstra le bourdon dudict sainct lequel est en la moienne de ladicte église sur la bonne main. En après j'ois sonner une clocette et puis nous allasmes au fond de ladict église au costé sur la bonne main auquel lieu est la saincte cappelle et montasmes à mont et là nous fut monstré le chief de sainct Jacques le grand apostle et cousin de Jésucrist et avec plusieurs aultres nobles reliquaires, dont en la cappelle y avoit deux torsses et plusieurs cyrons allumés, c'est ung fort noble et dévot joyau à regarder. Il y avoit dedens ladicte cappelle ung des officiers de ladicte église lequel avoit une robe moitié blance et l'aultre moictié vermeille lequel dict en trois langaiges, c'est à scavoir en latyn, en allemant et en franchois et le dict tout hault, c'estoit que quiconques ne croioit fermement que le corpz de sainct Jacques ne soit encassé ou machonné dedens le grand autel de ladicte église et aussy comme il appert par ladicte lettre au rollet

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laquelle ensaigne l'ymaige quy est deseure le grant autel auquel comme dict est, est escript en lettres romaine Hic jacet ... , il dict qu'il faict son pèlerinaige en vain. Pour moy je l'ay veu à Thoulouze et se maintiennent qu'ilz l'ont aussy et mesmes le corpz des II sainctz Jacques. J'ay veu les deux lieux mais pour moy je croidz que le corpz est audict Thoulouze et le chief est audict Sainct Jacques. Pour conclusion je n'en veulx point faire débat, il est en paradis et à ce je me conclud et accorde. D'emmy les rues pour venir à ladicte église, on y descend à II ou III appas et emmy ladicte place il y a comme ung fons à baptizer enffans et droict devant ladicte église est l'hospital de sainct Jacques mais je n'y entray point. Après avoir touché touttes mes baguettes, je m'en retournay à mon hostel, à l'Escu de France, et se m'en vins disner et là j'avois trouvé deux compaignons lesquelz estoient du pays de Picardye dont l'ung estoit ung belittre, l'aultre estoit ung marchant quy demoroit au roiaulme de Portugal, lequel marchant en tampz que j'estoies en ladicte église m'appointa, pour l'amour du pays, une poulle à l'eaue et le chauldeaue aux espines et aux oeufz tant glouttement et bumes des sy très fort vins que ce fut merveilles. Néantmoins on boutta bien dedens le pot la tierce partie de très bonne eaue et ainssy nous fimes fort bonne chière. Le bellittre apointa

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mon chappeau très honnestement de scaffottes de bourdons et aussy de beaux petitz sainctz Jacque et ainssy se passa la journée.

Lendemain mardy XXVIIe dudict mois, nous passames le tampz pour devant disner à visiter ladicte église de sainct Jacques. Et aussy à visiter ladicte ville quy me samble une bien povre ville et fort orde et aussy est tout le pays. En tout ledict pais de Gallice et aussy d'Espaigne, les pourceaux ne sont toutz non plus grandz que ne sont les pourceaux de par dechà à l'eaige de VI sepmaines.

Le retour dudict Sainct Jacques en Gallice par le pays de France en la ville de Vallentiennes.

Puis nous partismes dudict Sainct Jacques après disner le mardy XXIXe dudict moys de janvier et fumes très fort mouilletz et fit très grand tonnoire et ventz car ilz dient que audict pays ainssy se passe l'hyver et dudict grant vent qu'il fit c'est après disner je fuz abbatu tout plat emmy les campz et aussy fuz je par plusieurs fois et vinsmes coucher pour le plus droict et aussy le plus court chemin pour retourner en cedict pays au villaige de Ferre, c'est pour ledict après disner V lieues.

Nous nous partismes le merqredy XXVIIIe dudict mois dudict villaige et se passames parmy la bourgade de Mellyn et y a dudict villaige de Ferre jusques à ladicte bourgade IIII lieues et coucher au villaige que on dict le Mont Roland et y a depuis ladicte bourgade jusques au Mont

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Rotond II lieues, c'est pour ledict jour VI lieues.

Nous nous partismes dudict Mont Rotond et passames parmy la bourgade Portemarin, sont VII lieues et coucher au chasteau de Cerre, sont IIII lieues, c'est pour ledict jour XI lieues. Cedict jour ce fut par trop grande journée et pour ledict jour nous fumes très fort mouilez et nous fut forcé en passant parmy ung villaige de nous mettre au quoyt d'une maison et en tampz que nous estions au quoit, une bonne dévote femme nous percupt et incontinent elle alla faire des oeufz touillés à la paielle à l'huille d'olive car audict pays il n'y a point de bure, et m'apporta une grande pièce de pain et de oeufz, lesquelz je prins et les donnay à ung allemant lequel estoit accompaignet avec nous et dis à ladicte femme :

« Mamye il suffit, nous ne sommes point povres gens. »

Adonc la femme me regarda et incontinent elle rentra dedens sadicte maison et print derechief encoires une pièce de pain et desdictz oeufz et derechief me la donna la IIe fois, laquelle aulmosne je prins et le donnay à mon compaignon et quand ladicte femme percupt ce, elle alla quérir la IIIe fois et me l'apporta comme elle avoit faict les aultres fois. Et quand je percupz ce et que à mon samblant elle vouloit que je mengasse de son pain, alors je commencay à rire et prins ladicte viande et mengeay comme les

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aultres.

Nous nous partismes le vendredy XXXe dudict chasteau de Cerre quy est le pied de la montaigne de M...llefane et pour ladicte nuict il avoit très fort neiget dont nostre hostesse et mesmes aulcuns du villaige crioient après nous et disoient que nous en allions noyes en ladicte neige, néantmoins nous en alasmes à la garde de Dieu et quand nous nous trouvasmes sur ladicte montaigne à grand paine scavions nous tenir chemin et quand nous trouvions ung beau quesne nous frappions de nostre bourdon parmy les brances pour faire cheoir la neige et puis nous ravisions s'il n'y avoit nulles nouées. Une aultre foys nous bouttions noz bourdons bien souvent dedens ladicte neige jusques au debout pour scavoir s'il n'y avoit point de montjoie et quand nous ne trouvions riens nous nous recommandions à Dieu et allions tousjours et quand nous oyons que nostre bourdon bucquoit nous estions bien joieulx car c'estoit à dire qu'il y avoit une montjoye. Et cedict jour nous trouvasmes plusieurs de ceulx quy demeurent sur ladicte montaigne lequelz alloient requériri leurs beufz et leurs vaches lesquelles sont saulvaiges car il n'en y a audict pais nulles aultres que saulvaiges pour les ramenir de ladicte montaigne sur laquelle il y a ung très grand bois et ainssy nous cheminasmes jusques au villaige de Trecastiel auquel y a IIII lieues, au villaige lequel on appelle Abidonet quy est une lieue auquel villaige je requis et priay d'avoir une guide pour mon argent auquel je ne trouvay personne quy se osast

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adventurer de venir avec nous et en allasmes tousjours jusques au villaige de Hoffl...e auquel il y avoit II lieues et demandasmes d'avoir logis mais il n'y en avoit point sinon de coucher emprès les beufz, nous demandasmes d'avoir une guide mais personne ne nous vouloit adrescher pour l'amour du terrible tampz qu'il faisoit et quand nous vidmes ce derechief nous recommandasmes à la garde de Dieu et en allasmes tousjours au moins mal que nous peusmes, à la fois nous entrions en ladicte neige jusques emmy gambes c'estoit tousjours du moins allefois jusques aux genoux et bien souvent jusques aux rains et adont nous ne nous scaurions comment ravoir et alhors nous donnions le bourdon l'ung à l'aultre le mieulx que nous povions pour nous aider. Et ainssy allant, nous arrivasmes à l'hospital de saincte Catharine auquel lieu y avoit II lieues et là endroit nous demandasmes après une guidde pour nous mener encoires plus avant adcause qu'en ces montaignes quand neiges y commencent à venir c'est assez pour y demorer jusques à Pasques et pourtant nous tirions le plus avant que nous povions. Nous trouvasmes audict hospital une guide mais c'estoit lendemain car pour ledict jour il ne veult oncques partir. Et quand nous vidmes ce nous partismes dudict hospital et et ne fumes gaires

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loing quand il nous convint retourner et pour ladicte nuictiée nous couchasmes audict hospital car il n'y avoit maison à plus de deux lieues alenthour.

Nous partismes le sabmedy XXXIe dudict mois dudict hospital de saincte Catharine avec nostre guide lequel nous attendismes fort longuement et devoit gaigner III realz quy sont XVI solz VI deniers tournois de ceste monnoie. Et quand nous eusmes esté environ demie lieue nostredict guide nous dict qu'il n'iroit plus avant car il faisoit par trop périlleux. Adonc nous luy dismes quy s'il avoit peu d'argent de ce que nous luy debvons donner qu'il en demandast plus et il respondit qu'il en avoit salaire assez mais il ne vouloit aller plus avant. Et adonc messire Guilame mon compaignon luy dict :

« Mon amys vient avec moy je yray tousjours devant et en après l'allemant me sievra et puis vous nous sievrez et puis mon compaignon après et par ainssy je feray le chemin et ainssy vous marcherez tousjours où nous aurons marchet et par ainssy faire vous n'aurez pas de paine et aussy vous me direz tournez ou cy ou là. »

Et ainssy nous fimes tant que nostre guide s'en vint avec nous et vinsmes jusques au villaige de Cherure auquel lieu nous desjunasmes et avions faict audict viallaige II lieues et faisoit assez beau tampz. Dont nostredict guide nous dict qu'il faisoit beau et que sy je luy voulois donner

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la moitié de ce que je luy debvois donner il estoit bien content de retourner et adonc mon compaignon me dict aussy qu'il povoit bien retourner et que nous yrions bien. Adonc je luy respondis :

« Sire vous ne le payez mye que vous compete il sy je despens sur le voiaige ung ducat ou plus ou moins, je vous maine bien à mes despens ne vous meslez synon de faire bonne chière. Car Dieu en soit loé, j'ay argent asses pour nous retourner en nostre pays. »

Et ainssy nous en allasmes, nous ne fumes gaires loing quant nous rencontrons plusieurs asnes et mulles et chevaulx lesquelz avoient descergiés leurs marchandises pour l'amour de ladicte neige et ne pooient aller avant à widde et comment fuissent ilz allés chergés et quand nous fumes au train desdictes bestes adonc derechief dict mon compaignon et aussy ledict guide que nous yrons bien car le chemin estoit froiet, adonc je respondis voire mais s'il commencoit à neiger que ferrons nous ?

A dont mon compaignon me dict :

« Il faict très beau. »

Je le crus dont je fis follie car je fus content que nostredict guidde retourna. Ung bien petit après ce que nostre guidde fut retournée derechief il commenca à neiger et par force de ladicte neige, tout le chemin lequel estoit auparavant froiet fut tout couvert de neiges. Et se faisoit sy très noir

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et aussy très obscur que à paine nous ne voions goutte et quand je vid ce je ne me peuz taire et dis :

« Ay sire maintenant este vous à vostre aise se nous estions perdus ou noiez dedens la neige vous en seriez cause car c'est par vous que nostre guide est retournée. »

Et quand j'euz ce dit adonc nostre sire Guilame commenca à plorer et je luy dis :

« Sire, le plorer ne nous peult aider. »

Adonc nous nous recommandasmes à Dieu et à sainct Jacques et tantost après nous arrivasmes au villaige de la Mallefauve auquel y avoit II lieues et quand nous fusmes là arrivés nous demandasmes après une guide et tantost nous en eusme une, lequel guide estoit homme d'église et s'en vint avec nous, dont nous n'allasmes gaires quand nous commenchasmes à avaller ladicte montaigne et quand nous vinsmes ung petit en bas nous trouvasmes que ladicte neige se fondoit partout et quand nous vidmes ce nous donnasmes à nostre guide congiet et vinsmes à Villefrance et coucher à ung petit villaige oultre ladicte ville. Nous venus audict villaige on ne voioit goutte sy ne nous vouloit personne loger pour nostre argent, néantmoins nous fumes logéz et demandasmes pour nostre argent avoir du pain, du vin et du poisson, on nous respondit qu'il n'y avoit riens, néantmoins nous parlasmes sy beau et se

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priasmes tant car nous avions sy très grand fain que c'estoit merveilles dont nostre hoste nous apporta ung bien peu moins de demy lot de vin, ung pain de II deniers et IIII ou V oignons et ainssy il nous faillit en patience porter la nuictié.

Le dimence bien matin qu'il estoit le nuict de Nostre Dame de la Chandelir, premier jour de febvrier, sire Guilame s'en alla à l'église pour dire la messe dont le curet dudict villaige appointa tout ce quy appartenoit et moy je sonnay la messe. Nostre hoste et plusieurs vindrent ouyr ladicte messe et quand ce vint à l'offrande aulcuns apportèrent du pain, des oeufz et aultre choze comme la coustume est. Quand ce vint aux agnus dei et que je portay la paix, il y eult une femme laquelle me donna ung très beau grand pain, je le prins et ce le mis d'emprès les aultres offrandes. Quand la messe fut dicte, nous donnasmes audict curet tant lesdictes offrandes comme le pain lequel m'avoit esté donné en portant la paix en ladicte messe. Et ledict curet rendit à messire Guillame mon compaignon tout ce enthièrement que on avoit apporté à ladicte offrande et à moy aussy le pain quy m'avoit esté donné en portant la paix. Et incontinent que je le tins et que percupz qu'il me l'avoit donné, je ne fis point comme j'avois faict auparavant tant du pain comme des oeufz car incontinent je mordys dedens car j'avois très grand fain. Incontinent nous en revinsmes en nostre hostel, nostre hoste et aussy nostre hostesse et aulcuns des voisins quy avoient esté

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à la messe vindrent à nostre hostel et se firent mettre la table et se assirent à ladicte table et nous aussy avec eulx et fismes très bonne chière et se mismes touttes noz offrandes sur ladicte table, nous bumes du très bon vin et mangeasmes des très bonnes saulcices. Et quand nous eusmes assez bien prins nostre réfection, je demanday combien nous debvions. Adonc l'hoste respondit que messire Guillaume l'avoit luy et aultres réfectionné spirituellement et par ainssy ilz nous vouloient réfectionner corporellement. Et dirent que nous prenissions en gré, dont nous les merchiasmes.

Après avoir disner comme dict est, ce mesme jour nous nous partismes dudict villaige et passames à Acqueville et vinsmes coucher à ung aultre villaige.

Le IIe de febvrier, nous nous partismes dudict villaige, quy estoit le jour de Nostre Dame et passames parmy la ville du Pontferra auquel lieu nostre sire dict messe. Et puis nous montasmes la montaigne de la Ravenelle et vinsmes coucher en ung villaige à deux lieues prèz de la ville de Seturge.

Nous nous partismes dudict villaige le mardy IIIe dudict mois et vinsmes desjuner en la ville de Sturge et fumes en l'église en laquelle on nous monstra plusieurs reliquaires et vinsmes tousjours nostre chemin et vinsmes sur une assez haulte place d'où nous voyons en nostre samblant la ville de Lyons audict pays d'Espaigne environ à une lieue

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près de la place où nous estions et après vinsmes en ung villaige quy estoit plain d'eaue adcause des grandes neiges lesquelles estoient chutés parmy les montaignes et aussy parmy le pais quy estoient fondues. Et quand nous vinsmes à l'yssue dudict villaige nous demandasmes le chemin pour aller à Lyons et on nous dict qu'il nous failloit passer ladicte eaue, nous percupmes ung homme venir quy estoit du pais, nous luy demandasmes combien il voulloit gaigner et il nous conduiroit oultre ladicte eaue et il nous monstra comment il estoit mouillé tout jusques à la chainture et nous dict que pour nul or n'argent il ne passeroit ladicte eaue. Et après nous demandasmes audict villaige s'il n'y avoit personne pour nous guider pour nostre argent mais nous ne trouvasmes personne. Adons nous nous recommandasmes à Dieu, à la vierge Marie, à sainct Jacques et à tous les benoistz sainctz et sainctes de paradis et ce disant nous fimes le signe de la croix et puis nous entrasmes ladicte eaue et quand ceulx dudict villaige percuprent ce que nous entrions dedens, ilz s'escrièrent après nous :

« Et povres pèlerins ! Retournez à l'hospital car il est desjà tard et sy ne savez la voie c'est pour vous noyer. »

Pour conclusion nous en allasmes car nous considérasmes sy nous demorions et puis au sault du lict entrer

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dedens ladicte eaue avec ce que c'estoit eaue de neige quy est encoires plus froide que nulle aultre eaue. Nous en allasmes prenez qu'il fuist tard car à ce que nous povions comprendre et aussy que nous avions veu ladicte ville de Lyon nous en allasmes et à nostre samblant il n'y avoit non plus de une petitte lieue car nous avions veu les tours et les clochers de ladicte ville. Mais sy avoit car il y avoit plus de deux grosses lieues. Et par ainssy nous en allasmes nous deux seullement car nostre allemant ne s'estoit point voulu lever ce matin et aussy il nous dict que nous allions par trop grandes journées et ainssy en allasmes dont nostre sire alloit devant et tousjours il taistoit devant luy de son bourdon. Alleffois il trouvoit ung profond fosset alors nous tourpions tant que nous trouvions une plance ou chemin car nous estions tousjours en ladicte eaue jusques à une palme dessoubz ou deseure les genoulx et ainssy nous allasmes tant que le jour nous faillit et après nous fumes bien esmerveillé car nous ne voions ne maisons ne [illisible] car nous ne voions sinon ciel et eaue ou la lune car elle luisoit fort bien et cler. Nous nous réconfortasmes avec Dieu et sainct Jacques et incontinent après nous percupmes l'yssue de ladicte eaue et une très belle verde

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place et loasmes Dieu et sainct Jacques de ce qu'il nous avoit sy bien préservé et gardé. Mais le plus fort estoit à faire comme vous orrez. Adont nous allasmes ung petit plus avant mais il n'y avoit ne voye ne sentier. Après nous oymes parler des gens derière nous. Nous nous retournasmes et voions troys fort beaux josnes hommes lesquelz estoient fortz et rades et quand nous les vidmes nous en fumes moult joyeulx et les salluasmes et quand ilz nous percuprent ilz firent le signe de la croix et dirent :

« Hé povres pèlerins, d'où venez vous à ceste heure ycy. Il n'est mye heure d'aller, pèlerins, par les campz. »

Adont il y en eult ung quy dict :

« Sus sus allons allons vous estes hors de vostre chemin mais nous en yrons avec vous. »

Et ainssy nous en allasmes tousjours jusques à une fort grande rivière et fort large et courrante comme ung carrel d'arbalestre et quand nous vinsmes à ladicte rivière, nous montasmes bien l'espace d'ung quart de lieue tousjours contremont et sans entrer dedens ladicte eaue sinon sur la dicque et quand nous fumes au passaige adonc lesdictz III compaignons nous mirent en la moienne de eulx trois et nous prindrent par les mains et nous dirent que nous nous tenissions bien l'ung à l'aultre et que nous ne levissions

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point les piedz mais que nous les trainnissions seullement. Et ainssy nous le fimes et passames oultre. Et incontinent que nous fumes oultre ilz s'en allèrent et prindrent congiet à nous et nous dirent qu'ilz s'en alloient tousjours devant et que nous venissions à nostre aise et ainssy nous ne les vidmes oncques depuis. Il me samble que par sec tampz en ladicte place il n'y a point d'eaue et que ce qu'il y avoit eaue c'estoit adcause de la multitude des neiges lesquelles estoient fondues car nous ne fumes au plus profond que une paulme deseure les genoulx. Néantmoins j'avois veu ung homme comme dict est au villaige quand nous entrasmes dedens ladicte eaue quy estoit mouillet tout jusques à la corroie ou plus et ainssy nous en vinsmes tout bellement jusques à la ville de Lyons et estoit bien IX heures en la nuict ou plus. Nous venus à l'hostellerie nous y trouvasmes ung chevalier de l'ordonnance du roy de France lequel avoit esté avec George Lenguerant au sainct Voiaige tant de Hiérusalem comme de saincte Catherine. Avec luy deux capitaines du pays de Bourgoigne et trois aultres hommes du pais d'Auvergne et tous pèlerins de Sainct Jacques et toutz à pied lesquelz j'avois veu en la ville dudict Sainct Jacques et quand ilz me vidrent

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ilz me firent fort grande feste et me firent tout ce qu'ilz peulrent faire. J'appellay l'hoste qu'il nous fist du bon feu car nous estions tous mouilléz, il nous mit du bois au feu. Nous ne povions aller près du feu pour plusieurs espaignolz quy estoient logiez audict hostel. Néantmoins il me failloit paier le bois et n'en povions avoir aultre choze. Et pour la fin il nous faillit aller soupper en une place laquelle estoit fort grande, froide et reumaticque, a tout ung peu de carbons en ung chariot car il n'y avoit point de cheminée et ainssy nous tramblasmes tout le souper. Et après souper, nous en allasmes coucher et ne me povois pour toutte la nuict rescauffer mes gambes dont mondict compaignon pour ladicte nuict il eult tousjours ses jambes sur les miennes pour les reschauffer.

Nous nous partismes le merqredy IIIIe dudict mois dudict Lyons avec ladicte compaignie comme je vous ay par ci-devant dict et en vinsmes tout bellement car nullement je ne povois aller avant car adcause des eaues que nous avions passé et que aussy journellement il nous failloit passer car tous les jours depuis ledict Lyons jusques à la ville de Burgues là où nous vinsmes depuis le merqredy IIIIe dudict mois comme dict est jusques au

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sabmedy VIIe il nous falloit passer II ou III foys pour chacun jour dedens ladicte eaue parquoi estoit le sang à demy mort en mes gambes et me sambloit qu'elles fussent endormies. Je eusse bien parlé des gistes aussy des villes et villaiges mais il me sambloit qu'il n'estoit de besoin que veu que je retournay par le mesme chemin que j'avois esté. Et nous arrivez audict Burghes allasmes faire très grand chière à la taverne pourtant qu'il y en avoit III de nostre compaignie lesquelz estoient du pais d'Auvergne et au partir de ladicte ville de Burghes il failloit qu'ilz prensissent leur chemin sur la bonne main pour aller comme j'estois venu parmy la ville de la Groigne et parmy la montaigne de Rainceval et pourtant que nostre chemin estoit de venir à la montaigne de Sainct Adrien il nous failloit prendre à l'issir de ladicte ville sur la main gaulce et ainssy après avoir faict fort grand chière nous voulions partir mais nous demorasmes et allasmes au logis. Nous venus au logis je n'en poois plus et sy ne me povois soustenir sur mes jambes, on me demanda quelle choze je vouldrois menger au souper. Je respondis que ce m'estois tout ung quelle choze on m'appointeroit car j'avois très bon appétit mais les gambes me failloient se montay sur la chambre et me coucay sur ung lict et se me fit on faire du feu de carbons car le bois y est fort cher et ung petit après que je fus couché je me

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mis au dormir et commencay à suer tant au corpz comme au gambes par quoy il me sambloit que j'estois un petit allegé et après je m'esuillay et allasmes souper. Après souper et compté et paiet nostre hoste voyoit bien que estions gens qui faisions voulontiers bonne chiere, il nous demanda sy nous ne voulions point avoir riens de joieulx. Dont je respondis que nennil car il me sambloit qu'il n'appartenoit point aux pèlerins et aussy d'estre hors de son pais d'avoir quelque esbatement dont il y en eult ung quy respondit :

« Il ne peult grever. »

Et lors nostre hoste alla quérir son tambourin et son flageol et nous fit des chansons et des dansses à la mode de par deçà et sy danssasmes tous et tellement que je ne povoit aller et comme dict est, ne me povoit soutenir sur mes gambes. Mais à cest heure là je danssoye au plus hardy. Et adonc je demnday à mon hoste combien il vouloit gaigner pour me mener jusques aux vespres car je ne povois aller au chemin mais j'avois espoir que je yrois très bien au chemin moiennant que ce fuist en danssant et ainssy chacun commença à rire. Après avoir dansé nous en allasmes coucher.

Le dimence VIIIe dudict moys, après la messe ouye, nous nous partismes dudict Burghes et quand nous

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fumes hors de la ville nous prinsmes congiet l'ung à l'aultre dont les auvergnois tirèrent leur chemin pour aller parmy le pais de Castille et nous tirames parmy la platte Espaigne et vinsmes coucher en la ville de Brebis.

Nous nous partismes le lundy IXe dudict mois de ladicte ville et vinsmes coucher en la ville de Merande.

Le mardy Xe dudict mois, nous nous partismes dudict Mérande et se passames parmy la ville de Saincte Victoire et vinsmes coucher au villaige de Gallerette quy est le pied de la montaigne de Sainct Adrien, quy fut une très grande journée. Ladicte montaigne est taillié aux cyzeaux et passe on parmy, aussy il y a une cappelette pour chanter messe et sy a des gens quy y demeurent et sy a on du pain, du vin et aussy à coucher pour son argent mais pour moy, je n'y vouldrois point coucher et deseure en tout tampz il y a gens de guerre quy gardent le passaige car c'est l'entrée du roiaulme d'Espaigne.

Le merqredy XIe dudict mois, nous passames ladicte montaigne parmy Villesegure quy est de la comté de Bisquaye appartenant au roy d'Espaigne, parmy Villefrance et coucher en la ville de Thouleuzette.

Le joeudy XIIe dudict mois, nous nous partismes de ladicte ville et desjuner à Orgna.... et passames ung bacq là où il nous faillut paier pour chacun II deniers. À scavoir c'est qu'en cedict pais on y boit du cedre car le vin y est fort chier combien que je n'en

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point [prins] sinon une fois pour scavoir quel buvraige c'estoit. Et vinsmes passer la montaigne de Sainct Sébastien parmy le chasteau de Yeryon et vinsmes coucher au villaige de Ygnorance auquel lieu pour ce que nous vinsmes sy tard que à grand paine nous ne scavions où loger.

Le vendredy XIIIe dudict mois, nous nous partismes dudict villaige et à l'issue dudict villaige nous passames ung bacq laquelle rivière faict l'yssue du roiaulme d'Espaigne et de France et vinsmes desjuner au villaige de Sainct Jehan de Lusse et coucher en la ville de Baionne , première ville du roiaulme de France, en laquelle ville ledict roy de France tient tousjours en garnison des gens de guerre. En icelle nous fumes fort festoiez pour l'amour du chevalier que nous avions trouvé à Sainct Jacques lequel avoit esté tant en Hiérusalem comme à Saincte Catharine avec George Lenguerant demorant en la ville de Montz en Haynault. Et fumes servis à la mode de France car quand nous avions but le reste quy demoroit au voire on le jectoit tousjours en ung pot et puis on respammoit tousjours le voire et puis on versoit du nouveau vin. Et ainssy continua ledict soupper et quand ce vint à faire estat on dict que c'estoit là bien revenue dudict chevalier. Ce mesme jour je fis faire une paire de cauchons

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à double semelle et aussy une paire de souliers à double semelle les coustures par dehors car j'avois sy très grant doleur sur mes copz de pied que je ne povois durer et aussy de la douleur je laissay plusieurs foys le dormir. Ladicte ville est une povre ville, fort vielle, très orde mais elle est très forte et est une petitte ville.

Le sabmedy XIIIIe dudict mois quy estoit la nuict de septuagesme dont je vidz les sires de noepces et dames des noepces alloient espouser. Dont ladicte dame des noepces allant et revenant de l'église alloit en la moienne des amis tant d'une partie comme d'aultre dont les damoiselles tant bourgoises comme marchandes portent failles de drap roietz de royes non plus larges que ung menu doigt, quy sont faictes en la ville de Gand et le tient on là en fort grant honneur et ne les portent nulles femmes synon fort grandes bourgeoises ou marchandes.

Cedict sabmedy comme dict est XIIIIe dudict mois, après avoir faict fort grand chière, nous nous partismes dudict Bayonne et à l'yssir de ladicte ville, nous entrasmes en ung petit bateau et puis nous montasmes en une estroicte ruelle et passames emprès ung noble et puis nous entrasmes es landes de Bourdeaux quy est ung périlleux passaige car il y a IIII petittes journées de ladicte ville de Bayonne jusques

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à la ville de Bourdeaux et sont très fort grand jommarins ens esdictes landes et n'y trouverez nulles bonnes villes sinon de III lieues en III lieues une bourgade quy sont III ou IIII maisons enssamble et sont les hostes très maulvais vilains et mourdreurs. Nous passames le villaige de Sainct Vinchant et vinsmes coucher au villaige de L'Esporon.

Nous nous partismes le dimence XVe dudict moys dudict Esporon et vinsmes coucher en la ville du Fanery pource que nostre compaignon quy estoit chevalier estoit le matin retourné en ladicte ville de Bayonne car il y avoit fort affaire car ce mesmes jour il fiança femme et fut le mariet et nous pria que nous allissions tout bellement et qu'il nous vouloit festoier en la ville de Blaies dont il estoit auquel lieu il y avoit sa résidence.

Nous nous partismes le lundy XVIe dudict moys dudict Fanecy et passames parmy le villaige de Postelle et coucher au villaige de Avellyn auquel lieu nostre compaignon nous rataindit.

Nous nous partismes le mardy XVIIe dudict mois dudict Avellin et passames parmy le villaige que on dict Aubarcque et coucher au petit Bourdeaux.

Le merqredy XVIIIe dudict mois, nous nous partismes dudict lieu et vinsmes en la ville de Bourdeaux et là, il nous convint demorer pour tout le jour pource que le

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ghettye estoit en allée. Cedict jour au soir, nostredict compaignon et nous pour l'amour de luy, fumes fort festoyez en ladicte ville.

Le joeudy XIXe dudict mois, après avoir faict très grand chière, nous nous partismes de la ville dudict Bourdeaux et entrasmes en ung batteau lequel en ce pais on nomme une anguille et commençasmes à navier et nostredict compaignon chevalier lequel trouva fachon et manière d'avoir ung fort beau genet d'Espaigne hors du pais d'Espaigne quy s'en alla par terre pour le plus seur pour luy et aussy pour nous faire acoustrer à souper. Mais la fortune de la mer nous fut sy grande que ce fut merveilles que nous ne fumes tous noiez car quand nous fumes comme emmy chemin il se leva une sy grand tormente de vent que ce fut ung grand merveilles et avec ce nostre maronnier ne vouloit nullement mettre une partie de son voille jus et tellement que l'on luy pria à jenoulx et à mains joinctes qu'il voulsist prendre pitié de nous. Dont l'ung luy dict que s'il n'avoit pitié de eulx que au moins il voulsist avoir pitié de moy quy estoit ung povre pèlerin retournant du Sainct Voyaige de Hiérusalem, de Romme et de Sainct Jacques et tu l'iras noyer à l'huys de sa maison. Néantmoins pour quelque prière que on luy dist, il perseveroit tousjours contre

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vent et contre eaue avec ladicte torment de nous vouloir mener. Dont je luy dis et monstray:

« Maronnier, regarde l'aval, voilà la tormente laquelle s'appointe pour nous noier sy tu ne mectz ton voille jus et sy tu ne retourne. »

Adonc ledict maronnier et appercupt ledict tampz dont il persevera toujours en son opinion. Et quand nous vinsmes à l'encontre d'une roce laquelle s'appelle la montaigne Sainct Cristofre, voulsist le maronnier ou non il luy fut forcé de copper les cordes de son voille et retourner tout court ou il nous euist tous noyez et retournasmes en une ville laquelle s'appelle Corron et vinsmes à pied tout jusques à la ville de Blayes et estoit bien X heures en la nuict et fussions demorez en ladicte ville de Corron sy ce n'euist esté que nostre compaignon chevalier nous avoit recommander à aulcuns lesquelz estoient en nostre batteau pour nous amener et tenir compaignie dont rens [rien] nous ne scavions et trouvasmes le souper tout prest et de fort beaux chappons lesquelz estoient rostis.

Lendemain vendredy XXe dudict mois, après avoir bien desjunet avec nostredict compaignon, nous prinsmes congiet et le merchiasmes tant de sa bonne compaignie comme aussy de ses biens et lors nous partismes dudict Blayes et passames

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à Tollery et en cedict jour nous nous perdismes es bois et vinsmes coucher au villaige de Plassart. Après avoir soupé et payé nostre escot, moy et sire Wilame prebstre mon compaignon empoint d'aller coucher nostre hoste revint en son hostel et me percupt luy et le curet dudict villaige que j'avois une fort longue barbe et portois en ma poitrine une croix droicte laquelle estoit rouge dont il me demanda sy j'estois ung commandeur de Rhodes. Je luy dis que nennil. Et adonc il me demanda pourquoy je portoys la croix rouge droicte et je luy respondis que c'est la coustume de tous les pèlerins qu'il vont ou reviennent dudict Sainct Voyaige de Hiérusalem, tant qu'ilz sont retournez en leur hostel qu'ilz portent la croix rouge. Et adonc quand il oyt ce il se resjouit de toutte joye et fit mettre la table et ma faillit derechief asseoir à table et me faillit reprendre mon argent lequel pour moy et mon compaignon j'avois payé et nous fit boire du beaucop meilleur vin que nous n'avions but. Et ce tencha très fort sa femme pource qu'elle nous avoit donné à boire du plus petit vin qu'elle avoit en sa cave. Et pour ladicte nuictyé, ledict curet coucha avec nous et me pria tant ledict

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curet comme mon hoste que je voulsisse oster ladicte croix et par espetial celle que je portois en ma poitrine pour la cause des maulvais garchons du pais, lesquelz audict jour haioient fort les angletz et sur umbre qu'ilz euissent cuidé que ce euissent esté anglois, ilz m'eussent peu faire vilonnie. Car ladicte croix rouge c'est la parure des anglois et ainssy je crus conseil et ostay ladicte croix mais je laissay la croix droicte laquelle estoit comme l'aultre laquelle je portois à mon cappeau.

Nous nous partismes le sabmedy XXIe dudict mois dudict villaige et passames parmy la ville de Pons et vinsmes coucher en la ville de Sainct Eutrope de Saintes. Ladicte église nuict et jour tant en tampz de guerre comme aultrement est tousjours ouverte et n'y a homme ne femme venant quy oseroit oster la valeur d'une esplingue car le feu l'allumeroit tout incontinent ou il moroit de mort soubdaine.

Le dimence XXIIe dudict mois nous nous partismes de ladicte ville et passames parmy une très grand forest à laquelle nous trouvasmes ung petit villaige dont messire Guillame mondict compagnon y chanta messe comme il fit en espetial touttes les festes et dimences. Après la messe dicte, ung gentil homme et seigneur dudict

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villaige dict à mon compaignon et à moy :

« Sire, vous et vostre compaignon venez à mon hostel pour taster de mon vin. »

Cuidant que ce fut ung tavernier, je luy demanday :

« Mon amys, estes vous ung tavernier, vendez vous du vin ? »

Dont ledict gentil homme me respondit :

« Oyl, vous aures tous ce qu'il vous plaira. »

Partant de ladicte église, nous mena en son hostel et nous fit apporter d'une bonne cuisse de chappon, du lart, aussy du mouton et nous fit donner du vin. Après nous demandasmes à ravoir encoires ung aultre pot de vin dont on le nous donna très volontiers. Après avoir faict grande chière, ausy remerchiet Dieu, je dis que on veuist compter, dont ledict gentil homme respondict et dict :

« Sy vous aviez despendu chacun ung florin, se ne paieriez vous riens nul de vous deux car vous sire n'avez refectionné de la viande spirituelle et vous deux vous ay refectionné de la viande corporelle et vous prie tous deux que prenez en gré che que avez trouvé et vouldrois bien qu'yl y eust mieux pour l'amour de vous. Dont nous le merchiasmes très grandement et prinsmes le congiet et partismes et vinsmes coucher à Ognay.

Je me partys le lundy XXIIIe dudict moys dudict Ognay et passay parmy le villaige de Bitte

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passer parmy la ville de Merle et coucher à ung villaige à deux lieues près de Longeme. Cedict jour je fuisse très bien venu coucher en la ville de Lusignen mais pource que audict an il y eult une rencontre au pays de Bretaigne en laquelle journée monseigneur d'Orléens nommé Alebert d'Orléans fut prins en la journée de bataille et fut amené prisonnier en ladicte ville et chasteau de Luzignen lequel siet fort hault sur une roche, lequel est estimé le plus fort chasteau quy soit au roiaulme de France et le gardoient IIC lances par le commandement du roy Charles lequel roy avoit fiancé Margueritte d'Austrice. Lequel roy renvoia ladicte Margueritte et print à femme Anne duchesse de Bretaigne en l'an 1489. et ladicte Margueritte fut mariée à Jehan de Castille filz du roy d'Espaigne en l'an 1496 dont ledict Jehan trespassa en l'an 1497. Et ledict roy Charles trespassa en l'an 1497 . Dont ledict Albert seigneur d'Orléans , lequel comme dict est, estoit prisonnier audict an 1488 fut prins hors de prison et eult très grand gouvernement au roiaulme de France et fut roy de France en l'an 1498.

Je me partis le mardy XXIIIIe dudict moys dudict villaige et passay parmy la ville dudict Lusignen

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en laquelle ledict seigneur estoit prisonnier audict an et jour et ne pooient arrester nulz pèlerins, marchans ne aultres ne à deux lieues sur nulz costéz pour loger ne pour avoir ne que boire ne que menger et estoit ledict commandement faict par le roy Charles et sur la hart et ainssy je passay oultre et passay parmy la forest de Poitiers parmy ladicte ville et vins coucher à ung villaige II lieues oultre nommé la Trichy.

Je me partis le merqredy XXVe dudict mois dudict villaige et passay parmy la ville de Chasteleraux au port de pille auquel lieu il convient passer une grosse rivière. Et vins coucher à Sainct Mor .

Je me partis le joeudy XXVIe dudict Sainct Mor, desjuner à Saincte Catherine de Fierbois et vins coucher en la ville de Corme..y.

Je me partis de ladicte ville le vendredy XXVIIe dudict mois, disner à Amboyze , en laquelle ville Magueritte d'Austrice se tenoit et vins coucher en la ville de Blois. Ce fut par trop grand journée XVII lieues.

Je me partis le sabmedy XXVIIIe dernier jour dudict mois de febvrier de ladicte ville et passay parmy le villaige de Nostre Dame de Clary en laquelle le feu roy Loys estoit enterré. Et vins coucher en la ville d'Orléans. Ce fut par trop grand journée car comme dessus je fis pour cedict jour XVII lieues.

Cedict jour, moy venu à l'hostel, ung homme natif de la ville de Tournay m'aquestionna dout j'estois ne dout je venois. Je luy respondis, non sachant qu'il fuist de Tournay que j'estois de Tournay et que je revenois de Hiérusalem. Et il me respondit qu'il ne scavoit personne de ladicte ville de Tournay qu'il fuist allé en Hiérusalem et il me demanda de quel

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mestier j'estois et où je demeurois. Je luy respondis que de mon stil j'estois ung quinqualleur et que je demorois en la rue Sainct Martin et ce pourquoy je disois que j'estois quinqalleur c'estoit pource que ce stil concernoit marchandise et que ladicte marchandise n'estoit pas de grand valeur et aultreffois j'avois dict que j'estois tasneur dont on me respondit que c'estoit ung rice mestier parquoy je ne l'osay oncques puis maintenir. Néantmoins je parlay tant d'une choze et d'aultre que pour le dernier il ne me sceut aultre choze dire sinon mon hoste je vueil au vespre que nous faisons bonne chère enssamble. Mais je le remerciay et m'en allay en une chambre par terre disant que j'estois bien lassé et ainssy se passa la journée.

Je me partis le dimence premier jour de mars de ladicte ville d'Orléans et passay parmy le villaige de Tery et vins coucher au villaige de Angelery. Ce fut pour ledict jour XIIII lieues.

Je me partis le IIe dudict mois d'Angelery, desjuner en la ville d'Estampes, passer à Chartres parmy le mont Henry et vins coucher au Bourghet la Roine .

Le mardy IIIe dudict mois, qu'il estoit le jour des caresmaux, je me partis dudict Bourguet et vins desjuner des petitz pastéz en la ville de Paris et vins passer à Sainct Denis et ne pooit on venir dudict Paris à Vallentiennes le droict chemin pour les guerres ad cause de fueillars quy estoient depuis Han , Sainct Quentin , Honnecourt , Cambray , Happre , toute quartier là jusques audict Vallentiennes et n'avoit on bien

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deffendu que de Paris je tinsse le chemin par ledict Sainct Denis et vins coucher au villaige de Sainct Leu.

Le merqredy IIIIe dudict mois qu'il estoit le jour des Cendres, je me partis dudict Sainct Leu et vins parmy Sainct Just oyr messe et desjuner à ...zarce où les corpz de sainct Cosme et sainct Damien reposent. Et vins coucer au villaige Assart.

Le joeudy Ve dudict moys, IIe jour de quaresme, partis dudict villaige et vins environ de entre XI et XII heures en l'église Nostre Dame d'Amiens, en laquelle je trouvay monseigneur de la Trenchière, ung de mes principaulx compaignons et de nostre mesme table, lequel fut faict chevalier sur le Sainct Sépulcre en Hiérusalem. Lequel me recueillit de bon amour et me mena disner en son hostel moy et mon compaignon et me fit très bonne chière tant luy comme madame sa femme et luy donnay ung cappellet de patenostres de gayet quy avoit touchet au chief de sainct Jacques. Après avoir faict bonne chière, je luy demanday comment je reserois en Vallentiennes car audict jour la guerre estoit tant grande entre la pais de France contre le pays de par deçà que c'estoit ung grand pitié et mesme le chasteau de l'escluse, la ville de Bruges, Gand, Yppre, Courtray et en général tout le pais de Flandres . La ville de Bruxelles, Lonnain, Arscot, Nivelle dont monseigneur Philippe de Ravestain estoit le chief et tenoit la partie de France et touttes lesdictes villes et estoit assisté du roiaulme de France et de ceulx de

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Aremberghe et pour ledict jour tout le pais de pardecha estoit franchois. Réservé le pais de Haynau, la ville de Lisle , Douay estoient neutres, lequel chevallier me respondit et dict que je demeurois II ou III jours en ladicte ville d'Amiens et irons aux estuves et que je ne me doubtasse de riens car il me presteroit deux bons chevaulx et feroit monter son frère à cheval et me feroit sans fortune au plaisir de Dieu mettre dedens la ville de Cambray ou Douay en laquelle des deux villes me sambleroit bon, dont je le remerciay et dis que pour mon advis c'estoit le meilleur que je m'en allasse avis que je fusse plus cognut et que je m'en yrois jusques à Rebempret et que là endroit je me conseillerois à monseigneur. Et ledict chevalier me dict qu'il estoit bien de cest advis et aussy que je crusse le conseil de mondict seigneur de Reubempret et comme il m'avoit dit, il se habandonnoit , dont je me partis et prins son congiet. Et adont il commanda à madame sa femme qu'elle fist autel à moy pour le congiet comme elle feroit à luy et adont ladicte dame me vint baiser à la bouche et me partis comme j'avois acoustume moy et mon compaignon à pied et m'en vins à la tour et villaige de Reubempret auquel lieu je trouvay mondict seigneur et son cappelain en dueil adcause que en tampz que nous fumes au Sainct Voiaige de Hiérusalem madame sa femme trespassa et quand il me vid il commença à plorer et dis ta me :

« Sois le bien venu. Tu as

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longuement demoré. Je parlois ceste sepmaine de toy et disoies qu'il failloit que tu fusses mort ou mallade. »

Adont je luy dis que je n'estois ne mort ne mallade mais empoint de faire grand chière et ledict seigneur fit couvrir la table et me fit faire très grande chière. Et nous estans à table ledict seigneur fit apporter madamoiselle sa fille et dit :

« Jehan mon amys, as tu pas mémoires allant en nostre Sainct Voiaige de Hiérusalem, nous estans sur la mer entre Jarre et Ragonze, de mon songe comment je m'escriay environ l'heure de minuict et ne scavois aultre choze dire sinon mon père mon père et Jehan mon amys et quand je peuz parler je vous dis que j'avois laissé madamoiselle ma femme enchainte et vous dis que à celle heure elle estoit a jutte [?] d'une fille et que la mère estoit trespassée et la fille estoit vivante.

-Monseigneur, j'en ay bien mémoire, dis-je

-Et voilà ma fille, dict-il tout ainssy comme je le songay c'est tout mon vaillant

-Monseigneur Dieu vous doint patience, dis-je.

Et ainssy nous passames le tampz, après avoir recigné, monseigneur me mena veoir ses chevaulx, ses oiseaux, pareillement la tour hault et bas aussy la basse court. Avec nous estoit Atyot son serviteur, lequel avoit esté avec nous au Sainct Voiaige. Là nous nous devisames des guerres et aussy comment je reseroys au pais dont monseigneur me respondit que je demorois là ung XV jours et après il regarderoit comment je reserois au pais ou sy je voulois il manderoit sa trompette et rescriproit à Querquelevent capitaine d'Arras en luy complaindant comment il avoit envoié ung pèlerin à Sainct Adrien et que on

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luy avoit détenu son pèlerin en Hainaut et aussy ledict seigneur de Reubempret m'avoit détenu pour son prisonnier et me debvoit rendre à ceulx de Hainaut en relivrant sondict pèlerin comme dict est lequel seigneur avoit envoié à Sainct Adrien et ainssy son advis estoit tel et que je passerois bien par celle manière . Adonc je luy respondis :

-Monseigneur il me samble que je n'ay point vaillant en tout le monde II solz tournoy, car vous poez percepvoir comment mes chausses sont descirées mais je les desciray ainssy quand je vins vers Poitiers et que je commençay à percepvoir les gens d'armes quy alloient en Bretaigne et que j'appercupz la croix droicte blance et aussy il me samble que je passeray bien en disant que je suis de Tournay et s'il est nécéssité je me renommeray de vous et j'ay espoir en Dieu et sainct Jacques que je passeray bien. Adont ledict seigneur me demanda sy je serois hardy asses de moy ainssy adventurer et je luy dis que ouy. Et il me dict puis que j'estoie en ceste volonté que je m'en allasse hardiement et sy j'estois détenu prisonnier qu'il s'emploieroit et prieroit ses amis et ainssy se passa la journée. Après nous en allasmes coucher.

Et lendemain, vendredy VIe dudict mois de mars, IIIe jour dudict quaresme, du matin, je prins le congiet de mondict seigneur de Reubempret lequel me fit conduire par son capelain et vint avec moy jusques à bien près du villaige d'Autie. En la ville de Pas en Arthois et puis environ de II à III lieues après disner à la porte d'Arras à laquelle estoit

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ledict Querquelevent capitaine de ladicte ville quy jouoit à table et quand il me percupt il demanda d'où je venois et aussy d'où j'estois, dont je luy respondis :

« Monseigneur je suis de Tournay et viens de Sainct Jacques. »

Et m'aquestionna quand j'en estois partis et je luy dis qu'il y avoit ung peu plus de V sepmaines que j'en estois partis.

« Et comment, dict-il, il y a plus mong tampz que vous estes par les campz que d'avoir esté à Sainct Jacques car vostre barbe le monstre laquelle est fort longue.

-Et j'ay aussy esté, dis-je, avec monseigneur de Reubempret au Sainct Voiaige de Hiérusalem.

Et quand il m'oyt parler dudict seigneur aussy du Sainct Voiaige dudict Hiérusalem et aussy que je maintenois que j'estois de Tournay, il me dict :

« Passez oultre, Dieu vous vueille conduire. »

Adonc, je fus bien joieulx. Ung petit plus oultre je trouvay des bons bourgois de la ville quy me demandèrent où j'allois, je leur dis que je m'en allois par Douay à Tournay et ilz me dirent que c'estoit pour mon meilleur chemin d'aller en Tournay et plus court dudict Arras sans aller en Douay. Adonc je leur dis que j'avois aulcuns bons amys en Douay quy me presteroient II ou III florins pour moy rabiller et que je n'oserois ainssy rentrer en Tournay, adont ilz dirent :

« Dieu vous vueille conduire, mais pour le mieulx nous vous advertissons quentre ledict Douay et Tournay nul ne passe qu'il ne soit pas prisonnier ou desrobéz ».

Et ainssy je me partis de eulx et coucher en ung villaige à II lieues

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prèz de la ville de Douay. Ce mesme jour à l'après disner et en ce mesme villaige, les franchois et bourguignons avoient très bien battus et tuez l'ung l'aultre et aussy effondré les queuves de vin que on amenoit en la ville de Douay. Cestoit audict an et jour ung grand pitié du pais de par deça. Pour ladicte nuit et touttes les nuitz, les hommes couchoient au clocher de ladicte église. Il n'y avoit homme audict jour quy osast coucher en lict par les villaiges depuis ladicte ville d'Arras jusques aux portes de Vallenciennes. Néantmoins, pour ladicte nuict, je couchay moy, mon compaignon et le clerc dudict villaige en ung très bon lict.

Le sabmedy VIIe dudict moys quy estoit le premier sabmedy de quaresme, je me partis dudict villaige et vins à la porte de la ville de Douay dont ceulx de guet me demandèrent d'où j'estoye, d'où je venois et je leur respondis que je revenois de Hiérusalem et que j'estois de Vallenciennes et que je m'en allois mais que je fusse bien desjuner mais mon compaignon retournoit pour en raller à Ghedempret quand il auroit bien desjunet et quand il retourneroit que on le laissast passer sans le plus acquestionner et ilz respondirent qu'il retournast quand il luy plairoit et qu'il le lairoit passer. Nous en allasmes desjuner et quand nous fumes desjuné je veulx donner audict sire Guillame ung escu d'or pour la bonne compaignie

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qu'il m'avoit faict et adont il jura qu'il n'auroit que VIII patars telle monnoie qu'il courroit pour s'en raller jusques à sa cure à Ghedenpret et que au plaisir de Dieu il coucheroit au vespre à sadict cure pour lendemain chanter la messe et me dict que je disse combien nous avions despendu audict voiaige depuis Romme jusques à Sainct Jacques et depuis Sainct Jacques jusques audict jour et que je luy donnasse jour competent et qu'il me rendroit tout autant comme il avoit despendu. Et adonc je le remerciay de la bonne compaignie qu'il m'avoit faict aussy que je n'estois point à racomter et que quand je le prins audict Romme je luy avois prommis à donner ses despens. Je l'eusse volontiers amené avec moy jusques en Vallenciennes mais je n'osay de paour qu'il ne fuist prins et mis à ranchon et prinsmes congiet l'ung de l'aultre et s'en alla tout plorant.

Je cambgay ung escu d'or audict Douay mais je fus tout esbahy de l'or et de la monnoie quy estoient ainssy montés depuis mon partement car une pièce quy ne valloit à mon partement que VI solz tournoy valloit VII solz tournoy et puis X solz tournoy laquelle fut remisé au Noël enssuivant à IIII solz IIII deniers. Une teste de mellan à mon partement ne valloit que XXII solz tournoy, valloit à mon retour XXXVI solz tournoy et depuis LIIII solz tournoy et depuis au Noël fut misé à XII solz tournoy, VI deniers tournoy à II deniers tournoy, ung griffon quy fut forgiet pour VII tournoy valloit XIIII solz tournoy audict Noël enssuivant mon retour quy fut Noël 89, IIII solz tournoy. Une [illisible] à

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la croix de VI libvres tournoy fut mise à XL solz tournoy, ung scuttequin de VII livres IIII solz tournoy vallent X libvres, fut mys à XLVIII solz tournoy la chire, saies et plusieurs grosses marchandises ravalla de III libvres de gros à une libvre de gros ou plusieurs. Le houbelon quy valloit LIIII libvres tournoy pour XXXVI solz tournoy le cent. La warance quy valloit III libvres de gros le cent on l'eut pour IX solz de gros le cent. Et ainssy de plusieurs aultres marchandises.

Et pour revenir à mon voiaige, après ledict desjuner, je me partis de la ville de Douay environ X heures devant disner portant mon bissacq sur espaulles que point n'estois acoustume de porter et d'aultre part tenant mon bourdon en ma main, je ne fus ghaires loing hors de la porte de ladicte ville quand je percupz ung josne filz environ de XII à XIII ans, je le rataindis, je luy demanday où il alloit, il me respondit droict à Vallenciennes. Je luy dis que s'il voulloit porter mondict bissacq jusques à Vallenciennes je luy donneroys volontiers une pièce d'argent aussy à soupper s'il vouloit venir avec moy, dont il me dict qu'il le porteroit volontiers. Ainssy nous en allasmes ledict valeton et moy et quand nous vinsmes à ung villaige à une lieue près dudict Douay, je percupz ung homme lequel se coucha tout plat en ung fosset quand je le percupz, je le costioies tout bellement derière ung

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muret de terre. Tantost après ledict homme releva sa teste puis je vins au plus près de luy tousjours cotissant et luy demanday pourquoy il se muchoit et dict ledict homme :

« Et ne voiez vous pas les gens d'armes lesquelz widoient hors du villaige de la garde. »

Adonc je les regarde et les percupz et estoient de XXV à XXX chevaulx et tenoit le chemin pour aller à Lambres pour aller envers Arras et je luy demanday quelz gens sont-ce et dit ledict homme :

« Ce sont les gens Jehan de Lannoy » lesquelz se tenoient en garnison en la tour de Masny et il n'est nulz besoing de nous mucher car ce sont de noz gens.

Je me partys dudict lieu et m'en vins tousjours mon chemin jusques à Acon auquel villaige je rencontray III franchois lesquelz estoient armés à la couverte et s'en alloient devers Arras et quand je vins assez près de Denain lesdictz III franchois retournèrent tout court quand ilz vindrent ainssy comme allencontre de moy, l'ung dict :

« Tous les diables nous euissent faict passer ce n'euist mye esté Dieu. »

Et s'en allèrent prendre le chemin pour aller vers Bouchain et en passant ilz prindrent II ou III chevaulx à une quaruve et s'en allèrent où ilz peurent. Ung petit

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oultre je rencontray les piétons de la garnison dudict Mas....y lesquelz m'aquestionnèrent d'où j'estoys, où j'allois et d'où je venois. Je leur dis que j'estois de Vallenciennes et que je revenois de Sainct Jacques, dont l'ung dict et jura ung bon cop :

« Je cuide que vous estes de Tournay.

Dont je m'excusay et dis :

-Certes comme je vous ay dict je suis de Vallenciennes.

Et passay oultre.

Et quand je vins allencontre de l'église de Sainct Quintin le Secq, ung charreton de la vesve m'alla recognoistre adcause de ma croix rouge et dict :

« Vous soiez le bien revenu !

Dont je respondis audict charreton en montrant que je ne l'avois point entendu :

« Mon amis je vous prie que vous m'assenez ung petit logis bon et hors de la voye pour moy loger en Vallenciennes.

Dont celluy dict derechief :

-Je croidz que vous serez encoires en nuict bien logiet car je vous recognoist bien, on vous appelle Jehan de Tournay et je vous recognois adcause de vostre croix rouge car j'estois en la ville d'Anvers à vostre partement.

-Et certes mon amys, dis-je, vous m'avez bien recognu car je suis Jehan de Tournay.

Et dict ledict charreton :

-Je suis à vostre commandement.

-Et mon amys, dis-je, vous voiez bien en quel point je suis, je vous prie que de vostre grâce

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il vous plaise aller jusques à nostre mayson et demandez après la demiselle de Faumars nostre mère et se ma femme vient premiers avant se ne luy dictes riens car elle se mueroit par trop fort et dictes à nostre demiselle mère qu'elle m'envoie au cabaret quy est au plus prèz des pontz des vaches hors de la porte tournaizienne une paire de cauches et riens aultre. Tout en devisant je vins à une croix auquel lieu en tampz passé il y eult une femme murdrie duquel lieu et ung petit plus derière je percupz la ville de Vallenchiennes. Ô Dieu quelle joie! Dieu scet et cognoist sy j'avois alhors grand joie au coeur et quand je vins à la banluwe de ladicte ville je trouvay ung espessier quy demoroit devant l'estoille, lequel me recognut et vinsmes ensamble jusques à l'attre de Sainct Vast et prins congiet de eulx leur priant qu'ilz fissent mon messaige et que je n'allois mettre ung picquavet au cabaret en attendant mesdictes cauches, dont ledict charreton s'en alla en ma maison et l'aultre en l'église de Sainct Jehan noncher comment ilz m'avoient trouvé et aussy dirent où on me trouveroit, dont incontinent chacun quy me recognoissoit en estoit bien esbahy de ce que j'estois sy prèz de la ville et que personne n'en avoit ouy en grand tampz nulles nouvelles.

Ledict charreton bucqua à l'huis de ma maison et pour la première ma femme vint avant dont ledict charreton demanda comme je luy avois dict à

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près la demiselle de Faumars, dont ma femme vouloit toujours scavoir quelle choze il demandoit lequel chareton ne luy voulut riens dire. Dont madicte femme appella sa mère la bonne demiselle de Faumars laquelle venue ledict chareton fit son messaige bien et honnestement dont la bonne demiselle à grand paine le vouloit croire et en espetial pourv la raison qu'il disoit que j'estois sy prèz de la ville. Et ma femme laquelle entendit les nouvelles et le débat lequel estoit entre elle et ledict charreton vint avant et dict lors ledict charreton :

« Il n'y a pas bien loing jusques au lieu où il est. »

Sy remercièrent ledict charreton. En ceste espace il me faillit venir par le pont des cornes car touttes les planques quy estoient pour passer par dessus la pettite rivière estoient coppées pour la doubte desdictes guerres. Moy venu audict pont je trouvay Collart Hureau et Philipet Jullyen quy estoient sur ledict pont des cornes quy me recognurent et me dirent :

« Vous soyez le bien venu et s'il vous plaist quelque choze nous sommes à vostre commandement».

Dont je leur dis comment j'avois prié à ung charreton qu'il allast en ma maison dire à ma demiselle mère comment j'estois audict cabaret emprès le pont des vaches hors ladicte porte tournaizienne et que on m'apporta une paire de chauches. A dont ledict Collart Hureau et ledict Philipet Jullyen s'en vindrent à nostre maison et trouvèrent ledict charreton faisant son messaige. Et d'aultre part monseigneur de Sainct Jehan mon frère, y envoia messire Vincent

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son cappelain pour scavoir sy l'espessier luy avoit dict vérité car à grand paine croioit-il que je fusse là, on luy avoit dict. Dont ces IIII messaiges enssambles venus à ma maison, incontinent on m'envoia une paire de chauches par ung nommé Germain Becquereaulx et se m'envoia on par Margine de Sirault, ma robe, mon cappeil et aussy mes soulliers et pantouffles. Moy venu audict cabaret je fis mettre demy picquavet au feu et fis apporter demy lot d'ambour pour boire. Incontinent on m'apporta ce que dict est et ne détins sinon lesdictes chauches et pantouffles et renvoiay le reste.

Incontinent après Jehan Godin mon beau frère, Henry d'Oultreman, Jacquemart et Jehan Crestien frères et plusieurs aultres vindrent à moy. Après que je fus appointiet et que on eut paiet, je partis dudict cabaret avec mondict beau frère et quand je fus passé le pont des vaches hors ladicte porte, je regarday aval ces pretz vers la porte de Bruay. Là vous eussiez veu accourir et saulter plusieurs de mes bons amis par deseure ches quesnes dont les aulcuns venoient de la porte d'Anzin et ainssy je rentray par la porte tournaizienne par le boudinet, par le tasnerie, par dessus le noeuf pont, par la rue de la salle et ne scavois comment passer par les rues pour le peuple car je croidz comme de ceulx quy vindrent allencontre de moy comme de ceulx quy s'assembloient par les rues, comme de ceulx quy me vindrent voir en nostre maison, je cuide et croidz qu'il y en avoit plus de III à IIIIc personnes. Cescun me faisoit non

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point feste mais fort grand feste. Et ainssy je rentray ainssy comme entre V et VI heures du soir en ma maison auquel lieu, Dieu merchy, je trouvay ma femme et belle mère en bonne santé, lesquelles me reçuprent à grand joie et grand amour et aussy en grand honneur ce scet Dieu, ille qui vinit et regnat in secula seculorum, amen.

Comme appert au commencement de ce libvre, je me partis par ung lundy XXVe de febvrier an 1487 , le jour de sainct Mathias apostle lequel de coustume eschet le XXIIIIe dudict mois mais adcaude du bissexte quy saillit il y eult deux jours entre sainct Pierre et sainct Mathias parquoy il estoit le XXVe dudict mois de febvrier et eult ledict mois XXIX jours parquoy appert que je tarday en faisant lesdictz voiaiges par l'espace d'ung an et XI jours car comme dit est, je rentray en ma maison le sabmedy VIIe dudict mois de mars an 1488 .

ledict jour au soir me fit demander mon beau frère Jehan Godin sy je vouldrois point le lendemain aller disner en sa maison dont je luy accorday. Lendemain VIIIe dudict mois qu'il estoit le premier dimence dudict quaresme qu'on dict le jour du bouhourdy, moy, ma femme, ma belle mère, vins disner à la maison dudict Jehan Godin auquel lieu il y avoit à ce disner appellé tant de ses bons amis comme des miens la somme de XLVII personnes et tous séantz à table, dont la feste dura que ung chacun me festoia l'ung après l'aultre tousjours en feste et en dimence réservet le jour de Pasques flories, le jour du grand Pasques jusques au

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IIIe dimence après Pasques le jour de la dédicasse de l'église sainct Géry quy fut le IIIe du mois de may quy estoit le jour Saincte Croix, auquel jour comme eult Jehan Godin je eus au disner et au soupper XLVII personnes tous séantz à table dont je deffendis à chacun que on n'apporta point de vin et valloit ledict audict jour XX solz tournoy chacun lot. Et dis à chacun que je leur vouloye aussy bien donner à boire comme à menger dont cescun fit mon commandement . Ce fut le jour desus dict an 1489. Amen.

S'enssuit ung dictier lequel fut faict par M. Jehan Molinet au commandement dudict Jehan Godyn et me fut lugt au disner audict bonhourdy à la maison dudict Jan Godin. Copie.

Joieulx s... de vostre retour

Et grand liesse au coeur en ay

Honneur à Dieu je fis ce tour

A toutz périlz m'abandonnay

Nul ne scet le cruel détour

De la mer quand je cheminay

En Terre Saincte et là enthour

En maint grand destroict me tournay

Grand choze est d'ouir le recueil

Des chozes quy sont oultre mer

Mais plus est de les veoir à l'oeil

Quy les void on le doibt aimer

Se debvez Dieu re.....render

Quy hors du danger vous a m..ys

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Et a voulu de mort garder

Voz prochains parentz et amis

Ce que le coeur dévot contemple

Le Sainct Sépulcre les Sainctz Lieux

La saincte Cité le sainct Temple

Les montaignes, torrentz et rieux

Vous avez veu au propres ieulx

La saincte Terre digne et monde

En quy l'éternel roy des cieulx

Co....sa vivant en ce monde

Vous avez veu comme j'entendz

Le lieu où la Vierge enffanta

Le lieu où Dieu fit preschement

Le lieu où Sathan le tempta

Le lieu où Judas le baisa

Le lieu où souffrit passion

Le lieu où son corpz reposa

Et où fut son ascention

Passez aves milles dangers

De tempestes de ventz marins

D'infidelles et d'estrangiers

Quy tourmentent les pèlerins

Ne plaindez ducas ne florins

Ne de richesse la montjoie

Ne le trésor de voz escrins

Puis que vous retournez en joye

Dieu vous a non point voz mérites

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Préservé de faulx esperitz

Des sarrazins, des faulx hérites

Et des grandz dangereux périlz

Car sans mort ou sans estre pris

Sans membre perdre ou cop mortel

Aves d'honneur acquis le pris

En retournant en vostre hostel

Il n'est marchant en ce quartier

Quy sur foy ne sur saulfconduict

Ose hors des portes nidier

Sans estre happé ou séduit

Car par la guerre quy nous nuit

On est de petitz Sathanas

Aigrouillet soit jour ou nuict

Et attrapé par les penas

Juidz paiens et sarrazins

Tiennent mieulx leur fidélité

Que ne font noz prochains voisins

Suppoz de la crestienneté

Nul n'oze sans adversité

Aller d'icy jusques au Quesnoy

Et on va jusques la cité

De Hiérusalem sans a......y

Droict est perdu, justice ploie

Vérité dort, foy est bannie

On ne treuve âme quy s'emploie

A raison que nulz ne manie

f.314 v.

On ne treuve que tyrannie

Trafficques régnans à tous lez

Et ung tas de laide maisnies

De gens ryolez piolez .

Bon est riche chacun y tend

Bon est poure on est débouté

Bon veult voir dire on dict que on ment

Bon ment fort on est escouté

Bon est maulvais on est doubte

Bon est bon Dieu seul rend le bien

Son est ler on est tost monté

Bon est preudhome on prent le sien

Loez Dieu par quy vous aves

Voiaigé en prospérité

Loez Dieu que vous retrouvez

Voz amis en bonne santé

Loez Dieu que par sa bonté

A régenté tout vostre affaire

Non pas de vostre auctorité

Car sans luy on ne peult riens faire

Pource que je ne scay rimer

Ne plo...oir ne faire geller

Ne sur les campz ne sur la mer

Ne sur bateau ne sur galler

Ceste rime ma fagotter

Mollinet en plus d'ung complet

Telle que cy est récitée

Recepvez le en gré s'il vous plaist.

Finis.

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Sy trespassa ledict Jehan de Tournay XI ans après son retour dudict Sainct Voiaige, quy fut l'an de nostre Seigneur 1499 et fut ensepvely en l'église de Sainct Jehan Baptiste en Vallenchiennes dedens la cappelle Nostre Dame devant l'autel duquel il avoit donné la table d'autel où est la descente en Terre Saincte bien v....ement despaincte.

Et y a tel épitaphe :

Cy gist et donna ceste table

Jehan de Tournay saige et prudent

Frère à l'abbé Jehan fort notable

Quy lors estoit cy résident.

1499

Dieu par sa saincte grâce luy face mercy et donne repos.

Amen..

Pour citer ce document

Fanny Blanchet-Broekaert«Transcription du manuscrit de Jean de Tournai (4), Rome-Compostelle-Valenciennes», SaintJacquesInfo [En ligne], Témoignages et récits, Textes, Transcription du manuscrit de Jean de Tournai, mis à jour le : 20/09/2016,
URL : http://lodel.irevues.inist.fr/saintjacquesinfo/index.php?id=1571